La France est gangrénée par l’antisémitisme

D’après les chiffres du ministère de l’Intérieur, 541 actes antisémites ont été recensés en France en 2018, un chiffre en hausse de 74% par rapport à l’année précédente. Le poison de l’antisémitisme continue d’ailleurs de se répandre en ce début d’année 2019. Le mot « Juden » a été tagué sur la vitrine d’une boutique de bagels, comme on taguait les vitrines des commerçants juifs dans l’Allemagne des années 30. Un arbre planté en souvenir d’Ilan Halimi a été vandalisé à Sainte-Geneviève-des-Bois. Le philosophe Alain Finkielkraut a été la cible d’insultes antisémites en pleine manifestation de gilets jaunes. Deux portraits de Simone Veil réalisé par l’artiste Christian Guémy sur des boîtes aux lettres de la Poste ont été recouverts de croix gammées. Il faut être aveugle (ou d’une mauvaise foi inouïe) pour ne pas voir dans tous ces actes les preuves d’une effrayante banalisation de l’antisémitisme. Et il faut être d’une grande naïveté (ou d’un grand cynisme) pour ne pas s’en inquiéter.

Depuis le début des années 2000, nous assistons en France à une inflation des actes antisémites : insultes, agressions physiques, profanation de tombes juives, déluge de commentaires antisémites postés sur les réseaux sociaux. En mars 2018, Mireille Knoll, une octogénaire juive rescapée de la Rafle du Vél’ d’Hiv, a été poignardée puis brûlée dans son appartement parisien. En avril 2017, Sarah Halimi, une juive de 65 ans, a été rouée de coups puis défenestrée par Kobili Traoré aux cris de « Allah Akbar ! ». En janvier 2016, à Marseille, un enseignant juif a été agressé à la machette par un adolescent musulman radicalisé qui prétend avoir agi au nom de l’Etat Islamique. Sans oublier l’assassinat d’Ilan Halimi par le « Gang des barbares » en 2006, ni les attentats perpétrés par Mohammed Merah en 2012 à Toulouse et par Amedy Coulibaly en 2015 à l’Hypercacher de la Porte de Vincennes.

L’antisémitisme a toujours existé au sein de la société française, mais la haine antijuive que nous voyons se développer depuis une vingtaine d’années résulte d’un processus complexe de superposition. Au substrat de l’antisémitisme « traditionnel » est venu s’ajouter, à partir de la fin du XXe siècle, un antisémitisme « importé » qui trouve son origine dans une haine féroce à l’égard d’Israël et qui s’est ancré dans une partie de la communauté arabo-musulmane. Depuis le déclenchement de la deuxième Intifada en 2000, chaque flambée de violence en Palestine s’accompagne d’une recrudescence des actes antisémites en France. Cette haine viscérale d’Israël s’adosse très souvent à une vision conspirationniste du monde largement relayée sur Internet : de nombreux jeunes gens n’ayant qu’une connaissance très superficielle de la situation au Proche-Orient sont persuadés qu’il existe un grand « complot américano-sioniste » dont le but ultime serait la domination le monde.

L’antisionisme est devenu le faux nez de l’antisémitisme, et le grand « complot américano-sioniste » n’est rien d’autre que la version moderne d’un vieux fantasme antisémite : le fameux mythe du « complot juif » popularisé les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux rédigé au début du XXe siècle par des membres de la police secrète du Tsar Nicolas II pour justifier la persécution des Juifs en Russie. Le polémiste d’extrême droite Alain Soral, véritable gourou du web dont les vidéos sont visionnées par des milliers de gens, a réussi à faire la synthèse des antisémitismes : Soral professe un antisionisme radical tout en recyclant tous les poncifs de l’antisémitisme « traditionnel » historiquement porté par l’extrême droite. Le site web de son mouvement « Egalité & Réconciliation » est décoré d’une étonnante galerie de portraits où se côtoient le nationaliste Charles Maurras, fondateur de l’Action Française, et l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, qui voulait « rayer Israël de la carte ».

L’antisémitisme contemporain se traduit aussi par une inquiétante résurgence du négationnisme : même si, de nos jours, plus personne (ou presque) ne conteste ouvertement l’extermination de 6 millions de Juifs en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, il existe un négationnisme rampant qui cherche à minimiser la Shoah, par exemple en contestant les chiffres avancés par les historiens. On se rappelle aussi que l’humoriste Dieudonné, ami d’Alain Soral, avait cherché à réhabiliter le célèbre négationniste Robert Faurissson en le faisant monter sur scène pendant l’un de ses spectacles. Dans Comprendre l’Empire, une sorte de pamphlet complotiste qui fait la part belle aux obsessions judéophobes de son auteur, Alain Soral compare le génocide juif à une nouvelle « religion » dans laquelle « la chambre à gaz prend désormais la place du corps introuvable du Christ ressuscité », ce qui revient à présenter la Shoah comme une simple croyance et non comme un fait historique établi. Sur le site internet de Soral, on peut lire toutes sortes de publications nauséabondes qui dénoncent une « sur-médiatisation » de la Shoah et qualifient de « pornographie mémorielle » les visites guidées du camp d’Auschwitz-Birkenau.

Mais l’antisémitisme contemporain prend parfois des formes beaucoup plus banales. Il n’est pas rare, en France, d’entendre dire que les Juifs sont « trop influents » ou « trop présents » dans les médias. De tels propos, inoffensifs en apparence, participent déjà d’une forme d’antisémitisme car ils réactivent de vieux stéréotypes antisémites : la présence de Juifs dans les médias dérange car elle renvoie l’image fantasmée d’une communauté influente qui cherche à « dominer ». Prétendre que tous les juifs sont influents sous prétexte que certaines personnalités juives ont quelque influence dans la sphère médiatique, c’est déjà cautionner des stéréotypes absurdes sur les Juifs. Prétendre que la communauté juive est « surreprésentée » dans les médias, c’est déjà de l’antisémitisme. C’est déjà considérer les Juifs comme des individus suspects. C’est déjà penser que les Juifs sont un peu coupables d’être juifs et qu’ils sont trop visibles dans l’espace public.

La communauté juive a toujours été un thermomètre de la fièvre hexagonale : quand les Juifs sont persécutés dans notre pays, cela veut dire que la France va mal. La montée de l’antisémitisme est toujours le symptôme d’un délitement de la société française. Depuis des siècles, dans les périodes de crise, les Juifs servent de boucs-émissaires et deviennent la cible de toutes les haines et de toutes les peurs. Pour certains de nos concitoyens, le Juif reste l’éternelle figure du « puissant », du riche que l’on peut jalouser, haïr et insulter. Hélas, la révolte des gilets jaunes a favorisé une certaine libération de la parole antisémite : slogans et graffitis antisémites se sont multipliés lors des manifestations de gilets jaunes, une députée LREM a été traitée de « youpine » sur les réseaux sociaux, Emmanuel Macron a été qualifié de « pute à juifs » sur une banderole de l’autoroute A6 et de « pourriture de juifs » dans un graffiti de la rue Molitor à Paris. Il ne faut évidemment pas faire d’amalgames : l’immense majorité des gilets jaunes n’a rien à voir avec toutes ces dérives, et certains d’entre eux ont condamné l’antisémitisme avec fermeté. Mais beaucoup de gilets jaunes ont toléré que de tels propos puissent être tenus dans leurs rangs. Comme le disait l’humoriste Sophia Aram sur son compte Twitter dès le mois de décembre, les slogans complotistes, antisémites et racistes « ne sont rien comparés à la masse inerte des gilets jaunes que ça ne dérange pas ».

Par ailleurs, l’attitude ambiguë et le silence coupable de certaines personnalités publiques face à l’antisémitisme posent question. Les injures antisémites dont Finkielkraut a été victime ont donné lieu à des réactions surprenantes : au lieu d’apporter leur soutien au philosophe, certains ont préféré lui faire la leçon, comme s’il avait une part de responsabilité dans la bêtise de ceux qui l’ont insulté. Quand la journaliste Aude Lancelin conteste le caractère antisémite des insultes jetées à la face de l’académicien, quand le politologue Thomas Guénolé (membre actif de la France Insoumise) reproche à Finkielkraut d’avoir « répandu la haine » en France, ou quand l’essayiste Jean-Pierre Mignard écrit sur son compte Twitter à propos de Finkielkraut : « il le cherchait », on croit rêver ! L’antisémitisme, comme toute forme de racisme, est un affront à la France et à ses valeurs. Un affront à l’humanité elle-même. On doit le combattre tout le temps, partout et sous toutes ses formes. Sans concessions. Sans jamais lui trouver ni excuses ni circonstances atténuantes.

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La loi « anticasseurs » ou la tentation sécuritaire

Issue d’une proposition de loi des sénateurs LR, la loi visant à prévenir et à sanctionner les violences dans les manifestations, surnommée « loi anticasseurs », a été votée par l’Assemblée nationale grâce au soutien actif du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner. Mais ce texte a provoqué la colère de la gauche et a divisé les rangs de la majorité elle-même.

Le surnom donné à cette proposition de loi fait référence à la « loi anticasseurs » de 1970, qui prévoyait des poursuites pénales contre toute personne ayant organisé ou participé à des manifestations violentes. Cette loi, défendue à l’époque par le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, a été abrogée en 1981 suite à l’élection de François Mitterrand. Outre son inefficacité, c’est surtout le caractère liberticide et antidémocratique de la loi qui avait justifié son abrogation : le texte reconnaissait une forme de responsabilité collective en cas de violences commises dans le cadre d’une manifestation ; des manifestants n’ayant commis aucune violence personnellement pouvaient alors être considérés comme « complices » des violences commises par d’autres manifestants.

Tout comme la « loi anticasseurs » de 1970, sa lointaine cousine de 2019 est une loi de circonstances qui, sous prétexte de lutter contre les violences commises lors des manifestations, porte atteinte aux libertés publiques : l’article 2 permet en effet aux préfets, à titre purement préventif, d’interdire de manifester à toute personne pour laquelle il existe « de sérieuses raisons de penser » qu’elle pourrait troubler l’ordre public. Contrevenir à cette interdiction préfectorale serait passible de six mois d’emprisonnement et de 7.500 euros d’amende. Cet article est aberrant parce qu’il remet en cause le droit de manifester, mais également parce qu’il instaure une « présomption de culpabilité », comme l’a souligné le député centriste Charles de Courson.

Entendons-nous bien : les violences perpétrées par les casseurs au cours des manifestations de gilets jaunes sont intolérables et n’ont aucune justification. Les discours qui tendent à légitimer ou à excuser la violence des casseurs sont irresponsables. Il y a d’ailleurs dans la « loi anticasseurs » de bonnes dispositions qui devraient permettre de lutter plus efficacement contre les groupes de casseurs qui s’infiltrent dans les manifestations : fichage des manifestants violents, principe du « casseur-payeur », durcissement des peines pour dissimulation volontaire du visage. Mais la sécurité ne justifie pas que l’on remette en cause le droit de manifester, qui est un droit fondamental indissociable de la démocratie elle-même.

Comment un gouvernement et une majorité qui se disent libéraux et progressistes peuvent-ils en arriver là ? Deux explications sont à envisager. Premièrement, le gouvernement a voulu envoyer un signal de fermeté : depuis le mois de novembre, l’exécutif semble être dans l’incapacité d’apporter des réponses aux violences commises en marge des manifestations de gilets jaunes. En se réappropriant la proposition de loi des sénateurs LR, le gouvernement essaie de reprendre la main sur les questions sécuritaires. Mais il y a une autre explication : à l’approche des élections européennes, l’exécutif cherche peut-être à jouer la carte de la « droitisation » pour séduire l’électorat conservateur effrayé par la violence des manifestations. Véritable tournant sécuritaire ou simple calcul politique ? Sans doute un peu les deux.

Les fonctionnaires ont-ils un devoir de réserve?

Le Conseil d’Etat.

Le devoir de réserve des fonctionnaires a fait irruption dans le débat public en décembre 2018 lorsque Sophie Carrouge, professeure dans un lycée de Dijon, a été convoquée au rectorat pour avoir publié sur Internet une tribune dans laquelle elle dénonçait avec virulence la politique d’Emmanuel Macron. Cette convocation a suscité une vive émotion dans la communauté enseignante : sur les réseaux sociaux, de nombreux professeurs ont exprimé leur soutien à Sophie Carrouge. Les syndicats enseignants se sont empressés de dénoncer une atteinte à la liberté d’expression, tandis qu’un article du journal L’Humanité comparait le rectorat de Dijon à « Big Brother ». Cet incident est survenu dans un contexte sensible car, au même moment, Jean-Michel Blanquer dévoilait son projet de loi pour une « école de la confiance » dont l’article 1 rappelle le devoir d’exemplarité des enseignants : certains ont cru voir dans cet article une volonté de bâillonner les professeurs en les empêchant de critiquer leur ministère de tutelle.

Le devoir de réserve des fonctionnaires est-il une « légende », comme le prétendent certains syndicats de la fonction publique ? Ce principe n’est pas inscrit dans la loi et ne figure pas dans le Statut Général des Fonctionnaires élaboré en 1983 par le ministre de la Fonction Publique Anicet Le Pors. Mais cela ne veut pas dire que les fonctionnaires n’ont aucun devoir de réserve : comme l’a expliqué Anicet Le Pors lui-même, l’obligation de réserve des fonctionnaires est une « construction jurisprudentielle complexe ». On a parfois tendance à oublier que la loi n’est pas la seule source du droit : les tribunaux créent eux-mêmes des règles de droit lorsqu’ils interprètent la loi. En se basant sur les grands principes qui encadrent les services publics, la jurisprudence a précisé, au fil des années, les différentes règles applicables aux fonctionnaires : ainsi, le Conseil d’Etat reconnaît de manière constante, pour tous les fonctionnaires, une obligation de réserve qui trouve son origine dans le principe de neutralité du service public.

Dans une communication du 23 avril 2013, Jean-Marc Sauvé, alors vice-président du Conseil d’Etat, définissait en ces termes le devoir de réserve des agents publics : « C’est avec retenue que les fonctionnaires et, plus encore, les hauts fonctionnaires doivent s’exprimer publiquement. Plus généralement, ils doivent faire preuve de prudence en ce qui concerne toute expression qui pourrait être médiatisée – ce qui, avec le développement d’Internet, conduit à devoir redoubler de précaution. Ils doivent en outre évidemment s’abstenir, en particulier les hauts fonctionnaires, de critiquer, même indirectement, la politique qu’ils sont chargés de mettre en œuvre. (…) En revanche, on peut admettre que des fonctionnaires participent à des débats d’idées dans le cadre du devoir de réflexion qui leur incombe et que cette participation puisse déboucher sur des publications collectives, à condition qu’elles soient mesurées et suffisamment distanciées par rapport au débat politique. (…) Cette obligation nécessite donc, de la part des fonctionnaires, un respect attentif qui ne doit pas pour autant se muer en silence, car ils conservent la pleine jouissance des libertés constitutionnellement garanties. »

De manière générale, on pourrait définir ainsi le devoir de réserve des fonctionnaires tel qu’il a été fixé par la jurisprudence : tout fonctionnaire doit faire preuve de réserve et de mesure quand il exprime publiquement ses opinions personnelles, y compris en dehors de son temps de service. Un fonctionnaire n’est pas censé dénigrer publiquement l’administration à laquelle il appartient ni les politiques publiques qu’il doit mettre en œuvre. Cette obligation ne concerne pas le contenu des opinions mais leur mode d’expression : le devoir de réserve ne doit donc pas être interprété comme une remise en cause de la liberté d’expression des fonctionnaires, mais plutôt comme une règle encadrant cette liberté d’expression. Un fonctionnaire a le droit de critiquer le gouvernement à condition de ne pas tenir de propos injurieux et outranciers dans l’espace public. Le devoir de réserve des fonctionnaires s’applique aussi sur Internet : en 2003, le Tribunal Administratif de Dijon a rappelé que, pour un agent public, tenir des propos grossiers ou injurieux à l’égard de l’administration sur les réseaux sociaux constituait un manquement au devoir de réserve et pouvait entraîner des sanctions.

Le devoir de réserve s’applique de façon plus ou moins stricte selon la place de l’agent dans la hiérarchie : dans le cas des hauts fonctionnaires, ce devoir est interprété de façon plus rigoureuse. Ainsi, en 2010, le Conseil d’Etat a confirmé la radiation d’un préfet qui avait publiquement critiqué le ministre de l’Intérieur. En revanche, le devoir de réserve est interprété de façon beaucoup plus souple dans le cas des fonctionnaires n’exerçant pas de fonctions d’encadrement. Par ailleurs, certains fonctionnaires bénéficient d’une liberté d’expression plus grande en raison de leur situation spécifique : c’est le cas des agents exerçant des mandats politiques ou syndicaux, mais aussi des enseignants-chercheurs qui, dans le cadre de leurs travaux de recherche, peuvent être amenés à prendre position sur les politiques mises en œuvre au moment de la publication. Qu’en est-il des enseignants ? En tant que fonctionnaires, ils doivent eux aussi faire preuve de réserve dans l’expression publique de leurs opinions. Mais les enseignants ne sont pas des hauts fonctionnaires et, par conséquent, n’encourent pas de radiation s’ils manquent à leur devoir de réserve. Le projet de loi Blanquer n’apporte rien de vraiment nouveau et n’introduit pas de restrictions supplémentaires à la liberté de parole des enseignants.

En résumé, le devoir de réserve n’est pas une « légende ». Il est clairement reconnu par la jurisprudence du Conseil d’Etat et par celle des tribunaux administratifs. Mais ce devoir ne s’applique pas de façon uniforme à tous les agents et ne remet pas en cause leur liberté d’expression, car les fonctionnaires sont des citoyens comme les autres et bénéficient des mêmes droits constitutionnels.

Le progrès, pas la pagaille

Source: Le Point.

Les gilets jaunes étaient sans doute le sujet de conversation qu’il fallait éviter lors des repas de réveillon : cela me rappelle un peu Un dîner en famille, le célèbre dessin de Caran d’Ache publié dans le Figaro en 1898, où l’on voit les membres d’une famille de la petite bourgeoisie en venir aux mains parce qu’ils ont eu le malheur d’évoquer l’Affaire Dreyfus. Tout comme il y avait les « dreyfusards » et les « antidreyfusards », il y a aujourd’hui les « gilets jaunes » et les « anti-gilets jaunes ». Pour être tout à fait honnête, je ne comprends pas la nature de ce mouvement, et je peine à en cerner tous les enjeux. Comme beaucoup, je me suis trompé : en novembre, j’ai cru que le mouvement des gilets jaunes était une sorte de jacquerie antifiscale comparable au soulèvement des « bonnets rouges » en 2013. Et puis j’ai compris, un peu tard, que la révolte des gilets jaunes était l’expression d’un malaise beaucoup plus profond et beaucoup plus ancien. Mais je ne sais pas quel sens donner à ce mouvement protéiforme et confus qui n’a ni porte-parole officiel ni mot d’ordre bien défini, et dont les revendications changent d’une semaine à l’autre.

Les gilets jaunes ont au moins le mérite d’avoir attiré l’attention des médias et des responsables politiques sur les classes moyennes en voie de paupérisation qui vivent loin des métropoles et se sentent, à tort ou à raison, abandonnées par l’Etat. Cette France « périphérique », invisible et silencieuse, hantée par la peur du déclassement social, est soudainement devenue visible en arborant le fameux gilet de sécurité des automobilistes. Les gilets jaunes ont aussi le mérite d’avoir placé la question de la justice fiscale au centre du débat public : la réforme de l’ISF est dénoncée parce qu’elle a été perçue comme un « cadeau fiscal » aux plus riches, tandis que la hausse de la TICPE et celle de la CSG ont été vécues par de nombreux Français comme une injustice. Par ailleurs, les violences policières observées en marge des manifestations de gilets jaunes ont ouvert un débat légitime sur l’utilisation des « flashballs » et des grenades de désencerclement.

Certaines revendications des gilets jaunes me semblent justes, sur la hausse du pouvoir d’achat ou la moralisation de la vie politique. Mais je ne peux pas soutenir un mouvement qui fait régner depuis deux mois dans tout le pays un climat de violence, de défiance et de haine. Je ne peux pas soutenir un mouvement qui remet en cause le principe de la démocratie représentative et qui conteste la légitimité d’un président élu démocratiquement par 20 millions de Français au second tour de la présidentielle. Je ne peux pas soutenir un mouvement qui, depuis ses débuts, est marqué du sceau de l’illégalité : qu’on le veuille ou non, en France, il est interdit de bloquer des ronds-points, de dégrader des bâtiments publics et d’organiser des manifestations non déclarées en préfecture. Les leaders du mouvement le savent : en organisant des manifestations illicites, ils ont sciemment créé les conditions d’un affrontement avec les forces de l’ordre. Eric Drouet, l’une des figures du mouvement, a reconnu avoir organisé un rassemblement non autorisé pour mettre en scène sa propre arrestation.

Le mouvement des gilets jaunes m’inquiète aussi par sa radicalité. Au fil des semaines, le mouvement s’est durci et s’est politisé. Quelles que soient les réponses politiques apportées par l’exécutif, elles ne calmeront pas les gilets jaunes les plus jusqu’au-boutistes car ces derniers entretiennent le chaos dans le seul but de déstabiliser le pouvoir : ce qu’ils veulent, c’est en découdre avec Macron. Dans cette atmosphère détestable et furieuse, la parole des gilets jaunes les plus extrémistes s’est totalement libérée, aussi bien dans la rue que sur les réseaux sociaux. Au bout du compte, la révolte des gilets jaunes agit comme une sorte de gigantesque pompe à merde qui fait remonter à la surface tout un tas de sottises et d’immondices dont personne ne pourra tirer quoi que ce soit de constructif : haine des élites, haine des institutions, haine des journalistes, haine anti-flic, fake news, théories complotistes, antiparlementarisme, antisémitisme et antimaçonnisme.

Il est temps que tout cela s’arrête. La révolte des gilets jaunes a déjà causé beaucoup de tort à la France : elle a plombé le chiffre d’affaires des commerçants pendant la période de Noël et a mis en difficulté de nombreux établissements dans les zones commerciales bloquées. Les dégradations et les actes de vandalisme perpétrés lors des manifestations vont nécessiter de coûteuses réparations qui seront payées par le contribuable. La sécurisation des manifestations a mobilisé des milliers de gendarmes et de policiers dans toute la France chaque week-end pendant deux mois : nos forces de l’ordre sont usées physiquement et nerveusement. Les mesures d’urgence mises en place par Emmanuel Macron pour apaiser la colère des gilets jaunes vont coûter près de 10 milliards d’euros : cette somme colossale sera en partie financée par le déficit, ce qui remet en cause tous les efforts consentis par les Français pour redresser nos finances publiques. L’image de notre pays à l’international est désastreuse : une fois encore, la France passe aux yeux du monde entier pour un pays ingouvernable et irréformable. L’image de Paris a été fortement ternie par les manifestations alors même que, pour la première fois depuis les attentats de 2015, la capitale commençait à redevenir attractive pour les touristes internationaux.

« La France veut le progrès, mais elle ne veut pas la pagaille », disait de Gaulle. C’est encore le cas aujourd’hui : la France veut le progrès social, l’amélioration du pouvoir d’achat, la baisse du chômage, la justice fiscale, la moralisation de la vie politique. Mais elle ne veut pas la pagaille. Or, les gilets jaunes font régner la pagaille depuis deux mois en France : je crois que ce désordre finira par lasser les Français, y compris ceux qui soutiennent les revendications des gilets jaunes.

Nous étions « Charlie », et nous le sommes toujours

Marche du 11 janvier 2015, Paris.

Les 10 et 11 janvier 2015, nous étions près de 4 millions à manifester pacifiquement dans Paris et dans toute la France pour dénoncer les attentats djihadistes et pour affirmer notre attachement à la République et à ses valeurs. Nous étions « Charlie ». Nous défendions la liberté d’expression, la tolérance et la fraternité. Nous défendions aussi l’héritage des Lumières et un certain esprit « voltairien », nous défendions le droit au blasphème et à l’impertinence, la liberté de critiquer toutes les religions, toutes les doctrines, toutes les idéologies. Nous voulions montrer à la planète entière que la France était debout et qu’elle n’avait pas peur. Nous étions « Charlie », et nous le sommes toujours.

Nous étions sidérés par la violence des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, qui ont visé la rédaction de Charlie Hebdo, plusieurs policiers ainsi que les clients du magasin Hyper Casher de la Porte de Vincennes. Mais nous n’imaginions pas que ces attentats étaient les premiers d’une longue série : attaque du Thalys le 21 août 2015, attentats de Paris le 13 novembre 2015, attaque de Magnanville le 13 juin 2016, attentat du 14 juillet 2016 à Nice, attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray le 26 juillet 2016, attentat des Champs-Elysées le 20 avril 2017, attaques de Carcassonne et de Trèbes le 23 mars 2018, attaque de la rue Monsigny le 12 mai 2018, attentat de Strasbourg le 11 décembre 2018. Sans oublier les attaques de militaires et de policiers qui n’ont pas fait de victimes.

Nous étions sidérés de voir que, malgré la forte mobilisation des Français lors des marches républicaines des 10 et 11 janvier 2015, beaucoup de nos concitoyens n’étaient pas « Charlie ». Nous étions sidérés de voir que, dans nos écoles, nos collèges et nos lycées, certains élèves ne comprenaient pas cette mobilisation car ils considéraient que les dessinateurs de Charlie Hebdo avaient, d’une certaine façon, « mérité » leur sort. Nous étions sidérés de voir que la condamnation des attentats n’était pas unanime et que la défense des valeurs républicaines n’allait pas de soi. Nous avons pris conscience des fractures immenses qui menaçaient le pacte républicain.

Quatre ans plus tard, où en sommes-nous ? La menace terroriste semble avoir reculé. Le pseudo-califat de « Daesh » s’est effondré au Moyen-Orient, mais son idéologie mortifère n’a pas disparu. Et la société française reste extrêmement fracturée. La République est encore contestée dans ses institutions et dans ses valeurs, non par des terroristes mais par des casseurs et des activistes venus de l’ultra-droite, qui profitent habilement du mouvement des « gilets jaunes » pour entretenir un climat de violence et de haine dans le pays. Malgré le reflux du terrorisme djihadiste, la République est encore plus fragile aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2015.

Peut-on encore être macroniste ?

Source: lefigaro.fr.

L’image de l’exécutif s’est considérablement dégradée au cours de l’année 2018. Il y eut d’abord les déclarations d’Emmanuel Macron sur les minimas sociaux qui coûtent « un pognon de dingue ». Puis l’affaire Benalla, qui n’était ni une « crise de régime » ni un « scandale d’Etat », mais qui déstabilisa tout de même sérieusement le pouvoir. Il y eut, enfin, les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb, deux poids lourds du gouvernement. Gérard Collomb fut l’un des premiers soutiens d’Emmanuel Macron et son départ a comme un goût amer de divorce. Quant à Nicolas Hulot, il a démissionné du gouvernement après quatorze mois de bons et loyaux services car il ne disposait pas des moyens nécessaires pour mener à bien les transformations qu’il appelait de ses vœux. La démission de Nicolas Hulot a toutefois eu des effets positifs puisqu’elle a ouvert les yeux de l’opinion publique sur le poids des lobbys et semble avoir entraîné un sursaut dans la société civile, comme en témoignent les « Marches pour le climat ».

2018 fut aussi l’année de toutes les colères. La réforme de la SNCF a eu l’effet d’une bombe et a déclenché au printemps une grande grève des cheminots qui s’est étalée sur près de trois mois. L’objectif du « Pacte ferroviaire » était de préparer l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire de voyageurs, comme le prévoit la réglementation européenne. Or, il était nécessaire de restructurer la SNCF pour la rendre plus compétitive et lui permettre de gérer plus efficacement ses personnels. Mais le Pacte ferroviaire était une réforme incompréhensible pour l’immense majorité des Français : aujourd’hui encore, on a du mal à comprendre pourquoi le gouvernement a supprimé le statut de cheminot à l’embauche et transformé la SNCF en « société anonyme à capitaux publics ». Ces transformations avaient une justification technique mais, de toute évidence, le gouvernement n’a pas fait suffisamment de pédagogie. Le changement de statut juridique de la SNCF a, en outre, alimenté la peur d’une privatisation de l’entreprise : bien que le Pacte ferroviaire garantisse explicitement le caractère public de la SNCF, certains syndicats ont entretenu la rumeur d’une privatisation pour semer la confusion dans le débat.

L’entrée en vigueur de loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants) a déclenché, elle aussi, une vague de contestations avec, en prime, des blocages d’université. L’objectif de cette loi était de réformer la procédure d’accès à l’enseignement supérieur : l’ancienne plateforme APB a été remplacée par la plateforme « Parcoursup », qui laisse davantage de liberté aux élèves dans l’élaboration de leurs vœux. Mais la loi ORE a été accusée, à tort, d’instaurer une sélection à l’entrée des universités. En réalité, cette loi n’a pas créé de sélection généralisée à l’entrée des universités françaises : dans les formations dites « en tension », les tirages au sort ont été remplacés par une sélection sur dossier. Dans les autres formations universitaires, aucune sélection n’a été instaurée mais les universités doivent désormais classer les dossiers de candidature en fonction du profil des candidats. Ainsi, les candidats qui ont les meilleurs dossiers obtiennent plus rapidement une place dans les formations de leur choix. Si la loi ORE a provoqué tant de protestations, c’est peut-être parce qu’elle a été mise en place dans un contexte particulièrement difficile pour les universités françaises : de fait, beaucoup d’universités ne disposaient pas des moyens ni du temps nécessaires pour examiner correctement les dossiers de candidature.

La mise en place de la réforme du lycée suscite de vives inquiétudes. Cette réforme réorganise en profondeur la structure des enseignements au lycée : à compter de la rentrée 2019, les séries L, ES et S des lycées généraux seront remplacées par un lycée « modulaire » comprenant un tronc commun et des enseignements de spécialité. Le nouveau lycée doit en effet permettre d’individualiser davantage les parcours de formation et de briser la hiérarchie des filières. La réforme prévoit aussi une refonte du baccalauréat : le poids du contrôle continu dans la note globale sera renforcé afin d’alléger le calendrier des épreuves terminales et de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves sur le long terme. Le problème, c’est que la réforme Blanquer a été lancée dans une certaine précipitation : les équipes éducatives n’ont pas eu le temps de s’approprier cette réforme ni de mener sereinement le travail de réflexion nécessaire à sa mise en place dans les établissements. Au bout du compte, la réforme Blanquer a fini par devenir une source d’angoisse à la fois pour les enseignants, les élèves et les familles, sur fond de suppressions de postes dans l’enseignement secondaire.

Mais l’année 2018 aura surtout été marquée par la révolte des gilets jaunes. Deux mesures particulièrement impopulaires sont à l’origine de ce mouvement : la hausse de la CSG et la hausse des taxes sur le carburant. La hausse de la CSG, qui devait compenser la baisse des cotisations salariales, a été vécue comme une injustice par les retraités. Mais c’est surtout la hausse du prix des carburants, amplifiée par l’augmentation du prix du baril, qui a déclenché le mouvement des gilets jaunes à l’automne 2018. D’abord perçu comme une sorte de jacquerie antifiscale comparable au soulèvement des « bonnets rouges » en 2013, le mouvement des gilets jaunes exprimait en réalité le malaise profond des classes moyennes et populaires et de cette « France périphérique » ignorée des élites : la hausse du prix des carburants n’a été que l’élément déclencheur de la révolte. A mesure que le mouvement s’est installé dans la durée, il s’est radicalisé ; les revendications, qui se cantonnaient initialement à la politique fiscale et au pouvoir d’achat, se sont peu à peu élargies : dissolution de l’Assemblée nationale, nouvelle Constitution, instauration d’un « référendum d’initiative citoyenne », etc.

Face aux gilets jaunes, Macron aurait pu faire preuve d’une rigidité thatchérienne. Il aurait pu ignorer les revendications des manifestants et se contenter de rétablir l’ordre républicain. Mais il a fait preuve d’un certain pragmatisme pour calmer la colère des gilets jaunes et mettre un terme aux violences. Sur les deux mesures les plus contestées, Macron a fait marche arrière : il a gelé l’augmentation des taxes sur les carburants et annulé la hausse de la CSG pour les retraités gagnant moins de 2.000 euros par mois. Il a aussi pris des mesures d’urgence en faveur du pouvoir d’achat : défiscalisation des heures supplémentaires, revalorisation et extension de la prime d’activité pour les bas salaires. Au total, près de 10 milliards d’euros seront ainsi redistribués aux Français. En outre, Emmanuel Macron a promis un « grand débat national » en 2019 : organisé dans les territoires sous le patronage des élus locaux, ce débat devrait porter sur la transition écologique, la fiscalité, la réforme de l’Etat et le fonctionnement de la démocratie. Les annonces présidentielles ont donné satisfaction à une partie des gilets jaunes mais n’ont pas mis fin au mouvement.

Le soulèvement des gilets jaunes est-il une révolte contre Emmanuel Macron ? Même si le slogan « Macron démission ! » est devenu un cri de ralliement commode pour de nombreux gilets jaunes, la réalité semble plus complexe. Je crois que la politique de Macron a cristallisé toutes les colères accumulées dans le pays depuis plus de deux décennies à cause de la précarité, du chômage et de la baisse du pouvoir d’achat : le mouvement des gilets jaunes n’exprime pas tant un rejet d’Emmanuel Macron lui-même qu’un rejet de la classe politique en général. L’arrogance technocratique et la politique fiscale du président n’ont fait qu’exacerber un mécontentement dont les racines étaient beaucoup plus profondes. En un certain sens, la révolte des gilets jaunes symbolise l’échec de l’utopie réconciliatrice portée par le macronisme. Emmanuel Macron avait l’ambition de dépasser les clivages politiques traditionnels et de réconcilier les Français autour d’un projet réformiste et transpartisan qui ne serait « ni de gauche, ni de droite ». Or, en brouillant les repères idéologiques traditionnels et en cherchant à dépasser le clivage droite-gauche, Macron a renforcé un autre clivage : celui qui oppose le peuple aux élites. Macron est impopulaire parce qu’il renvoie l’image d’un président hors-sol, gagné à la cause des « puissants » et déconnecté du quotidien des Français.

Malgré tout, je continue de penser que le projet politique sur lequel Macron a été élu en 2017 est un bon projet. Beaucoup de choses ont déjà été accomplies par l’actuelle majorité pour améliorer la situation du pays : de l’année 2018, les Français retiendront surtout les crises, les colères et les mouvements sociaux ; mais les meilleures réformes ne sont pas forcément celles dont on a le plus parlé. Le gouvernement a ouvert en 2018 l’un des chantiers les plus importants du quinquennat : la rénovation de notre modèle social. Dans un monde où les parcours professionnels sont de plus en plus imprévisibles, il est indispensable de faciliter la mobilité professionnelle et de mieux accompagner les actifs en cas de reconversion ou de perte d’emploi : dans cette optique, la « loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel », adoptée dans une totale indifférence pendant l’été 2018, développe l’apprentissage et améliore l’accès à la formation professionnelle, notamment pour les salariés à temps partiel et pour les travailleurs handicapés. Cette loi étend aussi l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants et aux salariés démissionnaires afin d’offrir à tous les travailleurs un filet de sécurité face aux aléas de la vie professionnelle : avec cette réforme, c’est donc le principe d’un droit universel à l’assurance-chômage qui fait son apparition en France, et cela constitue sans nul doute une avancée majeure.

Issue des « Etats généraux de l’alimentation », la loi Agriculture et Alimentation (ou loi EGalim) votée en octobre 2018 vise à rééquilibrer les relations commerciales entre les différents acteurs de l’agroalimentaire et à garantir aux agriculteurs des revenus décents : la construction des prix alimentaires se fait désormais à partir des propositions faites par les agriculteurs eux-mêmes, en fonction de leurs coûts de production. La loi EGalim permet aussi de développer une agriculture plus responsable : le texte encadre de façon plus stricte l’utilisation des produits phytosanitaires et interdit les néonicotinoïdes, ces pesticides qui menacent les populations d’abeilles en Europe. D’importantes avancées en faveur du bien-être animal ont été inscrites dans la loi : ainsi, le délit de maltraitance animale a été étendu aux activités de transport et d’abattage et les peines ont été doublées ; dans les abattoirs, la loi reconnaît le statut de « lanceur d’alerte » à tout employé qui dénoncerait des actes de maltraitance. La loi EGalim vise aussi à encourager une alimentation plus saine et plus durable. Elle comporte des mesures en faveur des circuits courts et intensifie la lutte contre le gaspillage alimentaire : le texte facilite les dons alimentaires, interdit la distribution et la vente de pailles et de touillettes en plastique et oblige les restaurants à proposer aux clients des « doggy bags » réutilisables ou recyclables.

Adoptée en octobre 2018, la loi PACTE a pour objectif principal de mieux accompagner le développement des entreprises. Le texte simplifie les démarches administratives liées à la création et à la transmission d’une entreprise ; il met aussi en place de nouveaux mécanismes pour atténuer les effets de seuil qui, bien souvent, freinent la croissance des entreprises françaises. La loi PACTE encourage également l’innovation : elle simplifie les dépôts de brevets pour les petites et moyennes entreprises, et assure à ces brevets une meilleure protection face aux risques de contentieux et de contrefaçon. Cette loi vise aussi à promouvoir des entreprises plus justes et plus responsables : le texte prévoit de mieux associer les salariés aux bénéfices de l’entreprise en développant l’intéressement, la participation et l’actionnariat salarié. L’article 61 de la loi Pacte modifie le Code Civil en y intégrant les responsabilités sociales et environnementales des entreprises : il s’agit là d’une avancée importante qui redéfinit la place des entreprises dans la société, en reconnaissant leur contribution à l’intérêt général.

En matière de pouvoir d’achat, le bilan de l’année 2018 est moins mauvais qu’on ne l’imagine. Pendant dix ans, le pouvoir d’achat des Français a chuté à cause d’un accroissement des prélèvements obligatoires ; or, comme l’a montré une étude de l’INSEE, le revenu disponible ajusté des ménages a progressé d’environ 1,4% en moyenne sur l’année 2018. Ce gain de pouvoir d’achat n’est pas seulement dû à la réforme de l’ISF : il s’explique aussi par la baisse des cotisations salariales, la baisse de la taxe d’habitation et la revalorisation de plusieurs minima sociaux tels que l’allocation adulte handicapé, le minimum vieillesse et l’aide aux familles monoparentales. Mais cette hausse du pouvoir d’achat est restée imperceptible aux yeux d’une grande partie des Français parce qu’elle n’a pas profité à tout le monde et parce qu’elle a été en quelque sorte éclipsée par la flambée des prix à la pompe, dont l’impact psychologique a été beaucoup plus fort.

Par ailleurs, le gouvernement a poursuivi ses efforts en faveur de l’école primaire : instauré à la rentrée 2017, le dédoublement des classes de CP dans les écoles classées en REP et REP+ a été reconduit à la rentrée 2018. Dans le domaine de la santé, beaucoup d’avancées doivent aussi être soulignées : le Plan Santé présenté par Agnès Buzyn comporte de nombreuses mesures pour prévenir les conduites addictives et renforcer la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles, notamment grâce à la gratuité du préservatif pour les moins de 25 ans. Afin d’améliorer l’accès aux soins et de lutter contre les déserts médicaux, la ministre de la Santé a également lancé en septembre 2018 une réforme globale du système de santé qui prévoit la suppression du Numerus clausus dans les facultés de médecine, la mise en place d’un label national pour les « Hôpitaux de proximité », le développement de la télémédecine et une meilleure coordination de l’offre de soins entre les hôpitaux et la médecine de ville. Le projet d’Agnès Buzyn prévoit en outre la création de 4.000 postes d’assistants médicaux pour alléger les tâches administratives des médecins généralistes et leur permettre de se concentrer sur les missions de soin.

Le gouvernement a aussi poursuivi le redressement de nos comptes publics. La dette publique de la France dépasse les 2.300 milliards d’euros et pèse considérablement sur les finances de l’Etat. Certes, la maîtrise des dépenses de l’Etat passe par des choix difficiles et impopulaires tels que la réduction du nombre d’emplois publics ou la baisse des dotations aux collectivités locales. Mais les efforts consentis par le pays n’ont pas été vains. En 2018, le déficit public est resté sous la barre des 3% du PIB : pour la deuxième année consécutive, la France respecte les critères d’équilibre budgétaire de la zone euro. C’est une bonne nouvelle car la maîtrise des comptes publics va redonner à la France une crédibilité au sein de l’UE et conforter son leadership européen dans un contexte particulièrement difficile marqué par le Brexit, la crise migratoire et la montée des populismes.

En ce début d’année 2019, peut-on encore être « macroniste » ? Comme beaucoup de centristes, j’ai voté Macron dès le premier tour de la présidentielle et j’assume parfaitement ce choix. Si être macroniste signifie vouer un culte à la personne d’Emmanuel Macron, alors non, je ne suis pas macroniste. Si être macroniste signifie approuver sans réserve tout ce que dit et tout ce que fait le président de la République, alors je ne suis pas macroniste. Mais si être macroniste c’est adhérer au projet de société que défend Emmanuel Macron, alors oui, on peut dire que je suis macroniste. Emmanuel Macron essaie d’adapter la France aux réalités économiques du XXIe siècle : dans la jungle de la mondialisation, Macron a raison d’encourager l’innovation, de renforcer la compétitivité des entreprises et d’améliorer l’attractivité internationale de la France. Face à une société bloquée, engluée dans le chômage de masse et incapable de corriger ses inégalités croissantes, Macron a raison de promouvoir une « société de mobilité » dans laquelle chacun peut se former tout au long de sa carrière, prendre des risques et se reconvertir facilement tout en bénéficiant d’une protection sociale.

Malheureusement, les résultats des réformes tardent à se manifester. La croissance économique demeure modeste : après la forte accélération observée en 2017, la croissance a nettement ralenti en 2018 en raison d’une consommation intérieure atone ; le mouvement des gilets jaunes a contribué à ce ralentissement car il a plombé le chiffre d’affaires des commerçants pendant les semaines qui ont précédé Noël. Le chômage est en recul, notamment le chômage de longue durée, mais ce recul est extrêmement lent : à la fin de l’année 2018 le taux de chômage de la France avoisine encore les 9%, un chiffre bien trop élevé par rapport aux autres pays de l’OCDE. Les investissements et les créations d’entreprise ont connu une forte hausse durant l’année 2018, mais ces dynamiques positives n’ont pas encore eu d’effet notable sur la croissance et l’emploi. Cela nous rappelle que le temps économique n’est pas le temps politique : le gouvernement a besoin d’agir vite, mais il faudra des années pour que les réformes portent leurs fruits.

En attendant, Emmanuel Macron doit « réparer » le lien qui s’est brisé entre lui et les Français. Il peut encore sauver son quinquennat, à condition de le réorienter dans un sens plus progressiste. A condition, aussi, de changer de style : le chef de l’Etat devra faire preuve d’une plus grande humilité, abandonner sa posture « jupitérienne » ridicule et renouer avec l’esprit d’écoute et de dialogue qui avait marqué sa campagne électorale en 2017. La « grand débat national » annoncé par le président de la République sera, je l’espère, l’occasion de restaurer la confiance des Français envers nos institutions. La bataille des européennes sera rude : Macron doit impérativement remobiliser le pays autour d’un projet fédérateur et progressiste afin d’éviter un raz-de-marée populiste lors du scrutin européen de mai 2019.

Le Centriloque vous remercie, une fois encore, pour votre fidélité et vous souhaite une excellente année 2019. N’hésitez pas à partager et à commenter les articles qui vous plaisent.

Le « référendum d’initiative citoyenne », une fausse bonne idée

Le RIC, ça sonne bien. Le RIC, c’est chic. Le « référendum d’initiative citoyenne » est devenu la principale revendication des gilets jaunes. Mais l’idée a émergé assez tardivement. Au début du mouvement, les revendications concernaient uniquement les impôts et le pouvoir d’achat : si un gilet jaune avait lâché l’idée d’un « référendum d’initiative citoyenne » fin novembre, il serait sans doute passé pour un utopiste ou un hurluberlu. De quoi s’agit-il exactement ? De laisser au peuple français la possibilité de soumettre des propositions au vote des citoyens sans passer par l’aval du Parlement. Les modalités de ce référendum restent cependant assez floues.

Se pose d’emblée une question essentielle : à quoi servira ce référendum d’initiative citoyenne ? A faire une proposition de loi ? A demander l’abrogation d’une loi ? A modifier la Constitution ? Autre question tout aussi essentielle : quel sera le champ d’application de ce référendum ? Doit-il se limiter à certains domaines spécifiques ou pourra-t-il s’appliquer à n’importe quel sujet ? S’il n’existe aucune restriction, les citoyens pourront être amenés à se prononcer sur tout et n’importe quoi : sous la pression d’une partie des citoyens, on pourrait ainsi organiser des référendums sur des questions telles que le rétablissement de la peine de mort, la limitation du droit à l’avortement ou la sortie de l’Union européenne.

Le référendum peut être dangereux : c’est pourquoi il ne faut pas en abuser. Il favorise la démagogie et le mensonge ; il attise les passions et fracture l’opinion publique de façon binaire sur des questions complexes qui nécessitent parfois de la nuance et des compromis subtiles. En outre, le référendum offre aux partis extrémistes, mal représentés au Parlement, l’occasion d’influencer fortement l’opinion publique : au Royaume-Uni, le parti populiste Ukip a mené une campagne nauséabonde et mensongère lors du référendum sur le Brexit ; en Suisse, l’extrême droite a obtenu l’organisation d’un référendum sur l’interdiction des minarets, puis elle a réussi à faire pencher l’opinion publique en faveur de cette interdiction.

Mais ce qui me gêne le plus, dans ce « référendum d’initiative citoyenne », c’est le fait qu’il soit envisagé comme une arme contre le Parlement. Car cette soif de référendum exprime une défiance envers les élus, et envers la démocratie représentative elle-même. Derrière cette aspiration à une forme de démocratie plus directe, il y a la volonté de délégitimer le Parlement et, plus généralement, les responsables politiques. Les citoyens revendiquent le droit de légiférer à la place des législateurs qu’ils ont eux-mêmes élus. L’opinion du simple citoyen est alors considérée comme supérieure à l’expertise du parlementaire, y compris sur des sujets techniques d’une grande complexité. Certains gilets jaunes évoquent même un « référendum révocatoire » qui permettrait de révoquer des élus avant la fin de leur mandat, une idée qu’avait défendue Jean-Luc Mélenchon lors de la présidentielle de 2017.

La démocratie représentative n’est pas un système parfait, mais je reste persuadé que c’est le moins imparfait des systèmes. Le principe de représentation est le fondement de toute la tradition républicaine française : il est né de la Révolution, lorsque les députés du Tiers état se sont proclamés « assemblée nationale » et qu’ils ont commencé à légiférer au nom de la nation toute entière. Le Parlement représente la nation : c’est au nom de la nation qu’il vote les lois. A quoi sert-il d’élire des représentants pour ensuite les priver du pouvoir législatif qui leur a été confié par le peuple ? Beaucoup de Français dénigrent aujourd’hui un Parlement qu’ils ont eux-mêmes affaibli à force de bouder les urnes : le taux d’abstention était de 51% au premier tour des législatives de 2017, et de 57% au second tour ! Triste contradiction : les Français ne votent pas mais se plaignent d’être mal représentés. 

Le RIC est une fausse bonne idée. Je ne pense pas qu’il faille opposer le peuple à ses représentants. Je ne pense pas qu’il faille envisager le référendum comme une alternative à la démocratie représentative. Il existe déjà, dans notre Constitution, un « référendum d’initiative partagée » : il est en effet possible de convoquer un référendum à l’initiative d’1/5 des membres du Parlement, soutenus par 1/10 du corps électoral, soit environ 4,5 millions d’électeurs. Cette procédure introduite par la révision constitutionnelle de 2008 n’a jamais été appliquée, mais elle peut être améliorée : on peut abaisser le seuil de signatures nécessaires en le ramenant, par exemple, à 1 million.

Mais il faut aussi améliorer la représentativité du Parlement, et cela doit passer par l’introduction d’une dose de proportionnelle aux élections législatives. Le scrutin majoritaire prive de représentation une partie trop importante du corps électoral. Je pense que 25% des députés pourraient être élus à la proportionnelle, ce qui permettrait aux petites formations d’être mieux représentées sans empêcher la mise en place de majorités politiques stables.

Lycée Blanquer: comment flinguer une bonne réforme en trois leçons?

J.M. Blanquer.

La réforme du lycée pilotée par Jean-Michel Blanquer prévoit de réorganiser en profondeur la structure des enseignements : les séries L, ES et S des lycées généraux seront remplacées par un lycée « modulaire » comprenant un tronc commun et des enseignements de spécialité. Cette réforme a pour objectif d’individualiser davantage les parcours de formation et de briser la hiérarchie des filières. La réforme Blanquer prévoit aussi une refonte du baccalauréat : le poids du contrôle continu dans la note globale des candidats sera renforcé afin d’alléger le calendrier des épreuves terminales et de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves pendant leur scolarité au lycée : des évaluations intermédiaires, sur le modèle des « partiels » de l’université, seront organisées en interne dans chaque établissement selon un calendrier fixé par le ministère ; une banque de sujets sera également définie au niveau national afin d’harmoniser les évaluations.

La réforme Blanquer partait d’une intention tout à fait louable : celle de remettre l’élève au cœur du système éducatif et de préparer plus efficacement les lycéens à l’entrée dans l’enseignement supérieur. Pourtant, cette réforme provoque de vives contestations et sa mise en œuvre s’annonce déjà catastrophique. Comment flinguer une bonne réforme en trois leçons ?

Leçon numéro 1 : fixer un calendrier intenable. La réforme Blanquer est mise en place dans la précipitation : pour des raisons essentiellement politiques, l’exécutif souhaite en effet que le nouveau bac entre en vigueur dès la session 2021, avant la prochaine présidentielle. Or, pour tenir ce calendrier, il faut impérativement que la réforme soit mise en œuvre sur deux ans, alors qu’il serait préférable de le faire sur trois ans (d’abord en Seconde, puis en Première et, dans un troisième temps, en Terminale). Le calendrier absurde imposé par le gouvernement prévoit de lancer la réforme simultanément dans les classes de Seconde et de Première dès la rentrée 2019, ce qui entraînera des incohérences pédagogiques et une énorme charge de travail pour les enseignants qui auront deux, voire trois nouveaux programmes à préparer la même année. Ce calendrier empêche aussi les équipes enseignantes de s’approprier cette réforme et de mener, en amont, le travail de réflexion qui semble nécessaire pour la mettre en place de façon sereine dans les établissements.

Leçon numéro 2 : entretenir le flou sur les modalités de mise en œuvre. En décembre 2018, bon nombre d’incertitudes subsistent encore sur des points pourtant essentiels de la réforme. Ainsi, on ignore comment sera fixée la carte des enseignements de spécialité dans chaque établissement : sera-t-elle imposée par le rectorat ou négociée entre le rectorat et les établissements ? De même, on ignore encore selon quelles modalités les élèves choisiront leurs enseignements de spécialité : pourront-ils choisir librement ? Le conseil de classe donnera-t-il un avis en fin de Seconde ? Le choix des trois spécialités sera-t-il totalement libre ou y aura-t-il des « triplettes » de spécialités prédéfinies au niveau national ? Ces zones d’ombre sont angoissantes pour les élèves. Les enseignants, eux aussi dans le flou, peinent à répondre aux inquiétudes exprimées par les familles. Voilà donc comment la réforme Blanquer, qui devait aider les élèves à mieux vivre leur scolarité au lycée, se transforme en un monstre technocratique abscons et anxiogène.

Leçon numéro 3 : supprimer des postes. Le budget 2019 prévoit la suppression de 2.650 postes dans l’enseignement secondaire. Bien que les suppressions de postes annoncées ne soient pas directement imputables à la réforme du lycée, et bien que les 2.650 postes en question ne représentent qu’une part infime de l’ensemble des personnels enseignants du second degré (cela équivaut en moyenne à 0,4 poste par établissement), cette annonce eut un effet catastrophique sur l’opinion publique et sur le moral des enseignants. Les suppressions de postes ont été perçues comme une conséquence de la réforme du lycée. Elles risquent, en outre, de compliquer la mise en œuvre de cette réforme dans certains établissements difficiles où le nombre d’élèves par classe pourrait encore augmenter.

La réforme de Jean-Michel Blanquer a souvent été présentée comme une réforme technocratique imposée « par en haut ». C’est oublier que cette réforme est le fruit d’une grande concertation nationale menée auprès des instances représentatives des élèves, et que le principe du « lycée modulaire » était une demande exprimée par les élèves eux-mêmes dans le cadre des Conseils de Vie Lycéenne. Mais les conditions désastreuses dans lesquelles on met en place actuellement cette réforme sont en train de gâcher tout ce travail de réflexion et d’aggraver la défiance des Français envers l’école de la République. A ce stade, un report de la réforme ne serait-il pas souhaitable pour apaiser les angoisses et pour laisser « respirer » les établissements ?

Macron infléchit sa politique sous la pression des « gilets jaunes »

Lors de son allocution du 10 décembre, Emmanuel Macron a d’abord envoyé un message de fermeté en condamnant la violence des casseurs et en soulignant que ces derniers ne bénéficieraient d’aucune indulgence : ce message était nécessaire et salutaire face aux actes inadmissibles qui ont été commis en marge des manifestations de « gilets jaunes ». Le président de la République a aussi écarté l’hypothèse d’un rétablissement de l’ISF. Le remplacement de l’ISF par un « impôt sur la fortune immobilière » a pour but d’inciter les grandes fortunes à investir dans les entreprises plutôt que dans la constitution de patrimoines dormants : cette mesure semble avoir des effets positifs puisque les investissements ont connu une forte croissance en 2018. Restaurer l’ISF tel qu’il existait avant 2017 serait inutile économiquement, voire contre-productif. 

Mais le président de la République a aussi fait plusieurs gestes en faveur du pouvoir d’achat des Français. Le SMIC net mensuel augmentera de 100 euros dès le début de l’année 2019 grâce à une revalorisation accélérée de la prime d’activité. En outre, Emmanuel Macron a appelé les entreprises à verser une prime exceptionnelle de fin d’année, qui sera exonérée d’impôts et de cotisations. Il a également annoncé la défiscalisation totale des heures supplémentaires, mesure mise en place par Nicolas Sarkozy puis abrogée sous François Hollande. Enfin, Emmanuel Macron a décidé d’annuler la hausse de la CSG pour les retraités touchant moins de 2.000 euros par mois.

Toutes ces mesures vont dans le bon sens car elles permettront un gain de pouvoir d’achat effectif et rapide sans rogner la compétitivité des entreprises. Elles posent toutefois un réel problème de financement, puisque leur coût est estimé à 10 milliards d’euros par le gouvernement et que ces dépenses n’ont pas été prévues dans le budget 2019. On peut s’interroger en particulier sur le financement des baisses de charges et de cotisations, car la politique sociale d’Emmanuel Macron se fondait jusqu’à présent sur un équilibre budgétaire subtil dans lequel la hausse de la CSG permettait de compenser la baisse des cotisations salariales : en annulant partiellement l’augmentation de la CSG, le chef de l’Etat se prive d’un levier budgétaire indispensable au financement de notre système social.

Par ailleurs, Emmanuel Macron a confirmé l’annulation de la hausse des taxes sur les carburants en 2019. Cette reculade est regrettable car, une fois encore, c’est l’écologie que l’on sacrifie. Nous n’avons pas le droit de faire marche arrière sur la transition énergétique : nous devons sortir du « tout pétrole », et cela passera inévitablement par des mesures impopulaires et contraignantes. L’objectif premier de la fiscalité écologique est de changer les comportements : en augmentant graduellement la taxation des énergies fossiles et en réduisant la taxation des énergies renouvelables, le gouvernement veut inciter les Français à se tourner vers des énergies plus propres. L’urgence climatique nous oblige à repenser totalement notre modèle énergétique, et la fiscalité écologique est l’un des leviers qui permettront d’atteindre cet objectif. Il ne fallait pas faire marche arrière sur la hausse de la TICPE : il fallait rendre cette mesure plus acceptable aux yeux des Français, par exemple en l’élargissant au kérosène des avions et au fuel des cargos, et en proposant des mesures d’accompagnement plus incitatives.

Sans aller jusqu’à parler d’un « tournant social », on peut dire que les annonces d’Emmanuel Macron marquent une inflexion de la politique présidentielle. Jusqu’à présent, le gouvernement avait appliqué avec une détermination sans failles le programme d’Emmanuel Macron. Pour la première fois, sous la pression d’un mouvement populaire, l’exécutif modifie sa feuille de route et fait marche arrière sur des mesures fortement contestées : la hausse de la CSG et la hausse de la « taxe carburant ». Cette inflexion est à double tranchant : elle peut être perçue comme un geste positif en faveur des classes moyennes et populaires, mais elle peut aussi créer un précédent et inciter les gilets jaunes les plus « jusqu’au-boutistes » à poursuivre la mobilisation pour obtenir d’autres concessions. Hélas, quand on écoute les réactions de certains gilets jaunes au discours du président, on mesure à quel point leurs intentions sont confuses. On en vient presque à se demander si l’objectif des gilets jaunes les plus radicaux n’est pas d’entretenir le chaos et de faire durer le mouvement à tout prix, quitte à formuler des revendications de plus en plus surréalistes.

Il ne faut pas faire marche arrière sur la « taxe carburant »

Le Premier Ministre a dévoilé trois mesures pour mettre fin à la révolte des gilets jaunes : un moratoire de six mois sur la hausse de la taxe carburant, un gel des tarifs du gaz et de l’électricité pendant l’hiver et un report du nouveau contrôle technique. Il s’agit de simples mesures d’apaisement destinées à calmer la colère des gilets jaunes et à créer les conditions d’un dialogue plus serein avec les représentants du mouvement. Cette volonté d’apaisement doit être saluée, mais je doute que les mesures annoncées soient de nature à calmer les casseurs et à satisfaire les gilets jaunes les plus extrémistes : les annonces d’Edouard Philippe arrivent tardivement, deux semaines après les premières manifestations de gilets jaunes. Or, depuis le 17 novembre, le mouvement n’a cessé de se radicaliser et de se politiser.

Certains gilets jaunes réclament l’abandon pur et simple de toute augmentation de la taxe carburant : cette exigence est irrecevable. Nous ne pouvons pas faire marche arrière sur la transition énergétique : nous devons sortir du « tout pétrole », et cela passera inévitablement par des mesures impopulaires et contraignantes. La hausse de la TICPE ne sert ni à « racketter » les automobilistes ni à « financer la suppression de l’ISF », comme on l’entend trop souvent sur les réseaux sociaux et dans les discussions de café du commerce. L’objectif premier de la fiscalité écologique est de changer les comportements : en augmentant graduellement la taxation des énergies fossiles et en réduisant la taxation des énergies renouvelables, le gouvernement veut inciter les Français à réduire leur consommation de carburant et à se tourner vers des énergies plus propres. L’urgence climatique nous oblige à repenser totalement notre modèle énergétique, et la fiscalité écologique est l’un des leviers qui permettront d’atteindre cet objectif.

Il ne faut pas faire marche arrière sur la hausse de la TICPE, mais il faut rendre cette mesure acceptable aux yeux des Français. Les classes moyennes et populaires ont en effet le sentiment d’être les seules à supporter le coût de la transition énergétique : il est injuste, par exemple, que le fuel des cargos et le kérosène des avions ne soient pas soumis aux mêmes niveaux de taxation que le diesel des automobilistes. Il faut aussi renforcer les mesures d’accompagnement : même revalorisée, la « prime à la conversion » demeure insuffisante. Mais il faut surtout que la hausse de la TICPE soit compensée par des mesures fortes en faveur du pouvoir d’achat des Français, car c’est bien là que réside le cœur du problème. Le gouvernement a déjà réduit la taxe d’habitation : il faut maintenant la supprimer pour les ménages modestes. Le gouvernement veut « désocialiser » les heures supplémentaires : pourquoi ne pas les défiscaliser totalement, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy ? Le gouvernement a déjà revalorisé la prime d’activité : pourquoi ne pas aller plus loin et supprimer intégralement les charges sur le SMIC afin d’augmenter significativement les bas salaires ?

Je pense qu’il y a beaucoup à faire pour apaiser le « ras-le-bol fiscal » et réparer, au moins partiellement, le lien qui s’est brisé entre le président de la République et les Français. Mais il faut aussi qu’Emmanuel Macron abandonne sa posture « jupitérienne » arrogante et accepte d’entendre le malaise des classes moyennes et populaires, malaise dont les conséquences électorales pourraient être désastreuses lors du scrutin européen de 2019.