Laïcité d’apaisement ou laïcité de combat

C’est avec une grande émotion que j’ai appris, vendredi 16 octobre, la décapitation de Samuel Paty, ce professeur d’histoire-géographie dont le seul tort a été d’enseigner la liberté d’expression à ses élèves. Toutes mes pensées vont à la famille de Samuel Paty, à ses proches, à ses élèves, à ses collègues, et au monde enseignant tout entier. Car c’est bien l’école de la République qui a été visée ce jour-là.

L’effroyable assassinat de Samuel Paty n’est pas un acte isolé perpétré par un fanatique solitaire : cet acte barbare est l’aboutissement d’une véritable campagne de dénigrement et de calomnie menée par une poignée de parents d’élèves, avec le soutien d’un prédicateur islamiste connu des services de renseignement depuis 15 ans. Cet assassinat s’inscrit dans un contexte bien précis : l’essor de l’islamisme en France et la remise en cause de la laïcité dans les écoles.

Cela fait près de 20 ans que des fonctionnaires et des élus dénoncent l’influence croissante de l’islamisme dans les écoles. En 2004, le fameux rapport Obin soulignait déjà la multiplication des atteintes à la laïcité dans les établissements scolaires : visibilité croissante des signes religieux, demande de menus halal dans les cantines, refus de la mixité en cours d’EPS, refus d’entrer dans un édifice chrétien lors d’une sortie scolaire, absentéisme massif lors des fêtes de l’aïd, prosélytisme religieux de la part d’élèves musulmans pendant la période du ramadan, banalisation des insultes antisémites, contestation de certains enseignements pour des motifs religieux, moraux ou idéologiques, etc. Pourtant, le ministère de l’Education nationale a longtemps ignoré le problème, parce qu’il ne fallait pas stigmatiser tel territoire, telle confession ou telle communauté. Il ne fallait pas faire de vagues. Pendant tout ce temps, les enseignants et les établissements ont assisté, impuissants, à la déstabilisation de l’école laïque, sans aucun soutien de leur hiérarchie. Nous payons aujourd’hui le prix de 20 années d’inaction et de déni face à l’islamisme qui gangrène nos quartiers et nos écoles.

Plus que jamais, la France doit défendre avec fermeté ses valeurs républicaines, à commencer par la laïcité. Mais de quelle laïcité parle-t-on ? Car deux conceptions de la laïcité semblent s’opposer : une laïcité d’apaisement, plus « inclusive », et une laïcité de combat, plus intransigeante car opposée à toute forme d’expression religieuse dans les écoles. A vrai dire, cette opposition me semble assez artificielle, voire nocive. La laïcité est précisément ce qui permet à toutes les confessions de cohabiter pacifiquement et sur un pied d’égalité dans l’espace public : elle garantit à chacun la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de croire ou de ne pas croire. Mais la laïcité est aussi un combat, car elle est constamment attaquée par ceux qui la refusent ou qui ne la comprennent pas, notamment à l’école. Et c’est justement parce qu’elle est menacée qu’il faut la consolider.

Qu’est-ce que la laïcité à l’école ? C’est d’abord la neutralité des établissements et des personnels, condition indispensable au respect de la liberté de conscience des élèves. Contrairement à ce qui a pu être affirmé ici ou là par quelques internautes ignares ou quelques commentateurs malveillants, Samuel Paty n’a pas manqué à son devoir de neutralité religieuse : en montrant des caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo, il n’a pas cherché à faire l’apologie du fameux journal satirique ni à heurter la sensibilité religieuse de ses élèves musulmans, il a simplement voulu les faire réfléchir sur la liberté de la presse : en aucun cas ces caricatures n’exprimaient l’opinion personnelle du professeur.

La laïcité à l’école, c’est aussi la neutralité religieuse des élèves eux-mêmes. Car les élèves sont des individus en construction, des citoyens en devenir ; ils sont vulnérables et influençables. Le devoir de l’école est donc de les protéger contre toute forme de prosélytisme et contre toute pression religieuse. La fameuse loi de 2004 sur les signes religieux n’a pas pour objectif de stigmatiser les élèves de confession musulmane, encore moins de les mettre au ban de la communauté scolaire, mais de préserver cette nécessaire neutralité religieuse de l’école : cette loi, fruit d’un long débat public, a mis un coup d’arrêt à la multiplication des incidents liés au voile islamique dans les collèges et les lycées publics. Elle permet aussi d’éviter, dans l’enceinte de l’école, toute forme de pression ou d’intimidation exercée à l’encontre des jeunes filles musulmanes qui choisissent de ne pas porter le voile. Contrairement à ce qu’affirment certains de ses détracteurs, la loi de 2004 n’est pas une loi contre les religions, elle ne vise pas à effacer toute forme de religiosité chez les élèves : elle impose plutôt un devoir de discrétion religieuse, en interdisant les signes ostentatoires et en autorisant le signes discrets. Cette loi est là pour nous rappeler que la religion est une affaire privée et que, par conséquent, les croyances religieuses des élèves n’ont pas à être exhibées dans l’espace scolaire.

La laïcité à l’école, c’est également la neutralité des contenus et des programmes. L’école publique ne dispense aucun enseignement à caractère religieux ; elle transmet des savoirs profanes, libres de tout dogme et de toute morale religieuse. Mais cette neutralité des contenus a pour corolaire l’interdiction de contester un enseignement pour des motifs religieux. Ainsi, nul ne peut contester une théorie scientifique au motif qu’elle heurte ses croyances religieuses ; nul ne peut contester un fait historique au motif qu’il contredit tel ou tel dogme religieux. Or, accuser un professeur d’avoir manqué de respect aux croyances de ses élèves parce qu’il a montré en classe des caricatures de Mahomet constitue une atteinte grave à la laïcité, car cela revient à censurer le contenu d’un cours pour des raisons religieuses alors même que le cours en question s’inscrivait dans le respect des programmes officiels et des valeurs républicaines. Si l’on accepte aujourd’hui de censurer des contenus jugés blasphématoires par certains croyants offusqués, alors on finira par accepter, dans 10, 15 ou 20 ans, que des élèves croyants boycottent un cours de SVT sur la théorie de l’évolution ou un cours d’histoire sur la naissance de l’islam. En tolérant pareilles dérives, nous ferions courir à l’école républicaine un péril mortel.

Il y a 20 ans, le quinquennat

Il y a 20 ans, en septembre 2000, les Français adoptaient le quinquennat par référendum avec une large majorité. Ainsi le mandat présidentiel passa-t-il de sept à cinq ans.

Soutenu à l’époque par le Premier Ministre Lionel Jospin et le président de la République Jacques Chirac, le quinquennat avait pour objectif de démocratiser la Cinquième République en donnant aux Français la possibilité de congédier plus rapidement leur président. Il faut rappeler que le septennat était une tradition très ancienne : il fut en effet instauré en 1873, au début de la Troisième République. A l’origine, ce long mandat présidentiel était un compromis entre les royalistes (qui voulaient un « mandat de monarque » pour préparer la restauration) et les républicains (partisans d’un mandat plus court).

Mais le quinquennat avait aussi un autre objectif : limiter les risques de cohabitation. De fait, en alignant le mandat présidentiel sur le mandat législatif, on rend les cohabitations quasi impossibles. Et de ce point de vue, le quinquennat est plutôt un succès : depuis 2002 la France n’a jamais connu de cohabitation, car les Français ont pour habitude de donner une majorité au président qu’ils viennent d’élire.

De nos jours le quinquennat est pourtant critiqué, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le quinquennat a provoqué une accélération du temps politique : avec un mandat de cinq ans, la question de la réélection se pose plus rapidement et empêche l’exécutif de proposer une vision de long terme. La quinquennat a aussi accentué la présidentialisation de la Cinquième République : il a transformé le président de la République en chef de majorité, en « hyperprésident », loin de la conception gaullienne d’un président garant des institutions, placé au-dessus de la mêlée politicienne.

Alors que faire ? Le quinquennat a-t-il fait son temps ? En 2016, Alain Juppé proposait de le remplacer par un septennat non renouvelable. Plus récemment, Xavier Bertrand s’est prononcé en faveur d’un mandat présidentiel de six ans, une sorte de compromis entre l’actuel quinquennat et l’ancien septennat. Personnellement, je ne crois pas que modifier à nouveau la durée du mandat présidentiel soit un moyen efficace de régénérer nos institutions. Et je pense que toute augmentation du mandat présidentiel serait vécue par les Français comme un recul démocratique, dans un régime où le président de la République dispose de pouvoirs particulièrement importants.

Depuis la révision constitutionnelle de 2008, un président ne peut faire que deux quinquennats consécutifs : c’est à mes yeux une formule satisfaisante, même si elle est imparfaite. Si l’on veut repenser les institutions de la Cinquième République, il faut jouer sur d’autres leviers : redéfinir le périmètre des pouvoirs présidentiels, redéfinir la fonction du Premier Ministre, renforcer les prérogatives du Parlement, assouplir la procédure du « référendum d’initiative partagée » et, surtout, introduire une dose de proportionnelle dans les scrutins législatifs afin d’améliorer la représentativité de l’Assemblée nationale.

Regard centriste sur les municipales

Le premier constat qui s’impose à l’issue du scrutin municipal de 2020, c’est celui d’un désastre démocratique : l’abstention a atteint des records (près de 60% au deuxième tour), ce qui fragilise la légitimité démocratique des maires. Ainsi, à Paris, Anne Hidalgo n’a rassemblé au second tour que 17% des électeurs inscrits. La peur du coronavirus ne suffit pas à expliquer cette forte abstention. Il faut dire les choses comme elles sont : les Français ont manqué de civisme. Ils se sont désintéressés du scrutin.

Deuxième constat : la montée en force des écologistes, qui ont remporté plusieurs grandes villes comme Lyon et Strasbourg. Le parti Europe-Ecologie-Les Verts a bénéficié d’une aspiration croissante à la transition écologique et du discrédit des autres forces de la gauche démocratique. Toutefois, la percée des écologistes est à relativiser car elle concerne surtout les grandes villes : dans les villes moyennes et les zones rurales, les écologistes ont une faible assise électorale. EELV est un parti qui séduit un électorat citadin de classes moyennes diplômées et sensibles aux enjeux écologiques mais il peine à mobiliser l’électorat  populaire.

Troisième constat : le recul du Rassemblement National. Malgré un beau succès à Perpignan, le parti de Marine Le Pen vient de perdre deux municipalités sur les dix qu’il avait remportées en 2014 : battu à Mantes-la-Ville, le Rassemblement National a perdu la seule municipalité qu’il détenait en Île-de-France. Cela témoigne du fossé entre les scrutins nationaux et locaux : le RN est arrivé en tête des européennes et sa présidente s’est qualifiée pour le second tour de la présidentielle en 2017, mais le parti peine à renforcer son ancrage local.

Quatrième constat : les partis centristes traditionnels ont réussi à se maintenir dans la plupart de leurs bastions. Le MoDem obtient d’assez bons résultats et son président, François Bayrou, a été confortablement réélu à Pau. L’UDI conserve une bonne implantation en Seine-Saint-Denis et conquiert la mairie d’Aubervilliers mais perd quatre villes dans le département (Saint-Ouen, Le Bourget, Bobigny et Noisy-le-Sec).

Dernier constat : la déroute du parti présidentiel. LREM espérait une vague macroniste aux municipales : il n’en fut rien. A Lyon, Gérard Collomb a subi une défaite retentissante dès le premier tour. A Paris, Agnès Buzyn a fait naufrage au terme d’une campagne électorale catastrophique. Il y a sans doute une part de vote sanction dans l’échec des candidats LREM, mais le parti présidentiel paie surtout son absence d’ancrage local. La victoire d’Edouard Philippe au Havre a comme un goût amer pour la majorité : Edouard Philippe a quitté ses fonctions de Premier Ministre pour se consacrer à son mandat local alors qu’une majorité de Français souhaitaient le voir rester à Matignon. Avec la nomination de Jean Castex à Matignon, Emmanuel Macron a fait le choix d’un technocrate peu connu du grand public : ainsi, le président de la République « reprend la main » et rétrograde le Premier Ministre au rang de simple collaborateur. 

Faut-il détruire les vestiges de notre passé colonial?

Suite à la mort de George Floyd à Minneapolis, plusieurs statues de personnages liés à la colonisation et à l’esclavage ont été déboulonnées au Royaume-Uni, en Belgique et aux Etats-Unis. Cet iconoclasme frénétique a aussi gagné la France, où le débat sur l’héritage colonial n’est pas nouveau : deux statues de Victor Schœlcher ont été détruites en Martinique et la statue de Jean-Baptiste Colbert à l’entrée de l’Assemblée nationale a été vandalisée.

Détruire les statues de personnages impliqués dans la colonisation témoigne d’une vision superficielle, restrictive et univoque de notre passé. La statue de Colbert devant l’Assemblée nationale ne rend pas hommage à l’inspirateur du « Code Noir » mais au réformateur de génie qui a développé le grand commerce et l’industrie sous le règne de Louis XIV. Victor Schœlcher est l’auteur du texte de loi qui a définitivement aboli l’esclavage dans les colonies françaises en 1848 ; l’indemnisation des propriétaires d’esclaves, mesure attribuée à tort à Victor Schœlcher, est en fait l’œuvre de Louis-Napoléon Bonaparte en 1849. Si le général Faidherbe a droit à sa statue équestre en plein centre de Lille, et si de nombreuses rues portent son nom dans les villes du nord de la France, ce n’est pas à cause de son rôle dans la colonisation du Sénégal mais de son rôle dans la guerre contre les Prussiens en 1870-71. Vouloir détruire les statues de personnages tels que Schœlcher, Faidherbe ou Colbert témoigne donc d’une mauvaise compréhension du passé : la présence de ces statues doit être expliquée et recontextualisée.

Détruire des statues témoigne aussi d’une regrettable confusion entre mémoire et patrimoine. La mémoire désigne le souvenir – nécessairement subjectif et sélectif – qu’une communauté entretient de son propre passé. Le patrimoine désigne quant à lui l’ensemble des œuvres que nous avons reçues en héritage de nos prédécesseurs et que nous cherchons à conserver, non pour des raisons politiques ou idéologiques, mais parce que nous reconnaissons à ces œuvres une valeur intrinsèque. Les rues de nos grandes villes sont de véritables musées à ciel ouvert : elles recèlent un patrimoine artistique, monumental et architectural inestimable. Les statues de Colbert ou de Faidherbe ne sont pas une justification de la colonisation. La présence de ces statues dans l’espace public aujourd’hui ne signifie pas que l’on voue un culte à ces hommes dans la France du XXIe siècle : elle signifie simplement que ces hommes ont joué un rôle important dans l’histoire du pays.

Effacer les traces de notre passé colonialiste et esclavagiste dans l’espace public n’effacera en rien les crimes de la colonisation. Plutôt que de chercher à supprimer toutes les références au projet colonial en déboulonnant  des dizaines de statues et en renommant des milliers de rues, d’écoles et de places publiques dans tout le pays, ne faut-il pas plutôt assumer notre passé colonial, y compris dans ses aspects les plus sombres ? C’est sur le terrain du droit qu’il faut agir, et non en estropiant notre patrimoine artistique et monumental. La loi Taubira de 2001 a reconnu l’esclavage et la traite humaine comme crime contre l’humanité : il s’agit d’une avancée majeure dont peu d’anciens pays colonisateurs peuvent s’enorgueillir. Mais il faudra peut-être aller plus loin et reconnaître la colonisation elle-même comme un crime contre l’humanité : c’est l’idée qu’avait avancée Emmanuel Macron en 2017 lors d’un voyage en Algérie.

Professeurs: l’étrange procès en désertion

Pour les profs, l’état de grâce n’aura pas survécu bien longtemps au déconfinement. Il y a quelques semaines encore, on louait le dévouement et l’ingéniosité de ces fonctionnaires qui faisaient tout leur possible pour assurer la « continuité pédagogique » promue par le ministre de l’Education Nationale. Désormais, on blâme les enseignants « décrocheurs » qui ont abandonné leurs élèves en rase campagne pour prendre des vacances anticipées. « Décrocheurs », le mot est d’autant plus condescendant qu’il est ordinairement appliqué à des élèves…

Quelques rédactions, dont celle de France 2, ont en effet rendu publics des chiffres préoccupants sur l’absentéisme des enseignants : il semblerait que près de 4% de l’ensemble des professeurs du primaire et du secondaire aient disparu des écrans radars depuis le début du confinement. Il n’en fallait pas plus pour réactiver tous les bons vieux clichés sur les enseignants-fainéants-toujours-en-vacances-payés-à-rien-faire. Il n’en fallait pas plus pour que le bienveillant ministre Blanquer menace de sanctions les « brebis galeuses ».

Entendons-nous bien : il n’est pas question de nier les faits. Pas question non plus de prendre la défense des « tire-au-flanc ». Il semble normal de sanctionner les enseignants peu scrupuleux qui ont cessé toute activité sans raison valable. Mais cet étrange procès en désertion appelle tout de même quelques remarques. Premièrement, il faudrait savoir précisément quelles réalités humaines se cachent derrière ce chiffre de 4% que l’on jette en pâture au public. Parmi ces 4%, n’y a-t-il que des tire-au-flanc ? Y a-t-il aussi des enseignants qui ont été contraints d’interrompre leur activité, soit pour des raisons de santé, soit pour s’occuper de leurs enfants ou de leurs proches plus âgés ?

Deuxièmement, focaliser le débat sur les « décrocheurs » sans faire mention de l’immense majorité des enseignants qui sont restés mobilisés pendant le confinement, c’est un peu malhonnête. Et un peu démagogique aussi (car le prof-bashing est toujours très vendeur). De même que la plupart des policiers ne sont pas de grosses brutes racistes, la plupart des enseignants ne sont pas des feignasses invétérées : ce sont des fonctionnaires consciencieux qui font leur travail et qui souhaitent vraiment la réussite de leurs élèves.

Troisièmement, le manque de considération du ministre envers les enseignants a quelque chose de particulièrement irritant quand on sait dans quelles conditions les profs ont dû travailler pendant le confinement. Du jour au lendemain, ils se sont retrouvés livrés à eux-mêmes, sous les injonctions erratiques et parfois contradictoires de leur hiérarchie. Ils ont dû garder contact avec les élèves et les familles, et improviser un enseignement à distance en utilisant leurs outils informatiques personnels (non fournis par l’Education Nationale) et en gérant les caprices de plateformes souvent défaillantes et saturées.

Face au choc du confinement, c’est le ministère qui n’a rien anticipé du tout. Et ce sont les professeurs qui ont mis les mains dans le cambouis numérique pour assurer la fameuse « continuité pédagogique » et pour pallier tous les manquements du ministère. Devant les attaques dont ils sont la cibles dans certains médias, les professeurs auraient sans doute mérité un peu de soutien de la part de leur ministre de tutelle : au lieu de cela, M. Blanquer a enfoncé le clou.

Le métier de professeur nourrit encore bien des fantasmes et des incompréhensions dans l’opinion publique. On ne pourra pas dissiper tous les préjugés des Français sur ce métier qu’ils connaissent mal. Mais au moins peut-on éviter les caricatures et les amalgames grossiers. Les professeurs ne veulent pas être considérés comme des héros : ce qu’ils réclament, c’est simplement un peu de reconnaissance et de considération. Est-ce tant demander ?

LREM perd la majorité absolue à l’Assemblée nationale

Cédric Villani.

Un nouveau groupe parlementaire a vu le jour au mois de mai à l’Assemblée nationale : baptisé « Ecologie Démocratie Solidarité », ce groupe est constitué de 17 députés dont 7 macronistes dissidents qui avaient déjà pris leurs distances avec le parti présidentiel, à l’instar de Cédric Villani. Avec 288 sièges, le groupe LREM perd donc la majorité absolue, qui est de 289 sièges.

Malgré les annonces hyperboliques de certains médias sur « l’explosion du groupe LREM », il s’agit d’un non-événement politique puisque, dans les faits, la création de ce nouveau groupe parlementaire ne change guère la donne au Palais Bourbon. Le gouvernement dispose toujours d’une confortable majorité comprenant les 288 députés du groupe LREM, les 46 députés du groupe MoDem et les 7 députés affiliés au mouvement Agir. En outre, la démarche initiée par les députés du groupe « Ecologie Démocratie Solidarité » manque de lisibilité. Le moment choisi pour lancer ce nouveau groupe – en pleine crise sanitaire – ne semble guère opportun, et le positionnement de ces 17 députés, « ni dans la majorité ni dans l’opposition », est on ne peut plus ambigu (même si, en réalité, tout groupe parlementaire qui n’appartient pas à la majorité se retrouve de facto dans l’opposition).

Cela dit, la naissance de ce nouveau groupe parlementaire n’est pas une bonne nouvelle pour LREM : bien que cette scission ne modifie pas fondamentalement les rapports de forces entre majorité et opposition à l’Assemblée nationale, elle témoigne d’un certain malaise au sein du mouvement macroniste. Le groupe LREM a en effet connu plusieurs défections depuis le début de la mandature, passant ainsi de 314 à 288 députés. Le malaise est surtout palpable au sein de l’aile gauche du parti présidentiel, qui ne se reconnaît pas dans la ligne libérale du gouvernement et qui réclame une politique sociale et environnementale plus ambitieuse. Les prochains mois seront donc déterminants pour l’avenir de la majorité : si le gouvernement parvient à réorienter sa politique dans un sens plus social et plus écologique pour préparer l’après-covid 19, il pourra éviter de nouvelles défections qui fragiliseraient la majorité présidentielle et hypothèquerait sérieusement la fin du quinquennat.

Une idée pour le jour d’après: le revenu universel

En pleine épidémie de coronavirus, alors que l’économie française tourne au ralenti et que 10 millions de salariés sont au chômage partiel, nous avons besoin d’une réponse audacieuse et ambitieuse à la crise sociale majeure qui s’annonce : cette réponse pourrait être la mise en place d’un « revenu universel », entendu ici comme un revenu de base alloué à tous les individus, de façon inconditionnelle. Pour les plus fragiles, ce revenu constituerait un filet de sécurité ; pour les autres, il s’agirait plutôt d’un complément de revenu.

Comme l’a dit le philosophe Abdennour Bidar, le revenu universel est une « utopie réaliste ». Il s’agit en effet d’une mesure très concrète et relativement simple à mettre en œuvre. C’est aussi une mesure transpartisane, qui trouve des promoteurs aussi bien à gauche qu’à droite et au centre. La gauche y voit un instrument de redistribution des richesses et un puissant facteur d’émancipation ; les libéraux y voient plutôt un moyen de flexibiliser le marché du travail et de simplifier le système des aides sociales. Le coût d’une telle prestation serait certes colossal pour la collectivité, mais n’oublions pas que ce coût serait en partie compensé par les économies réalisées grâce à la simplification de notre système social. Certains s’offusquent à l’idée que l’on verse un revenu de base à des gens qui vivent dans l’aisance : cette objection est légitime, mais il s’agit là d’un problème assez périphérique par rapport aux enjeux réels d’une telle réforme puisque, de toutes façons, les allocataires les plus riches reverseront à l’Etat sous forme d’impôts des sommes bien plus importantes que celles qu’ils recevront. Certains voient aussi dans ce dispositif une incitation à la paresse. C’est oublier que le revenu universel représentera juste une allocation de base et qu’il sera cumulable avec n’importe quel revenu d’activité : pour les chômeurs, le revenu universel constituera une incitation à travailler puisque le retour à l’emploi se traduira par une forte hausse de revenus.

Lors de la présidentielle de 2017, le socialiste Benoît Hamon avait proposé la création d’un revenu universel baptisé « RUE » (revenu universel d’existence). Le RUE de Benoît Hamon posait toutefois de gros problèmes, à commencer par son financement : le candidat socialiste n’envisageait aucune rationalisation du système social existant et voulait financer le RUE grâce à la « lutte contre la fraude fiscale et l’évasion fiscale » ; or, une telle source de financement est par définition incertaine car il n’existe aucune solution miraculeuse pour faire disparaître la fraude et l’évasion fiscales du jour au lendemain. En outre, Benoît Hamon concevait son « revenu universel d’existence » uniquement comme un moyen d’augmenter le pouvoir d’achat des étudiants et des travailleurs précaires, et non comme un véritable outil d’émancipation susceptible de transformer radicalement et durablement notre rapport au travail.

A ce jour, aucun gouvernement dans le monde n’a tenté de mettre en place un revenu véritablement universel versé sans conditions : les seules expériences menées jusqu’à présent, notamment en Californie et en Finlande, concernent l’instauration d’un revenu de base pour les chômeurs. Le « revenu universel d’activité » défendu par Emmanuel Macron est assez proche du système testé en Finlande : il s’agit d’une allocation unique destinée à remplacer plusieurs allocations existantes, dont le RSA et la prime d’activité. Un tel dispositif aurait des avantages certains. Notre système de protection sociale comporte une multitude de prestations relevant d’administrations différentes : une telle complexité génère des injustices car de nombreuses personnes éligibles à certaines aides sociales n’en font pas la demande, soit par découragement, soit par ignorance. Le taux de non-recours est estimé à 30% pour le RSA, et à 50% pour la prime d’activité. Une allocation sociale unique permettrait donc de simplifier considérablement le dédale des prestations sociales. Mais le « revenu universel d’activité » voulu par Emmanuel Macron ne doit pas être confondu avec un véritable revenu universel : il est d’abord conçu comme une mesure de simplification administrative et de lutte contre la pauvreté.

Un revenu véritablement universel, versé à tout le monde sans conditions, induirait un changement de paradigme tout à fait salutaire pour faire face aux bouleversements économiques et technologiques à venir. Les carrières professionnelles sont de plus en plus imprévisibles ; le travail précaire occupe, hélas, une place croissante au sein des sociétés développées. Nous ne retrouverons jamais une situation de plein emploi comme celle que nous avons connue pendant les Trente Glorieuses. De nombreux économistes pensent même que les innovations technologiques vont entraîner une raréfaction du travail dans les pays développés : dans les décennies à avenir, des centaines de métiers vont disparaître, y compris des métiers qualifiés. Même si de nouveaux viviers d’emplois sont en train d’émerger avec la révolution numérique et la transition énergétique, nul ne sait, à l’heure actuelle, si ces nouveaux emplois seront en mesure de compenser les destructions massives d’emplois provoquées par l’automatisation de la production et le développement des algorithmes. Dans ces conditions, la mise en place d’un revenu universel de base pourrait, à terme, s’imposer à l’ensemble des sociétés post-industrielles.

Réforme du bac: et si on supprimait les E3C?

Outre la suppression des traditionnelles séries L, ES et S, la réforme du bac a renforcé la part de contrôle continu dans la note finale afin de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves sur le long terme. En janvier 2020, les élèves de Première ont essuyé les plâtres des nouvelles épreuves du bac, les fameuses E3C (épreuves communes de contrôle continu). De nombreux incidents ont émaillé cette première session : des couacs administratifs, des sujets non conformes aux programmes officiels, des fuites de sujet sur Internet, des établissements bloqués par des enseignants ou par des élèves, des épreuves reportées. En raison du confinement, la deuxième session d’E3C prévue en avril-mai a été purement et simplement annulée. Ne faut-il pas tirer les leçons de toutes ces péripéties en supprimant les E3C ?

Les épreuves communes de contrôle continu ont été assez mal conçues. Il s’agit d’une forme d’épreuve hybride située à mi-chemin entre le contrôle continu stricto sensu et les épreuves terminales classiques. Les E3C présentent deux inconvénients majeurs : premièrement, elles sont extrêmement lourdes à organiser ; elles impliquent des contraintes énormes et une surcharge de tâches administratives pour les établissements. Deuxièmement, ces épreuves accentuent les problèmes que le contrôle continu était censé résoudre car elles encouragent le bachotage permanent : les élèves doivent en effet passer des E3C en milieu et en fin de Première puis en cours de Terminale. Supprimer les E3C permettrait donc de laisser « respirer » les établissements et les élèves. Les disciplines du tronc commun peuvent être évaluées en contrôle continu intégral, comme le prévoyait initialement le Rapport Mathiot : seules les moyennes de Première et de Terminale seraient alors prises en compte au bac, avec un cadrage national sur les exercices proposés aux élèves et les compétences à évaluer. 

Supprimer les E3C permettrait aussi de rendre le nouveau bac beaucoup plus lisible. Le contrôle continu représente actuellement 40% de la note globale, à raison de 30% pour les E3C et 10% pour les moyennes de bulletin. Les épreuves terminales représentent 60% de la note globale, à raison de 10% pour les épreuves anticipées de français, 32% pour les épreuves de spécialité, 14% pour le « grand oral » et 4% pour la philosophie. Au bout du compte, les coefficients sont si complexes que la note finale perd son sens. En supprimant les E3C, on peut envisager les coefficients suivants : 20% de la note correspondrait au contrôle continu (c’est-à-dire aux moyennes de bulletin) et 80% aux épreuves terminales, à raison de 50% pour les enseignements de spécialité (choisis par les élèves) et 30% pour les autres épreuves terminales (français, philosophie et grand oral).

Enfin, la suppression des E3C permettrait de simplifier le calendrier des épreuves, qui est lui aussi d’une grande complexité. En Première les élèves passent leurs E3C en janvier-février puis en avril-mai, ainsi que les épreuves anticipées de français en juin-juillet. La carte des E3C varie d’une session à l’autre : lors de la première session les élèves passent l’histoire-géographie et les langues vivantes, mais lors de la session d’avril-mai viennent s’ajouter l’enseignement scientifique et la spécialité abandonnée en Terminale. L’année suivante, les élèves doivent passer leurs épreuves trimestrielles d’EPS, leur troisième session d’E3C en cours d’année, les enseignements de spécialité en avril-mai puis la philosophie et le grand oral en juin. Non seulement ce calendrier est illisible, mais il entraîne une forte dispersion des épreuves dans le temps : sur vingt mois de cours en Première et en Terminale, sept mois sont impactés par des épreuves de bac, ce qui est extrêmement lourd.

Supprimer les E3C ne veut pas dire supprimer le contrôle continu : je pense qu’il faut une part de contrôle continu au bac. Je parle ici d’un véritable contrôle continu, c’est-à-dire une évaluation des élèves par leurs professeurs, au fil de l’eau, sur l’ensemble des années de Première et de Terminale. La principale fonction du bac, aujourd’hui, est de valider un certain nombre de compétences acquises par les élèves au lycée : le contrôle continu peut tout à fait assumer ce rôle. De nombreux enseignants craignent qu’avec le renforcement du contrôle continu le bac perde sa valeur nationale. Il s’agit là d’un faux problème : cela fait longtemps que les résultats du bac ne sont plus pris en compte lors de l’affectation des élèves dans l’enseignement supérieur. De fait, les établissements du supérieur recrutent déjà sur la base du contrôle continu. Soyons honnêtes : les notes obtenues aux épreuves du bac ne servent à rien. Les épreuves terminales classiques ne garantissent qu’un simulacre d’égalité entre les candidats. En réalité, tout se joue avant le bac. Il faut donc « dédramatiser » le contrôle continu : les professeurs sont capables d’évaluer de façon juste et objective le niveau de leurs élèves, en valorisant les efforts et les progrès de chacun.

Face à une crise comme celle du coronavirus, aucune décision ne va de soi

Dans les situations de crise grave, la tentation de faire « tomber des têtes » est compréhensible mais elle n’est pas toujours rationnelle. On peut légitimement reprocher au gouvernement un manque d’anticipation dans sa gestion de l’épidémie de covid-19. La décision de mettre la France en confinement a été prise tardivement et les tests de dépistage auraient dû être généralisés dès le début de la crise. Le gouvernement a manqué de réactivité, c’est indéniable. Mais n’oublions pas que, depuis le début de la crise, le gouvernement doit agir au jour le jour, à la lumière de données scientifiques incomplètes et en constante évolution. La maladie s’est propagée à une vitesse vertigineuse : tout le monde a été pris de court. Les épidémiologistes de salon et les infectiologues auto-proclamés ont tout loisir d’adresser des cartons rouges à l’exécutif pour sa « mauvaise gestion » de la crise : un peu d’humilité ne nous ferait pas de mal. Il est facile d’affirmer, après-coup, que l’Etat « aurait dû » faire ceci ou cela. Mais lorsqu’on est en responsabilité, face à l’imprévu et sans recul sur les événements, aucune décision ne va de soi.

Comme l’explique le constitutionnaliste Olivier Duhamel, le gouvernement doit agir à l’aune de trois impératifs : un impératif sanitaire (protéger la population contre le virus), un impératif économique (éviter l’effondrement de notre système productif) et un impératif démocratique (préserver les libertés autant que possible). Dans une démocratie, les décisions importantes requièrent un minimum de consensus. La décision de stopper brutalement l’économie et de placer en quarantaine tout un pays de 67 millions d’habitants aurait été jugée totalement disproportionnée si le gouvernement l’avait prise au moment où la France ne comptabilisait que 200 personnes infectées par le coronavirus.

Le gouvernement a été vivement critiqué pour avoir maintenu le premier tour des élections municipales. Or, dans les jours qui ont précédé le premier tour, la situation sanitaire n’était pas encore alarmante et le maintien du scrutin faisait l’objet d’un large consensus, à la fois scientifique et politique. Le Comité Scientifique chargé de conseiller l’exécutif n’avait pas recommandé l’annulation du premier tour des municipales. Par ailleurs, une grande partie de l’opposition avait demandé le maintien du scrutin au motif que la démocratie locale ne devait pas être mise entre parenthèses : certains élus disaient même que le report de l’élection serait un « coup d’État ». Mais au lendemain du premier tour, le consensus s’est inversé : ceux-là mêmes qui avaient demandé son maintien se sont mis à déplorer son non-report. Quelles que soient les décisions prises par le gouvernement, on trouvera toujours des Français pour lui reprocher d’avoir mal agi.

Le gouvernement actuel ne peut, à lui seul, endosser l’entière responsabilité de la crise. La polémique autour des masques de protection est, sur ce point, assez révélatrice. La pénurie de masques est-elle imputable à l’inaction du gouvernement Philippe, comme on se plaît à le répéter ad nauseam sur les réseaux sociaux ? En partie, oui. Edouard Philippe a lui-même reconnu que le gouvernement avait sous-estimé la consommation de masques FFP2. Mais la pénurie s’explique aussi par les choix des gouvernements précédents. Depuis 2013, en effet, les stocks de masques de l’Etat ne sont plus renouvelés. Ce changement de stratégie ne paraissait pas aberrant à l’époque puisque l’énorme production chinoise était censée garantir la sécurité de nos approvisionnements. Personne n’avait imaginé que l’économie chinoise pourrait un jour être paralysée par une épidémie et que la chaîne d’approvisionnement pourrait être interrompue. C’est pourtant ce qui est arrivé.

Les choix du gouvernement actuel ont aussi été influencés par un lourd précédent : le scandale des vaccins contre la grippe H1N1. En 2010, la ministre de la Santé Roselyne Bachelot fut accusée d’avoir sur-réagi face à l’épidémie de grippe H1N1. A l’époque, le gouvernement avait surestimé l’ampleur de l’épidémie et commandé en urgence 94 millions de doses de vaccin : quelques semaines plus tard, il résilia la moitié des commandes. L’épidémie fut beaucoup moins virulente que prévu et seuls 5 millions de Français furent vaccinés ; une partie des vaccins livrés à la France fut même revendue à l’étranger. On parlait alors d’un véritable « scandale d’Etat ». Depuis cette affaire, l’Etat fait donc preuve d’une certaine prudence avant d’engager les deniers publics sur des commandes massives de médicaments ou de matériel médical. On peut raisonnablement penser que le gouvernement actuel a voulu éviter une nouvelle « affaire Bachelot ».

Une fois la crise terminée, l’heure du bilan viendra. Certains responsables politiques vont devoir rendre des comptes. « On se souviendra de ceux qui n’ont pas été à la hauteur », lançait Emmanuel Macron à ses ministres début mars. Et si des têtes doivent tomber, elles tomberont. Mais pour l’heure, notre priorité doit rester la lutte contre le covid-19. Les procès en incompétence ne sont d’aucun secours pour affronter la crise que nous traversons.

Confinement: une épreuve nécessaire dont nous pouvons sortir grandis

Face aux catastrophes, il est toujours facile d’accuser le gouvernement de ne pas avoir agi, d’avoir agi trop tard, d’en avoir trop fait ou pas assez fait. Il est toujours facile de s’improviser expert en tout et en rien, et de produire des jugements a posteriori, quand la catastrophe est déjà là. Mais je ne crois pas que d’autres gouvernants eussent fait beaucoup mieux dans les mêmes circonstances. L’évolution de l’épidémie était imprévisible : le gouvernement a dû gérer la crise au jour le jour, guidé par les recommandations des scientifiques. Fermer les commerces et les écoles et mettre en confinement tout un pays de 67 millions d’habitants n’était pas une décision évidente. Les conséquences d’une mesure aussi radicale seront très lourdes, tant sur l’économie du pays que sur la vie des individus. Prendre une telle décision requiert de la lucidité, du courage et du sang-froid.

Certains gouvernements européens ont refusé le confinement : ils ont choisi de laisser circuler le virus pour éviter une paralysie de l’économie et pour développer une « immunité collective », quitte à sacrifier les individus les plus fragiles. C’est le choix qu’ont fait le Royaume-Uni et les Pays-Bas. La France, elle, a refusé cette logique darwinienne : elle a préféré adopter des mesures coercitives pour endiguer l’épidémie et sauver un maximum de vies. La France a choisi sa population plutôt que son économie. Elle a choisi la protection plutôt que la sélection naturelle. Et c’est tout à son honneur. Certes, le coût sera colossal, pour notre économie comme pour les deniers publics. Mais c’est le prix à payer pour sauver des dizaines de milliers de vies. C’est le prix de la dignité.

Le confinement sera une épreuve pour les Français, en particulier pour les travailleurs indépendants qui voient leur activité s’effondrer, pour les salariés en télétravail qui doivent garder leurs enfants, pour les salariés qui se retrouvent au chômage partiel ou qui redoutent un licenciement, pour toutes les femmes victimes de violences conjugales, pour tous les Français qui occupent un logement exigu ou insalubre, pour tous ceux qui vivent seuls et loin de leurs proches. Mais il faut aussi espérer que cette quarantaine accouchera de changements heureux, de comportements positifs et de solidarités nouvelles. Nous pouvons sortir grandis de cette épreuve. Voilà peut-être une occasion de consacrer plus de temps à la vie de famille, à la cuisine, au repos, à la lecture, à la vie spirituelle et aux loisirs sains, loin de nos frénésies de consommation habituelles. Voilà peut-être aussi une occasion de penser au dévouement de tous ceux qui sont « au front » : personnels soignants, policiers, pompiers, militaires et services de secours. Voilà une occasion de réfléchir à l’importance de nos services publics et de notre système de santé, qui sont notre bien commun le plus précieux dans pareilles circonstances.

Nous traversons une crise historique dont nous ne mesurons pas encore toutes les implications sur notre mode de vie, notre mobilité, notre rapport au travail et à la consommation. Nul ne sait dans quelle mesure cette expérience nous transformera en tant que société. Mais il est certain qu’elle laissera des traces indélébiles et qu’elle remettra en question certains de nos paradigmes. Bon courage à tous. Et surtout, n’oublions pas les fameux « gestes barrières » : il n’a jamais été aussi simple de sauver des vies.