La présidentielle est-elle une machine à broyer le centre?

La présidentielle est indéniablement la reine des élections sous la Cinquième République, mais les centristes ont longtemps nourri à son égard une certaine méfiance. De Gaulle définissait l’élection présidentielle comme la « rencontre d’un homme et d’un peuple ». Or, les centristes sont très attachés aux corps intermédiaires et au parlementarisme. Quand De Gaulle a instauré l’élection du président au suffrage universel direct en 1962, bon nombre de centristes ont accueilli avec inquiétude cette révision constitutionnelle dont la conséquence prévisible serait une personnalisation accrue du pouvoir.

Pourtant, la présidentielle au suffrage universel direct n’a pas toujours été défavorable aux candidats centristes. En 1965, le démocrate-chrétien Jean Lecanuet rassembla 15% des suffrages au premier tour, un score plus qu’honorable pour cet « outsider » qui osa défier De Gaulle. En 1969, le sénateur centriste Alain Poher mit en ballotage le candidat gaulliste Georges Pompidou. Valéry Giscard d’Estaing remporta la présidentielle de 1974 malgré le soutien très timoré que lui apportèrent les gaullistes au second tour. Même si Giscard ne s’est jamais réclamé du centre, il considérait que la France devait être « gouvernée au centre ». Son programme réformiste, libéral et européen était largement en phase avec les idées centristes, et les partis centristes de l’époque se sont ralliés à lui spontanément dès le premier tour.

Mais depuis la défaite de Valéry Giscard d’Estaing en 1981, aucun candidat centriste n’a réussi à se qualifier pour le second tour d’une présidentielle : Raymond Barre a été battu au premier tour en 1988, tout comme François Bayrou en 2002, en 2007 et en 2012. Sans parler de la présidentielle de 1995, à laquelle aucun candidat centriste n’a concouru. Il faut dire que la présidentielle n’avantage guère les centristes car elle contribue dans une large mesure à la bipolarisation de la vie politique française : le deuxième tour oppose généralement un candidat de gauche à un candidat de droite, ce qui oblige les centristes à choisir leur camp. Par ailleurs, la montée en puissance du Front National entraîne un réflexe de « vote utile » au premier tour, ce qui pénalise les candidats issus des petites formations politiques.

Il y eut pourtant un « moment Bayrou » à l’élection présidentielle de 2007. Le candidat centriste réalisa une percée inattendue au premier tour : avec 18% des suffrages exprimés, Bayrou arriva en troisième position et fit trembler de peur les deux favoris, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Mais Bayrou ne donna aucune consigne de vote à ses électeurs pour le second tour : une partie d’entre eux vota Royal, une autre partie vota Sarkozy, et le reste vota blanc. Isolé politiquement, Bayrou ne tira donc aucun bénéfice de son score exceptionnel du premier tour. Persuadé qu’il devait conquérir l’Elysée pour réorganiser le champ politique autour d’un centre puissant et rénové, Bayrou se présenta de nouveau à la présidentielle en 2012 mais n’atteignit même pas la barre des 10% au premier tour. Pire : son soutien à François Hollande au second tour provoqua l’exaspération de nombreux centristes et aggrava son isolement.

Hélas, la présidentielle de 2017 plonge déjà les centristes dans un embarras considérable. A l’UDI, c’est la cacophonie : certains veulent une candidature autonome du centre à la présidentielle et refusent que l’UDI participe à la primaire de la droite ; certains souhaitent que l’UDI soit représentée par un candidat unique à la primaire ; d’autres, comme Hervé Morin, refusent le principe d’une candidature unique et veulent que chacune des composantes de l’UDI puisse présenter un candidat lors de la primaire. L’eurodéputé Jean Arthuis a annoncé en février 2016 que son micro-parti, l’Alliance Centriste, présenterait un candidat lors de la primaire. A l’issue d’un congrès de l’UDI à Versailles en mars 2016, les adhérents ont voté à 67% contre une participation à la primaire de la droite, mais le président de l’UDI Jean-Christophe Lagarde a déclaré qu’un nouveau vote aurait lieu dans l’hypothèse où un accord serait conclu avec Les Républicains…

Du côté du MoDem, ce n’est guère mieux. François Bayrou ne veut pas participer à la primaire de la droite mais il n’est pas sûr d’être candidat en 2017 : il a déclaré qu’il soutiendrait Alain Juppé dès le premier tour si le maire de Bordeaux était désigné comme candidat ; en revanche, si c’est Nicolas Sarkozy qui remporte la primaire à droite, Bayrou ne le soutiendra pas et pourrait être lui-même candidat. De façon totalement inattendue, le député des Pyrénées-Atlantiques Jean Lassalle a déclaré en mars 2016 qu’il serait candidat à la prochaine présidentielle : le dernier député « bayrouiste » s’est mis en congé du MoDem et a pris ses distances avec François Bayrou, dont il désapprouve les « calculs politiques » pour 2017. Ce député atypique au fort accent pyrénéen est surtout connu pour la grève de la faim qu’il avait entreprise en 2006 afin d’empêcher la délocalisation d’une usine implantée sur sa commune, et pour la grande marche qu’il avait effectuée en 2013 à travers tout le pays. Jean Lassalle ne croit pas en Juppé, qu’il qualifie de « mort-vivant de la politique ». Lorsque les journalistes l’interrogent sur sa « rupture » avec Bayrou, Lassalle dédramatise et déclare avec humour : « Rien n’empêchera François Bayrou de me rejoindre au mois de décembre quand il en aura fini avec Alain Juppé ».

Bref, à l’approche de la prochaine présidentielle, le centre apparaît comme profondément fracturé. A aucun moment les leaders centristes n’ont envisagé d’organiser une « primaire du centre », à laquelle auraient pu concourir Bayrou, Lagarde ou Morin. Tout se passe comme si les leaders centristes n’y croyaient plus. Tout se passe comme s’ils s’étaient résignés à n’être que des spectateurs de la présidentielle, attendant patiemment que la droite leur tende la main. Les centristes ne se pensent plus vraiment comme une force politique autonome. Dans leur tête, ils ont déjà perdu la bataille. Cela est regrettable.

Jean Lassalle et François Bayrou.

Portrait d’un centriste historique: Raymond Barre

Le 25 août 1976, Raymond Barre était nommé Premier Ministre suite à la démission inattendue de son prédécesseur Jacques Chirac. Le nouveau locataire de Matignon, peu connu du grand public, était un homme grave et discret, « un esprit carré dans un corps rond » comme il aimait se définir lui-même. Présenté par Giscard comme « l’un des meilleurs économistes français », Raymond Barre devenait alors le Premier Ministre d’une France en crise, déstabilisée par le premier choc pétrolier et minée par une inflation galopante et par la hausse du chômage.

En nommant à Matignon un technicien de l’économie plutôt qu’un professionnel de la politique, Valéry Giscard d’Estaing voulait faire de la lutte contre la crise une priorité absolue. Raymond Barre avait un cursus remarquable et semblait être l’homme de la situation : agrégé de sciences économiques, il avait été professeur d’économie à la Faculté de Caen, à Tunis et à Sciences Po avant d’obtenir en 1963 la chaire d’économie politique de la Faculté de Droit de Paris. Il avait aussi publié dans les années 50 un célèbre manuel d’économie qui s’était rapidement imposé comme une référence pour les étudiants. Européen convaincu, Raymond Barre avait été, de 1967 à 1973, vice-président de la Commission européenne : chargé des questions économiques et financières au sein de la Commission, il avait dès cette époque plaidé en faveur de l’union économique et monétaire.

A Matignon, Raymond Barre mena une lutte incessante contre l’inflation. Pour stabiliser le franc, il lança dès 1976 un plan de rigueur qui prévoyait notamment de freiner les hausses de salaire et d’augmenter l’impôt sur le revenu et les taxes sur le carburant et l’alcool. Après la victoire inespérée de la droite et du centre aux législatives de 1978, Raymond Barre fut reconduit dans ses fonctions de Premier Ministre et mit en œuvre une politique plus ambitieuse, d’inspiration libérale : le gouvernement favorisa la concurrence dans le secteur industriel, libéralisa les prix (notamment celui du pain, qui était fixé par l’Etat depuis la Révolution) et créa les premiers produits financiers d’épargne ouverts aux particuliers, les « Sicav Monory », dont l’objectif était de réorienter l’épargne des ménages vers le financement des entreprises. La politique de Raymond Barre permit de maîtriser l’inflation, de stabiliser le déficit de l’Etat, de freiner la hausse du chômage et de ramener temporairement la croissance. Hélas, en 1979, le second choc pétrolier replongea l’économie française dans la dépression et ruina les efforts mis en œuvre pour combattre l’inflation et assainir les finances publiques. La cote de popularité du Premier Ministre et celle du Président de la République s’effondrèrent, ce qui favorisa grandement la victoire de la gauche en 1981.

Malgré un bilan décevant, la politique de Raymond Barre a eu un impact considérable sur les consciences puisqu’elle a marqué le retour du libéralisme en France après trois décennies de dirigisme économique. Raymond Barre a desserré le carcan administratif qui étouffait l’économie française, il a réhabilité la bourse et encouragé l’actionnariat populaire, il a remis les entrepreneurs au centre du débat économique, il a introduit dans le discours politique la notion de compétitivité, il a diagnostiqué la fin des Trente Glorieuses et anticipé les bouleversements liés à la mondialisation et à l’émergence de nouvelles puissances industrielles en Asie, il a été l’un des premiers responsables politiques français à vouloir adapter notre appareil productif à un contexte international de plus en plus concurrentiel : dans la France des années 70, tout cela représentait une petite révolution culturelle. Barre n’était pas seulement « l’homme de la rigueur », c’était un économiste lucide et visionnaire. D’ailleurs, aucun gouvernement de droite ni de gauche n’est jamais revenu sur les réformes qu’il avait mises en place.

Raymond Barre était un libéral. Pas un « ultralibéral », mais un libéral modéré, attaché à l’Etat-providence et à la protection des plus modestes. Un « libéral social », pourrait-on dire. Il a certes opéré une restructuration douloureuse (mais nécessaire) du secteur sidérurgique français, mais il n’a jamais voulu imposer à la France une libéralisation brutale de l’économie comme l’ont fait Thatcher en Grande-Bretagne et Reagan aux Etats-Unis : il n’a jamais été partisan d’une déréglementation tous azimuts, il n’a jamais cherché à privatiser des pans entiers de nos services publics ni à démanteler notre système de protection sociale. Partisan prudent des théories monétaristes, Raymond Barre a toujours considéré que le redressement économique et financier de la France ne devait pas se faire au détriment des plus fragiles : c’est la raison pour laquelle il augmenta le minimum vieillesse et revalorisa les retraites et les allocations familiales. Quand on lui demanda s’il était partisan du libéralisme économique, il répondit : « Si vous entendez par libéralisme économique le contraire du socialisme collectiviste, centralisateur et planificateur, alors je suis libéral. Si vous entendez par libéralisme économique, la doctrine du laisser-faire, alors je ne suis certainement pas de ce libéralisme-là. Si vous entendez par libéralisme économique la gestion décentralisée d’une économie moderne (…) comportant une intervention régulatrice de l’État, alors vous pouvez me tenir pour un libéral. »

Esprit solitaire et indépendant, Raymond Barre n’appartenait à aucun clan. Il se tenait toujours à distance des partis politiques et méprisait la « ratatouille politicienne ». Il se définissait d’ailleurs lui-même comme un « extraterrestre » de la politique. Longtemps proche de l’UDF, il n’a jamais été membre de ce parti. Mais cette indépendance était à la fois une force et un handicap : candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1988, Barre ne disposait pas de réseaux suffisamment puissants et organisés pour battre son rival Jacques Chirac au premier tour et affronter en duel François Mitterrand. Après la présidentielle de 88, Raymond Barre fonda la CLES (Convention libérale, européenne et sociale), un petit club libéral et pro-européen qui périclita dans les années 90. La mairie de Lyon fut le couronnement de sa carrière politique : député du Rhône depuis 1981, Raymond Barre se fit élire maire de Lyon en 1995. Au cours de son unique mandat de maire, il modernisa le réseau de transports urbains, redynamisa l’ancien quartier industriel de Vaise, transforma le quartier de Gerland en pôle scientifique et universitaire, et fit classer une partie de la ville au patrimoine mondial de l’UNESCO. En 2001, il refusa de briguer un second mandat municipal. Il mourut le 25 août 2007, 31 ans jour pour jour après sa nomination à Matignon. Il avait 83 ans.

Raymond Barre était connu pour son franc-parler. Préférant la pédagogie à la démagogie, refusant les vaines promesses, il se faisait un devoir de dire la vérité aux Français, même quand la vérité ne plaisait pas. Lorsqu’il était à Matignon, il fut le premier à dire que la France vivait « au-dessus de ses moyens », une formule qui resta dans les mémoires. Certains propos de Raymond Barre provoquèrent d’ailleurs de vives polémiques. Il y eut par exemple ses déclarations maladroites sur l’attentat antisémite de la rue Copernic en 1980 et sur le « lobby juif ». Il y eut aussi l’affaire Papon : ancien fonctionnaire de Vichy, Maurice Papon fut ministre du Budget dans le gouvernement Barre de 1978 avant d’être inculpé pour crime contre l’humanité ; plus tard, Raymond Barre prit la défense de son ancien ministre et le décrivit comme un « grand commis de l’Etat » et comme un « bouc émissaire ». Il y eut également l’affaire Bruno Gollnisch, cet élu FN de Lyon condamné pour des propos négationnistes, mais en qui Raymond Barre voyait un conseiller municipal compétent et un « homme bien »Raymond Barre était-il antisémite ? Avait-il des sympathies pour l’extrême droite et pour Vichy ? Non, évidemment. Ceux qui ont connu Raymond Barre savent qu’il n’était pas antisémite : il a d’ailleurs épousé Eva Hegedüs, une juive hongroise. Ceux qui ont connu Raymond Barre savent qu’il était profondément républicain et qu’il n’avait aucune sympathie pour l’extrême droite : il refusa d’ailleurs catégoriquement toute alliance électorale entre la droite et l’extrême droite. Ceux qui ont connu Raymond Barre savent aussi qu’il fut l’ami du Général de Gaulle et qu’il avait pour ce dernier une immense admiration.

Que reste-t-il de l’héritage de Raymond Barre aujourd’hui ? En quoi son exemple peut-il encore inspirer l’action politique ? Raymond Barre incarne tout d’abord une certaine franchise et un certain courage politique. Il préférait être impopulaire en disant la vérité plutôt que d’être populaire en jouant les démagogues. Raymond Barre était aussi un travailleur infatigable et un grand serviteur de l’Etat, dont Valéry Giscard d’Estaing salua la loyauté. Enfin, Raymond Barre était un modéré, un pragmatique, un réaliste qui recherchait toujours la solution la plus équilibrée. Il refusait toute vision sectaire de la politique et fit partie des quelques députés centristes qui apportèrent leur soutien au « gouvernement d’ouverture » du socialiste Michel Rocard. A sa façon, Raymond Barre a fait de la « politique autrement ». Après les élections régionales de 2015, les responsables de la gauche et de la droite ont déclaré qu’ils allaient, eux aussi, faire de la politique « autrement » : qu’ils s’inspirent donc de Monsieur Barre.

R. Barre.

Qu’est-ce que le social-libéralisme?

Quand on parle de « social-libéralisme », on pense d’abord à des hommes politiques de centre-gauche convertis au libéralisme économique. A la fin des années 1990 et au début des années 2000, le chancelier allemand Gerhard Schröder et le Premier Ministre britannique Tony Blair sont devenus des symboles de cette gauche « sociale-libérale » qui voyait la mondialisation comme un processus inéluctable et qui faisait passer l’efficacité économique avant l’idéologie. En France, l’expression « social-libéral » est presque une insulte : on l’emploie généralement pour dénigrer les gouvernements de gauche qui mettent en œuvre des réformes économiques jugées « trop à droite ». Pour une partie de la gauche française, le « social-libéral » est en quelque sorte le nouveau visage du « social-traître », l’incarnation d’une gauche dévoyée qui aurait trahi les travailleurs et embrassé la cause du patronat. Le Front de Gauche et les frondeurs du PS ont ainsi reproché à Manuel Valls de mener une politique « sociale-libérale ». Or, Valls a toujours récusé l’étiquette de social-libéral, tout comme la direction du PS : « le social-libéralisme ne fait partie ni de notre vocabulaire ni de notre tradition », a déclaré le Premier Secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis. Qu’est-ce donc que le « social-libéralisme » et pourquoi ce courant politique a-t-il si mauvaise réputation au sein de la gauche française ?

Tony Blair.

Origines et fondements idéologiques du social-libéralisme

Le social-libéralisme n’est pas apparu avec le « blairisme » ni avec la social-démocratie version Schröder. Il s’agit en réalité d’un courant de pensée beaucoup plus ancien, qu’on appelle également « libéralisme social ». En France, on distingue parfois les « sociaux-libéraux » (hommes de gauche convertis au libéralisme économique) et les « libéraux sociaux » (libéraux ayant une sensibilité sociale) : les premiers seraient situés au centre-gauche tandis que les seconds seraient au centre-droit. Il s’agit toutefois d’une distinction artificielle qui n’existe pas dans le monde anglo-saxon : en français, le terme « social-libéralisme » est calqué sur l’anglais social liberalism, qui signifie littéralement « libéralisme social ».

Le libéralisme social a émergé en Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle et a été fortement influencé par les théories de l’économiste John Stuart Mill et par celles du sociologue Leonard Trelawny Hobhouse. On pourrait définir ce courant de pensée comme une volonté de concilier libéralisme économique et justice sociale : les « libéraux sociaux » prônent une économie de marché fondée sur la libre concurrence et l’initiative privée mais encadrée par des normes sociales et par une action régulatrice de l’Etat. Contrairement aux libéraux classiques, les libéraux sociaux n’accordent pas une confiance aveugle aux lois du marché : ils considèrent l’Etat comme un outil légitime de régulation des rapports sociaux, à condition que cette action régulatrice ne remette pas en cause les libertés individuelles. Pour les libéraux sociaux, il ne peut y avoir de véritable liberté que si les individus disposent des conditions matérielles nécessaires pour l’exercer : dès lors que les lois du marché ne garantissent pas une redistribution suffisamment juste des richesses et que la solidarité spontanée entre individus ne permet pas de corriger les inégalités les plus criantes, la puissance publique doit intervenir.

Le libéralisme social a connu un essor important aux Etats-Unis entre 1900 et 1920, période souvent qualifiée de « Progressive Era » (ère progressiste) dans l’histoire politique américaine. Face au creusement des inégalités sociales et à la puissance des trusts, les présidents américains de cette époque ont rompu avec le principe libéral classique du « laisser-faire » et ont cherché à mieux encadrer le capitalisme. Deux présidents ont particulièrement marqué cette période progressiste : le républicain Theodore Roosevelt (président de 1901 à 1909) et le démocrate Thomas Woodrow Wilson (président de 1913 à 1921). Au Royaume-Uni, ce sont les « Whigs » du Parti Libéral qui ont, dès la fin du XIXe siècle, embrassé les principes du libéralisme social. Lloyd George en fut l’un des plus éminents représentants : nommé Chancelier de l’Echiquier en 1908, il mit en œuvre une politique sociale audacieuse et instaura, en 1911, le premier système d’assurances sociales obligatoire, financé par l’Etat et par les cotisations des travailleurs et du patronat.

Theodore Roosevelt.

La doctrine « solidariste » développée en France par le radical Léon Bourgeois à la fin du XIXe siècle peut être considérée comme une variante française du libéralisme social. Juriste de formation, Léon Bourgeois occupa plusieurs ministères importants sous la Troisième République (il fut notamment Ministre du Travail et Ministre de l’Instruction Publique). Pour Léon Bourgeois, la société se compose d’individus interdépendants liés entre eux par des obligations morales : tous les individus ont une dette envers la société, et chacun doit s’acquitter de sa « dette sociale » selon les moyens dont il dispose. La doctrine de Léon Bourgeois, que l’on pourrait définir comme une sorte de troisième voie entre le socialisme et le libéralisme classique, servit de fondement philosophique et moral aux lois sociales de la Belle Epoque (comme la loi de 1898 sur les accidents du travail ou la loi de 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes) mais également à la création d’un impôt progressif sur le revenu en 1914.

Après la crise de 1929, les travaux du célèbre économiste britannique John Maynard Keynes ont largement nourri la pensée sociale-libérale. Keynes croyait aux vertus de la libre concurrence mais considérait que, dans un contexte de crise économique et d’effondrement de la demande, une régulation macro-économique était nécessaire pour soutenir la consommation et stabiliser le marché. Ces principes furent d’ailleurs appliqués aux Etats-Unis dans les années 30 avec le « New Deal » du président démocrate Franklin Delanoe Roosevelt : pour sortir de la crise, Roosevelt mit en œuvre une politique de « grands travaux » destinée à relancer l’économie américaine. Mais il chercha aussi à moraliser le capitalisme en renforçant le rôle des syndicats, en établissant un code de bonne conduite pour les entreprises et en luttant contre la spéculation boursière. Soucieux de porter secours aux victimes de la crise, il mit en place une assurance chômage et un système de retraites financé par l’impôt, jetant ainsi les bases d’un Etat-providence.

Le renouveau de la pensée sociale-libérale à la fin du XXe siècle

A la fin du XXe siècle, plusieurs auteurs ont largement contribué au renouveau de la pensée sociale-libérale. Il faut tout d’abord mentionner le philosophe américain John Rawls, qui a travaillé sur les notions de justice et d’égalité. Selon John Rawls, c’est l’égalité des chances qui constitue le fondement de la justice sociale. L’égalité des chances ne requiert pas la suppression de toutes les inégalités socio-économiques mais uniquement de celles qui ne sont pas bénéfiques aux individus les plus déshérités : c’est ce que le philosophe appelle le « principe de différence ». Au nom de ce principe, la puissance publique doit garantir à tous les individus l’accès à certains « biens premiers » (comme l’éducation) et mettre en place des mesures visant à favoriser l’intégration des catégories de population les plus défavorisées ; aux Etats-Unis, les travaux de John Rawls ont notamment inspiré les politiques d’affirmative action en faveur des Afro-américains. L’économiste indien Amartya Sen, qui a reçu le prix Nobel d’économie en 1998, est lui aussi considéré comme un théoricien du social-libéralisme contemporain. Cet économiste est surtout connu pour ses travaux sur la famine, sur les inégalités entre hommes et femmes et sur « l’économie du bien-être ». Amartya Sen considère que les mécanismes de l’économie de marché doivent être mis au service du développement des pays pauvres ; ses recherches ont largement contribué à l’essor de l’économie sociale et solidaire.

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John Rawls.

Le sociologue britannique Anthony Giddens a théorisé dans les années 1990 l’idée d’une « troisième voie » entre la social-démocratie classique et le néolibéralisme. D’après Giddens, les partis de centre-gauche ne pouvaient survivre à l’effondrement du monde bipolaire qu’en s’adaptant prudemment aux nouvelles règles de la mondialisation libérale. Dès lors, la priorité ne devait plus être la redistribution des richesses mais l’accroissement de la compétitivité des entreprises par une politique de l’offre (baisses d’impôts, flexibilisation du marché du travail) ; l’Etat-providence devait être maintenu mais restructuré, de façon à rétablir l’équilibre des comptes publics. L’éducation demeurait quant à elle un pilier de l’action publique, car elle devait donner un haut niveau de qualification à la population active et, par conséquent, garantir son « employabilité ». Les travaux de Giddens ont influencé plusieurs dirigeants de centre-gauche tels que Tony Blair et Gerhard Schröder, qui ont flexibilisé le marché du travail et réduit les impôts tout en préservant les fondements de l’Etat-providence et les services publics d’éducation et de santé : Giddens a d’ailleurs été le conseiller de Tony Blair et l’un des principaux inspirateurs du New Labour. Ses analyses ont également influencé le président Bill Clinton et les New Democrats aux Etats-Unis.

La gauche française n’est pas social-libérale

La gauche française est une exception en Europe car elle été relativement peu réceptive à la « troisième voie » théorisée par Giddens et adoptée par la plupart des sociaux-démocrates européens. Jean-Christophe Cambadélis a raison d’affirmer que le social-libéralisme est étranger à la tradition socialiste française : les sociaux-libéraux sont ultra-minoritaires au PS. Au début des années 2000, Jean-Marie Bockel a tenté de promouvoir un courant social-libéral au sein du Parti Socialiste mais, suite à la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007, il a quitté le PS pour rejoindre la nouvelle majorité présidentielle et a fondé un petit parti baptisé « La Gauche Moderne », aujourd’hui membre de l’UDI. Quant à Emmanuel Macron, qui est souvent présenté comme un social-libéral, il n’a jamais été membre du PS. En France, les véritables héritiers du « libéralisme social » ne sont pas à gauche : ils sont plutôt à chercher du côté du centre-droit, chez les libéraux modérés de l’UDI ou de LR. Même si la gauche a contribué à la libéralisation de l’économie française à partir des années 80, elle n’a jamais mis en place de véritables réformes structurelles du marché du travail et n’a jamais voulu toucher à l’Etat-providence : toutes les réformes de l’assurance maladie et des retraites ont été menées par la droite et le centre.

François Hollande a parfois été qualifié de « social-libéral » mais son héritage est celui de la « deuxième gauche » et de Jacques Delors, et non celui du social-libéralisme. Il est vrai que les réformes économiques mises en place pendant le quinquennat de François Hollande s’inscrivent dans une logique libérale, mais sans aller vraiment jusqu’au bout de cette logique. Le CICE fournit un bon exemple : ce dispositif accorde aux entreprises un crédit d’impôt sous réserve que celles-ci embauchent de nouveaux salariés ou investissent dans la recherche, l’innovation ou la formation. Or, les vrais libéraux plaident pour des baisses de charge permanentes et sans contrepartie. Quant à la « loi Travail », souvent présentée comme une réforme libérale, elle n’a permis qu’un assouplissement très limité du droit du Travail. Cette loi n’a pas abrogé les 35 heures : la semaine de 35 heures demeure la référence légale en France, et toute augmentation de la durée du travail dans une entreprise doit passer par un accord d’entreprise signé par des syndicats majoritaires ou, à défaut, ratifié par les salariés dans le cadre d’un référendum interne. En outre, la « loi Travail » n’a pas véritablement assoupli les conditions de licenciement : elle n’a fait qu’inscrire dans le Code du Travail des motifs de licenciement déjà reconnus par la jurisprudence.

Quel social-libéralisme pour le XXIe siècle ?

Le social-libéralisme est-il devenu obsolète ? Non : face à la droite conservatrice et à la montée des populismes en Europe, nous avons besoin de courants politiques modérés capables de concilier protection et compétitivité. Cela dit, une rénovation idéologique s’impose : le blairisme et la social-démocratie de Schröder, qui incarnaient une certaine modernité politique au début des années 2000, sont aujourd’hui des modèles dépassés. Au Royaume-Uni, l’arrivée de Jeremy Corbyn à la tête du Parti Travailliste en 2015 exprime d’ailleurs une volonté de tourner le dos à l’héritage du blairisme. En Italie, la démission de Matteo Renzi fin 2016 illustre elle aussi l’essoufflement de la « troisième voie » en Europe. Les sociaux-libéraux doivent donc se trouver de nouveaux modèles et un nouveau socle intellectuel adapté aux enjeux du XXIe siècle.

Quelques idées intéressantes ont récemment émergé dans le débat politique européen : « revenu universel de base », « flat tax », assurance-chômage universelle, systèmes de retraite « à la carte », etc. Ces propositions ne constituent évidemment pas un corpus idéologique cohérent mais donnent déjà quelques orientations sur ce que pourrait être le social-libéralisme du XXIe siècle : un courant de pensée qui veut encourager l’innovation et la prise de risques tout en préservant les fondements de l’Etat-providence ; un courant de pensée qui entend favoriser la mobilité professionnelle sans précariser les travailleurs ; un courant de pensée qui souhaite introduire plus de souplesse dans le droit du travail et dans les systèmes sociaux en laissant à chaque travailleur la possibilité de trouver des solutions adaptées à sa situation et à ses besoins. Par ailleurs, le social-libéralisme du XXIe siècle devra dépasser le cadre national et s’inscrire dans une réflexion beaucoup plus globale. Jusqu’à présent, les sociaux-libéraux ont surtout cherché à insérer les économies nationales dans la mondialisation : il s’agit désormais de promouvoir, à l’échelle européenne comme à l’échelle mondiale, l’idée d’une globalisation plus humaine régulée par des normes fiscales, sanitaires et environnementales plus exigeantes.

1988: Michel Rocard et l’ouverture au centre

Quand François Mitterrand fut réélu à la présidence de la République en 1988, il décida de former un « gouvernement d’ouverture » comportant à la fois des socialistes, des centristes et des personnalités issues de la société civile. Cette fameuse ouverture fut alors incarnée par Michel Rocard, figure emblématique de la « deuxième gauche », nommé à Matignon dès la réélection de Mitterrand. Le premier gouvernement Rocard ne comptait que trois centristes. Après les élections législatives de juin 88, le second gouvernement Rocard comptait sept personnalités de l’UDF, dont le radical Michel Durafour (Ministre de la Fonction Publique), le barriste Jean-Pierre Soisson (Ministre de l’Emploi) ou la giscardienne Hélène Dorlhac de Borne (Secrétaire d’Etat chargée de la Famille).

L’ouverture au centre n’était pas une nécessité absolue, mais un choix politique. Mitterrand avait annoncé dès sa réélection sa volonté de former un gouvernement d’ouverture. Aux législatives de 1988, le PS n’obtint qu’une majorité relative mais, puisqu’aucune majorité alternative n’était possible, les socialistes pouvaient quand même gouverner en s’appuyant soit sur les communistes, soit sur les centristes. A l’Assemblée Nationale, le groupe UDF resta dans l’opposition mais une partie des députés UDF, séduits par la démarche d’ouverture de l’exécutif, décida de constituer un groupe autonome afin de soutenir l’action du gouvernement Rocard : ainsi naquit le groupe UDC (Union du Centre), présidé par Jacques Barrot et composé d’une quarantaine de députés centristes issus de l’UDF. L’expérience prit fin en mai 1991 quand François Mitterrand poussa le Premier Ministre à démissionner (Rocard dira plus tard qu’il a été « viré »).

Selon une opinion couramment admise, cette expérience d’ouverture au centre aurait été un échec. Il est vrai que l’ouverture était plutôt timide. Seule une frange de l’UDF soutenait Michel Rocard, les centristes étaient peu nombreux au sein du gouvernement et les principaux porte-feuilles ministériels étaient détenus par des proches de François Mitterrand. Comme le disait Olivier Duhamel, l’ouverture de 1988 fut plutôt une « entrouverture ». De plus, Michel Rocard eut beaucoup de mal à trouver une majorité pour faire adopter certaines réformes car l’aile gauche du PS contestait sa politique économique : le Premier Ministre utilisa d’ailleurs vingt-huit fois l’article 49-3 de la Constitution, ce qui est un record. Cela dit, l’ouverture de 1988 n’a pas été l’échec que l’on dit parfois : Michel Rocard a tenu trois ans dans un contexte économique et social morose, face au président Mitterrand qui le détestait. Trois années passées à gouverner le pays dans de telles conditions, ce n’est pas si mal.

Le gouvernement Rocard a souvent été taxé d’immobilisme. Pourtant, ce gouvernement ne s’est pas contenté de faire de la gestion. En trois ans, il a mis en place le RMI (revenu minimum d’insertion) et la CSG, créé le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, modifié les règles de financement des partis politiques, modernisé les services de renseignement, donné une impulsion décisive à la politique de la ville, réformé le statut de la Régie Renault et mis un terme aux violences qui frappaient la Nouvelle-Calédonie. Il a aussi fait voter la première loi de prévention de la maltraitance infantile et mis en place la première campagne nationale de lutte contre la pédophilie. Michel Rocard a prouvé aux Français que l’on pouvait gouverner autrement, en dépassant les clivages politiques habituels.

Si l’ouverture au centre a été possible, c’est parce que, sur bon nombre de sujets, il existait des convergences entre les centristes et les socialistes : la plupart des socialistes sont favorables à la construction européenne, à la décentralisation et à la lutte contre les déficits publics ; ils défendent une économie de marché régulée par la puissance publique et admettent la nécessité d’un juste équilibre entre solidarité et compétitivité. Pourtant, l’expérience de 1988 n’a jamais été renouvelée par la suite. Lors de l’élection présidentielle de 2007, Michel Rocard et Bernard Kouchner proposèrent à Ségolène Royal de s’allier à François Bayrou : elle refusa. En 2012, François Bayrou déclara qu’il voterait pour Hollande au second tour de la présidentielle, mais fut totalement ignoré par le PS et ne reçut pas le moindre témoignage de gratitude de la part du candidat socialiste. En 2014, le Premier Ministre Manuel Valls déclara : « nous avons commis l’erreur de ne pas tendre la main à François Bayrou en 2012 », déclaration qui ne manqua pas d’irriter les « frondeurs » du PS.

Ni Ségolène Royal, ni François Hollande (qui se prétend social-démocrate), ni Manuel Valls (qui se prétend rocardien) n’ont osé réitérer l’expérience de 1988. Mais de l’autre côté du mur, combien de centristes seraient prêts aujourd’hui à gouverner avec le PS ? Au MoDem, l’idée de gouverner avec la gauche réformiste est admise depuis longtemps. A l’UDI, en revanche, le son de cloche n’est pas tout à fait le même. La plupart des députés UDI considèrent la droite comme un allié « naturel » et le PS comme un parti archaïque et infréquentable : beaucoup, à l’UDI, n’ont jamais pardonné à Bayrou d’avoir voté Hollande en 2012. Quelques francs-tireurs, comme Jean-Christophe Fromantin, ont soutenu la loi Macron et refusé de voter les motions de censure déposées par la droite ; pour autant, ils ne veulent pas entendre parler d’alliance avec la gauche. Manifestement, l’esprit de clan et la logique du « bloc contre bloc » ont encore un bel avenir.

Michel Rocard.

Le centre existe-t-il en France ?

La question peut sembler provocante, voire totalement déplacée de la part d’un centriste militant. Elle mérite néanmoins d’être posée car il existe en France une véritable doxa médiatique selon laquelle toute la vie politique se résumerait à une perpétuelle opposition entre la gauche et la droite. Toute remise en cause de ce dogme dualiste est immédiatement perçue comme une hérésie ou une incongruité. Les candidats et les partis qui cherchent à proposer une « troisième voie » entre la gauche et la droite sont rarement pris au sérieux : lors de l’élection présidentielle de 2007, la candidature de François Bayrou suscita beaucoup d’incompréhension et de railleries chez ses adversaires. Nicolas Sarkozy prétendit que Bayrou avait le même programme que lui. Ségolène Royale affirma, quant à elle, que Bayrou n’avait pas de programme. Les journalistes politiques et les faiseurs d’opinion s’acharnèrent à démontrer que Bayrou n’aurait pas de majorité pour gouverner s’il remportait la présidentielle. C’est dire à quel point le principe dualiste est ancré dans les consciences.

Contrairement aux notions de gauche et de droite, dont la réalité n’est pour ainsi dire jamais questionnée, le centre est souvent considéré comme une coquille vide, une chimère, un espace politique introuvable, et les centristes sont traités comme de perpétuels indécis condamnés à l’errance idéologique. Alors posons-nous franchement la question : existe-il un centre dans la vie politique française ? Sur cette question, trois théories s’opposent : celle qui nie l’existence du centre, celle qui considère le centre comme une composante de la droite, et celle qui affirme l’existence d’un centre distinct de la gauche et de la droite.

Première théorie : le centre n’existe pas.

Tous ceux qui ont étudié la science politique en France entre les années 1950 et les années 1980 ont été influencés par les travaux du politologue Maurice Duverger (décédé en 2014), le « pape de la science politique ». Or, Duverger a toujours nié l’existence du centre en tant que courant politique : chez Duverger, le « centre » désigne uniquement les éléments les plus modérés de la droite et de la gauche. Ainsi, pour Duverger, il n’existe aucun espace politique intermédiaire entre la gauche et la droite : le centre n’est en réalité que la conjonction d’un « centre-gauche » et d’un « centre-droit », la synthèse illusoire et artificielle entre des aspirations contradictoires. Tout parti se réclamant du centre appartient nécessairement à l’une des deux tendances qui structurent le débat politique.

Pour Duverger, la vie politique française est un « éternel marais » : l’auteur affirme que depuis 1789, sous la plupart des régimes, la France a été gouvernée au centre, excepté lors de brèves périodes telles que la Convention jacobine (1793-94) ou le régime de Vichy (1940-1944). La plupart du temps, le pouvoir fut exercé par des majorités de centre-droit ou de centre-gauche, parfois par des coalitions plus larges allant du centre-gauche au centre-droit. Ces majorités centristes ont durablement refoulé dans l’opposition les extrêmes de chaque camp. Un tel « tropisme centripète » s’explique, d’après Duverger, par le traumatisme de la Révolution et par la réaction brutale de 1814-1815, qui auraient favorisé le divorce entre les extrémistes et les modérés de chaque tendance : ni la droite ni la gauche ne pouvaient gouverner suivant leurs principes autrement qu’en écrasant l’adversaire ; seul un compromis entre les modérés des deux bords pouvait donc empêcher le basculement dans la violence et rétablir une certaine stabilité. 

M. Duverger.

Dans les années 1960, Maurice Duverger théorisa la disparition de ce « marais » centriste. L’auteur pensait en effet que le centre était voué à disparaître en raison d’une bipolarisation de la vie politique et d’une marginalisation progressive des « extrêmes ». Ainsi Duverger pouvait-il écrire en 1964 : « Il est maintenant banal de dire que dans les nations industrielles très développées au niveau de vie élevé, les structures de la société globale tendent à faire l’objet d’un consensus général. Les luttes politiques se déroulent de plus en plus à l’intérieur d’un système qui n’est pas mis en cause, plutôt que contre le système. (…) Les conditions sociologiques d’un bipartisme et d’une alternance droite-gauche qui n’existaient pas auparavant sont en train de se développer rapidement. » D’après Duverger, cette marche vers le bipartisme devait être accentuée par le scrutin majoritaire à deux tours, qui favorise les duels droite-gauche au second tour et marginalise les petits partis indépendants et les extrêmes. 

Les prophéties de Maurice Duverger se sont-elles réalisées ? En partie, oui. Sous la Cinquième République, la vie politique française a effectivement connu un processus de bipolarisation. Depuis l’alternance de 1981, gauche et droite exercent le pouvoir à tour de rôle en s’appuyant sur des majorités relativement stables. Pourtant, Duverger a commis plusieurs erreurs d’appréciation. Il avait annoncé la marginalisation de l’extrême droite : or, l’ascension fulgurante du Front National depuis les années 1980 contredit cette analyse. De même, l’auteur avait annoncé une réunification de la gauche : or, la gauche française est aujourd’hui profondément fracturée, et l’on voit bien que, sur bon nombre de sujets, les sociaux-démocrates du PS sont plus proches de la droite modérée que de la gauche antilibérale. En outre, le bipartisme annoncé par Maurice Duverger n’a jamais vu le jour. Contrairement aux prévisions du politologue, la bipolarisation n’a pas conduit, en France, à la mise en place d’un véritable système bipartisan. Malgré le scrutin majoritaire à deux tours utilisé aux législatives et à la présidentielle, le système partisan français reste assez morcelé. Le multipartisme affiche en France une étonnante résistance.

Deuxième théorie : le centre est à droite.

L’idée selon laquelle le centre ne serait qu’une composante de la droite est assez largement répandue. Les responsables de la droite considèrent généralement les centristes comme leurs alliés naturels, voire comme une simple force d’appoint. A gauche, l’argument « anti-centriste » par excellence est celui de la reductio ad dexteram, qui consiste à réduire le centre à une simple excroissance de la droite. A l’élection présidentielle de 1969, le Parti Communiste Français publia une affiche montrant les deux candidats du second tour, le gaulliste Georges Pompidou et le centriste Alain Poher, de profil et dos à dos, avec le slogan « blanc bonnet bonnet blanc ». Plus récemment, à l’élection présidentielle de 2007, le journal L’Humanité réutilisa le même procédé avec des photos de Nicolas Sarkozy et de François Bayrou pour suggérer que les deux candidats étaient interchangeables. François Mitterrand disait que les centristes n’étaient « ni de gauche, ni de gauche ». Jean-Luc Mélenchon considère quant à lui que « le centre, c’est la droite », et que François Bayrou est un « illusionniste qui cherche à faire oublier qu’il est de droite ». Certains centristes pensent d’ailleurs que leur famille politique est naturellement liée à la droite et considèrent comme une folie toute alliance avec un parti de gauche. Le centre ne serait-il en définitive qu’une droite qui ne veut pas dire son nom ? Le mot « centre » ne serait-il qu’un raccourci pour désigner le centre-droit ?

Considérer le centre comme une composante de la droite revient, de fait, à nier l’existence d’un centrisme distinct de la gauche et de la droite. Mais c’est aussi reconnaître l’existence d’un courant centriste qui aurait sa propre histoire et ses propres valeurs. Selon l’historien et politologue René Rémond, la droite française s’est organisée autour de trois grands courants après la Révolution : la droite légitimiste (ou contre-révolutionnaire), la droite bonapartiste (dont le gaullisme serait un prolongement) et la droite orléaniste libérale. Dans la typologie des droites établie par René Rémond, les centristes sont considérés comme les héritiers de la droite orléaniste libérale. A l’origine, ce courant voulait proposer une synthèse entre la monarchie et les acquis libéraux de la Révolution. L’orléanisme triompha sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) et l’historien François Guizot, plusieurs fois ministres sous Louis-Philippe, en fut l’incarnation. Socialement conservateurs mais économiquement libéraux, partisans d’une monarchie parlementaire et d’un suffrage censitaire, les orléanistes gouvernaient alors la France au centre en s’appuyant sur une bourgeoisie capitaliste en plein essor. 

Sous la Troisième République, une droite républicaine libérale émergea peu à peu face au puissant Parti Radical. Marginalisée à la Libération, elle se réorganisa sous la Quatrième République. A cette époque, elle fut surtout représentée par le CNI (Centre National des Indépendants), un petit parti de notables, de patrons et de professions libérales qui devint en 1951 le CNIP (Centre National des Indépendants et Paysans), le parti de Joseph Laniel et d’Antoine Pinay. Sous la Cinquième République, le giscardisme peut apparaître comme un avatar de la droite orléaniste libérale. De nos jours, il semblerait que le courant libéral soit devenu le courant majoritaire au sein de la droite française : on le retrouve chez certains partis centristes mais également au sein de l’ex-UMP rebaptisée « Les Républicains ». La droite française, dans sa grande majorité, a évolué vers un conservatisme ouvert et un libéralisme économique tempéré, auxquels adhérent aujourd’hui bon nombre d’anciens gaullistes.

Peut-on encore considérer les centristes comme les héritiers du courant orléaniste libéral? En partie seulement, car le centre n’est pas réductible à sa composante libérale. En effet, le courant libéral n’est que l’un des courants du centrisme contemporain : il faudrait y adjoindre les radicaux valoisiens (membres de l’UDI), les démocrates-chrétiens (dispersés entre l’UDI, le MoDem et « Les Républicains ») et les écologistes indépendants. Le centre ne correspond pas à un courant politique unifié : il faut plutôt l’appréhender comme une nébuleuse de courants et de traditions politiques dont le dénominateur commun serait la recherche d’un « juste équilibre ».

Troisième théorie : le centre est distinct de la gauche et de la droite.

Nier l’existence du centre, ou le réduire à une simple composante de la droite, c’est oublier que, sous la plupart des régimes que la France a connus depuis 1789, il y eut des hommes qui refusèrent la logique du « bloc contre bloc » et tentèrent de promouvoir un « juste milieu », une troisième voie entre la gauche et la droite. L’historien Jean-Pierre Rioux, dans son livre Les centristes de Mirabeau à Bayrou, a essayé de montrer que ce centrisme du « juste équilibre » était une constante de la vie politique française.

Que l’on songe, par exemple, aux Thermidoriens sous la Convention, qui ont mis un terme à la Terreur tout en sauvant les acquis libéraux de 1789. Que l’on songe aux « Doctrinaires » qui, à la Restauration, rejetèrent dos à dos la violence des Jacobins et l’intransigeance des « ultras », et prônèrent la mise en place d’une monarchie constitutionnelle. Que l’on songe aux Orléanistes qui, sous la Monarchie de Juillet, menèrent une « politique du juste milieu cherchant à trouver le chemin d’un gouvernement constitutionnel également distant de l’Ancien Régime et des ardeurs jacobines » (Pierre Rosanvallon). Que l’on songe aussi au « tiers parti » sous le Second Empire, qui a largement contribué à la libéralisation du régime impérial. Sous la Troisième République, les Républicains « modérés », qui partageaient le célèbre adage « ni réaction ni révolution », participèrent à d’innombrables coalitions gouvernementales et furent à l’origine de nombreuses lois fondatrices du modèle républicain français : loi sur la liberté de la presse, lois Ferry sur l’école, lois sur la liberté syndicale et sur la liberté d’association, etc. En pleine affaire Dreyfus, ils formèrent un gouvernement de « défense républicaine » sous l’impulsion de Pierre Waldeck-Rousseau ; leur parti, l’Alliance Républicaine Démocratique, fondé en 1901 et situé au centre de l’échiquier politique, fut le pivot de nombreuses majorités à la Belle Époque et dans l’entre-deux-guerres.

A la Libération, un nouveau parti appelé MRP (Mouvement Républicain Populaire) souhaitait dépasser le clivage droite-gauche en portant un projet républicain, social et humaniste inspiré de la Résistance et de la démocratie chrétienne. Le MRP entendait aussi jouer un rôle de trait d’union entre la gauche et la droite républicaines et mettre un terme aux vieilles querelles opposant catholiques et anticléricaux. Avant d’être discrédité par l’instabilité gouvernementale et par l’immobilisme chronique de la Quatrième République, le MRP prit part à l’immense effort de reconstruction et de modernisation de la France et donna une impulsion décisive à la construction européenne. Sous la Cinquième République, les centristes ont cherché à promouvoir une troisième voie entre le conservatisme gaullien et le socialo-communisme. A l’élection présidentielle de 1965, c’est le démocrate-chrétien Jean Lecanuet qui incarna cette voie centriste. Au début des années 1970, le radical Jean-Jacques Servan-Schreiber (« JJSS »), refusant à la fois l’immobilisme de « l’État UDR » et l’idéologie étatiste et anticapitaliste du Programme Commun de la gauche, tenta de fédérer les centristes autour d’un projet réformiste d’inspiration sociale-démocrate axé sur la décentralisation, la défense des libertés individuelles et un engagement résolument pro-européen.

Mais si les centristes ont longtemps cherché à proposer une alternative à l’affrontement bipolaire, pourquoi sont-ils désormais alliés de façon quasi systématique à la droite ? Est-ce la Cinquième République qui, en se bipolarisant, les a obligés à choisir leur camp ? Est-ce la droite qui les a pris en otages ? Est-ce la gauche qui les a rejetés lorsqu’elle a cessé d’avoir besoin d’eux pour gouverner ?

Il faut bien admettre que le ralliement des centristes à la droite est un fait récent dans l’histoire politique de la France. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui, dans les années 1970, lia durablement le sort des centristes à celui de la droite. Giscard était un libéral de droite qui pensait que la France devait être « gouvernée au centre », et dont le projet « libéral, social et européen » ne pouvait que séduire les centristes. La candidature de Giscard à l’élection présidentielle de 1974 a bénéficié du soutien massif des centristes au second tour face à François Mitterrand, mais c’est surtout la création de l’UDF (Union pour la Démocratie Française) en 1978 qui a arrimé les centristes à la droite. Car l’UDF n’était, à l’origine, rien d’autre qu’un « mariage de raison » entre les centristes et la droite libérale dans le but de soutenir l’action du président Giscard. L’UDF a donc permis aux centristes de sortir de l’isolement et de revenir aux affaires, mais les a aussi privés de leur indépendance. Dans un contexte de bipolarisation de la vie politique, les centristes savaient bien qu’ils avaient peu de chance d’exister politiquement hors de l’UDF. Ils participèrent donc à toutes les coalitions RPR-UDF des années 80 et 90, ce qui n’empêcha pas quelques centristes d’entrer dans le gouvernement Rocard en tant que « ministres d’ouverture ».

Depuis la fin des années 90, François Bayrou cherche à reconstruire un pôle centriste indépendant de la droite. En 1998, il prit la tête de l’UDF et tenta de réaffirmer l’identité centriste du parti : c’était l’époque de la « nouvelle UDF ». La dynamique d’autonomisation du centre lancée par Bayrou atteignit son point d’orgue à l’élection présidentielle de 2007, où le candidat centriste obtint 18% des suffrages au premier tour. Bayrou voulait dépasser le clivage droite-gauche en faisant travailler ensemble des modérés des deux bords sur les grandes réformes nécessaires au pays ; il a réussi à fédérer autour de sa candidature un électorat beaucoup plus large que l’électorat centriste traditionnel, car il a séduit des électeurs de centre-gauche peu convaincus par la candidate socialiste Ségolène Royal, et des électeurs de centre-droit qui désapprouvaient le discours clivant et droitier du candidat UMP Nicolas Sarkozy. En insistant sur des thèmes tels que la moralisation de la vie politique ou la séparation entre pouvoir politique et pouvoir économique, Bayrou a donné à sa campagne une tonalité tribunicienne et une dimension « antisystème » qui étaient, jusqu’alors, étrangères à la tradition centriste et qui ont permis au chef de l’UDF de capter une partie du vote protestataire.

Mais avec ses 18%, Bayrou resta le troisième homme du scrutin. Au second tour, la bipolarisation triompha de nouveau. Bayrou ne donna aucune consigne de vote : un tiers de ses électeurs se reporta sur Nicolas Sarkozy, un tiers sur Ségolène Royal, et le reste vota blanc. Après la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007, la plupart des anciens cadres de l’UDF se rallièrent au nouveau président. Bayrou, quant à lui, voulut conserver son indépendance et créa le MoDem (Mouvement Démocrate) sur les ruines de l’UDF, avec l’ambition de fonder un grand parti central, équidistant de la gauche et de la droite, un « extrême centre » (Jean-François Khan) destiné à devenir le pivot de majorités nouvelles allant du centre-gauche au centre-droit. Le MoDem devait aussi être un laboratoire d’idées, un parti humaniste, écolo et européen capable d’attirer des individus de sensibilités différentes autour de thématiques transpartisanes telles que la démocratisation des institutions, la construction européenne, la transition énergétique, le soutien aux PME, l’assainissement des finances publiques ou la refondation de l’école. 

Aujourd’hui, deux lignes s’affrontent au sein de la famille centriste. L’UDI, principale formation centriste, considère toujours la droite républicaine comme un « allié naturel » et refuse tout rapprochement avec la gauche. Le MoDem, quant à lui, continue de défendre une ligne de stricte indépendance mais il a choisi de faire alliance avec la droite lors de certains scrutins pour sortir de l’isolement.

François Bayrou en 2012.

Conclusion

On peut ergoter longuement sur l’existence ou la non-existence du centre, sur la possibilité ou l’impossibilité de bâtir un pôle centriste indépendant et unifié, mais il existe bien dans la vie politique française un centrisme de conviction : Jean-Pierre Rioux distingue d’ailleurs « le centre » en tant que force politique autonome et organisée, dont l’existence est sujet à débat, et « le centrisme » en tant que courant de pensée, dont nul ne saurait nier la réalité. La troisième voie prônée par les centristes existe bel et bien et doit être sans cesse réinventée. Mais il est vrai que les circonstances actuelles sont peu propices à l’affirmation d’une voie centriste autonome : le scrutin majoritaire à deux tours favorise les duels droite-gauche, et le succès du Front National renforce le réflexe du « vote utile » au profit du PS et des « Républicains ». Evidemment, les divisions internes de la famille centriste n’arrangent rien à l’affaire.

Parti Radical: le plus vieux parti de France

Fondé en 1901, le Parti Radical est le plus ancien parti politique français. Initialement situé à gauche, il s’est finalement retrouvé au centre-droit de l’échiquier politique. Revenons brièvement sur le destin de ce parti historique.

Les origines du radicalisme en France

L. Gambetta

Le radicalisme est apparu dans la première moitié du XIXe siècle. Les premiers radicaux étaient des républicains, défenseurs du suffrage universel, de la liberté de la presse et de la laïcité, mais aussi partisans d’une politique sociale ambitieuse. Ils voulaient démocratiser les institutions et transformer la société en profondeur, d’où leur nom de « radicaux ». Dans les années 1840, ils représentaient l’aile gauche de l’opposition à la Monarchie de Juillet. Après la révolution de 1848 et la proclamation de la Deuxième République, ils participèrent brièvement au gouvernement mais entrèrent en conflit avec les « républicains modérés » sur les questions économiques et sociales. Sous le Second Empire (1852-1870), les radicaux étaient aux avant-postes de l’opposition républicaine. En 1869, Léon Gambetta, candidat radical aux élections législatives, prononça un célèbre discours connu sous le nom de « programme de Belleville » et prônant la Séparation des Eglises et de l’Etat, la liberté de la presse et la liberté d’association, l’école gratuite, laïque et obligatoire. Avec la chute de Napoléon III puis la mise en place de la Troisième République, les radicaux s’affirmèrent peu à peu comme une force politique de premier plan, républicaine, anticléricale et anticolonialiste. Sensibles aux inégalités sociales mais refusant la lutte des classes, ils furent progressivement « poussés » vers le centre-gauche de l’échiquier politique par les socialistes.

Un parti incontournable sous la Troisième République

E. Herriot

E. Herriot

Le Parti Radical vit le jour en 1901, en pleine Affaire Dreyfus, peu de temps après le vote de la loi proclamant la liberté d’association: c’est en effet cette fameuse loi de 1901 qui permit l’émergence des premiers véritables partis politiques en France. A l’origine, le nom exact du parti était « Parti Républicain, Radical et Radical-socialiste », mais très tôt, on l’appela simplement « Parti Radical ». Situé au centre-gauche, le Parti Radical s’est vite affirmé comme un parti de gouvernement, pragmatique et responsable, profondément attaché au régime républicain et au parlementarisme. Il défendait la laïcité, la petite propriété, les libertés individuelles, et pouvait compter sur le soutien de classes moyennes en plein essor. Ce parti a largement dominé la vie politique sous la Troisième République: les radicaux ont été ardemment dreyfusards, ils ont œuvré à la Séparation des Eglises et de l’Etat, ils ont instauré l’impôt sur le revenu et soutenu les grandes réformes sociales du Front Populaire. Le Parti Radical a participé à d’innombrables coalitions gouvernementales, tantôt avec les socialistes, tantôt avec le centre-droit, quitte à passer pour un parti opportuniste. Il a fourni quelques unes des personnalités les plus emblématiques de la Troisième République : Emile Combes, Edouard Herriot, Edouard Daladier et bien d’autres. Le « Tigre » Georges Clemenceau est longtemps resté proche du Parti Radical bien qu’il n’en ait jamais été membre. Dans les années 30, le mouvement des Jeunes-Turcs, animé par une nouvelle génération de militants radicaux tels que Pierre Mendès-France, voulait réformer en profondeur le système économique et politique : ces Jeunes-Turcs, qui incarnaient alors l’aile gauche du parti, prônaient une intervention accrue de l’Etat dans l’économie pour lutter contre la crise et humaniser le capitalisme, notamment par la nationalisation des grands monopoles privés dans les secteurs les plus stratégiques de l’économie. Toutes ces idées, jugées anticonformistes dans l’entre-deux-guerres, allaient finalement triompher au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Le déclin

P. Mendès-France

P. Mendès-France

Sous l’Occupation, plusieurs membres du Parti Radical s’engagèrent activement dans la Résistance, à l’image de Pierre Mendès-France ou Jean Zay, sans oublier Jean Moulin, qui avait débuté sa carrière politique sous l’étiquette radicale. Mais sous la Quatrième République, le poids électoral du parti recula face à la concurrence de nouveaux partis politiques issus de la Résistance, comme le MRP. De 1947 à 1951, pour contrer les gaullistes et les communistes, le Parti Radical forma, avec la SFIO et le MRP, une coalition gouvernementale appelée « Troisième Force », qui allait du centre-gauche au centre-droit. Mais en 1951, le débat sur l’école privée mit un terme à la « Troisième Force »: en effet, les socialistes et les radicaux s’opposèrent aux lois qui prévoyaient d’octroyer des bourses d’Etat aux élèves inscrits dans les écoles privées, comme le souhaitaient les démocrates-chrétiens du MRP. Dans les années 1950, Pierre Mendès-France voulut réaffirmer l’ancrage du Parti Radical à gauche et conclut en 1956 une alliance avec les socialistes, le « Front Républicain », que la crise algérienne fit rapidement voler en éclats. En 1958, les radicaux s’opposèrent au retour du Général de Gaulle et à la nouvelle constitution. La mise en place de la Cinquième République et la victoire de Charles de Gaulle à la présidentielle de 58 renvoyèrent durablement le Parti Radical dans l’opposition et précipitèrent son déclin électoral.

La scission de 1972 et le basculement au centre

J.J. Servan-Schreiber

J.J. Servan-Schreiber

A la fin des années 60, le journaliste Jean-Jacques Servan-Schreiber (« JJSS ») arrive à la tête du Parti Radical et entreprend de le moderniser en s’inspirant des sociaux-démocrates suédois. JJSS défend l’économie de marché, la décentralisation et la construction européenne, refuse toute alliance avec le Parti Communiste et préconise un rapprochement avec le centre. Mais cette stratégie centriste provoque la colère de l’aile gauche du parti, favorable à une alliance avec les socialistes et les communistes. C’est pour cela qu’en 1972, l’aile gauche, minoritaire, se sépare du parti historique pour fonder le Mouvement des Radicaux de Gauche, qui signera le Programme Commun de la gauche avec le PS et le PC. La scission de 1972 fait donc basculer au centre le parti historique, désormais désigné comme le Parti Radical « valoisien » (car son siège national est situé place de Valois, à Paris). Sous l’impulsion de Servan-Schreiber, le Parti Radical valoisien se rapproche des partis centristes. Pour préparer les élections législatives de 1973, JJSS crée le Mouvement Réformateur, une coalition de partis centristes voulant incarner une troisième voie entre le socialo-communisme et la droite gaulliste conservatrice. Après la victoire de Valéry Giscard d’Estaing à la présidentielle de 1974, les radicaux apportent leur soutien aux grandes réformes giscardiennes telles que la loi Veil sur l’IVG.

De l’UDF à l’UDI

J.L. Borloo

J.L. Borloo

En 1978, les radicaux valoisiens participent à la fondation de l’UDF (Union pour la Démocratie Française), qui réunit alors tous les partis du centre et du centre-droit soutenant l’action du président Valéry Giscard d’Estaing. L’UDF permet aux radicaux de sortir de l’isolement et de participer à toutes les coalitions gouvernementales RPR/UDF dans les années 80 et 90. Mais à la fin des années 90, les radicaux prennent leur distance avec le nouveau président de l’UDF, François Bayrou, qui souhaite constituer un pôle centriste indépendant de la droite. En 2002, le Parti Radical décide de s’associer à l’UMP tout en conservant ses propres structures. Jean-Louis Borloo accède à la présidence du Parti Radical en 2007 et soutient la candidature de Nicolas Sarkozy à la présidentielle. Mais en 2011 le Parti Radical quitte l’UMP, dont il désapprouve la droitisation. Après la victoire de la gauche en 2012, et afin d’éviter une marginalisation du Parti Radical, Jean-Louis Borloo fonde l’UDI (Union des Démocrates et Indépendants), une nouvelle confédération réunissant les partis centristes de l’opposition. Jean-Louis Borloo est élu président de l’UDI en 2012, mais en 2014 il est hospitalisé à cause d’une pneumonie aiguë et annonce son retrait de la vie politique. Après le départ inattendu de Jean-Louis Borloo, Laurent Hénart est élu président du parti en juin 2014 face à Rama Yade.

La Parti Radical aujourd’hui : un parti centriste ?

Le Parti Radical valoisien présente aujourd’hui toutes les caractéristiques d’un parti centriste : il est favorable au fédéralisme européen, il est attaché aux corps intermédiaires et au rôle des collectivités locales, il veut replacer l’homme au centre de l’économie, il prône un juste équilibre entre solidarité et compétitivité, et refuse toute compromission avec les partis extrémistes et populistes. Pour faire simple, on peut dire que le radicalisme valoisien représente aujourd’hui l’un des principaux courants du centrisme français. Mais paradoxalement, les radicaux ne se qualifient jamais eux-mêmes de centristes : d’ailleurs, Jean-Louis Borloo se définit comme « républicain social » et emploie rarement l’adjectif « centriste ». Pourquoi une telle précaution de langage ? Sans doute pour mieux réaffirmer la spécificité et l’identité du parti face aux autres formations centristes et face à la droite. Car le Parti Radical revendique fièrement son statut de parti historique, viscéralement laïc et républicain, intimement lié à l’histoire de la République Française depuis plus d’un siècle.

L’UDF, paradis perdu des centristes?

L’UDF (Union pour la Démocratie Française) a joué un rôle de premier plan dans la vie politique hexagonale pendant une vingtaine d’années, de 1978 (date de sa création) à la fin des années 90. Aujourd’hui, beaucoup de centristes nostalgiques de l’UDF regardent cette période comme une sorte d’âge d’or. Il faut en effet rappeler que dans les années 80, l’UDF était la troisième force politique du pays derrière le RPR et le Parti Socialiste. En 1993, l’UDF comptait 215 députés (soit 37% des sièges). Et de 1992 à 1998, le Sénat fut présidé par une personnalité de l’UDF: René Monory. L’UDF fut également un grand pourvoyeur d’élus locaux, de ministres et de secrétaires d’Etat; de 1988 à 1991, elle a même fourni quelques « ministres d’ouverture » aux gouvernements socialistes, comme Jean-Pierre Soisson, qui fut Ministre du Travail dans le gouvernement Rocard. Pourtant, l’UDF n’était pas cet « eldorado centriste » que l’on imagine parfois.

Parti centriste ou auberge espagnole ?

A l’origine, l’UDF n’avait pas vocation à devenir un parti centriste. Lorsque Michel Poniatowski fonda l’UDF en 1978, il voulait réunir au sein d’une même confédération toutes les forces politiques du centre et de la droite libérale pour soutenir l’action du président Valéry Giscard d’Estaing. L’ambition des fondateurs de l’UDF était de créer un grand parti de centre-droit, moderne, libéral et pro-européen, à la fois partenaire et concurrent du RPR. Dans les faits, l’UDF était une sorte d’auberge espagnole où cohabitaient des traditions politiques différentes: les radicaux valoisiens, les sociaux-démocrates du MDS, les démocrates-chrétiens du CDS, et les libéraux du Parti Républicain. L’UDF n’était donc pas un parti unifié: il s’agissait plutôt d’un cartel politique dont chaque parti-membre conservait ses structures et son identité. Dans les années 80, le Parti Républicain se convertit aux thèses néolibérales sous l’impulsion d’une nouvelle génération de responsables politiques fascinés par la « révolution conservatrice » de Reagan et Thatcher: c’était l’époque de François Léotard, Alain Madelin et Gérard Longuet, ceux que l’on appelait alors la « bande à Léo ». La « droitisation » du Parti Républicain remit en question la cohérence idéologique de la confédération et créa des tensions que Valéry Giscard d’Estaing, élu président de l’UDF en 1988, eut beaucoup de mal à juguler.

La scission de 1998 et la Nouvelle UDF de Bayrou : cap au centre

Dans les années 90, plusieurs élections divisèrent profondément l’UDF. Lors de la présidentielle de 1995, une partie de l’UDF décida de soutenir la candidature d’Edouard Balladur tandis que l’autre partie soutenait celle de Jacques Chirac. Les régionales de 1998 firent littéralement éclater le parti: en effet, François Bayrou condamna fermement les alliances avec le Front National, s’opposant ainsi à Alain Madelin et au Parti Républicain. La ligne défendue par Bayrou l’emporta: le Parti Républicain de Madelin décida donc de quitter l’UDF pour devenir un parti indépendant rebaptisé « Démocratie Libérale ». Après le départ du Parti Républicain, François Bayrou fut élu président de l’UDF. Il tenta de refonder l’UDF pour en faire un parti unifié, dont l’identité serait désormais clairement celle d’un parti centriste: c’est la « Nouvelle UDF ». L’ambition de Bayrou était alors de constituer un pôle centriste totalement indépendant de la droite, mais certains membres de l’UDF, comme les radicaux valoisiens, contestèrent cette ligne politique et prirent leur distance avec le nouveau président du parti. A l’élection présidentielle de 2002, de nombreux responsables de l’UDF se rallièrent à Jacques Chirac dès le premier tour au lieu de soutenir la candidature de François Bayrou.

Bayrou a-t-il tué l’UDF ?

Certains pensent que les ambitions personnelles de Bayrou ont tué l’UDF. D’autres pensent, au contraire, que les anciens amis de Bayrou sont coupables d’avoir déserté le parti pour sauver leur carrière d’élu. La réalité se trouve sans doute quelque part entre ces deux points de vue. En 2002, Jacques Chirac et Alain Juppé veulent rassembler la droite et le centre au sein d’un même parti: c’est la naissance de l’UMP. De nombreux centristes de l’UDF rejoignent l’UMP, mais François Bayrou refuse d’intégrer ce nouveau parti car il souhaite préserver l’indépendance du centre. En 2007, François Bayrou obtient 18% des suffrages au premier tour de la présidentielle mais provoque un tollé à l’UDF en refusant de soutenir Nicolas Sarkozy au second tour. Sarkozy remporte la présidentielle, et Bayrou se retrouve isolé. A l’occasion des législatives de 2007, François Bayrou annonce la fondation d’un nouveau parti, le MoDem (Mouvement Démocrate). La plupart de ses anciens compagnons lui tournent le dos et rejoignent la majorité présidentielle : Hervé Morin fonde alors le Nouveau Centre, petit club de parlementaires UDF ralliés à Nicolas Sarkozy. L’UDF tient son dernier congrès en novembre 2007, sous la présidence de François Bayrou: les instances de l’UDF sont alors intégrées à celles du MoDem. En définitive, Bayrou n’a pas réussi à faire de l’UDF le grand parti centriste « libre et indépendant » dont il rêvait: en s’éloignant de la droite et en affirmant l’autonomie du centre, il a heurté l’électorat traditionnel de sa famille politique et provoqué l’incompréhension de ceux qui ont toujours considéré l’UDF comme un parti de centre-droit, allié à la droite républicaine. La grande erreur de Bayrou a été de croire qu’il serait suivi par les cadres de l’UDF dans ses choix d’indépendance: or, de nombreux élus centristes ont préféré rejoindre l’UMP ou le Nouveau Centre pour ne pas perdre leur siège.

L’UDI : une nouvelle UDF ?

A bien des égards, le parti fondé en 2012 par Jean-Louis Borloo ressemble à l’ancienne UDF: l’UDI (Union des Démocrates et Indépendants) est une confédération de partis de centre-droit, qui considèrent la droite comme un « allié naturel ». Le nom du parti n’a d’ailleurs pas été choisi au hasard car il fait clairement écho à celui de l’UDF. Sur le plan idéologique, le parti réunit différents courants du centre: des radicaux valoisiens, des démocrates-chrétiens et des libéraux. La plupart des responsables de l’UDI sont d’anciens membres de l’UDF, à l’image de Jean-Christophe Lagarde, élu président du parti à la fin de l’année 2014. Mais contrairement à l’UDF, l’UDI ne réunit pas l’ensemble des centristes. Pour que l’ancienne UDF ressuscite, il faudrait que les centristes du MoDem et de l’UMP rejoignent l’UDI, ce qui est, pour l’heure, hautement improbable. Les nostalgiques de l’UDF devront donc être patients car de toute évidence, le grand parti central, humaniste, européen et libéral qu’ils réclament ne verra pas le jour en 2015.

Simone Veil, une centriste historique

Il y a 40 ans, Simone Veil, alors Ministre de la Santé, prononçait un discours historique à l’Assemblée Nationale pour défendre la loi autorisant l’IVG, loi qu’elle avait elle-même préparée et qui portera son nom. Cette loi, on le sait, a suscité des passions d’une rare violence. Mais c’était une loi nécessaire, à une époque où l’avortement était encore considéré comme un crime en France et où, chaque année, des milliers de femmes se faisaient avorter clandestinement, au péril de leur vie, quand elles ne pouvaient pas le faire à l’étranger. L’importance de cette loi est d’autant plus grande aujourd’hui que certains Etats, au sein même de l’Union européenne, cherchent à limiter l’accès à l’IVG. Mais Simone Veil n’a pas seulement été la « ministre de l’IVG ». Son histoire personnelle fut marquée par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, puisqu’elle fut déportée à Auschwitz-Birkenau en 1944, à l’âge de 16 ans. Simone Veil fut également une femme du centre et une Européenne convaincue. Dès 1974 elle apporta son soutien à Valéry Giscard d’Estaing, dont elle partageait les ambitions réformatrices. En 1979, elle mena la liste UDF aux élections européennes et devint la présidente du premier Parlement européen élu au suffrage universel. Durant toute sa carrière, elle défendit la construction européenne et combattit l’extrême droite, en dénonçant notamment les alliances locales entre la droite et le Front National dans les années 80 et 90. Refusant toute vision sectaire de la politique, elle n’hésita pas à dépasser les clivages traditionnels et à défendre des positions qui heurtaient les majorités auxquelles elle appartenait. L’exemple le plus éloquent est sans aucun doute la loi sur l’IVG, qui fut combattue par une grande partie de la droite et votée grâce aux voix de la gauche. En 2012, bien que retirée de la vie politique, Simone Veil participa au congrès fondateur de l’UDI, aux côtés de Jean-Louis Borloo, réaffirmant ainsi sa fibre centriste. Simone Veil incarne, en somme, un certain courage politique et une liberté qui font cruellement défaut à la plupart de nos responsables politiques aujourd’hui.

Ce jour qui a changé le visage de l’Europe

Il y a 25 ans, l’Europe changeait de visage. Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, les Berlinois de l’Est passaient librement à l’Ouest, et le Mur de la Honte commençait à vaciller sous les pioches et les marteaux. La chute du Mur de Berlin referma le long cycle de conflits européens ouvert en 1914. Elle permit la réunification de l’Allemagne et relança la construction européenne: en 1992, le Traité de Maastricht donnait naissance à l’Union européenne et posait les bases de la monnaie unique. La chute du Mur de Berlin a aussi ouvert la voie d’un processus inédit et spectaculaire d’unification politique du continent européen: en effet, après avoir subi 50 ans de dictature communiste, les pays d’Europe centrale et orientale sont devenus des démocraties et ont presque tous rejoint l’Union européenne. Cela doit nous faire réfléchir sur l’importance des valeurs que partagent les nations européennes, au-delà des fractures infligées par les accidents de l’histoire. Au risque de tomber dans un certain idéalisme, n’ayons pas peur de rappeler quelles sont ces valeurs qui constituent le socle même du projet européen: les Droits de l’Homme, la démocratie, la liberté, la paix, la solidarité.

En Allemagne, les conséquences de la réunification furent assez paradoxales: en effet, l’ex-RDA fut « occidentalisée », absorbée par la RFA, englobée dans l’économie sociale de marché, intégrée à l’OTAN et à la Communauté européenne. Mais la réunification a aussi entraîné une « orientalisation » de l’Allemagne. En effet, dans les années 90, l’Allemagne s’est réaffirmée comme une puissance continentale dominant la « Mitteleuropa ». Elle s’est aménagé un gigantesque hinterland industriel en délocalisant massivement vers des pays tels que la République Tchèque et la Hongrie, et en affirmant son rôle d’interface entre l’Europe de l’Est et la Mer du Nord. Elle a pu ainsi devenir le véritable centre de l’Union européenne. Mais le plus important n’est pas là: ce qui est remarquable, c’est surtout la stabilité de la démocratie allemande. Le modèle de la République Fédérale, élaboré par et pour les Allemands de l’Ouest sur les ruines du nazisme, s’est parfaitement greffé sur l’Allemagne de l’Est et n’a jamais été remis en cause depuis la réunification. D’ailleurs, de nombreuses personnalités politiques de la République Fédérale sont issues des Lander de l’Est, à commencer par la chancelière Angela Merkel et le président de la République Joachim Gauck.

A l’heure où les nationalismes et les populismes se réveillent un peu partout en Europe, n’oublions pas tout le chemin parcouru depuis 1989: l’unification du continent européen, l’extension de la démocratie en Europe centrale et orientale, et l’enrichissement des pays de l’Est qui ont rejoint l’Union européenne. A l’heure où certains rêvent de déconstruire l’Europe, n’oublions pas la grande leçon de ces 25 dernières années: ce qui unit les nations européennes est plus important que ce qui les oppose.

Il y a 100 ans, soudain, la guerre…

Il y a tout juste un siècle, l’Europe était en train de basculer dans une guerre d’une ampleur et d’une violence inouïes. Le 1er août 1914, la France décrétait la mobilisation générale face à l’imminence d’une guerre germano-russe. Le même jour, l’Allemagne décidait elle aussi la mobilisation générale, et le 3 août, elle attaquait la France. La suite, nous la connaissons : 10 millions de morts, des dizaines de millions de blessés, de mutilés de guerre et de réfugiés, et une Europe en ruines, hantée par le souvenir traumatisant d’un conflit durant lequel des Etats prospères avaient mis toute leur puissance industrielle au service de la mort et de la destruction.

Ce conflit atroce nous a appris plusieurs choses. Il nous a montré qu’une guerre pouvait éclater n’importe quand, n’importe où, sans que personne ne la veuille. Certes, les tensions en Europe étaient fortes avant 1914, les nationalismes étaient exacerbés, et les grandes puissances européennes s’étaient préparées à l’éventualité d’une guerre. Ainsi, en 1913, la France avait allongé de deux à trois ans la durée du service militaire, et l’Etat-major avait élaboré le fameux Plan XVII. Mais à l’été 1914, personne ne s’attendait à voir toute l’Europe basculer dans la guerre, en l’espace de quelques jours seulement, après l’assassinat d’un archiduc autrichien à Sarajevo. Personne n’imaginait que la guerre aurait une telle ampleur, une telle brutalité, et qu’elle durerait quatre longues années.

Ce conflit nous a aussi montré la nécessité d’une union des Etats européens pour le maintien de la paix. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, des politiciens, des intellectuels, des militants pacifistes, des hommes d’affaires et des chefs d’entreprise ont œuvré à la réconciliation franco-allemande et à la coopération économique entre Etats européens. Ce ne fut pas chose facile à cause des rancœurs et des frustrations, à cause de l’humiliation des vaincus, à cause des multiples contentieux territoriaux nés des traités de paix. Mais à la fin des années 1920, la paix semblait assurée en Europe, et les relations franco-allemandes étaient à peu près normalisées. En 1926, le ministre français des Affaires Etrangères Aristide Briand et son homologue allemand Gustav Stresemann avaient même reçu conjointement le Prix Nobel de la Paix. Puis il y eut la crise, le retour des égoïsmes nationaux et des réflexes protectionnistes, l’effondrement économique de l’Allemagne, l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, la Guerre d’Espagne, le réarmement généralisé, et finalement, une nouvelle guerre mondiale, qui s’avéra plus meurtrière et plus barbare que la première.

Comme Robert Schuman le dira en 1950, « l’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre ». N’oublions jamais que la construction européenne est née du désastre des deux guerres mondiales, et de la nécessité de bâtir une paix durable en Europe. N’oublions jamais tout le chemin parcouru depuis 1914.

Bataille de la Somme (1916).

Le Centriloque s’absente quelques temps mais revient fin août, avec un programme chargé: la rentrée du gouvernement, l’élection du futur président de l’UDI, les malheurs de nos amis centristes d’outre-Manche, la TVA sociale, sans compter les surprises que l’actualité nous réservera. Bon mois d’août à tous.