Quelle place pour le MoDem dans la nouvelle majorité?

Le Mouvement Démocrate a été fondé par François Bayrou sur les ruines de l’UDF après l’élection présidentielle de 2007. Dès sa création, ce parti a mis en avant des thèmes forts tels que la moralisation de la vie politique, la défense du projet européen et le dépassement du clivage droite-gauche: Bayrou avait en effet l’ambition de casser les anciens clivages idéologiques et les anciennes logiques partisanes pour bâtir une nouvelle majorité allant du centre-gauche et centre-droit. Mais le MoDem, isolé politiquement, n’a pas réussi à s’affirmer comme une force politique influente sur le plan national: dépourvu d’alliés, le parti centriste n’a pu faire élire que deux députés aux législatives de 2012. Pour sortir de l’isolement, le MoDem a cependant décidé de rompre avec sa ligne de stricte indépendance et de conclure une alliance avec la droite et l’UDI lors des municipales de 2014. La victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017 fut une véritable aubaine pour le MoDem: en soutenant Macron dès le premier tour de la présidentielle et en faisant alliance avec La République En Marche aux législatives, le parti de Bayrou a pu renaître de ses cendres. Mais les choses n’ont pas vraiment pris la tournure qu’espérait François Bayrou, et tout porte à croire que le MoDem n’aura qu’un rôle limité au sein de la nouvelle majorité présidentielle.

Avec 42 députés, le MoDem peut former pour la première fois de son histoire un groupe parlementaire et faire entendre sa voix dans la majorité. La présence d’un groupe MoDem à l’Assemblée nationale permettra de garantir un certain pluralisme au sein de la majorité présidentielle car il n’est jamais souhaitable qu’un parti monopolise l’exercice du pouvoir. Mais avec 308 sièges, La République En Marche dispose à elle seule de la majorité absolue à l’Assemblée nationale et n’a donc pas besoin des députés MoDem pour faire passer les réformes. Par conséquent, le MoDem ne restera qu’une « force d’appoint » pour le gouvernement. En outre, il faut bien admettre que le MoDem est surreprésenté à l’Assemblée nationale par rapport à son poids réel dans l’opinion publique: c’est l’alliance avec La République En Marche qui a permis la percée du parti centriste aux législatives, ce qui place donc les députés MoDem dans une situation de dépendance vis-à-vis du parti présidentiel. Le MoDem ne sera donc pas, comme le souhaitait Bayrou, un « pilier » de la majorité.

Les soupçons d’emplois fictifs et d’abus de confiance impliquant les collaborateurs de plusieurs eurodéputés MoDem ont également affaibli la position du parti de François Bayrou: le MoDem est en effet soupçonné d’avoir fait travailler pour ses propres besoins plusieurs assistants parlementaires rémunérés par le Parlement européen. L’ouverture d’une enquête préliminaire a d’ailleurs conduit à la démission de François Bayrou et de Marielle de Sarnez du gouvernement. Officiellement, Marielle de Sarnez et François Bayrou ont quitté le gouvernement pour assurer leur défense et celle de leur parti, mais le président de la République a sans doute encouragé ces deux démissions. Certes, le gouvernement Edouard Philippe II comporte encore deux membres du MoDem, mais le rapport de forces est désormais beaucoup moins favorable au parti centriste. François Bayrou et Marielle de Sarnez sont les deux poids lourds du parti; or, le gouvernement Philippe II ne compte que deux personnalités secondaires du MoDem: la sénatrice Jacqueline Gourault et la députée Geneviève Darrieussecq. De plus, Bayrou et de Sarnez occupaient des postes clés dans le premier gouvernement Philippe: la Justice et les Affaires Européennes. Dans le gouvernement Philippe II, les membres du MoDem occupent des postes nettement moins importants. Jacqueline Gourault est une ministre sans portefeuille: elle a été nommée « ministre auprès du ministre de l’Intérieur ». Quant à Geneviève Darrieussecq, elle a été nommée secrétaire d’Etat auprès du ministre des Armées. En définitive, le MoDem reste représenté au gouvernement mais avec une visibilité beaucoup moins grande que dans le gouvernement Philippe I.

Celles et ceux qui fréquentent ce blog de façon régulière connaissent l’aversion du Centriloque pour les théories et les rumeurs complotistes: il n’y aura donc ici aucune spéculation sur une hypothétique cabale anti-Bayrou, même s’il ne fait à peu près aucun doute que les témoignages ayant conduit à l’ouverture d’une enquête préliminaire sur le MoDem proviennent d’individus qui avaient intérêt à déstabiliser ce parti. Le Centriloque exprime néanmoins quelque inquiétude face à cette « chasse aux sorcières » qui conduit à l’éviction de personnalités compétentes sur la base de simples soupçons et de dénonciations malveillantes. Comme le rappelait Frédéric Says dans sa chronique sur France Culture, il fallait jadis une condamnation ou, au moins, une mise en examen pour qu’un ministre démissionne; désormais, l’ouverture d’une simple enquête préliminaire suffit pour avoir la tête d’un membre du gouvernement. La moralisation de la vie publique est nécessaire, mais elle ne doit pas servir de prétexte pour évincer des personnalités politiques de premier plan, notamment le ministre qui était personnellement chargé de mettre en musique ce projet de moralisation. 

La démission de Bayrou a-t-elle permis à Macron de se « débarrasser » d’un allié trop encombrant? Peut-être. Mais elle peut aussi avoir une autre signification: en écartant François Bayrou, Marielle de Sarnez et Richard Ferrand du gouvernement, Macron n’a-t-il pas cherché à effacer les stigmates des anciennes pratiques et à « purger » son gouvernement de ceux qui représentaient l’ancienne classe politique? 

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F. Bayrou et M. de Sarnez.

 

 

 

La France sera gouvernée au centre

A l’issue du second tour des législatives, Emmanuel Macron dispose d’une large majorité à l’Assemblée nationale: La République En Marche obtient 308 sièges, et le MoDem 42. Le résultat du parti présidentiel est certes inférieur à celui qu’avaient annoncé les instituts de sondage, mais la victoire est tout de même très nette. Une fois de plus, les électeurs ont donné une majorité au président qu’ils avaient élu. Celles et ceux qui, avant la présidentielle, avaient affirmé que Macron n’aurait pas de majorité pour gouverner se sont plantés en beauté.

Cette nouvelle Assemblée nationale montre qu’une recomposition politique a effectivement commencé. Macron a réussi à faire ce que Bayrou avait tenté, sans succès, en 2007 et en 2012: dépasser le clivage droite/gauche pour bâtir une majorité centrale, réformiste et pro-européenne, allant des sociaux-démocrates du PS aux progressistes de droite en passant par les centristes. En lieu et place de l’affrontement bipolaire traditionnel, une nouvelle configuration se dessine. La majorité centrale issue des urnes devra faire face à plusieurs pôles d’opposition: une opposition de droite composée de députés LR, UDI et divers droite, mais également une opposition d’extrême droite composée des 8 députés FN et une opposition de gauche très disparate composée des Insoumis, des communistes et d’un groupe socialiste réduit à une trentaine de sièges. 

La France sera donc gouvernée au centre. Cela ne veut pas dire qu’elle sera gouvernée uniquement par des centristes, car le gouvernement et la majorité réunissent plusieurs sensibilités politiques allant du centre-gauche au centre-droit. Mais les centristes sont en quelque sorte le point d’équilibre de cette nouvelle majorité. Les élections législatives marquent d’ailleurs la renaissance du MoDem: fondé en 2007 par François Bayrou sur les ruines de l’UDF, le parti centriste n’avait réussi à faire élire que deux députés en 2012 car il n’avait aucun allié. En soutenant Macron à la présidentielle et en faisant alliance avec La République En Marche aux législatives, le parti de Bayrou a remporté 42 sièges dans la nouvelle Assemblée nationale, ce qui lui permet de former, pour la première fois, un groupe parlementaire. Quant à l’UDI, elle a fait le choix de ne pas participer à cette majorité centrale dans laquelle, pourtant, elle avait toute sa place: captive de son alliance avec Les Républicains, la confédération centriste présidée par Jean-Christophe Lagarde a manqué son rendez-vous avec les citoyens.

Certains détracteurs d’Emmanuel Macron contestent la légitimité de la nouvelle majorité en raison de la très faible mobilisation des électeurs: avec 57% d’abstention, la nouvelle assemblée serait, dit-on, une assemblée « mal élue ». Ce procès en légitimité n’est qu’un feu de paille allumé par quelques mauvais perdants. Une majorité reste une majorité, même avec une abstention record. Cette abstention massive est un réel problème car elle questionne la confiance des citoyens dans nos institutions, mais elle ne peut en aucun cas être interprétée comme un désaveu de Macron, car ceux qui ont choisi de s’abstenir au premier comme au second tour des législatives ont aussi choisi de ne pas faire barrage au parti présidentiel. Bon nombre d’abstentionnistes ont voulu laisser sa chance à Macron sans pour autant lui accorder leur suffrage. D’ailleurs, si l’on compare les législatives de 2017 à celles de 2012, on constate que la nouvelle majorité n’est pas si « mal élue » qu’on pourrait le croire. La République En Marche et le MoDem ont rassemblé 9 millions de voix au second tour le 18 juin 2017; au second tour des législatives de 2012, le Parti Socialiste et ses alliés radicaux du gauche avaient rassemblée 9,9 millions de voix, avec un taux d’abstention déjà très élevé (45%).

Certains adversaires de Macron mettent aussi en cause les compétences de la nouvelle assemblée. Mais inexpérience ne veut pas dire incompétence. Sur les 577 députés de la nouvelle assemblée, 429 n’étaient pas députés lors de la précédente législature: ce renouvellement du personnel parlementaire est une bonne chose. En choisissant les candidats de La République En Marche dans la plupart des circonscriptions, les Français ont exprimé leur adhésion au projet de renouvellement porté par Emmanuel Macron. Ce renouvellement est d’autant plus souhaitable qu’il s’accompagne d’une féminisation importante de l’Assemblée nationale: la nouvelle assemblée compte en effet 40% de femmes, alors que la précédente n’en comptait que 25%. Quant au manque d’expérience, c’est un faux problème. Le travail de député s’apprend: les nouveaux députés seront conseillés par les députés plus expérimentés. Après tout, même les « vieux » députés furent un jour des néophytes. Et dans le passé, il y eut d’autres exemples de renouvellement important de l’assemblée: en 1919, les anciens combattants de la Grande Guerre sont entrés massivement au Palais Bourbon, formant alors une chambre qualifiée de « bleu horizon ». En 1958, les gaullistes sont entrés en masse à l’Assemblée nationale. Et en 1981, avec le retour de la gauche au pouvoir, de nombreux socialistes sans expérience parlementaire ont été élus députés.

Une nouvelle ère politique s’ouvre. Le fameux « axe central » que de nombreux centristes ont appelé de leur voeu est en train de s’institutionnaliser. Depuis 2013, les publications du Centriloque ont toujours appelé au dépassement du clivage droite/gauche et à la formation d’une majorité « centrale » plus en phase avec les clivages politiques actuels. Le Centriloque apporte donc son soutien au gouvernement d’Edouard Philippe et à la nouvelle majorité, un soutien sincère mais vigilant et exigeant. 

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La non-campagne des législatives

La campagne des législatives aura été une campagne médiocre, sans débat, sans leaders, sans programmes. Bref, une « non-campagne ». Cette situation est en partie la conséquence du calendrier électoral : les élections législatives viennent simplement confirmer le résultat de la présidentielle ; leur enjeu est donc perçu (à tort) comme secondaire. Mais il faut y voir aussi une conséquence de la décomposition du système politique français : le PS est en pleine déconfiture, Les Républicains sont inaudibles, le FN est au bord de l’implosion malgré le score très élevé de Marine Le Pen à la présidentielle et les Insoumis peinent à s’affirmer comme une force d’opposition crédible à Emmanuel Macron. Quant à La République En Marche, il s’agit d’une toute nouvelle formation politique encore mal connue, dont le succès incontestable s’explique à la fois par la popularité d’Emmanuel Macron, le discrédit des partis traditionnels et une volonté forte, chez les électeurs, de renouveler la vie politique et de faire émerger de nouvelles têtes.

Cette campagne électorale a également été parasitée par les soupçons d’emplois fictifs, d’abus de confiance et de conflits d’intérêts pesant sur plusieurs membres du nouveau gouvernement et leur entourage. Après Richard Ferrand, ce sont plusieurs personnalités du MoDem qui voient aujourd’hui leur intégrité mise en cause, notamment la ministre chargée des Affaires européennes Marielle de Sarnez. Suite aux accusations lancées par une eurodéputée du Front National et aux révélations faites par un ancien assistant parlementaire de Jean-Luc Bennahmias, le MoDem est aujourd’hui soupçonné d’avoir fait travailler dans ses locaux parisiens les assistants parlementaires de plusieurs eurodéputés. Le parquet financier a ouvert une enquête préliminaire, comme cela se fait systématiquement dans ce genre d’affaires. Dans un communiqué de presse daté du 8 juin, le parti de François Bayrou dément catégoriquement tout emploi fictif et joue la transparence : « Le MoDem réaffirme qu’il a respecté toutes les règles et toutes les obligations d’un employeur. Tout salarié qui a travaillé dans ses équipes ces dernières années, souvent à temps partiel, a été rémunéré par le mouvement de manière parfaitement transparente en fonction du service effectivement assumé pour notre formation politique. Ces collaborateurs à temps partiel ont pu avoir, en même temps, d’autres contrats également à temps partiel auprès de parlementaires européens. Rien n’est plus normal et plus légal qu’un tel partage d’activité. Pour mettre fin à ces rumeurs intéressées, le MoDem réitère sa proposition de consultation de tous les contrats de travail et de tous les bulletins de salaire qui ont engagé le mouvement. »

Il faut évidemment laisser la justice faire son travail et respecter le principe de présomption d’innocence : à ce jour, il est impossible de savoir si les accusations portées contre le parti de François Bayrou sont avérées. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que cette polémique tombe très mal pour l’exécutif, en particulier pour François Bayrou qui, en tant que ministre de la Justice, est chargé de mettre en œuvre le projet de « moralisation de la vie publique » défendu par Emmanuel Macron. Le fait que toutes ces affaires éclatent en pleine campagne des législatives ne doit rien au hasard : l’objectif est bien sûr de déstabiliser le gouvernement d’Emmanuel Macron et de discréditer son projet de moralisation de la vie publique, un projet cohérent, nécessaire et attendu par les Français. La multiplication des accusations contribue largement à l’atmosphère délétère de cette campagne électorale et tend à occulter les programmes et les débats de fond. Mais je vois tout de même quelque chose de positif dans tout cela : ces affaires nous rappellent en effet que les partisans de Macron ne sont pas au-dessus des lois et ne bénéficient d’aucun traitement de faveur. Cela pourra peut-être faire taire tous ceux qui ont prétendu, un peu rapidement, que les « médias » et le « système » roulaient pour Macron. On voit bien, aujourd’hui, que la justice n’accorde aucun traitement de faveur aux macronistes et que les grands médias relaient amplement les accusations portées contre Monsieur Ferrand et contre le MoDem.

Marielle de Sarnez.

Quelle majorité pour Macron à l’issue des législatives?

Avec quelle majorité le nouveau président pourrait-il gouverner suite aux élections législatives de juin ? Nul ne peut répondre à cette question tant l’issue du scrutin semble incertaine. On peut toutefois envisager plusieurs scénarios électoraux.

Premier scénario : majorité absolue pour LREM

Si La République En Marche obtient, avec ses alliés du MoDem, une majorité absolue à l’Assemblée Nationale, Emmanuel Macron pourra maintenir son Premier Ministre et aura les mains libres pour mettre en application son programme selon la feuille de route présentée avant les élections : dès cet été, le gouvernement devrait présenter une loi de moralisation de la vie politique, réformer le Code du Travail et réduire le nombre d’élèves par classe dans les écoles des zones prioritaires ; viendra ensuite la réforme de l’assurance-chômage, mesure phare du programme d’Emmanuel Macron. L’inconvénient d’un tel scénario serait la tentation de l’hégémonisme : s’il obtient la majorité absolue, le parti présidentiel sera en effet tenté d’exercer le pouvoir sans compromis. C’est pourquoi le nombre de députés MoDem siégeant dans la nouvelle Assemblée Nationale aura une importance non négligeable : si le parti de François Bayrou parvient à faire élire une trentaine de députés, il disposera d’un groupe parlementaire autonome et aura du poids au sein de la nouvelle majorité. En outre, certains députés PS, PRG, LR et UDI pourraient, après les élections, saisir la « main tendue » d’Emmanuel Macron et s’associer à la nouvelle majorité, soit en constituant des groupes parlementaires autonomes soit en s’inscrivant directement dans le groupe parlementaire de La République En Marche.

Deuxième scénario : une coalition dominée par LREM

Si La République En Marche et le MoDem n’obtiennent qu’une majorité relative à l’issue du scrutin et si aucune majorité alternative n’est possible à gauche ou à droite, le parti présidentiel devra former une coalition gouvernementale avec d’autres forces politiques, par exemple avec Les Républicains et l’UDI. On peut aussi envisager une coalition « centrale » qui ferait éclater les groupes politiques traditionnels : il est en effet possible qu’une partie des députés socialistes constitue un groupe parlementaire autonome pour soutenir l’action du gouvernement, et qu’une partie des députés LR et UDI fasse de même. Cette situation est certes inhabituelle sous la Cinquième République, mais pas inédite : à l’issue des législatives de 1988, le PS n’a obtenu qu’une majorité relative ; quarante députés centristes ont alors formé un groupe parlementaire autonome baptisé UDC (Union du Centre) pour soutenir le « gouvernement d’ouverture » de Michel Rocard. Dans ce cas de figure, Emmanuel Macron pourrait maintenir Edouard Philippe à Matignon mais le gouvernement disposerait d’une marge de manœuvre plus réduite. On peut d’ailleurs imaginer une majorité « modulable » qui changerait en fonction des textes proposés : pour faire passer les réformes plus sociales, le gouvernement s’appuierait plutôt sur l’aile gauche de la majorité, et pour faire passer les réformes plus libérales, il s’appuierait sur l’aile droite.

Troisième scénario : une coalition « subie »

Si La République En Marche n’arrive pas en tête des élections et si aucune force politique n’obtient la majorité absolue, le parti présidentiel pourrait être amené à former une coalition dans laquelle le rapport de forces lui serait défavorable. A supposer que Les Républicains et leurs alliés centristes de l’UDI obtiennent une majorité relative à l’Assemblée Nationale, on verrait alors se former une coalition LR-UDI-LREM dans laquelle le parti présidentiel serait minoritaire. Edouard Philippe pourrait être maintenu dans ses fonctions de Premier Ministre (car il est issu de LR) mais il faudrait constituer un nouveau gouvernement plus représentatif de la majorité. Une coalition de ce genre permettrait à Emmanuel Macron de sauver certaines mesures de son programme présidentiel sur la base d’un nouveau contrat de gouvernement négocié entre les différentes forces de la majorité. Le parti d’Emmanuel Macron se retrouverait alors dans la même situation que l’UDF à l’issue des élections législatives de 1978 : créée pour soutenir l’action du président Giscard d’Estaing, l’UDF n’arriva qu’en deuxième position derrière le RPR et forma une coalition avec le parti de Jacques Chirac.

Quatrième scénario : une cohabitation

Si La République En Marche n’arrive pas en tête des législatives et si une majorité alternative est possible à gauche ou à droite, une cohabitation sera inévitable. Si Macron cohabite avec une majorité de droite LR-UDI, il pourra trouver quelques points d’accord avec celle-ci mais ne sera plus du tout maître de la « feuille de route » gouvernementale : Les Républicains et l’UDI appliqueront leur programme sans se préoccuper des promesses de campagne faites par Macron. Dans ce cas de figure, le Président de la République tentera certainement d’affirmer sa prééminence dans les domaines de la défense et de la politique étrangère ainsi que sur les questions européennes. On assisterait alors à une cohabitation « douce », comme celle de François Mitterrand et Edouard Balladur en 1993 ou celle de Jacques Chirac et Lionel Jospin en 1997. En revanche, si Macron est obligé de cohabiter avec une majorité populiste, c’est-à-dire avec le Front National ou avec les « Insoumis » de Jean-Luc Mélenchon, il se retrouvera dans une situation très difficile car les points d’accord entre le Président de la République et le Premier Ministre seront quasi inexistants : on tomberait alors dans une forme de dyarchie hautement conflictuelle qui tournerait au bras de fer quasi permanent. Dans ce cas de figure, Emmanuel Macron pourrait tenter de faire obstruction à la politique gouvernementale, comme François Mitterrand face à Jacques Chirac lors de la cohabitation de 1986-88.

La querelle des investitures: première crise pour « La République En Marche »

Jeudi 11 mai, les responsables de « La République En Marche » (LREM) devaient publier la liste des candidats investis par le parti d’Emmanuel Macron aux législatives de juin. Ce moment solennel qui devait lancer la campagne du parti présidentiel a été gâché par quelques « couacs » tout à fait regrettables.

Premier couac : la liste présentée ne compte que 428 candidats (au lieu de 577). La commission d’investiture a pris énormément de retard dans le traitement des dossiers à cause d’un afflux de candidatures après la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle. Le délai très court dont disposait la commission pour examiner les dossiers n’a pas permis d’établir avant le 11 mai la liste complète des candidats. 149 circonscriptions n’ont donc pas encore de candidat officiellement investi par LREM, et des milliers de postulants attendent avec anxiété le verdict de la commission d’investiture, sans vraiment comprendre pourquoi aucune réponse ne leur a été donnée. Ce « cafouillage » témoigne d’un manque d’anticipation et s’explique par l’inexpérience de ce tout jeune parti qui veut dynamiter le système politique.

Deuxième couac : le cas Manuel Valls. L’ancien Premier Ministre avait demandé l’investiture de LREM dans sa circonscription d’Evry, mais le parti d’Emmanuel Macron a finalement décidé de ne pas l’investir, officiellement pour favoriser le « renouvellement » de la vie politique. On peut toutefois se demander si Valls n’a pas été écarté pour une autre raison : n’incarne-t-il pas de façon trop évidente la continuité avec Hollande ? Pour beaucoup d’électeurs, Valls est le symbole des erreurs du dernier quinquennat. L’utilisation répétée de l’article 49-3, notamment pour faire passer la loi El-Khomri, a laissé de mauvais souvenirs qui risquent de nuire au parti de Macron. LREM a finalement décidé de ne pas investir Valls mais de ne pas présenter de candidat face à lui.

Troisième couac : l’introuvable équilibre politique entre gauche et droite. LREM se présente comme un parti central, et la liste des candidats aux législatives devait refléter cette volonté d’équilibre entre la gauche et la droite. Mais dans la liste publiée le 11 mai, les candidats issus du PS (ou proches du PS) sont nettement plus nombreux que les candidats issus de LR ou de l’UDI. Dans ces conditions, le nouveau parti présidentiel risque d’apparaître aux yeux des électeurs comme une gigantesque machine à recycler des socialistes. Les électeurs de droite qui ont voté Macron à la présidentielle pourraient alors se détourner du nouveau président et voter pour les candidats estampillés LR ou UDI aux législatives.

Dernier couac, et pas le moindre : la liste des candidats LREM a provoqué la colère de François Bayrou. Le maire de Pau estime en effet que le MoDem est sous-représenté parmi les 428 candidats investis : la liste présentée par LREM le 11 mai ne compte que 38 candidats issus du MoDem alors que Bayrou en espérait 120. François Bayrou estime avoir joué un rôle déterminant dans la victoire de Macron à la présidentielle et considère que le MoDem a vocation à devenir une force politique majeure au sein de la future majorité. Il est vrai que le ralliement de Bayrou à Macron a été suivi d’une hausse des intentions de vote en faveur de ce dernier : le soutien de Bayrou a, en quelque sorte, consolidé la légitimité du candidat. Cela dit, Macron était déjà très populaire et très haut dans les sondages avant le ralliement de Bayrou : le chef du MoDem surestime sans doute un peu son influence dans la campagne présidentielle. Bayrou prétend que, dès le mois de février, Macron s’est engagé à réserver pour le MoDem une centaine de circonscriptions aux législatives ; or, les responsables de LREM affirment qu’aucun accord de ce type n’a été conclu. Il est possible que Macron ait pris un engagement verbal vis-à-vis de Bayrou avant la présidentielle et que la commission d’investiture ait finalement choisi d’ignorer cet engagement pour privilégier une logique de renouvellement. Mais si un pacte a effectivement été conclu en février entre Bayrou et Macron pour les législatives, alors la colère de Bayrou semble totalement justifiée. Ce qui est sûr, c’est que le conflit entre LREM et le MoDem tombe très mal : une rupture de l’alliance entre Bayrou et Macron serait désastreuse pour les deux hommes. Si Bayrou rompt avec Macron, il n’aura aucune chance de revenir dans le jeu politique pendant le quinquennat. Si Macron perd le soutien de Bayrou, sa capacité à rassembler sera fortement remise en cause. Le renouvellement de la vie politique est souhaitable et nécessaire mais ne doit pas se faire à n’importe quel prix. Entre l’exigence du renouvellement et celle du rassemblement, il faut trouver le plus juste équilibre. Fort heureusement, il semblerait qu’une sortie de crise ait été trouvée le 12 mai, à l’issue d’une longue négociation entre les équipes de Macron et de Bayrou.

Cette « querelle des investitures » est la première crise que connaît « La République En Marche ». Mais les militants et les cadres du nouveau parti présidentiel doivent en tirer les bonnes conclusions : ils doivent rester humbles et pragmatiques, respecter leurs alliés et favoriser le pluralisme autant que possible au sein de la future majorité. La victoire très large d’Emmanuel Macron le 7 mai n’est pas un blanc-seing donné à son parti. L’arrogance et l’agressivité dont certains militants de « La République En Marche » font preuve sur les réseaux sociaux à l’égard de Bayrou et du MoDem sont regrettables et risquent de compromettre la cohésion de la future majorité. Les élections législatives ne sont pas encore gagnées : l’esprit d’ouverture et la volonté de rassembler sont des conditions indispensables à la victoire.

E. Macron et F. Bayrou.

Macron peut-il être le candidat des centristes ?

E. Macron.

E. Macron.

Emmanuel Macron séduit incontestablement l’électorat centriste. Son positionnement social-libéral assumé, son europhilie, sa volonté de « déverrouiller » l’économie française et de dépasser les clivages politiques traditionnels ne laissent pas indifférents les sympathisants du centre. Le problème, c’est que Macron n’est pas centriste. En tout cas, il ne s’est jamais réclamé de ce courant politique. L’ancien ministre de François Hollande se définit lui-même comme un « homme de gauche » et un « libéral » et mais ne revendique aucun héritage idéologique précis. En fait, Macron aime surtout se définir en « négatif », c’est-à-dire en expliquant ce qu’il n’est pas : il n’est pas socialiste, il n’est pas conservateur, et ce n’est pas un homme d’appareil.

Emmanuel Macron occupe l’espace politique laissé vacant par les centristes. La victoire de François Fillon à la primaire de la droite a en effet libéré un espace pour une éventuelle candidature centriste en 2017, mais François Bayrou ne semble pas encore décidé à se lancer dans la bataille. Quant aux petits barons de l’UDI, ils ont presque tous fait allégeance à François Fillon par opportunisme, au mépris des militants UDI qui n’ont pas été consultés sur ce ralliement. Les sondages montrent d’ailleurs que Macron est en train de siphonner l’électorat centriste : il est crédité de 13 à 18% des intentions de vote alors que Bayrou oscille entre 6 et 8%.

La plupart des propositions dévoilées par Emmanuel Macron sont tout à fait compatibles avec les idées centristes. Pour améliorer la compétitivité des entreprises, Macron veut notamment transformer le CICE en baisses de charges permanentes. Pour réduire l’écart entre les salaires bruts et les salaires nets, le candidat propose de supprimer les cotisations maladie et chômage des salariés, et de les remplacer par une hausse de la CSG : cette mesure est loin d’être absurde car la CSG, prélevée à la fois sur les salaires, les retraites et les revenus du capital, a une base beaucoup plus large que les cotisations salariales.

En matière d’emploi, les réformes préconisées par Macron s’inscrivent dans une logique de « flexi-sécurité » tout à fait acceptable pour les centristes. Pour encourager l’esprit d’entreprise et fluidifier le marché du travail, Macron veut par exemple étendre l’assurance chômage aux travailleurs indépendants, aux auto-entrepreneurs et aux salariés qui ont démissionné : ce qui apparaît en filigrane derrière cette réforme de l’assurance chômage, c’est l’ébauche d’un « revenu universel de base » alloué par l’Etat et pouvant être complété par des assurances privées. Mais pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de cette logique en proposant un véritable « revenu universel » qui remplacerait tous les minimas sociaux existants, comme l’expérimente actuellement le gouvernement finlandais ?

En matière d’éducation, les pistes avancées par Macron sont pertinentes : il veut donner une autonomie accrue aux écoles primaires et réformer la carte scolaire pour favoriser la mixité sociale. Afin de rendre plus attractives les écoles des quartiers prioritaires, le candidat veut garantir aux professeurs de ces établissements une plus grande liberté pédagogique et une rémunération majorée. Macron a tout à fait raison de privilégier l’école primaire et de concentrer les efforts sur les établissements les plus en difficulté ; on aimerait cependant savoir ce qu’il propose pour l’enseignement secondaire, où les enjeux sont de taille.

En définitive, le programme de Macron est intéressant mais inabouti. On reste un peu sur sa fin : Macron avait promis une « révolution » aux Français mais les propositions qu’il a dévoilées jusqu’à présent n’ont pas grand-chose de révolutionnaire. Macron a entretenu le suspense pendant si longtemps autour de son programme que l’on s’attendait à des mesures beaucoup plus novatrices et ambitieuses. Le programme d’Emmanuel Macron est à l’image de la « loi Macron » adoptée en 2015 : il va dans le bon sens mais il manque d’audace. De plus, ce programme est encore flou sur plusieurs sujets essentiels tels que la défense, l’Europe, la transition énergétique ou la réduction de la dette publique.

Cela dit, les insuffisances du programme d’Emmanuel Macron ne justifient aucunement les attaques acerbes des dirigeants centristes contre ce candidat. Bayrou dépeint Macron comme une « image virtuelle » qui « parle mais n’agit pas ». Le président du MoDem cherche aussi à discréditer Macron en le présentant comme le candidat des élites financières. A l’UDI, ce n’est guère mieux : après avoir courtisé Macron, Jean-Christophe Lagarde critique désormais sans réserve le programme du candidat. En fait, si les leaders centristes font preuve d’une telle animosité envers Macron, ce n’est pas parce qu’ils sont en désaccord avec les idées portées par ce candidat mais parce qu’ils voient en lui un concurrent. Le succès de Macron déstabilise les partis centristes et contrarie fortement les projets de Bayrou et de Lagarde pour 2017. Quand Macron semait la zizanie au sein du gouvernement Valls, il avait toute la sympathie des centristes ; maintenant qu’il s’affirme comme un candidat crédible, il est perçu comme un danger.

Macron peut-il être le candidat des centristes à la présidentielle ? Oui, à condition qu’il propose aux Français un programme plus ambitieux et plus abouti. Si François Bayrou renonce à présenter sa candidature et si aucune autre personnalité centriste « officielle » ne se lance dans la campagne, alors Macron pourrait bien être le candidat le plus « centro-compatible » de la présidentielle. D’ailleurs, les jeunes UDI ne s’y sont pas trompés : en novembre, juste après le second tour de la primaire de la droite, 130 élus et militants du mouvement UDI Jeunes ont refusé de soutenir Fillon et se sont ralliés spontanément à Macron…

Le Centriloque souhaite à tous ses lecteurs de bonnes fêtes et adresse aux Allemands une pensée émue et fraternelle après le terrible attentat qui a frappé Berlin le 19 décembre. Lorsqu’un Etat de l’Union européenne est pris pour cible, c’est l’Union toute entière qui est atteinte et qui doit faire bloc pour défendre ses valeurs humanistes et pour combattre la barbarie djihadiste.

La présidentielle est-elle une machine à broyer le centre?

La présidentielle est indéniablement la reine des élections sous la Cinquième République, mais les centristes ont longtemps nourri à son égard une certaine méfiance. De Gaulle définissait l’élection présidentielle comme la « rencontre d’un homme et d’un peuple ». Or, les centristes sont très attachés aux corps intermédiaires et au parlementarisme. Quand De Gaulle a instauré l’élection du président au suffrage universel direct en 1962, bon nombre de centristes ont accueilli avec inquiétude cette révision constitutionnelle dont la conséquence prévisible serait une personnalisation accrue du pouvoir.

Pourtant, la présidentielle au suffrage universel direct n’a pas toujours été défavorable aux candidats centristes. En 1965, le démocrate-chrétien Jean Lecanuet rassembla 15% des suffrages au premier tour, un score plus qu’honorable pour cet « outsider » qui osa défier De Gaulle. En 1969, le sénateur centriste Alain Poher mit en ballotage le candidat gaulliste Georges Pompidou. Valéry Giscard d’Estaing remporta la présidentielle de 1974 malgré le soutien très timoré que lui apportèrent les gaullistes au second tour. Même si Giscard ne s’est jamais réclamé du centre, il considérait que la France devait être « gouvernée au centre ». Son programme réformiste, libéral et européen était largement en phase avec les idées centristes, et les partis centristes de l’époque se sont ralliés à lui spontanément dès le premier tour.

Mais depuis la défaite de Valéry Giscard d’Estaing en 1981, aucun candidat centriste n’a réussi à se qualifier pour le second tour d’une présidentielle : Raymond Barre a été battu au premier tour en 1988, tout comme François Bayrou en 2002, en 2007 et en 2012. Sans parler de la présidentielle de 1995, à laquelle aucun candidat centriste n’a concouru. Il faut dire que la présidentielle n’avantage guère les centristes car elle contribue dans une large mesure à la bipolarisation de la vie politique française : le deuxième tour oppose généralement un candidat de gauche à un candidat de droite, ce qui oblige les centristes à choisir leur camp. Par ailleurs, la montée en puissance du Front National entraîne un réflexe de « vote utile » au premier tour, ce qui pénalise les candidats issus des petites formations politiques.

Il y eut pourtant un « moment Bayrou » à l’élection présidentielle de 2007. Le candidat centriste réalisa une percée inattendue au premier tour : avec 18% des suffrages exprimés, Bayrou arriva en troisième position et fit trembler de peur les deux favoris, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Mais Bayrou ne donna aucune consigne de vote à ses électeurs pour le second tour : une partie d’entre eux vota Royal, une autre partie vota Sarkozy, et le reste vota blanc. Isolé politiquement, Bayrou ne tira donc aucun bénéfice de son score exceptionnel du premier tour. Persuadé qu’il devait conquérir l’Elysée pour réorganiser le champ politique autour d’un centre puissant et rénové, Bayrou se présenta de nouveau à la présidentielle en 2012 mais n’atteignit même pas la barre des 10% au premier tour. Pire : son soutien à François Hollande au second tour provoqua l’exaspération de nombreux centristes et aggrava son isolement.

Hélas, la présidentielle de 2017 plonge déjà les centristes dans un embarras considérable. A l’UDI, c’est la cacophonie : certains veulent une candidature autonome du centre à la présidentielle et refusent que l’UDI participe à la primaire de la droite ; certains souhaitent que l’UDI soit représentée par un candidat unique à la primaire ; d’autres, comme Hervé Morin, refusent le principe d’une candidature unique et veulent que chacune des composantes de l’UDI puisse présenter un candidat lors de la primaire. L’eurodéputé Jean Arthuis a annoncé en février 2016 que son micro-parti, l’Alliance Centriste, présenterait un candidat lors de la primaire. A l’issue d’un congrès de l’UDI à Versailles en mars 2016, les adhérents ont voté à 67% contre une participation à la primaire de la droite, mais le président de l’UDI Jean-Christophe Lagarde a déclaré qu’un nouveau vote aurait lieu dans l’hypothèse où un accord serait conclu avec Les Républicains…

Du côté du MoDem, ce n’est guère mieux. François Bayrou ne veut pas participer à la primaire de la droite mais il n’est pas sûr d’être candidat en 2017 : il a déclaré qu’il soutiendrait Alain Juppé dès le premier tour si le maire de Bordeaux était désigné comme candidat ; en revanche, si c’est Nicolas Sarkozy qui remporte la primaire à droite, Bayrou ne le soutiendra pas et pourrait être lui-même candidat. De façon totalement inattendue, le député des Pyrénées-Atlantiques Jean Lassalle a déclaré en mars 2016 qu’il serait candidat à la prochaine présidentielle : le dernier député « bayrouiste » s’est mis en congé du MoDem et a pris ses distances avec François Bayrou, dont il désapprouve les « calculs politiques » pour 2017. Ce député atypique au fort accent pyrénéen est surtout connu pour la grève de la faim qu’il avait entreprise en 2006 afin d’empêcher la délocalisation d’une usine implantée sur sa commune, et pour la grande marche qu’il avait effectuée en 2013 à travers tout le pays. Jean Lassalle ne croit pas en Juppé, qu’il qualifie de « mort-vivant de la politique ». Lorsque les journalistes l’interrogent sur sa « rupture » avec Bayrou, Lassalle dédramatise et déclare avec humour : « Rien n’empêchera François Bayrou de me rejoindre au mois de décembre quand il en aura fini avec Alain Juppé ».

Bref, à l’approche de la prochaine présidentielle, le centre apparaît comme profondément fracturé. A aucun moment les leaders centristes n’ont envisagé d’organiser une « primaire du centre », à laquelle auraient pu concourir Bayrou, Lagarde ou Morin. Tout se passe comme si les leaders centristes n’y croyaient plus. Tout se passe comme s’ils s’étaient résignés à n’être que des spectateurs de la présidentielle, attendant patiemment que la droite leur tende la main. Les centristes ne se pensent plus vraiment comme une force politique autonome. Dans leur tête, ils ont déjà perdu la bataille. Cela est regrettable.

Jean Lassalle et François Bayrou.

La position des centristes face aux mesures anti-terroristes

Les responsables centristes ont estimé que François Hollande s’était montré à la hauteur de la situation depuis les attentats du 13 novembre, et ont apporté leur soutien au projet de loi prévoyant le prolongement de l’état d’urgence et l’extension du régime des assignations à résidence.

Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI et député-maire de Drancy, a pris la parole à l’Assemblée nationale pour défendre le projet de loi prolongeant l’état d’urgence et modifiant la loi de 1955. « Nous avons déjà perdu beaucoup de temps mais nous nous réjouissons des mesures annoncées et prises par le gouvernement ces derniers jours car elles rejoignent celles que nous avions proposées au Chef de l’Etat au mois de janvier. Nous approuvons la prolongation de l’état d’urgence car nous n’avons malheureusement pas le choix. Nous proposons, car la situation l’impose, de permettre au parlement de renouveler l’état d’urgence avant son terme, sans avoir à repasser par la case décret. » Le président de l’UDI a cependant regretté que le projet de loi n’aille pas plus loin : il souhaite que l’assignation à résidence puisse être contrôlée au moyen d’un bracelet électronique, et a réclamé « des mesures de droit commun pour lutter sans discontinuer contre le terrorisme, sans avoir à mettre en œuvre un régime d’exception. » Jean-Christophe Lagarde propose également la création d’une « garde nationale équipée, entraînée, formée, encadrée », capable de relayer les forces de l’ordre pour la surveillance des lieux publics. Sur le plan international, M. Lagarde demande au Président de la République une réunion d’urgence des pays de l’OTAN et l’adoption d’une stratégie commune visant à éradiquer Daesh en Syrie et en Irak, y compris par des opérations au sol : « Nous devrons hélas participer à une coalition internationale, sans exclusive ni préalable, en allant aider au sol les Kurdes, les Irakiens qui pour l’instant se battent bien seuls pour libérer leur territoire de cette barbarie. »

François Bayrou, président du MoDem et maire de Pau, appelle à « l’union sacrée » et au dépassement des clivages partisans : « il y a des moments, des instants et des événements dont la gravité exigerait que le monde politique se dépasse ». Il a également critiqué le comportement de certains députés de droite qui, mardi, ont hué le Premier Ministre à l’Assemblée nationale. François Bayrou défend depuis plusieurs mois la création d’une « garde nationale » préposée à la surveillance des lieux publics : « Nous avons des armées extrêmement spécialisées, professionnalisées. Ces armées sont utilisées pour crapahuter au pied des monuments publics. Ce sont des compétences qui ne sont pas utilisées comme elles devraient l’être. Ces fonctions de surveillance des monuments publics et des lieux sensibles devraient être attribuées à une garde nationale ». Pour constituer cette garde nationale, François Bayrou propose de remettre en activité d’anciens réservistes et de faire appel à des citoyens volontaires. Le président du MoDem est favorable au durcissement du régime des assignations à résidence, mesure qu’il avait d’ailleurs soutenue lorsqu’il avait été reçu à l’Elysée le 14 novembre.

Ecologie et centrisme: les rendez-vous manqués

Ecologie et centrisme sont étroitement liés. Les centristes se définissent comme des humanistes : or, l’écologie politique est un humanisme car elle considère l’environnement comme un bien commun de l’humanité. De plus, l’écologie est fondée, comme le centrisme, sur le principe de responsabilisation des individus : chacun doit, au quotidien et selon ses capacités, prendre part aux efforts que requièrent la protection de l’environnement et la préservation des ressources de la planète. Les centristes sont attachés au principe de « saine gestion » et prônent la lutte contre les déficits budgétaires : or, ce principe de « saine gestion » s’applique aussi à l’environnement. Nous avons le devoir de léguer aux générations futures une dette publique supportable, mais également une planète habitable. Enfin, l’écologie est transpartisane, car les enjeux environnementaux dépassent les clivages politiques traditionnels (même si les écologistes se situent majoritairement à gauche de l’échiquier politique). L’écologie devrait donc logiquement occuper une place de première importance dans le discours et le programme des partis centristes. Pourtant, ce n’est pas le cas.

Plusieurs centristes ont déjà cherché à promouvoir une écologie humaniste, réaliste et pragmatique. Lors de la campagne présidentielle de 2007, François Bayrou a mis l’accent sur les thématiques environnementales et sur les « obligations morales » des générations actuelles envers les générations futures. Lorsqu’il a créé le MoDem après la présidentielle de 2007, Bayrou avait l’ambition de fonder un grand parti centriste, écologiste et pro-européen. A ses débuts, le MoDem a d’ailleurs attiré quelques personnalités écologistes comme Corinne Lepage (fondatrice de Cap 21) et les anciens « Verts » Jean-Luc Bennahmias et Yann Wehrling. Hélas, Corinne Lepage et Jean-Luc Bennahmias ont tous deux quitté le MoDem parce qu’ils désapprouvaient la stratégie électorale de Bayrou. Aujourd’hui, malgré un discours fortement axé sur le développement durable et la « croissance verte », le parti de François Bayrou peine à s’imposer comme une force de proposition crédible en matière d’écologie.

Jean-Louis Borloo a tenté, lui aussi, de fonder un grand parti centriste et écologiste. Cet ancien membre de Génération Ecologie est connu pour ses convictions écologistes et pour son engagement dans la lutte contre le réchauffement climatique. En 2011, alors qu’il était Ministre de l’Environnement dans le gouvernement Fillon, il a créé l’ARES (Alliance Républicaine, Ecologiste et Sociale), une confédération regroupant plusieurs petits partis centristes de la majorité. Mais l’expérience a tourné court car l’ARES est restée un simple « satellite » de l’UMP. A l’issue des élections législatives de 2012, Borloo a remis sur les rails son projet de confédération écolo-centriste en créant l’UDI, un parti de centre-droit qui se dit partisan d’une «  écologie responsable et porteuse d’emplois durables ». Mais depuis que Jean-Louis Borloo s’est retiré de la vie politique en 2014, il faut bien avouer que l’écologie n’a plus vraiment de porte-parole crédible au sein de cette formation politique.

Plusieurs écologistes de centre-gauche ont eux aussi essayé de créer un parti écologiste modéré. En 2014, Jean-Luc Bennahmias quitta le MoDem et créa le « Front Démocrate », un micro-parti écologiste de centre-gauche allié au PS. Plus récemment, à la rentrée 2015, le député François de Rugy et le sénateur Jean-Vincent Placé, démissionnaires du parti Europe-Ecologie-Les Verts dont ils contestaient la dérive gauchiste, décidèrent de fonder un nouveau mouvement baptisé « Ecologistes ! ». Au même moment, les deux hommes annoncèrent la création de l’UDE (Union des Démocrates et Ecologistes), une fédération réunissant différents partis écologistes modérés, notamment « Ecologistes ! », le Front Démocrate de Jean-Luc Bennahmias et Génération Ecologie. François de Rugy définit l’UDE comme une nouvelle force « écologiste, réformiste, de centre-gauche », capable de soutenir l’action gouvernementale et de mettre en œuvre une écologie pragmatique refusant tout dogmatisme.

UDI ? UDE ? La ressemblance n’a rien d’une coïncidence. Même si les écologistes de l’UDE sont favorables à une alliance avec le PS, ils n’excluent pas pour autant un éventuel rapprochement avec l’UDI, ainsi qu’avec le MoDem. Après tout, des écologistes ayant une « sensibilité centriste » peuvent s’entendre avec des centristes ayant une « sensibilité écologiste ». L’UDE pourrait alors jouer le rôle de passerelle entre le centre-gauche et le centre-droit, favorisant ainsi l’émergence de ce fameux « axe central » que de nombreux centristes appellent de leurs vœux. A moins que l’UDE ne soit qu’un simple cartel électoral permettant à une poignée d’élus écologistes d’entrer au gouvernement lors d’un prochain remaniement et de conserver leur siège en 2017…

F. de Rugy et J.V. Placé.

Le centre existe-t-il en France ?

La question peut sembler provocante, voire totalement déplacée de la part d’un centriste militant. Elle mérite néanmoins d’être posée car il existe en France une véritable doxa médiatique selon laquelle toute la vie politique se résumerait à une perpétuelle opposition entre la gauche et la droite. Toute remise en cause de ce dogme dualiste est immédiatement perçue comme une hérésie ou une incongruité. Les candidats et les partis qui cherchent à proposer une « troisième voie » entre la gauche et la droite sont rarement pris au sérieux : lors de l’élection présidentielle de 2007, la candidature de François Bayrou suscita beaucoup d’incompréhension et de railleries chez ses adversaires. Nicolas Sarkozy prétendit que Bayrou avait le même programme que lui. Ségolène Royale affirma, quant à elle, que Bayrou n’avait pas de programme. Les journalistes politiques et les faiseurs d’opinion s’acharnèrent à démontrer que Bayrou n’aurait pas de majorité pour gouverner s’il remportait la présidentielle. C’est dire à quel point le principe dualiste est ancré dans les consciences.

Contrairement aux notions de gauche et de droite, dont la réalité n’est pour ainsi dire jamais questionnée, le centre est souvent considéré comme une coquille vide, une chimère, un espace politique introuvable, et les centristes sont traités comme de perpétuels indécis condamnés à l’errance idéologique. Alors posons-nous franchement la question : existe-il un centre dans la vie politique française ? Sur cette question, trois théories s’opposent : celle qui nie l’existence du centre, celle qui considère le centre comme une composante de la droite, et celle qui affirme l’existence d’un centre distinct de la gauche et de la droite.

Première théorie : le centre n’existe pas.

Tous ceux qui ont étudié la science politique en France entre les années 1950 et les années 1980 ont été influencés par les travaux du politologue Maurice Duverger (décédé en 2014), le « pape de la science politique ». Or, Duverger a toujours nié l’existence du centre en tant que courant politique : chez Duverger, le « centre » désigne uniquement les éléments les plus modérés de la droite et de la gauche. Ainsi, pour Duverger, il n’existe aucun espace politique intermédiaire entre la gauche et la droite : le centre n’est en réalité que la conjonction d’un « centre-gauche » et d’un « centre-droit », la synthèse illusoire et artificielle entre des aspirations contradictoires. Tout parti se réclamant du centre appartient nécessairement à l’une des deux tendances qui structurent le débat politique.

Pour Duverger, la vie politique française est un « éternel marais » : l’auteur affirme que depuis 1789, sous la plupart des régimes, la France a été gouvernée au centre, excepté lors de brèves périodes telles que la Convention jacobine (1793-94) ou le régime de Vichy (1940-1944). La plupart du temps, le pouvoir fut exercé par des majorités de centre-droit ou de centre-gauche, parfois par des coalitions plus larges allant du centre-gauche au centre-droit. Ces majorités centristes ont durablement refoulé dans l’opposition les extrêmes de chaque camp. Un tel « tropisme centripète » s’explique, d’après Duverger, par le traumatisme de la Révolution et par la réaction brutale de 1814-1815, qui auraient favorisé le divorce entre les extrémistes et les modérés de chaque tendance : ni la droite ni la gauche ne pouvaient gouverner suivant leurs principes autrement qu’en écrasant l’adversaire ; seul un compromis entre les modérés des deux bords pouvait donc empêcher le basculement dans la violence et rétablir une certaine stabilité. 

M. Duverger.

Dans les années 1960, Maurice Duverger théorisa la disparition de ce « marais » centriste. L’auteur pensait en effet que le centre était voué à disparaître en raison d’une bipolarisation de la vie politique et d’une marginalisation progressive des « extrêmes ». Ainsi Duverger pouvait-il écrire en 1964 : « Il est maintenant banal de dire que dans les nations industrielles très développées au niveau de vie élevé, les structures de la société globale tendent à faire l’objet d’un consensus général. Les luttes politiques se déroulent de plus en plus à l’intérieur d’un système qui n’est pas mis en cause, plutôt que contre le système. (…) Les conditions sociologiques d’un bipartisme et d’une alternance droite-gauche qui n’existaient pas auparavant sont en train de se développer rapidement. » D’après Duverger, cette marche vers le bipartisme devait être accentuée par le scrutin majoritaire à deux tours, qui favorise les duels droite-gauche au second tour et marginalise les petits partis indépendants et les extrêmes. 

Les prophéties de Maurice Duverger se sont-elles réalisées ? En partie, oui. Sous la Cinquième République, la vie politique française a effectivement connu un processus de bipolarisation. Depuis l’alternance de 1981, gauche et droite exercent le pouvoir à tour de rôle en s’appuyant sur des majorités relativement stables. Pourtant, Duverger a commis plusieurs erreurs d’appréciation. Il avait annoncé la marginalisation de l’extrême droite : or, l’ascension fulgurante du Front National depuis les années 1980 contredit cette analyse. De même, l’auteur avait annoncé une réunification de la gauche : or, la gauche française est aujourd’hui profondément fracturée, et l’on voit bien que, sur bon nombre de sujets, les sociaux-démocrates du PS sont plus proches de la droite modérée que de la gauche antilibérale. En outre, le bipartisme annoncé par Maurice Duverger n’a jamais vu le jour. Contrairement aux prévisions du politologue, la bipolarisation n’a pas conduit, en France, à la mise en place d’un véritable système bipartisan. Malgré le scrutin majoritaire à deux tours utilisé aux législatives et à la présidentielle, le système partisan français reste assez morcelé. Le multipartisme affiche en France une étonnante résistance.

Deuxième théorie : le centre est à droite.

L’idée selon laquelle le centre ne serait qu’une composante de la droite est assez largement répandue. Les responsables de la droite considèrent généralement les centristes comme leurs alliés naturels, voire comme une simple force d’appoint. A gauche, l’argument « anti-centriste » par excellence est celui de la reductio ad dexteram, qui consiste à réduire le centre à une simple excroissance de la droite. A l’élection présidentielle de 1969, le Parti Communiste Français publia une affiche montrant les deux candidats du second tour, le gaulliste Georges Pompidou et le centriste Alain Poher, de profil et dos à dos, avec le slogan « blanc bonnet bonnet blanc ». Plus récemment, à l’élection présidentielle de 2007, le journal L’Humanité réutilisa le même procédé avec des photos de Nicolas Sarkozy et de François Bayrou pour suggérer que les deux candidats étaient interchangeables. François Mitterrand disait que les centristes n’étaient « ni de gauche, ni de gauche ». Jean-Luc Mélenchon considère quant à lui que « le centre, c’est la droite », et que François Bayrou est un « illusionniste qui cherche à faire oublier qu’il est de droite ». Certains centristes pensent d’ailleurs que leur famille politique est naturellement liée à la droite et considèrent comme une folie toute alliance avec un parti de gauche. Le centre ne serait-il en définitive qu’une droite qui ne veut pas dire son nom ? Le mot « centre » ne serait-il qu’un raccourci pour désigner le centre-droit ?

Considérer le centre comme une composante de la droite revient, de fait, à nier l’existence d’un centrisme distinct de la gauche et de la droite. Mais c’est aussi reconnaître l’existence d’un courant centriste qui aurait sa propre histoire et ses propres valeurs. Selon l’historien et politologue René Rémond, la droite française s’est organisée autour de trois grands courants après la Révolution : la droite légitimiste (ou contre-révolutionnaire), la droite bonapartiste (dont le gaullisme serait un prolongement) et la droite orléaniste libérale. Dans la typologie des droites établie par René Rémond, les centristes sont considérés comme les héritiers de la droite orléaniste libérale. A l’origine, ce courant voulait proposer une synthèse entre la monarchie et les acquis libéraux de la Révolution. L’orléanisme triompha sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) et l’historien François Guizot, plusieurs fois ministres sous Louis-Philippe, en fut l’incarnation. Socialement conservateurs mais économiquement libéraux, partisans d’une monarchie parlementaire et d’un suffrage censitaire, les orléanistes gouvernaient alors la France au centre en s’appuyant sur une bourgeoisie capitaliste en plein essor. 

Sous la Troisième République, une droite républicaine libérale émergea peu à peu face au puissant Parti Radical. Marginalisée à la Libération, elle se réorganisa sous la Quatrième République. A cette époque, elle fut surtout représentée par le CNI (Centre National des Indépendants), un petit parti de notables, de patrons et de professions libérales qui devint en 1951 le CNIP (Centre National des Indépendants et Paysans), le parti de Joseph Laniel et d’Antoine Pinay. Sous la Cinquième République, le giscardisme peut apparaître comme un avatar de la droite orléaniste libérale. De nos jours, il semblerait que le courant libéral soit devenu le courant majoritaire au sein de la droite française : on le retrouve chez certains partis centristes mais également au sein de l’ex-UMP rebaptisée « Les Républicains ». La droite française, dans sa grande majorité, a évolué vers un conservatisme ouvert et un libéralisme économique tempéré, auxquels adhérent aujourd’hui bon nombre d’anciens gaullistes.

Peut-on encore considérer les centristes comme les héritiers du courant orléaniste libéral? En partie seulement, car le centre n’est pas réductible à sa composante libérale. En effet, le courant libéral n’est que l’un des courants du centrisme contemporain : il faudrait y adjoindre les radicaux valoisiens (membres de l’UDI), les démocrates-chrétiens (dispersés entre l’UDI, le MoDem et « Les Républicains ») et les écologistes indépendants. Le centre ne correspond pas à un courant politique unifié : il faut plutôt l’appréhender comme une nébuleuse de courants et de traditions politiques dont le dénominateur commun serait la recherche d’un « juste équilibre ».

Troisième théorie : le centre est distinct de la gauche et de la droite.

Nier l’existence du centre, ou le réduire à une simple composante de la droite, c’est oublier que, sous la plupart des régimes que la France a connus depuis 1789, il y eut des hommes qui refusèrent la logique du « bloc contre bloc » et tentèrent de promouvoir un « juste milieu », une troisième voie entre la gauche et la droite. L’historien Jean-Pierre Rioux, dans son livre Les centristes de Mirabeau à Bayrou, a essayé de montrer que ce centrisme du « juste équilibre » était une constante de la vie politique française.

Que l’on songe, par exemple, aux Thermidoriens sous la Convention, qui ont mis un terme à la Terreur tout en sauvant les acquis libéraux de 1789. Que l’on songe aux « Doctrinaires » qui, à la Restauration, rejetèrent dos à dos la violence des Jacobins et l’intransigeance des « ultras », et prônèrent la mise en place d’une monarchie constitutionnelle. Que l’on songe aux Orléanistes qui, sous la Monarchie de Juillet, menèrent une « politique du juste milieu cherchant à trouver le chemin d’un gouvernement constitutionnel également distant de l’Ancien Régime et des ardeurs jacobines » (Pierre Rosanvallon). Que l’on songe aussi au « tiers parti » sous le Second Empire, qui a largement contribué à la libéralisation du régime impérial. Sous la Troisième République, les Républicains « modérés », qui partageaient le célèbre adage « ni réaction ni révolution », participèrent à d’innombrables coalitions gouvernementales et furent à l’origine de nombreuses lois fondatrices du modèle républicain français : loi sur la liberté de la presse, lois Ferry sur l’école, lois sur la liberté syndicale et sur la liberté d’association, etc. En pleine affaire Dreyfus, ils formèrent un gouvernement de « défense républicaine » sous l’impulsion de Pierre Waldeck-Rousseau ; leur parti, l’Alliance Républicaine Démocratique, fondé en 1901 et situé au centre de l’échiquier politique, fut le pivot de nombreuses majorités à la Belle Époque et dans l’entre-deux-guerres.

A la Libération, un nouveau parti appelé MRP (Mouvement Républicain Populaire) souhaitait dépasser le clivage droite-gauche en portant un projet républicain, social et humaniste inspiré de la Résistance et de la démocratie chrétienne. Le MRP entendait aussi jouer un rôle de trait d’union entre la gauche et la droite républicaines et mettre un terme aux vieilles querelles opposant catholiques et anticléricaux. Avant d’être discrédité par l’instabilité gouvernementale et par l’immobilisme chronique de la Quatrième République, le MRP prit part à l’immense effort de reconstruction et de modernisation de la France et donna une impulsion décisive à la construction européenne. Sous la Cinquième République, les centristes ont cherché à promouvoir une troisième voie entre le conservatisme gaullien et le socialo-communisme. A l’élection présidentielle de 1965, c’est le démocrate-chrétien Jean Lecanuet qui incarna cette voie centriste. Au début des années 1970, le radical Jean-Jacques Servan-Schreiber (« JJSS »), refusant à la fois l’immobilisme de « l’État UDR » et l’idéologie étatiste et anticapitaliste du Programme Commun de la gauche, tenta de fédérer les centristes autour d’un projet réformiste d’inspiration sociale-démocrate axé sur la décentralisation, la défense des libertés individuelles et un engagement résolument pro-européen.

Mais si les centristes ont longtemps cherché à proposer une alternative à l’affrontement bipolaire, pourquoi sont-ils désormais alliés de façon quasi systématique à la droite ? Est-ce la Cinquième République qui, en se bipolarisant, les a obligés à choisir leur camp ? Est-ce la droite qui les a pris en otages ? Est-ce la gauche qui les a rejetés lorsqu’elle a cessé d’avoir besoin d’eux pour gouverner ?

Il faut bien admettre que le ralliement des centristes à la droite est un fait récent dans l’histoire politique de la France. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui, dans les années 1970, lia durablement le sort des centristes à celui de la droite. Giscard était un libéral de droite qui pensait que la France devait être « gouvernée au centre », et dont le projet « libéral, social et européen » ne pouvait que séduire les centristes. La candidature de Giscard à l’élection présidentielle de 1974 a bénéficié du soutien massif des centristes au second tour face à François Mitterrand, mais c’est surtout la création de l’UDF (Union pour la Démocratie Française) en 1978 qui a arrimé les centristes à la droite. Car l’UDF n’était, à l’origine, rien d’autre qu’un « mariage de raison » entre les centristes et la droite libérale dans le but de soutenir l’action du président Giscard. L’UDF a donc permis aux centristes de sortir de l’isolement et de revenir aux affaires, mais les a aussi privés de leur indépendance. Dans un contexte de bipolarisation de la vie politique, les centristes savaient bien qu’ils avaient peu de chance d’exister politiquement hors de l’UDF. Ils participèrent donc à toutes les coalitions RPR-UDF des années 80 et 90, ce qui n’empêcha pas quelques centristes d’entrer dans le gouvernement Rocard en tant que « ministres d’ouverture ».

Depuis la fin des années 90, François Bayrou cherche à reconstruire un pôle centriste indépendant de la droite. En 1998, il prit la tête de l’UDF et tenta de réaffirmer l’identité centriste du parti : c’était l’époque de la « nouvelle UDF ». La dynamique d’autonomisation du centre lancée par Bayrou atteignit son point d’orgue à l’élection présidentielle de 2007, où le candidat centriste obtint 18% des suffrages au premier tour. Bayrou voulait dépasser le clivage droite-gauche en faisant travailler ensemble des modérés des deux bords sur les grandes réformes nécessaires au pays ; il a réussi à fédérer autour de sa candidature un électorat beaucoup plus large que l’électorat centriste traditionnel, car il a séduit des électeurs de centre-gauche peu convaincus par la candidate socialiste Ségolène Royal, et des électeurs de centre-droit qui désapprouvaient le discours clivant et droitier du candidat UMP Nicolas Sarkozy. En insistant sur des thèmes tels que la moralisation de la vie politique ou la séparation entre pouvoir politique et pouvoir économique, Bayrou a donné à sa campagne une tonalité tribunicienne et une dimension « antisystème » qui étaient, jusqu’alors, étrangères à la tradition centriste et qui ont permis au chef de l’UDF de capter une partie du vote protestataire.

Mais avec ses 18%, Bayrou resta le troisième homme du scrutin. Au second tour, la bipolarisation triompha de nouveau. Bayrou ne donna aucune consigne de vote : un tiers de ses électeurs se reporta sur Nicolas Sarkozy, un tiers sur Ségolène Royal, et le reste vota blanc. Après la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007, la plupart des anciens cadres de l’UDF se rallièrent au nouveau président. Bayrou, quant à lui, voulut conserver son indépendance et créa le MoDem (Mouvement Démocrate) sur les ruines de l’UDF, avec l’ambition de fonder un grand parti central, équidistant de la gauche et de la droite, un « extrême centre » (Jean-François Khan) destiné à devenir le pivot de majorités nouvelles allant du centre-gauche au centre-droit. Le MoDem devait aussi être un laboratoire d’idées, un parti humaniste, écolo et européen capable d’attirer des individus de sensibilités différentes autour de thématiques transpartisanes telles que la démocratisation des institutions, la construction européenne, la transition énergétique, le soutien aux PME, l’assainissement des finances publiques ou la refondation de l’école. 

Aujourd’hui, deux lignes s’affrontent au sein de la famille centriste. L’UDI, principale formation centriste, considère toujours la droite républicaine comme un « allié naturel » et refuse tout rapprochement avec la gauche. Le MoDem, quant à lui, continue de défendre une ligne de stricte indépendance mais il a choisi de faire alliance avec la droite lors de certains scrutins pour sortir de l’isolement.

François Bayrou en 2012.

Conclusion

On peut ergoter longuement sur l’existence ou la non-existence du centre, sur la possibilité ou l’impossibilité de bâtir un pôle centriste indépendant et unifié, mais il existe bien dans la vie politique française un centrisme de conviction : Jean-Pierre Rioux distingue d’ailleurs « le centre » en tant que force politique autonome et organisée, dont l’existence est sujet à débat, et « le centrisme » en tant que courant de pensée, dont nul ne saurait nier la réalité. La troisième voie prônée par les centristes existe bel et bien et doit être sans cesse réinventée. Mais il est vrai que les circonstances actuelles sont peu propices à l’affirmation d’une voie centriste autonome : le scrutin majoritaire à deux tours favorise les duels droite-gauche, et le succès du Front National renforce le réflexe du « vote utile » au profit du PS et des « Républicains ». Evidemment, les divisions internes de la famille centriste n’arrangent rien à l’affaire.