Dans l’ombre de Syriza: les centristes grecs de La Rivière

Stavros Theodorakis, président de To Potami.

Stavros Theodorakis, président de To Potami.

La Grèce a désormais son parti centriste: To Potami (La Rivière). Ce petit parti a été créé avant les élections européennes de 2014 par un ancien journaliste de télévision nommé Stavros Theodorakis. Fonder un parti centriste dans une démocratie habituée au bipartisme était un pari plutôt risqué, mais les résultats de To Potami aux législatives sont assez encourageants. Bénéficiant du discrédit des formations politiques traditionnelles, les centristes sont arrivés en quatrième position et ont obtenu 17 sièges au Parlement: c’est autant que le parti d’extrême droite Aube Dorée, et plus que le Pazok (Parti Socialiste grec). Les centristes étaient d’ailleurs prêts à former une coalition gouvernementale avec Alexis Tsipras, mais ce dernier a finalement préféré s’allier au parti souverainiste AN.EL (Grecs Indépendants). Depuis sa création, To Potami fait campagne contre la corruption et prône la moralisation de la vie politique grecque. Le parti dénonce les « professionnels de la politique », jugés responsables de la crise, et met en avant des têtes nouvelles issues de la société civile: des journalistes, des avocats, des médecins, des chefs d’entreprise, des agriculteurs, etc. To Potami est aussi un parti pro-européen et fédéraliste qui souhaite le maintien de la Grèce dans la zone euro. Son programme est assez libéral sur les questions économiques, et progressiste sur les questions de société: le parti est favorable à la légalisation du mariage homosexuel ainsi qu’à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ce qui n’est pas rien dans un pays où l’Eglise orthodoxe a encore une influence considérable sur la société, et où les prêtres sont des fonctionnaires d’Etat. Espérons que To Potami va s’installer durablement dans le paysage politique grec et qu’il va devenir un acteur important de la vie politique nationale et européenne, car après tout, ce sont les petites rivières qui font les grands fleuves.

Publicités

Kouachi, Coulibaly: trois semaines après

Voici un article intéressant publié sur un blog partenaire (« Le Blog centriste »).

Trois semaines ont passé depuis l’équipée tragique et sanglante des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly. L’unité nationale commence à se fissurer, chacun revient à ses vieilles habitudes. Le gouvernement essaie de trouver des solutions pour empêcher la survenance de tels évènements. (…) Les frères Kouachi et Coulibaly étaient français et nés en France, tout comme Mohamed Merah. Les profils de ces quatre terroristes assassins sont presque identiques : parents d’origine africaine ou nord-africaine, enfance et adolescence dans les « quartiers », échec scolaire, délinquance précoce et violente (moins prononcée pour les frères Kouachi), adhésion à un islamisme radical et à un antisémitisme obsessionnel. C’est pourquoi deux axes de lutte sont indispensables : lutter en aval, lutter en amont.

Lutter en aval : il s’agit de toutes les mesures policières, de renseignement, et judicaires. Une loi renforçant la lutte anti-terroriste a été votée en novembre dernier. En réalité la France possède à ce jour un arsenal législatif à peu près complet. Il me semble, et c’est l’avis du Gouvernement, qu’un Patriot Act à la française serait assez inutile. Il convient surtout d’appliquer les lois en vigueur et de mettre les moyens nécessaires. Cependant un point est passé assez inaperçu ces dernières années : il s’agit du démantèlement des Renseignements Généraux (RG) par Nicolas Sarkozy suite à la fusion entre ceux-ci et la DST (Direction de la Surveillance du Territoire c’est-à-dire le contre-espionnage) pour créer la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI) aujourd’hui Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI). En réalité nous avons assisté à une absorption pure et simple des RG  par la DST. Le premier directeur de la DGSI était d’ailleurs le directeur de la DST. Une quantité importante de travail de terrain, de collecte de renseignements, d’infiltration, effectuée auparavant par les RG, a été abandonnée. Le Gouvernement devra se pencher impérativement, si ce n‘est déjà fait, sur ce problème. Cela peut paraître très technique mais ô combien important.

Lutter en amont, en d’autres termes empêcher que des jeunes se réfugient dans le fanatisme religieux, puis pour certains, terroriste. D’aucuns se précipiteront sur des solutions de type économique : les terroristes sont issus de quartiers défavorisés et laissés à l’abandon. Aidons ces quartiers et cela ira mieux. Ceci est indéniable mais s’en tenir à un tel discours est notoirement insuffisant car cela ne tient pas compte de la spécificité du problème : l’absence totale de vouloir vivre ensemble, mieux même l’absence totale du sentiment d’appartenance à une communauté nationale. Insister sur les valeurs de la République, l’importance de la laïcité, la tolérance, est essentiel. Mais je pense que cela ne suffit pas. D’ailleurs, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, les enseignants portent haut et fort ce message. Mais ils se heurtent à un public qui ne veut pas entendre parce qu’il ne se sent pas concerné et mué par un réflexe communautariste, il rejette l’autorité du corps enseignant.

La laïcité, les droits de l’homme sont des valeurs rationnelles à vocation universelle qui permettent le vivre ensemble, et que nous devons défendre coûte que coûte. Mais le sentiment d’appartenance à une communauté de destin fait également appel à un sentiment affectif que ne saurait suppléer l’incantation permanente de la « République » et des valeurs qu’elle porte. Tout au long de notre histoire, catholiques, protestants, révolutionnaires, émigrés, bonapartistes, républicains, gaullistes, communistes, démocrates-chrétiens, et bien d’autres encore, n’ont pas partagé les mêmes idées, se sont combattus, voire même entretués, mais tous se sentaient appartenir à une communauté nationale. Tel n’était pas le cas des frères Kouachi et de Coulibaly. C’est pourquoi il me parait essentiel, comme certains le proposent, de ressusciter un service national, de quelques mois, pour garçons et filles, qui pourrait prendre une forme civile, et militaire pour ceux qui le souhaitent. Les programmes d’histoire sont aussi à revoir dans un sens de recentrage sur l’histoire nationale et européenne, en expliquant l’apport des cultures extérieures. Il faut que les jeunes d’aujourd’hui, qu’ils s’appellent Durand, Dupont, Kouachi, Coulibaly deviennent des citoyens, mais des citoyens français et européens fiers de leur appartenance. Sinon ne subsisteront que des déracinés, et beaucoup des premiers se tourneront vers les voies sans issue de l’extrême droite et de ses clones, et de plus en plus des seconds regarderont vers un islamisme leur proposant un sens à leur vie.

Ludovic BOUSQUET
contact@ludovic-bousquet.fr

Le Front de Gauche de Mélenchon est-il le « Syriza » français?

Le parti de gauche Syriza vient de remporter une large victoire aux législatives grecques: son leader, Alexis Tsipras, devient ainsi le plus jeune Premier Ministre que le pays ait connu depuis plus d’un siècle. Jean-Luc Mélenchon, très présent dans les médias français le soir de l’élection, a salué cette victoire et parlé d’une « page nouvelle pour l’Europe ». Il se verrait bien dans le rôle du Tsipras français, et présente souvent le Front de Gauche comme la version hexagonale de Syriza.

Idéologiquement, Syriza et le Front de Gauche sont clairement sur la même longueur d’onde. Syriza incarne, comme le mouvement fondé par Mélenchon, une gauche « radicale », populiste, antilibérale et anti-austérité, qui veut rompre avec les politiques européennes sans rompre avec l’Europe elle-même: Tsipras a d’ailleurs affirmé sa volonté de maintenir la Grèce dans l’Union européenne et dans la zone euro. On peut donc être soulagé que le peuple grec, pressuré depuis cinq ans par des politiques d’austérité particulièrement brutales, ait préféré Syriza au parti néonazi Aube Dorée.

Cela étant dit, le scénario grec a peu de chances de se répéter en France. Premièrement, Mélenchon n’est pas Tsipras: le leader de Syriza est un homme jeune qui incarne le renouveau de la classe politique grecque. Mélenchon a déjà derrière lui une longue carrière d’élu, et il n’a pas le charisme étincelant et juvénile de Tsipras. Deuxièmement, la situation économique et sociale de la France n’est pas celle de la Grèce: les Français n’ont pas été aussi durement touchés par la crise, ils n’ont pas eu à supporter des politiques aussi violentes que les Grecs, et le « modèle social » français n’a pas été laminé. Troisièmement, en France, la gauche de gouvernement n’est pas dans la même situation de discrédit qu’en Grèce, où le Pasok (Parti Socialiste grec) s’est littéralement effondré, ce qui ne semble guère émouvoir les socialistes français. Quatrièmement, en France, le vote contestataire profite beaucoup plus au FN qu’à la gauche radicale: aux dernières européennes, le parti de Marine Le Pen a obtenu 25% des suffrages contre 6% seulement pour le Front de Gauche. Enfin, le scrutin uninominal à deux tours utilisé aux législatives perpétue en France le condominium PS-UMP, limitant ainsi la percée des partis indépendants non alliés à l’un des deux partis dominants.

Charlie, l’école et les territoires perdus de la République

Jeudi 8 janvier, l’hommage rendu aux victimes de Charlie Hebdo a provoqué des centaines d’incidents dans les établissements scolaires. Nombre de collégiens et de lycéens, mais aussi d’écoliers, ont tenté de saboter la minute de silence. Nombre d’élèves n’expriment aucune solidarité vis-à-vis des victimes de l’attentat. Pire, certains d’entre eux mettent sur le même plan les victimes et leurs bourreaux, et considèrent que les dessinateurs exécutés le 7 janvier l’ont « bien cherché » parce qu’ils avaient « blasphémé ». De même, certains élèves, obsédés par un conflit israélo-palestinien dont la complexité les dépasse, pensent que si des juifs ont été exécutés par Coulibaly à la Porte de Vincennes et par Nemmouche à Bruxelles, c’est parce que « les juifs » en général sont coupables de quelque chose. Et selon Najat Vallaud-Belkacem, un élève sur cinq en France adhère à une théorie du complot sur l’attentat de Charlie Hebdo.

Ces incidents nombreux ont ouvert les yeux de l’Etat et de l’opinion publique sur le gouffre d’ignorance auquel sont confrontés quotidiennement les enseignants qui officient dans les établissements difficiles, face à des jeunes gens qui n’ont aucun repère, et dont les réseaux sociaux sont devenus la principale source d’information: pour ces jeunes, toutes les opinions se valent, et la parole de l’enseignant ne fait plus autorité. Depuis plus de dix ans, de nombreux témoignages d’enseignants, de nombreux articles de presse et de nombreux ouvrages tirent la sonnette d’alarme et dénoncent la banalisation de l’intolérance, de l’intégrisme religieux, de l’antisémitisme, du racisme, du négationnisme, du machisme et de l’homophobie chez les collégiens et les écoliers de certains quartiers difficiles. Mais les personnels d’éducation confrontés à ces problèmes ont été largement ignorés par leur hiérarchie, et leurs cris d’alerte n’ont donné lieu à aucune réponse concrète et globale, à aucune réforme de fond. Pourquoi? Parce qu’il ne fallait pas « faire de vague ». Parce qu’il ne fallait pas « stigmatiser » les élèves des quartiers sensibles. Je regrette qu’il ait fallu attendre la mort de 17 personnes dans des attentats pour qu’enfin ces problèmes d’une extrême gravité soient reconnus et placés au centre du débat. Cette situation désastreuse, qui en dit long sur la faillite de notre modèle éducatif, doit nous faire réfléchir sur trois problèmes essentiels.

1° Les programmes scolaires sont inadaptés. Les programmes scolaires sont conçus par une institution, le Conseil Supérieur des Programmes, dont les membres ne comptent aucun professeur en exercice dans l’enseignement primaire ou secondaire: l’organisation et les grandes orientations des programmes sont établies par des personnalités du monde politique et universitaire, souvent déconnectées des réalités de l’enseignement primaire et secondaire. Lorsqu’un nouveau programme est rédigé, les enseignants sont « consultés » mais n’ont que quelques jours pour faire remonter leurs avis. Avis qui ne sont, généralement, pas pris en compte. Il faut repenser la façon dont les programmes sont conçus. Il faut aussi renforcer certains enseignements essentiels qui ont été négligés: l’histoire des religions, l’histoire de la laïcité, l’éducation aux médias, et tout particulièrement l’éducation à Internet et aux réseaux sociaux.

2° Les enseignants sont mal préparés aux situations difficiles. La formation des enseignants (qu’il s’agisse de la formation initiale ou de la formation continue) ne les prépare pas suffisamment à gérer les situations de conflit, les élèves violents et les problèmes de racisme en milieu scolaire. Certes, la plupart des enseignants ne sont, heureusement, pas confrontés quotidiennement à ce genre de problèmes, mais chacun sait que ce sont les jeunes professeurs inexpérimentés que l’on envoie au casse-pipe dans les établissements les plus difficiles. Suite aux incidents du 8 janvier, le Ministère de l’Education Nationale a mis à la disposition des enseignants, sur Internet, un certain nombre de ressources pédagogiques et documentaires pour les aider à parler des attentats avec leurs élèves, et pour organiser le débat sur la question de la liberté d’expression. Mais cette « boîte à outils » ne suffit pas, et c’est toute la formation des enseignants qui est à repenser.

3° Notre système éducatif à bout de souffle est impossible à réformer. Depuis plus de trente ans, les ministres de l’Education Nationale ont enchaîné les réformettes, mais aucun d’entre eux n’a été capable de réformer réellement le système éducatif. Pourquoi? Manque de temps, manque de moyens, incompétence, volonté d’éviter les conflits avec les syndicats… Trop souvent, les réformes ont été bâclées par des ministres qui agissaient dans l’urgence, avec des moyens insuffisants, comme ce fut le cas de la réforme des rythmes scolaires. Trop souvent, les politiques éducatives ont été prises en otage par l’idéologie et le pédagogisme, au détriment des vrais enjeux. Le ministère de l’Education Nationale a fini par devenir une forteresse irréformable, une organisation quasi soviétique et totalement sclérosée, qui n’est plus capable de répondre aux défis essentiels. Cela doit changer.

Le ministère de l’Education n’est pas un ministère comme les autres, il doit être dépolitisé, placé à l’abri des idéologies et des querelles partisanes, et il ne doit plus être soumis aux échéances électorales. Osons dire les choses clairement: l’Education Nationale ne doit plus être un ministère. Plus le temps passe, plus je me sens en accord avec ceux qui proposent de supprimer le ministère de l’Education Nationale pour le remplacer par une haute autorité indépendante. Cette haute autorité, dont le statut serait comparable à celui du CSA pour l’audiovisuel, serait chargée des politiques éducatives (élaboration des programmes, organisation du temps scolaire, etc.). Elle serait aussi en charge du recrutement et de la formation des enseignants. Le budget de l’Education resterait en revanche une compétence gouvernementale. Je terminerai en citant cet extrait d’un éditorial de Jacques Julliard paru dans Marianne en décembre 2014: « il est temps de soustraire l’Education Nationale aux aléas politiques, aux plans de carrière des ministres, à l’arrogance administrative, à la stérilité intellectuelle, à l’alibi pédagogique. Il faut raser la forteresse de la rue de Grenelle, et lui substituer un Haut-Commissariat à l’éducation et à la recherche rattaché directement au Premier Ministre, et animé par une grande personnalité nommée pour cinq ans, à l’abri du microcosme politicien. Aux formes près, c’est de cette façon que pendant cinq années Jules Ferry et sa phalange de grands esprits républicains ont fondé notre école, avec pour programme de renouer avec la largeur de vues de la mystique républicaine ». Il s’agit bien d’une révolution: qui aura l’audace de la proposer?

Bayrou, premier ministre fictif du roman provocateur de Houellebecq

Le matin du 7 janvier, juste avant l’effroyable attentat contre Charlie Hebdo, c’est la sortie du dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission, qui faisait la une. Dans ce livre, l’auteur imagine la victoire d’un candidat islamiste face à Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2022, après un deuxième mandat calamiteux de François Hollande. Ce cataclysme politique est rendu possible par l’union de la gauche, de la droite et du centre autour du candidat musulman dans le but de battre le FN. Le nouveau locataire de l’Elysée, un certain Mohamed Ben Abbes, choisit François Bayrou comme Premier Ministre. Bayrou devient ainsi le symbole de la trahison des élites, l’incarnation d’une classe politique ramollie, complice de la destruction des valeurs républicaines. Le centriste en prend pour son grade: il est décrit comme un individu « stupide », et comme un « animal politique sans consistance, tout juste bon à prendre des postures avantageuses dans les médias ».

N’ayant pas lu le roman (j’ai mieux à faire) et n’ayant pris connaissance que d’extraits, je ne formulerai aucun jugement sur le fond comme sur la forme. Si j’en crois les quelques critiques que j’ai lues dans le presse, le sujet central de Soumission n’est pas l’islam ni l’islamisme (bien que le titre du roman soit la traduction littérale du mot « islam »), mais plutôt la critique des élites politico-médiatiques. Ce que dénonce l’auteur, c’est la dictature du politiquement correct et l’attitude munichoise de certaines élites françaises qui, sous prétexte de lutter contre le racisme et le FN, auraient fini par capituler face à la montée de l’intégrisme religieux. De toute évidence, si Houellebecq a choisi Bayrou, c’est parce que Bayrou est centriste, et qu’aux yeux de l’auteur il symbolise le compromis entre gauche et droite, la connivence (réelle ou supposée) entre des élites politiques interchangeables dont les divergences idéologiques auraient fini par s’estomper derrière de simples « postures ».

François Bayrou a réagi avec sagesse en refusant d’entrer dans la polémique: il s’est contenté de dire que le livre était une « vaste opération commerciale » jouant avec les « peurs » des Français. Il ne faut cependant pas minorer la portée politique du roman. Bruno Roger-Petit, chroniqueur à l’Obs, a justement proposé une lecture très politique du livre, et son interprétation me semble tout à fait intéressante. Selon Bruno Roger-Petit, Soumission serait un roman « sarkozyste » reprenant les thèses de l’ancien président de la République. D’ailleurs, les critiques acerbes adressées à François Bayrou dans le roman sont exactement celles que Sarkozy lui-même avait adressées au chef du MoDem. Soumission serait en quelque sorte un coup de pouce à Nicolas Sarkozy pour 2017: comme l’écrit Bruno Roger-Petit, le vote Sarkozy apparaît comme « le seul capable de déjouer le scénario de Soumission, scénario dont on comprend vite que l’instant clé n’est pas l’élection de 2022, mais celle de 2017, débouchant sur le retour de Hollande à l’Élysée. »

Les attentats des 7, 8 et 9 janvier ont donné une résonance particulière au roman de Houellebecq, en alimentant la peur de l’islamisme. Mais la mobilisation historique du dimanche 11 janvier, et l’union des forces politiques républicaines dans la défense des libertés fondamentales et dans la condamnation de l’intégrisme religieux et du terrorisme, ont en quelque sorte invalidé le scénario catastrophe imaginé par Michel Houellebecq, en montrant que la France est toujours la France, et que les valeurs républicaines restent le ciment de notre nation.

Nous sommes Charlie, et nous ne sommes pas des moutons

Source: Le Parisien.

Source: Le Parisien.

En marchant ce dimanche 11 janvier 2015, nous avons clamé, ensemble, notre attachement aux valeurs de la République et notre rejet du terrorisme.

NON, nous n’avons pas été des « moutons », car chacun de nous a choisi, en son âme et conscience, de participer à cette marche républicaine. Chacun était libre d’y participer ou non, et nul n’a l’obligation de se justifier, quel que soit son choix.

NON, nous n’avons pas fait l’apologie du journal Charlie Hebdo, car derrière le slogan « Je suis Charlie » (que certains feignent de ne pas avoir compris), nous avons voulu défendre la liberté de la presse, nous avons rendu hommage aux victimes de l’attentat barbare commis contre Charlie Hebdo ainsi qu’aux victimes des autres attentats perpétrés les jours suivants, et nous avons exprimé notre soutien aux proches des victimes.

NON, nous n’avons pas défilé « derrière » Hollande, « derrière » Merkel, « derrière » Lavrov ou « derrière » Netanyahu, et nous n’avons pas « cautionné » les actes ou les discours de ces personnalités. Leur présence à Paris ce dimanche ne change rien au sens de notre mobilisation. Le message que nous avons exprimé dépasse toutes les récupérations politiques et toutes les polémiques mesquines.

NON, l’unité nationale n’est pas une « fiction ». C’est une trêve, un moment de recueillement, un moment exceptionnel au cours duquel les Français mettent leurs divisions entre parenthèses. Evidemment, la marche républicaine n’efface pas les fractures de la société française, mais elle montre que, temporairement, face à une crise majeure d’une extrême brutalité, les Français sont capables de s’unir et de faire front commun contre la barbarie, le fanatisme, le terrorisme.

La mobilisation de près de 4 millions de personnes ce 11 janvier était belle. Cet événement restera dans les mémoires. Mais très vite, les divisions et les clivages partisans reprendront le dessus, et l’unité nationale ne sera plus qu’un beau souvenir. L’extraordinaire mobilisation du 11 janvier doit donc déboucher sur des actions concrètes, à l’échelle nationale comme à l’échelle européenne, pour mieux promouvoir la liberté de la presse, pour mieux lutter contre le terrorisme à l’intérieur et à l’extérieur de nos frontières, pour mieux prévenir la radicalisation des jeunes Européens réceptifs à la propagande islamiste, pour mieux contrôler l’espace aérien européen. Le moment exceptionnel de communion que nous venons de vivre doit être le début de quelque chose, et non la fin.

Une polémique stupide autour de la participation du FN à la marche républicaine pour Charlie Hebdo

J’ai toujours combattu les idées du FN, et à titre personnel, je n’ai pas spécialement envie de voir Marine Le Pen défiler dimanche. Mais le Front National ne doit pas être « exclu » de la manifestation en hommage aux victimes des attentats, pour au moins trois raisons. Premièrement, c’est l’unité nationale qui doit primer: la polémique autour de la participation du FN est lamentable parce qu’elle crée de la division là où nous avons besoin de cohésion. Ce ne sont pas des factions politiques qui vont manifester dimanche, ce sont des citoyens, c’est une nation. Deuxièmement, nous vivons en démocratie. Et en démocratie, chacun est libre de participer à une manifestation pacifique et d’exprimer son émotion. Nul n’a le droit d’ostraciser un parti politique dont l’existence est parfaitement légale, et qui représente près de 20% des suffrages. Troisièmement, stigmatiser le FN fait le jeu de Marine Le Pen. En voulant exclure le FN d’une manifestation démocratique, on entretient l’image d’un parti systématiquement tenu à l’écart et dénigré par les médias et la classe politique: le retour de bâton risque d’être violent lors des prochaines élections. Certains prétendent qu’en acceptant le FN à la manifestation, on contribue à sa « normalisation ». Mais le parti est déjà « normalisé » depuis longtemps compte tenu de son poids électoral. Il faut combattre le FN sur le fond, sur ses idées, sur son programme, et non par la stigmatisation et par l’ostracisation. Vouloir exclure le FN d’une manifestation démocratique, c’est se montrer moins tolérant que lui.

Horreur, bêtise, lâcheté

 

Que dire? L’attaque terroriste menée contre la rédaction de Charlie Hebdo ce mercredi 7 janvier 2015 est un acte lâche, barbare, effroyable et profondément choquant. Douze personnes innocentes ont été tuées, dont les dessinateurs Cabu, Wolinski, Charb et Tignous. Ce n’est pas seulement un journal que l’on a visé, ce ne sont pas seulement des journalistes et des dessinateurs, c’est la liberté de la presse elle-même qui est attaquée, donc la République. Ce drame survenu en plein Paris doit nous pousser à faire bloc pour défendre la République et ses valeurs, pour défendre la presse indépendante et la liberté d’expression, et pour condamner de toutes les manières possibles l’intolérance et la bêtise criminelle du terrorisme islamiste.

Malheureusement, certains essaient déjà de faire une récupération politique de ce drame, comme Nicolas Dupont-Aignan, totalement hors-sujet, qui propose d’abolir l’accord de Schengen (quel rapport?). Cet attentat risque aussi de profiter au Front National, d’aggraver l’islamophobie et d’encourager les amalgames entre islam et islamisme, entre quelques fous de Dieu totalement fanatisés par Internet et l’immense majorité des musulmans de France qui sont horrifiés par cet événement. Le recteur de la Grande Mosquée de Paris et l’imam de Drancy ont d’ores-et-déjà condamné de la façon la plus ferme l’attentat: j’espère que d’autres imams et d’autres personnalités du monde musulman continueront de le faire avec toute la ferveur nécessaire.

Plus que jamais, musulmans et non musulmans doivent exprimer leur indignation face à l’islamisme barbare. Plus que jamais, les Français doivent se serrer les coudes pour affronter cette crise terrible, car la guerre que notre pays a engagée contre le terrorisme islamiste sera une guerre longue et difficile, une guerre d’usure. Plus que jamais, soyons fiers d’être Français, fiers d’être républicains, fiers de vivre dans un Etat démocratique.

L’année 2014, vue du centre

MeilleursVoeux

A bien des égards, 2014 aura été une année déprimante: situation internationale anxiogène, économie française à l’arrêt, déliquescence de l’autorité présidentielle, victoire du FN aux européennes… Pourtant, le bilan centriste de l’année 2014 n’est pas mauvais. J’en profite, bien sûr, pour vous souhaiter une très bonne année 2015 de la part du Centriloque, et pour vous remercier de votre fidélité.

Succès électoraux pour le centre. Trois scrutins ont marqué l’année 2014. Les municipales du mois de mars ont été bénéfiques pour le centre: grâce à l’alliance Modem-UDI-UMP, de nombreux maires centristes ont été élus (ou réélus), plusieurs villes importantes ont basculé au centre comme Amiens, Nancy et bien sûr la ville de Pau, conquise par François Bayrou. En mai, le résultat des européennes a été plus mitigé. Les centristes sont partis seuls au combat, sans alliance avec l’UMP. Malgré une très forte abstention, et malgré la percée spectaculaire du Front National (qui se targue désormais d’être le premier parti de France), les listes UDI-Modem ont obtenu près de 10% des suffrages, soit une progression de deux points par rapport au score des listes Modem aux européennes de 2009. Mais c’est aux élections sénatoriales partielles de septembre que le centre a le plus progressé, puisque le groupe UDI-Union Centriste est passé de 32 à 43 sénateurs, s’affirmant ainsi comme le pivot de la Chambre Haute. En définitive, il n’y aura pas eu de « raz-de-marée centriste » dans les urnes en 2014, mais les résultats du centre furent honorables.

Le nouveau visage de l’UDI. 2014 fut une année de grands bouleversements à l’UDI. La démission de Jean-Louis Borloo pour raisons de santé aurait pu faire basculer le parti dans le chaos. Il n’en fut rien. A l’issue d’un scrutin sous tensions, et dans l’indifférence quasi générale des médias, l’UDI s’est dotée d’un nouveau président: Jean-Christophe Lagarde. Hervé Morin, finaliste malheureux, n’a pas quitté le parti, et a même affiché son intention de conserver un rôle de premier plan au sein de l’UDI. La tâche qui attend Jean-Christophe Lagarde à la tête de l’UDI est titanesque: renforcer le poids et la visibilité du centre, doter le parti d’un projet clair et fédérateur, assurer la bonne cohabitation des différents courants internes. Jusqu’à présent, Lagarde a bien joué son rôle de leader. Parviendra-t-il à piloter le navire sans encombres jusqu’en 2017? Imposera-t-il aux autres leaders de l’UDI l’idée d’une candidature autonome du centre à la prochaine présidentielle? Quelle sera son attitude vis-à-vis de l’UMP, qu’il considère à la fois comme un partenaire « naturel » et comme un concurrent de l’UDI? Et quelle sera son attitude vis-à-vis de son ancien ami et désormais rival François Bayrou?

Une famille centriste moins désunie mais toujours dispersée. Au début de l’année 2015, la famille centriste est nettement moins divisée qu’en 2012. L’Alternative, cette alliance électorale entre l’UDI et le Modem conclue en 2013 par François Bayrou et Jean-Louis Borloo, a passé avec succès ses premiers « tests électoraux ». UDI et Modem ont réussi à présenter des listes communes et un programme commun aux européennes de mai 2014. Cependant, la réunification du centre est toujours de l’ordre de l’utopie. L’Alternative n’est qu’une alliance de circonstance et non une structure pérenne et unifiée: le Modem et l’UDI restent deux partis totalement indépendants l’un de l’autre. Et de nombreux sujets peuvent encore faire achopper le rapprochement fragile qui s’est opéré entre les deux principales formations centristes: réforme des retraites, « TVA sociale », relations avec l’UMP, présidentielle de 2017… Par ailleurs, les blessures de 2012 ne sont pas effacées car certains, à l’UDI, reprochent encore à Bayrou d’avoir voté Hollande.

Cohérence et clarté, deux exigence trop souvent oubliées. Les centristes n’ont pas réussi à lever les ambiguïtés qui contribuent à leur image d’éternels indécis. En effet, Bayrou s’est ancré dans l’opposition après avoir voté Hollande en 2012, et le Modem s’est allié à l’UMP pour les municipales après avoir défendu bec et ongles pendant des années une ligne de stricte indépendance vis-à-vis de la droite. L’UDI manque elle aussi de cohérence: les leaders de l’UDI veulent incarner un centre indépendant et refusent d’être une simple force d’appoint pour la droite, mais ils considèrent toujours l’UMP comme un « partenaire naturel ». Par ailleurs, les centristes ont tendance à s’enfermer dans une opposition systématique, alors même qu’ils avaient promis d’incarner une opposition « constructive » et de soutenir les réformes courageuses. La loi Macron, d’inspiration sociale-libérale, aurait logiquement dû trouver des soutiens dans les rangs du centre, mais les centristes se bornent à critiquer les insuffisances du texte au lieu d’en soutenir les avancées: Jean-Christophe Lagarde a d’ailleurs appelé les députés UDI à voter contre le projet de loi. Les centristes ont donc encore de gros efforts à faire pour clarifier leur identité et leur ligne politique, et ainsi briser l’image d’opportunistes et de girouettes qui leur colle trop souvent à la peau.

L’OPA de Sarkozy sur le centre. L’année 2014 aura aussi été celle du grand retour politique de Nicolas Sarkozy, élu président de l’UMP sans surprise, et sans difficulté. Lors de sa campagne, Sarkozy a proposé la fusion de l’UMP et de l’UDI au sein d’un grand rassemblement de la droite et du centre. Sarkozy méprise les centristes et se moque bien de leurs idées, mais il a besoin de l’électorat centriste pour gagner en 2017. Aux yeux de Nicolas Sarkozy, le centre n’est qu’une excroissance de la droite et une simple réserve de voix. Le centre dont rêve Sarkozy, c’est un centre vassalisé, totalement « dissout » dans la droite. Ne nous y trompons pas, la « fusion UMP-UDI » que Sarkozy propose (et qui serait en réalité une absorption de l’UDI par l’UMP) n’a qu’un seul objectif: empêcher l’émergence d’un courant centriste indépendant et unifié. Nicolas Sarkozy sait qu’il n’a pas le vent en poupe chez les électeurs centristes, contrairement à Juppé, son grand rival, très apprécié des centristes. Absorber l’UDI serait donc pour Sarkozy le meilleur moyen de mettre hors d’état de nuire ses alliés centristes devenus gênants. Espérons que les élus de l’UDI ne cèderont pas aux sirènes de Sarkozy et qu’ils sauront préserver leur indépendance.

Manuel Valls ou l’art difficile de gouverner au centre… sans les centristes. Manuel Valls voulait enterrer la « gauche passéiste » et imposer sa ligne sociale-libérale, incarnée par le ministre de l’Economie Emmanuel Macron. Mais le pari était risqué. Après avoir perdu le soutien des Verts, Valls a provoqué la colère de l’aile gauche du PS: les frondeurs du parti se sont abstenus sur le vote du budget, et la Dame des 35 heures en personne a tâclé Matignon depuis sa mairie lilloise. Valls aurait sans doute aimé ouvrir la majorité vers le centre, mais les centristes préfèrent garder la place confortable qu’ils occupent dans l’opposition: ils ne cessent de critiquer les divisions idéologiques du PS et de répéter que le gouvernement n’a plus de majorité ou que François Hollande n’a plus la confiance des Français. Bayrou a même enfoncé le clou en réclamant une dissolution. Manuel Valls a donc dû jouer les équilibristes, en gouvernant « au centre » sans les centristes et avec une majorité divisée. L’année 2014 aura sans doute été celle d’un rendez-vous manqué entre les centristes et la gauche réformiste.