Attentat contre une église à Saint-Etienne-du-Rouvray

Nous savions que les églises étaient des cibles potentielles des djihadistes : en avril 2015, un jeune informaticien nommé Sid Ahmed Ghlam a été arrêté alors qu’il préparait un attentat contre une église de Villejuif. Ce mardi 26 juillet 2016, deux djihadistes ont attaqué une église à Saint-Etienne-du-Rouvray en Seine-Maritime : ils ont pris en otages les fidèles qui se trouvaient à l’intérieur, ils ont grièvement blessé l’un des otages et ont assassiné le prêtre âgé de 84 ans. Il semblerait que l’attaque ait été revendiquée par Daesh.

Comment exprimer l’effroi suscité par ce nouvel attentat aussi lâche que barbare ? A défaut de trouver les mots justes, je me contenterai d’exprimer ma peine profonde, et ma solidarité envers la paroisse Saint-Etienne, le diocèse de Rouen et la communauté catholique toute entière, puisque c’est elle qui a été visée à travers l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray. Le message d’amour et de paix lancé depuis Cracovie par l’archevêque de Rouen après l’attentat est d’une grande noblesse : « L’Eglise catholique ne peut prendre d’autres armes que la prière et la fraternité entre les hommes. Je laisse ici des centaines de jeunes qui sont l’avenir de l’humanité, la vraie. Je leur demande de ne pas baisser les bras devant les violences et de devenir les apôtres de la civilisation de l’amour ». Ce message était la seule réponse possible au misérable attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray.

Ce que veut Daesh, c’est provoquer des affrontements intercommunautaires et interconfessionnels en France et dans toute l’Europe. A mesure que le pseudo-califat s’effondre au Moyen-Orient, ses combattants fanatisés cherchent à semer les graines de la guerre civile dans nos démocraties occidentales vulnérables : nous devons tout faire pour éviter le piège de la guerre civile. De même, nous devons refuser toute « confessionnalisation » de l’ennemi et toute forme de stigmatisation envers une communauté religieuse. Notre ennemi n’est pas l’Islam. Notre ennemi n’est pas la communauté musulmane. Notre ennemi n’est pas une religion. Notre ennemi est une idéologie mortifère, totalitaire et inhumaine qui transforme ses défenseurs en assassins, et qui sème la mort et la destruction au Moyen-Orient, en Afrique, en Europe et jusqu’en Amérique du Nord. La tolérance, la paix, la fraternité sont évidemment les meilleurs antidotes à la violence aveugle et abjecte du terrorisme djihadiste.

C’est malheureusement sur cette actualité dramatique que le Centriloque suspend son blogue pour une vingtaine de jours, afin de prendre quelques vacances. Un grand merci à tous mes lecteurs fidèles et occasionnels. Rendez-vous mi-août.

Eglise Saint-Etienne (Saint-Etienne-du-Rouvray).

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L’instrumentalisation politique de l’attentat du 14 juillet

L’union nationale est une trêve, et comme toutes les trêves, elle est symbolique, imparfaite et provisoire. Elle n’efface pas les divisions politiques ni les tensions sociales, mais permet de les transcender, le temps de faire face à une menace ou un traumatisme majeur. L’union nationale a existé dans le cœur des Français après les attentats de Paris ; hélas, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis novembre 2015. Les inquiétudes soulevées par le prolongement de l’état d’urgence, le conflit autour de la loi travail et l’utilisation répétée du 49-3 par Manuel Valls ont fait éclater l’union nationale et ont exacerbé les fractures de la société française. La présidentielle de 2017, qui est dans toutes les têtes, ne favorise guère les discours apaisants et rationnels.

Plus de 80 personnes ont trouvé la mort dans l’attentat de Nice le 14 juillet : parmi les victimes, il y avait des femmes et des enfants, des Français et des touristes étrangers, des gens de tous âges et toutes origines, qui s’étaient rassemblés pour assister au feu d’artifice de la Fête Nationale. Malheureusement, l’attentat de Nice n’a pas suscité la même ferveur fédératrice que les attentats de novembre. Dans la population française, la stupeur et l’effroi ont rapidement laissé place aux discours de haine. Les réactions de la classe politique n’ont clairement pas été à la hauteur, faisant la part belle aux récupérations électoralistes, aux vaines polémiques, aux sorties démagogiques sur l’islam et l’immigration, et aux attaques personnelles contre le président de la République et les membres du gouvernement.

Au fond, je crois que la droite et le centre n’auraient pas fait beaucoup mieux que la gauche s’ils avaient été au pouvoir dans de telles circonstances. Il est facile de dire, a posteriori, que le drame aurait pu être évité, que les autorités n’ont pas fait le nécessaire pour protéger les Français. Mais de telles polémiques ne servent à rien. Les vraies questions de fond doivent faire l’objet d’un travail collectif mené par l’ensemble des forces politiques républicaines de la gauche, de la droite et du centre : comment unifier les services de renseignement et faciliter le croisement des données ? Comment améliorer la sécurisation des lieux de rassemblement public ? Comment déceler les cas de radicalisation « expresse » ? Comment adapter l’utilisation des forces de l’ordre à une menace terroriste devenue permanente et à un état d’urgence qui s’est installé dans le long terme ? Ce n’est pas avec des petites phrases que l’on apportera de vraies réponses.

La France est en guerre contre le terrorisme, mais il ne s’agit pas d’une « guerre totale » car les forces vives de la nation ne sont pas totalement ni massivement engagées dans l’effort de guerre. La « guerre totale » exige le sacrifice de la nation : nous devons, au contraire, refuser tout sacrifice, toute compromission, tout renoncement. Nous devons résister, préserver nos valeurs et notre mode de vie, et surtout, ne pas céder à la psychose. Espérons que la guerre contre le terrorisme n’écrasera pas tous les autres sujets lors de la campagne présidentielle de 2017, comme ce fut le cas lors de la désastreuse campagne présidentielle de 2004 aux Etats-Unis, quand George W. Bush capitalisa sur le traumatisme du 11 Septembre et sur le sentiment de peur. Comme l’a déclaré le président de l’UDI Jean-Christophe Lagarde à l’Assemblée nationale, « si la guerre contre le terrorisme devient un moyen de gagner l’élection présidentielle, alors cette victoire se fera sur les ruines et sur une future défaite de notre pays, car nos ennemis n’ont qu’un seul objectif : allumer la guerre civile en France ».

Adieu Rocard

Michel Rocard est décédé le 2 juillet 2016, à l’âge de 85 ans. La France a perdu un homme politique brillant, visionnaire et intègre, un Européen convaincu et un observateur avisé de la mondialisation, admiré aussi bien à gauche qu’à droite et au centre. Rocard était un théoricien de la « deuxième gauche », celle qui n’était pas marxiste et qui refusait le sectarisme. Celle qui était antisoviétique, antitotalitaire et qui dénonçait sans ambiguïtés les crimes du communisme réel. Celle qui s’appuyait sur les associations et les syndicats plutôt que sur un parti centralisé, monolithique et bureaucratique. Rocard incarnait une gauche ouverte et réaliste, qui voulait concilier solidarité et liberté.

Premier Ministre de 1988 à 1991, Michel Rocard incarna durant cette brève période la fameuse « ouverture au centre » souhaitée par le Président de la République François Mitterrand. Le premier gouvernement Rocard ne comptait que trois personnalités centristes mais, après les élections législatives de juin 1988, le second gouvernement Rocard comptait sept personnalités de l’UDF, dont le radical Michel Durafour, le barriste Jean-Pierre Soisson et la giscardienne Hélène Dorlhac de Borne. L’expérience prit fin en mai 1991 quand François Mitterrand poussa le Premier Ministre à démissionner. Selon une opinion couramment admise, cette expérience d’ouverture au centre a été un échec. Il est vrai que l’ouverture en question était plutôt timide : les centristes étaient peu nombreux au sein du gouvernement Rocard et les principaux portefeuilles ministériels étaient détenus par des proches de François Mitterrand. Comme le disait le constitutionaliste Olivier Duhamel, l’ouverture de 1988 fut plutôt une « entrouverture ». De plus, le Premier Ministre eut beaucoup de mal à trouver une majorité pour faire adopter certaines réformes, car l’aile gauche du PS contestait sa politique économique : Rocard utilisa d’ailleurs vingt-huit fois l’article 49-3, un record absolu. Cela dit, l’ouverture de 1988 n’a pas été l’échec que l’on dit parfois : Michel Rocard a tenu trois ans dans un contexte économique et social morose, face au président Mitterrand qui le détestait !

Le gouvernement Rocard a souvent été taxé d’immobilisme. Une telle accusation est injuste au regard des nombreuses réformes que ce gouvernement a mises en œuvre : en seulement trois ans, il a créé le RMI (revenu minimum d’insertion), la CSG et le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, modifié les règles de financement des partis politiques, modernisé les services de renseignement, réformé le statut de la Régie Renault, donné une impulsion décisive à la politique de la ville et mis un terme aux violences en Nouvelle-Calédonie. Il a aussi fait voter la première loi de prévention de la maltraitance infantile et mis en place la première campagne nationale de lutte contre la pédophilie. Michel Rocard a donc prouvé aux Français que l’on pouvait gouverner « autrement », en dépassant les clivages politiques habituels.

Rocard a tenté de briser deux tabous de la gauche française. Le premier tabou, c’est l’économie de marché : Rocard était un réformiste et un pragmatique. Il ne voulait pas rompre avec l’économie de marché, mais l’humaniser. Il ne croyait pas à la lutte des classes, mais au dialogue social. Le second tabou, c’est l’immigration. Lorsqu’il était à Matignon, Rocard a choisi de rompre avec le discours angélique de la gauche sur l’immigration et de mener une politique migratoire plus restrictive : « Nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde ; (…) la France doit rester ce qu’elle est, une terre d’asile politique, mais pas plus », déclara-t-il en décembre 1989. Michel Rocard n’aura cependant pas réussi à réformer la gauche française, et son héritage politique est encore assumé avec beaucoup de tiédeur par bon nombre de responsables socialistes : d’ailleurs, les quelques socialistes qui se disent « rocardiens » sont loin de faire l’unanimité dans leur propre camp, à commencer par Manuel Valls. Il faut dire que Rocard n’a cessé de fustiger les archaïsmes de la gauche française en général, et du PS en particulier : quelques jours avant son décès, il avait accordé au magazine Le Point une dernière interview acerbe dans laquelle il reprochait à la gauche française d’être « la plus rétrograde d’Europe »