9 novembre 1989, ce jour qui a changé le visage de l’Europe

Il y a 30 ans, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, les Berlinois de l’Est passaient librement à l’Ouest : le Mur de la Honte commençait à vaciller sous les pioches et les marteaux. La chute du Mur de Berlin mit un terme à la guerre froide et referma le long cycle de conflits européens ouvert en 1914. Elle permit la réunification de l’Allemagne et relança la construction européenne : en 1992, le Traité de Maastricht donna naissance à l’Union européenne et posa les bases de la monnaie unique. La chute du Mur de Berlin a aussi amorcé un processus inédit et spectaculaire d’unification politique du continent européen : en effet, après un demi-siècle de dictature communiste, les pays d’Europe centrale et orientale sont devenus des démocraties et ont, dans leur grande majorité, rejoint l’Union européenne. Commémorer la chute du Mur de Berlin est donc l’occasion de réfléchir sur l’importance des valeurs que partagent les nations européennes, au-delà des fractures infligées par les accidents de l’histoire. N’ayons pas peur de rappeler ces valeurs cardinales qui constituent le socle même du projet européen : les Droits de l’Homme, la démocratie, la liberté, la paix, la solidarité.

En Allemagne, la réunification fut un succès politique. L’ex-RDA fut absorbée par la RFA, englobée dans l’économie sociale de marché, intégrée à l’OTAN et à la Communauté européenne. Mais le plus remarquable, c’est surtout la stabilité de la démocratie allemande. Le modèle de la République Fédérale, élaboré par et pour les Allemands de l’Ouest sur les ruines du nazisme, s’est parfaitement greffé sur l’Allemagne de l’Est et n’a jamais été remis en cause depuis la réunification. D’ailleurs, de nombreuses personnalités politiques allemandes sont issues des Lander de l’Est, à commencer par la chancelière Angela Merkel. Néanmoins, la réunification reste inachevée sur le plan économique : les Lander de l’Est, qui sont passés brutalement du communisme au capitalisme au début des années 90, accusent encore aujourd’hui des retards par rapport à l’Ouest, ils sont plus pauvres et ont un taux de chômage plus élevé. Les difficultés économiques de l’Est alimentent une forme de nostalgie du communisme, une « Ostalgie », y compris chez de jeunes Allemands qui n’ont pas connu la RDA. 

A l’échelle européenne, le bilan de la réunification est assez paradoxal. Les nations d’Europe centrale et orientale qui se sont jetées dans les bras de l’Union européenne et qui ont bénéficié de subventions massives et de nombreux investissements venus de l’Ouest sont aujourd’hui les nations les plus critiques envers la construction européenne. Le projet européen est fortement fragilisé car il est aujourd’hui contesté jusque dans sa légitimité. Alors que les Britanniques s’apprêtent à quitter l’Union, alors que les nationalismes et les populismes se réveillent un peu partout, en Pologne et en Hongrie, en Autriche, en Italie, en Allemagne et même en France avec le Rassemblement National, n’oublions pas tout le chemin parcouru depuis 1989 : l’unification du continent européen, l’extension de la démocratie en Europe centrale et orientale, et le décollage économique spectaculaire des pays de l’Est qui ont rejoint l’Union européenne. A l’heure où certains rêvent de déconstruire ou d’affaiblir l’Europe, n’oublions pas la grande leçon de ces 30 dernières années : ce qui unit les nations européennes est plus important que ce qui les oppose.

Génération Chirac

Je suis né et j’ai grandi sous Mitterrand, mais je me suis éveillé à la politique sous Chirac. La présidentielle de 1995 est la première élection à laquelle je me suis intéressé. La présidentielle de 2002 est celle de mon tout premier vote : après avoir choisi Bayrou au premier tour, j’ai voté Chirac au second tour sans la moindre hésitation, pour faire barrage à Le Pen, et avec le sentiment grisant de participer à une élection historique. J’appartiens à la « génération Chirac ». Je n’ai jamais été « chiraquien » mais j’ai toujours eu beaucoup de sympathie et d’estime pour Jacques Chirac.

Le chiraquisme est un objet politique assez difficile à définir car Jacques Chirac a fait preuve, tout au long de sa carrière, d’une impressionnante plasticité idéologique ; c’est d’ailleurs pour cette raison que ses détracteurs voyaient en lui un opportuniste patenté sans réelles convictions. Je crois plutôt que Chirac était un animal politique protéiforme. En fait, il y a eu plusieurs Jacques Chirac : le Chirac pompidolien, l’agro-Chirac, le Chirac keynésien, le Chirac souverainiste, le Chirac néolibéral, le Chirac social-démocrate qui fait campagne sur le thème de la « fracture sociale », le Chirac conservateur qui prône la rigueur budgétaire, le Chirac écolo, le Chirac humaniste qui fait barrage au Front National. Bien qu’il s’imposât dès le milieu des années 70 comme le leader de la droite française avec la création du RPR, Chirac était en réalité plus proche du radical-socialisme façon Troisième République, de par son attachement à la France des terroirs, aux libertés individuelles, aux idéaux républicains et à la laïcité.

Mais si Chirac était populaire, ce n’était pas tant pour ses idées que pour son personnage, à la fois charismatique et délicieusement franchouillard. Certes, Jacques Chirac traînait des casseroles, et pas des moindres. Il y eut l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris et celle des HLM de Paris. Il y eut « le bruit et l’odeur ». Il y eut la relance des essais nucléaires dans le Pacifique. Il y eut les guerres de clan et les luttes fratricides : Chirac a tué Chaban-Delmas, puis Giscard ; il aurait bien aimer tuer Sarkozy. Mais de Jacques Chirac, la postérité retiendra surtout les grandes intuitions et les décisions courageuses : Chirac a supprimé le service militaire et accéléré la nécessaire professionnalisation de nos armées, il a reconnu officiellement la responsabilité de l’Etat français dans l’extermination des juifs, il a ouvert le débat sur la question de la fin de vie, il s’est opposé à la guerre d’Irak en 2003, il a joué un rôle de médiateur dans le conflit libanais, il a perpétué une certaine tradition diplomatique gaullienne attachée à l’indépendance de la France et au dialogue entre les peuples. Chirac était apprécié et respecté sur la scène internationale ; il a fait rayonner la France dans le monde, même lorsqu’il était confronté à de grandes difficultés intérieures. Chirac était aussi un homme d’une grande sensibilité artistique, un passionné d’anthropologie, un amoureux des cultures autochtones et des arts premiers : il nous a légué le superbe musée du Quai Branly, qui porte désormais son nom.

Une certaine idée gaullienne de la France, une sensibilité radical-socialiste et un incroyable opportunisme politique : c’est peut-être cela, le chiraquisme. La grande erreur de Chirac, à mes yeux, c’est de ne pas avoir tiré tous les enseignements du séisme politique du 2002. Si Jacques Chirac a été réélu avec 82% des suffrages, c’est parce qu’un front républicain s’est constitué autour de lui pour faire barrage à l’extrême droite. Chirac aurait dû tendre la main aux électeurs de gauche qui avaient voté pour lui au second tour ; il aurait dû mettre en place un gouvernement d’union nationale, ouvert à toutes les sensibilités républicaines de la droite, du centre et de la gauche. Mais au lieu de gouverner avec ses 82% du second tour, Chirac s’est replié sur ses 20% du premier tour. Je crois qu’à ce moment-là, il a manqué de lucidité, car il n’a pas pris la mesure de ce qui était en train de se passer dans le pays.

Adieu, Jacques Chirac.

Les Trente Glorieuses ont-elles existé ?

Camping à Saint-Tropez en 1965.

L’expression « Trente Glorieuses », qui fait écho à la révolution des « Trois Glorieuses » de juillet 1830, est apparue en 1979 sous la plume de l’économiste Jean Fourastié : elle désigne, comme on le sait, les trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale et qui se caractérisent par une forte croissance économique, une situation de plein emploi et une augmentation spectaculaire du niveau de vie, aussi bien en France que dans les autres pays industrialisés. Cette période faste, qui a pris fin en 1973 avec le premier choc pétrolier, nourrit encore de nos jours une puissante nostalgie. Dans une France minée par la désindustrialisation, le chômage de masse et la montée des inégalités, les Trente Glorieuses apparaissent en effet comme une sorte d’âge d’or ; elles évoquent le temps béni d’une prospérité accessible à tous et d’un capitalisme industriel efficacement régulé par l’Etat. Les Trente Glorieuses ont-elles vraiment existé ou sont-elles une sorte d’illusion rétrospective ?

Indéniablement, les Trente Glorieuses ont été une période de progrès sur le plan social comme sur le plan matériel. Les travaux de Jean Fourastié, fondés sur un examen approfondi des données statistiques, montrent que les conditions de vie des Français ont connu une amélioration sans précédent de 1944 à 1973. Cela s’explique notamment par la hausse de la productivité et des revenus. La mortalité a fortement reculé grâce à l’amélioration de la couverture vaccinale et à la mise en place, dès 1945, d’un système universel de Sécurité Sociale. La modernisation de l’agriculture a permis d’augmenter considérablement les rendements agricoles et d’améliorer l’alimentation de la population. C’est aussi pendant les Trente Glorieuses que les Français sont pleinement entrés dans la société de consommation et de loisirs, grâce à l’augmentation du temps libre, à la naissance des supermarchés et au développement du crédit à la consommation. Les Trente Glorieuses ont été une période optimiste dans la mesure où les Français avaient confiance en l’avenir : les gens ne vivaient pas dans l’angoisse du déclassement, et les parents avaient la certitude que leurs enfants auraient de meilleures conditions de vie qu’eux.

Il convient toutefois de ne pas idéaliser les Trente Glorieuses. On aurait tort de s’imaginer qu’en ce temps-là, tout était plus simple qu’aujourd’hui. Si les conditions de vie se sont considérablement améliorées pendant les trente années d’après-guerre, c’est parce que la situation en 1945 était calamiteuse : les Trente Glorieuses ont été une période de rattrapage pendant laquelle les nations d’Europe occidentale ont parachevé leur processus de développement. La France de 1945 était un champ de ruines ; une partie non négligeable de la population vivait alors dans un grand dénuement. Les années de l’immédiat après-guerre ont été particulièrement difficiles : le manque de logements était un problème majeur, les pénuries alimentaires continuèrent bien après la fin de la guerre et les tickets de rationnement ne furent supprimés qu’en 1949. Lorsque les premiers « grands ensembles » furent construits à la fin des années 50, on y logea des dizaines de milliers de Français qui vivaient auparavant dans des taudis. Sur le plan matériel, la vie durant les Trente Glorieuses était beaucoup plus dure qu’aujourd’hui : le confort domestique n’était pas celui que nous connaissons maintenant. Les journées de travail étaient plus longues et plus pénibles, notamment pour les ouvriers : dans les années 60, en France, l’espérance de vie des hommes ne dépassait pas 65 ans (contre 79 ans aujourd’hui).

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la croissance économique a laissé beaucoup de gens sur le bord de la route. Les travailleurs immigrés constituaient une main d’œuvre corvéable à merci et vivaient en marge de la société de consommation. D’importants bidonvilles peuplés de familles immigrées s’étalaient en périphérie des grandes villes : au milieu des années 60, en France, les bidonvilles accueillaient une population de quelque 100.000 individus ; le plus connu, celui du Petit-Nanterre, abritait 14.000 personnes principalement venues du Maghreb. En outre, la croissance exceptionnelle des Trente Glorieuses a eu un coût écologique effroyablement lourd : la pollution et la consommation d’énergies fossiles ont littéralement explosé. La révolution agricole a entraîné l’émergence d’une agriculture productiviste fondée sur l’utilisation massive d’intrants chimiques. Il faut bien admettre que, pendant les Trente Glorieuses, les problèmes écologiques étaient largement ignorés : c’est dans les années 70 qu’émergea l’écologie politique. C’est en 1972 que le Club de Rome publia son fameux Rapport sur les limites de la croissance. Et c’est dans les années 80 qu’apparut le concept de développement durable, théorisé dans le rapport Brundtland de 1987. Cette prise de conscience planétaire était bel-et-bien la conséquence des Trente Glorieuses et de leur modèle de croissance énergivore et consumériste, modèle dont nous avons tant de mal à sortir aujourd’hui.

Les Trente Glorieuses ont eu un autre effet pervers non négligeable. Elles ont brouillé nos repères économiques : elles ont ancré dans nos esprits l’idée que la haute croissance et le plein emploi étaient une situation « normale » et que, par conséquent, le retour au plein emploi constituait un objectif réaliste pour les responsables politiques. Mais les Trente Glorieuses ne furent qu’une parenthèse, un moment tout à fait exceptionnel dans l’histoire du capitalisme. La forte croissance mesurée pendant les Trente Glorieuses était liée à des conditions très particulières : la reconstruction ; le « baby boom » ; la généralisation du modèle tayloro-fordiste fondé sur le travail à la chaîne ; un pétrole abondant et bon marché ; un Tiers monde sous-industrialisé incapable de concurrencer les pays riches. Or, tous ces facteurs ont disparu de façon irrémédiable : l’Europe est en paix depuis 70 ans, ce qui exclut toute politique de reconstruction à grande échelle ; la natalité des pays européens est structurellement faible ; l’automatisation de la production a rendu le modèle fordiste obsolète ; le pétrole coûte cher et les réserves s’épuisent. Mais surtout, la mondialisation a redistribué les cartes : les vieilles puissances industrielles sont désormais concurrencées par des pays émergents qui occupent une place de plus en plus grande sur le marché mondial.

Les Trente Glorieuses ont aussi ancré dans nos esprits l’idée que l’Etat était le moteur de la croissance. Or, la croissance économique ne se décrète pas. L’Etat peut mettre en place un cadre de régulation garantissant une plus grande stabilité économique ; il peut redistribuer la richesse de façon plus juste et orienter les investissements vers les secteurs considérés comme prioritaires. Mais l’Etat ne peut pas faire jaillir la richesse comme par enchantement. Pendant les années d’après-guerre, la croissance économique générait d’importantes recettes fiscales qui, à leur tour, permettaient à l’Etat d’investir massivement dans les infrastructures et les services publics. Or, depuis les années 1970, l’Etat français est en déficit chronique ; la dette publique n’a cessé de s’alourdir pour dépasser aujourd’hui les 2.300 milliards d’euros, soit l’équivalent d’une année de PIB. Les efforts mis en œuvre pour maîtriser les dépenses publiques ne permettent plus à l’Etat d’intervenir aussi massivement dans l’économie : la rigueur budgétaire est devenue la règle.

Il est donc temps de faire notre deuil des Trente Glorieuses. La forte croissance économique des années d’après-guerre était le fruit d’une conjoncture exceptionnelle et non reproductible : la nostalgie des Trente Glorieuses ne doit pas nous empêcher de penser l’avenir et d’imaginer d’autres modèles de croissance, plus durables et mieux adaptés aux défis du XXIe siècle.

1918, la mémoire et l’histoire

Ossuaire de Douaumont.

A travers le centenaire de l’armistice, que commémore-t-on ? La paix ou la victoire ? Aujourd’hui, la mémoire officielle met surtout en avant la paix. En effet, même si les combats se poursuivent après 1918 sur le front Est et au Moyen-Orient, l’armistice du 11 novembre marque la fin de quatre années de boucheries sur le front Ouest. En 1918, la fin des combats est accueillie avec un immense soulagement par l’opinion publique française : au lendemain du conflit, le pacifisme triomphe. Partout la guerre est dénoncée comme une folie : « Plus jamais ça », répète-t-on alors. La paix ouvre également la voie vers une réconciliation franco-allemande, dont le Français Aristide Briand et l’Allemand Gustav Stresemann vont devenir les précieux artisans. De ces espoirs de paix vont aussi naître les germes du projet européen, l’idée d’une justice pénale internationale pour juger les crimes de guerre et celle d’un arbitrage multilatéral des conflits, incarnée par la Société des Nations.

Mais pour les Français de 1918, l’armistice est également synonyme de victoire. Bon nombre de monuments aux morts glorifient le sacrifice des soldats, mettent en avant des messages patriotiques et sont ornés d’allégories de la Victoire. La victoire française est importante sur le plan historique, parce que c’est l’Allemagne qui a attaqué la France en 1914, et parce que la France a subi quatre longues années d’occupation dans le nord et l’est du pays. Cette victoire est importante aussi parce qu’elle vient effacer l’humiliation de 1870-71 et permet à la France de récupérer l’Alsace et la Moselle, les fameuses « provinces perdues ». Enfin, cette victoire a consolidé la légitimité du régime républicain : il ne faut pas oublier qu’avant 1914, la République était encore combattue par les ligues d’extrême droite et par une partie de l’Eglise catholique. Plus globalement, la victoire de 1918 apparaît comme une victoire des nations démocratiques (Angleterre, France, Etats-Unis) sur les Empires autoritaires (Allemagne, Empire austro-hongrois, Empire ottoman).

Dans cette perspective, il n’est pas absurde de rappeler le rôle important joué par les quelques généraux français qui ont contribué à la victoire de 1918 comme Foch, Lyautey, Maunoury et, n’ayons pas peur de le dire, Pétain. Philippe Pétain, qui n’était pas considéré comme un grand général avant la Première Guerre mondiale, est devenu un héros national en résistant à l’offensive allemande sur Verdun en 1916. Certes, il a fait fusiller quelques mutins pour mettre un terme à la vague de mutineries de 1917, mais il a aussi amélioré les conditions de vie des Poilus sur le front. Contrairement à certains généraux qui, tels Nivelle, étaient détestés en raison de leur incompétence, Pétain était admiré des soldats français de la Première Guerre mondiale et jouissait, en outre, d’une immense popularité dans la société civile à la fin du conflit. Dire cela, ce n’est pas faire œuvre militante, ce n’est pas chercher à réhabiliter Pétain, ce n’est pas faire du Zemmour ni du Le Pen. C’est simplement rappeler des faits historiques.

Quand Emmanuel Macron choisit de citer le nom de Pétain parmi les généraux français qui ont permis la victoire de 1918, il a raison d’un point de vue historique. Mais d’un point de vue moral, la déclaration du président est dérangeante, car Pétain, c’est aussi Vichy, la « révolution nationale », le Statut des juifs et la collaboration avec l’Allemagne nazie. Pétain, le héros de Verdun, fut frappé d’indignité à la Libération, privé de tous ses titres et condamné à la peine capitale pour intelligence avec l’ennemi (peine ensuite commuée en prison à perpétuité). Pétain nourrit encore aujourd’hui un sentiment de honte nationale, il incarne les heures les plus sombres de l’histoire contemporaine de la France. C’est pourquoi la mémoire officielle a toujours banni Pétain de toutes les cérémonies et de tous les hommages. Et quand François Mitterrand se rendait à l’Île d’Yeu pour se recueillir sur la tombe de Pétain, il le faisait à titre personnel, dans la plus grande discrétion.

La mémoire n’est pas l’histoire. L’histoire est la connaissance des faits passés, dans toute leur complexité ; la mémoire est le souvenir, nécessairement subjectif et sélectif, qu’une société entretient de son propre passé, en fonction des exigences morales et des attentes politiques du présent. L’allusion à Pétain dans le discours de Macron était historiquement justifiée, mais c’était une faute morale au regard de tout ce que représente le fondateur du régime de Vichy. Le plus regrettable, dans la polémique provoquée par les mots du président de la République, c’est qu’elle vient troubler l’atmosphère consensuelle et apaisée qui règne autour des commémorations du centenaire de la Grande Guerre.

Faurisson: la mort d’un faussaire

R. Faurisson.

Figure emblématique du négationnisme, Robert Faurisson est décédé à l’âge de 89 ans. Il s’était fait connaître en développant la thèse de « l’impossibilité technique » du gazage des juifs. Pendant des années, Faurisson a en effet cherché à « démontrer » que les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau n’avaient pas servi à l’extermination des juifs : selon lui, elles n’auraient servi qu’à éliminer les poux…

Faurisson était un faussaire. Il n’était ni historien, ni chimiste, ni ingénieur. Ses publications n’ont aucun caractère scientifique. Son expertise en matière de gazage est nulle. Le travail qu’il a mené sur les chambres à gaz n’est pas un travail d’historien, car Faurisson n’a jamais cherché à établir les faits de façon objective : il étudiait les sources pour elles-mêmes, sans les recontextualiser ni les confronter les unes aux autres, et en proposait une interprétation fantaisiste dans le seul but de nier le gazage des juifs. Il est important de rappeler que le négationnisme n’est pas une « école historique » : les négationnistes se situent en dehors du débat historique précisément parce qu’ils se soustraient à toutes les règles qui encadrent le travail des historiens. C’est pourquoi les vrais historiens ont toujours refusé de débattre avec Faurisson : accepter de discuter d’égal à égal avec les négationnistes, c’est leur reconnaître une expertise qu’ils n’ont pas. C’est leur offrir une tribune qu’ils ne méritent pas.

Je ne me lancerai pas ici dans une déconstruction des arguments fallacieux de Faurisson : d’autres l’ont déjà fait avec brio, notamment l’historien Pierre Vidal-Naquet qui a consacré au problème négationniste plusieurs publications remarquables dans les années 80. Les procédés utilisés pour éliminer les juifs dans les camps de la mort ont été décrits avec précision par d’anciens Sonderkommandos rescapés de l’Holocauste, et tous leurs témoignages concordent parfaitement. Les archives allemandes comportent de nombreux documents évoquant explicitement les chambres à gaz et leur fonction. Aucun responsable nazi n’a jamais cherché à nier le gazage des juifs lors de son procès. Quiconque s’immerge un tant soit peu dans l’effroyable histoire de la Shoah comprendra que les arguments d’un Faurisson ne pèsent pas lourd face à la montagne de témoignages et de preuves matérielles dont disposent les historiens et qui font du génocide juif la tragédie la mieux documentée de toute l’histoire de l’humanité.

Et pourtant, malgré l’absurdité des thèses négationnistes, malgré la documentation historique monumentale dont nous disposons aujourd’hui sur la Shoah, et malgré la loi Gayssot de 1990 qui interdit toute contestation d’un crime contre l’humanité, le négationnisme n’a pas disparu. Pire : il connaît un certain retour en grâce depuis quelques années. Que l’on pense par exemple à l’humoriste Dieudonné qui, lors d’un spectacle, a fait monter Robert Faurisson sur scène pour lui remettre le « prix de l’infréquentabilité », numéro grotesque et sournois dont l’objectif était clairement de réhabiliter Faurisson, sous couvert de défendre la liberté d’expression. Que l’on songe aussi au polémiste antisémite Alain Soral qui, à plusieurs reprises, a pris la défense d’un Faurisson « injustement persécuté ». Le même Soral, d’ailleurs, n’hésite pas à promouvoir les thèses négationnistes dans ses écrits et dans ses vidéos lorsqu’il qualifie de « prodige » le gazage des juifs ou lorsqu’il compare l’Holocauste à une nouvelle « religion » dans laquelle « la chambre à gaz prend désormais la place du corps introuvable du Christ ressuscité ». Faurisson est mort mais la bêtise négationniste lui survivra.

Simone Veil au Panthéon

Simone Veil.

Dimanche 1er juillet, Simone Veil est entrée au Panthéon un an après son décès. Pour beaucoup, Simone Veil fut avant tout la « ministre de l’IVG ». En novembre 1974, alors Ministre de la Santé, elle prononça un discours historique à l’Assemblée Nationale pour défendre la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse. Cette loi, on le sait, a suscité des passions d’une rare violence : Simone Veil fut insultée, humiliée, menacée. Mais elle mena ce combat jusqu’au bout, sans fléchir. La loi Veil constitua une avancée majeure à une époque où l’avortement était encore considéré comme un crime en France et où, chaque année, des milliers de femmes se faisaient avorter clandestinement, au péril de leur vie.

Le destin de cette femme exceptionnelle fut aussi marqué par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Simone Veil fut déportée à Auschwitz-Birkenau en 1944, à l’âge de 16 ans. Elle devint d’ailleurs une figure incontournable de la mémoire du génocide juif : de 2000 à 2007, elle présida la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, institution dont elle demeura d’ailleurs présidente d’honneur après 2007. 

Femme de lettres et académicienne, Simone Veil fut également une femme du centre et une Européenne convaincue : en 1979, elle mena la liste UDF aux élections européennes et devint la présidente du premier Parlement européen élu au suffrage universel. Durant toute sa carrière, elle défendit la construction européenne et combattit l’extrême droite, en dénonçant notamment les alliances locales entre la droite et le FN dans les années 80 et 90. Refusant toute vision sectaire de la politique, elle n’hésita pas à dépasser les clivages traditionnels et à défendre des positions qui heurtaient les majorités auxquelles elle appartenait. En 2012, bien que retirée de la vie politique, Simone Veil participa au congrès fondateur de l’UDI aux côtés de Jean-Louis Borloo, réaffirmant ainsi explicitement sa fibre centriste. 

Simone Veil fut incontestablement l’une des grandes consciences françaises du XXe siècle. Tous ses combats gardent une étonnante actualité : le droit à l’avortement est encore menacé dans certains pays de l’Union européenne ; la mémoire de la Shoah reste un enjeu permanent face à la montée de la haine et de l’intolérance, et face à la résurgence de l’antisémitisme et du négationnisme. L’Europe, enfin, est un combat d’actualité à l’heure où le Brexit, la crise des migrants et la montée des populismes déstabilisent gravement le projet européen tout en questionnant sa légitimité.

Le Centriloque se réjouit de l’entrée de Simone Veil au Panthéon et s’associe à l’hommage émouvant qui lui a été rendu.

Les 35 heures, une passion française

Martine Aubry.

Les 35 heures font partie des réformes emblématiques des années Jospin. Les lois Aubry de 1998 et 2000 ont fixé la durée légale du travail à 35 heures par semaine pour les salariés, au lieu de 39 heures précédemment. Les modalités pratiques de l’application des 35 heures ont été négociées au niveau de la branche ou de l’entreprise : certaines entreprises ont ainsi opté pour la semaine effective de 35 heures, mais d’autres ont maintenu la semaine de 39 heures en proposant aux salariés la récupération des heures supplémentaires. La gauche considère aujourd’hui les 35 heures comme un acquis social inattaquable et refuse d’en dresser un bilan objectif. La droite, au contraire, considère les lois Aubry comme une erreur historique : elle accuse les 35 heures d’avoir plombé la compétitivité des entreprises et d’avoir encouragé la paresse. Les 35 heures sont donc une véritable passion française, l’un des derniers grands marqueurs de l’affrontement droite-gauche dans notre pays.

Le premier objectif des 35 heures était de lutter contre le chômage. Or, le postulat malthusien selon lequel il serait possible de réduire le chômage en « partageant » le travail comme on partagerait un cadeau est contesté par l’immense majorité des économistes contemporains : à ce jour, aucune étude économique sérieuse n’a jamais pu démontrer que la réduction du temps de travail pouvait créer mécaniquement des emplois. Comme l’expliquent les économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg, les différentes études consacrées à l’impact des 35 heures sur l’emploi sont assez peu fiables car les chiffres avancés ont été calculés sur la base d’extrapolations hasardeuses, et non à partir de véritables approches expérimentales : certaines études parlent en effet de 350.000 créations d’emploi directement imputables aux 35 heures entre 1998 et 2002, un chiffre considéré comme fantaisiste par bon nombre d’économistes. En réalité, l’impact des 35 heures sur l’emploi est très difficile à mesurer car le passage aux 35 heures s’est accompagné d’importants allègements de charges pour les entreprises : les créations d’emplois sont-elles imputables aux 35 heures elles-mêmes ou aux baisses de charges ? De plus, même si les 35 heures ont pu favoriser des créations d’emplois dans certaines entreprises, elles ont aussi entraîné des destructions d’emplois car le renchérissement du coût du travail a poussé de nombreuses entreprises à réduire leur masse salariale.

Les 35 heures avaient également pour objectif d’augmenter le temps libre des salariés. De fait, les lois Aubry ont eu des retombées positives incontestables sur la vie des salariés puisqu’elles ont accru le temps consacré aux loisirs et à la vie familiale. Mais cette augmentation du temps libre s’est souvent faite au détriment du pouvoir d’achat car le passage aux 35 heures a accentué le phénomène de modération salariale, c’est-à-dire la stagnation des salaires réels. Comme l’a expliqué l’économiste Thomas Piketty, les 35 heures étaient une réforme « à contretemps » car la réduction généralisée du temps de travail ne peut être efficace que dans un contexte de forte croissance économique et de hausse du pouvoir d’achat. Au contraire, dans un contexte de crise marqué par une stagnation du pouvoir d’achat, les ménages ont tendance à privilégier l’augmentation des revenus plutôt que celle du temps libre. Cela explique pourquoi la semaine de 40 heures, votée en 1936, ne s’est généralisée que dans les années 1960. Cela explique aussi pourquoi les 35 heures ont été rapidement assouplies. La loi Fillon de 2002 a augmenté le nombre d’heures supplémentaires autorisées à l’année ; en 2007, Nicolas Sarkozy s’est fait élire président avec sa fameuse formule « travailler plus pour gagner plus », illustrée par la défiscalisation des heures supplémentaires. Depuis 2013, la loi de sécurisation de l’emploi permet aux entreprises en difficulté de revenir aux 39 heures si elles s’engagent à ne pas licencier. La « loi Travail » adoptée en 2016 permet aux entreprises d’augmenter le temps de travail des salariés par le biais d’accords d’entreprise négociés avec les syndicats. Quant aux ordonnances de 2017, elles conservent les 35 heures comme durée légale du travail mais confirment la possibilité de modifier la durée du travail par un accord d’entreprise.

Beaucoup de salariés français n’ont jamais connu la semaine effective de 35 heures : le temps de travail hebdomadaire moyen des salariés à temps plein est aujourd’hui de 39,2 heures. Aucun gouvernement n’a supprimé les 35 heures mais, dans la pratique, elles ont été largement détricotées ! Pour la plupart des salariés, les 35 heures représentent simplement le seuil d’activation des heures supplémentaires. En outre, il est clair que le passage aux 35 heures a entraîné une dégradation des conditions de travail pour de nombreux fonctionnaires et de nombreux salariés, qui ont dû effectuer en 35 heures ce qu’ils effectuaient en 39 heures auparavant. Le cas de la fonction publique hospitalière est particulièrement parlant car les restrictions budgétaires ont empêché de créer des postes pour compenser la réduction du temps de travail. Les conséquences, nous les connaissons : des services débordés, et des personnels au bord de la crise de nerfs qui accumulent des jours de récupération sans pouvoir en bénéficier ou qui multiplient les heures supplémentaires non payées.

Les 35 heures étaient sans doute une erreur en termes de calendrier comme en termes de méthode : elles ont été adoptées dans un contexte économique trop terne et mises en œuvre de façon trop uniforme. Mais la philosophie qui sous-tend cette réforme est légitime. Avec les 35 heures, le gouvernement Jospin a opté pour un modèle de société qui réaffirmait le primat de l’épanouissement individuel sur la quête effrénée de profit et de compétitivité : ce choix de société peut sembler économiquement contestable, mais il n’est pas moralement condamnable. Alors, que faire des 35 heures ? Les préserver ? Les abroger ? Les assouplir davantage ? A droite, beaucoup veulent en finir une bonne fois pour toutes avec les 35 heures, soit en rétablissant les 39 heures, soit en supprimant toute référence à une durée légale du travail et en laissant aux entreprises la possibilité de négocier librement la durée hebdomadaire du travail de leurs salariés. Au lieu de faire de grands discours moralisateurs sur la « valeur travail » et de dénoncer avec emphase « l’erreur historique » des 35 heures, la droite ferait bien d’aborder cette question avec plus de pragmatisme. Pour cela, il faut d’abord prendre en considération un élément essentiel du débat : les 35 heures sont entrées dans les mœurs, elles sont devenues la norme. Des millions de travailleurs français ont intégré la semaine de 35 heures dans la gestion de leur temps. Par conséquent, toute augmentation de la durée hebdomadaire du travail serait vécue par les salariés comme une régression sociale et comme une mesure contraire au sens même de l’histoire. Les contreparties proposées aux salariés doivent donc être suffisamment fortes pour que la sortie des 35 heures devienne socialement acceptable. On peut imaginer par exemple un système qui garantirait au salarié une majoration du salaire horaire dès la trente-sixième heure de travail sans charge supplémentaire pour l’employeur.

Le débat sur la durée du travail doit aussi prendre en considération un autre élément essentiel, à savoir l’augmentation de la productivité grâce au progrès technique. De nombreuses tâches autrefois effectuées par l’homme sont aujourd’hui automatisées, et il est clair que ce processus va s’accélérer. Dans les décennies à avenir, des centaines de métiers vont disparaître ; certaines fonctions décisionnelles pourront même être assurées par des algorithmes extrêmement complexes. D’après l’économiste Jeremy Rifkin, les innovations technologiques de demain vont entraîner une raréfaction du travail. Même si de nouveaux viviers d’emplois sont en train d’émerger avec la révolution numérique et la transition énergétique, nul ne sait, à l’heure actuelle, si ces nouveaux emplois seront en mesure de compenser les destructions massives d’emplois provoquées par l’automatisation croissante de la production, car les emplois créés seront moins nombreux et plus qualifiés que les emplois menacés de disparition. Dans ces conditions, une réduction du temps de travail pourrait tôt ou tard s’imposer à l’ensemble des sociétés postindustrielles. A l’étranger, l’idée d’une réduction généralisée du temps de travail a déjà reçu des soutiens nombreux et parfois inattendus : ainsi, Larry Page, le patron de Google, a déclaré en 2014 que la réduction du temps de travail finirait par devenir inévitable compte tenu du progrès technique. Mais une telle mesure n’est envisageable qu’à l’échelle mondiale : dans un contexte de mondialisation et de concurrence exacerbée entre les territoires, il serait en effet suicidaire pour un pays de réduire unilatéralement la durée du travail si les autres pays n’en font pas autant.

Il existe cependant une alternative à la réduction généralisée du temps de travail. Une alternative que certains jugent utopique, mais qui est très concrète et simple à mettre en application. Peu à peu, l’idée d’un « revenu universel » fait son chemin. Il s’agit d’un revenu de base alloué à tous les actifs de façon inconditionnelle : chaque personne aurait alors la possibilité d’exercer un travail à temps complet ou partiel pour compléter ce revenu minimum. Le principe du « revenu universel » est révolutionnaire car il dissocie revenu et travail : dès lors, le revenu n’est plus envisagé comme la contrepartie d’un travail mais comme un droit universel. Cette mesure trouve des partisans aussi bien à gauche qu’à droite : la gauche y voit un puissant facteur d’émancipation sociale ; les libéraux y voient plutôt un moyen de flexibiliser le marché du travail et de simplifier le système des aides sociales, puisque le revenu universel est censé remplacer tous les minimas sociaux existants. Comment assurer le financement de cette mesure ? Le coût d’une telle prestation sera colossal pour la collectivité, mais sera en partie couvert par les économies budgétaires substantielles réalisées grâce à la simplification et à la rationalisation du système social. On peut aussi penser que le revenu universel, en augmentant le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes, permettra une relance de la consommation, donc une hausse des recettes fiscales. Le gouvernement centriste finlandais de Juha Sipilä expérimente par exemple un revenu de base de 560 euros par mois versé aux demandeurs d’emploi et remplaçant toutes les allocations existantes. Confrontée à une augmentation continue du chômage et de la dette publique depuis 2012, la Finlande espère ainsi fluidifier le marché du travail tout en réduisant les dépenses de l’Etat ; si l’expérimentation s’avère concluante, le revenu universel de base pourrait être étendu à l’ensemble de la population active finlandaise.

L’instauration d’un revenu universel de base en France rendrait caduques toutes les controverses actuelles sur la durée du travail. Le débat sur l’abrogation des 35 heures est un débat franco-français qui relève d’une vision plutôt court-termiste des problèmes socio-économiques : ce genre de débats peut sembler dérisoire face aux grandes questions que les mutations du travail vont soulever dans les décennies à venir.

Michel Onfray: de l’athéisme philosophique à l’antichristianisme de bazar

Michel Onfray.

Le philosophe Michel Onfray revendique depuis longtemps un athéisme militant qu’il a même érigé en doctrine philosophique dans son Traité d’athéologie paru en 2005. Mais l’athéisme de Michel Onfray n’est pas une simple négation de l’existence de Dieu : il revêt la forme d’une critique virulente et radicale des religions monothéistes. Entendons-nous bien : la liberté de critiquer les religions est évidemment une liberté précieuse qu’il faut défendre avec vigueur face au fanatisme et à l’obscurantisme. Mais il vaut mieux le faire avec de bons arguments, surtout lorsqu’on est un intellectuel influent et médiatique. Or, l’acharnement avec lequel Michel Onfray s’en prend aux religions monothéistes n’est pas très philosophique. Dans son Traité d’athéologie, Onfray avait déjà dressé un portrait caricatural du christianisme, du judaïsme et de l’islam en se fondant sur des amalgames et des contre-sens historiques plus ou moins grossiers. Le philosophe a récidivé en 2017 avec son livre Décadence, une volumineuse diatribe de 600 pages contre les religions monothéistes, plus particulièrement contre le christianisme : manipulant des textes anciens qu’il ne maîtrise pas, déformant la pensée d’auteurs chrétiens qu’il connaît mal, Michel Onfray falsifie la réalité historique pour tenter de justifier sa haine de la religion chrétienne.

Michel Onfray conteste par exemple l’historicité de Jésus : d’après le philosophe, Jésus de Nazareth ne serait qu’un prophète imaginaire et non un personnage ayant réellement vécu. Cette vieille théorie, parfois qualifiée de « mythiste », est apparue à la fin du XVIIIe siècle et a connu un certain succès en Europe jusqu’aux années 1930. Elle se fonde sur une critique radicale des textes anciens : les « mythistes » considèrent en effet qu’aucune des sources écrites mentionnant Jésus de Nazareth n’est fiable. Michel Onfray cite quelques auteurs appartenant à ce courant de pensée, tels que l’historien français Prosper Alfaric qui publia dans l’entre-deux-guerres plusieurs articles sur le problème de l’existence de Jésus. Mais les références bibliographiques de Michel Onfray sont périmées : depuis les années 1930, la recherche sur le christianisme ancien a beaucoup progressé. La théorie « mythiste » que défend Michel Onfray ne reflète pas du tout l’état des connaissances actuelles ! Quoi qu’en dise Michel Onfray, le débat sur l’historicité de Jésus est tranché depuis longtemps par le monde universitaire : tous les historiens spécialistes du christianisme ancien, quelles que soient leurs croyances religieuses, s’accordent aujourd’hui sur le fait qu’un prédicateur nommé Jésus a vécu en Palestine au début du Ier siècle et qu’il est mort crucifié à Jérusalem.

En fait, Jésus est l’un des personnages les mieux documentés de toute l’Antiquité : peu d’hommes ont laissé autant de traces que lui dans les textes anciens, et cela semble d’autant plus exceptionnel que Jésus lui-même n’a rien écrit. Il existe de nombreux personnages de l’Antiquité qui sont beaucoup moins bien documentés que Jésus et dont personne, pourtant, ne songerait à nier l’existence : a-t-on déjà essayé de prouver que Socrate ou Spartacus n’avaient pas existé ? Non, car il n’y a aucune raison sérieuse de nier leur existence. De même, il n’y a aucune raison sérieuse de mettre en doute l’existence de Jésus, à moins de basculer dans une forme de négationnisme aveugle. Evidemment, cela ne veut pas dire que tous les faits rapportés dans les évangiles sont vrais sur le plan historique ! Les évangiles doivent être analysés de façon scientifique, comme n’importe quel autre texte de l’Antiquité : le travail de l’historien consiste justement à étudier et à confronter les sources afin de « faire le tri » entre les informations qui sont historiquement fiables et celles qui ne le sont pas. C’est pour cela que les historiens spécialistes du christianisme ancien distinguent le « Jésus historique » du « Jésus de la tradition ». Le « Jésus de la tradition » est une construction, un mythe forgé par la foi et la tradition chrétienne : certains épisodes de sa vie, certaines de ses paroles et certains traits de sa personnalité ne peuvent pas être attestés historiquement. Le « Jésus historique », en revanche, est un personnage bien réel dont l’existence est attestée par un grand nombre de sources, principalement chrétiennes mais également juives et païennes. La plupart des textes anciens qui nous renseignent sur le « Jésus historique » ont d’ailleurs pu être authentifiés et datés par les historiens avec une marge d’incertitude relativement faible.

Si Michel Onfray se contentait de rouvrir un vieux débat folklorique sur l’historicité de Jésus, il n’y aurait pas de quoi s’émouvoir outre mesure. Mais l’auteur de Décadence va beaucoup plus loin. Aveuglé par sa haine du christianisme, le philosophe multiplie les erreurs d’interprétation sur les textes du Nouveau Testament et les écrits des Pères de l’Eglise : Michel Onfray cherche en effet à démontrer que la religion chrétienne aurait, dès l’origine, véhiculé un message intolérant, misogyne et antisémite prônant la violence et annonçant déjà tous les crimes commis au nom de l’Eglise pendant 2000 ans ! Les allégations de Michel Onfray sur l’antisémitisme supposé des premiers chrétiens sont particulièrement révélatrices de la façon dont le philosophe malmène les textes anciens pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. Onfray pense que l’antisémitisme trouve ses origines dans la littérature chrétienne des premiers siècles, en particulier chez les Pères de l’Eglise, c’est-à-dire les auteurs chrétiens dont les écrits ont contribué à forger la doctrine de l’Eglise. Mais cette théorie pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, Michel Onfray semble confondre l’antisémitisme (qui désigne la haine des juifs en tant que peuple ou en tant que « race ») avec l’antijudaïsme (qui est une hostilité envers la religion juive). Si l’on trouve effectivement dans le christianisme ancien les traces d’un antijudaïsme plus ou moins marqué, parler d’antisémitisme chez les premiers chrétiens est en revanche anachronique. En outre, Michel Onfray oublie que les premiers chrétiens se considéraient eux-mêmes comme juifs et que la séparation entre judaïsme et christianisme s’est opérée de façon progressive entre la fin du Ier et la fin du IIe siècle, période pendant laquelle s’est développé un débat fécond entre les pharisiens et les chrétiens.

Pour étayer sa théorie sur les origines chrétiennes de l’antisémitisme, Michel Onfray s’appuie sur des citations tronquées et mal interprétées qui, une fois sorties de leur contexte, peuvent donner au lecteur non averti l’impression qu’il existe un antisémitisme virulent chez les Pères de l’Eglise là où, en réalité, il faut simplement voir les traces d’une polémique entre intellectuels juifs et chrétiens. Des auteurs comme Tertullien, Origène et Augustin ne sont pas antisémites, mais leurs œuvres comportent effectivement des critiques du judaïsme portant sur divers aspects doctrinaux et rituels. Le seul auteur chrétien de l’Antiquité chez qui l’on trouve des charges violentes et haineuses contre les juifs est Jean Chrysostome, un évêque du IVe siècle que Michel Onfray ne manque pas de citer comme exemple. Mais les homélies antijuives de Jean Chrysostome doivent être replacées dans leur contexte ! Quand il les prononce, l’auteur officie en tant que prêtre dans la cité d’Antioche, où chrétiens et juifs entretiennent d’excellentes relations et où de nombreux chrétiens continuent de fréquenter la synagogue et de pratiquer certains rites juifs tels que la circoncision : on les appelle les chrétiens « judaïsants ». Les homélies de Jean Chrysostome s’adressent en fait aux chrétiens « judaïsants » d’Antioche, que l’auteur cherche à éloigner du judaïsme. Quoi qu’il en soit, la virulence des diatribes antijuives de Jean Chrysostome est une exception dans la littérature chrétienne des premiers siècles : réduire toute la pensée chrétienne antique aux vociférations antijuives de Jean Chrysostome relève d’une généralisation abusive et d’une simplification inexcusable. De plus, contrairement à ce qu’affirme Michel Onfray, les juifs de l’Empire romain n’ont pas été persécutés par les empereurs chrétiens : ces derniers ont simplement cherché à limiter l’influence du judaïsme dans la société romaine, tout comme ils ont cherché à limiter l’influence du paganisme. D’ailleurs, aux IVe et Ve siècles, près d’une dizaine de lois impériales garantissent la liberté de culte pour les juifs et protègent la vie des citoyens juifs de l’Empire romain, mais cela, Michel Onfray ne le mentionne jamais dans ses livres.

Il serait fastidieux d’énumérer toutes les élucubrations de Michel Onfray sur Jésus, Paul de Tarse, l’empereur Constantin et bien d’autres aspects du christianisme ancien. C’est pourquoi nous recommandons vivement la lecture d’un excellent ouvrage intitulé Michel Onfray au pays des mythes, dans lequel Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à l’université Paris IV Sorbonne, déconstruit méthodiquement toutes les contre-vérités assenées par Michel Onfray sur le christianisme. L’antichristianisme de Michel Onfray n’est qu’un antichristianisme de bazar qui se fonde, en grande partie, sur une méconnaissance des sources et des auteurs chrétiens de l’Antiquité. Faire de l’histoire, c’est appréhender la complexité du passé : Michel Onfray, lui, réécrit l’histoire en la simplifiant et en la caricaturant jusqu’à l’extrême. Mais la réalité historique est infiniment plus complexe et plus nuancée que les fantasmes de Michel Onfray. On ne s’improvise pas historien.

Simone Veil: disparition d’une centriste historique

Simone Veil est décédée ce 30 juin 2017, à l’âge de 89 ans. Pour beaucoup, elle fut avant tout la « ministre de l’IVG ». En novembre 1974, alors Ministre de la Santé du président Giscard d’Estaing, elle prononça un discours historique à l’Assemblée Nationale pour défendre la loi autorisant l’IVG, loi qu’elle avait elle-même préparée et qui portera son nom. Cette loi, on le sait, a suscité des passions d’une rare violence : Simone Veil fut insultée, humiliée, menacée. La loi Veil marqua une avancée majeure à une époque où l’avortement était encore considéré comme un crime en France et où, chaque année, des milliers de femmes se faisaient avorter clandestinement, parfois au péril de leur vie. Mais Simone Veil n’a pas seulement été la « ministre de l’IVG ». Son histoire personnelle fut marquée par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, puisqu’elle fut déportée à Auschwitz-Birkenau en 1944, à l’âge de 16 ans. Elle devint d’ailleurs une figure incontournable de la mémoire du génocide juif. De 2000 à 2007, elle présida la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, une institution dont elle resta présidente d’honneur après 2007. Simone Veil fut également une femme du centre et une Européenne convaincue : en 1979, elle mena la liste UDF aux élections européennes et devint la présidente du premier Parlement européen élu au suffrage universel. Durant toute sa carrière, elle défendit la construction européenne et combattit l’extrême droite, en dénonçant notamment les alliances locales entre la droite et le Front National dans les années 80 et 90. Refusant toute vision sectaire de la politique, elle n’hésita pas à dépasser les clivages traditionnels et à défendre des positions qui heurtaient les majorités auxquelles elle appartenait. En 2012, bien que retirée de la vie politique, Simone Veil participa au congrès fondateur de l’UDI aux côtés de Jean-Louis Borloo, réaffirmant ainsi explicitement sa fibre centriste. 

Avec le décès de Simone Veil, c’est l’une des grandes consciences françaises du XXe siècle qui disparaît. Le Centriloque veut rendre hommage à cette femme d’exception.

Simone Veil dans son habit d’académicienne.

La présidentielle est-elle une machine à broyer le centre?

La présidentielle est indéniablement la reine des élections sous la Cinquième République, mais les centristes ont longtemps nourri à son égard une certaine méfiance. De Gaulle définissait l’élection présidentielle comme la « rencontre d’un homme et d’un peuple ». Or, les centristes sont très attachés aux corps intermédiaires et au parlementarisme. Quand De Gaulle a instauré l’élection du président au suffrage universel direct en 1962, bon nombre de centristes ont accueilli avec inquiétude cette révision constitutionnelle dont la conséquence prévisible serait une personnalisation accrue du pouvoir.

Pourtant, la présidentielle au suffrage universel direct n’a pas toujours été défavorable aux candidats centristes. En 1965, le démocrate-chrétien Jean Lecanuet rassembla 15% des suffrages au premier tour, un score plus qu’honorable pour cet « outsider » qui osa défier De Gaulle. En 1969, le sénateur centriste Alain Poher mit en ballotage le candidat gaulliste Georges Pompidou. Valéry Giscard d’Estaing remporta la présidentielle de 1974 malgré le soutien très timoré que lui apportèrent les gaullistes au second tour. Même si Giscard ne s’est jamais réclamé du centre, il considérait que la France devait être « gouvernée au centre ». Son programme réformiste, libéral et européen était largement en phase avec les idées centristes, et les partis centristes de l’époque se sont ralliés à lui spontanément dès le premier tour.

Mais depuis la défaite de Valéry Giscard d’Estaing en 1981, aucun candidat centriste n’a réussi à se qualifier pour le second tour d’une présidentielle : Raymond Barre a été battu au premier tour en 1988, tout comme François Bayrou en 2002, en 2007 et en 2012. Sans parler de la présidentielle de 1995, à laquelle aucun candidat centriste n’a concouru. Il faut dire que la présidentielle n’avantage guère les centristes car elle contribue dans une large mesure à la bipolarisation de la vie politique française : le deuxième tour oppose généralement un candidat de gauche à un candidat de droite, ce qui oblige les centristes à choisir leur camp. Par ailleurs, la montée en puissance du Front National entraîne un réflexe de « vote utile » au premier tour, ce qui pénalise les candidats issus des petites formations politiques.

Il y eut pourtant un « moment Bayrou » à l’élection présidentielle de 2007. Le candidat centriste réalisa une percée inattendue au premier tour : avec 18% des suffrages exprimés, Bayrou arriva en troisième position et fit trembler de peur les deux favoris, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Mais Bayrou ne donna aucune consigne de vote à ses électeurs pour le second tour : une partie d’entre eux vota Royal, une autre partie vota Sarkozy, et le reste vota blanc. Isolé politiquement, Bayrou ne tira donc aucun bénéfice de son score exceptionnel du premier tour. Persuadé qu’il devait conquérir l’Elysée pour réorganiser le champ politique autour d’un centre puissant et rénové, Bayrou se présenta de nouveau à la présidentielle en 2012 mais n’atteignit même pas la barre des 10% au premier tour. Pire : son soutien à François Hollande au second tour provoqua l’exaspération de nombreux centristes et aggrava son isolement.

Hélas, la présidentielle de 2017 plonge déjà les centristes dans un embarras considérable. A l’UDI, c’est la cacophonie : certains veulent une candidature autonome du centre à la présidentielle et refusent que l’UDI participe à la primaire de la droite ; certains souhaitent que l’UDI soit représentée par un candidat unique à la primaire ; d’autres, comme Hervé Morin, refusent le principe d’une candidature unique et veulent que chacune des composantes de l’UDI puisse présenter un candidat lors de la primaire. L’eurodéputé Jean Arthuis a annoncé en février 2016 que son micro-parti, l’Alliance Centriste, présenterait un candidat lors de la primaire. A l’issue d’un congrès de l’UDI à Versailles en mars 2016, les adhérents ont voté à 67% contre une participation à la primaire de la droite, mais le président de l’UDI Jean-Christophe Lagarde a déclaré qu’un nouveau vote aurait lieu dans l’hypothèse où un accord serait conclu avec Les Républicains…

Du côté du MoDem, ce n’est guère mieux. François Bayrou ne veut pas participer à la primaire de la droite mais il n’est pas sûr d’être candidat en 2017 : il a déclaré qu’il soutiendrait Alain Juppé dès le premier tour si le maire de Bordeaux était désigné comme candidat ; en revanche, si c’est Nicolas Sarkozy qui remporte la primaire à droite, Bayrou ne le soutiendra pas et pourrait être lui-même candidat. De façon totalement inattendue, le député des Pyrénées-Atlantiques Jean Lassalle a déclaré en mars 2016 qu’il serait candidat à la prochaine présidentielle : le dernier député « bayrouiste » s’est mis en congé du MoDem et a pris ses distances avec François Bayrou, dont il désapprouve les « calculs politiques » pour 2017. Ce député atypique au fort accent pyrénéen est surtout connu pour la grève de la faim qu’il avait entreprise en 2006 afin d’empêcher la délocalisation d’une usine implantée sur sa commune, et pour la grande marche qu’il avait effectuée en 2013 à travers tout le pays. Jean Lassalle ne croit pas en Juppé, qu’il qualifie de « mort-vivant de la politique ». Lorsque les journalistes l’interrogent sur sa « rupture » avec Bayrou, Lassalle dédramatise et déclare avec humour : « Rien n’empêchera François Bayrou de me rejoindre au mois de décembre quand il en aura fini avec Alain Juppé ».

Bref, à l’approche de la prochaine présidentielle, le centre apparaît comme profondément fracturé. A aucun moment les leaders centristes n’ont envisagé d’organiser une « primaire du centre », à laquelle auraient pu concourir Bayrou, Lagarde ou Morin. Tout se passe comme si les leaders centristes n’y croyaient plus. Tout se passe comme s’ils s’étaient résignés à n’être que des spectateurs de la présidentielle, attendant patiemment que la droite leur tende la main. Les centristes ne se pensent plus vraiment comme une force politique autonome. Dans leur tête, ils ont déjà perdu la bataille. Cela est regrettable.

Jean Lassalle et François Bayrou.