Lycée Blanquer: comment flinguer une bonne réforme en trois leçons?

J.M. Blanquer.

La réforme du lycée pilotée par Jean-Michel Blanquer prévoit de réorganiser en profondeur la structure des enseignements : les séries L, ES et S des lycées généraux seront remplacées par un lycée « modulaire » comprenant un tronc commun et des enseignements de spécialité. Cette réforme a pour objectif d’individualiser davantage les parcours de formation et de briser la hiérarchie des filières. La réforme Blanquer prévoit aussi une refonte du baccalauréat : le poids du contrôle continu dans la note globale des candidats sera renforcé afin d’alléger le calendrier des épreuves terminales et de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves pendant leur scolarité au lycée : des évaluations intermédiaires, sur le modèle des « partiels » de l’université, seront organisées en interne dans chaque établissement selon un calendrier fixé par le ministère ; une banque de sujets sera également définie au niveau national afin d’harmoniser les évaluations.

La réforme Blanquer partait d’une intention tout à fait louable : celle de remettre l’élève au cœur du système éducatif et de préparer plus efficacement les lycéens à l’entrée dans l’enseignement supérieur. Pourtant, cette réforme provoque de vives contestations et sa mise en œuvre s’annonce déjà catastrophique. Comment flinguer une bonne réforme en trois leçons ?

Leçon numéro 1 : fixer un calendrier intenable. La réforme Blanquer est mise en place dans la précipitation : pour des raisons essentiellement politiques, l’exécutif souhaite en effet que le nouveau bac entre en vigueur dès la session 2021, avant la prochaine présidentielle. Or, pour tenir ce calendrier, il faut impérativement que la réforme soit mise en œuvre sur deux ans, alors qu’il serait préférable de le faire sur trois ans (d’abord en Seconde, puis en Première et, dans un troisième temps, en Terminale). Le calendrier absurde imposé par le gouvernement prévoit de lancer la réforme simultanément dans les classes de Seconde et de Première dès la rentrée 2019, ce qui entraînera des incohérences pédagogiques et une énorme charge de travail pour les enseignants qui auront deux, voire trois nouveaux programmes à préparer la même année. Ce calendrier empêche aussi les équipes enseignantes de s’approprier cette réforme et de mener, en amont, le travail de réflexion qui semble nécessaire pour la mettre en place de façon sereine dans les établissements.

Leçon numéro 2 : entretenir le flou sur les modalités de mise en œuvre. En décembre 2018, bon nombre d’incertitudes subsistent encore sur des points pourtant essentiels de la réforme. Ainsi, on ignore comment sera fixée la carte des enseignements de spécialité dans chaque établissement : sera-t-elle imposée par le rectorat ou négociée entre le rectorat et les établissements ? De même, on ignore encore selon quelles modalités les élèves choisiront leurs enseignements de spécialité : pourront-ils choisir librement ? Le conseil de classe donnera-t-il un avis en fin de Seconde ? Le choix des trois spécialités sera-t-il totalement libre ou y aura-t-il des « triplettes » de spécialités prédéfinies au niveau national ? Ces zones d’ombre sont angoissantes pour les élèves. Les enseignants, eux aussi dans le flou, peinent à répondre aux inquiétudes exprimées par les familles. Voilà donc comment la réforme Blanquer, qui devait aider les élèves à mieux vivre leur scolarité au lycée, se transforme en un monstre technocratique abscons et anxiogène.

Leçon numéro 3 : supprimer des postes. Le budget 2019 prévoit la suppression de 2.650 postes dans l’enseignement secondaire. Bien que les suppressions de postes annoncées ne soient pas directement imputables à la réforme du lycée, et bien que les 2.650 postes en question ne représentent qu’une part infime de l’ensemble des personnels enseignants du second degré (cela équivaut en moyenne à 0,4 poste par établissement), cette annonce eut un effet catastrophique sur l’opinion publique et sur le moral des enseignants. Les suppressions de postes ont été perçues comme une conséquence de la réforme du lycée. Elles risquent, en outre, de compliquer la mise en œuvre de cette réforme dans certains établissements difficiles où le nombre d’élèves par classe pourrait encore augmenter.

La réforme de Jean-Michel Blanquer a souvent été présentée comme une réforme technocratique imposée « par en haut ». C’est oublier que cette réforme est le fruit d’une grande concertation nationale menée auprès des instances représentatives des élèves, et que le principe du « lycée modulaire » était une demande exprimée par les élèves eux-mêmes dans le cadre des Conseils de Vie Lycéenne. Mais les conditions désastreuses dans lesquelles on met en place actuellement cette réforme sont en train de gâcher tout ce travail de réflexion et d’aggraver la défiance des Français envers l’école de la République. A ce stade, un report de la réforme ne serait-il pas souhaitable pour apaiser les angoisses et pour laisser « respirer » les établissements ?

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Macron infléchit sa politique sous la pression des « gilets jaunes »

Lors de son allocution du 10 décembre, Emmanuel Macron a d’abord envoyé un message de fermeté en condamnant la violence des casseurs et en soulignant que ces derniers ne bénéficieraient d’aucune indulgence : ce message était nécessaire et salutaire face aux actes inadmissibles qui ont été commis en marge des manifestations de « gilets jaunes ». Le président de la République a aussi écarté l’hypothèse d’un rétablissement de l’ISF. Le remplacement de l’ISF par un « impôt sur la fortune immobilière » a pour but d’inciter les grandes fortunes à investir dans les entreprises plutôt que dans la constitution de patrimoines dormants : cette mesure semble avoir des effets positifs puisque les investissements ont connu une forte croissance en 2018. Restaurer l’ISF tel qu’il existait avant 2017 serait inutile économiquement, voire contre-productif. 

Mais le président de la République a aussi fait plusieurs gestes en faveur du pouvoir d’achat des Français. Le SMIC net mensuel augmentera de 100 euros dès le début de l’année 2019 grâce à une revalorisation accélérée de la prime d’activité. En outre, Emmanuel Macron a appelé les entreprises à verser une prime exceptionnelle de fin d’année, qui sera exonérée d’impôts et de cotisations. Il a également annoncé la défiscalisation totale des heures supplémentaires, mesure mise en place par Nicolas Sarkozy puis abrogée sous François Hollande. Enfin, Emmanuel Macron a décidé d’annuler la hausse de la CSG pour les retraités touchant moins de 2.000 euros par mois.

Toutes ces mesures vont dans le bon sens car elles permettront un gain de pouvoir d’achat effectif et rapide sans rogner la compétitivité des entreprises. Elles posent toutefois un réel problème de financement, puisque leur coût est estimé à 10 milliards d’euros par le gouvernement et que ces dépenses n’ont pas été prévues dans le budget 2019. On peut s’interroger en particulier sur le financement des baisses de charges et de cotisations, car la politique sociale d’Emmanuel Macron se fondait jusqu’à présent sur un équilibre budgétaire subtil dans lequel la hausse de la CSG permettait de compenser la baisse des cotisations salariales : en annulant partiellement l’augmentation de la CSG, le chef de l’Etat se prive d’un levier budgétaire indispensable au financement de notre système social.

Par ailleurs, Emmanuel Macron a confirmé l’annulation de la hausse des taxes sur les carburants en 2019. Cette reculade est regrettable car, une fois encore, c’est l’écologie que l’on sacrifie. Nous n’avons pas le droit de faire marche arrière sur la transition énergétique : nous devons sortir du « tout pétrole », et cela passera inévitablement par des mesures impopulaires et contraignantes. L’objectif premier de la fiscalité écologique est de changer les comportements : en augmentant graduellement la taxation des énergies fossiles et en réduisant la taxation des énergies renouvelables, le gouvernement veut inciter les Français à se tourner vers des énergies plus propres. L’urgence climatique nous oblige à repenser totalement notre modèle énergétique, et la fiscalité écologique est l’un des leviers qui permettront d’atteindre cet objectif. Il ne fallait pas faire marche arrière sur la hausse de la TICPE : il fallait rendre cette mesure plus acceptable aux yeux des Français, par exemple en l’élargissant au kérosène des avions et au fuel des cargos, et en proposant des mesures d’accompagnement plus incitatives.

Sans aller jusqu’à parler d’un « tournant social », on peut dire que les annonces d’Emmanuel Macron marquent une inflexion de la politique présidentielle. Jusqu’à présent, le gouvernement avait appliqué avec une détermination sans failles le programme d’Emmanuel Macron. Pour la première fois, sous la pression d’un mouvement populaire, l’exécutif modifie sa feuille de route et fait marche arrière sur des mesures fortement contestées : la hausse de la CSG et la hausse de la « taxe carburant ». Cette inflexion est à double tranchant : elle peut être perçue comme un geste positif en faveur des classes moyennes et populaires, mais elle peut aussi créer un précédent et inciter les gilets jaunes les plus « jusqu’au-boutistes » à poursuivre la mobilisation pour obtenir d’autres concessions. Hélas, quand on écoute les réactions de certains gilets jaunes au discours du président, on mesure à quel point leurs intentions sont confuses. On en vient presque à se demander si l’objectif des gilets jaunes les plus radicaux n’est pas d’entretenir le chaos et de faire durer le mouvement à tout prix, quitte à formuler des revendications de plus en plus surréalistes.

Il ne faut pas faire marche arrière sur la « taxe carburant »

Le Premier Ministre a dévoilé trois mesures pour mettre fin à la révolte des gilets jaunes : un moratoire de six mois sur la hausse de la taxe carburant, un gel des tarifs du gaz et de l’électricité pendant l’hiver et un report du nouveau contrôle technique. Il s’agit de simples mesures d’apaisement destinées à calmer la colère des gilets jaunes et à créer les conditions d’un dialogue plus serein avec les représentants du mouvement. Cette volonté d’apaisement doit être saluée, mais je doute que les mesures annoncées soient de nature à calmer les casseurs et à satisfaire les gilets jaunes les plus extrémistes : les annonces d’Edouard Philippe arrivent tardivement, deux semaines après les premières manifestations de gilets jaunes. Or, depuis le 17 novembre, le mouvement n’a cessé de se radicaliser et de se politiser.

Certains gilets jaunes réclament l’abandon pur et simple de toute augmentation de la taxe carburant : cette exigence est irrecevable. Nous ne pouvons pas faire marche arrière sur la transition énergétique : nous devons sortir du « tout pétrole », et cela passera inévitablement par des mesures impopulaires et contraignantes. La hausse de la TICPE ne sert ni à « racketter » les automobilistes ni à « financer la suppression de l’ISF », comme on l’entend trop souvent sur les réseaux sociaux et dans les discussions de café du commerce. L’objectif premier de la fiscalité écologique est de changer les comportements : en augmentant graduellement la taxation des énergies fossiles et en réduisant la taxation des énergies renouvelables, le gouvernement veut inciter les Français à réduire leur consommation de carburant et à se tourner vers des énergies plus propres. L’urgence climatique nous oblige à repenser totalement notre modèle énergétique, et la fiscalité écologique est l’un des leviers qui permettront d’atteindre cet objectif.

Il ne faut pas faire marche arrière sur la hausse de la TICPE, mais il faut rendre cette mesure acceptable aux yeux des Français. Les classes moyennes et populaires ont en effet le sentiment d’être les seules à supporter le coût de la transition énergétique : il est injuste, par exemple, que le fuel des cargos et le kérosène des avions ne soient pas soumis aux mêmes niveaux de taxation que le diesel des automobilistes. Il faut aussi renforcer les mesures d’accompagnement : même revalorisée, la « prime à la conversion » demeure insuffisante. Mais il faut surtout que la hausse de la TICPE soit compensée par des mesures fortes en faveur du pouvoir d’achat des Français, car c’est bien là que réside le cœur du problème. Le gouvernement a déjà réduit la taxe d’habitation : il faut maintenant la supprimer pour les ménages modestes. Le gouvernement veut « désocialiser » les heures supplémentaires : pourquoi ne pas les défiscaliser totalement, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy ? Le gouvernement a déjà revalorisé la prime d’activité : pourquoi ne pas aller plus loin et supprimer intégralement les charges sur le SMIC afin d’augmenter significativement les bas salaires ?

Je pense qu’il y a beaucoup à faire pour apaiser le « ras-le-bol fiscal » et réparer, au moins partiellement, le lien qui s’est brisé entre le président de la République et les Français. Mais il faut aussi qu’Emmanuel Macron abandonne sa posture « jupitérienne » arrogante et accepte d’entendre le malaise des classes moyennes et populaires, malaise dont les conséquences électorales pourraient être désastreuses lors du scrutin européen de 2019.

Quelles réponses apporter à la révolte des gilets jaunes?

La place de l’Etoile et les Champs-Elysées ont connu un troisième samedi de violences en marge de la manifestation des gilets jaunes. Nous avons assisté à de véritables scènes de guérilla urbaine en plein Paris : des véhicules et un immeuble ont été incendiés, des CRS ont été tabassés par des gilets jaunes et l’Arc de Triomphe a été vandalisé. Fort heureusement, le pire a pu être évité : personne n’a trouvé la mort dans les affrontements du 1er décembre. La peur de la bavure a probablement conduit la préfecture de Paris à tolérer quelques poches de violence et à « laisser faire » certains casseurs pour éviter un drame aux conséquences catastrophiques.

Il faut condamner fermement toutes les violences inacceptables survenues à Paris depuis le début du mouvement des gilets jaunes. La colère des Français ne justifie en rien de tels actes, et il faut être bien naïf pour penser que les casseurs des Champs Elysées sont animés par un sentiment d’injustice sociale : les casseurs sont venus pour semer le chaos dans Paris, et non pour exprimer des revendications. Certes, il ne faut pas faire d’amalgames : les gilets jaunes ne sont pas tous des casseurs ; la plupart d’entre eux sont venus manifester pacifiquement, et certains ont même aidé à la protection des commerces et de l’Arc de Triomphe. Mais il ne faut pas, a contrario, nier les liens qui existent entre les casseurs et les gilets jaunes : les casseurs font partie du mouvement des gilets jaunes, ils en constituent la composante la plus radicale. De plus, en organisant des rassemblements non autorisés sur les Champs-Elysées, les gilets jaunes ont créé les conditions qui ont rendu possibles toutes les dérives auxquelles nous avons assisté à Paris le 1er décembre.

Il est temps que l’ordre républicain soit rétabli, mais cela ne pourra pas se faire par la répression. Le pouvoir exécutif doit apporter des réponses concrètes pour apaiser les colères. Plusieurs mesures ont déjà été annoncées par Emmanuel Macron, telles que le doublement de la prime à la conversion ou la revalorisation du bonus écologique et du chèque énergie. Le président de la République a également évoqué l’idée d’une taxe modulable sur les carburants, qui s’adapterait aux fluctuations des prix mondiaux. Ces mesures n’ont cependant pas mis un terme au mouvement des gilets jaunes, pour deux raisons. Premièrement, ces annonces apparaissent comme de simples mesures techniques, alors que les Français attendent des mesures fortes et symboliques. Deuxièmement, ces annonces sont arrivées trop tard : le prix du carburant n’a été que l’élément déclencheur de la révolte et les revendications des gilets jaunes dépassent aujourd’hui largement la question des taxes sur le carburant.

Deux revendications reviennent de façon récurrente au sein du mouvement des gilets jaunes. Il y a tout d’abord la baisse de la taxe sur les carburants. Hélas, l’urgence climatique nous interdit de faire marche arrière. Il faut impérativement sortir du « tout pétrole » et cela suppose des mesures contraignantes et impopulaires. La hausse de la taxe sur les carburants permet de financer la transition énergétique, mais elle a aussi une fonction incitative : en augmentant la fiscalité sur les énergies fossiles et en baissant la fiscalité sur les énergies renouvelables, le gouvernement veut encourager les Français et les entreprises à se tourner vers des énergies plus propres. C’est ce que l’on appelle, en économie, la « fiscalité comportementale ». L’exécutif ne doit pas renoncer à la hausse de la TICPE. Mais il doit prendre des dispositions qui la rendront plus acceptable aux yeux des Français, car les classes moyennes et populaires ont le sentiment d’être les seules à supporter le coût de la transition énergétique. Cela doit passer par le renforcement des mesures d’accompagnement car, même revalorisée, la prime à la conversion demeure insuffisante pour inciter les ménages à changer de véhicule et à se tourner vers des motorisations électriques ou hybrides. Cela doit aussi passer par une extension de la taxe carburant : il est injuste que le kérosène des avions et le fuel des cargos ne soient pas soumis à la même taxation que le gazole des automobilistes. Enfin, il faudrait que l’augmentation de la TICPE soit entièrement affectée au financement de la transition énergétique : or, d’après un récent rapport du Sénat, sur les 3,9 milliards d’euros de recettes supplémentaires attendues en 2018, seuls 184 millions seront alloués à la transition énergétique.

De nombreux gilets jaunes réclament également le rétablissement de l’ISF. Le remplacement de l’ISF par un « impôt sur la fortune immobilière » avait pour but d’inciter les grandes fortunes à investir dans l’économie : cette mesure a déjà eu des effets positifs puisque les investissements étrangers ont connu une forte croissance en 2018 ; les projets d’investissement ont aujourd’hui atteint leur plus haut niveau depuis 10 ans, ce qui montre que la France est redevenue attractive pour les investisseurs étrangers. Restaurer l’ISF tel qu’il existait avant 2017 serait une mesure purement symbolique mais inutile économiquement, voire contre-productive. En revanche, il faut améliorer le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires en accélérant et en amplifiant la baisse des prélèvements obligatoires. Le gouvernement a déjà réduit la taxe d’habitation : il faut maintenant la supprimer intégralement pour les Français les plus modestes. Le gouvernement souhaite désocialiser les heures supplémentaires : pourquoi ne pas aussi les défiscaliser, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy ? Le gouvernement a augmenté la prime d’activité pour les bas salaires : pourquoi ne pas aller plus loin et mettre en place une exonération totale de charges sur le SMIC ?

Je pense qu’il y a beaucoup à faire pour apaiser le « ras-le-bol fiscal » et pour réparer, au moins partiellement, le lien qui s’est brisé entre le président de la République et les Français. Mais s’il veut vraiment trouver une sortie de crise, l’exécutif doit revoir sa feuille de route. Il ne s’agit pas de renoncer aux réformes : il s’agit de modifier l’agenda des réformes pour donner la priorité au pouvoir d’achat des Français. Il faut aussi que le président de la République abandonne sa posture « jupitérienne » arrogante et qu’il accepte d’entendre le malaise profond des classes moyennes et populaires.

Gilets jaunes: le pourrissement du mouvement

Les émeutes survenues samedi 24 novembre sur les Champs-Elysées sont absolument lamentables. Des affrontements avec les forces de l’ordre, des pavés arrachés, des commerces vandalisés, des incendies et des barricades : tout cela renvoie une image désastreuse de Paris et de notre pays à l’international, au moment même où le tourisme commence à repartir après la psychose provoquée par les attentats djihadistes.

Bien sûr, il faut éviter les amalgames : les casseurs qui ont semé la pagaille sur les Champs-Elysées ne doivent pas être confondus avec les véritables « gilets jaunes ». Ces casseurs ont enfilé un gilet jaune pour se fondre dans la masse et pour mieux saboter une manifestation qui devait, en théorie, rester pacifique. Mais les « gilets jaunes » ont une part de responsabilité dans ce chaos : en multipliant les appels à manifester, en organisant un grand rassemblement non autorisé par la préfecture sur l’avenue des Champs-Elysées, en faisant durer un mouvement qui ne cesse de se radicaliser depuis le 17 novembre, les « gilets jaunes » ont en effet créé les conditions qui ont permis les débordements de samedi.

Certains responsables politiques de l’opposition ont eux aussi une part de responsabilité dans ces événements. Ceux qui, à gauche comme à droite, ont mis de l’huile sur le feu pour des raisons purement électoralistes, en affichant publiquement leur soutien aux « gilets jaunes » et en attisant la haine du gouvernement, ont favorisé le durcissement du mouvement. Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Laurent Wauquiez cherchent à récupérer le mouvement des « gilets jaunes » d’une façon honteusement démagogique. Jean-Luc Mélenchon a lui aussi joué un rôle dans ce pathétique exercice de récupération politique lorsqu’il a évoqué une « mobilisation massive du peuple » à propos des quelque 100.000 « gilets jaunes » recensés le 24 novembre dans toute la France.

Depuis les émeutes de samedi, nous assistons au pourrissement d’un mouvement populaire spontané qui est en train de se tuer lui-même, faute d’avoir su se structurer autour de revendications cohérentes et de porte-paroles clairement identifiés. Car ce qui frappe le plus dans le mouvement des « gilets jaunes », c’est son caractère incohérent et désorganisé, comme en témoignent les revendications délirantes formulées depuis quelques jours. D’abord mobilisés contre la hausse du prix du carburant, les « gilets jaunes » réclament désormais tout et n’importe quoi : suppression de la CSG, rétablissement de l’ISF, hausse des retraites, dissolution de l’Assemblée nationale et, allons-y gaiment, démission d’Emmanuel Macron !

Depuis le début de ce mouvement, je suis effaré par le nombre de « fake news » qui circulent sur les réseaux sociaux dans le but d’attiser encore davantage les colères et de radicaliser le mouvement : photos truquées qui grossissent le nombre de manifestants, informations déformées, rumeurs absurdes à propos d’Emmanuel Macron, etc. Toutes ces idioties sont relayées sur Internet par des milliers de gens qui, aveuglés par leur antimacronisme primaire, semblent avoir abdiqué toute lucidité et tout esprit critique dans l’hystérie collective d’un mouvement devenu incontrôlable. L’une des rumeurs les plus délirantes qui ont circulé ces derniers jours prétend que la France « n’a plus de constitution » et que le pays est devenu une « dictature » à cause d’un mystérieux décret entré en vigueur au 1er janvier 2017 (comme si un simple décret ministériel pouvait abroger la constitution).

Le mouvement des « gilets jaunes » dépasse très largement le problème du prix du carburant : il s’est politisé et tend à devenir une sorte de front anti-Macron. Il est temps que ce mouvement surréaliste se termine et que les forces de l’ordre soient employées à des tâches vraiment utiles et importantes pour la collectivité, plutôt qu’à sécuriser des avenues et des ronds-points envahis de gilets jaunes.

Le gouvernement ne fera pas marche arrière sur la taxe carbone, et il a raison. A celles et ceux qui accusent le gouvernement de « faire payer » la transition énergétique aux classes moyennes et populaires, je rappelle simplement qu’il existe déjà de nombreuses mesures visant à accompagner la transition énergétique, et que certaines de ces mesures ont été renforcées au mois de novembre : on pourra citer, entre autres dispositifs, la « prime à la conversion » (qui a été doublée pour les ménages les plus modestes et les actifs qui parcourent plus de 60 km par jour pour aller travailler), le « bonus écologique » (qui peut atteindre 6.000 euros), la revalorisation de l’indemnité kilométrique, la création d’un « forfait covoiturage » de 200 euros par an, « l’éco-PTZ » qui propose un prêt à taux zéro pour financer les travaux d’éco-rénovation dans les logements, ou encore le « coup de pouce économie d’énergies » qui permet aux ménages d’obtenir une aide de l’Etat pouvant aller jusqu’à 1.000 euros pour le remplacement d’une chaudière à fioul par un équipement utilisant des énergies renouvelables, comme par exemple une pompe à chaleur. C’est peut-être ce genre d’informations qu’il faudrait « faire tourner » sur les réseaux sociaux, plutôt que des rumeurs grotesques et des slogans démagogiques.

Pourquoi les enseignants font-ils grève?

J.M. Blanquer.

C’est la première fois, depuis 2011, que l’ensemble des syndicats de l’Education Nationale lance un appel à la grève. Mais en dépit des apparences, le front syndical n’est pas vraiment uni face à la politique de Jean-Michel Blanquer, car les mots d’ordre diffèrent d’une organisation syndicale à l’autre.

Tous les syndicats protestent contre les suppressions de poste annoncées dans le budget 2019 de l’Education nationale. Le gouvernement envisage effectivement de supprimer 2.650 postes dans les collèges et lycées publics. D’un point de vue strictement comptable, il faut relativiser ce chiffre : nous sommes loin des « purges » effectuées dans les effectifs de l’Education nationale sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L’Education nationale emploie près de 800.000 professeurs : les 2.650 postes supprimés ne représentent que 0,3% de l’ensemble des personnels enseignants. Sachant que la France compte 5.200 collèges publics et 2.600 lycées publics, les suppressions de poste représentent donc, en moyenne, moins de 0,4 poste par établissement. Il faut aussi comparer les 2.650 postes supprimés dans le secondaire aux 1.800 créations de postes annoncées dans l’enseignement primaire en vertu de la « priorité au primaire » défendue par le ministre de l’Education nationale.

Le problème, c’est que l’annonce des suppressions de postes survient dans un contexte déjà difficile marqué par une hausse du nombre d’élèves au collège et au lycée (on attend 40.000 élèves supplémentaires en 2019), par la mise en place d’une réforme du lycée fortement contestée, et par une exaspération du monde enseignant face aux violences scolaires. Dans ces conditions, les suppressions de postes au collège et au lycée ne sont évidemment pas une bonne nouvelle pour les enseignants : moins de postes, cela veut dire des classes potentiellement plus chargées, donc des conditions de travail plus difficiles. La récente affaire du braquage de Créteil et le fameux #PasDeVague expliquent sans doute, en partie, pourquoi la grève enseignante rencontre un écho favorable dans l’opinion publique.

Mais les revendications de certains syndicats dépassent la seule question des suppressions de postes. La CGT, le SNES-FSU et Sud-Education, trois syndicats fortement politisés, ont aussi appelé à la grève contre la réforme du lycée qui doit entrer en application dès la rentrée 2019. Or, les syndicats réformistes comme l’UNSA ou le SGEN-CFDT ne sont pas fondamentalement opposés à la réforme du lycée. Le seul mot d’ordre commun à l’ensemble des organisations syndicales concerne les suppressions de postes. On aurait donc tort d’amalgamer les différentes revendications et de considérer que, parmi les rangs des grévistes, tout le monde est opposé à la réforme de Jean-Michel Blanquer. La situation est d’autant plus confuse que certains syndicats réclament l’abandon pur et simple de la réforme du lycée alors que d’autres demandent un report à la rentrée 2020. Et pour ajouter à la confusion, les syndicats contestataires ont élargi les revendications à d’autres questions telles que le statut de la fonction publique, statut qu’ils estiment remis en cause par les projets du gouvernement.

Je crois que la grève du 12 novembre doit être lue avant tout comme l’expression d’un malaise : celui d’une profession en mal de reconnaissance, dont les conditions de travail n’ont cessé de se dégrader au cours des dernières décennies. Et le soutien d’une large partie de l’opinion publique à la grève des enseignants est, de ce point de vue, plutôt rassurante, car elle montre que la société française est solidaire de ses professeurs et sensible aux difficultés de leur métier : cela n’était pas une évidence il y a quelques années.

Faut-il bloquer les routes le 17 novembre?

Les automobilistes sont appelés à bloquer les routes samedi 17 novembre pour protester contre la hausse des prix du carburant : ce mouvement rencontre un large soutien dans l’opinion publique et pourrait bien paralyser le pays pendant toute une journée ; une pétition réclamant la baisse du prix des carburants a d’ailleurs reçu plus de 500.000 signatures. Même si la colère des Français face à la flambée des prix à la pompe est tout à fait légitime dans un contexte de stagnation du pouvoir d’achat, on peut s’interroger sur cette mobilisation qui n’est pas sans ambiguïtés.

C’est d’abord la nature même du mouvement qui pose problème : s’agit-il d’une grande mobilisation populaire contre la vie chère ou d’un simple mouvement antifiscal ? Les mots d’ordre des organisateurs expriment surtout un ras-le-bol fiscal et ne s’articulent à aucune revendication plus globale relative au pouvoir d’achat. Ce ras-le-bol fiscal se cantonne d’ailleurs à la seule question des prix à la pompe, comme si le prix du carburant était devenu, à l’instar du prix du pain autrefois, un catalyseur des mécontentements et des révoltes populaires.

Les automobilistes qui souhaitent participer au blocage du 17 novembre pourraient bien devenir, malgré eux, les idiots utiles du lobby du transport routier. Car le mouvement du 17 novembre a été soutenu activement par les patrons du secteur routier, qui réclament depuis longtemps une baisse de la taxation des carburants et n’ont aucun intérêt à soutenir la transition vers des transports plus durables. Il n’est pas étonnant que l’auteur de l’appel au blocage du 17 novembre, Eric Drouet, soit un chauffeur routier : ce dernier a d’ailleurs déclaré que son combat portait uniquement sur le prix du carburant et qu’il n’était pas question d’élargir les revendications.

En raison de sa dimension antifiscale et de ses relents vaguement poujadistes, le mouvement du 17 novembre séduit aussi l’extrême droite : il n’est pas anodin que des personnalités comme Marine Le Pen, Wallerand de Saint-Just, Nicolas Dupont-Aignan et Carl Lang aient pris publiquement position en faveur du blocage, dans lequel ils voient une « révolte du peuple français ». De la part de l’extrême droite, il s’agit surtout de récupérer ce mouvement et de mobiliser les électeurs contre Macron en vue des prochaines élections européennes.

On notera également la posture attentiste des grandes centrales syndicales, qui ne soutiennent pas vraiment la mobilisation du 17 novembre mais ne le condamnent pas non plus : la CGT critique le caractère « gazeux » du mouvement mais se garde bien de prendre position sur la politique fiscale du gouvernement, préférant mettre l’accent sur la question des salaires. Autre silence remarquable : celui des écologistes. Ces derniers ne peuvent décemment pas cautionner un mouvement dirigé contre la politique fiscale du gouvernement alors qu’eux-mêmes défendent depuis longtemps l’idée d’une fiscalité écologique surtaxant les énergies fossiles.

Outre la nature du mouvement, c’est aussi le moyen d’action qui pose problème : bloquer intentionnellement les routes, les péages, les stations-service n’est pas d’un grand civisme et constitue, de surcroît, un acte illégal. Beaucoup de Français n’hésitent pas à parler de « prise d’otages » quand des cheminots se mettent en grève, quand des ouvriers bloquent des raffineries ou quand des poids lourds mettent en place des barrages routiers : les mêmes Français, un peu schizophrènes, trouvent parfaitement légitime de paralyser le pays pendant toute une journée lorsqu’ils estiment être victimes d’un « matraquage fiscal ». On concèdera toutefois que ce blocage a été organisé un samedi, pour pénaliser le moins possible les travailleurs, et qu’il a été annoncé longtemps à l’avance afin de ne pas prendre les automobilistes au dépourvu : il y a donc un peu de bon sens dans cette initiative.

Toujours à propos des méthodes, que faut-il penser de la campagne de désinformation déployée sur les réseaux sociaux par certains promoteurs du blocage pour inciter les Français à y participer ? On pense par exemple à cette photographie montrant des milliers de voitures immobilisées sur une autoroute avec une légende fantaisiste évoquant la « révolte des automobilistes allemands » : dommage pour ceux qui ont cru à ce canular grossier, car la photographie en question n’a pas été prise en Allemagne mais en Chine, lors d’un spectaculaire embouteillage ; les automobilistes allemands, eux, n’ont jamais organisé de blocage pour protester contre le prix du carburant. Plus c’est gros, plus ça passe.

Tout automobiliste que je suis, je n’irai pas bloquer les routes le 17 novembre. J’ai mieux à faire. La hausse des prix à la pompe n’est pas uniquement liée à l’augmentation des taxes : les dernières augmentations résultent d’une nouvelle flambée des cours du pétrole sur le marché mondial, et le gouvernement n’y peut pas grand-chose. Il est vrai aussi que la taxation du carburant a fortement augmenté en 2018, mais cette hausse s’inscrit dans une politique plus globale et tout à fait cohérente visant à augmenter graduellement la taxation des énergies fossiles pour financer la transition énergétique. Il s’agit d’un tournant historique, et d’une nécessité écologique. Qu’on le veuille ou non, il faut sortir du tout-pétrole et basculer massivement vers des mobilités moins polluantes. Ce processus doit malheureusement passer par des mesures impopulaires et contraignantes.

Le vrai problème, ce n’est pas le prix du carburant, c’est le carburant lui-même. Et le vrai scandale, c’est le manque d’alternatives. Dans les grandes villes, l’offre de transports en commun ne répond pas toujours aux besoins des habitants. Dans les villes moyennes et les zones rurales, beaucoup de Français ne peuvent pas se passer de leur voiture au quotidien ; or, le montant des « primes à la conversion » est trop faible pour inciter les ménages à se tourner vers une motorisation électrique ou hybride. C’est sur ces questions-là que devraient porter les revendications, et non sur les prix à la pompe. Face à l’urgence climatique, la mobilisation du 17 novembre a quelque chose d’anachronique : la baisse du prix du carburant est une revendication non seulement démagogique, mais contraire au sens même de l’histoire.

« Pas de vague »: le malaise enseignant et les premières réponses du ministre

J.M. Blanquer.

Le 18 octobre, un élève braquait sa professeure avec un pistolet à billes dans une salle de classe du lycée Edouard Branly de Créteil. La scène, filmée par un autre élève puis diffusée sur les réseaux sociaux, a provoqué une vague de colère dans le monde enseignant : grâce au fameux #PasDeVague, de milliers d’enseignants ont pris la parole sur Twitter pour dénoncer les agressions et les incivilités dont ils ont été victimes dans leur établissement, mais aussi pour dénoncer la passivité de leur hiérarchie face aux violences scolaires.

Les enseignants ont depuis longtemps le sentiment de ne pas être soutenus par leur hiérarchie quand ils sont confrontés à des élèves qui les insultent, les agressent ou les menacent. Ce problème n’est pas nouveau et résulte, à mes yeux, d’un double processus. Premièrement, une culture de l’omerta s’est peu à peu installée au sein du ministère de l’Education nationale. Pas de vague : telle était la règle. Les statistiques relatives aux violences scolaires sont longtemps restées secrètes ; les recteurs d’académie ont tendance à étouffer ou à minorer les faits de violence afin de ne pas « stigmatiser » certains établissements ; les chefs d’établissement sont incités à limiter le nombre de conseils de discipline, ce qui, de facto, conduit à ne pas sanctionner les élèves comme il faudrait le faire. Même lorsqu’un conseil de discipline est réuni, les sanctions ne sont pas toujours très dissuasives : quand les élèves savent qu’en insultant un professeur ils risquent, au pire, quatre ou cinq jours d’exclusion, ils n’ont effectivement pas grand souci à se faire. Un sentiment d’impunité a donc fini par s’installer durablement dans les établissements difficiles.

Mais la détresse actuelle des enseignants face aux violences scolaires vient aussi d’un certain angélisme éducatif qui a longtemps régné au sein des inspections académiques et des IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, remplacés en 2013 par les Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education). Pendant des années, les jeunes professeurs n’ont pas été formés à la gestion de classe : on considérait cela comme superflu, car l’autorité du professeur devait découler de sa pédagogie. Un « bon » professeur n’était pas censé avoir de problèmes de discipline. Dans les IUFM, la seule violence dont les jeunes professeurs stagiaires entendaient parler n’était pas la violence des élèves, mais la « violence institutionnelle » exercée sur les élèves. Cette approche eut pour effet de culpabiliser les professeurs en difficulté. Beaucoup d’enseignants préféraient donc cacher leurs difficultés, de peur d’être désavoués par leur hiérarchie ou discrédités aux yeux de leurs pairs.

En attendant la présentation d’un « Plan d’action contre les violences scolaires » mi-décembre, Jean-Michel Blanquer a déjà annoncé plusieurs mesures d’urgence. La création d’un « registre des incidents » où devront être consignés tous les incidents signalés par les professeurs va dans le bon sens et témoigne d’une volonté de rompre avec la règle du silence ; reste à savoir quelle sera l’utilité de ce registre pour les autorités rectorales, au-delà d’une simple source de données statistiques. Les conseils de discipline seront simplifiés : la lourdeur de la procédure pouvait en effet dissuader les chefs d’établissement. Le ministre souhaite aussi encourager les « sanctions de responsabilisation », telles que les travaux d’intérêt général : ces sanctions existent déjà dans les règlements intérieurs mais sont très peu utilisées ; on ignore toutefois de quelle façon le ministre entend développer ce type de sanctions. Jean-Michel Blanquer a également annoncé de nouvelles structures d’accueil pour les « poly-exclus » et l’instauration d’une « période probatoire » d’un mois maximum après toute exclusion temporaire ou définitive. La proposition la plus contestée concerne la présence, à temps plein, d’un policier ou d’un gendarme dans les établissements sensibles, sur demande de la direction : cette expérience, déjà menée sous Nicolas Sarkozy avec les « policiers référents », n’avait pas été généralisée en raison de ses résultats peu convaincants et du manque de personnel disponible au sein des forces de l’ordre. On peut effectivement douter de la pertinence d’une telle initiative : les chefs d’établissement travaillent déjà en étroite collaboration avec les forces de l’ordre, et la présence permanente d’un agent dans les murs des établissements ne changera pas grand-chose. De toutes façons, les élèves qui craignent la police ne sont, en général, pas ceux qui posent le plus de problèmes.

Les mesures annoncées par Jean-Michel Blanquer envoient un signal de fermeté qui, dans les circonstances actuelles, est plutôt le bienvenu. Mais je doute qu’elles soient de nature à améliorer le climat scolaire dans les établissements les plus difficiles. On a perdu beaucoup trop de temps, on a laissé s’installer un climat de violence et d’incivilité dans les « territoires perdus de la République », on a laissé l’autorité des enseignants se déliter peu à peu face à des élèves de plus en plus durs. Nous serions bien naïfs de penser que les choses vont bouger en quelques semaines, car le problème dépasse très largement le cadre de l’école. Les violences scolaires ne sont pas des violences endogènes, spécifiques au milieu scolaire : de manière générale, la violence des jeunes augmente, et cette violence présente dans la société tend à s’exporter dans les établissements scolaires. Les professeurs ne sont pas des « cibles », mais ils sont en première ligne et doivent gérer, seuls et avec des moyens dérisoires, des élèves qui n’ont aucun repère.

Pour que les choses bougent vraiment, il faut aller plus loin. Il faut augmenter le nombre d’adultes dans les établissements les plus difficiles, en embauchant des assistants d’éducations dûment formés. Il faut généraliser le « co-enseignement » dans les collèges REP et REP+, c’est-à-dire les cours animés conjointement par deux professeurs. Il faut aussi repenser la procédure de mutation des personnels enseignants. Le système actuel, qui privilégie l’ancienneté, conduit à parachuter de jeunes professeurs sans expérience dans les collèges et les lycées difficiles : dès qu’ils ont accumulé un peu de points d’ancienneté, ces jeunes professeurs changent d’établissement et sont remplacés par des professeurs débutants. Il faut rendre les établissements de l’éducation prioritaire beaucoup attractifs et y envoyer des professeurs expérimentés et motivés : cela doit passer par une formation ad hoc, une revalorisation significative des primes et une augmentation de la décharge horaire. Mais je crois qu’il faut surtout regarder la réalité en face et admettre que, dans les grandes agglomérations, certains établissements sont devenus de véritables ghettos éducatifs où la situation est aujourd’hui explosive : pourquoi ne pas en tirer les conclusions qui s’imposent en fermant ces établissements et en dispersant les élèves dans d’autres établissements voisins, quitte à construire de nouveaux collèges et de nouveaux lycées là où les besoins sont les plus criants ? Malheureusement, une politique aussi ambitieuse exige des moyens considérables, difficilement compatibles avec les contraintes budgétaires actuelles.

Loi PACTE: vraie réforme ou usine à gaz?

Bruno Le Maire.

La loi PACTE (Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation des Entreprises) vient d’être adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale : souvent présentée comme un texte illisible et « fourre-tout », le projet de loi élaboré par le ministre de l’Economie Bruno Le Maire pour soutenir la croissance économique est loin de faire l’unanimité. La loi PACTE est-elle une vraie réforme qui va aider les entreprises à se développer, ou bien une usine à gaz qui sera sans effets concrets sur la croissance ?

Le premier objectif de la loi PACTE est de mieux accompagner le développement des entreprises. Le texte crée un guichet unique numérique pour simplifier les démarches administratives liées à la création et à la transmission d’une entreprise. Il met aussi en place de nouveaux mécanismes pour atténuer les effets de seuil qui, bien souvent, freinent la croissance des entreprises françaises : plus de 190 seuils sociaux différents ont été identifiés dans l’ensemble de la réglementation. C’est pourquoi le texte prévoit un lissage des seuils existants, qui seront progressivement ramenés à trois niveaux : 11 salariés, 50 salariés et 250 salariés. Le texte réforme également le financement des entreprises : les entreprises françaises ont en effet du mal à grossir car elles ne disposent pas des moyens de financement adéquats aux moments clés de leur cycle de vie. La loi PACTE vise donc à mobiliser des sources de financement qui sont aujourd’hui insuffisamment exploitées : les produits d’épargne, les marchés financiers et la Caisse des Dépôts et Consignations.

Le deuxième objectif du texte est d’encourager l’innovation. La loi simplifie les dépôts de brevets pour les petites et moyennes entreprises, et assure à ces brevets une meilleure protection face aux risques de contentieux et de contrefaçon. Afin d’alimenter le Fonds pour l’Innovation et l’Industrie (FII), le projet de loi autorise l’Etat à céder les parts qu’il détient dans le capital de trois entreprises : la Française des Jeux, Engie et Aéroports de Paris. Ces trois privatisations ne sont pas idéologiques : elles visent uniquement à débloquer des fonds publics pour soutenir l’innovation. En outre, ces privatisations ne remettent pas en cause les cadres de régulation qui existent déjà dans les trois secteurs d’activité concernés, à savoir l’énergie, les jeux d’argent et le transport aérien. La régulation du secteur des jeux d’argent sera toujours assurée par les services de l’Etat. La régulation du marché de l’énergie sera toujours assurée par la Commission de Régulation de l’Energie, qui est indépendante d’Engie. Quant à la privatisation d’Aéroports de Paris, elle ne changera rien au rôle de régulation qu’exerce l’Etat sur le transport aérien. Aéroports de Paris assure uniquement l’aménagement et l’exploitation commerciale des grands aéroports franciliens : l’Etat conservera toutes ses fonctions régaliennes, qu’il s’agisse de la police des frontières, des douanes ou du contrôle du trafic.

La loi PACTE vise aussi à promouvoir des entreprises plus justes et plus responsables. Le texte prévoit notamment de renforcer la présence d’administrateurs salariés dans les conseils d’administration des grandes sociétés. Il s’agit aussi de mieux associer les salariés aux bénéfices de l’entreprise en développant l’intéressement, la participation et l’actionnariat salarié. Plusieurs amendements adoptés en Commission spéciale visent à optimiser les performances des entreprises en matière d’égalité hommes-femmes, par exemple en améliorant la représentation des femmes dans les fonctions exécutives. L’article 61 de la loi Pacte modifie le Code Civil en y intégrant les responsabilités sociales et environnementales des entreprises : il s’agit d’une avancée importante qui redéfinit la place des entreprises dans la société en reconnaissant leur contribution à l’intérêt général, sans préjudice pour les acteurs de l’économie sociale et solidaire. Cette mesure n’est pas seulement symbolique : elle aura des retombées concrètes car tout chef d’entreprise devra être en mesure de justifier que ses décisions ont été prises « en considération des enjeux sociaux et environnementaux ».

En définitive, la loi PACTE apparaît comme une réforme pragmatique et équilibrée, qui n’est ni « de droite » ni « de gauche ». Elle comporte des avancées à la fois pour les entrepreneurs et pour les salariés. Mais ce texte n’a rien de révolutionnaire et introduit, finalement, assez peu d’innovations : il cherche surtout à développer, améliorer ou simplifier des dispositifs existants. Par ailleurs, ce projet de loi ne saurait, à lui seul, remplir les carnets de commande et créer miraculeusement de la croissance : il ne faut évidemment pas tout attendre de la loi ! La croissance ne se décrète pas, et la loi PACTE doit être pensée comme un simple outil d’accompagnement pour les entreprises.

La Cinquième République a-t-elle fait son temps?

Meeting de Ch. de Gaulle place de la République lors du référendum sur la constitution de 1958.

Alors que la Cinquième République fête son soixantième anniversaire, la Constitution de 1958 essuie de plus en plus de critiques : selon un sondage Odoxa paru le 3 octobre, 56% des Français déclarent ne plus être attachés au régime fondé par le Général de Gaulle. 34% des Français interrogés jugent l’Assemblée nationale inutile, et 56% jugent le Sénat inutile. La Cinquième République a-t-elle trop vécu ? Faut-il, comme le réclament Jean-Luc Mélenchon et une partie de la gauche française, mettre en place une « Sixième République » ? Certainement pas.

Les Français ont une vision faussée de nos institutions et une assez piètre connaissance des fonctions du Parlement. La Cinquième République est souvent perçue comme un régime hyper-présidentiel dans lequel le Parlement aurait peu de pouvoirs : cette vision existait déjà sous la présidence du Général de Gaulle (que l’on caricaturait volontiers en « monarque républicain ») mais n’a fait que s’accentuer au fil du temps, à tel point que l’on a fini par confondre la Cinquième République avec la seule fonction présidentielle. Certes, le président de la République dispose de pouvoirs étendus, mais ils sont très encadrés par la Constitution. En outre, la Constitution garantit la séparation des pouvoirs : ceux du président de la République n’empiètent pas sur ceux du Parlement. Si de Gaulle a voulu renforcer le pouvoir présidentiel en 1958, c’est parce que la France était ingouvernable sous la Quatrième République. Avec la Cinquième République, le président est véritablement devenu le garant des institutions : par son arbitrage, il assure la continuité de l’Etat et le fonctionnement régulier des pouvoirs publics.

Qu’on le veuille ou non, même avec un président jouissant de pouvoirs importants, la Cinquième République reste un régime parlementaire. Le Parlement français dispose de prérogatives essentielles : il vote les lois et le budget, il ratifie les traités internationaux, il peut faire des propositions de loi et amender les projets de loi du gouvernement, il exerce un contrôle permanent sur l’action du gouvernement et peut créer des commissions d’enquête pour auditionner des ministres, comme ce fut le cas lors de l’affaire Cahuzac ou, plus récemment, lors de l’affaire Benalla. L’Assemblée nationale peut même renverser le gouvernement par le vote d’une motion de censure. Les prérogatives du Parlement ont été renforcées lors de la révision constitutionnelle de 2008 voulue par Nicolas Sarkozy : ainsi, depuis 2008, les assemblées fixent elles-mêmes leur ordre du jour. Le Parlement français a donc toutes les prérogatives d’un véritable Parlement : il exerce pleinement le pouvoir législatif tout en contrôlant l’exécutif, comme dans n’importe quelle autre démocratie européenne.

L’article 49-3 de la Constitution est souvent pointé du doigt par les détracteurs de la Cinquième République au motif qu’il permettrait au gouvernement de faire passer « en force » des textes de loi sans vote du Parlement. Mais lorsqu’il utilise l’article 49-3, le gouvernement engage sa responsabilité devant l’Assemblée nationale et prend le risque d’être mis en minorité par une motion de censure. L’article 49-3 offre donc aux députés la possibilité de confirmer leur soutien au gouvernement ou, au contraire, de lui retirer leur confiance. Si aucune motion de censure n’a jamais été votée sous la Cinquième République, c’est précisément parce qu’aucune majorité n’a jamais pris le risque de faire tomber le gouvernement. L’article 49-3 n’a pas été conçu comme un moyen de réduire les pouvoirs du Parlement, mais plutôt comme un outil permettant au gouvernement de tester la loyauté de sa propre majorité.

La Constitution permet aussi au gouvernement de légiférer par ordonnances, comme l’a fait Edouard Philippe en 2017 lors de la réforme du Code du Travail. Cette procédure est souvent jugée antidémocratique parce qu’elle permet de « court-circuiter » le Parlement. Mais l’utilisation des ordonnances est, elle aussi, très encadrée : le recours aux ordonnances ne peut se faire sans l’accord du Parlement. Pour légiférer par ordonnances, le gouvernement doit au préalable faire voter une loi d’habilitation. Puis, une fois les ordonnances signées, le Parlement doit encore voter une loi de ratification qui autorise le gouvernement à faire appliquer lesdites ordonnances. Le Parlement conserve donc un rôle clé en début comme en fin de procédure. La loi d’habilitation et la loi de ratification font toutes les deux l’objet d’un débat parlementaire : ainsi, en 2017, lors de la réforme du Code du Travail, la loi d’habilitation a été débattue pendant près de 60 heures au Parlement avant d’être votée. Par conséquent, les ordonnances ne doivent pas être considérées comme une procédure antidémocratique mais plutôt comme un moyen de légiférer plus rapidement sur des questions sensibles ou urgentes.

Les constitutions n’ont pas de « date de péremption » : celle des Etats-Unis a plus de 200 ans et se porte très bien. La Cinquième République a été modifiée à de nombreuses reprises : l’élection du président au suffrage universel direct (1962), le quinquennat (2000), les lois de décentralisation ou encore la révision constitutionnelle de 2008 montrent l’extraordinaire capacité d’adaptation de nos institutions. On peut encore améliorer leur fonctionnement : c’est l’objectif de la révision constitutionnelle voulue par Emmanuel Macron, qui prévoit notamment la réduction du nombre de parlementaires. Mais cessons de nous leurrer avec la « Sixième République ». La Cinquième République a fait ses preuves : c’est un régime stable, qui respecte le principe de séparation des pouvoirs et qui a su évoluer au fil du temps pour s’adapter aux transformations du pays. La Constitution de la Cinquième République ne peut être tenue pour responsable de tous nos maux : la corruption, le népotisme, la sous-représentation des femmes dans les institutions, le poids des lobbys, l’impuissance des gouvernements face aux problèmes économiques et sociaux, rien de cela n’est imputable à notre Constitution. La « Sixième République » n’est qu’un slogan démagogique : changer de chiffre ne résoudra pas nos problèmes. Revenir à un régime parlementaire classique tel que la Quatrième ou la Troisième République serait une impasse et une perte de temps monumentale.