Les modérés de droite et de gauche peuvent travailler ensemble

Faire travailler ensemble des modérés de gauche et de droite sur les réformes nécessaires au pays : François Bayrou et de nombreux centristes défendent cette idée depuis longtemps. Déjà, lors de la présidentielle de 2007, Bayrou avait proposé de rassembler des personnalités du centre, de la gauche et de la droite au sein d’un gouvernement d’union nationale. A l’époque, on lui avait ri au nez… Or, l’idée semble désormais dans l’ère du temps. Après le séisme des régionales de décembre 2015, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin a déclaré que la droite républicaine devait « travailler avec le gouvernement » pour combattre le chômage et le FN. Manuel Valls a réagi de façon enthousiaste à cette proposition. A droite comme à gauche, d’autres voix commencent à s’élever pour demander une collaboration entre l’opposition et la majorité sur le dossier de l’emploi. Un autre ancien Premier ministre, François Fillon, a d’ailleurs déclaré qu’il allait « faire des propositions » au Président de la République.

La proposition de Jean-Pierre Raffarin n’a rien d’aberrant : sur les questions socio-économiques, il est clair que Valls et Macron sont beaucoup plus proches d’un Raffarin, d’un Juppé ou d’un Bayrou que d’un Mélenchon. Par ailleurs, le Front National est en train de dynamiter le paysage politique français : la principale fracture idéologique, aujourd’hui, n’est plus celle qui oppose la gauche à la droite, mais celle qui oppose les partis républicains, modérés et pro-européens à l’extrême droite populiste, nationaliste et europhobe. Le clivage droite/gauche est devenu obsolète face aux défis majeurs auxquels est confronté notre pays, qu’il s’agisse de l’emploi, de la compétitivité, de la transition énergétique ou de la lutte contre le terrorisme djihadiste. Les modérés de gauche et de droite ont intérêt à travailler ensemble car ils sont d’accord sur l’essentiel : « l’axe central » que Bayrou et de nombreux centristes appellent de leurs vœux est bel-et-bien en train d’émerger.

Pour l’heure, il n’est pas encore question d’un gouvernement d’union nationale ni d’une « grande coalition » à l’allemande mais simplement d’une plate-forme collaborative permettant à l’opposition de travailler avec le gouvernement et la majorité sur des propositions concrètes visant à relancer l’emploi (simplification du droit du travail, soutien aux investissements, soutien aux PME et aux exploitants agricoles, etc.). C’est un bon début. Hélas, que de temps perdu ! Il aura fallu attendre que le nombre de chômeurs dépasse les 5 millions et que le Front National arrive en tête au premier tour des régionales pour qu’enfin les modérés de gauche et de droite acceptent de faire une « trêve » et de travailler ensemble.

Mais rien n’est gagné, car le PS et Les Républicains sont des partis profondément divisés. A droite, l’aile « dure » des Républicains refuse tout dialogue avec le gouvernement. Nicolas Sarkozy défend la stratégie de l’affrontement et la ligne mortifère du « ni PS ni FN ». Au Parti Socialiste, ce n’est pas mieux : certains réclament un virage à gauche et prônent l’ouverture de la majorité vers le Front de Gauche et Europe-Ecologie-Les Verts. Le Premier Secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, nous a ressorti son projet de « grande alliance populaire », une sorte de grande coalition de gauche allant des centristes aux communistes, dont le PS serait la « colonne vertébrale ». Comme si le PS pouvait encore être la « colonne vertébrale » de quelque chose. Comme si les communistes et les amis de Mélenchon (antilibéraux et anti-européens) pouvaient s’entendre avec les centristes (libéraux et pro-européens). Ouvrons les yeux : il n’y aura pas de véritable recomposition du champ politique tant que le PS et LR n’auront pas éclaté.

J.P. Raffarin.

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Qu’est-ce que le social-libéralisme?

Quand on parle de « social-libéralisme », on pense d’abord à des hommes politiques de centre-gauche convertis au libéralisme économique. A la fin des années 1990 et au début des années 2000, le chancelier allemand Gerhard Schröder et le Premier Ministre britannique Tony Blair sont devenus des symboles de cette gauche « sociale-libérale » qui voyait la mondialisation comme un processus inéluctable et qui faisait passer l’efficacité économique avant l’idéologie. En France, l’expression « social-libéral » est presque une insulte : on l’emploie généralement pour dénigrer les gouvernements de gauche qui mettent en œuvre des réformes économiques jugées « trop à droite ». Pour une partie de la gauche française, le « social-libéral » est en quelque sorte le nouveau visage du « social-traître », l’incarnation d’une gauche dévoyée qui aurait trahi les travailleurs et embrassé la cause du patronat. Le Front de Gauche et les frondeurs du PS ont ainsi reproché à Manuel Valls de mener une politique « sociale-libérale ». Or, Valls a toujours récusé l’étiquette de social-libéral, tout comme la direction du PS : « le social-libéralisme ne fait partie ni de notre vocabulaire ni de notre tradition », a déclaré le Premier Secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis. Qu’est-ce donc que le « social-libéralisme » et pourquoi ce courant politique a-t-il si mauvaise réputation au sein de la gauche française ?

Tony Blair.

Origines et fondements idéologiques du social-libéralisme

Le social-libéralisme n’est pas apparu avec le « blairisme » ni avec la social-démocratie version Schröder. Il s’agit en réalité d’un courant de pensée beaucoup plus ancien, qu’on appelle également « libéralisme social ». En France, on distingue parfois les « sociaux-libéraux » (hommes de gauche convertis au libéralisme économique) et les « libéraux sociaux » (libéraux ayant une sensibilité sociale) : les premiers seraient situés au centre-gauche tandis que les seconds seraient au centre-droit. Il s’agit toutefois d’une distinction artificielle qui n’existe pas dans le monde anglo-saxon : en français, le terme « social-libéralisme » est calqué sur l’anglais social liberalism, qui signifie littéralement « libéralisme social ».

Le libéralisme social a émergé en Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle et a été fortement influencé par les théories de l’économiste John Stuart Mill et par celles du sociologue Leonard Trelawny Hobhouse. On pourrait définir ce courant de pensée comme une volonté de concilier libéralisme économique et justice sociale : les « libéraux sociaux » prônent une économie de marché fondée sur la libre concurrence et l’initiative privée mais encadrée par des normes sociales et par une action régulatrice de l’Etat. Contrairement aux libéraux classiques, les libéraux sociaux n’accordent pas une confiance aveugle aux lois du marché : ils considèrent l’Etat comme un outil légitime de régulation des rapports sociaux, à condition que cette action régulatrice ne remette pas en cause les libertés individuelles. Pour les libéraux sociaux, il ne peut y avoir de véritable liberté que si les individus disposent des conditions matérielles nécessaires pour l’exercer : dès lors que les lois du marché ne garantissent pas une redistribution suffisamment juste des richesses et que la solidarité spontanée entre individus ne permet pas de corriger les inégalités les plus criantes, la puissance publique doit intervenir.

Le libéralisme social a connu un essor important aux Etats-Unis entre 1900 et 1920, période souvent qualifiée de « Progressive Era » (ère progressiste) dans l’histoire politique américaine. Face au creusement des inégalités sociales et à la puissance des trusts, les présidents américains de cette époque ont rompu avec le principe libéral classique du « laisser-faire » et ont cherché à mieux encadrer le capitalisme. Deux présidents ont particulièrement marqué cette période progressiste : le républicain Theodore Roosevelt (président de 1901 à 1909) et le démocrate Thomas Woodrow Wilson (président de 1913 à 1921). Au Royaume-Uni, ce sont les « Whigs » du Parti Libéral qui ont, dès la fin du XIXe siècle, embrassé les principes du libéralisme social. Lloyd George en fut l’un des plus éminents représentants : nommé Chancelier de l’Echiquier en 1908, il mit en œuvre une politique sociale audacieuse et instaura, en 1911, le premier système d’assurances sociales obligatoire, financé par l’Etat et par les cotisations des travailleurs et du patronat.

Theodore Roosevelt.

La doctrine « solidariste » développée en France par le radical Léon Bourgeois à la fin du XIXe siècle peut être considérée comme une variante française du libéralisme social. Juriste de formation, Léon Bourgeois occupa plusieurs ministères importants sous la Troisième République (il fut notamment Ministre du Travail et Ministre de l’Instruction Publique). Pour Léon Bourgeois, la société se compose d’individus interdépendants liés entre eux par des obligations morales : tous les individus ont une dette envers la société, et chacun doit s’acquitter de sa « dette sociale » selon les moyens dont il dispose. La doctrine de Léon Bourgeois, que l’on pourrait définir comme une sorte de troisième voie entre le socialisme et le libéralisme classique, servit de fondement philosophique et moral aux lois sociales de la Belle Epoque (comme la loi de 1898 sur les accidents du travail ou la loi de 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes) mais également à la création d’un impôt progressif sur le revenu en 1914.

Après la crise de 1929, les travaux du célèbre économiste britannique John Maynard Keynes ont largement nourri la pensée sociale-libérale. Keynes croyait aux vertus de la libre concurrence mais considérait que, dans un contexte de crise économique et d’effondrement de la demande, une régulation macro-économique était nécessaire pour soutenir la consommation et stabiliser le marché. Ces principes furent d’ailleurs appliqués aux Etats-Unis dans les années 30 avec le « New Deal » du président démocrate Franklin Delanoe Roosevelt : pour sortir de la crise, Roosevelt mit en œuvre une politique de « grands travaux » destinée à relancer l’économie américaine. Mais il chercha aussi à moraliser le capitalisme en renforçant le rôle des syndicats, en établissant un code de bonne conduite pour les entreprises et en luttant contre la spéculation boursière. Soucieux de porter secours aux victimes de la crise, il mit en place une assurance chômage et un système de retraites financé par l’impôt, jetant ainsi les bases d’un Etat-providence.

Le renouveau de la pensée sociale-libérale à la fin du XXe siècle

A la fin du XXe siècle, plusieurs auteurs ont largement contribué au renouveau de la pensée sociale-libérale. Il faut tout d’abord mentionner le philosophe américain John Rawls, qui a travaillé sur les notions de justice et d’égalité. Selon John Rawls, c’est l’égalité des chances qui constitue le fondement de la justice sociale. L’égalité des chances ne requiert pas la suppression de toutes les inégalités socio-économiques mais uniquement de celles qui ne sont pas bénéfiques aux individus les plus déshérités : c’est ce que le philosophe appelle le « principe de différence ». Au nom de ce principe, la puissance publique doit garantir à tous les individus l’accès à certains « biens premiers » (comme l’éducation) et mettre en place des mesures visant à favoriser l’intégration des catégories de population les plus défavorisées ; aux Etats-Unis, les travaux de John Rawls ont notamment inspiré les politiques d’affirmative action en faveur des Afro-américains. L’économiste indien Amartya Sen, qui a reçu le prix Nobel d’économie en 1998, est lui aussi considéré comme un théoricien du social-libéralisme contemporain. Cet économiste est surtout connu pour ses travaux sur la famine, sur les inégalités entre hommes et femmes et sur « l’économie du bien-être ». Amartya Sen considère que les mécanismes de l’économie de marché doivent être mis au service du développement des pays pauvres ; ses recherches ont largement contribué à l’essor de l’économie sociale et solidaire.

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John Rawls.

Le sociologue britannique Anthony Giddens a théorisé dans les années 1990 l’idée d’une « troisième voie » entre la social-démocratie classique et le néolibéralisme. D’après Giddens, les partis de centre-gauche ne pouvaient survivre à l’effondrement du monde bipolaire qu’en s’adaptant prudemment aux nouvelles règles de la mondialisation libérale. Dès lors, la priorité ne devait plus être la redistribution des richesses mais l’accroissement de la compétitivité des entreprises par une politique de l’offre (baisses d’impôts, flexibilisation du marché du travail) ; l’Etat-providence devait être maintenu mais restructuré, de façon à rétablir l’équilibre des comptes publics. L’éducation demeurait quant à elle un pilier de l’action publique, car elle devait donner un haut niveau de qualification à la population active et, par conséquent, garantir son « employabilité ». Les travaux de Giddens ont influencé plusieurs dirigeants de centre-gauche tels que Tony Blair et Gerhard Schröder, qui ont flexibilisé le marché du travail et réduit les impôts tout en préservant les fondements de l’Etat-providence et les services publics d’éducation et de santé : Giddens a d’ailleurs été le conseiller de Tony Blair et l’un des principaux inspirateurs du New Labour. Ses analyses ont également influencé le président Bill Clinton et les New Democrats aux Etats-Unis.

La gauche française n’est pas social-libérale

La gauche française est une exception en Europe car elle été relativement peu réceptive à la « troisième voie » théorisée par Giddens et adoptée par la plupart des sociaux-démocrates européens. Jean-Christophe Cambadélis a raison d’affirmer que le social-libéralisme est étranger à la tradition socialiste française : les sociaux-libéraux sont ultra-minoritaires au PS. Au début des années 2000, Jean-Marie Bockel a tenté de promouvoir un courant social-libéral au sein du Parti Socialiste mais, suite à la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007, il a quitté le PS pour rejoindre la nouvelle majorité présidentielle et a fondé un petit parti baptisé « La Gauche Moderne », aujourd’hui membre de l’UDI. Quant à Emmanuel Macron, qui est souvent présenté comme un social-libéral, il n’a jamais été membre du PS. En France, les véritables héritiers du « libéralisme social » ne sont pas à gauche : ils sont plutôt à chercher du côté du centre-droit, chez les libéraux modérés de l’UDI ou de LR. Même si la gauche a contribué à la libéralisation de l’économie française à partir des années 80, elle n’a jamais mis en place de véritables réformes structurelles du marché du travail et n’a jamais voulu toucher à l’Etat-providence : toutes les réformes de l’assurance maladie et des retraites ont été menées par la droite et le centre.

François Hollande a parfois été qualifié de « social-libéral » mais son héritage est celui de la « deuxième gauche » et de Jacques Delors, et non celui du social-libéralisme. Il est vrai que les réformes économiques mises en place pendant le quinquennat de François Hollande s’inscrivent dans une logique libérale, mais sans aller vraiment jusqu’au bout de cette logique. Le CICE fournit un bon exemple : ce dispositif accorde aux entreprises un crédit d’impôt sous réserve que celles-ci embauchent de nouveaux salariés ou investissent dans la recherche, l’innovation ou la formation. Or, les vrais libéraux plaident pour des baisses de charge permanentes et sans contrepartie. Quant à la « loi Travail », souvent présentée comme une réforme libérale, elle n’a permis qu’un assouplissement très limité du droit du Travail. Cette loi n’a pas abrogé les 35 heures : la semaine de 35 heures demeure la référence légale en France, et toute augmentation de la durée du travail dans une entreprise doit passer par un accord d’entreprise signé par des syndicats majoritaires ou, à défaut, ratifié par les salariés dans le cadre d’un référendum interne. En outre, la « loi Travail » n’a pas véritablement assoupli les conditions de licenciement : elle n’a fait qu’inscrire dans le Code du Travail des motifs de licenciement déjà reconnus par la jurisprudence.

Quel social-libéralisme pour le XXIe siècle ?

Le social-libéralisme est-il devenu obsolète ? Non : face à la droite conservatrice et à la montée des populismes en Europe, nous avons besoin de courants politiques modérés capables de concilier protection et compétitivité. Cela dit, une rénovation idéologique s’impose : le blairisme et la social-démocratie de Schröder, qui incarnaient une certaine modernité politique au début des années 2000, sont aujourd’hui des modèles dépassés. Au Royaume-Uni, l’arrivée de Jeremy Corbyn à la tête du Parti Travailliste en 2015 exprime d’ailleurs une volonté de tourner le dos à l’héritage du blairisme. En Italie, la démission de Matteo Renzi fin 2016 illustre elle aussi l’essoufflement de la « troisième voie » en Europe. Les sociaux-libéraux doivent donc se trouver de nouveaux modèles et un nouveau socle intellectuel adapté aux enjeux du XXIe siècle.

Quelques idées intéressantes ont récemment émergé dans le débat politique européen : « revenu universel de base », « flat tax », assurance-chômage universelle, systèmes de retraite « à la carte », etc. Ces propositions ne constituent évidemment pas un corpus idéologique cohérent mais donnent déjà quelques orientations sur ce que pourrait être le social-libéralisme du XXIe siècle : un courant de pensée qui veut encourager l’innovation et la prise de risques tout en préservant les fondements de l’Etat-providence ; un courant de pensée qui entend favoriser la mobilité professionnelle sans précariser les travailleurs ; un courant de pensée qui souhaite introduire plus de souplesse dans le droit du travail et dans les systèmes sociaux en laissant à chaque travailleur la possibilité de trouver des solutions adaptées à sa situation et à ses besoins. Par ailleurs, le social-libéralisme du XXIe siècle devra dépasser le cadre national et s’inscrire dans une réflexion beaucoup plus globale. Jusqu’à présent, les sociaux-libéraux ont surtout cherché à insérer les économies nationales dans la mondialisation : il s’agit désormais de promouvoir, à l’échelle européenne comme à l’échelle mondiale, l’idée d’une globalisation plus humaine régulée par des normes fiscales, sanitaires et environnementales plus exigeantes.

L’avènement du tripartisme?

Aucune région ne sera dirigée par le parti de Marine Le Pen, et c’est une excellente nouvelle. Mais le FN est désormais un acteur incontournable du jeu politique. Déjà bien implanté dans les conseils municipaux et départementaux, il vient de réaliser une percée historique aux régionales. Il s’est en effet maintenu au second tour dans toutes les régions de France métropolitaine à l’exception de la Corse. Même s’il n’a remporté la victoire dans aucune d’elles, il a obtenu plus de 350 sièges dans les conseils régionaux. Les élections régionales de 2015 ont-elles confirmé l’avènement du « tripartisme » en France ?

On appelle « tripartisme » une situation dans laquelle trois partis dominent la vie politique d’un pays. A l’origine, le terme « tripartisme » a été employé en France pour désigner l’hégémonie de trois partis en 1946-47, au début de la Quatrième République : il s’agissait du Parti Communiste, de la SFIO et du MRP, des partis majoritairement composés de résistants. A l’époque, ces trois partis n’étaient pas des concurrents mais des alliés : ils formaient à l’Assemblée Nationale une large coalition qui vola en éclats dès 1947 avec le retrait des communistes. De nos jours, certains commentateurs parlent à nouveau de « tripartisme ». En effet, le paysage politique hexagonal semble désormais s’organiser autour de trois forces politiques principales : le PS, l’ex-UMP rebaptisée Les Républicains, et le Front National.

Contrairement au tripartisme de 1946-47, le « tripartisme » actuel ne correspond pas à une situation conjoncturelle dans laquelle trois partis codirigent le pays, mais à une recomposition durable du champ politique autour de trois pôles concurrents. D’ailleurs, il ne faudrait pas parler de « tripartisme » mais plutôt de « tripartition » ou « tripolarisation », car ce ne sont pas trois partis mais trois blocs qui s’affrontent : un bloc de centre-gauche composé du PS et de ses alliés radicaux de gauche, un bloc de centre-droit composé du parti Les Républicains et de ses alliés centristes de l’UDI et du MoDem, et un bloc d’extrême droite composé du FN et du « Rassemblement Bleu Marine », une organisation politique étroitement liée au FN mais distincte de ce dernier. La gauche radicale est marginalisée, et les petits partis indépendants obtiennent des scores totalement dérisoires qui ne leur permettent pas de jouer un quelconque rôle politique. Il faut cependant relativiser ce schéma tripartite, car l’échec du Front National au second tour des élections régionales montre que ce parti n’est pas encore considéré comme un parti « normal » et qu’il continue de susciter de la crainte.

La tripolarisation de la vie politique française n’est pas une bonne nouvelle pour les centristes car elle maintient le centre dans une certaine dépendance à l’égard de la droite républicaine. Les centristes, pris au piège de leur alliance avec Les Républicains, n’osent plus s’affirmer comme une force politique autonome de peur de favoriser la victoire du Front National. De plus, cette situation constitue un obstacle majeur à l’émergence du fameux « axe central » que Bayrou et de nombreux centristes appellent de leurs vœux, et qui rassemblerait au sein d’une même coalition les sociaux-démocrates du PS, les radicaux de gauche, les écologistes réformistes, les centristes et la droite modérée. Cet « axe central » serait pourtant le meilleur rempart contre l’extrême droite, et le premier pas vers un changement profond des pratiques politiques.

Non, le « front républicain » n’est pas ringard

Les listes frontistes sont celles qui ont rassemblé le plus de suffrages au premier tour des régionales dimanche 6 décembre, et le FN est arrivé en tête dans six régions : la liste conduite par Marine Le Pen en Nord-Pas-de-Calais-Picardie et celle de Marion Maréchal-Le Pen en PACA ont obtenu plus de 40% des suffrages. C’est un choc, certes, mais un choc prévisible et annoncé. L’abstention est en légère baisse par rapport aux régionales de 2010 mais reste massive : 49,9% des électeurs ne sont pas allés voter. L’abstention est le meilleur allié du Front National, et il est impératif que les partis républicains réussissent à mobiliser les abstentionnistes au second tour.

Il convient de saluer la décision des responsables socialistes qui ont appelé à voter pour la droite et le centre en PACA et dans le Nord afin de faire barrage au Front National. Il faut également saluer le choix courageux de Pierre de Saintaignon, tête de liste PS dans le Nord, et de Christophe Castaner, tête de liste PS en PACA, qui ont renoncé à participer au second tour pour ne pas favoriser la victoire du FN. François Bayou, président du MoDem, et Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI, ont eux aussi affirmé leur volonté de faire barrage au FN et ont appelé au retrait des listes de gauche et de droite arrivées en troisième position dans les régions à triangulaire. En revanche, le bureau politique de LR a opté pour la ligne dangereuse du « ni ni », c’est-à-dire « ni PS ni FN », comme si une victoire de la gauche était aussi grave qu’une victoire de l’extrême droite.

Non, la stratégie du « front républicain » face au Front National n’est pas ringarde. Les partis républicains doivent combattre l’extrême droite, et ils doivent tout faire pour éviter que les exécutifs régionaux ne tombent entre les mains d’un parti populiste et xénophobe qui n’a aucun programme cohérent et qui ne voit dans ce scrutin régional qu’un marchepied vers la présidentielle et les législatives de 2017. Certes, le « front républicain » tend à valider le discours du FN dénonçant les « connivences » entre la gauche et la droite. Et alors ? Les partis de gouvernement doivent assumer leurs points communs devant les électeurs : le PS, LR, le MoDem, l’UDI, les Radicaux de Gauche sont des partis républicains et pro-européens qui partagent le même socle de valeurs libérales. Ce qui les oppose est moins important, au regard de la situation actuelle, que ce qui les rapproche.

F. Bayrou.