Les centristes ont-ils fait gagner le FN? Petite leçon de calcul.

Jean-François Copé.

Après l’annonce des résultats catastrophiques des européennes, Jean-François Copé et quelques lieutenants de l’UMP ont reproché aux centristes d’avoir favorisé la victoire du FN. En effet, en 2009, lors des précédentes élections européennes, l’UMP avait obtenu 28% des suffrages, avec un taux de participation comparable à celui de 2014. En 2014, l’alliance de l’UDI et du Modem aurait donc « affaibli » l’UMP, et aurait ainsi permis aux listes FN de passer en tête. Sauf que mathématiquement, l’argument n’est pas valable. En 2009, le Modem avait présenté ses propres listes et avait obtenu 8% des suffrages. Par conséquent, entre 2009 et 2014, le centre n’a gagné que 2 points, en passant de 8 à 10% des suffrages. L’UMP, quant à elle, a perdu près de 7 points, en passant de 28 à 21% des suffrages. Par conséquent, l’alliance entre le Modem et l’UDI ne suffit pas à expliquer l’important recul de l’UMP par rapport au scrutin de 2009. L’alliance UDI-Modem était parfaitement légitime car le projet européen défendu par les centristes n’est pas celui de l’UMP: tous les centristes, qu’ils soient du Modem ou de l’UDI, défendent une Europe fédérale, contrairement à l’UMP, qui reste très timorée sur l’Europe. L’UDI et le Modem ont soutenu la candidature de Guy Verhofstadt à la présidence de la Commission européenne, contrairement à l’UMP qui a soutenu le candidat de la droite conservatrice européenne, Jean-Claude Junker. Une alliance entre l’UDI et l’UMP aurait donc été illogique. En imputant leur défaite aux centristes, les barons de l’UMP refusent de faire leur autocritique et d’assumer leurs erreurs. S’ils ont du mal à comprendre les véritables raisons de leur défaite, voici quelques pistes de réflexion qui pourraient les intréresser: 1° les fraudes massives lors de l’élection du président de l’UMP, 2° le scandale Bygmalion, 3° une campagne européenne médiocre pendant laquelle les leaders de l’UMP ont été incapables de sensibiliser les citoyens aux véritables enjeux européens, 4° une droitisation de l’UMP qui a conduit, depuis 10 ans, à la banalisation des thèses du Front National. L’UMP est en pleine crise: ce parti, affaibli par la guerre des chefs et discrédité par les scandales politico-financiers, est aujourd’hui au bord de l’implosion. Les centristes n’y sont pour rien. Au contraire, l’émergence d’un pôle centriste unifié est en partie la conséquence des dérives de l’UMP.

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Consternant.

Consternant, le résultat des européennes. Les sondages l’avaient pressenti : le FN a remporté haut la main les élections avec 25% des suffrages exprimés, loin devant l’UMP (qui totalise 20% des suffrages) et le PS (qui s’effondre à 13%). Hier soir, l’Europe et le monde ont regardé en direction de la France et ont vu, avec stupéfaction, le visage radieux d’une Marine Le Pen galvanisée par la victoire historique de son parti. Madame Le Pen peut enfin se targuer d’être la présidente du premier parti de France. Bravo. Sa campagne démagogique de dénigrement systématique de l’Europe a porté ses fruits. La crise économique et le bilan pathétique de la gauche ont fait le reste. La France, pays des droits de l’homme, a fait gagner le Front National, parti populiste, nationaliste, xénophobe et europhobe. La France, pilier de l’Europe et moteur de la construction européenne, vient d’envoyer 24 députés FN au Parlement de Strasbourg. 24 députés qui méprisent l’Europe, qui la rendent responsable de tous nos malheurs, et qui rêvent de déconstruire ce que nous avons mis 60 ans à construire, au prix d’efforts colossaux et de compromis difficiles. 24 députés qui ne siégeront au Parlement européen que pour aboyer contre l’Europe et, comme le disait Marine Le Pen elle-même, pour « bloquer toutes les avancées ». Quelle belle image de la France vont-ils donner à leurs collègues européens…

Consternant, le taux d’abstention. 57% des électeurs ne sont pas allés voter pour les européennes. Ce taux n’a certes rien d’exceptionnel : depuis 25 ans, en France, l’abstention aux européennes oscille entre 50 et 60%. Sur ce point, le scrutin de 2014 est donc dans la « norme », puisque le désintérêt des citoyens français pour les élections européennes semble être devenu quelque chose de « normal ». Une fois de plus, les partis pro-européens n’ont pas réussi à mobiliser les électeurs. Ils ont mené une campagne terne, inefficace, trop éloignée des préoccupations concrètes des Français. Ils ont été incapables de combattre efficacement les idées du Front National et de démontrer l’ineptie des positions défendues par ce parti. De surcroît, les grands médias se sont peu intéressés à la campagne des européennes : quelques débats ont été organisés à la va-vite pendant les deux dernières semaines, et France Télévisions n’a même pas jugé bon de retransmettre le débat opposant les candidats à la présidence de la Commission européenne. Pire : le fameux traité de libre-échange transatlantique, négocié dans la plus grande opacité depuis 2013 entre la Commission européenne et les Etats-Unis d’Amérique, a pesé sur la campagne et a renforcé l’exaspération des électeurs à l’égard d’une Europe technocratique dans laquelle ils ne se reconnaissent pas, et qu’ils ne comprennent pas.

Consternante aussi, l’attitude de l’UMP et de son patron, Jean-François Copé, qui ne tire manifestement aucune leçon du scrutin et s’obstine à rejeter sur les autres la responsabilité du désastre. Que nous dit Monsieur Copé au lendemain des élections ? C’est la faute du PS, parce qu’il n’a aucun projet crédible à défendre. C’est la faute du gouvernement, parce qu’il fait n’importe quoi depuis deux ans. C’est la faute des centristes, parce qu’ils ont affaibli la droite en faisant campagne de leur côté. Mais il faudrait que Jean-François Copé commence par faire son autocritique, et qu’il porte un regard un peu plus clairvoyant sur la situation de son propre parti. Les divisions internes, la guerre des chefs et le scandale « Bygmalion » ont gravement abîmé l’image de l’UMP. Certes, la gauche a une lourde responsabilité dans le désastre électoral des européennes, mais le « vote sanction » n’a pas profité à l’UMP. La droite républicaine, affaiblie et discréditée, n’a pas réussi à mobiliser l’électorat autour d’un projet européen clair et fédérateur, et s’est contentée de mener une campagne franco-centrée (d’ailleurs, pendant la campagne, Jean-François Copé a clairement appelé les électeurs  à « sanctionner la gauche et le président Hollande »).

N’en déplaise à Monsieur Copé, les centristes ne sont pas responsables de la victoire du FN : si le Modem et l’UDI n’ont pas fait alliance avec l’UMP, c’est justement parce que les centristes défendaient un projet différent sur l’Europe, un projet résolument fédéraliste, contrairement à l’UMP qui reste très timorée sur les questions européennes. L’union des centristes aux européennes était parfaitement légitime et cohérente, et les résultats encourageants obtenus par les listes centristes (autour de 10%) montrent que leur stratégie était la bonne. « L’Alternative », fondée par Bayrou et Borloo en novembre 2013, vient de passer avec succès son deuxième test électoral, après celui des municipales.

Espérons que le séisme du 25 mai fera réagir les chefs d’Etat et de gouvernement européens, et que des réformes structurelles permettront de démocratiser les institutions européennes, d’améliorer leur efficacité, de mettre en place une véritable gouvernance politique de la zone euro, et de renforcer la protection des citoyens européens contre les affres de la crise et de la mondialisation.

Vive l’Europe quand même!

Sarkozy, l’Europe et Schengen: halte à la démagogie!

Jeudi 22 mai, Le Point a publié une tribune de Nicolas Sarkozy sur l’Europe. L’ancien chef de l’Etat y exprime son attachement à l’Union européenne, et souligne la nécessité d’une Europe forte et unie (jusque là, tout va bien, l’intention est même assez louable). Mais les choses partent en sucette quand Nicolas Sarkozy propose de supprimer l’accord de Schengen et de le remplacer par un « Schengen II » qui laisserait à chaque Etat européen le soin de contrôler les frontières de son propre territoire.

Sarkozy propose donc de remettre en cause l’un des acquis majeurs de l’Europe: la liberté de circulation des Européens dans l’espace communautaire. Il défend la liberté de circulation pour les biens, les services et les capitaux, mais pas pour les personnes. Nicolas Sarkozy ne parle pas des conséquences très lourdes qu’aurait la suppression de l’espace Schengen pour les transporteurs et pour les travailleurs transfrontaliers. Il ne parle pas non plus du coût exorbitant qu’auraient, pour chaque Etat, la réouverture de postes-frontières et le rétablissement des contrôles de douane aux frontières (le même Sarkozy nous expliquait il n’y a pas si longtemps que l’Etat français vivait au-dessus de ses moyens et devait faire des économies).

Mais le plus gênant, c’est que Nicolas Sarkozy justifie sa proposition par des arguments fallacieux. Il dit en effet que l’accord de Schengen permet à tous les étrangers extracommunautaires en situation régulière de s’installer librement dans l’Etat européen proposant les prestations sociales les plus avantageuses (comprenez: tous les immigrés qui sont entrés en Europe peuvent venir profiter du système social français…). Cela est faux. Les permis de séjour n’ont rien à voir avec Schengen. Un étranger disposant d’un permis de séjour dans l’un des Etats membres n’a pas le droit de s’installer librement dans n’importe quel autre Etat européen de son choix. C’est d’ailleurs ce qu’a montré l’affaire Leonarda: les parents de la jeune Kosovare avaient un permis de séjour italien mais vivaient illégalement en France, et ont été expulsés.

Si Nicolas Sarkozy pense qu’il faut renégocier l’accord de Schengen, pourquoi le dit-il seulement maintenant, trois jours avant le scrutin européen? Pourquoi n’a-t-il pas agi lorsqu’il était Ministre de l’Intérieur ou lorsqu’il était Président de la République? La réponse est simple: les partenaires de la France auraient refusé de remettre en cause l’acquis de Schengen. Comme l’écrit la députée européenne centriste Sylvie Goulard dans Le Monde du samedi 24 mai, Nicolas Sarkozy a voulu remettre l’immigration au centre des débats pour tenter de ramener vers l’UMP les électeurs du Front National, comme il avait déjà tenté de le faire en 2007. Ce discours est à la fois démagogique et hypocrite: Sarkozy prétend défendre l’Europe tout en proposant de la défaire.

Il ne faut évidemment pas défaire l’espace Schengen, mais l’améliorer. Il faut notamment renforcer le contrôle des frontières extérieures de l’Europe en augmentant les moyens de l’agence Frontex. Mais il faut aussi uniformiser les politiques d’immigration et les droits d’asile des Etats membres. Enfin, il faut aider les pays d’émigration à se développer et à se stabiliser politiquement, dans le cadre de la politique de voisinage de l’Union européenne. L’immigration ne peut pas et ne doit pas rester une question nationale, elle doit être gérée à l’échelle européenne.

Qui es-tu, Guy Verhofstadt?

Le Belge Guy Verhofstadt, candidat centriste à la présidence de la Commission européenne, est peu connu du public français. Pourtant, en Belgique, c’est une star de la politique : figure incontournable du Parti Libéral Flamand, Guy Verhofstadt est resté Premier Ministre des Belges pendant 9 ans, et a reçu en 2008 le « Grand Cordon de l’Ordre de Léopold », la plus haute décoration qui existe en Belgique.

G. Verhofstadt

Les atouts de Guy Verhofstadt ? Son multilinguisme (outre sa langue natale, le flamand, il parle couramment l’allemand, l’anglais, le français et l’italien), son expérience au gouvernement belge et au Parlement européen, son dynamisme, son goût pour les joutes oratoires, et son engagement européen : partisan d’une Europe fédérale, président du groupe ADLE (Alliance des Démocrates et Libéraux pour l’Europe) au Parlement européen, Guy Verhofstadt est aussi l’un des fondateurs du Groupe Spinelli, un important club pro-européen dont Jacques Delors, Mario Monti et Daniel Cohn-Bendit sont des membres actifs.

Les points faibles de Guy Verhofstadt ? Son nom (difficile à prononcer), mais aussi les positions très libérales qu’il a défendues dans sa jeunesse, et qui lui valurent le surnom de « Baby Thatcher »… En réalité, Guy Verhofstadt n’est pas du tout un « ultralibéral ». Après la fougue libérale de ses jeunes années militantes, il a évolué vers un libéralisme plus social et plus modéré : aujourd’hui, il pourrait être décrit comme un centriste « social-libéral » et pro-européen, très attaché à la régulation de la finance et des marchés.

Son programme ? Ouvertement fédéraliste. Guy Verhofstadt plaide pour un renforcement des pouvoirs du Parlement européen, pour un programme de convergence fiscale et sociale des pays de la zone euro, et pour une régulation forte des activités financières en Europe. Il met en avant la protection des libertés individuelles et veut un dispositif européen de protection des données personnelles sur Internet. Il souhaite également parachever le marché unique dans tous les domaines d’avenir capables de générer des emplois durables tels que les technologies du numérique, les télécommunications et les énergies.

Ses chances de victoire ? A vrai dire, Guy Verhofstadt a peu de chances d’être nommé à la tête de la Commission européenne : les deux grands favoris de la compétition sont le socialiste Martin Schulz et le conservateur Jean-Claude Junker. Il est peu probable que les centristes remportent l’élection : actuellement, au Parlement européen, le groupe ADLE est encore loin derrière le PPE (Parti Populaire Européen) et le PSE (Parti Socialiste Européen). Guy Verhofstadt est le « troisième homme » de l’élection, il incarne un compromis entre la droite et la gauche européennes, mais il pourrait accéder à la présidence de la Commission de Bruxelles si le candidat arrivé en tête ne parvient pas à former une coalition.

L’arnaque souverainiste

En accusant l’Europe de bafouer la souveraineté des Etats, les souverainistes de tout poil entretiennent le vieux rêve gaullien d’une « Europe des patries ». Mais le souverainisme est une escroquerie, aussi bien dans sa version « soft » (le néo-gaullisme nostalgique de Nicolas Dupont-Aignan) que dans sa version « dure » (le national-souverainisme de Marine Le Pen). De facto, la mobilité des personnes et des capitaux et la généralisation du libre-échange ont déjà largement rogné la souveraineté des Etats. Tous les grands défis économiques, sociaux et environnementaux auxquels notre pays est confronté aujourd’hui, nous ne pourrons les relever qu’à l’échelle européenne. Une France isolée serait incapable de peser dans la mondialisation et de défendre efficacement ses intérêts dans les négociations internationales, qu’il s’agisse de son agriculture ou de sa précieuse « exception culturelle ».

Face à des géants comme la Chine, les Etats-Unis ou la Russie, les petits Etats européens n’ont pas d’autre choix que celui de l’union s’ils veulent se faire entendre. Les Etats-Unis comptent 300.000 habitants et réalisent 20% du PIB mondial. La Chine compte 1,3 milliard d’habitants et son excédent commercial a dépassé les 30 milliards de dollars pour l’année 2013. Quant à la Russie, son territoire de 17 millions de km² et ses immenses ressources en hydrocarbures en font un acteur géopolitique de premier plan. Face à de tels géants, les Etats européens ne sont que des confettis. Quand 28 pays européens s’expriment séparément, ils sont inaudibles sur la scène internationale et ne peuvent pas faire contrepoids aux grandes puissances. En revanche, lorsqu’une Europe unie représentant à elle seule 500 millions d’habitants et ¼ du PIB mondial parle d’une seule voix, elle est écoutée.

Et la grandeur de la France ? Arrêtons la démagogie. A entendre Marine Le Pen, tous ceux qui sont pour l’Europe sont contre la France et veulent son déclin ! Quelle absurdité ! Il y a longtemps que notre pays n’est plus la grande puissance qu’il prétend être. La France est aujourd’hui une puissance moyenne qui a su conserver une influence mondiale grâce à son armée, à sa diplomatie, à son siège au Conseil de Sécurité de l’ONU, aux liens privilégiés qu’elle a maintenus avec ses anciennes colonies, mais également grâce à l’Europe. Nous avons beau être la 5e puissance économique mondiale, le fossé qui nous sépare de la Chine et des Etats-Unis est vertigineux et bientôt, d’autres géants finiront par nous doubler : dans quinze ans, le G8 ne comptera probablement plus un seul Etat européen ! Ceux qui défendent l’Europe ne sont ni des « traîtres à la nation », ni des « ennemis de l’intérieur » qui conspirent en secret contre les intérêts de la France. Les souverainistes n’ont pas le monopole du sentiment patriotique : on peut aimer la France et vouloir une Europe forte, car il n’y aura pas de France forte sans Europe forte.

La seule véritable souveraineté, c’est celle des peuples. Vingt-huit gouvernements européens qui négocient l’avenir de l’Europe en catimini, sans rendre de compte aux citoyens, voilà ce qui met en péril la souveraineté des peuples européens. Ce n’est pas en affaiblissant ou en démantelant l’Union européenne que l’on rendra aux citoyens européens leur souveraineté, mais en bâtissant une Europe fédérale, dotée d’un Parlement puissant et d’une véritable gouvernance économique. Tout le contraire de ce que proposent les souverainistes.

Cinq visages pour l’Europe, et un avant-goût de démocratie fédérale

Jeudi 15 mai, à Bruxelles, les cinq candidats à la présidence de la Commission européenne ont débattu pendant 1h30. Ce débat est historique : pour la première fois, des millions de téléspectateurs européens ont pu suivre, en direct, un débat démocratique opposant cinq prétendants à la présidence de la Commission, cinq personnalités politiques européennes de premier plan incarnant cinq visions différentes de l’Europe. Le débat a permis de « dénationaliser » les enjeux, et a montré que les réponses aux grands défis actuels devaient être des réponses européennes, et non des réponses nationales (relance de la croissance, politique d’immigration, changement climatique, transition énergétique, lutte contre la spéculation…). Pendant 1h30, celles et ceux qui ont suivi ce débat ont eu l’impression qu’une véritable démocratie fédérale européenne était en train d’émerger. Et c’est une très bonne chose.

En raison des règles très contraignantes imposées aux candidats (chaque participant disposait d’une minute pour répondre à chaque question posée), les téléspectateurs ont eu le sentiment d’assister à une succession de petits monologues plutôt qu’à un véritable débat. Mais les candidats se sont comportés de façon exemplaire, ils se sont montrés courtois les uns envers les autres, ils ont respecté les règles du débat  et ont pris soin de ne jamais se couper la parole. Le débat a également permis aux téléspectateurs de mieux connaître les cinq candidats, leurs idées, leur personnalité, leur style. Malheureusement, France Télévisions est passé totalement à côté de cet événement en choisissant de ne pas le retransmettre (quelle aberration de la part du service public…). Les Français ont néanmoins pu regarder le débat en direct sur d’autres chaînes (dont I-Télé) et sur Internet.

Rappelons que le choix du président de la Commission européenne est déterminant. La Commission a un rôle essentiel puisqu’elle est chargée de faire appliquer les traités européens et d’élaborer les directives et les règlements qui seront, ensuite, ratifiés par le Parlement européen et le Conseil des ministres de l’Union. Depuis 10 ans, la Commission est présidée par le Portugais José Manuel Barroso, archétype du technocrate européen non élu, mal aimé des citoyens mais apprécié des gouvernements européens pour sa docilité et son absence de charisme. Mais il ne fait aucun doute que le prochain président de la Commission jouira d’une légitimité plus grande : gageons qu’il sera capable de donner un nouveau souffle à une Europe en crise.

Les trois favoris

Le Luxembourgeois Jean-Claude Junker est le représentant du PPE (Parti Populaire Européen), le grand parti de la droite européenne, soutenu en France par l’UMP. Junker est une personnalité politique de premier plan au sein de l’Union européenne : président de l’Eurogroupe, il fut aussi Président du Parlement européen. C’est un homme brillant et expérimenté. Pendant le débat, cet apôtre de la rigueur budgétaire a défendu son bilan à la tête de l’Eurogroupe, et a tenté de justifier les politiques d’austérité, impopulaires et vivement critiquées. Il s’est déclaré favorable à une relance de l’économie par des investissements publics, en précisant que le retour à l’équilibre budgétaire des Etats était une condition préalable à toute politique de relance, car on ne peut pas investir l’argent qu’on n’a pas. Les interventions de Jean-Claude Junker furent brèves et souvent lapidaires : Junker fut d’ailleurs le seul candidat à ne pas utiliser la totalité du temps qui lui était imparti.

L’Allemand Martin Schulz est le représentant du PSE (Parti Socialiste Européen) et l’actuel président du Parlement européen. Il a mis en avant la lutte contre la fraude fiscale, et plaidé pour une Europe plus sociale et plus démocratique, capable de soutenir la croissance et de résorber la crise des dettes souveraines. Martin Schulz a critiqué les politiques d’austérité menées par les conservateurs, mais le candidat socialiste est dans une situation délicate car plusieurs gouvernements socialistes européens ont cautionné des politiques d’austérité budgétaire après la crise de 2008.

Le Belge Guy Verhofstadt est le candidat du Parti Démocrate Européen, parti centriste et fédéraliste (il est soutenu par le Modem et l’UDI). Son dynamisme, son engagement européen et sa connaissance de la vie politique européenne sont ses points forts. Verhofstadt a défendu un projet ouvertement fédéraliste fondé sur une plus forte intégration et sur la mise en place d’une véritable gouvernance politique de la zone euro. Il a défendu la monnaie unique et insisté sur la nécessité d’une Europe forte et unie, dotée d’une véritable politique de défense et de sécurité commune et capable de parler d’une seule voix sur la scène internationale. Guy Verhofstadt a également défendu les libertés individuelles et plaidé pour des mesures européennes de lutte contre les discriminations. Il a déclaré que la relance de l’économie devait passer par l’émergence de nouveaux marchés européens dans tous les secteurs d’avenir capables de générer de l’emploi (numérique, télécommunications, énergies vertes, etc.). Guy Verhofstadt a tenté de politiser le débat en interpellant ses adversaires et en critiquant leur programme.

Les « outsiders »

Le Grec Alexis Tsipras, candidat du Parti de la Gauche Européenne (parti antilibéral soutenu en France par Jean-Luc Mélenchon), a vigoureusement condamné les politiques d’austérité, auxquelles il veut mettre un terme. Il a dénoncé une Europe jugée « ultralibérale », qui selon lui privilégie les banques et le patronat au détriment des citoyens.

L’écologiste allemande Ska Keller, seule femme parmi les cinq compétiteurs, fut la révélation de ce débat : la candidate du Parti Vert Européen, peu connue du public et beaucoup plus jeune que ses concurrents, brilla par son dynamisme, son assurance et son enthousiasme. Elle apporta beaucoup de fraîcheur au débat. Elle critiqua les politiques d’austérité budgétaire et plaida pour une Europe fédérale et pour le développement d’une économie verte, capable d’améliorer la qualité de vie des Européens et de générer des emplois durables.

Européennes: abstention = piège à cons!

Hémicycle du Parlement européen de Strasbourg.

Les taux d’abstention atteignent généralement des niveaux record aux élections européennes. Les explications sont multiples : désintérêt des citoyens pour l’Europe et ses institutions, euroscepticisme grandissant dans l’opinion, sous-médiatisation du travail des eurodéputés, mépris des dirigeants nationaux pour le Parlement européen. Beaucoup de citoyens ont aussi le sentiment que le Parlement européen ne sert pas à grand-chose, et que leur vote ne changera rien à l’Europe. Mais l’abstention n’est pas la solution. Au contraire : une abstention massive profiterait aux partis extrémistes et populistes qui rêvent de faire imploser l’Europe. Une forte abstention aurait également pour effet d’aggraver la crise de légitimité des institutions européennes : ceux qui se plaignent du « déficit démocratique » de l’Europe et qui ne se bougent pas les fesses pour aller voter aux européennes sont incohérents, puisqu’ils contribuent eux-mêmes, par leur abstention, à creuser ce « déficit » qu’ils dénoncent. N’écoutez pas les ultra-désabusés ni les anarchos du dimanche qui vous répètent, comme en 68, « élections, piège à cons ! ». Car le vrai piège à cons, c’est l’abstention.

Le scrutin du 25 mai aura de réels impacts sur les orientations futures de l’Union européenne. Tout d’abord, il faut rappeler que les eurodéputés votent les directives et les règlements élaborés par la Commission. Ces règlements et ces directives ne sont pas des « diktats » imposés par « Bruxelles », mais de véritables textes législatifs ratifiés par des hommes et des femmes que nous avons élus. De plus, les eurodéputés exercent un contrôle sur la Commission européenne et peuvent la censurer à la majorité des 2/3. Certes, les pouvoirs du Parlement européen restent très incomplets, mais le Traité de Lisbonne les a nettement renforcés. En boudant les élections européennes, les abstentionnistes se privent de l’un des seuls moyens dont ils disposent pour peser sur les choix de l’Union européenne. Par ailleurs, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que les députés européens sont élus au scrutin proportionnel intégral : cela signifie que toutes les opinions politiques sont représentées. L’élection du Parlement européen est, en ce sens, plus démocratique que l’élection du Parlement français.

En outre, une innovation importante a été introduite dans le scrutin de 2014 : pour la première fois, chacun des principaux partis soutient l’un des cinq candidats à la présidence de la Commission européenne. Chaque électeur contribuera donc, indirectement, au choix du futur président de la Commission. Certes, ce dernier ne sera pas directement élu par les citoyens : il sera élu par le Parlement, sur proposition du Conseil européen. Mais de toute évidence, le Conseil européen respectera le choix des citoyens et proposera le candidat qui sera le plus représentatif des résultats du scrutin. L’actuel président de la Commission, José Manuel Barroso, est souvent perçu comme un « technocrate » sans charisme et sans légitimité démocratique : le prochain président de la Commission aura sans nul doute une légitimité plus forte que ses prédécesseurs.

Le programme centriste pour les européennes

L’alliance UDI-Modem, baptisée « l’Alternative » et célébrée en grande pompe par Borloo et Bayrou en novembre 2013, a permis aux deux partis centristes de présenter des listes communes et un programme commun pour les élections européennes. Il s’agit d’un programme très ambitieux, résolument fédéraliste, parfois utopique, mais qui a le mérite de proposer un projet européen clair et cohérent, contrairement au PS et à l’UMP, dont on connaît les profondes divisions internes sur l’Europe. Voici un aperçu des principales orientations et des points forts de ce programme.

Sortie de crise et soutien à la croissance : les centristes défendent la création d’une « caisse d’amortissement de la dette » visant à aider au désendettement des Etats de la zone euro, ainsi qu’un programme européen de soutien à l’investissement dans les grandes infrastructures de dimension européenne. Les centristes sont favorables à l’émergence de grands groupes industriels européens, à l’image d’Airbus.

Engagement en faveur d’une Europe plus sociale : les centristes veulent que le Parlement européen, la Commission et les Etats membres s’engagent dans un processus de convergence des normes sociales, et dans l’élaboration d’un « droit du travail européen » comprenant notamment un « SMIC européen »  dont la valeur serait fixée, dans chaque Etat, en fonction du coût de la vie. Les centristes veulent aussi réformer le statut de travailleur détaché afin de combattre les abus actuels : les charges sociales applicables aux travailleurs détachés doivent être celles du pays de détachement et non celles du pays d’origine, comme c’est le cas actuellement.

Une Europe exemplaire en matière de développement durable : l’Union européenne doit promouvoir un modèle agricole exemplaire en matière sanitaire et environnementale, en soutenant l’agriculture durable, et en défendant la qualité des produits agricoles dans les négociations internationales (notamment dans les négociations transatlantiques actuelles). L’Union doit également accentuer la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre afin de respecter les engagements pris lors du sommet mondial de Copenhague, et instituer une « contribution carbone » sur tous les produits importés : cette contribution pourrait devenir la base d’une future fiscalité environnementale européenne. Enfin, il faut valoriser le domaine maritime européen dans le respect des principes de durabilité, par exemple en interdisant la pêche en eau profonde.

Une politique commerciale cohérente, au service des producteurs et des consommateurs européens : les normes sanitaires et environnementales appliquées aux produits fabriqués à l’intérieur de l’Union européenne devront également s’appliquer aux produits importés, afin de combattre la concurrence déloyale des Etats pratiquant le « dumping environnemental ». Les centristes proposent aussi de surtaxer les produits manufacturés en provenance de pays ne respectant pas les normes établies par l’Organisation Internationale du Travail, par exemple en ce qui concerne le travail des enfants.

Une vraie politique européenne de régulation de l’immigration : les instances européennes doivent réfléchir à l’instauration de quotas annuels par métiers et par pays d’origine (une politique « d’immigration choisie » à l’échelle européenne). Il faut aussi renforcer le contrôle des frontières extérieures de l’espace Schengen et instituer une police européenne des frontières. Les Etats membres doivent uniformiser leur droit d’asile.

Un projet fédéraliste clair et assumé : la priorité de l’Europe doit être l’approfondissement, et non l’élargissement. Dans l’immédiat, il faut privilégier une politique de voisinage ambitieuse, fondée sur des partenariats renforcés, plutôt que de nouveaux élargissements. Les centristes veulent renforcer la lutte contre les paradis fiscaux et la fraude fiscale par la création d’un corps de « procureurs financiers européens ». Même si l’euro n’a pas vraiment le vent en poupe, les centristes réaffirment clairement leur attachement à la monnaie unique, et souhaitent la mise en place d’une véritable gouvernance économique de la zone euro ; il faut aussi doter la zone euro d’un budget autonome alimenté par des ressources propres, afin de financer des plans de relance. Par ailleurs, les centristes veulent une véritable politique de défense et de sécurité commune et un renforcement de la lutte contre la criminalité transfrontalière, notamment par la création d’un « parquet européen, capable d’émettre des mandats d’arrêt européens et d’engager des poursuites ». Le programme centriste propose également la création d’une « Agence européenne de cyberdéfense », chargée de garantir la neutralité et la confidentialité d’Internet et de lutter contre le piratage. Les centristes sont favorables à une mutualisation des stratégies, des moyens de recherche et des achats de matériel dans le domaine militaire. Ils proposent d’améliorer la protection des ressortissants européens vivant hors de l’Union, grâce à la création de « guichets consulaires communs ».

Démocratiser les institutions européennes : il faut de toute urgence renforcer les pouvoirs du Parlement européen (droit d’initiative législative, contrôle accru sur la Commission), et renforcer le contrôle du Parlement européen et des parlements nationaux sur les décisions économiques prises par l’Eurogroupe. Les centristes demandent l’élection au suffrage universel d’un « Président de l’Union européenne », qui remplacerait l’actuel président du Conseil européen, et qui serait capable d’incarner l’Europe aux yeux des citoyens : dans un premier temps, ce président serait élu au suffrage universel indirect par un « congrès » composé du Parlement européen et des représentants des parlements nationaux, puis, à terme, il serait élu directement par les citoyens européens.

Pour consulter le programme complet des centristes, vous pouvez utiliser le lien suivant :

http://www.calameo.com/read/003443812f0cfbfeef4dc

 

Monnet, Schuman: qu’avons-nous fait de votre Europe?

Robert Schuman

Le 9 mai, c’est la Journée de l’Europe. Cette journée, instituée en 1985, commémore une célèbre déclaration que fit le Ministre des Affaires étrangères français Robert Schuman le 9 mai 1950, et qui avait été inspirée par Jean Monnet. Dans cette déclaration, Robert Schuman proposait de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier, en fusionnant les marchés nationaux et en plaçant la production des deux pays sous le contrôle d’une Haute Autorité commune, à laquelle les autres Etats d’Europe de l’Ouest pourraient adhérer. Pour Schuman, cette Europe du charbon et de l’acier devait être la première étape  vers une « fédération » des Etats européens. Elle devait permettre de consolider la réconciliation franco-allemande et d’assurer aux nations européennes la paix et la prospérité, au lendemain d’une guerre qui plongea les peuples d’Europe dans l’horreur et transforma le continent européen en un immense champ de ruines. « L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre », disait Schuman.

La « Déclaration Schuman » déboucha sur la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en 1951, puis de la CEE (Communauté économique européenne) en 1957, un « marché commun » réunissant la France, la RFA, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et l’Italie. Puis la CEE est devenue l’Union européenne, et l’Europe des 6 est devenue l’Europe des 28. Les objectifs énoncés par Schuman ont tous été atteints. Tout d’abord, la paix. Aujourd’hui, pour un Européen du XXIème siècle, la paix est une évidence, elle relève de la normalité, et la guerre appartient au passé. Mais ce n’était pas le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale: il a fallu réconcilier la France et l’Allemagne, deux nations que l’on considéra longtemps comme des « ennemis héréditaires ». Il a fallu que chaque nation européenne renonce à toutes ses rancœurs et à toute idée de revanche. Il a fallu faire admettre aux peuples et aux dirigeants européens que la coopération économique était le soubassement nécessaire d’une paix durable en Europe. Mais la paix a été garantie. En 60 ans, aucun conflit n’a jamais opposé deux Etats membres de la communauté européenne, et aujourd’hui, l’UE est perçue par la planète entière comme un havre de stabilité et de démocratie dans un monde instable et conflictuel où les Droits de l’Homme sont constamment bafoués. Le second objectif énoncé par Schuman, celui de la prospérité, nous semble peut-être moins évident dans les temps de crise que nous traversons. Mais nous ne devons pas oublier tout le chemin parcouru depuis les années 1950, l’augmentation spectaculaire du niveau de vie en Europe de l’Ouest et la modernisation de nos industries et de notre agriculture.

Aujourd’hui, l’Union européenne fait rêver l’humanité entière, à l’exception des Européens! Elle incarne, pour le monde entier, un idéal de stabilité, de démocratie et d’unité. Partout dans le monde, des Etats s’inspirent d’elle pour bâtir des entités régionales unifiées; partout dans le monde, des hommes et des femmes rêvent de venir vivre dans l’Union européenne, d’y travailler et d’y voir grandir leurs enfants. Mais nous autres Européens, nous semblons avoir oublié la chance que nous avions, et nous nous laissons séduire par les discours populistes, souverainistes et europhobes, de gauche comme de droite.

Nous ne devons pas oublier que, malgré la crise, les populations européennes restent celles qui bénéficient aujourd’hui des niveaux de vie les plus élevés au monde, et des meilleurs systèmes de protection sociale. La crise économique actuelle, qui est une crise mondiale, constitue une terrible mise à l’épreuve pour l’Europe et ses institutions. Mais contrairement à ce que certains laissent parfois penser, l’Europe n’est pas « responsable » de la crise que nous traversons. On peut lui reprocher de ne pas nous protéger suffisamment, on peut lui reprocher un manque de démocratie et de transparence dans les prises de décision, on peut lui reprocher d’être trop « bureaucratique », mais on ne peut pas la rendre responsable de tous nos maux. Les difficultés que nous avons, nous Européens, pour sortir de la crise et relancer la croissance et l’emploi, ne viennent pas d’un « excès d’Europe », mais au contraire d’un « manque  d’Europe ». Oui, il nous faut plus d’Europe pour sortir de la crise: il nous faut plus de coopération, plus de solidarité, plus de cohésion territoriale, mais aussi plus de considération pour nos partenaires européens, et plus de respect pour les règles que nous nous sommes fixées. Mais surtout, il faut de toute urgence réconcilier les Européens avec l’idée européenne.

Vous pouvez faire un petit test très simple: demandez à des gens de votre entourage s’ils savent ce que l’on commémore le 9 mai. Demandez-leur s’ils connaissent la devise de l’Union européenne. Demandez-leur s’ils connaissent le nom des têtes de listes aux élections européennes dans leur circonscription. Demandez-leur de citer le nom de l’actuel président de la Commission européenne et de l’actuel président du Conseil européen. Les réponses que vous entendrez (ou que vous n’entendrez pas) révéleront à coup sûr l’ampleur des lacunes de notre culture européenne. Ces lacunes ne sont pas simplement dues au désintérêt des uns ou des autres pour les questions européennes, mais aussi au fait que, depuis le référendum de 2005 sur le Traité Constitutionnel européen, ni le gouvernement ni les médias n’ont jugé pertinent de sensibiliser les citoyens au rôle essentiel de l’Union européenne, alors même que les 3/4 des lois votées par le Parlement français ne sont que des transpositions de réglementations européennes, et que toutes les réponses aux grands défis économiques, sociaux, géopolitiques, énergétiques et environnementaux du XXIème siècle seront nécessairement des réponses à l’échelle européenne et à l’échelle mondiale.

Voici comment l’historien François Furet répondait, en 1997, aux questions du Frankfurter allgemeine Zeitung sur la montée de l’euro-scepticisme: « L’Europe fournit un point de cristallisation quasiment naturel aux mécontentements nés de la crise économique et du chômage. Dominée par une bureaucratie non élue, elle offre une cible parfaite aux frustrations anticapitalistes et aux nostalgies nationales. Du coup, une partie de l’opinion peut oublier que c’est par l’ouverture des frontières et l’abandon d’un protectionnisme traditionnel que les Français ont vu tripler leur niveau de vie depuis 1950. Le discours antieuropéen est un discours démagogique de décadence. » L’analyse de François Furet reste parfaitement valable aujourd’hui, mais le contexte a changé : le consensus européen, déjà fragilisé dans les années 90, semble avoir aujourd’hui volé en éclats, et les discours europhobes se sont largement diffusés dans les médias. Un nouveau sport est devenu très populaire dans les démocraties européennes : l’Europe-bashing.

Il est vrai que l’Europe a toujours eu des adversaires, même à l’époque où elle n’était qu’une simple zone de libre-échange. Mais nous assistons depuis quelques années à une banalisation des discours anti-européens. Dans l’essor de cet Europe-bashing, Internet a eu un rôle non négligeable. Les blogs dénonçant l’Europe ou les « technocrates bruxellois » se sont multipliés de façon vertigineuse. Internet est devenu le nouveau défouloir des europhobes. Dès qu’un projet de directive ou de règlement européen pointe le bout de son nez, les rumeurs et les raccourcis caricaturaux déferlent sur le web : récemment, on a vu circuler sur Internet une étonnante rumeur selon laquelle la Commission européenne voulait interdire les potagers privés ! Le projet incriminé n’était en réalité que la mise à jour d’une précédente règlementation relative aux semences végétales, sans conséquence pour les jardiniers amateurs et les potagers privés… Mais une idée fausse peut faire de vrais dégâts. La rumeur fut relayée par des milliers d’Internautes sur les blogs et les réseaux sociaux ; on a vu circuler des photomontages grossiers montrant de malheureux jardiniers plaqués au sol par des policiers ; une « pétition citoyenne » a même été lancée pour exiger la « dépénalisation des potagers privés » ! Malheureusement, la méconnaissance du fonctionnement de l’UE et la sous-médiatisation des travaux de la Commission et du Parlement européens ont creusé le fossé entre les citoyens et les dirigeants européens, et rendent les individus plus réceptifs aux diatribes europhobes.

Les hommes politiques ont évidemment leur part de responsabilité dans la banalisation de l’europhobie. Chez certaines personnalités politiques françaises de gauche comme de droite, la démagogie anti-européenne est devenue un véritable fonds de commerce. En 2005, les adversaires du Traité constitutionnel européen avaient inventé le fameux mythe du « plombier polonais » dans le but d’effrayer les Français, flattant ainsi nos instincts nationalistes les plus vils. Aujourd’hui, le Front National plaide pour le retour au franc et au protectionnisme, et Marine Le Pen s’acharne contre l’Europe en multipliant les affirmations mensongères, les raccourcis fallacieux et les imprécations contre « Bruxelles » (sans jamais expliquer clairement à ses électeurs qui se cache derrière le nom de cette capitale). Quant à Jean-Luc Mélenchon, il surfe lui aussi sur l’europhobie ambiante: en multipliant les attaques contre la chancelière Angela Merkel, Mélenchon a d’ailleurs réussi l’exploit de raviver un mal dont notre pays était guéri depuis 50 ans : la germanophobie.

Ah, si seulement les médias français consacraient un peu plus de temps aux questions européennes… Si seulement les responsables politiques faisaient un peu plus de pédagogie et un peu moins de démagogie sur l’Europe… Hélas, les enjeux importants sont toujours « francisés » au lieu d’être « européanisés », le travail du Parlement européen n’est jamais valorisé par nos ministres, et l’Europe ne sert qu’à endosser les échecs et les décisions impopulaires que nos dirigeants nationaux ne veulent pas assumer. Au lieu de jouer la transparence, les responsables nationaux continuent de négocier avec leurs homologues, dans la plus grande opacité, les orientations futures de l’Europe, pour ensuite se défausser sur Bruxelles quand ils sont face aux citoyens. Dans ces conditions, pas étonnant que les Français soient de plus en plus eurosceptiques. Pauvre Schuman, pauvre Monnet, qu’avons-nous fait de votre Europe?

Europe: une « Taxe Tobin » au rabais

L’idée d’une « Taxe Tobin européenne » est ancienne, mais elle a été remise au goût du jour par la crise financière de 2008. Idéalement, cette taxe sur les transactions financières (TTF) devrait permettre de limiter la spéculation et de dégager des fonds pour favoriser la sortie de crise et financer des programmes d’aide aux pays pauvres. En 2011, la Commission européenne avait proposé l’instauration d’une taxe à 0,1% sur les échanges d’actions, et à 0,01% sur les échanges de produits dérivés, mais cette proposition avait provoqué l’opposition très vive de la Grande-Bretagne et du Luxembourg, qui craignaient une perte de compétitivité de leur place financière. François Hollande avait défendu, lors de la campagne de 2012, l’instauration d’une TTF européenne, et en 2013, l’idée fut relancée par un groupe de onze Etats, dont la France, l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne et l’Italie. Selon les calculs de la Commission européenne, l’instauration d’une TTF dans les onze pays concernés aurait permis de dégager plus de 30 milliards d’euros. Mais les discussions se sont enlisées : les banques et les professionnels de la finance ont protesté contre ce projet, les élections législatives allemandes ont retardé les négociations, et le ministre français de l’Economie Pierre Moscovici a tempéré les ardeurs de François Hollande en soulignant les risques d’une TTF pour l’économie française (découragement des investisseurs, perte de compétitivité des entreprises françaises, affaiblissement de la place boursière parisienne). Finalement, début mai 2014, après des mois de tractations, les onze Etats sont parvenus à un accord sur une taxe a minima. La future taxe sera beaucoup moins ambitieuse que le projet initialement défendu par François Hollande. Tout d’abord, elle concernera seulement onze Etats sur les vingt-huit Etats-membres de l’UE, ce qui entraînera des distorsions de concurrence à l’intérieur du marché européen et pénalisera les Etats signataires par rapport aux non signataires. Deuxièmement, la TFF ne s’appliquera qu’aux actions et à quelques produits dérivés : la plupart des produits dérivés échapperont donc à la TFF. Or, le marché des produits dérivés est beaucoup plus spéculatif que celui des actions. Par conséquent, la TFF n’aura qu’un effet régulateur très limité sur la spéculation, et les recettes seront nettement inférieures à ce qu’avait calculé la Commission. Troisièmement, la TFF ne devrait pas entrer en application avant 2016 : les marchés ont encore le temps de la voir venir ! Et pour finir, cette taxe a divisé l’Europe, car les Etats non signataires s’inquiètent des éventuelles retombées négatives qu’elle pourrait avoir sur l’ensemble du marché européen. Au final, pas de véritable « Taxe Tobin européenne », mais une TFF au rabais, limitée à onze Etats, et dont les effets seront certainement insignifiants. Les gouvernements ont fait marche arrière sur la question des produits dérivés, en laissant croire que, peut-être, dans un second temps, la taxation serait étendue à l’ensemble de ces produits (mais quand ?). L’Europe des Etats est une Europe des tergiversations, des compromis boiteux et des accords minimalistes : ce qu’il nous faut, c’est une Europe fédérale.

Bourse de Paris.