L’affaire Ferrand ou le piège de la moralisation

La moralisation de la vie publique est nécessaire : les citoyens l’attendent, Emmanuel Macron en a fait une promesse de campagne et François Bayrou, nommé Garde des Sceaux, est chargé de la mettre en œuvre. Il faut effectivement une plus grande transparence dans l’utilisation que nos élus font de l’argent public, de même qu’il faut des règles plus strictes pour lutter contre les conflits d’intérêts. Mais la moralisation de la vie publique est aussi un piège qui peut se refermer sur les femmes et les hommes ayant porté ce projet : c’est ce qui arrive actuellement à Richard Ferrand, député du Finistère, ministre de la Cohésion des Territoires et secrétaire général de La République En Marche, suite aux révélations faites par Le Canard Enchaîné le 24 mai.

Le premier reproche adressé à Richard Ferrand concerne les Mutuelles de Bretagne, une société dont il était directeur de 1993 à 2012. En 2011, la société cherchait à louer un local à Brest pour y ouvrir un centre de soins : l’offre qui fut retenue était celle de la Saca, la société immobilière de Sandrine Doucen, épouse de Richard Ferrand. Le local a d’ailleurs été entièrement rénové aux frais des Mutuelles de Bretagne. Grâce à cette opération, la valeur de la Saca aurait été multipliée par 3.000 en seulement six ans. Dans cette affaire, il n’est pas question d’argent public : ce qui est reproché à Monsieur Ferrand, c’est d’avoir favorisé la société de son épouse. Mais le parquet de Brest n’a pas mis en examen Richard Ferrand.

Le second reproche adressé à Monsieur Ferrand concerne l’embauche de son fils comme assistant parlementaire pendant quatre mois pour une mission sur le numérique. Certains adversaires politiques d’Emmanuel Macron comparent volontiers cette affaire à l’affaire Fillon, mais la comparaison est en réalité très discutable : le fils de Richard Ferrand a été embauché au Smic pour une mission ponctuelle de quatre mois, en remplacement d’un autre collaborateur qui avait d’importants problèmes de santé. Pénélope Fillon a touché 500.000 euros entre 1998 et 2012 pour un emploi d’assistante parlementaire présumé fictif. D’où la mise en examen des époux Fillon pour abus de biens sociaux et détournement de fonds publics. En outre, Charles et Marie, deux enfants du couple Fillon, auraient perçu 84.000 euros bruts pour des emplois d’assistants parlementaires entre 2005 et 2007, à l’époque où François Fillon était sénateur ; tous deux ont été embauchés en tant qu’avocats mais aucun des deux n’avait prêté serment au moment où le contrat de travail a été signé. L’affaire Ferrand n’est donc pas comparable à l’affaire Fillon puisque les sommes en jeu ne sont pas du tout les mêmes et que, dans le cas de Richard Ferrand, il n’est pas question d’emploi fictif.

Manifestement, Richard Ferrand n’a rien fait d’illégal. Mais a-t-il fait quelque chose d’immoral ? En ce qui concerne le local de la Saca, peut-on mettre en cause la moralité de Monsieur Ferrand s’il n’y a pas de « favoritisme » avéré dans le choix du bailleur et si la société de Sandrine Doucen a effectivement été retenue sur la base de critères objectifs ? Même si cette opération a permis un enrichissement personnel de Sandrine Doucen, peut-on condamner moralement Richard Ferrand pour cela ? Je comprends que la question se pose, mais je pense que la réponse n’a rien d’évident. En revanche, l’embauche du fils de Richard Ferrand comme assistant parlementaire soulève un problème de moralité beaucoup plus délicat puisque la loi de moralisation annoncée par le président de la République est censée interdire à tout parlementaire d’embaucher un membre de sa famille comme assistant. Même si cette pratique était parfaitement légale au moment où Richard Ferrand a embauché son fils, et même si des centaines d’autres parlementaires font de même, cette affaire met le ministre en porte-à-faux ; elle risque de discréditer le gouvernement tout entier et de fragiliser le nécessaire processus de moralisation de la vie publique engagé par l’exécutif.

Richard Ferrand doit-il démissionner ? C’est à lui seul qu’appartient la décision. A titre personnel, et sur la base des informations dont la presse dispose à ce jour, je considère que la probité de Richard Ferrand n’est pas en cause. Richard Ferrand est candidat à sa réélection dans le Finistère pour les législatives : laissons les électeurs trancher, car en matière de moralité, le jugement des urnes est sans doute le plus légitime. Et si Richard Ferrand est battu aux législatives, il quittera le gouvernement.

R. Ferrand.

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Non, Macron ne veut pas taxer les « loyers fictifs »

Pendant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron a été l’objet de multiples rumeurs et « fake news » qui, pour la plupart, émanaient de la fachosphère : on a entendu dire, par exemple, que Macron avait l’intention d’instaurer une taxe sur les « loyers fictifs », c’est-à-dire les loyers que les propriétaires auraient à payer s’ils étaient locataires de leur logement. Emmanuel Macron a déjà démenti plusieurs fois cette rumeur absurde et a rappelé qu’il n’avait jamais eu l’intention d’augmenter la fiscalité sur la propriété foncière. Pourtant, la rumeur circule encore sur Internet et, parfois, certains responsables politiques peu scrupuleux continuent de la propager pour discréditer le nouveau président de la République à l’approche des législatives : dernièrement, c’est le chef de file des Républicains, François Baroin, qui a remis le couvert en affirmant le 21 mai sur BFMTV qu’Emmanuel Macron voulait taxer les « loyers fictifs ». La stratégie de François Baroin est une vieille ficelle politicienne archi-connue : elle consiste à effrayer les électeurs en leur faisant croire que, s’ils votent pour tel parti ou tel candidat, ils seront accablés par de nouveaux impôts. Le problème, c’est que Monsieur Baroin est un responsable politique de premier plan et qu’il reprend ici à son compte une « fake news » tout droit sortie des poubelles du web. Voilà donc à quelles turpitudes en sont réduits les Républicains : recycler les mensonges de l’extrême droite.

En réalité, l’idée d’une taxe sur les « loyers fictifs » (ou « loyers implicites ») existe depuis longtemps : c’est une vieille idée que certains économistes présentent volontiers comme une mesure de « justice fiscale ». Les partisans d’une telle mesure considèrent en effet que notre système fiscal est « trop généreux » avec les propriétaires-occupants : contrairement aux locataires, qui doivent payer un loyer tous les mois, les propriétaires ayant terminé de payer leur résidence peuvent l’occuper « gratuitement ». Les propriétaires-occupants jouissent donc d’un « avantage en nature » d’une valeur équivalente au loyer qu’ils devraient payer s’ils étaient locataires de leur résidence. Or, cet « avantage en nature » ne fait l’objet d’aucun prélèvement fiscal : la taxation des « loyers fictifs » permettrait donc de corriger cette inégalité de traitement entre locataires et propriétaires. Cette proposition resurgit régulièrement dans le débat public : ainsi, en 2013, le Conseil d’Analyse Economique a publié un rapport sur la fiscalité des revenus du capital ; les auteurs de ce rapport préconisent de « taxer les loyers implicites » afin de « réduire les inégalités de traitement fiscal ». La proposition est reprise en 2016 dans une communication de l’OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques), organisme présidé par Xavier Ragaud, l’ancien conseiller économique d’Arnaud Montebourg. La proposition est également reprise fin 2016 dans une note de réflexion publiée par l’agence France Stratégie, dont l’ancien directeur, Jean Pisani-Ferry, a participé à l’élaboration du programme économique d’Emmanuel Macron : c’est probablement de là qu’est partie la rumeur.

La taxation des « loyers fictifs » n’a jamais figuré dans le programme d’Emmanuel Macron. A aucun moment le nouveau Président de la République n’a défendu cette mesure. Heureusement ! Car l’instauration d’un impôt sur les « loyers fictifs » serait une grave erreur. Un tel projet se fonde sur un postulat erroné selon lequel notre système fiscal favoriserait les propriétaires au détriment des locataires. Or, les propriétaires sont assujettis à la taxe foncière, que les locataires ne paient pas ; cet impôt calculé à partir de la valeur locative supposée du logement a d’ailleurs considérablement augmenté durant les dernières années. De plus, lors de l’achat d’un bien immobilier, les acquéreurs doivent payer des droits de mutation exorbitants dont le montant représente jusqu’à 5% de la valeur du bien. Sans oublier que la propriété implique de lourdes charges financières liées à l’entretien ou à la rénovation du bien, et que ces frais génèrent des recettes fiscales via la TVA. Par conséquent, à revenus égaux, la contribution fiscale d’un propriétaire est déjà nettement plus importante que celle d’un locataire : l’inégalité de traitement n’est donc pas si flagrante qu’on pourrait le croire. La taxation des « loyers fictifs » est l’exemple-type de la mesure technocratique absurde complètement déconnectée du pays réel : l’accès à la propriété n’est pas un simple investissement, c’est d’abord un projet de vie ! La plupart des propriétaires ont consenti de lourds sacrifices et ont fait le choix de s’endetter sur 15, 20 ou 25 ans pour devenir propriétaires de leur logement et ne plus avoir à payer de loyer. Il serait donc injuste de les pénaliser fiscalement pour avoir fait ce choix tout à fait légitime. Présentée abusivement comme une mesure de « justice fiscale », la taxation des loyers fictifs serait injuste puisqu’elle frapperait directement les petits propriétaires des classes moyennes.

Ce débat fumeux sur les « loyers fictifs » nous montre que nous sommes bel-et-bien entrés dans l’ère de la post-vérité : malgré tous les démentis, toutes les vérifications et toutes les démystifications, les rumeurs malveillantes continuent de circuler sur les réseaux sociaux et sur les médias dits « alternatifs » (qui sont en réalité des pseudo-sites d’information ultra-politisés). Le plus navrant, c’est de voir que ces « fake news » prolifèrent désormais avec la complicité de personnalités politiques de premier plan qui, pourtant, devraient avoir suffisamment de recul et de discernement pour combattre ce genre de propagande mensongère. Pourquoi ? Parce que les batailles politiques l’emportent sur les considérations éthiques les plus élémentaires.

F. Baroin.

La barbarie djihadiste frappe de nouveau l’Europe

La folie djihadiste a encore frappé l’Europe, franchissant même un nouveau degré de barbarie et de lâcheté puisque, cette fois, l’attentat revendiqué par Daesh a visé des enfants et des adolescents à Manchester. Quoi de plus immonde et de plus lâche que de s’en prendre délibérément à des enfants ? Je tiens évidemment à exprimer tout mon soutien aux victimes et à leurs proches, ainsi qu’à la nation britannique toute entière. Outre l’indignation profonde que je ressens et que je peine à exprimer, cet acte monstrueux m’inspire trois réflexions. Premièrement, il nous démontre, une fois de plus, que les frontières nationales ne nous protègent pas contre le terrorisme, puisque le Royaume-Uni n’a jamais adhéré à l’espace Schengen. Tous les populistes europhobes qui, en France ou ailleurs, pensent que la lutte antiterroriste passe par le démantèlement de Schengen se trompent. Deuxièmement, l’attentat de Manchester nous montre qu’il existe encore d’importantes failles dans la sécurité des nations européennes : la lutte contre le terrorisme n’est pas seulement un défi national, c’est un défi européen. Nous devons donc bâtir une véritable sécurité européenne. Certes, il y a déjà eu de nombreuses avancées : Europol (agence européenne favorisant les échanges de données entre polices nationales), Eurojust (agence de coopération judiciaire de l’Union européenne), Frontex (agence de surveillance des frontières extérieures), le SIS (système d’information de Schengen) et, depuis 2016, le fameux PNR (fichier européen d’enregistrement des voyageurs). Mais il reste encore beaucoup à faire car les dispositifs existants reposent principalement sur la coopération inter-étatique et, donc, sur le bon vouloir de chaque Etat-membre : il faut, à terme, aller vers une fédéralisation des politiques européennes de sécurité, notamment par la mise en place d’un parquet antiterroriste européen et d’une véritable agence européenne de renseignement (sorte de « CIA européenne »). Enfin, et au risque de retomber dans une sorte d’angélisme démocratique, il faut redire que les attentats djihadistes dont les pays européens sont victimes ont pour objectif de mettre à l’épreuve notre modèle de civilisation et nos valeurs démocratiques et libérales. Plus que jamais, les nations européennes doivent se serrer les coudes et réaffirmer leur attachement profond, total, constant et non négociable à ce qu’elles ont de plus précieux : la liberté.

Source: L’Express.

Quelle majorité pour Macron à l’issue des législatives?

Avec quelle majorité le nouveau président pourrait-il gouverner suite aux élections législatives de juin ? Nul ne peut répondre à cette question tant l’issue du scrutin semble incertaine. On peut toutefois envisager plusieurs scénarios électoraux.

Premier scénario : majorité absolue pour LREM

Si La République En Marche obtient, avec ses alliés du MoDem, une majorité absolue à l’Assemblée Nationale, Emmanuel Macron pourra maintenir son Premier Ministre et aura les mains libres pour mettre en application son programme selon la feuille de route présentée avant les élections : dès cet été, le gouvernement devrait présenter une loi de moralisation de la vie politique, réformer le Code du Travail et réduire le nombre d’élèves par classe dans les écoles des zones prioritaires ; viendra ensuite la réforme de l’assurance-chômage, mesure phare du programme d’Emmanuel Macron. L’inconvénient d’un tel scénario serait la tentation de l’hégémonisme : s’il obtient la majorité absolue, le parti présidentiel sera en effet tenté d’exercer le pouvoir sans compromis. C’est pourquoi le nombre de députés MoDem siégeant dans la nouvelle Assemblée Nationale aura une importance non négligeable : si le parti de François Bayrou parvient à faire élire une trentaine de députés, il disposera d’un groupe parlementaire autonome et aura du poids au sein de la nouvelle majorité. En outre, certains députés PS, PRG, LR et UDI pourraient, après les élections, saisir la « main tendue » d’Emmanuel Macron et s’associer à la nouvelle majorité, soit en constituant des groupes parlementaires autonomes soit en s’inscrivant directement dans le groupe parlementaire de La République En Marche.

Deuxième scénario : une coalition dominée par LREM

Si La République En Marche et le MoDem n’obtiennent qu’une majorité relative à l’issue du scrutin et si aucune majorité alternative n’est possible à gauche ou à droite, le parti présidentiel devra former une coalition gouvernementale avec d’autres forces politiques, par exemple avec Les Républicains et l’UDI. On peut aussi envisager une coalition « centrale » qui ferait éclater les groupes politiques traditionnels : il est en effet possible qu’une partie des députés socialistes constitue un groupe parlementaire autonome pour soutenir l’action du gouvernement, et qu’une partie des députés LR et UDI fasse de même. Cette situation est certes inhabituelle sous la Cinquième République, mais pas inédite : à l’issue des législatives de 1988, le PS n’a obtenu qu’une majorité relative ; quarante députés centristes ont alors formé un groupe parlementaire autonome baptisé UDC (Union du Centre) pour soutenir le « gouvernement d’ouverture » de Michel Rocard. Dans ce cas de figure, Emmanuel Macron pourrait maintenir Edouard Philippe à Matignon mais le gouvernement disposerait d’une marge de manœuvre plus réduite. On peut d’ailleurs imaginer une majorité « modulable » qui changerait en fonction des textes proposés : pour faire passer les réformes plus sociales, le gouvernement s’appuierait plutôt sur l’aile gauche de la majorité, et pour faire passer les réformes plus libérales, il s’appuierait sur l’aile droite.

Troisième scénario : une coalition « subie »

Si La République En Marche n’arrive pas en tête des élections et si aucune force politique n’obtient la majorité absolue, le parti présidentiel pourrait être amené à former une coalition dans laquelle le rapport de forces lui serait défavorable. A supposer que Les Républicains et leurs alliés centristes de l’UDI obtiennent une majorité relative à l’Assemblée Nationale, on verrait alors se former une coalition LR-UDI-LREM dans laquelle le parti présidentiel serait minoritaire. Edouard Philippe pourrait être maintenu dans ses fonctions de Premier Ministre (car il est issu de LR) mais il faudrait constituer un nouveau gouvernement plus représentatif de la majorité. Une coalition de ce genre permettrait à Emmanuel Macron de sauver certaines mesures de son programme présidentiel sur la base d’un nouveau contrat de gouvernement négocié entre les différentes forces de la majorité. Le parti d’Emmanuel Macron se retrouverait alors dans la même situation que l’UDF à l’issue des élections législatives de 1978 : créée pour soutenir l’action du président Giscard d’Estaing, l’UDF n’arriva qu’en deuxième position derrière le RPR et forma une coalition avec le parti de Jacques Chirac.

Quatrième scénario : une cohabitation

Si La République En Marche n’arrive pas en tête des législatives et si une majorité alternative est possible à gauche ou à droite, une cohabitation sera inévitable. Si Macron cohabite avec une majorité de droite LR-UDI, il pourra trouver quelques points d’accord avec celle-ci mais ne sera plus du tout maître de la « feuille de route » gouvernementale : Les Républicains et l’UDI appliqueront leur programme sans se préoccuper des promesses de campagne faites par Macron. Dans ce cas de figure, le Président de la République tentera certainement d’affirmer sa prééminence dans les domaines de la défense et de la politique étrangère ainsi que sur les questions européennes. On assisterait alors à une cohabitation « douce », comme celle de François Mitterrand et Edouard Balladur en 1993 ou celle de Jacques Chirac et Lionel Jospin en 1997. En revanche, si Macron est obligé de cohabiter avec une majorité populiste, c’est-à-dire avec le Front National ou avec les « Insoumis » de Jean-Luc Mélenchon, il se retrouvera dans une situation très difficile car les points d’accord entre le Président de la République et le Premier Ministre seront quasi inexistants : on tomberait alors dans une forme de dyarchie hautement conflictuelle qui tournerait au bras de fer quasi permanent. Dans ce cas de figure, Emmanuel Macron pourrait tenter de faire obstruction à la politique gouvernementale, comme François Mitterrand face à Jacques Chirac lors de la cohabitation de 1986-88.

Un gouvernement d’ouverture et de compétences

Le premier gouvernement du quinquennat d’Emmanuel Macron est un gouvernement parfaitement paritaire : outre le Premier Ministre Edouard Philippe, la nouvelle équipe gouvernementale compte 11 hommes et 11 femmes.

Ce gouvernement est d’abord un gouvernement d’ouverture qui dépasse les clivages politiques traditionnels en réunissant des personnalités du centre-gauche, du centre et de la droite républicaine. Premier Ministre d’ouverture, le juppéiste Edouard Philippe incarne l’aile modérée du parti Les Républicains. Deux autres poids lourds de la droite sont entrés au gouvernement : Bruno Le Maire, nommé ministre de l’Economie, et Gérald Darmanin, ministre des Comptes Publics. En confiant l’économie et le budget à des hommes de droite, Emmanuel Macron confirme l’orientation libérale de son projet économique et rappelle sa volonté de maîtriser les dépenses publiques. Le gouvernement comporte également deux poids lourds du PS : le maire de Lyon Gérard Collomb, fidèle soutien d’Emmanuel Macron, devient ministre de l’Intérieur, tandis que Jean-Yves Le Drian quitte le ministère de la Défense pour celui des Affaires Etrangères. Richard Ferrand, secrétaire général du mouvement En Marche!, devient ministre de la Cohésion des territoires. Les centristes sont bien représentés dans le nouveau gouvernement : François Bayrou, récompensé pour son ralliement à Macron en février, devient ministre de la Justice, fonction qui lui permettra de porter un projet de loi très attendu sur la « moralisation de la vie publique ». Deux autres personnalités centristes sont entrées au gouvernement : Sylvie Goulard (ex-MoDem ralliée à En Marche!) devient ministre des Armées, et Marielle de Sarnez (vice-présidente du MoDem) devient ministre chargée des Affaires Européennes. On notera également la présence de deux membres du Parti Radical de Gauche : le sénateur Jacques Mézard (à l’Agriculture) et Annick Girardin (à l’Outre-mer). Ce gouvernement pluraliste réunit donc les principaux courants politiques de « l’axe central ». Et l’on ne peut que déplorer l’absence de ministres issus de l’UDI : le parti de Jean-Christophe Lagarde aurait pu intégrer ce gouvernement s’il n’avait pas refusé la main tendue par Emmanuel Macron…

Ce gouvernement incarne aussi une volonté d’ouverture à la société civile : neuf membres de la nouvelle équipe gouvernementale ne sont pas issus du monde politique, notamment le ministre de l’Education Nationale Jean-Michel Blanquer (directeur de l’Essec), la ministre de la Santé Agnès Buzyn (médecin), la ministre de la Culture Françoise Nyssen (directrice de la maison d’édition Actes Sud), la ministre du Travail Muriel Pénicaud (issue du monde de l’entreprise) ou encore la ministre des Sports Laura Flessel (ancienne championne olympique d’escrime qui est aussi très investie dans la vie associative). Mais la plus belle « prise » d’Emmanuel Macron n’est autre que Nicolas Hulot, ancien animateur de télévision, grand défenseur de la cause environnementale et créateur de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme : partisan d’une écologie humaniste et pragmatique, il devient ministre d’Etat chargé de la transition écologique. Reste à savoir si Nicolas Hulot est une simple « vitrine » écologique pour Emmanuel Macron ou s’il disposera réellement des moyens nécessaires pour mener une politique écologique ambitieuse : quoi qu’il en soit, en confiant la transition écologique à Nicolas Hulot avec, en prime, un statut de ministre d’Etat, Emmanuel Macron fait un beau pied de nez à tous ceux qui lui ont reproché pendant la campagne de négliger les enjeux environnementaux.

Ce gouvernement est aussi un gouvernement de compétences : Emmanuel Macron n’a pas simplement cherché à « récompenser » des soutiens, il a voulu faire appel à des personnalités hautement qualifiées. Nicolas Hulot est un expert de l’écologie ; pour mener à bien sa mission, il sera secondé par Elisabeth Borne, ministre chargée des Transports, spécialiste des transports publics et ancienne directrice de la RATP. Le nouveau ministre de l’Education Nationale, Jean-Michel Blanquer, est un expert des questions éducatives : cet ancien professeur de droit public a été recteur de l’académie de Créteil et Directeur général de l’enseignement scolaire ; il est connu depuis des années pour ses propositions en faveur de l’expérimentation pédagogique et de l’autonomie des établissements scolaires. La ministre de l’Enseignement Supérieur, Frédérique Vidal, connaît parfaitement le monde universitaire puisqu’elle est présidente de l’Université de Nice-Sophia-Antipolis. La ministre déléguée aux Affaires Européennes, Marielle de Sarnez, est une européiste convaincue et une spécialiste des questions européennes ; elle siège au Parlement européen depuis 1999. La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, est médecin, chercheuse en hématologie et présidente de la Haute Autorité de la Santé. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a été choisie pour sa grande connaissance du monde de l’entreprise et son expertise en gestion des ressources humaines : elle a exercé de hautes responsabilités dans plusieurs grandes entreprises françaises, notamment dans le groupe Danone où elle a été directrice des ressources humaines pendant 5 ans.

La composition du gouvernement d’Edouard Philippe est presque un sans faute. On peut toutefois regretter l’absence du grand ministère des Droits des Femmes annoncé par Emmanuel Macron : il n’y aura finalement qu’un simple secrétariat d’Etat à l’Egalité entre hommes et femmes, confié à la journaliste Marlène Schiappa qui a certainement toutes les qualités requises pour ce poste mais qui disposera, hélas, de moyens limités. De plus, en confiant Matignon, l’économie et le budget à trois personnalités venues du parti Les Républicains, Macron a pris le risque de froisser l’aile gauche de son électorat, car ce gouvernement « central » donne un peu l’impression de pencher à droite…

La querelle des investitures: première crise pour « La République En Marche »

Jeudi 11 mai, les responsables de « La République En Marche » (LREM) devaient publier la liste des candidats investis par le parti d’Emmanuel Macron aux législatives de juin. Ce moment solennel qui devait lancer la campagne du parti présidentiel a été gâché par quelques « couacs » tout à fait regrettables.

Premier couac : la liste présentée ne compte que 428 candidats (au lieu de 577). La commission d’investiture a pris énormément de retard dans le traitement des dossiers à cause d’un afflux de candidatures après la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle. Le délai très court dont disposait la commission pour examiner les dossiers n’a pas permis d’établir avant le 11 mai la liste complète des candidats. 149 circonscriptions n’ont donc pas encore de candidat officiellement investi par LREM, et des milliers de postulants attendent avec anxiété le verdict de la commission d’investiture, sans vraiment comprendre pourquoi aucune réponse ne leur a été donnée. Ce « cafouillage » témoigne d’un manque d’anticipation et s’explique par l’inexpérience de ce tout jeune parti qui veut dynamiter le système politique.

Deuxième couac : le cas Manuel Valls. L’ancien Premier Ministre avait demandé l’investiture de LREM dans sa circonscription d’Evry, mais le parti d’Emmanuel Macron a finalement décidé de ne pas l’investir, officiellement pour favoriser le « renouvellement » de la vie politique. On peut toutefois se demander si Valls n’a pas été écarté pour une autre raison : n’incarne-t-il pas de façon trop évidente la continuité avec Hollande ? Pour beaucoup d’électeurs, Valls est le symbole des erreurs du dernier quinquennat. L’utilisation répétée de l’article 49-3, notamment pour faire passer la loi El-Khomri, a laissé de mauvais souvenirs qui risquent de nuire au parti de Macron. LREM a finalement décidé de ne pas investir Valls mais de ne pas présenter de candidat face à lui.

Troisième couac : l’introuvable équilibre politique entre gauche et droite. LREM se présente comme un parti central, et la liste des candidats aux législatives devait refléter cette volonté d’équilibre entre la gauche et la droite. Mais dans la liste publiée le 11 mai, les candidats issus du PS (ou proches du PS) sont nettement plus nombreux que les candidats issus de LR ou de l’UDI. Dans ces conditions, le nouveau parti présidentiel risque d’apparaître aux yeux des électeurs comme une gigantesque machine à recycler des socialistes. Les électeurs de droite qui ont voté Macron à la présidentielle pourraient alors se détourner du nouveau président et voter pour les candidats estampillés LR ou UDI aux législatives.

Dernier couac, et pas le moindre : la liste des candidats LREM a provoqué la colère de François Bayrou. Le maire de Pau estime en effet que le MoDem est sous-représenté parmi les 428 candidats investis : la liste présentée par LREM le 11 mai ne compte que 38 candidats issus du MoDem alors que Bayrou en espérait 120. François Bayrou estime avoir joué un rôle déterminant dans la victoire de Macron à la présidentielle et considère que le MoDem a vocation à devenir une force politique majeure au sein de la future majorité. Il est vrai que le ralliement de Bayrou à Macron a été suivi d’une hausse des intentions de vote en faveur de ce dernier : le soutien de Bayrou a, en quelque sorte, consolidé la légitimité du candidat. Cela dit, Macron était déjà très populaire et très haut dans les sondages avant le ralliement de Bayrou : le chef du MoDem surestime sans doute un peu son influence dans la campagne présidentielle. Bayrou prétend que, dès le mois de février, Macron s’est engagé à réserver pour le MoDem une centaine de circonscriptions aux législatives ; or, les responsables de LREM affirment qu’aucun accord de ce type n’a été conclu. Il est possible que Macron ait pris un engagement verbal vis-à-vis de Bayrou avant la présidentielle et que la commission d’investiture ait finalement choisi d’ignorer cet engagement pour privilégier une logique de renouvellement. Mais si un pacte a effectivement été conclu en février entre Bayrou et Macron pour les législatives, alors la colère de Bayrou semble totalement justifiée. Ce qui est sûr, c’est que le conflit entre LREM et le MoDem tombe très mal : une rupture de l’alliance entre Bayrou et Macron serait désastreuse pour les deux hommes. Si Bayrou rompt avec Macron, il n’aura aucune chance de revenir dans le jeu politique pendant le quinquennat. Si Macron perd le soutien de Bayrou, sa capacité à rassembler sera fortement remise en cause. Le renouvellement de la vie politique est souhaitable et nécessaire mais ne doit pas se faire à n’importe quel prix. Entre l’exigence du renouvellement et celle du rassemblement, il faut trouver le plus juste équilibre. Fort heureusement, il semblerait qu’une sortie de crise ait été trouvée le 12 mai, à l’issue d’une longue négociation entre les équipes de Macron et de Bayrou.

Cette « querelle des investitures » est la première crise que connaît « La République En Marche ». Mais les militants et les cadres du nouveau parti présidentiel doivent en tirer les bonnes conclusions : ils doivent rester humbles et pragmatiques, respecter leurs alliés et favoriser le pluralisme autant que possible au sein de la future majorité. La victoire très large d’Emmanuel Macron le 7 mai n’est pas un blanc-seing donné à son parti. L’arrogance et l’agressivité dont certains militants de « La République En Marche » font preuve sur les réseaux sociaux à l’égard de Bayrou et du MoDem sont regrettables et risquent de compromettre la cohésion de la future majorité. Les élections législatives ne sont pas encore gagnées : l’esprit d’ouverture et la volonté de rassembler sont des conditions indispensables à la victoire.

E. Macron et F. Bayrou.

Et maintenant: reconstruire

Emmanuel Macron.

Le 7 mai 2017, Emmanuel Macron a été élu président de la République avec 66% des voix face à Marine Le Pen. Cette victoire est d’abord un immense soulagement : en refusant l’extrémisme et le populisme, la France a montré au monde entier qu’elle était toujours la patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, la patrie de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité. Cependant, le score de la candidate du Front National est historiquement élevé : Marine Le Pen a rassemblé 10 millions d’électeurs, deux fois plus que son père en 2002. Le nouveau président de la République est donc investi d’une mission aussi cruciale que difficile : défendre la République et faire refluer l’extrême droite.

Pour cela, il faut d’abord reconstruire la France politiquement. La victoire d’Emmanuel Macron est une occasion historique de transcender les vieux clivages idéologiques et de recomposer la vie politique autour de ce fameux « axe central » qui réunit les progressistes et les modérés venus de la gauche, de la droite et du centre. C’est une occasion historique de renouveler le personnel politique dans le sens d’une plus grande parité, d’une plus grande diversité et d’une plus grande ouverture à la société civile. C’est aussi une occasion historique de moraliser la vie politique par des mesures fortes qui permettront de lutter contre les conflits d’intérêts et d’introduire une plus grande transparence dans l’utilisation des deniers publics.

Il faut également réparer la société française et lui redonner confiance dans l’avenir. Cela exige de libérer les forces vives du pays en « déverrouillant » l’économie, en encourageant l’innovation et la prise de risques, en favorisant l’égalité des chances, en investissant massivement dans la formation, en bâtissant un nouveau contrat social qui offre à la fois plus de flexibilité aux entreprises et plus de protection aux travailleurs. Le projet porté par Emmanuel Macron est à la hauteur de ce défi, à condition que les réformes soient conduites avec discernement et sans brutalité.

Il faut, enfin, relancer le projet européen, un projet aujourd’hui déstabilisé par le « Brexit », par la crise des dettes souveraines, par la crise des migrants et par la montée des mouvements populistes. Emmanuel Macron a placé l’Europe au centre de sa campagne. Le soir du 7 mai, nous avons vu de jeunes Français brandir des drapeaux européens dans les rues de Paris, et nous avons vu Emmanuel Macron arriver sur l’esplanade du Louvre au son de l’hymne européen : de telles images sont évidemment très fortes car elles nous rappellent que la France est un pilier du projet européen et que les Français demeurent profondément attachés à l’Europe. La victoire d’Emmanuel Macron est une occasion historique de relancer l’Europe et de réaffirmer le rôle moteur de la France dans la construction européenne.

Malgré son jeune âge, Emmanuel Macron a toutes les qualités requises pour devenir un bon président de la République et pour relever les nombreux défis qui attendent le pays. Mais ne soyons pas naïfs : la tâche sera extrêmement difficile, d’autant plus difficile que la légitimité électorale dont jouit Emmanuel Macron est fragile. 12 millions d’électeurs se sont abstenus au second tour et 4 millions d’électeurs ont voté blanc ou nul. De nombreux électeurs ont voté pour Emmanuel Macron sans adhérer à son projet. De nombreux électeurs ont voté Macron alors que ce candidat leur inspirait une profonde antipathie. Le nouveau président ne pourra malheureusement pas satisfaire les 20 millions de Français qui ont voté pour lui, mais il va devoir, autant que possible, rassurer ceux qui se méfient de lui sans trahir ceux qui, dès le premier tour, ont soutenu son projet. La victoire d’Emmanuel Macron n’est évidemment pas un « chèque en blanc » : les Français qui ont voté pour lui seront exigeants, et cette exigence légitime sera à la hauteur des ambitions affichées par le nouveau président de la République.

Le Centriloque félicite Emmanuel Macron pour sa victoire et lui apporte un soutien exigeant et vigilant.

Odieuse et incompétente.

Le débat du 3 mai 2017 aura sans doute été le pire de tous les débats de second tour de la Cinquième République. Alors qu’Emmanuel Macron a tenté d’aborder les questions de fond et d’expliquer son programme, Marine Le Pen s’est efforcée de pourrir le débat pendant deux heures en multipliant les contre-vérités, les railleries et les caricatures les plus outrancières. Du début à la fin de ce débat, la stratégie de la candidate frontiste a reposé sur la diabolisation de son adversaire : elle a cherché à le dépeindre comme l’héritier du hollandisme, comme le chantre de l’ultralibralisme ou encore comme le candidat du communautarisme islamiste.

Ce débat navrant a toutefois eu quelques aspects positifs. Il a tout d’abord révélé l’incompétence de la candidate et la vacuité de son programme. Sur la monnaie, par exemple, Marine Le Pen a été incapable d’expliquer de façon convaincante comment elle entendait revenir au franc tout en gardant l’euro comme monnaie commune. Sur les questions industrielles, Marine Le Pen a également fait la démonstration de son amateurisme : que ce soit sur SFR, sur Alstom ou sur les Chantiers de l’Atlantique, les approximations de Madame Le Pen témoignent de son impréparation et de sa connaissance très superficielle des dossiers.

Ce débat nous a également montré que Marine Le Pen ne reculait devant aucune turpitude, pas même devant le mensonge et la calomnie. Le journal Le Monde a recensé dix-neuf « intox » de Marine Le Pen pendant le débat : la candidate a par exemple prétendu que la France versait chaque année 9 milliards d’euros à l’Union européenne (au lieu de 6 milliards). Elle a aussi enchaîné les contre-vérités sur le CICE, sur la directive « travailleurs détachés », sur la loi El-Khomri ou sur la monnaie unique. Elle a prétendu qu’Emmanuel Macron était ministre de l’Economie quand SFR a été vendu à Numéricâble, une vente actée en avril 2014, c’est-à-dire quatre mois avant l’arrivée d’Emmanuel Macron à Bercy (Macron n’a fait qu’entériner la transaction en novembre 2014). Mais le plus inquiétant, ce sont les insinuations de Madame Le Pen à propos d’un prétendu compte off-shore que détiendrait Macron aux Bahamas, une rumeur propagée par des sites d’extrême droite et fondée sur des documents factices. Macron a déposé une plainte contre X pour « faux » et « propagation de fausse nouvelle ».

Le candidat d’En Marche ! est resté sérieux et digne tout au long du débat. Hélas, Macron a été pris au piège car il ne disposait pas du temps nécessaire pour déconstruire de façon méthodique tous les mensonges et toutes les aberrations proférés par Marine Le Pen : quelques secondes suffisent pour asséner une fausse information, mais il faut beaucoup plus de temps pour en démontrer la fausseté. Et la candidate n’a évidemment laissé aucun répit à Macron : elle n’a cessé de bondir d’un sujet à l’autre en coupant la parole à son adversaire pour l’empêcher de contre-argumenter. Jamais nous n’étions tombés aussi bas lors d’un débat présidentiel. J’espère que cet odieux spectacle aura au moins ouvert les yeux de quelques électeurs indécis…

M. Le Pen.

Elle peut encore gagner.

Marine Le Pen peut encore être élue présidente de la République. Pourquoi ?

1) Les sondages peuvent nous induire en erreur. Il est vrai que la plupart des sondages d’opinion annoncent une large victoire de Macron (autour de 60% des voix), mais n’oublions pas que les sondages annonçaient aussi une large victoire de Clinton face à Trump et une large victoire du « non » lors du référendum sur le Brexit. Les sondages sont incapables d’anticiper l’impact de l’abstention ; or, si l’abstention est forte, elle peut bouleverser le scénario annoncé. Les sondages peuvent d’ailleurs avoir un effet pervers dans la mesure où de nombreux électeurs tentés par l’abstention risquent de penser que la victoire de Macron est acquise et qu’ils n’ont pas besoin de faire le déplacement dimanche 7 mai. Par ailleurs, de nombreux électeurs de gauche risquent de voter blanc ou de s’abstenir car ils ne veulent pas voter Macron et comptent sur les autres pour faire barrage à l’extrême droite : ces électeurs espèrent en fait que Macron soit élu sans leurs suffrages. Hélas, si les électeurs ne se mobilisent pas massivement pour barrer la route à Marine Le Pen, elle peut passer de justesse. Je ne cherche pas ici à « faire la morale » aux uns ou aux autres. Il ne s’agit pas de morale, simplement de mathématiques.

2) Macron peine à convaincre les électeurs tentés par l’abstention ou le vote blanc. L’erreur principale d’Emmanuel Macron dans cet entre-deux-tours est de continuer à défendre son programme alors que le candidat devrait, avant tout, rassurer les électeurs qui hésitent à voter pour lui, notamment les électeurs du gauche. Or, il est clair que Macron ne pourra pas compter sur une adhésion massive à son projet pour gagner cette élection : il doit impérativement rassembler sur autre chose que sur son programme de réformes. Macron cherche à « rediaboliser » le FN et sa candidate, mais cela ne suffira pas à convaincre les sceptiques. Les électeurs qui hésitent à voter Macron sont des gens qui, de toutes façons, ne voteront pas pour Marine Le Pen : la « rediabolisation » du Front National ne convaincra pas grand monde de voter Macron.

3) Le vote Le Pen est un vote irrationnel : les électeurs de Marine Le Pen ont beau savoir qu’elle ment, qu’elle caricature tout, qu’elle plagie les discours d’autres candidats ou qu’elle détourne de l’argent public, ils voteront quand même pour elle. Les aberrations, les incohérences et le coût exorbitant de son programme n’y changent rien. Le vote Le Pen n’est ni un vote d’adhésion ni un vote de protestation : comme l’a fort bien montré le démographe Hervé Le Bras, le vote Le Pen est avant tout un « pari ». Les électeurs du Front National ne font plus confiance aux partis de gouvernement traditionnels et veulent essayer autre chose. Ils font donc le « pari » que la situation ne pourra pas être pire avec le FN qu’avec les autres partis. Et tous les arguments rationnels visant à démontrer que le programme de Marine Le Pen est un danger pour la France restent sans effet sur ces électeurs.

4) Le « plafond de verre » a complètement éclaté. Une partie de la droite française assume désormais clairement sa proximité avec le FN et apporte à ce parti une sorte de caution morale dont il ne bénéficiait pas auparavant. Plusieurs personnalités de la droite, comme Henri Guaino ou Philippe de Villiers, ne cachent pas leur adhésion à certains aspects du programme de Marine Le Pen. Christine Boutin appelle à voter pour la candidate frontiste. Quant à Nicolas Dupont-Aignan, il s’est rallié à Marine Le Pen et fait désormais campagne à ses côtés pour le deuxième tour, après avoir négocié le poste de Premier Ministre et, sans doute, le remboursement de ses frais de campagne. Le fondateur du parti « Debout la France » a le culot de se dire gaulliste alors qu’il fait alliance avec la candidate d’un parti qui représente précisément tout ce que de Gaulle a combattu, un parti qui lors de sa fondation par Jean-Marie Le Pen a rassemblé des néonazis, des nostalgiques de Vichy et des anciens de l’OAS. Dupont-Aignan a le culot de se dire gaulliste alors que son alliance opportuniste avec le FN est aux antipodes de la vision gaullienne de la politique : de Gaulle, lui, méprisait les combines d’appareil et les petits arrangements entre partis. Dupont-Aignan a le culot d’affirmer, sur le plateau d’un journal télévisé, que le parti de Marine Le Pen n’est plus un parti d’extrême droite, alors que le FN est un parti nationaliste et xénophobe ayant gardé des liens étroits et avérés avec plusieurs groupuscules identitaires, racistes et antisémites appartenant à l’extrême droite la plus dure.

Pour toutes ces raisons, il faut voter Macron le 7 mai, car il faut empêcher Marine Le Pen de remporter cette élection. Je ne m’exprime pas ici en tant que centriste ou tant que sympathisant de Macron, mais en tant que démocrate inquiet. Réellement inquiet. Le pire n’est jamais derrière nous. Si Macron est élu le 7 mai, ses adversaires pourront continuer à le combattre pendant 5 ans sur le terrain politique, syndical et médiatique. Si Marine Le Pen est élue, nul ne sait ce qu’il adviendra de nos libertés démocratiques les plus élémentaires quand on voit avec quel mépris le FN traite la presse, les syndicats et le monde associatif. Ne prenons pas ce risque insensé.

M. Le Pen.