La barbarie djihadiste frappe de nouveau l’Europe

La folie djihadiste a encore frappé l’Europe, franchissant même un nouveau degré de barbarie et de lâcheté puisque, cette fois, l’attentat revendiqué par Daesh a visé des enfants et des adolescents à Manchester. Quoi de plus immonde et de plus lâche que de s’en prendre délibérément à des enfants ? Je tiens évidemment à exprimer tout mon soutien aux victimes et à leurs proches, ainsi qu’à la nation britannique toute entière. Outre l’indignation profonde que je ressens et que je peine à exprimer, cet acte monstrueux m’inspire trois réflexions. Premièrement, il nous démontre, une fois de plus, que les frontières nationales ne nous protègent pas contre le terrorisme, puisque le Royaume-Uni n’a jamais adhéré à l’espace Schengen. Tous les populistes europhobes qui, en France ou ailleurs, pensent que la lutte antiterroriste passe par le démantèlement de Schengen se trompent. Deuxièmement, l’attentat de Manchester nous montre qu’il existe encore d’importantes failles dans la sécurité des nations européennes : la lutte contre le terrorisme n’est pas seulement un défi national, c’est un défi européen. Nous devons donc bâtir une véritable sécurité européenne. Certes, il y a déjà eu de nombreuses avancées : Europol (agence européenne favorisant les échanges de données entre polices nationales), Eurojust (agence de coopération judiciaire de l’Union européenne), Frontex (agence de surveillance des frontières extérieures), le SIS (système d’information de Schengen) et, depuis 2016, le fameux PNR (fichier européen d’enregistrement des voyageurs). Mais il reste encore beaucoup à faire car les dispositifs existants reposent principalement sur la coopération inter-étatique et, donc, sur le bon vouloir de chaque Etat-membre : il faut, à terme, aller vers une fédéralisation des politiques européennes de sécurité, notamment par la mise en place d’un parquet antiterroriste européen et d’une véritable agence européenne de renseignement (sorte de « CIA européenne »). Enfin, et au risque de retomber dans une sorte d’angélisme démocratique, il faut redire que les attentats djihadistes dont les pays européens sont victimes ont pour objectif de mettre à l’épreuve notre modèle de civilisation et nos valeurs démocratiques et libérales. Plus que jamais, les nations européennes doivent se serrer les coudes et réaffirmer leur attachement profond, total, constant et non négociable à ce qu’elles ont de plus précieux : la liberté.

Source: L’Express.

Publicités

Odieuse et incompétente.

Le débat du 3 mai 2017 aura sans doute été le pire de tous les débats de second tour de la Cinquième République. Alors qu’Emmanuel Macron a tenté d’aborder les questions de fond et d’expliquer son programme, Marine Le Pen s’est efforcée de pourrir le débat pendant deux heures en multipliant les contre-vérités, les railleries et les caricatures les plus outrancières. Du début à la fin de ce débat, la stratégie de la candidate frontiste a reposé sur la diabolisation de son adversaire : elle a cherché à le dépeindre comme l’héritier du hollandisme, comme le chantre de l’ultralibralisme ou encore comme le candidat du communautarisme islamiste.

Ce débat navrant a toutefois eu quelques aspects positifs. Il a tout d’abord révélé l’incompétence de la candidate et la vacuité de son programme. Sur la monnaie, par exemple, Marine Le Pen a été incapable d’expliquer de façon convaincante comment elle entendait revenir au franc tout en gardant l’euro comme monnaie commune. Sur les questions industrielles, Marine Le Pen a également fait la démonstration de son amateurisme : que ce soit sur SFR, sur Alstom ou sur les Chantiers de l’Atlantique, les approximations de Madame Le Pen témoignent de son impréparation et de sa connaissance très superficielle des dossiers.

Ce débat nous a également montré que Marine Le Pen ne reculait devant aucune turpitude, pas même devant le mensonge et la calomnie. Le journal Le Monde a recensé dix-neuf « intox » de Marine Le Pen pendant le débat : la candidate a par exemple prétendu que la France versait chaque année 9 milliards d’euros à l’Union européenne (au lieu de 6 milliards). Elle a aussi enchaîné les contre-vérités sur le CICE, sur la directive « travailleurs détachés », sur la loi El-Khomri ou sur la monnaie unique. Elle a prétendu qu’Emmanuel Macron était ministre de l’Economie quand SFR a été vendu à Numéricâble, une vente actée en avril 2014, c’est-à-dire quatre mois avant l’arrivée d’Emmanuel Macron à Bercy (Macron n’a fait qu’entériner la transaction en novembre 2014). Mais le plus inquiétant, ce sont les insinuations de Madame Le Pen à propos d’un prétendu compte off-shore que détiendrait Macron aux Bahamas, une rumeur propagée par des sites d’extrême droite et fondée sur des documents factices. Macron a déposé une plainte contre X pour « faux » et « propagation de fausse nouvelle ».

Le candidat d’En Marche ! est resté sérieux et digne tout au long du débat. Hélas, Macron a été pris au piège car il ne disposait pas du temps nécessaire pour déconstruire de façon méthodique tous les mensonges et toutes les aberrations proférés par Marine Le Pen : quelques secondes suffisent pour asséner une fausse information, mais il faut beaucoup plus de temps pour en démontrer la fausseté. Et la candidate n’a évidemment laissé aucun répit à Macron : elle n’a cessé de bondir d’un sujet à l’autre en coupant la parole à son adversaire pour l’empêcher de contre-argumenter. Jamais nous n’étions tombés aussi bas lors d’un débat présidentiel. J’espère que cet odieux spectacle aura au moins ouvert les yeux de quelques électeurs indécis…

M. Le Pen.

Elle peut encore gagner.

Marine Le Pen peut encore être élue présidente de la République. Pourquoi ?

1) Les sondages peuvent nous induire en erreur. Il est vrai que la plupart des sondages d’opinion annoncent une large victoire de Macron (autour de 60% des voix), mais n’oublions pas que les sondages annonçaient aussi une large victoire de Clinton face à Trump et une large victoire du « non » lors du référendum sur le Brexit. Les sondages sont incapables d’anticiper l’impact de l’abstention ; or, si l’abstention est forte, elle peut bouleverser le scénario annoncé. Les sondages peuvent d’ailleurs avoir un effet pervers dans la mesure où de nombreux électeurs tentés par l’abstention risquent de penser que la victoire de Macron est acquise et qu’ils n’ont pas besoin de faire le déplacement dimanche 7 mai. Par ailleurs, de nombreux électeurs de gauche risquent de voter blanc ou de s’abstenir car ils ne veulent pas voter Macron et comptent sur les autres pour faire barrage à l’extrême droite : ces électeurs espèrent en fait que Macron soit élu sans leurs suffrages. Hélas, si les électeurs ne se mobilisent pas massivement pour barrer la route à Marine Le Pen, elle peut passer de justesse. Je ne cherche pas ici à « faire la morale » aux uns ou aux autres. Il ne s’agit pas de morale, simplement de mathématiques.

2) Macron peine à convaincre les électeurs tentés par l’abstention ou le vote blanc. L’erreur principale d’Emmanuel Macron dans cet entre-deux-tours est de continuer à défendre son programme alors que le candidat devrait, avant tout, rassurer les électeurs qui hésitent à voter pour lui, notamment les électeurs du gauche. Or, il est clair que Macron ne pourra pas compter sur une adhésion massive à son projet pour gagner cette élection : il doit impérativement rassembler sur autre chose que sur son programme de réformes. Macron cherche à « rediaboliser » le FN et sa candidate, mais cela ne suffira pas à convaincre les sceptiques. Les électeurs qui hésitent à voter Macron sont des gens qui, de toutes façons, ne voteront pas pour Marine Le Pen : la « rediabolisation » du Front National ne convaincra pas grand monde de voter Macron.

3) Le vote Le Pen est un vote irrationnel : les électeurs de Marine Le Pen ont beau savoir qu’elle ment, qu’elle caricature tout, qu’elle plagie les discours d’autres candidats ou qu’elle détourne de l’argent public, ils voteront quand même pour elle. Les aberrations, les incohérences et le coût exorbitant de son programme n’y changent rien. Le vote Le Pen n’est ni un vote d’adhésion ni un vote de protestation : comme l’a fort bien montré le démographe Hervé Le Bras, le vote Le Pen est avant tout un « pari ». Les électeurs du Front National ne font plus confiance aux partis de gouvernement traditionnels et veulent essayer autre chose. Ils font donc le « pari » que la situation ne pourra pas être pire avec le FN qu’avec les autres partis. Et tous les arguments rationnels visant à démontrer que le programme de Marine Le Pen est un danger pour la France restent sans effet sur ces électeurs.

4) Le « plafond de verre » a complètement éclaté. Une partie de la droite française assume désormais clairement sa proximité avec le FN et apporte à ce parti une sorte de caution morale dont il ne bénéficiait pas auparavant. Plusieurs personnalités de la droite, comme Henri Guaino ou Philippe de Villiers, ne cachent pas leur adhésion à certains aspects du programme de Marine Le Pen. Christine Boutin appelle à voter pour la candidate frontiste. Quant à Nicolas Dupont-Aignan, il s’est rallié à Marine Le Pen et fait désormais campagne à ses côtés pour le deuxième tour, après avoir négocié le poste de Premier Ministre et, sans doute, le remboursement de ses frais de campagne. Le fondateur du parti « Debout la France » a le culot de se dire gaulliste alors qu’il fait alliance avec la candidate d’un parti qui représente précisément tout ce que de Gaulle a combattu, un parti qui lors de sa fondation par Jean-Marie Le Pen a rassemblé des néonazis, des nostalgiques de Vichy et des anciens de l’OAS. Dupont-Aignan a le culot de se dire gaulliste alors que son alliance opportuniste avec le FN est aux antipodes de la vision gaullienne de la politique : de Gaulle, lui, méprisait les combines d’appareil et les petits arrangements entre partis. Dupont-Aignan a le culot d’affirmer, sur le plateau d’un journal télévisé, que le parti de Marine Le Pen n’est plus un parti d’extrême droite, alors que le FN est un parti nationaliste et xénophobe ayant gardé des liens étroits et avérés avec plusieurs groupuscules identitaires, racistes et antisémites appartenant à l’extrême droite la plus dure.

Pour toutes ces raisons, il faut voter Macron le 7 mai, car il faut empêcher Marine Le Pen de remporter cette élection. Je ne m’exprime pas ici en tant que centriste ou tant que sympathisant de Macron, mais en tant que démocrate inquiet. Réellement inquiet. Le pire n’est jamais derrière nous. Si Macron est élu le 7 mai, ses adversaires pourront continuer à le combattre pendant 5 ans sur le terrain politique, syndical et médiatique. Si Marine Le Pen est élue, nul ne sait ce qu’il adviendra de nos libertés démocratiques les plus élémentaires quand on voit avec quel mépris le FN traite la presse, les syndicats et le monde associatif. Ne prenons pas ce risque insensé.

M. Le Pen.

Elle ne doit pas passer.

Marine Le Pen.

La tournure que prend cette campagne électorale m’effraie. En 2002, tous les candidats républicains battus au premier tour avaient appelé à voter Chirac pour faire barrière à Jean-Marie Le Pen. Hélas, 2017 n’est pas 2002. A droite, les masques tombent : plusieurs élus LR comme Eric Ciotti refusent d’appeler à voter Macron, le mouvement « Sens Commun » refuse de choisir entre Macron et Le Pen, Christine Boutin appelle à voter Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan s’est rallié à la candidate d’extrême droite. A gauche, Jean-Luc Mélenchon, dont la parole risque de peser lourd au deuxième tour, a réaffirmé son opposition au Front National mais n’a pas appelé à voter Macron et préfère laisser les militants de la « France Insoumise » décider de la stratégie du mouvement par un vote en ligne ! En 2002, le même Mélenchon appelait pourtant explicitement et sans hésitations à voter Chirac pour faire battre Jean-Marie Le Pen. J’espère que les électeurs de Mélenchon feront preuve d’une plus grande détermination que leur candidat face à l’extrême droite.

Ce qui est en train de se passer me laisse sans voix : plusieurs personnalités politiques de la gauche et de la droite refusent clairement la stratégie du « front républicain » face à l’extrême droite, comme si à leurs yeux une victoire d’Emmanuel Macron représentait un danger aussi important qu’une victoire de Marine Le Pen ! On croit rêver… Il est évident que les citoyens sont libres de leur vote et qu’aucun candidat, aucun parti, aucun élu n’est « propriétaire » de ses électeurs. Mais les personnalités politiques de gauche et de droite qui refusent d’appeler à voter pour Emmanuel Macron ont une attitude irresponsable, d’autant plus irresponsable que la victoire de Macron n’est pas acquise et que Marine Le Pen peut encore créer la surprise au deuxième tour. Si Marine Le Pen est élue présidente de la République le 7 mai, les personnalités politiques qui n’ont pas appelé à voter Macron dans l’entre-deux-tours devront assumer une grande part de responsabilité dans ce désastre.

Aux nombreux citoyens qui hésitent encore à voter Macron le 7 mai, à celles et ceux qui envisagent de s’abstenir ou de voter blanc, à celles et ceux qui pensent que, de toutes façons, Macron va gagner, je veux simplement dire ceci : ne jouez pas aux apprentis sorciers. Si vous ne voulez pas que Marine Le Pen passe, allez voter Macron, c’est la seule chose à faire. Ne pensez pas naïvement que la victoire de Macron est acquise, ne laissez pas les autres « faire le boulot » à votre place, prenez vos responsabilités. Personne ne vous demande de devenir des supporters de Macron, personne ne vous demande d’adhérer à son programme ni de coller des stickers « I love Macron » sur vos voitures ou vos smartphones, on vous demande juste d’empêcher le pire des scénarios. Le bulletin Macron est la seule arme qui vous reste pour barrer la route à l’extrême droite.

A celles et ceux qui détestent François Hollande et qui voient dans Macron un « clone » ou un « héritier » du président sortant, je veux dire ceci : ne vous trompez pas de combat. La présidentielle n’est pas un référendum pour ou contre la politique de François Hollande. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas le bilan de Hollande. La vraie question, à présent, est la suivante : voulez-vous, oui ou non, que Marine Le Pen soit élue présidente de la République ? Êtes-vous réellement disposés à prendre un tel risque ? Si la réponse est non, alors votez Macron. Et si vous n’aimez pas Macron, gardez votre fiel pour la bataille des législatives. Une fois passée la présidentielle, ce sont les élections législatives qui détermineront la politique du pays : vous pourrez alors dire tout le mal que vous pensez de Macron et vous voterez en conséquence. Mais l’urgence absolue est de faire barrage à Marine Le Pen. Elle ne doit pas passer. Elle doit être battue. Et j’ajoute qu’elle doit être battue le plus largement possible, car si Macron gagne de justesse, le Front National n’en sera que plus fort aux législatives.

Mélenchon est-il dangereux?

J.L. Mélenchon.

Une élection présidentielle ne se joue pas seulement sur des programmes : les citoyens élisent d’abord un homme, une personnalité, et une « certaine idée de la France ». Jadis, le fondateur du Parti de Gauche aimait chanter l’Internationale pendant ses meetings, il faisait l’apologie du régime castriste et de la Chine communiste, il dénonçait avec virulence l’impérialisme américain et ne cachait pas son admiration pour le défunt président vénézuélien Hugo Chavez. Mais Jean-Luc Mélenchon semble aujourd’hui beaucoup plus apaisé : le tribun de la gauche antilibérale a en effet purgé son discours des références révolutionnaires les plus controversées, de même qu’il a remplacé l’Internationale par la Marseillaise à la fin de ses meetings. S’agit-il d’un apaisement de façade ou d’un vrai virage idéologique ? Difficile à dire. Et c’est bien le problème avec Mélenchon : il n’a jamais vraiment choisi entre la voie réformiste et la voie révolutionnaire. Même si le côté « jaurésien » du personnage peut avoir quelque chose de rassurant, et même si les valeurs de justice et de fraternité qu’il met en avant sont des valeurs éminemment républicaines, n’oublions pas que Mélenchon a cherché pendant des années à minimiser les crimes du communisme réel. Cela devait tout de même être rappelé… Mais qu’en est-il du Mélenchon version 2017 ?

Mélenchon est d’abord le candidat du laxisme budgétaire. Son programme comporte une multitude de promesses particulièrement onéreuses : retraite à 60 ans, augmentation des minimas sociaux et des pensions de retraite, création de 200.000 postes supplémentaires dans la fonction publique, revalorisation du traitement des fonctionnaires, remboursement intégral des soins médicaux prescrits, sortie du nucléaire, plan de relance de 100 milliards d’euros, sans oublier la nationalisation de plusieurs sociétés (dont les sociétés d’autoroute). L’Institut Montaigne a établi un chiffrage rigoureux et détaillé du programme des principaux candidats à l’élection présidentielle ; or, d’après cette étude, le programme de Jean-Luc Mélenchon représenterait 208 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires. Les économies budgétaires annoncées par le candidat sont largement surévaluées : Mélenchon annonce 13 milliards d’euros d’économies mais l’Institut Montaigne n’en retient que 8 milliards. La hausse des recettes semble, elle aussi, avoir été surévaluée par le candidat : Mélenchon annonce 122 milliards d’euros de recettes supplémentaires grâce à la réforme de l’impôt sur le revenu, à la suppression du CICE, à l’augmentation de l’ISF et à la création d’une taxe sur les transactions financières, mais l’Institut Montaigne estime plutôt à 85 milliards d’euros les recettes supplémentaires générées par ces différentes mesures. Si l’on retient le chiffrage de l’Institut Montaigne, le programme de Mélenchon entraînerait donc un déficit cumulé de plus de 100 milliards d’euros. Autrement dit, le programme de Mélenchon sera financé à coups de dette publique.

Mélenchon est aussi le candidat du protectionnisme. Fustigeant les politiques de libre-échange, le candidat de la France Insoumise défend « un protectionnisme solidaire au service de l’intérêt général contre les multinationales et la mondialisation financière ». Mélenchon envisage effectivement d’augmenter les droits de douane sur les produits venant des pays qui ne respectent pas certaines normes sociales ou environnementales. Cette politique protectionniste est conçue comme une sorte de cercle vertueux qui permettrait de protéger la production française tout en favorisant le développement des pays du Sud par des coopérations économiques et des transferts de technologies. Dans un premier temps, Mélenchon entend privilégier un protectionnisme à l’échelle européenne, mais s’il n’est pas écouté par ses partenaires européens il n’exclut pas d’instaurer un protectionnisme à l’échelle nationale. En fait, le « protectionnisme solidaire » que défend Mélenchon ressemble beaucoup au « protectionnisme intelligent » promu par Marine Le Pen : dans les deux cas, il s’agit d’un protectionnisme sélectif qui vise les pays accusés de concurrence déloyale. Cette vision du protectionnisme est toutefois très naïve : Mélenchon voudrait que la France échange uniquement avec des pays qui ont les mêmes standards sociaux et environnementaux que nous, ce qui limiterait considérablement le nombre de nos partenaires commerciaux. En outre, Mélenchon semble minimiser les lourdes conséquences d’une telle politique commerciale : la hausse des droits de douane augmenterait les coûts de production de nombreuses TPE et PME françaises et les obligerait à revoir complètement leurs filières d’approvisionnement ; les mesures de rétorsion prises par nos partenaires commerciaux lésés pénaliseraient quant à elles nos exportations en fermant de nombreux débouchés à nos entreprises.

Mélenchon est également le candidat de la rupture avec l’Union européenne. En effet, la politique économique défendue par Mélenchon est inapplicable dans le cadre des traités européens actuels. Pour pouvoir appliquer son programme économique fondé sur l’explosion de la dépense publique, Mélenchon est obligé de sortir du Pacte de stabilité de la zone euro, qui prévoit de maintenir le déficit public annuel sous le seuil de 3% du PIB. Le candidat veut aussi modifier les statuts de la Banque Centrale Européenne afin d’autoriser cette dernière à financer directement les Etats-membres. Mélenchon souhaite par ailleurs instaurer un contrôle des flux de capitaux, ce qui est incompatible avec les règles du marché unique européen. De même, pour imposer sa politique protectionniste, Mélenchon souhaite remettre en cause les traités de libre-échange conclus par l’Union européenne, tels que le Ceta. Comment le candidat veut-il procéder ? Dans un premier temps, il envisage de renégocier les traités européens avec les autres Etats-membres en agitant la menace d’une sortie unilatérale de la France. Mais si la renégociation échoue, alors le candidat mettra en application son « plan B » et sortira des traités européens, en promettant une « refondation démocratique, sociale et écologique de l’Europe ». Ce que propose en fait Mélenchon, c’est un « Frexit » différé. A la différence de Marine Le Pen, Mélenchon ne conçoit pas la sortie de l’UE comme une fin en soi mais comme un moyen en vue d’une hypothétique « refondation de l’Europe ». Mais à court terme, les deux candidats nous proposent la même chose : un grand saut dans l’inconnu. Car nul ne sait quelles seraient les conséquences d’une implosion de l’Union européenne : il est extrêmement naïf de penser que, sur les ruines de l’UE, les Etats pourront bâtir en quelques années une nouvelle entité européenne stable et démocratique. L’inquiétante montée des mouvements nationalistes et europhobes nous amène plutôt à penser qu’une implosion de l’UE constituerait une terrible régression pour les nations européennes. Prendre un tel risque serait irresponsable, surtout dans un contexte géopolitique particulièrement anxiogène marqué par la menace terroriste, la crise des migrants, les extravagances de Trump et les provocations de Poutine.

En matière de sécurité, les choix de Jean-Luc Mélenchon posent question. Le candidat veut mettre fin à l’état d’urgence, sortir de l’OTAN et désengager militairement la France en Afrique : dans le contexte d’une menace terroriste aiguë, de tels choix envoient un message de capitulation à nos ennemis. En matière de politique étrangère, les choix de Jean-Luc Mélenchon sont plutôt incongrus : le candidat souhaite que la France rejoigne l’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Amériques), une organisation de coopération regroupant Cuba, le Vénézuela, la Bolivie et le Nicaragua et comptant l’Iran et la Russie comme pays observateurs. La France n’a rien à faire dans cette organisation cimentée par l’antiaméricanisme : une adhésion de notre pays à l’ALBA constituerait un désaveu de nos alliés traditionnels, à commencer par les Etats-Unis.

Pour finir, il convient de souligner le caractère démagogique de certaines propositions défendues par Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier veut par exemple instaurer un « droit opposable à l’emploi » en faisant de l’État « l’employeur en dernier ressort ». Créer un « droit opposable à l’emploi » ne résoudra pas le problème du chômage et ne donnera pas miraculeusement un emploi aux cinq millions de personnes qui en cherchent un. Et promettre une embauche par l’Etat en dernier ressort est encore plus démagogique puisque l’Etat ne pourra évidemment pas résorber le chômage à coups d’emplois publics. Les emplois publics en question représenteraient d’ailleurs pour l’Etat une charge financière colossale et impossible à chiffrer, qui viendrait s’ajouter aux 200 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires projetées par Mélenchon. Le candidat de la France Insoumise veut également une loi interdisant les « licenciements boursiers », c’est-à-dire les licenciements qui n’obéissent à aucun motif économique et dont l’objectif est uniquement de faire monter le cours d’une action. Une telle loi serait toutefois difficilement applicable : comment déterminer si un licenciement collectif obéit à des raisons purement spéculatives ou s’il est motivé par des choix stratégiques ? C’est précisément pour cette raison qu’en février 2012, le Sénat (pourtant à gauche) a rejeté une proposition de loi déposée par les sénateurs communistes pour interdire les licenciements boursiers. De plus, le Code du Travail interdit déjà les licenciements économiques abusifs. L’interdiction des « licenciements boursiers » est le type même de la mesure populiste : une solution simpliste et séduisante qui instrumentalise le mécontentement populaire contre un ennemi tout désigné, « la finance ».

Mélenchon est-il dangereux ? Contrairement au portrait caricatural qu’en font certains de ses détracteurs, le candidat de la France Insoumise n’est pas un communiste fanatique ni un dictateur en puissance. Mais ses idées sont dangereuses en raison de l’incertitude qu’elles feraient peser sur l’avenir de la France et de l’Europe. Reste alors la question piège, celle qui est sur toutes les lèvres depuis qu’un sondage a crédité Mélenchon de 18% des intentions de vote : que voter si le deuxième tour oppose Mélenchon à Marine Le Pen ? Un tel scénario serait en effet cauchemardesque pour tous les centristes et, plus généralement, pour tous les démocrates europhiles, progressistes et modérés. Voter Le Pen serait exclu. Voter blanc serait dangereux et favoriserait, à coup sûr, Marine Le Pen. Voter Mélenchon pour faire barrage au FN ? Peut-être, mais sous certaines conditions. Il faudrait alors que Mélenchon ait le courage de faire ce que Chirac n’a pas fait en 2002 : qu’il s’engage à gouverner avec une large coalition républicaine dépassant les clivages idéologiques traditionnels. Si (et seulement si) Mélenchon prenait l’engagement de gouverner avec une large coalition incluant la gauche réformiste et, pourquoi pas, les centristes, il parviendrait alors peut-être à fédérer autour de sa candidature un front républicain…

Programme de Marine Le Pen: chiffrage fantaisiste et dérives budgétaires

Marine Le Pen (source: Les Echos).

L’Institut Montaigne a élaboré un chiffrage détaillé du programme des principaux candidats à la présidentielle. Ses conclusions sur le programme de Marine Le Pen sont éloquentes : explosion de la dépense publique et du déficit, alors même que la candidate frontiste promet de « remettre nos finances publiques en ordre »… Certes, l’Institut Montaigne est un think tank libéral plutôt hostile au FN, mais ses publications font autorité en raison de leur caractère particulièrement rigoureux. D’ailleurs, l’Institut Montaigne s’est montré sans complaisance à l’égard des programmes présidentiels de François Fillon et d’Emmanuel Macron, ce qui confirme le caractère non partisan des travaux publiés par cette organisation.

Une explosion de la dépense publique. L’Institut Montaigne montre tout d’abord que le projet présidentiel de Marine Le Pen est l’un des plus coûteux : d’après les calculs réalisés par l’Institut, le programme de la candidate frontiste comporterait 102 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires sur l’ensemble du quinquennat. Cette explosion des dépenses est principalement liée à la prime sur les bas salaires, au rétablissement de la retraite à 60 ans, à l’augmentation du budget de la recherche publique et de la défense, à la création massive de postes dans la police et dans la gendarmerie ainsi qu’à la construction de 40.000 places de prison supplémentaires. En outre, certaines mesures coûteuses n’ont pas été intégrées au coût global du programme de Marine Le Pen : ainsi, l’aide aux agriculteurs n’a pas été chiffrée par la candidate.

Des économies budgétaires largement surévaluées. Marine Le Pen annonce 58 milliards d’euros d’économies sur le quinquennat, un chiffre largement surévalué aux yeux de l’Institut Montaigne. En réalité, le programme de Marine Le Pen comporte très peu d’économies budgétaires. Seules deux mesures permettraient de dégager des économies significatives : la baisse de la consommation de médicaments (qui pourrait rapporter 1 milliard d’euros) et la suppression de l’Aide Médicale d’Etat pour les étrangers (qui rapporterait 600 millions d’euros). L’Institut Montaigne évalue donc à seulement 1,6 milliard d’euros les économies projetées par Marine Le Pen, bien loin des 58 milliards d’économies annoncés par la candidate. Marine Le Pen prétend réaliser des économies en luttant contre la fraude sociale et l’évasion fiscale, mais il s’agit d’économies purement hypothétiques : il est en effet impossible de savoir avec précision quelles sommes sont en jeu, et il est peu crédible que Marine Le Pen parvienne à éradiquer en cinq ans l’évasion fiscale et la fraude sociale dans notre pays ! Enfin, la candidate prétend qu’elle va réaliser d’importantes économies grâce à une « réforme institutionnelle », mais là encore, c’est le flou le plus total car aucun chiffrage n’est fourni : la candidate se contente de formules creuses et de grandes déclarations d’intention sur la « suppression des doublons » et le « retour à une saine gestion de proximité ».

Des recettes qui sont, elles aussi, surévaluées. Si le programme de Marine Le Pen était appliqué, les recettes fiscales diminueraient de 18 milliards d’euros à l’horizon 2022, notamment avec la baisse de l’impôt sur le revenu (estimée à 6,5 milliards d’euros par l’Institut Montaigne) et la baisse de l’impôt sur les sociétés (estimée à 2,8 milliards d’euros). Marine Le Pen prétend que cette baisse des recettes sera compensée par une hausse des droits de douane, laquelle devrait selon la candidate rapporter 20 milliards d’euros sur cinq ans : or, cette estimation est peu fiable dans la mesure où elle ne tient pas compte des effets de la politique économique défendue par la candidate, à savoir : une baisse de nos importations (liée au renchérissement du coût des produits importés) et une baisse de nos exportations (suite à la sortie de l’euro et aux mesures de rétorsion prises par nos partenaires commerciaux lésés). Marine Le Pen évoque aussi une « taxe sur les travailleurs immigrés », dont les recettes n’ont pas été chiffrées compte tenu du manque de données sur l’assiette réelle d’un tel impôt.

Des hypothèses de croissance fantaisistes. Le chiffrage du programme présidentiel de Marine Le Pen repose sur des prévisions de croissance peu réalistes : la candidate prévoit en effet une croissance augmentant progressivement sur l’ensemble du quinquennat, jusqu’à atteindre 2,5 % en 2022. Ce rythme de croissance est nettement supérieur à celui que prévoit le FMI (qui table sur un taux de croissance de 1,8% en 2021) ou à celui, encore plus pessimiste, que prévoit la Commission européenne (1% en 2022). Encore faut-il préciser que les hypothèses de croissance du FMI et de la Commission européenne ne tiennent pas compte de l’impact (difficilement chiffrable) d’une éventuelle sortie de l’euro… Autrement dit, les recettes annoncées par Marine Le Pen ont été calculées sur la base de taux de croissance très largement surévalués.

Pour aller plus loin, voici un lien vers la synthèse de l’Institut Montaigne sur le programme de Marine Le Pen : 

http://www.institutmontaigne.org/presidentielle-2017/wp-content/uploads/2017/01/synthese-marine-lepen.pdf

La préférence nationale, pierre angulaire du programme du FN

La « préférence nationale » (également appelée « priorité citoyenne ») consiste à réserver prioritairement aux citoyens français l’accès au marché du travail, à l’éducation et à certains avantages tels que les logements sociaux. Cette idée occupe une place centrale dans le programme du Front National, et Marine Le Pen souhaite l’inscrire dans la Constitution.

La préférence nationale pose le problème de l’égalité des droits entre citoyens français et résidents étrangers. Il faut tout d’abord rappeler que l’égalité totale des droits entre nationaux et résidents étrangers n’existe pas. En France, certains droits sont réservés aux détenteurs de la nationalité française, comme le droit de vote et le droit d’éligibilité. En outre, certains types d’emploi sont fermés aux étrangers. Les « emplois de souveraineté », c’est-à-dire les professions qui participent de manière directe à l’exercice des prérogatives de la puissance publique, sont depuis longtemps réservés aux citoyens français, notamment dans l’armée, la fonction publique et la magistrature. Il est tout à fait normal que les citoyens d’un Etat jouissent de droits plus étendus que les résidents étrangers : si la loi française ne réservait pas certaines prérogatives aux citoyens français, alors l’idée même de nation serait vidée de toute signification. Ce qui doit être dénoncé, en revanche, c’est le fait d’utiliser le principe de la « préférence nationale » pour mettre les étrangers au ban de la société française et pour les priver des droits économiques et sociaux les plus élémentaires. La « préférence nationale » telle qu’elle est proposée par le Front National est injuste et discriminatoire : si elle était appliquée, elle priverait les résidents étrangers de tout ce qui est nécessaire à leur intégration. Les étrangers qui résident et travaillent légalement en France paient des impôts et versent des cotisations sociales au même titre que les citoyens français, ils ont donc droit aux mêmes prestations. 

Mais la politique de « préférence nationale » préconisée par le FN n’est pas seulement injuste : elle est également inutile. Cette politique ne résoudrait pas la crise du logement, elle ne ferait pas baisser le chômage et n’améliorerait en aucune façon le quotidien des Français. La préférence nationale repose en fait sur des postulats erronés que le Front National présente comme des vérités parfaitement établies. Premièrement, le FN et une grande partie de ses électeurs considèrent que les étrangers « prennent » le travail des Français, et qu’il suffit d’écarter les étrangers du marché du travail pour faire baisser mécaniquement le taux de chômage des nationaux. Ce postulat mensonger participe d’un vieux fantasme xénophobe en total décalage avec la réalité. Il faut en effet rappeler que plusieurs secteurs d’activité ont besoin de la main d’œuvre immigrée car ils peinent à recruter parmi les nationaux : c’est notamment le cas du BTP, du textile et de la sécurité. Sans immigration légale, de nombreux patrons de ces différents secteurs devraient mettre la clé sous la porte. En revanche, dans les professions qui ne sont pas « sous tension », il est déjà très difficile d’embaucher un étranger non communautaire, et les employeurs qui en font la demande essuient généralement un refus de l’administration. Il est donc faux de dire que les étrangers « prennent » le travail des Français. 

Deuxième postulat erroné : le FN prétend que l’Etat en fait « plus » pour les étrangers que pour les citoyens français. Le parti de Marine Le Pen dénonce en effet une « préférence étrangère », c’est-à-dire une discrimination positive en faveur des résidents étrangers : d’après le FN, les étrangers auraient plus facilement accès que les Français aux logements sociaux, aux aides sociales et aux soins médicaux. Il s’agit, là aussi, d’un fantasme puisque les étrangers ne bénéficient d’aucun avantage particulier par rapport aux Français. Au contraire, tous les indicateurs montrent que les étrangers non communautaires cumulent les handicaps économiques et sociaux : ils ont un niveau d’étude inférieur à celui des Français, ils sont plus touchés par le chômage, ils occupent les emplois les moins qualifiés et les logements les plus précaires dans les quartiers les plus défavorisés. Sans parler des discriminations à l’embauche dont ils sont victimes. En matière de logement, il n’existe aucune « préférence étrangère ». Seuls les demandeurs d’asile ont droit à un hébergement d’urgence le temps que leur dossier soit examiné. Cette mesure est d’ailleurs une obligation inscrite dans la Convention de Genève sur les réfugiés.

En résumé, la « préférence nationale » préconisée par le FN n’a aucune justification sociale ou économique. Elle est injuste et dangereuse dans la mesure où son application rendrait encore plus difficile l’intégration des étrangers. Il s’agit d’une mesure purement idéologique dont l’objectif est de mettre les étrangers au ban de la société. Hélas, le débat sur l’immigration est trop souvent parasité par ce genre de fantasmes xénophobes et par des slogans démagogiques en décalage total avec la réalité. La préférence nationale, solution simpliste et radicale à des problèmes complexes, illustre bien la façon dont le Front National instrumentalise le thème de l’immigration pour flatter les instincts les plus vils du corps électoral : la peur de l’autre, la haine et le repli sur soi.

Marine Le Pen.

Marine Le Pen.

Les populismes sont-ils dangereux?

De Marine Le Pen à Viktor Orban, de Syriza à Ukip, de Podemos à Pegida, on assiste depuis quelques années à une percée des mouvements dits « populistes » en Europe. Certains populismes sont aux portes du pouvoir, comme le Front National en France, mais d’autres l’ont déjà conquis, comme l’Union Civique Hongroise de Viktor Orban ou le parti Syriza en Grèce. Le phénomène touche également les Etats-Unis, avec la victoire inattendue de Donald Trump à la présidentielle. Mais qu’est-ce donc que le populisme ? Ce terme désigne-t-il un phénomène politique bien réel ou n’est-il qu’un épouvantail fabriqué par des élites « bien-pensantes » pour discréditer les mouvements jugés trop contestataires ?

Le populisme est une notion aux contours assez flous car il ne correspond pas à une doctrine politique particulière ; il s’agit plutôt d’une posture qui consiste à instrumentaliser politiquement la colère du « peuple ». Le populisme transcende les clivages politiques traditionnels : il existe en effet des populismes de gauche et d’extrême gauche, qui mettent plutôt l’accent sur le rejet du capitalisme, du patronat et des « possédants », tout comme il existe des populismes de droite et d’extrême droite, qui mettent en avant l’exaltation de la communauté nationale (on parle alors de « national-populisme »). Certains leaders appartenant à des familles politiques traditionnellement modérées peuvent aussi adopter un discours aux accents populistes, à l’instar de François Hollande lorsqu’il déclare, en 2012, que son adversaire est « le monde de la finance », ou de Nicolas Sarkozy lorsqu’il emprunte la rhétorique identitaire de l’extrême droite pour appâter les électeurs du Front National.

Malgré la grande hétérogénéité des mouvements populistes, on peut identifier au moins trois éléments communs à l’ensemble des populismes européens. Premièrement : une rhétorique « antisystème ». Les populistes prétendent en effet défendre le « peuple » contre des élites fantasmées, nécessairement incompétentes et corrompues. Deuxième caractéristique : l’instrumentalisation de toutes les colères. Selon l’historien Bertrand Joly, le populisme consiste en effet à fédérer les mécontents et les déçus du « système » en promettant tout, à tout le monde. De nos jours, le FN cherche par exemple à séduire les petits patrons, les agriculteurs, les ouvriers, les salariés précaires et tous les « laissés pour compte » de la mondialisation en multipliant les promesses électorales parfois contradictoires. Troisième caractéristique : les populistes proposent des solutions simplistes à des problèmes complexes. Pour cela, ils désignent d’abord des boucs-émissaires : « Bruxelles », l’euro, le grand patronat, « la finance », les immigrés, l’islam, etc. Cette stratégie de l’anathème permet de justifier des solutions simplistes qui revêtent l’apparence du bon sens mais qui sont, en fait, irréalistes : sortie de l’Union européenne, retour au protectionnisme, « immigration zéro », augmentation massive des impôts sur les profits des grandes entreprises, interdiction des « licenciements boursiers », etc.

La montée du populisme au sein de l’Union européenne est en grande partie liée à la crise financière de 2008 et à la « crise des migrants » ; elle s’explique aussi par le discrédit des partis traditionnels, dont l’image a été souillée par d’innombrables scandales politico-financiers. Elle s’explique, enfin, par l’arrogance d’une technocratie européenne déconnectée du quotidien des citoyens. La percée des partis populistes exprime incontestablement un rejet des élites et des partis traditionnels : on peut donc dire que les populismes sont des mouvements contestataires. Mais ce ne sont pas des mouvements révolutionnaires. Au contraire, ces mouvements sont plutôt conservateurs : le philosophe Vincent Coussedière définit en effet le populisme comme un conservatisme pouvant être identitaire ou socio-économique. Les populistes de gauche veulent conserver les acquis sociaux et refusent toute libéralisation de l’économie, tandis que les populistes de droite veulent conserver des valeurs traditionnelles et une « identité » qui serait menacée. En ce sens, les populismes apparaissent aujourd’hui comme une alternative aux partis de gouvernement classiques de centre-gauche et de centre-droit, qui sont plutôt libéraux et qui défendent la construction européenne et l’idée d’une société et d’une économie ouvertes. L’émergence des populismes brouille les repères politiques et fait apparaître de nouveaux clivages : aujourd’hui, l’opposition gauche/droite n’est peut-être pas la grille de lecture la plus pertinente pour comprendre ce qui se joue sur la scène politique européenne.

Les populismes sont-ils dangereux ? A priori, les mouvements populistes ne contestent pas ouvertement les institutions démocratiques et ne cherchent pas à prendre le pouvoir par la violence. Mais ces mouvements n’en sont pas moins dangereux pour la démocratie. Leur discours repose avant tout sur l’émotionnel et fait souvent appel aux instincts les plus vils des électeurs : le ressentiment, la haine, la peur. La montée des populismes fait basculer le débat public dans l’irrationnel et participe d’une certaine « dés-intellectualisation » du politique. En outre, les promesses démagogiques des populistes se révèlent souvent inapplicables dès qu’elles se heurtent au mur de la réalité : une fois au pouvoir, les leaders populistes trahissent leurs électeurs et abandonnent une partie de leur programme, comme l’a fait Tsipras en Grèce. Les électeurs déçus n’ont alors plus d’autres choix que de se détourner complètement de la politique ou de porter leurs suffrages sur d’autres partis encore plus extrémistes.

Les populismes sont également dangereux pour l’Europe, que beaucoup d’entre eux souhaitent déconstruire : les dysfonctionnements actuels de l’Union européenne leur servent de prétexte pour dénigrer le bienfondé du projet européen lui-même. Or, la désintégration de l’Europe serait une catastrophe économique et une terrible régression pour tous les peuples européens. Les nations européennes sont aujourd’hui interdépendantes économiquement ; l’intégration européenne a été pendant 60 ans un formidable facteur d’enrichissement et de développement pour tous les Etats membres. Faire croire au peuple que 28 nations européennes séparées seront plus fortes que lorsqu’elles étaient rassemblées, faire croire que le repli sur soi et la fermeture des frontières sont des gages de paix et de prospérité, faire croire que la sortie de l’euro permettra de renouer avec la croissance et avec l’emploi, ce n’est pas défendre les intérêts du « peuple », c’est mentir aux citoyens.

Marine Le Pen (source: L'Express).

Marine Le Pen (source: L’Express).

Victoire de Trump: une mauvaise nouvelle pour les centristes

Contre toute attente, le populiste Donald Trump a remporté une large victoire face à la favorite Hillary Clinton et devient ainsi le 45ème président des Etats-Unis. Personne n’avait anticipé cette lame de fond. L’Amérique qui a propulsé Trump à la Maison Blanche n’est pas celle qui avait plébiscité Obama en 2008 : c’est une autre Amérique. C’est l’Amérique des classes moyennes et populaires blanches et conservatrices qui n’ont jamais digéré la victoire d’un Afro-américain à la présidentielle. C’est l’Amérique « profonde » qui rejette les élites politiques établies et qui voit dans Clinton une carriériste corrompue et un symbole du « système ». Cette majorité silencieuse que Donald Trump n’a cessé d’interpeler durant la campagne s’est massivement mobilisée le 8 novembre pour faire mentir les sondages.

La victoire de Donald Trump n’est pas une bonne nouvelle pour les centristes parce que Clinton était la plus « centriste » des candidats. Certes, elle n’était pas irréprochable, mais c’était une candidate expérimentée, compétente et modérée. Son programme présidentiel mettait en avant la défense des classes moyennes, la justice fiscale, la lutte contre les inégalités et le soutien aux petites et moyennes entreprises. Hillary Clinton voulait également un contrôle plus strict des armes individuelles, position courageuse dans un pays où le port d’armes est ancré dans les mœurs et où le lobby des armes, la fameuse NRA, exerce une influence considérable.

La victoire de Donald Trump n’est pas une bonne nouvelle pour les centristes parce que la démagogie de Trump, son intolérance, ses provocations sexistes et xénophobes sont la négation même des valeurs et des idées centristes. Les Etats-Unis d’Amérique font aujourd’hui un grand bond dans l’inconnu, et le monde entier saute avec eux : espérons simplement que Trump dirigera la première puissance mondiale avec un minimum de pragmatisme et de lucidité, et qu’il saura troquer son costume de candidat populiste contre un costume d’homme d’Etat.

La victoire de Donald Trump n’est pas une bonne nouvelle pour les centristes car elle risque d’entraîner un phénomène de « trumpisation » de la vie politique européenne. L’élection de Trump a enthousiasmé les populistes européens : en France, le résultat de l’élection américaine a galvanisé le Front National. Marine Le Pen a d’ailleurs été la première personnalité politique française à se réjouir de la victoire du milliardaire, dont le discours populiste, protectionniste et xénophobe est largement en phase avec les idées du FN. Nicolas Sarkozy entend lui aussi tirer profit de la victoire de Trump en fustigeant la « pensée unique » et en tâclant les leaders qu’il juge trop modérés (Juppé en tête). Mais la victoire de Trump, ce n’est pas la défaite de la « pensée unique » comme l’affirme Nicolas Sarkozy : c’est la défaite de la pensée tout court. Plus que jamais, les centristes de toutes obédiences doivent réaffirmer les valeurs qu’ils ont toujours défendues : des valeurs humanistes de tolérance et d’ouverture, de modération et de respect. Pourvu que le « trumpisme » ne soit pas trop contagieux en 2017…

Comprendre l’Empire. Une critique du livre d’Alain Soral.

Publié en 2011 aux Editions Blanche (maison d’édition spécialisée dans les romans érotiques), l’essai d’Alain Soral intitulé Comprendre l’Empire a été largement ignoré des médias « officiels ». En revanche, sur les réseaux sociaux et dans les médias dits « alternatifs », le livre d’Alain Soral a reçu des critiques dithyrambiques : on parle d’un « miracle éditorial », d’un « coup de maître », de « brillantes analyses » ou encore d’une « lucidité remarquable ». Toutefois, je n’aurais certainement jamais pris la peine de lire ce livre s’il n’avait atteint des records de vente sur Amazon et si plusieurs personnes de mon entourage ne m’avaient confié leur intérêt pour la prose d’Alain Soral.

La lecture de Comprendre l’Empire fut pour moi une grande déception. A la place du remarquable essai décrit par les adorateurs de Soral, j’ai trouvé un long catalogue d’imprécations, d’approximations historiques et de clichés complotistes, écrit dans un style agressif et, parfois, inutilement grossier : il faut vraiment avoir lu peu de bons livres pour considérer Comprendre l’Empire comme un chef d’œuvre. On peut résumer de la façon suivante la thèse principale de l’ouvrage : les puissances de l’argent ont peu à peu pris le pouvoir en Europe après la Révolution Française et cherchent aujourd’hui à mettre en place, par le biais de puissants réseaux transnationaux, une dictature mondiale de la finance que Soral appelle « Nouvel ordre mondial » ou « Empire ». D’après l’auteur, c’est la destruction de la Foi par la Raison, puis de la Raison par la Banque, qui aurait ouvert la voie vers ce « Nouvel ordre mondial ». La mondialisation libérale actuelle est ainsi présentée comme le résultat d’un long processus initié dès le XVIIIe siècle par une oligarchie financière cosmopolite imprégnée de « messianisme judéo-protestant ». La solution préconisée par l’auteur pour combattre l’Empire, c’est la révolte des nations. Voulant réconcilier la « gauche du travail » et la « droite des valeurs », Soral prône l’union du prolétariat et de la classe moyenne contre une élite financière globalisée. L’idéologie qui sous-tend l’ouvrage est un étrange cocktail mêlant socialisme, anarchisme et nationalisme tout en recyclant de nombreux poncifs empruntés à l’extrême droite la plus réactionnaire : antisémitisme, antimaçonnisme, antiparlementarisme, critique de « l’humanisme bourgeois » et des Droits de l’Homme, nostalgie de l’Ancien Régime, éloge d’une chrétienté médiévale idéalisée.

Alain Soral est un homme intelligent et cultivé, mais sa paranoïa et son antisémitisme pathologique jettent un grand discrédit sur l’ensemble de son travail. Certes, tout n’est pas à jeter à la poubelle dans Comprendre l’Empire. On y trouvera en effet quelques passages pertinents et lucides, notamment sur la précarisation du salariat, la démocratie d’opinion, la société du divertissement ou encore l’instrumentalisation politique de l’antiracisme. Mais les bons passages, trop rares, n’ont rien de révolutionnaire. Quant au reste de l’ouvrage, il ne présente qu’un intérêt très limité sur le plan intellectuel. Les sujets abordés dans Comprendre l’Empire sont tellement variés qu’il faudrait des années de travail pour décortiquer et réfuter, phrase par phrase, toutes les bêtises que raconte Soral. A défaut de proposer une réfutation point par point, je souhaiterais simplement développer ici les sept principales critiques que l’on peut, selon moi, adresser à Comprendre l’Empire.

1) L’ouvrage d’Alain Soral est dénué de rigueur scientifique. Soral ne fournit aucune preuve de ce qu’il affirme, il cite rarement ses sources et déforme les propos et la pensée des auteurs dont il se réclame (Marx, Proudhon, Bakounine, Péguy, etc.). Le manque de rigueur est d’ailleurs revendiqué par l’auteur comme une qualité ! Dans l’introduction de Comprendre l’Empire, Alain Soral explique en effet que son livre est « peu universitaire dans sa forme, par respect pour le lecteur ». Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Que Soral ne veut pas faire comme tous ces universitaires prétentieux qui remplissent leurs publications de références bibliographiques et de notes de bas de page ! Sauf que, dans une publication universitaire, les références et les notes de bas de page n’ont pas pour fonction d’impressionner le lecteur : elles sont avant tout une marque d’honnêteté intellectuelle. Elles permettent de justifier les affirmations de l’auteur et offrent aux lecteurs consciencieux la possibilité de vérifier les informations à la source. Alain Soral, lui, s’autorise à dire tout et n’importe quoi puisque son travail est « peu universitaire ». Et c’est par « respect pour le lecteur » qu’il se dispense de toute rigueur scientifique : autrement dit, Soral donne du prêt-à-penser à des lecteurs crédules. Un tel mépris pour le travail universitaire et une telle condescendance vis-à-vis du public sont insultants à la fois pour les universitaires et pour les lecteurs. 

2) « L’Empire » est un concept flou dont la définition varie d’une page à l’autre. Dans le troisième chapitre du livre, on apprend que l’Empire désigne à la fois une « vision du monde » et un « processus » : l’Empire est en effet défini comme l’idéologie propre à l’oligarchie financière mondiale, et comme le processus conduisant au renforcement de la domination exercée par cette même oligarchie. Cette définition duale confère d’emblée à la notion d’Empire un caractère ambigu. De plus, on constate au fil de l’ouvrage que l’auteur décrit l’Empire tantôt comme une réalité, tantôt comme le résultat prévisible d’un processus encore inachevé, si bien qu’à la fin du livre on ignore si l’Empire existe déjà ou s’il est en train d’advenir. On comprend finalement que « l’Empire » est une expression fourre-tout qui englobe à la fois l’ONU, l’OMC, le FMI, l’OTAN, l’impérialisme états-unien, Israël, la franc-maçonnerie, les banques, les spéculateurs de Wall Street, les grands médias, les firmes transnationales, les lobbys, les think-tanks, les sociétés secrètes et les organisations privées telles que la Commission Trilatérale ou le Groupe Bilderberg. Le lecteur naïf a l’impression que « tout est lié », et que les différents groupes, Etats, individus et organisations vilipendés par l’auteur sont impliqués dans une seule et même conspiration planétaire visant à mettre en place une dictature mondiale de la finance. En dénonçant plusieurs groupes d’individus puissants dans un même ouvrage et en les regroupant sous un même vocable, Soral donne à ses lecteurs l’illusion qu’il existe effectivement une connexion, une complicité entre ces différents groupes. En ce sens, le livre d’Alain Soral est véritablement conspirationniste : la mondialisation est analysée comme un immense complot fomenté par les élites financières dans le but de soumettre les peuples et de leur imposer l’idéologie ultralibérale. Une telle approche extrêmement simpliste de réalités économiques très complexes présente un avantage non négligeable : elle valorise le lecteur naïf en lui donnant l’impression d’accéder à une vérité cachée. D’ailleurs, l’ouvrage de Soral regorge de théories du complot : sur l’assassinat de Kennedy, le réchauffement climatique (une « escroquerie scientifique » selon Soral), la crise des subprimes, le vaccin contre la grippe H1N1 et, bien sûr, les attentats du 11 Septembre (lieu commun absolument incontournable pour tout conspirationniste militant).

3) Les analyses de l’auteur sont extrêmement sommaires et superficielles. Chaque chapitre est découpé en une multitude de textes très courts dont certains ne font même pas dix lignes. Ce format peu académique présente un inconvénient majeur puisqu’il ne permet pas d’approfondir les analyses. Chaque événement est traité de façon expéditive, en quelques lignes, et le lecteur ne cesse de sauter d’un texte à l’autre sans se réapproprier les différents sujets traités. L’Affaire Dreyfus, par exemple, est traitée en vingt lignes. La démocratie athénienne, en quinze lignes. Le Traité de Maastricht, en douze lignes. La décolonisation, en sept lignes ! A ce stade, on ne peut plus parler d’analyses mais de simples allusions. La Révolution Française, point de départ de toute la réflexion d’Alain Soral, est analysée à la va-vite en quelques pages : l’auteur n’en mentionne même pas les causes principales, à savoir la situation économique et financière désastreuse de la France en 1789 et l’opposition farouche de l’aristocratie à toute réforme d’un système fiscal pourtant profondément inégalitaire. Sur la laïcité, les analyses de Soral sont également d’une effroyable indigence : l’auteur affirme, sans le démontrer, que la laïcité est une « religion d’Etat » dont la franc-maçonnerie constitue le « clergé occulte ». De même, il évoque très brièvement la loi de 2004 sur les signes religieux en la qualifiant de « loi anti-voile islamique » : Soral ne développe aucune argumentation, il n’explique pas le contenu de cette loi, ni ses objectifs, ni le contexte dans lequel elle a été votée, ni l’immense travail de réflexion mené en amont par la Commission Stasi en partenariat avec les représentants des différentes communautés religieuses… L’auteur prétend avoir condensé en 200 pages plusieurs décennies de recherches et des milliers de pages de réflexion personnelle : il est vrai que l’écriture de Soral est très synthétique, mais là où certains lecteurs voient la « fulgurance » d’un génie clairvoyant au style épuré, il n’y a souvent que des formules à l’emporte-pièces dissimulant de graves carences argumentatives. Soral ne cherche pas à faire réfléchir ses lecteurs : il leur jette ses théories à la figure dans un style incantatoire. Chez lui, les slogans font office de raisonnements. Tout lecteur attentif d’Alain Soral doit donc impérativement mener des recherches complémentaires pour se forger sa propre opinion sur chacun des sujets abordés. L’erreur la plus préjudiciable serait de s’en tenir à ce que dit Soral, et de « ruminer » chaque chapitre du livre sans chercher à creuser la question par soi-même.

4) Soral manipule ses lecteurs par des sophismes. Un sophisme est un raisonnement faux qui a l’apparence du vrai. L’auteur de Comprendre l’Empire utilise fréquemment ce genre de raisonnements fallacieux pour tenter de justifier des théories farfelues et des rumeurs grotesques. Soral établit parfois une relation de cause à effet entre deux événements qui n’ont pas de lien avéré : ainsi explique-t-il qu’en juin 1963, c’est-à-dire six mois avant l’assassinat du président Kennedy, ce dernier a signé un décret autorisant le Trésor américain à émettre 4 milliards de dollars en billets. Il n’en fallait pas plus à l’auteur pour pointer du doigt « un lien évident entre la mort du président Kennedy et sa tentative de reprendre le pouvoir sur la Banque ». Soral laisse entendre que John F. Kennedy a été tué parce qu’il cherchait à briser le monopole monétaire de la Réserve Fédérale. Mais ce « lien évident » se fonde sur une simple congruence chronologique entre deux événements et n’est confirmé par aucun élément factuel. De plus, le fameux « décret 11.110 » signé par Kennedy en juin 1963 (décret que Soral n’a manifestement pas lu) concerne les stocks de lingots d’argent détenus par le Trésor et ne remet absolument pas en cause les prérogatives monétaires de la Banque centrale américaine. Quant aux 4 milliards de dollars évoqués par Soral, ils n’ont aucun rapport avec le « décret 11.100 » de Kennedy : en réalité, c’est une vieille législation fédérale du XIXe siècle qui autorise le Trésor à mettre en circulation une certaine quantité de billets. Soral a donc tout faux. La théorie du « complot de la Fed », reprise par Soral, fait partie des nombreuses rumeurs qui entourent l’assassinat du président Kennedy et qui circulent encore aujourd’hui dans les poubelles du web. On peut également trouver de beaux exemples de sophismes dans les nombreux passages consacrés à la franc-maçonnerie : le secret maçonnique est en effet interprété par l’auteur comme une preuve du caractère malveillant de la franc-maçonnerie. « Le mal avance toujours masqué », écrit Soral. Autrement dit : si les francs-maçons cachent leurs activités, c’est forcément parce qu’elles sont honteuses ! Nous ne sommes plus très loin des rumeurs abjectes qui, sur Internet, accusent les francs-maçons de pratiques sataniques, de crimes rituels et d’orgies pédophiles ! Soral semble d’ailleurs prendre pour argent comptant certaines de ces rumeurs lorsqu’il évoque, toujours à propos de la franc-maçonnerie, « un plus grand accès au pouvoir et aux prérogatives mondaines qui vont avec : l’argent et les honneurs qui vous amènent les femmes ou les petits garçons ».

5) La thèse d’Alain Soral se fonde sur un déterminisme ethnico-religieux grotesque. Soral cherche en effet à expliquer le comportement des individus par leur religion. Ce faisant, il dresse de chaque religion un portrait simpliste et caricatural : d’après Soral, les juifs de toutes obédiences et les protestants anglo-saxons seraient plus spontanément portés vers la spéculation et l’accumulation du capital parce qu’ils suivent à la lettre les enseignements de l’Ancien Testament, contrairement aux catholiques, aux orthodoxes et aux musulmans. Le monde musulman serait même, selon Soral, « l’un des derniers remparts contre le Nouvel ordre mondial ». On pourrait bien sûr citer des tas de contre-exemples : de grands banquiers catholiques, des oligarques russes, de grands hommes d’affaires musulmans, des banques islamiques pratiquant le prêt à intérêt sous des formes déguisées, etc. Si des catholiques ou des musulmans ont rejoint l’oligarchie financière mondiale, c’est sans doute, dira Soral, parce qu’ils ont été contaminés par le « messianisme judéo-protestant ». Certes, la religion peut influer sur le rapport des individus à l’argent : les travaux du sociologue Max Weber l’ont bien montré, notamment son remarquable ouvrage paru en 1904-1905 et intitulé L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, ouvrage auquel Soral ne fait d’ailleurs qu’une brève allusion dans Comprendre l’Empire. Mais les raccourcis caricaturaux d’Alain Soral n’ont rien à voir avec l’étude magistrale de Weber : le travail de Soral n’a aucune espèce de valeur scientifique et ses raisonnements se fondent sur des stéréotypes qui ne sont jamais soumis au moindre questionnement critique. La religion n’est qu’un facteur explicatif parmi d’autres : elle ne suffit jamais à rendre compte des comportements d’un individu ou d’un groupe d’individus.

6) L’ouvrage de Soral est imprégné d’un antisémitisme maladif. Dès qu’il parle des juifs, Alain Soral réactive automatiquement de vieux stéréotypes antisémites que l’on rencontrait déjà dans la presse d’extrême droite à la fin du XIXe siècle : le juif est considéré comme un parasite, un voleur, un être cupide et dominateur, et un éternel ennemi des nations. Les juifs sont aussi décrits comme le noyau dur de l’oligarchie financière mondiale et comme une communauté puissante contrôlant les principaux médias occidentaux : Soral évoque ainsi une « omniprésence » et une « omnipotence avérées » des juifs « dans tous les secteurs clefs de la finance, de la politique, des médias et des sciences ». Le plus inquiétant, c’est que les nombreux lecteurs naïfs d’Alain Soral, subjugués par les imprécations de leur gourou, ne s’aperçoivent même plus des aberrations qu’ils sont en train de lire. La domination économique et idéologique du monde par les juifs est présentée comme un fait établi, alors qu’il n’existe aucune donnée statistique fiable permettant de démontrer que les juifs seraient surreprésentés dans les conseils d’administration des grandes banques ou dans les grands médias. De plus, l’auteur raisonne à partir de généralisations abusives : la présence de juifs dans les secteurs clés de la finance et des médias n’autorise aucunement à conclure que la communauté juive elle-même, dans sa globalité, serait plus « influente » que les autres. Si certains juifs sont influents, cela ne veut pas dire que tous les juifs le sont ! Soral présente également la domination économique des juifs comme l’aboutissement d’un processus pluriséculaire dont les fondements seraient déjà présents dans l’Ancien Testament et le Talmud : d’ailleurs, les seuls intellectuels juifs que Soral ne méprise pas sont ceux qui, tels Karl Marx, se seraient émancipés de la « pensée talmudique ». L’auteur commet ici une double erreur puisqu’il réduit toute la pensée juive à deux livres, et traite ces livres comme s’ils exprimaient une pensée cohérente, uniforme et figée. Or, les enseignements contenus dans l’Ancien Testament et le Talmud sont extrêmement diversifiés, parfois contradictoires, car ils émanent de communautés multiples ayant vécu à des époques et dans des contextes très différents. Se fonder sur le Talmud pour « prouver » que les juifs sont un peuple d’escrocs assoiffés de domination est aussi absurde que de citer le Coran pour « prouver » que les musulmans sont des djihadistes en puissance ! Mais ce n’est pas tout. L’antisémitisme d’Alain Soral se traduit aussi par un négationnisme à peine dissimulé : l’auteur compare en effet le génocide juif à une nouvelle « religion » dans laquelle « la chambre à gaz prend désormais la place du corps introuvable du Christ ressuscité ». Qualifier la Shoah de « religion » n’a rien d’anodin : cela revient à dire que l’extermination des juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale est un dogme, une croyance, et non un fait historique établi. Et comparer les chambres à gaz au corps « introuvable » du Christ ressuscité, cela sous-entend qu’il n’existe aucune preuve matérielle de l’existence des chambres à gaz (ce qui est évidemment faux). Au nom d’une liberté d’expression dévoyée, Soral cherche à réhabiliter les thèses révisionnistes en les désignant comme une « réaction de résistance » à l’idéologie de l’Empire : contester la Shoah, c’est donc résister à l’Empire !… L’antisémitisme d’Alain Soral se travestit parfois en antisionisme, notamment lorsque l’auteur dénonce avec virulence la « toute-puissance du lobby sioniste ». Il n’est pas inutile de s’arrêter quelques instants sur le terme « sioniste » et sur l’usage qu’en fait Soral. Le sionisme désigne, à l’origine, une doctrine justifiant la création de l’Etat d’Israël, mais Soral donne à ce terme une dimension communautaire. Quand Soral parle des « sionistes », il vise en fait les organisations juives, accusées de servir les intérêts d’Israël : le CRIF et le Consistoire Israélite de France sont ainsi désignés comme des agents de la propagande « sioniste ». En dénonçant un prétendu « lobby sioniste » aux contours assez flous, Alain Soral entretient une certaine confusion entre, d’une part, les lobbys pro-israéliens (qui sont présents dans toutes les grandes démocraties occidentales, au même titre que les lobbys pro-américains, pro-russes ou pro-chinois) et, d’autre part, l’ensemble des organisations juives, considérées par l’auteur comme solidaires d’Israël. Chez Soral, le mot « sioniste » désigne bel-et-bien les juifs en tant que communauté organisée. D’ailleurs, Soral prétend que l’influence du sionisme s’explique par les spécificités de la communauté juive, à savoir : « les liens du sang ; une foi plurimillénaire fondée sur un projet clairement établi de domination ; le cosmopolitisme ; la pleine maîtrise de la modernité (finance, médias et sciences) ». Soral projette en fait sur le « sioniste » les stéréotypes classiques de l’antisémitisme. Au bout du compte, sous la plume de Soral, le mot « sioniste » ne veut plus dire grand-chose et ne sert qu’à jeter l’anathème sur la communauté juive et les organisations qui la représentent. Il faut être d’une mauvaise foi inouïe pour ne pas y voir de l’antisémitisme.

7) Les analyses de Soral sont truffées de contre-sens historiques. Soral réécrit l’histoire de France, simplifie jusqu’à la caricature les événements dont il traite et occulte volontairement certains faits pour ne garder que ceux qui semblent confirmer ses théories. Le travail de Soral se situe donc aux antipodes de la démarche scientifique d’un historien : Soral affirme de façon péremptoire des pseudo-vérités historiques sans jamais les confronter aux sources, et sans jamais se référer aux travaux d’historiens reconnus. La loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat fournit un bon exemple : cette loi d’une importance capitale est traitée en seulement cinq lignes, au prix de raccourcis et de contre-sens ahurissants. Soral analyse en effet la loi de 1905 comme « la dépossession des prêtres catholiques de leur fonction d’éducateur au profit des instituteurs laïques ». Or, la loi de 1905 n’a rien à voir avec l’enseignement. Les écoles publiques ont été laïcisées par la loi Jules Ferry de 1882, et le personnel enseignant des établissements publics a été laïcisé par une loi de 1886. Il convient aussi de rappeler que la loi Falloux de 1850 sur la liberté de l’enseignement (qui autorise l’ouverture d’écoles privées, notamment catholiques) n’a jamais été remise en cause sous la Troisième République, et que cette loi est toujours en vigueur aujourd’hui. Soral fait aussi un contre-sens lorsqu’il évoque « l’éviction de de Gaulle pour son insoumission à l’Empire du dollar et à l’Etat d’Israël ». D’après Soral, « l’Empire » aurait profité de Mai 68 pour chasser De Gaulle du pouvoir. Or, Charles de Gaulle n’a pas été évincé : il a démissionné de son plein gré en 1969, à l’âge de 79 ans, après la victoire du « non » au référendum qu’il avait organisé sur un projet de réforme territoriale. Autre exemple de la méthode soralienne de falsification des faits historiques : l’Affaire Dreyfus. D’après Soral, cette crise qui a déstabilisé la Troisième République serait une étape décisive dans la liquidation des réseaux traditionnels issus de l’Ancien Régime (l’armée, la noblesse, l’Eglise) au profit de nouveaux réseaux liés à l’argent. En d’autres termes, l’Affaire Dreyfus marquerait le triomphe de la bourgeoisie judéo-maçonnique sur les élites de l’Ancien Régime. Cet épisode est décrit par Soral comme une « victoire des médias et de l’argent sur l’armée, refuge de la noblesse ». Mais cette analyse comporte quatre erreurs. Tout d’abord, Soral voit dans l’Affaire Dreyfus une « victoire des médias », comme si tous les médias français avaient pris fait et cause pour Dreyfus. L’auteur oublie que plusieurs journaux très influents étaient ouvertement antidreyfusards, comme La Croix, Le Petit Journal ou La Libre Parole. Soral interprète également l’Affaire Dreyfus comme une « victoire de l’argent », ce qui sous-entend que les grandes fortunes étaient dans le camp de Dreyfus : c’est oublier qu’une grande partie de la haute bourgeoisie française était antisémite et antidreyfusarde ; les dreyfusards les plus illustres, en revanche, étaient issus des classes moyennes ou de la petite bourgeoisie, comme Emile Zola, Georges Clemenceau, Victor Basch, Anatole France ou Yves Guyot. Alain Soral analyse aussi l’Affaire Dreyfus comme une « victoire sur l’armée », ce qui est un non-sens. Même si une grande partie de l’état-major était antidreyfusarde, il y eut aussi des officiers dreyfusards, à l’image du lieutenant-colonel Picquart qui fut le premier à réunir des preuves de l’innocence de Dreyfus. En outre, les dreyfusards n’étaient pas « contre l’armée » : ils considéraient au contraire que la condamnation d’un innocent par un Conseil de guerre entachait gravement la crédibilité de l’armée française, et que la révision du procès de Dreyfus était nécessaire pour restaurer l’honneur de l’institution militaire. Enfin, Soral présente l’armée comme « le dernier refuge de la noblesse ». Or, les études menées par des historiens tels que William Sernam sur la composition de l’armée française après la Révolution montrent que le nombre de nobles parmi les officiers s’est effondré tout au long du XIXe siècle, et que les officiers portant un titre de noblesse sont très minoritaires sous la Troisième République. Même si elle est restée attachée à certaines valeurs et à certains codes hérités de la noblesse d’Ancien Régime, l’armée française de la fin du XIXe siècle est une armée de roturiers ; les officiers sont principalement issus de deux grandes écoles militaires, Polytechnique et Saint-Cyr, dont le concours d’entrée favorise la promotion au mérite. L’armée n’est donc plus, au moment de l’Affaire Dreyfus, un bastion de la noblesse. Par ailleurs, Soral passe totalement à côté de plusieurs éléments essentiels qui ont largement contribué à la victoire du camp dreyfusard : le climat de violence entretenu par les ligues d’extrême droite, le coup d’Etat raté du nationaliste Paul Déroulède et de sa Ligue des Patriotes en 1899, l’essor de la vie associative après le vote de la loi de 1901, et le rôle clé joué par la Cour de Cassation dans la compréhension de l’Affaire Dreyfus. Soral prétend aussi que l’Affaire Dreyfus n’aurait pas eu un tel retentissement médiatique si Dreyfus n’avait pas été juif ; mais ce que l’auteur ne veut pas admettre, c’est que si Dreyfus n’avait pas été juif, il n’aurait sans doute jamais été accusé à tort.

En guise de conclusion

Une fois qu’on a terminé la lecture de Comprendre l’Empire, on n’a toujours pas compris ce qu’était vraiment « l’Empire », mais on a au moins compris pourquoi ce livre avait été snobé par les médias et par la critique. Le pamphlet de Soral n’a été ni censuré, ni boycotté, ni mis à l’index par les ayatollahs du « politiquement correct » : les élucubrations que l’on trouve dans Comprendre l’Empire suffisent amplement à expliquer pourquoi ce livre a été ignoré des principaux médias. Comprendre l’Empire ne méritait aucune publicité, tout simplement. Mais en disant cela, j’ai bien conscience de n’être qu’un idiot utile de « l’Empire »…