Mais où se trouve donc Alésia?

Statue de Vercingétorix à Alise-Sainte-Reine.

Tout le monde a entendu parler de la Bataille d’Alésia. En 52 avant Jésus-Christ, Jules César est en train de conquérir la Gaule et doit faire face au soulèvement spectaculaire de plusieurs peuples gaulois fédérés par Vercingétorix, un jeune chef arverne. Désespérées, les troupes de César battent en retraite vers le sud. Mais après la défaite inattendue de sa cavalerie face aux Romains, Vercingétorix décide de se replier sur un oppidum (c’est-à-dire une place forte) appelé Alésia. César met alors le siège devant l’oppidum d’Alésia, où Vercingétorix a rassemblé plus de 90.000 combattants. Les Romains aménagent deux réseaux de fortifications: la « contrevallation » (qui fait face à l’oppidum) et la « circonvallation » (qui repousse les troupes de secours venant de l’extérieur et empêche le ravitaillement de la cité assiégée). A l’issue d’une terrible bataille, les légions romaines, pourtant inférieures en nombre, viennent à bout de l’ennemi et acculent Vercingétorix à la reddition: le chef arverne dépose les armes, et un an plus tard, toute la Gaule est sous domination romaine. La Bataille d’Alésia est un véritable « mythe national ». Dans les manuels d’histoire du XIXème siècle, Vercingétorix apparaît comme un héros national (au même titre que Jeanne d’Arc ou Napoléon), et la Bataille d’Alésia, comme un symbole de « l’unité de la Gaule » face à l’envahisseur romain.

Depuis quelques temps, on peut voir dans les grandes villes françaises les affiches publicitaires du « MuséoParc d’Alésia », un vaste site archéologique bourguignon dédié au célèbre oppidum. Inauguré en 2012, il comprend un parc de 7.000 hectares et deux musées. Ce MuséoParc se trouve sur le site présumé de la Bataille d’Alésia, c’est-à-dire sur la commune d’Alise-Sainte-Reine, en Côte d’Or. Mais ce que beaucoup de gens ignorent, c’est que l’emplacement d’Alésia reste sujet à controverses, et que le MuséoParc d’Alise-Sainte-Reine est considéré par certains historiens comme une imposture. Une imposture à 52 millions d’euros.

La « querelle d’Alésia »

La Bataille d’Alésia est connue grâce au Livre VII des Commentaires sur la Guerre des Gaules de Jules César, seul témoignage direct dont nous disposons sur cet épisode. Le texte de César nous donne une description détaillée du site d’Alésia, mais ne nous dit pas clairement où il se trouve. D’après César, Alésia était l’oppidum des « Mandubiens », une tribu gauloise dont on ne sait quasiment rien. La localisation du célèbre oppidum a donc fait couler beaucoup d’encre et a suscité en France des controverses passionnées, aussi bien dans les milieux savants que dans le grand public.

Le débat sur la localisation d’Alésia est un vieux débat, qu’on a parfois appelé « querelle d’Alésia » ou encore « seconde bataille d’Alésia ». Une tradition très ancienne situe l’oppidum en Bourgogne, à Alise-Sainte-Reine, sur le Mont-Auxois. Cette tradition remonte à l’époque carolingienne: un moine du IXème siècle, Eric d’Auxerre, écrivit un poème dans lequel il assimila « Alise » à « Alésia », en raison de la ressemblance entre les deux toponymes. Dans les années 1830, on retrouva à Alise-Sainte-Reine une inscription gallo-romaine du Ier siècle après J.C., écrite en langue gauloise et en caractères latins, sur laquelle on peut lire l’indication « in Alisiia ». Certains savants ont rapproché « Alisiia » du toponyme « Alésia » et ont considéré l’inscription comme une confirmation archéologique de la tradition.

L’inscription d’Alise-Sainte-Reine.

La « querelle d’Alésia » n’a vraiment débuté qu’au milieu du XIXème siècle. En 1855, tandis que l’empereur Napoléon III commence à s’intéresser aux différents sites de la Guerre des Gaules, un érudit franc-comtois nommé Alphonse Delacroix remet en cause l’identification traditionnelle d’Alise-Sainte-Reine à l’antique Alésia: en se fondant sur les écrits de Jules César, Delacroix affirme que la véritable Alésia se trouve en Franche-Comté, à l’emplacement d’un petit village nommé Alaise, au sud de Besançon. A la demande de Napoléon III, d’importantes fouilles sont menées à Alise-Sainte-Reine pour authentifier le site bourguignon. Ces fouilles mettent à jour de nombreux vestiges (principalement des monnaies et des armes) qui semblent confirmer la thèse traditionnelle : en 1865, le Mont-Auxois est donc reconnu de façon officielle comme le site d’Alésia. Mais les fouilles du Second Empire sont contestées par certains savants de l’époque, qui soupçonnent les archéologues d’avoir truqué le site et falsifié les résultats pour satisfaire la volonté de l’empereur. Pendant un siècle et demi, les débats vont se poursuivre, et de nombreux autres sites vont être avancés comme des « Alésia » hypothétiques, la plupart situés en Franche-Comté. Dans les années 1950, des fouilles réalisées dans le secteur d’Alaise permettent d’invalider la vieille théorie d’Alphonse Delacroix, mais elles ne mettent pas fin  à la querelle.

Officiellement, le débat sur la localisation d’Alésia est désormais tranché. Les fouilles franco-allemandes menées dans les années 1990 à Alise-Sainte-Reine sous la direction de Michel Reddé ont donné des résultats plutôt décevants mais ont tout de même apporté, semble-t-il, des arguments confirmant l’authenticité du site. L’important matériel archéologique retrouvé au Mont-Auxois sous le Second Empire et les découvertes des années 1990 laissent peu de place au doute: vestiges de remparts gaulois antérieurs à la conquête romaine; vestiges de campements romains; vestiges de la contrevallation et de la circonvallation des Romains; nombreux ossements de chevaux; des centaines de pièces d’armement romaines et gauloises; 164 monnaies romaines antérieures à l’année 52 avant JC; 731 monnaies gauloises frappées par différents peuples ayant participé à la coalition de l’an 52 (Arvernes, Eduens, Séquanes, Suessions, Carnutes, Pictons, Bituriges, etc.); et parmi ce trésor, deux monnaies portent même le nom de Vercingétorix. D’après les conclusions de Michel Reddé, on dispose donc d’un « faisceau d’indices » suffisamment important pour pouvoir authentifier le site bourguignon de façon définitive. Aujourd’hui, la plupart des historiens et des archéologues admettent que le site d’Alise-Sainte-Reine est bien celui d’Alésia.

Alise-Sainte-Reine à l’épreuve des textes

La « querelle d’Alésia » est-elle enfin terminée? Non, car certains historiens ont encore de sérieux doutes sur la localisation d’Alésia. Peu de temps avant l’ouverture du MuséoParc, la polémique a été relancée par Danielle Porte (chercheuse à Paris IV-Sorbonne) et par l’historien Franck Ferrand. Pour eux, le site d’Alise-Sainte-Reine est une pure mystification, car si l’on relit avec attention les sources écrites, on s’aperçoit que le Mont-Auxois ne peut pas être le site d’Alésia. Et les arguments avancés par les deux historiens sont assez troublants.

1° Les sources écrites semblent situer Alésia en Franche-Comté plutôt qu’en Bourgogne. Dans les Commentaires sur la Guerre des Gaules, César indique l’itinéraire qui le conduisit à Alésia: le général romain avait quitté le territoire des Lingons (à l’ouest de la Saône), il faisait route vers le sud-est en direction de Genève, et passait « chez les Séquanes » (« in Sequanos »Guerre des Gaules, VII, 66). En latin, la préposition « in » suivie de l’accusatif indique un point d’arrivée ou un lieu dans lequel on entre (d’où la traduction « chez les Séquanes », plus adaptée que « vers les Séquanes »). Or, le peuple séquane vivait en Franche-Comté, et non en Bourgogne (territoire des Eduens). D’ailleurs, un historien romain tardif, Dion Cassius, situe aussi la bataille en Séquanie (Dion Cassius, Histoire romaine, XL, 39).

2° La graphie « Alisiia » (employée dans l’inscription gallo-romaine du Mont-Auxois) n’est attestée dans aucun texte de l’Antiquité: tous les auteurs antiques latins ou grecs (César, Diodore de Sicile, Tite-Live, Strabon, Plutarque, Dion Cassius, etc.) évoquent une citadelle nommée « Alesia », et non « Alisiia ». D’un point de vue linguistique, rien ne justifie que le « e » d’Alésia se transforme en « i » à l’époque gallo-romaine. Alise et Alésia pourraient donc être deux lieux distincts. D’ailleurs, selon l’hypothèse la plus répandue chez les linguistes, « Alesia » viendrait du celtique « ales » qui désigne une hauteur rocheuse: le nom « Alesia » aurait donc pu s’appliquer à n’importe quelle ville gauloise bâtie sur une montagne ou une colline.

3° Les fouilles menées à Alise-Sainte-Reine n’ont pas permis d’identifier la métropole gauloise évoquée dans les sources. D’après l’historien Diodore de Sicile (contemporain de César), Alésia était le plus important centre religieux de toute la Celtique (Diodore de Sicile, Bibliothèque, IV, 9). Or, les fondations de cette grande métropole religieuse n’ont pas été retrouvées à Alise-Sainte-Reine, malgré l’ampleur des fouilles. Les vestiges de monuments du Mont-Auxois se rapportent presque tous à l’époque gallo-romaine, c’est-à-dire à une époque postérieure à la conquête romaine. Sur les neuf sanctuaires gallo-romains découverts à Alise-Sainte-Reine, trois seulement pourraient avoir une origine plus ancienne, mais d’après les rapports archéologiques, cette origine ne remonterait qu’à la fin de l’époque gauloise.

4° La topographie du Mont-Auxois ne coïncide pas du tout avec les informations données par Jules César. Sans entrer dans une argumentation exhaustive et fastidieuse, nous donnerons simplement quelques exemples. Premièrement, d’après Jules César, Alésia se situe au sommet d’une montagne ou d’une colline devant laquelle s’étend une petite plaine longue d’environ 3.000 pas (4,5 km) entourée de collines qui sont proches les unes des autres. La seule plaine que l’on trouve au pied du Mont-Auxois est la plaine des Laumes, qui s’étend sur plusieurs dizaines de km (au lieu des 4,5 km évoqués par César), et n’est pas du tout entourée de collines. Deuxième exemple: si l’on en croit les écrits de Jules César, le plateau d’Alésia devait être suffisamment étendu pour accueillir les 80.000 fantassins et les 15.000 cavaliers réunis par Vercingétorix, en plus de la population de l’oppidum. Or, le Mont-Auxois est une petite colline dont la surface de 90 hectares ne peut pas accueillir autant d’hommes et de chevaux. Troisième exemple: César dit que deux rivières (« duo flumina ») coulent au pied de l’oppidum. Or, au pied du Mont-Auxois, on compte trois rivières: l’Oze, l’Ozerain et la Brenne. Dernier exemple: César écrit que l’oppidum d’Alésia « ne pouvait être pris que par un siège ». Cela signifie que l’oppidum était difficile à prendre et qu’il devait former une sorte de verrou naturel. Or, le Mont-Auxois est une colline isolée, peu élevée (150 mètres de dénivelé), dont les flancs sont peu escarpés: il ne constituait donc pas un site stratégique pour Vercingétorix. Comme l’écrivait Paul Claudel dans l’une de ses lettres après avoir visité Alise-Sainte-Reine, « il faut que l’armée gauloise, pour s’y laisser enfermer, ait eu à sa tête un homme d’une stupidité phénoménale ».

Ainsi, pour Franck Ferrand et Danielle Porte, Alise-Sainte-Reine ne peut pas être le site d’Alésia: l’archéologie a certes prouvé qu’un siège avait été mené par les Romains au Mont-Auxois, mais ce siège n’a rien à voir avec celui d’Alésia!

L’archéologie contre les textes ?

Le débat sur la localisation d’Alésia pose en fait un vrai problème de méthode: comment articuler les données archéologiques et les sources littéraires? La pioche des archéologues est-elle plus fiable que la plume des auteurs anciens? Le Mont-Auxois, fouillé à deux reprises, a livré aux archéologues des indices abondants qui rendent son authenticité difficilement contestable. Pourtant, la localisation et les caractéristiques topographiques du Mont-Auxois ne semblent pas correspondre à celles du site évoqué dans les textes anciens. La vraie question est donc: faut-il prendre les textes anciens au pied de la lettre? En simplifiant un peu les choses, on peut dire que, grosso modo, trois réponses différentes ont été apportées à ce problème.

– Les détracteurs d’Alise-Sainte-Reine considèrent que les textes anciens, en particulier celui de Jules César, sont suffisamment précis et fiables pour invalider les conclusions des archéologues alisiens. C’est notamment le point de vue de Danielle Porte, latiniste de formation et agrégée de lettres classiques.

– De leur côté, les partisans d’Alise-Sainte-Reine s’efforcent de relativiser les textes anciens, et pointent du doigt les « imprécisions » de César. Il est vrai que le but de Jules César n’était pas de faire une description exacte du site d’Alésia, mais de proposer à ses lecteurs un récit aussi spectaculaire et aussi réaliste que possible, quitte à inventer certains détails. Comme le dit l’historien Yann Le Bohec, César savait que ses lecteurs (des notables romains) n’iraient pas vérifier in situ les descriptions. Le récit de César peut donc comporter des approximations, des exagérations et des erreurs.

– Certains partisans d’Alise-Sainte-Sainte ont une approche différente, et cherchent à « réconcilier » les textes avec l’archéologie: c’est le cas d’Emile Mouray, un militaire à la retraite qui a écrit plusieurs articles dans lesquels il attribue à des « erreurs de traduction » les incohérences constatées entre le site archéologique et le texte de César. Emile Mouray a donc retraduit certains passages du Livre VII de la Guerre des Gaules, en s’efforçant de faire coïncider à tout prix le texte de César avec le site d’Alise-Sainte-Reine.

Les détracteurs d’Alise-Sainte-Reine ont tendance à « sacraliser » les textes anciens. Si l’on essaie de respecter les textes sans pour autant les sacraliser, on admettra que les divergences entre les données littéraires et le site alisien ne sont pas aberrantes. Certes, la quasi-absence de monuments religieux celtiques au Mont-Auxois est assez dérangeante: on pourrait s’attendre à ce que la grande métropole religieuse évoquée par Diodore ait laissé quelques témoignages de son rayonnement. Cependant, on ne peut pas exclure que les monuments celtiques d’Alésia aient été pillés ou détruits. Que penser de la fausse ressemblance entre les noms Alésia et Alisiia? A vrai dire, la toponymie ne constitue pas un argument très solide pour affirmer ou infirmer l’authenticité d’Alise-Sainte-Reine, étant donné que la langue gauloise est très mal connue, et que les auteurs romains se contentaient de retranscrire des noms gaulois qu’ils avaient simplement entendus, ce qui peut expliquer certaines approximations. Et qu’en est-il de la topographie? Y a-t-il des incohérences flagrantes entre le site alisien et les descriptions faites par Jules César? Evidemment, il serait grotesque de situer Alésia au pied d’une butte alors que César la place au sommet d’une colline. Mais dans le cas d’Alise-Sainte-Reine, les contradictions ne sont pas si flagrantes. En supposant que César ait exagéré, oublié ou inventé certains détails, on peut considérer que le Mont-Auxois correspond globalement au site évoqué dans le texte césarien, à quelques incohérences près. Si l’on fait abstraction de toutes les données purement quantitatives (nombre de combattants, nombre de cours d’eau, longueur de la plaine, longueur des fortifications, etc.), on admettra que le Mont-Auxois réunit la plupart des éléments du paysage décrit par César: une colline, une plaine, des cours d’eau, d’autres collines environnantes, et une « montagne nord » (le Mont Réa, situé en fait au nord-ouest de l’oppidum). Voulant impressionner l’aristocratie romaine, César avait tout intérêt à exagérer certaines informations pour donner à son récit un caractère plus épique.

Finalement, le seul véritable problème réside dans l’expression « in Sequanos » (« chez les Séquanes ») employée par Jules César, car elle nous oriente vers la Franche-Comté plutôt que vers la Bourgogne. Cette expression, à elle seule, a entretenu pendant 150 ans l’hypothèse d’une Alésia franc-comtoise, et nourri d’interminables querelles entre « Bourguignons » et « Franc-comtois ». Alors quoi? César se serait-il trompé? Difficile à croire, de la part d’un général qui connaissait parfaitement la Gaule. Plusieurs hypothèses ont été envisagées pour expliquer l’expression litigieuse. Le territoire des Séquanes était peut-être plus étendu qu’on ne le pensait. Ou alors il y avait peut-être des « enclaves séquanes » en territoire éduen (hypothèse émise par l’historien Jérôme Carcopino). Ou alors le terme « Sequanos » a été mal compris, et désigne, dans le livre VII de la Guerre des Gaules, un peuple différent des Séquanes de Franche-Comté: en effet, Alise-Sainte-Reine se situe près des sources de la Seine; le terme Sequana désignait la Seine ainsi que la déesse du fleuve, honorée par les populations locales. Le terme « Séquanes » aurait donc pu s’appliquer à ceux qui rendent un culte à Sequana… Malheureusement, nous ne saurons jamais. Les Gaulois ne nous ont pas laissé de cartes permettant de délimiter avec précision le territoire de chaque peuple et de localiser chaque oppidum. C’est bien dommage…

Lhypothèse jurassienne : Syam-Chaux-des-Crotenay

Depuis les années 1960, Alise-Sainte-Reine a une concurrente sérieuse: cette « Alésia » non-officielle se trouve dans le Jura, sur les communes de Syam et de Chaux-des-Crotenay. C’est le grand archéologue André Berthier qui est à l’origine de cette théorie: dans les années 60, Berthier mena des recherches qui le conduisirent à situer Alésia dans le Jura, en se fondant sur la méthode du « portrait-robot ». Quelle est cette méthode? Berthier réalisa d’abord un schéma du site d’Alésia à partir des différentes indications topographiques fournies par Jules César, puis il examina des cartes d’Etat-major couvrant tout l’Est de la France, en recherchant le site qui se rapprocherait le plus du « portrait-robot ». Après avoir écarté le site d’Alise-Sainte-Reine, Berthier découvrit qu’un seul site correspondait parfaitement aux descriptions de Jules César: celui de Syam-Chaux-des-Crotenay dans le Jura. Malheureusement, le site jurassien reste mal connu. Berthier y effectua quelques sondages avec des moyens limités et découvrit les restes d’un ancien mur gaulois, mais aucune revue scientifique ne publia le résultat de ces recherches, et l’archéologue se vit refuser toutes les autorisations qu’il demanda pour faire des fouilles dans le Jura.

Reprenons les principaux arguments en faveur du site jurassien :

1° Chaux-des-Crotenay se trouve bien dans le pays des Séquanes (c’est-à-dire en Franche-Comté), contrairement à Alise-Sainte-Reine, située 140 km plus loin, en Bourgogne, dans le pays des Eduens.

2° Le site de Chaux-des-Crotenay correspond jusque dans les moindres détails au site que décrit Jules César dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules. Le village est situé sur une colline aux flancs escarpés, devant laquelle on peut voir une petite plaine enclavée qui s’étend, tout en longueur, sur 4,5 km (on retrouve donc la plaine de « 3.000 pas » évoquée par César).  Au pied de la colline coulent deux rivières, la Lemme et la Saine. De plus, le plateau de Chaux-des-Crotenay a une superficie de près de 1.000 hectares: il pouvait donc largement accueillir les 95.000 combattants et les 15.000 chevaux réunis par Vercingétorix, contrairement à l’étroite colline d’Alise-Sainte-Reine.

3° Le site de Chaux-des-Crotenay regorge de vestiges gaulois. André Berthier a découvert l’existence d’un immense mur de pierres qu’il a identifié aux remparts d’Alésia. Mais il a également découvert des vestiges de monuments sacrés: menhirs, dolmens, tumuli, fosses muraillées, autels en pierre se comptent par dizaines sur la colline de Chaux-des-Crotenay et dans ses environs. D’après Danielle Porte, qui travaille depuis plusieurs années sur le site jurassien, il n’y a aucun doute possible: ces ruines sont les vestiges de monuments cultuels et funéraires celtiques, et attestent la présence d’importants sanctuaires avant la conquête romaine. Dès lors, comment ne pas repenser à Diodore de Sicile, qui décrivait Alésia comme la grande métropole religieuse du monde celtique ?

4° On peut voir des traces de fortifications romaines à proximité de Chaux-des-Crotenay, notamment des fossés, des tours et des camps romains. Une découverte récente a même permis d’identifier des installations militaires romaines coïncidant parfaitement avec les descriptions de Jules César. En effet, l’architecte François Chambon a analysé en 2012 des photos aériennes réalisées dans le Jura par une caméra laser (cette technologie est appelée « LIDAR »). Selon François Chambon, les photos ont révélé, dans le sous-sol, des tracés cohérents de fortifications flanquées de 6 tours espacées de 24 mètres chacune : or, Jules César évoque la construction de « tours placées à 80 pieds d’intervalle » (Guerre des Gaules, VII, 72). Le pied romain valait environ 295 mm, ce qui nous donne un intervalle compris entre 23 et 24 mètres, comme sur les fortifications photographiées dans le Jura. Les fortifications romaines retrouvées à Alise-Sainte-Reine ne répondent pas à ce signalement.

Bien que les spécialistes se soient majoritairement ralliés à la « thèse bourguignonne », la « thèse jurassienne » a de nombreux partisans, y compris dans le monde scientifique et universitaire. Citons, entre autres, l’historien Franck Ferrand, l’architecte François Chambon, l’historienne et latiniste Danielle Porte ou encore Frédéric Lusa, producteur d’un documentaire diffusé sur Canal +. Ils demandent tous que le site jurassien soit fouillé. Or, les fouilles sont interdites à Chaux-des-Crotenay, et Franck Ferrand pense même que l’Etat veut empêcher toute recherche dans le Jura, en raison des enjeux politiques, touristiques et financiers que représente l’ouverture du MuséoParc en Bourgogne.

Depuis le décès d’André Berthier en 2000, aucune équipe d’archéologues professionnels n’a demandé l’autorisation de mener des fouilles à Chaux-des-Crotenay. Aujourd’hui, le site est encore étudié par une poignée de bénévoles passionnés, qui disposent de moyens dérisoires et ne peuvent ni extraire les vestiges ni assurer la protection du site. Aussi aberrant que cela puisse paraître, les nombreux vestiges de Chaux-des-Crotenay sont à l’abandon, et ne semblent intéresser aucun archéologue professionnel. Cette situation est absurde à tous points de vue. Il faut que des fouilles soient menées à Chaux-des-Crotenay, comme le réclame Franck Ferrand. Les vestiges de ce site doivent impérativement être protégés, inventoriés et datés. Que risquons-nous ? Si les trouvailles ne sont pas concluantes, alors l’authenticité du site bourguignon n’en sera que plus manifeste. Certes, une campagne de fouilles coûte horriblement cher, mais si l’on a trouvé 52 millions d’euros à investir dans un MuséoParc en Bourgogne, ne peut-on pas financer des recherches sur d’autres sites présentant un intérêt archéologique incontestable ?

L’attitude arrogante des promoteurs du MuséoParc

MuséoParc d’Alise-Sainte-Reine (Centre d’interprétation).

Le Centre d’Interprétation du MuséoParc propose aux visiteurs un aperçu des débats historiographiques relatifs à la localisation d’Alésia, mais cet aperçu est très orienté. Tout est fait pour convaincre les visiteurs qu’ils se trouvent bien sur l’authentique site de la célèbre bataille, et le débat est présenté comme définitivement tranché. Les promoteurs du MuséoParc balayent d’un revers de main, avec une certaine mauvaise foi, les arguments de ceux qui contestent l’authenticité du site bourguignon. Dans un communiqué publié par le MuséoParc et rédigé par Claude Grapin, Conservateur du Patrimoine de la Côte d’Or, on peut lire les lignes suivantes :

« Les détracteurs du site d’Alise-Sainte-Reine nient en bloc, sans l’examiner objectivement, le volumineux dossier archéologique du Mont-Auxois, l’accusant d’avoir été créé de toutes pièces. Ils utilisent pour seul argument le texte quasi sacralisé des Commentaires de César et quelques autres sources antiques (…). Aujourd’hui encore, s’appuyant sur l’argumentation textuelle, topographique et stratégique d’un discours non renouvelé depuis le Second Empire, d’autres prétendantes s’affrontent. Leurs promoteurs suscitent régulièrement l’intérêt de certains médias et contribuent à donner à un public non averti l’impression que la localisation du site d’Alésia demeure en suspens. (…) Force est de reconnaître que pour les éphémères ou plus durables « Alesia », un dossier aussi spectaculaire que celui réuni sur le site d’Alise-Sainte-Reine n’a jamais pu être produit ou, du moins, pour certains, il ne se rattache pas à la période concernée par le siège d’Alésia. »

Dans ce communiqué (disponible sur le site Internet du MuséoParc), l’authenticité d’Alise-Sainte-Reine est présentée comme une vérité parfaitement établie. Les partisans des autres sites sont décrits comme des amateurs et des fabulateurs qui cherchent à manipuler le public. La dernière phrase est assez surprenante: l’abondance du matériel archéologique retrouvé à Alise-Sainte-Reine est considérée comme un argument décisif en faveur du site bourguignon, parce qu’aucun autre site n’a fourni à ce jour un matériel aussi riche. Mais pour trouver quelque chose, encore faut-il pouvoir chercher… Aucun autre site n’a fait l’objet de fouilles aussi importantes qu’à Alise-Sainte-Reine, et les pouvoirs publics interdisent de fouiller le site de Chaux-des-Crotenay: comment pourrait-on fournir des preuves archéologiques si les fouilles sont impossibles? Dans le communiqué de Claude Grapin, le site de Chaux-des-Crotenay n’est cité qu’une seule fois (et mal orthographié): il est mis sur le même plan que toutes les « Alesia » fantaisistes qui ont été envisagées depuis 150 ans, sans aucune mention des découvertes qu’on a faites ces dernières années dans le Jura.

En guise de conclusion

Bien que l’authenticité d’Alise-Sainte-Reine soit aujourd’hui admise par la majorité de la communauté scientifique, des doutes subsisteront tant que le site jurassien de Chaux-des-Crotenay n’aura pas été fouillé dans les règles de l’art. Pour autant, le MuséoParc d’Alise-Sainte-Reine n’est pas une imposture : c’est un projet remarquable à bien des égards, d’un grand intérêt scientifique et pédagogique. Un épisode aussi important que la bataille d’Alésia devait avoir son musée, et l’on peut trouver légitime que ce musée soit installé à Alise-Sainte-Reine. L’imposture ne réside pas dans le MuséoParc lui-même, mais plutôt dans l’attitude de ses promoteurs, qui affirment que le débat est clos et rejettent avec mépris l’hypothèse (pourtant crédible) d’une Alésia jurassienne.

Christine Boutin et Frigide Barjot inventent leur propre définition de la légitimité

Christine Boutin et Frigide Barjot sont aux avant-postes de la lutte contre le « mariage pour tous ». Leur stratégie consiste à contester la légitimité de tout ce qu’elles n’approuvent pas.

1° Après le vote de la loi instaurant le mariage pour tous et le droit d’adoption pour les couples homosexuels, Mesdames Boutin et Barjot ont contesté la légitimité de cette loi. Selon elles, le projet de loi aurait dû être soumis à un référendum. Je ne vais pas revenir sur l’argumentation que j’ai déjà plusieurs fois développée sur ce blog concernant l’utilisation du référendum. Je rappellerai simplement que, dans la Constitution de la Cinquième République, le référendum est réservé aux réformes touchant aux institutions et à l’organisation de notre système économique et social. Rien ne justifiait que la loi sur le mariage pour tous passe par la voie référendaire: elle a été ratifiée par la voie parlementaire ordinaire, dans des conditions parfaitement conformes à la Constitution, comme l’ont été toutes les grandes réformes de société (majorité à 18 ans, droit à l’avortement, abolition de la peine de mort, PACS…).

2° Après la validation du texte par le Conseil Constitutionnel, Mesdames Boutin et Barjot ont contesté la légitimité de cette juridiction. Elles ont accusé les Sages d’avoir pris une décision « politique », sans tenir compte des intérêts de la société française. Cette accusation est grave, puisqu’elle met directement en cause la probité et la compétence des membres du Conseil Constitutionnel. Or, la décision rendue par les Sages a été parfaitement expliquée.  Les Sages ont considéré qu’il n’appartenait pas à leur juridiction de statuer sur l’égalité des droits entre les couples hétérosexuels et les couples homosexuels, et que cela relevait uniquement de l’appréciation du législateur. De plus, d’après les Sages, aucune règle à valeur constitutionnelle n’impose que les liens établis par la filiation adoptive imitent ceux de la filiation biologique. Le Conseil Constitutionnel n’a pas à approuver ou à désapprouver une loi, mais simplement à dire si cette loi est conforme ou non à la Constitution.

3° Désormais, Mesdames Boutin et Barjot vont jusqu’à contester la légitimité même du Président de la République, du gouvernement et de la majorité, sous prétexte que la cote de popularité du président s’est effondrée. Mais jusqu’à preuve du contraire, François Hollande a été élu avec la majorité absolue des suffrages en 2012, et les électeurs lui ont donné une nette majorité parlementaire. En outre, l’extension du mariage et du droit d’adoption aux couples de même sexe était inscrite dans le programme du candidat Hollande. Certes, l’élection ne donne pas au président un « blanc-seing » pendant cinq ans. Mais le mécontentement des Français ne rend pas « illégitimes » le Président et la majorité sortis des urnes il y a un an.

4° Pour justifier leur lutte contre la loi Taubira, Mesdames Boutin et Barjot disent qu’elles sont entrées « en résistance », comme si la France était « occupée » par la gauche, à l’image de la France de 1940 occupée par l’Allemagne. Elles prétendent se battre au nom de valeurs et de principes de civilisation qui seraient « supérieurs » aux institutions et à la loi républicaine elle-même. Mais ces valeurs et ces principes ne sont écrits nulle part, et restent soumis à la libre appréciation de chacun. La définition du mariage et les règles de filiation ont toujours été fixées par la loi, conformément aux principes énoncés dans la Constitution. N’importe qui peut évoquer n’importe quel « principe de civilisation », n’importe quelle « valeur », n’importe quel « modèle », n’importe quelle « loi naturelle » pour contester une décision qui lui déplaît. Mais dans un Etat de droit doté d’une constitution démocratique, ces considérations restent de l’ordre de la morale personnelle et n’ont aucune valeur juridique.

La légitimité désigne, en principe, le caractère de ce qui se fonde sur des principes justes et admis par la communauté. Mais pour Madame Boutin et Madame Barjot, est « illégitime » tout ce qui contredit leur vision de l’homme, de la famille et de la société.

Jean Lassalle, le député pélerin

Il y a 140 ans, Gambetta avait parcouru la France des villes et des campagnes pour aller à la rencontre des Français et défendre le jeune régime républicain menacé par les notables monarchistes: on disait alors de lui qu’il était le « commis voyageur » de la République. En 2013, la République n’a plus de « commis voyageur », mais elle a son pèlerin. Jean Lassalle, député centriste des Pyrénées-Atlantiques (l’un des deux députés Modem réélus en 2012), a entrepris une marche de plusieurs mois à travers la France. Muni de son sac à dos et de son béret, mais toujours en costume et en cravate, Jean Lassalle est parti à pied de l’Assemblée Nationale le 10 avril, en direction du Nord: il a traversé les Hauts-de-Seine, le Val d’Oise, l’Oise, la Somme, le Pas-de-Calais, et le 11 mai, après un mois de marche, il est arrivé à Lille. Pourquoi ce tour de France à pied? Jean Lassalle a voulu partir à la rencontre des Français, de « ceux qu’on n’écoute plus et qu’on ne consulte plus sur rien ». Il emprunte les petites routes, traverse villes et villages, discute avec les habitants, rencontre des élus locaux. Modestement, le député avoue qu’il n’arrive plus à gérer les affaires de sa circonscription, comme de nombreux autres députés qui croulent sous les dossiers et se sentent impuissants face aux problèmes des Français. Alors il est parti pour discuter, échanger, recueillir les sentiments, les déceptions, les espoirs des citoyens qui acceptent de dialoguer avec lui. Il a d’ailleurs entrepris la rédaction de ce qu’il appelle des « Cahiers de l’espoir », inspirés des fameux cahiers de doléances de 1789. Jusqu’à présent, la marche de Jean Lassalle s’est bien déroulée (si l’on fait abstraction de quelques cloques très douloureuses aux pieds): de nombreuses personnes sont allées vers lui et ont spontanément engagé la conversation. S’agit-il d’une démarche électoraliste? Non, évidemment. Jean Lassalle traverse des territoires dans lesquels il n’est pas candidat: il a d’ailleurs commencé par le nord de la France, à l’opposé de sa terre d’origine. S’agit-il d’une opération de communication? Non, et ceux qui connaissent Jean Lassalle savent bien que ce n’est pas son genre. Comme il le dit lui-même, s’il avait voulu faire un « coup de com », il ne se serait pas donné autant de mal. Le député a tenu à rester discret, il n’a pas demandé à être accompagné par des journalistes, et son périple n’est pas filmé. Ce tour de France est d’ailleurs peu médiatisé. Toutefois, quelques articles et quelques reportages lui ont déjà été consacrés (sur France 3, sur Canal +, dans la presse écrite). Sur quoi débouchera cette grande marche ? Nul ne le sait, pas même Jean Lassalle. Sans doute un livre. Mais à ce jour, il s’agit simplement d’une démarche authentique, désintéressée et pleine d’humilité, motivée par l’envie de recréer un lien entre les élus républicains et des citoyens qui se sentent trop souvent ignorés. Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur cette marche, Jean Lassalle vient de créer un blog :

http://la-marche-2013.over-blog.com/

A propos du programme économique du Front National

Marine Le Pen.

Quel programme économique le Front National propose-t-il ? Marine Le Pen a-t-elle des solutions réalistes pour sortir de la crise, réduire le chômage et assainir les finances publiques ? Les principales mesures économiques défendues par le Front National sont assez claires et  tiennent en quelques mots: protectionnisme, abandon de l’euro et retour au franc, « préférence nationale » pour l’embauche,  financement de la dette par la Banque de France, politique « nataliste » pour financer les retraites. En relisant le programme économique du Front National, on peut dresser les trois constats suivants :

– Premièrement, il s’agit d’un programme très idéologique, qui reste fidèle aux thèmes classiques de l’extrême droite : anti-mondialisme, rejet de la construction européenne, nationalisme économique exacerbé, xénophobie. Toutes les difficultés économiques de la France sont directement imputées à l’immigration et à l’Union européenne, et ce diagnostic fantaisiste sert à justifier des mesures discriminatoires à l’encontre des étrangers, ainsi qu’un démantèlement de l’Union européenne.

– Deuxièmement, le programme économique du Front National est un programme totalement utopique, qui se fonde sur un déni de la réalité économique : les contraintes liées à la mondialisation sont tout simplement ignorées, et le Front National fait croire que la France peut s’émanciper des règles du commerce international, renégocier à son gré les traités européens, rétablir unilatéralement des mesures protectionnistes et envoyer paître les Etats qui lui font de la concurrence.

– Troisièmement, ce programme ne propose aucune véritable solution aux problèmes économiques majeurs du pays (chômage, pouvoir d’achat, dette publique, financement des retraites, compétitivité des entreprises). Les principales mesures économiques du Front National sont, au mieux, inapplicables, et au pire, suicidaires car leur application entraînerait une explosion de l’inflation et de la dette, et une chute du pouvoir d’achat des Français.

Pour ceux qui auraient des doutes, voici une petite analyse de quelques unes des principales propositions économiques du Front National : toutes ces mesures sont tirées du projet présidentiel de Marine Le Pen, consultable sur le site Internet du Front National.

L’abandon de l’euro et le retour au franc. D’après Marine Le Pen, la France doit préparer, avec ses partenaires européens, la fin de l’euro et le retour aux monnaies nationales. Le retour au franc doit permettre au gouvernement français de mener une politique de dévaluation compétitive pour soutenir l’économie nationale, favoriser nos exportations et réindustrialiser le pays.

La sortie de l’euro était la « proposition phare » de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2012. La présidente du Front National a imaginé un scénario totalement improbable pour expliquer comment elle entendait sortir de l’euro : elle évoque un abandon collectif et concerté de l’euro, et prétend même que le couple franco-allemand jouera un « rôle moteur » dans l’arrêt programmé de la monnaie unique, comme si la France allait réussir à convaincre l’Allemagne de saborder l’euro.

Le Front National cherche clairement à faire de l’euro un « bouc-émissaire » : Marine Le Pen surfe sur la crise économique de la zone euro et tire à boulets rouges sur la monnaie unique et sur la Banque Centrale Européenne. L’euro est présenté comme un échec total et comme la cause de toutes nos difficultés économiques (surendettement de l’Etat, baisse du pouvoir d’achat, croissance molle, manque de compétitivité). Ce diagnostic fantaisiste n’est partagé par aucun économiste sérieux : contrairement à ce que prétend le Front National, sortir de l’euro ne règlera en rien nos problèmes, et rendra la France plus vulnérable sur les marchés financiers. L’euro est une monnaie forte qui nous protège contre la spéculation monétaire mondiale. Quant à la Banque Centrale Européenne, sa mission première est de garantir la stabilité de la monnaie unique, afin de limiter l’inflation et de rassurer les investisseurs. Pour la France, une sortie de l’euro serait un véritable saut dans l’inconnu. La grande majorité des économistes s’accordent à penser qu’un retour au franc plongerait notre pays dans la récession et déstabiliserait tous les pays de la zone euro, étant donné que la France est l’un des piliers de la monnaie unique (c’est la deuxième économie de la zone euro derrière l’Allemagne). En outre, sans l’euro, la France se retrouverait seule face à des banques et à des Etats susceptibles de spéculer contre sa monnaie.

Marine Le Pen prétend aussi qu’après le retour au franc, elle mènera une politique de « dévaluation compétitive », c’est-à-dire qu’elle abaissera artificiellement le taux de change de notre monnaie pour doper nos exportations. Mais une telle dévaluation aurait des conséquences catastrophiques sur notre pouvoir d’achat. Si notre monnaie était dévaluée, le coût de nos importations augmenterait : cela ferait exploser notre facture de gaz et de pétrole. Sans oublier que notre dette, une fois libellée en francs dévalués, serait nettement alourdie. L’effet bénéfique attendu, à savoir le gain de compétitivité, serait vite annulé par les dévaluations qu’effectueraient nos partenaires commerciaux européens en réaction à notre dévaluation.

Le retour au protectionnisme. Marine Le Pen souhaite « renégocier » les traités européens pour mettre fin au libre-échange. Elle veut appliquer des droits de douane ciblés et des quotas d’importation vis-à-vis des pays qui, selon elle, font une « concurrence déloyale » à la France, comme par exemple la Chine ou « certains pays d’Europe de l’Est ».

Cette mesure est inapplicable, à moins d’envisager une implosion de l’Union européenne. Depuis 60 ans, l’Europe s’est construite sur la base du libre-échange et de l’union douanière : le « marché commun » a été la première étape vers l’édification d’un marché européen unifié, sans frontières intérieures, où les travailleurs et les capitaux peuvent circuler librement. Non seulement cette unification économique a resserré les liens entre les Etats européens, mais elle a aussi été une source d’enrichissement et de développement pour chaque Etat : c’est pourquoi de nombreux pays rêvent encore aujourd’hui de rejoindre l’Union européenne. Rétablir une quelconque forme de protectionnisme (même sélectif) reviendrait à remettre en cause tous les traités européens et les fondements mêmes de l’Europe : jamais la France n’arriverait à faire accepter cela à ses partenaires européens.

En réalité, le retour au protectionnisme serait contraire aux intérêts économiques de la France. Dans un contexte de mondialisation, la France ne peut pas se comporter comme un chevalier solitaire et faire le contraire de ce que font tous les autres pays. Elle a besoin de ses partenaires commerciaux, qu’ils soient européens ou non. En instaurant de façon unilatérale des mesures protectionnistes, notre pays s’exposerait à des mesures de rétorsion de la part des Etats lésés, et encourrait des sanctions de la part de l’OMC. Madame Le Pen prétend qu’elle instaurera des droits de douane élevés et des quotas d’importation sur les produits chinois, mais la France n’a certainement pas intérêt à remettre en cause ses relations commerciales avec un pays d’1,3 milliard d’habitants devenu la 1e puissance économique mondiale, dans lequel de nombreux entrepreneurs français se sont déjà implantés. La France n’a pas les moyens d’engager seule un bras de fer commercial avec la Chine ; en revanche, l’Union européenne, si elle est unie, peut faire contrepoids à la puissance chinoise.

L’autofinancement de l’Etat par le biais de la Banque de France. Marine Le Pen voudrait autoriser la Banque de France à créer de la monnaie, donc à financer directement le Trésor Public, avec des taux d’intérêt quasi nuls. Ainsi, l’Etat ne serait plus obligé d’emprunter sur les marchés financiers.

Cette mesure est inapplicable car elle constituerait une violation des traités européens. En effet, l’article 104 du Traité de Maastricht, confirmé par le Traité de Lisbonne en 2007, interdit aux Etats de l’Union européenne tout emprunt auprès des banques centrales, et réserve aux marchés financiers et aux banques privées le monopole du financement des emprunts d’Etat. Cette réglementation, approuvée par l’ensemble des Etats membres, a pour objectif de limiter l’inflation et d’obliger les Etats à gérer plus raisonnablement leur budget : l’Etat ne peut plus faire marcher la « planche à billets » pour s’autofinancer et doit donc s’adresser à des banques privées lorsqu’il a besoin de liquidités. Marine Le Pen considère que l’article 104 du Traité de Maastricht est directement responsable du surendettement des Etats européens, et que cette réglementation doit être abolie si l’on veut mettre fin à la crise de la dette souveraine.

D’après le Front National, il suffirait de revenir au financement public des emprunts d’Etat pour mettre un terme à la crise de la dette souveraine. C’est une illusion. Le recours à la « planche à billets » pour financer la dette publique comporte de nombreux risques, en particulier celui d’une dérive inflationniste qui serait désastreuse dans les temps de crise que nous traversons. De plus, quand la croissance est dopée artificiellement par la création monétaire, les risques de récession deviennent très élevés dès que l’Etat cesse d’injecter des liquidités dans l’économie : on dit alors que l’économie fonctionne sous perfusion. Autre danger : la planche à billets encourage la spéculation, elle favorise donc l’apparition de nouvelles bulles spéculatives et de nouvelles crises.

Marine Le Pen affirme que la crise de surendettement des Etats européens résulte de règlementations inadaptées. Il s’agit là d’un déni de réalité : contrairement à ce que dit Madame Le Pen, le surendettement des Etats n’est pas dû aux traités européens. Il résulte d’abord du laxisme budgétaire des Etats de la zone euro, qui ont laissé leur dette s’envoler depuis l’instauration de la monnaie unique, et qui se sont ainsi retrouvés à la merci des marchés financiers. Mais la crise de la dette est aussi la conséquence d’une spéculation débridée et d’une crise financière mondiale qui s’est déclenchée aux Etats-Unis en 2008, et dont nous ne sommes pas encore sortis. La régulation des marchés financiers et la lutte contre la spéculation sont les vrais défis à relever, mais la réponse à ces défis ne peut être qu’une réponse européenne et mondiale, tout le contraire de ce que propose Marine Le Pen.

La « préférence nationale » pour l’emploi. Les entreprises seront incitées à embaucher en priorité, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française. Une loi obligera Pôle Emploi à proposer en priorité les emplois disponibles aux demandeurs d’emploi français ; les administrations respecteront également cette règle.

Le principe absurde de la « préférence nationale » conduirait à légaliser la discrimination à l’embauche. Cela reviendrait à fermer davantage le marché du travail aux étrangers, donc à leur refuser l’un des seuls moyens d’intégration dont ils disposent. On retrouve ici une vieille thématique de l’extrême droite : l’immigration est présentée comme une « cause » du chômage, et l’immigré est perçu comme celui qui va « voler » le travail des Français (bien qu’on reproche aussi aux immigrés de ne pas s’intégrer, de ne pas travailler et de profiter des aides sociales !). D’un point de vue économique, cette idée est aberrante : le chômage n’est pas dû à l’immigration mais à la crise économique et à la rigidité de notre marché du travail. Ecarter les étrangers du marché du travail ne relancera ni la croissance ni l’emploi : au contraire, c’est en gagnant leur vie que les étrangers pourront consommer davantage et ainsi contribuer à la relance de notre économie. Enfin, la « préférence nationale » est tout à fait contraire au principe d’égalité, qui fait partie du socle de valeurs de la République française. Pouvons-nous accepter cela ? Que dirions-nous si les Français expatriés subissaient pareille discrimination dans le pays où ils ont choisi de vivre et de travailler ?

La « renationalisation » de la dette publique. Marine Le Pen propose d’utiliser l’emprunt national pour refinancer la dette souveraine et sécuriser l’épargne populaire.

Cette idée n’est pas absurde : les ménages français ont accumulé une épargne considérable (notamment sur les livrets A) ; de plus, aucune règlementation européenne n’interdit à l’Etat de faire appel à sa population pour absorber une partie de sa dette souveraine. Plusieurs économistes et hommes politiques (de droite comme de gauche) ont déjà proposé de faire contribuer les Français au refinancement de la dette. Cette idée n’a rien de nouveau, puisqu’elle reprend le vieux principe des « bons du Trésor » achetés par les ménages français.

Pour autant, la nationalisation de la dette n’est pas la solution miracle : nationaliser la dette ne veut pas dire effacer la dette. Même si la dette publique est détenue par des Français, elle restera une charge colossale pour le Trésor Public, qui devra verser des intérêts aux détenteurs d’obligations. Or, pour que le placement soit attractif, l’Etat devra proposer un taux d’intérêt au moins équivalent à celui du livret A. De plus, la nationalisation de la dette publique ne peut être que limitée. A titre d’exemple, en 2011, l’épargne des ménages français s’élevait à 215 milliards d’euros, mais la dette publique s’élevait à plus de 1.500 milliards d’euros et l’Etat a emprunté cette année-là 180 milliards d’euros : l’épargne populaire peut donc, tout au plus, servir d’appoint. Enfin, n’oublions pas que l’argent des ménages est déjà sollicité par l’Etat pour financer de nombreux projets, et qu’une nationalisation de la dette risquerait de ponctionner, par un jeu de vases communicants, certains livrets d’épargne dont l’Etat a besoin. Il est donc malhonnête de dire aux Français, comme le fait Madame Le Pen, qu’une « francisation » de la dette résoudrait nos difficultés budgétaires et nous mettrait à l’abri des marchés financiers et des agences de notation. En fait, cette mesure est avant tout idéologique : pour le Front National, la dette ne doit pas être détenue par des étrangers, mais par les Français.

Une politique nataliste pour financer les retraites. Marine Le Pen défend l’idée d’une politique nataliste « volontariste » : selon elle, le financement de notre système de retraites exige une « démographie vigoureuse ». Cette politique nataliste se traduira par la création d’un « revenu parental » accordé aux mères ou aux pères qui choisissent de rester à la maison pour élever leurs enfants : 80% du SMIC pendant trois ans à partir du deuxième enfant.

Cette proposition, généreuse en apparence, est sous-tendue par une vision rétrograde de la famille, puisque l’idée d’un « revenu parental » implique un choix entre la vie professionnelle et la vie familiale : pour qu’un couple éduque correctement plusieurs enfants, il faudrait que l’un des deux parents sacrifie sa carrière professionnelle et se consacre à plein temps à sa famille en vivant des aides de l’Etat. En outre, cette mesure d’assistanat serait extrêmement coûteuse : 15 milliards d’euros par an selon les estimations du journal Médiapart. Or, les modalités de financement de ce « revenu parental » restent floues : le programme de Marine Le Pen stipule que ce revenu sera créé « dès que les finances le permettront », sans aucune autre précision.

La politique nataliste préconisée par le Front National passe également par une restriction du droit à l’avortement, ou par des mesures visant à dissuader les femmes de recourir à l’IVG. C’est du moins ce que suggère une affirmation très ambiguë du programme de Marine Le Pen : « pour les femmes, le libre choix doit pouvoir être celui de ne pas avorter ». En invoquant un « droit de ne pas avorter », Marine Le Pen sous-entend que les femmes qui avortent le font « par obligation » et qu’aucune alternative ne leur est jamais proposée.

Dernière remarque : la politique nataliste voulue par le Front National est envisagée comme une alternative à la réforme des retraites. La pérennité de notre système de retraites reposerait donc entièrement sur une « démographie vigoureuse ». Or, la démographie est très difficile à prévoir : qu’adviendra-t-il de nos retraites si la natalité n’évolue pas conformément aux attentes du Front National ? Marine Le Pen ne le dit pas, et ne propose aucune autre piste pour réformer les retraites.

« L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre… »

Robert Schuman.

On a tendance à l’oublier, mais le 9 mai, c’est la Journée de l’Europe. Cette journée, instituée en 1985, commémore une célèbre déclaration que fit le Ministre des Affaires étrangères français Robert Schuman le 9 mai 1950, et qui avait été inspirée par Jean Monnet. Dans cette déclaration, Robert Schuman proposait de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier, en fusionnant les marchés nationaux et en plaçant la production des deux pays sous le contrôle d’une Haute Autorité commune à laquelle les autres Etats d’Europe de l’Ouest pourraient adhérer. Pour Schuman, cette Europe du charbon et de l’acier devait être la première étape  vers une « fédération » des Etats européens. Elle devait permettre de consolider la réconciliation franco-allemande et d’assurer aux nations européennes la paix et la prospérité, au lendemain d’une guerre qui plongea les peuples d’Europe dans l’horreur et qui transforma le continent européen en un immense champ de ruines. « L’ Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre », disait Schuman.

La « Déclaration Schuman » déboucha sur la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en 1951, puis de la CEE (Communauté économique européenne) en 1957, un « marché commun » réunissant la France, la RFA, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et l’Italie. Aujourd’hui, la CEE est devenue l’Union européenne, et l’Europe des 6 est devenue l’Europe des 27 (bientôt 28 avec l’entrée de la Croatie en juillet 2013). Les objectifs énoncés par Schuman ont été atteints. Tout d’abord, la paix. Aujourd’hui, pour un Européen du XXIème siècle, la paix est une évidence, elle relève de la normalité, et la guerre appartient au passé. Mais ce n’était pas le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale: il a fallu réconcilier la France et l’Allemagne, deux nations que l’on considéra longtemps comme des « ennemis héréditaires ». Il a fallu que chaque nation européenne renonce à toutes  ses rancœurs et à toute idée de revanche. Il a fallu faire admettre aux peuples et aux dirigeants européens que le libre-échange et la coopération économique étaient les piliers indispensables d’une paix durable en Europe. Mais la paix a été garantie. En 60 ans, aucun conflit n’a jamais opposé deux Etats membres de la communauté européenne, et aujourd’hui, l’UE est perçue par la planète entière comme un havre de paix, de stabilité et de démocratie dans un monde instable et conflictuel où les Droits de l’Homme sont constamment bafoués. Le second objectif énoncé par Schuman, celui de la prospérité, nous semble peut-être moins évident dans les temps de crise que nous traversons. Mais nous ne devons pas oublier tout le chemin parcouru depuis les années 1950, l’augmentation spectaculaire du niveau de vie en Europe de l’Ouest et la modernisation de nos industries et de notre agriculture.

Aujourd’hui, l’Union européenne fait rêver l’humanité entière, à l’exception des Européens! Elle incarne, pour le monde entier, un idéal de stabilité, de démocratie et d’unité. Partout dans le monde, des Etats s’inspirent d’elle pour bâtir des entités régionales unifiées; partout dans le monde, des hommes et des femmes rêvent de venir vivre dans l’Union européenne, d’y travailler et d’y voir grandir leurs enfants. Mais nous autres Européens, nous semblons avoir oublié la chance que nous avions, et nous sommes de plus en plus nombreux à nous laisser séduire par les discours populistes, souverainistes et anti-européens, de gauche comme de droite.

Nous ne devons pas oublier que, malgré la crise, les populations européennes restent celles qui bénéficient aujourd’hui des niveaux de vie les plus élevés au monde, et des meilleurs systèmes de protection sociale. Nous ne devons pas oublier que l’euro, si souvent décrié, nous protège contre la spéculation monétaire internationale, et que la Banque Centrale européenne, en limitant l’inflation, garantit la stabilité de notre monnaie et évite un effondrement de notre pouvoir d’achat. La crise économique actuelle, qui est une crise mondiale, constitue une terrible épreuve pour l’Europe et ses institutions. Mais contrairement à ce que certains laissent parfois penser, l’Union européenne n’est pas responsable de la crise que nous traversons. On peut lui reprocher de ne pas nous protéger suffisamment, on peut lui reprocher un déficit de démocratie ou un manque de transparence dans les prises de décision, on peut lui reprocher d’être trop « bureaucratique », mais on ne peut pas la rendre responsable de tous nos maux.

Les difficultés que nous avons, nous Européens, pour sortir de la crise et pour relancer la croissance et l’emploi, ne viennent pas d’un « excès d’Europe », mais au contraire d’un « manque  d’Europe ». Oui, il nous faut plus d’Europe pour sortir de la crise: il nous faut plus d’intégration, plus de solidarité, plus de cohésion territoriale, plus de coopération, mais aussi plus de rigueur dans la gestion de nos budgets, plus de considération pour nos partenaires européens, et plus de respect pour les institutions communautaires et pour les règles que nous nous sommes fixées. Mais surtout, il faut de toute urgence réconcilier les Européens avec l’Union européenne, et avec l’idée européenne.

Vous pouvez faire un petit test très simple: demandez à des gens de votre entourage s’ils savent ce que l’on commémore le 9 mai. Demandez-leur s’ils connaissent la devise de l’Union européenne. Demandez-leur quand auront lieu les prochaines élections européennes. Demandez-leur de citer le nom d’un député européen élu dans leur circonscription aux dernières élections européennes. Demandez-leur de citer le nom de l’actuel président de la Commission européenne et de l’actuel président du Conseil européen. Les réponses que vous entendrez (ou que vous n’entendrez pas) révéleront à coup sûr l’ampleur des lacunes de notre culture européenne. Ces lacunes ne sont pas simplement dues au désintérêt des uns ou des autres pour les questions européennes, mais aussi au fait que, depuis le référendum de 2005 sur le Traité Constitutionnel européen, ni le gouvernement ni les médias n’ont jugé pertinent de sensibiliser les citoyens au rôle essentiel de l’Union européenne, alors même que 80% des lois françaises ne sont que des transpositions de réglementations européennes, et que toutes les réponses aux grands défis économiques, sociaux, géopolitiques, énergétiques et environnementaux du XXIème siècle seront nécessairement des réponses européennes et mondiales.

Malheureusement, tant que les chefs d’Etat et de gouvernement imputeront tous leurs échecs à l’Europe, tant que les gouvernements feront égoïstement passer leurs intérêts nationaux avant les intérêts communs de tous les peuples de l’UE, tant que les citoyens européens auront le sentiment d’être laissés à l’écart des grandes décisions et d’être placés devant le fait accompli, tant que le Parlement européen (seule institution de l’UE qui représente les Européens en tant que peuple) ne sera pas une véritable assemblée législative et un contre-pouvoir à la Commission européenne, tant que les décisions prises par la Commission européenne, le Conseil européen et le Conseil des Ministres de l’UE ne seront pas clairement expliquées aux citoyens, tant que les travaux du Parlement européen ne seront pas médiatisés comme le sont ceux des Parlements nationaux, le fossé ne cessera de se creuser entre les peuples européens et les institutions de l’Union européenne.

Arrêtons avec la 6ème République!

L'Assemblée nationale

L’Assemblée nationale

C’est une sorte de serpent de mer, une idée qui revient régulièrement, généralement à gauche de l’échiquier politique : la 5ème République a « fait son temps », il faut une « 6ème République » ! Pour quelles raisons ? Les partisans d’une 6ème République estiment que la 5ème République est obsolète. Ils lui reprochent de donner trop de pouvoir au Président, et pas assez au Parlement. Ils la rendent responsable de toutes les crises politiques actuelles : abstention, dépolitisation, perte de confiance des citoyens envers le personnel politique… Les partisans d’une 6ème République veulent donc mettre en place de nouvelles institutions, qui seraient plus efficaces et plus démocratiques.

L’idée d’une 6ème République n’est pas nouvelle : autrefois, le socialiste Arnaud Montebourg en fit son cheval de bataille, et fonda même en 2001 un groupe de réflexion appelé « Convention pour la 6ème République ». Aujourd’hui, c’est Jean-Luc Mélenchon qui prend le relais. Mais à quoi cela rime-t-il ? Est-ce vraiment par un changement de régime que l’on règlera les problèmes du pays ? Cinq questions méritent ici d’être posées.

1° La 5ème République est-elle « trop vieille » ? Il est vrai qu’elle n’est pas née d’hier : la Constitution de la 5ème République fut adoptée par référendum en septembre 1958 à l’initiative de Charles de Gaulle, qui en fut l’inspirateur. Notre régime va donc fêter ses 55 ans. Est-ce trop vieux pour une République ? Qu’on se le dise, les Républiques n’ont pas de « date de péremption » : la République des Etats-Unis d’Amérique a plus de 200 ans, elle fonctionne bien et personne ne souhaite la changer. Ce n’est donc pas une question d’âge.

2° La 5ème République donne-t-elle trop de pouvoir à l’exécutif ? N’oublions pas que la 4ème République avait été minée par une instabilité ministérielle chronique : les députés, élus au scrutin proportionnel, investissaient et renversaient les gouvernements tandis que de fragiles majorités se faisaient et se défaisaient dans l’hémicycle du Palais Bourbon. Les gouvernements, dont certains ne duraient que quelques semaines, étaient les otages d’un Parlement tout puissant. Quant au Président de la République, il avait une fonction essentiellement symbolique: il était incapable d’arbitrer les conflits politiques et servait surtout, disait-on, à « inaugurer les chrysanthèmes ». Quand Charles de Gaulle rédigea la Constitution de la 5ème République avec ses conseillers en 1958, en pleine guerre d’Algérie, son objectif était de mettre en place des institutions garantissant un pouvoir exécutif plus fort et plus stable, capable de régler la crise algérienne. La 5ème République a mis fin au problème de l’instabilité ministérielle, mais surtout, elle a doté la France d’un vrai chef d’Etat : le président est devenu la « clé de voûte » des institutions, il fixe les grandes orientations de la politique nationale, il préside le Conseil des ministres, il est le chef des armées, il représente la France à l’étranger et nomme les ambassadeurs, il peut aussi organiser des référendums. En cas de conflit entre l’exécutif et le législatif, il peut dissoudre l’Assemblée Nationale et faire appel à l’arbitrage des citoyens. De nos jours, le Président est élu au suffrage universel direct, pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois, et n’a donc rien d’un « monarque républicain ». Quant à l’article 49-3 de la Constitution, qui permet au Premier ministre de faire adopter un texte de loi sans vote des parlementaires en engageant la responsabilité du gouvernement, il est peu utilisé, et a pour unique objectif de légiférer plus rapidement dans des situations d’urgence : si la pertinence du 49-3 est mise en cause, l’article en question peut être modifié (voire abrogé) sans qu’il soit nécessaire d’écrire une nouvelle constitution !

3° Le Parlement est-il brimé ? La pérennité de notre 5ème République est en partie due à l’équilibre que ce régime a établi entre la présidence et le pouvoir législatif : les constitutionnalistes parlent d’un régime « semi-présidentiel ». Car si le Président est fort, n’oublions pas que le Parlement l’est aussi. Comme dans tout régime parlementaire, les membres du Parlement contrôlent l’action du gouvernement, ils votent les lois et le budget, ils peuvent amender les projets de loi du gouvernement et faire eux-mêmes des propositions de loi. Le gouvernement est responsable devant le Parlement, et l’Assemblée nationale peut renverser le gouvernement si une motion de censure emporte la majorité absolue des voix des députés. Les différentes commissions parlementaires, comme la Commission des Finances ou la Commission des Affaires étrangères, sont chargées d’examiner chaque projet de loi avant la discussion du texte. La réforme constitutionnelle de juillet 2008 a d’ailleurs renforcé les prérogatives du Parlement, par exemple en permettant aux assemblées de fixer elles-mêmes leur ordre du jour, indépendamment du gouvernement (article 48).

4° La 5ème République a-t-elle instauré un pouvoir exécutif « à deux têtes » ? On reproche parfois à la 5ème République d’avoir instauré une forme de « diarchie » au sein de l’exécutif (Président et Premier Ministre), ce qui peut entraîner des rivalités et des dysfonctionnements. Mais dans la Constitution, les choses sont claires : l’exécutif n’a qu’un seul chef, c’est le Président de la République. Les rôles sont bien répartis entre le Président et son Premier Ministre. Le Président nomme le Premier Ministre et met fin à ses fonctions (sur présentation de la démission de celui-ci). Le Président est le chef de l’Etat ; le Premier ministre est le chef du gouvernement. Le Président est au-dessus des partis, il n’est pas responsable devant le Parlement et ne dépend d’aucune majorité ; le Premier Ministre, au contraire, est le chef de la majorité, il est responsable devant le Parlement. Le Président fixe le cadre de la politique nationale ; le Premier Ministre met en œuvre la politique du pays et coordonne le travail des ministres. En outre, le Président dispose de certains pouvoirs discrétionnaires et peut prendre des décisions non contresignées par le Premier Ministre, par exemple quand il choisit de consulter les électeurs par référendum. Le seul cas de figure dans lequel il peut y avoir une « diarchie » au sein de l’exécutif, c’est la cohabitation (lorsque le Président et le Premier Ministre sont de bords politiques opposés) : cette situation délicate n’avait pas été envisagée par les rédacteurs de la constitution, et peut conduire à des conflits entre le Président et son Premier Ministre. L’adoption du quinquennat en 2000, c’est-à-dire la réduction du mandat présidentiel de 7 à 5 ans, permet justement d’éviter les cohabitations : en effet, les élections présidentielles et législatives tombent désormais la même année (sauf en cas de dissolution).

 5° Un changement de République est-il nécessaire pour modifier le fonctionnement de nos institutions ? Bien sûr que non ! Depuis 1958, notre constitution a été modifiée des dizaines de fois, et s’est adaptée à l’évolution du pays et de la vie politique. L’élection du président au suffrage universel direct (1962), le quinquennat (2000), les lois de décentralisation ou encore la loi constitutionnelle de 2008 (qui introduisit de nombreuses modifications, telles que la limitation du nombre de mandats présidentiels à deux mandats consécutifs) montrent l’extraordinaire capacité d’adaptation de nos institutions. N’oublions pas non plus que les différents traités européens ont entraîné des modifications de notre constitution. Finalement, si la 5ème République a tenu bon pendant 55 ans, c’est à la fois parce qu’elle est stable et parce qu’elle a su évoluer. Pour autant, ce régime n’est pas parfait : beaucoup d’améliorations peuvent y être apportées. Nos institutions doivent encore être modernisées et démocratisées. Depuis longtemps, les centristes demandent, par exemple, l’interdiction des votes de groupe au Parlement, et la réduction du nombre de députés et de sénateurs (577 députés et 348 sénateurs, c’est beaucoup trop !) : pour effectuer ces changements, il n’est pas nécessaire de changer de République ! D’autres mesures sont souhaitables pour moraliser la vie politique, mais ces mesures ne relèvent pas du domaine constitutionnel. Pensons, par exemple, à l’interdiction du cumul des mandats, ou à la mise en place d’une dose de proportionnelle dans les scrutins législatifs (pour améliorer la représentativité de l’Assemblée nationale).

En définitive, la 5ème République est un régime stable, qui respecte le principe de séparation des pouvoirs et qui permet au Président et au gouvernement d’exercer leurs responsabilités normalement, sans violer les droits du Parlement. On peut encore améliorer le fonctionnement de nos institutions sans pour autant changer de régime. La « 6ème République » n’est qu’un leurre, un slogan. Changer de numéro ne résoudrait pas nos problèmes. Revenir à un régime parlementaire classique, tel que la 4ème ou la 3ème République, serait une impasse et une perte de temps monumentale. Gardons la 5ème République, car ce régime a fait ses preuves, mais menons sans tarder les réformes nécessaires pour moderniser nos institutions et moraliser la vie politique française.