Le centre existe-t-il en France ?

La question peut sembler provocante, voire totalement déplacée de la part d’un centriste militant. Elle mérite néanmoins d’être posée car il existe en France une véritable doxa médiatique selon laquelle toute la vie politique se résumerait à une perpétuelle opposition entre la gauche et la droite. Toute remise en cause de ce dogme dualiste est immédiatement perçue comme une hérésie ou une incongruité. Les candidats et les partis qui cherchent à proposer une « troisième voie » entre la gauche et la droite sont rarement pris au sérieux : lors de l’élection présidentielle de 2007, la candidature de François Bayrou suscita beaucoup d’incompréhension et de railleries chez ses adversaires. Nicolas Sarkozy prétendit que Bayrou avait le même programme que lui. Ségolène Royale affirma, quant à elle, que Bayrou n’avait pas de programme. Les journalistes politiques et les faiseurs d’opinion s’acharnèrent à démontrer que Bayrou n’aurait pas de majorité pour gouverner s’il remportait la présidentielle. C’est dire à quel point le principe dualiste est ancré dans les consciences.

Contrairement aux notions de gauche et de droite, dont la réalité n’est pour ainsi dire jamais questionnée, le centre est souvent considéré comme une coquille vide, une chimère, un espace politique introuvable, et les centristes sont traités comme de perpétuels indécis condamnés à l’errance idéologique. Alors posons-nous franchement la question : existe-il un centre dans la vie politique française ? Sur cette question, trois théories s’opposent : celle qui nie l’existence du centre, celle qui considère le centre comme une composante de la droite, et celle qui affirme l’existence d’un centre distinct de la gauche et de la droite.

Première théorie : le centre n’existe pas.

Tous ceux qui ont étudié la science politique en France entre les années 1950 et les années 1980 ont été influencés par les travaux du politologue Maurice Duverger (décédé en 2014), le « pape de la science politique ». Or, Duverger a toujours nié l’existence du centre en tant que courant politique : chez Duverger, le « centre » désigne uniquement les éléments les plus modérés de la droite et de la gauche. Ainsi, pour Duverger, il n’existe aucun espace politique intermédiaire entre la gauche et la droite : le centre n’est en réalité que la conjonction d’un « centre-gauche » et d’un « centre-droit », la synthèse illusoire et artificielle entre des aspirations contradictoires. Tout parti se réclamant du centre appartient nécessairement à l’une des deux tendances qui structurent le débat politique.

Pour Duverger, la vie politique française est un « éternel marais » : l’auteur affirme que depuis 1789, sous la plupart des régimes, la France a été gouvernée au centre, excepté lors de brèves périodes telles que la Convention jacobine (1793-94) ou le régime de Vichy (1940-1944). La plupart du temps, le pouvoir fut exercé par des majorités de centre-droit ou de centre-gauche, parfois par des coalitions plus larges allant du centre-gauche au centre-droit. Ces majorités centristes ont durablement refoulé dans l’opposition les extrêmes de chaque camp. Un tel « tropisme centripète » s’explique, d’après Duverger, par le traumatisme de la Révolution et par la réaction brutale de 1814-1815, qui auraient favorisé le divorce entre les extrémistes et les modérés de chaque tendance : ni la droite ni la gauche ne pouvaient gouverner suivant leurs principes autrement qu’en écrasant l’adversaire ; seul un compromis entre les modérés des deux bords pouvait donc empêcher le basculement dans la violence et rétablir une certaine stabilité. 

M. Duverger.

Dans les années 1960, Maurice Duverger théorisa la disparition de ce « marais » centriste. L’auteur pensait en effet que le centre était voué à disparaître en raison d’une bipolarisation de la vie politique et d’une marginalisation progressive des « extrêmes ». Ainsi Duverger pouvait-il écrire en 1964 : « Il est maintenant banal de dire que dans les nations industrielles très développées au niveau de vie élevé, les structures de la société globale tendent à faire l’objet d’un consensus général. Les luttes politiques se déroulent de plus en plus à l’intérieur d’un système qui n’est pas mis en cause, plutôt que contre le système. (…) Les conditions sociologiques d’un bipartisme et d’une alternance droite-gauche qui n’existaient pas auparavant sont en train de se développer rapidement. » D’après Duverger, cette marche vers le bipartisme devait être accentuée par le scrutin majoritaire à deux tours, qui favorise les duels droite-gauche au second tour et marginalise les petits partis indépendants et les extrêmes. 

Les prophéties de Maurice Duverger se sont-elles réalisées ? En partie, oui. Sous la Cinquième République, la vie politique française a effectivement connu un processus de bipolarisation. Depuis l’alternance de 1981, gauche et droite exercent le pouvoir à tour de rôle en s’appuyant sur des majorités relativement stables. Pourtant, Duverger a commis plusieurs erreurs d’appréciation. Il avait annoncé la marginalisation de l’extrême droite : or, l’ascension fulgurante du Front National depuis les années 1980 contredit cette analyse. De même, l’auteur avait annoncé une réunification de la gauche : or, la gauche française est aujourd’hui profondément fracturée, et l’on voit bien que, sur bon nombre de sujets, les sociaux-démocrates du PS sont plus proches de la droite modérée que de la gauche antilibérale. En outre, le bipartisme annoncé par Maurice Duverger n’a jamais vu le jour. Contrairement aux prévisions du politologue, la bipolarisation n’a pas conduit, en France, à la mise en place d’un véritable système bipartisan. Malgré le scrutin majoritaire à deux tours utilisé aux législatives et à la présidentielle, le système partisan français reste assez morcelé. Le multipartisme affiche en France une étonnante résistance.

Deuxième théorie : le centre est à droite.

L’idée selon laquelle le centre ne serait qu’une composante de la droite est assez largement répandue. Les responsables de la droite considèrent généralement les centristes comme leurs alliés naturels, voire comme une simple force d’appoint. A gauche, l’argument « anti-centriste » par excellence est celui de la reductio ad dexteram, qui consiste à réduire le centre à une simple excroissance de la droite. A l’élection présidentielle de 1969, le Parti Communiste Français publia une affiche montrant les deux candidats du second tour, le gaulliste Georges Pompidou et le centriste Alain Poher, de profil et dos à dos, avec le slogan « blanc bonnet bonnet blanc ». Plus récemment, à l’élection présidentielle de 2007, le journal L’Humanité réutilisa le même procédé avec des photos de Nicolas Sarkozy et de François Bayrou pour suggérer que les deux candidats étaient interchangeables. François Mitterrand disait que les centristes n’étaient « ni de gauche, ni de gauche ». Jean-Luc Mélenchon considère quant à lui que « le centre, c’est la droite », et que François Bayrou est un « illusionniste qui cherche à faire oublier qu’il est de droite ». Certains centristes pensent d’ailleurs que leur famille politique est naturellement liée à la droite et considèrent comme une folie toute alliance avec un parti de gauche. Le centre ne serait-il en définitive qu’une droite qui ne veut pas dire son nom ? Le mot « centre » ne serait-il qu’un raccourci pour désigner le centre-droit ?

Considérer le centre comme une composante de la droite revient, de fait, à nier l’existence d’un centrisme distinct de la gauche et de la droite. Mais c’est aussi reconnaître l’existence d’un courant centriste qui aurait sa propre histoire et ses propres valeurs. Selon l’historien et politologue René Rémond, la droite française s’est organisée autour de trois grands courants après la Révolution : la droite légitimiste (ou contre-révolutionnaire), la droite bonapartiste (dont le gaullisme serait un prolongement) et la droite orléaniste libérale. Dans la typologie des droites établie par René Rémond, les centristes sont considérés comme les héritiers de la droite orléaniste libérale. A l’origine, ce courant voulait proposer une synthèse entre la monarchie et les acquis libéraux de la Révolution. L’orléanisme triompha sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) et l’historien François Guizot, plusieurs fois ministres sous Louis-Philippe, en fut l’incarnation. Socialement conservateurs mais économiquement libéraux, partisans d’une monarchie parlementaire et d’un suffrage censitaire, les orléanistes gouvernaient alors la France au centre en s’appuyant sur une bourgeoisie capitaliste en plein essor. 

Sous la Troisième République, une droite républicaine libérale émergea peu à peu face au puissant Parti Radical. Marginalisée à la Libération, elle se réorganisa sous la Quatrième République. A cette époque, elle fut surtout représentée par le CNI (Centre National des Indépendants), un petit parti de notables, de patrons et de professions libérales qui devint en 1951 le CNIP (Centre National des Indépendants et Paysans), le parti de Joseph Laniel et d’Antoine Pinay. Sous la Cinquième République, le giscardisme peut apparaître comme un avatar de la droite orléaniste libérale. De nos jours, il semblerait que le courant libéral soit devenu le courant majoritaire au sein de la droite française : on le retrouve chez certains partis centristes mais également au sein de l’ex-UMP rebaptisée « Les Républicains ». La droite française, dans sa grande majorité, a évolué vers un conservatisme ouvert et un libéralisme économique tempéré, auxquels adhérent aujourd’hui bon nombre d’anciens gaullistes.

Peut-on encore considérer les centristes comme les héritiers du courant orléaniste libéral? En partie seulement, car le centre n’est pas réductible à sa composante libérale. En effet, le courant libéral n’est que l’un des courants du centrisme contemporain : il faudrait y adjoindre les radicaux valoisiens (membres de l’UDI), les démocrates-chrétiens (dispersés entre l’UDI, le MoDem et « Les Républicains ») et les écologistes indépendants. Le centre ne correspond pas à un courant politique unifié : il faut plutôt l’appréhender comme une nébuleuse de courants et de traditions politiques dont le dénominateur commun serait la recherche d’un « juste équilibre ».

Troisième théorie : le centre est distinct de la gauche et de la droite.

Nier l’existence du centre, ou le réduire à une simple composante de la droite, c’est oublier que, sous la plupart des régimes que la France a connus depuis 1789, il y eut des hommes qui refusèrent la logique du « bloc contre bloc » et tentèrent de promouvoir un « juste milieu », une troisième voie entre la gauche et la droite. L’historien Jean-Pierre Rioux, dans son livre Les centristes de Mirabeau à Bayrou, a essayé de montrer que ce centrisme du « juste équilibre » était une constante de la vie politique française.

Que l’on songe, par exemple, aux Thermidoriens sous la Convention, qui ont mis un terme à la Terreur tout en sauvant les acquis libéraux de 1789. Que l’on songe aux « Doctrinaires » qui, à la Restauration, rejetèrent dos à dos la violence des Jacobins et l’intransigeance des « ultras », et prônèrent la mise en place d’une monarchie constitutionnelle. Que l’on songe aux Orléanistes qui, sous la Monarchie de Juillet, menèrent une « politique du juste milieu cherchant à trouver le chemin d’un gouvernement constitutionnel également distant de l’Ancien Régime et des ardeurs jacobines » (Pierre Rosanvallon). Que l’on songe aussi au « tiers parti » sous le Second Empire, qui a largement contribué à la libéralisation du régime impérial. Sous la Troisième République, les Républicains « modérés », qui partageaient le célèbre adage « ni réaction ni révolution », participèrent à d’innombrables coalitions gouvernementales et furent à l’origine de nombreuses lois fondatrices du modèle républicain français : loi sur la liberté de la presse, lois Ferry sur l’école, lois sur la liberté syndicale et sur la liberté d’association, etc. En pleine affaire Dreyfus, ils formèrent un gouvernement de « défense républicaine » sous l’impulsion de Pierre Waldeck-Rousseau ; leur parti, l’Alliance Républicaine Démocratique, fondé en 1901 et situé au centre de l’échiquier politique, fut le pivot de nombreuses majorités à la Belle Époque et dans l’entre-deux-guerres.

A la Libération, un nouveau parti appelé MRP (Mouvement Républicain Populaire) souhaitait dépasser le clivage droite-gauche en portant un projet républicain, social et humaniste inspiré de la Résistance et de la démocratie chrétienne. Le MRP entendait aussi jouer un rôle de trait d’union entre la gauche et la droite républicaines et mettre un terme aux vieilles querelles opposant catholiques et anticléricaux. Avant d’être discrédité par l’instabilité gouvernementale et par l’immobilisme chronique de la Quatrième République, le MRP prit part à l’immense effort de reconstruction et de modernisation de la France et donna une impulsion décisive à la construction européenne. Sous la Cinquième République, les centristes ont cherché à promouvoir une troisième voie entre le conservatisme gaullien et le socialo-communisme. A l’élection présidentielle de 1965, c’est le démocrate-chrétien Jean Lecanuet qui incarna cette voie centriste. Au début des années 1970, le radical Jean-Jacques Servan-Schreiber (« JJSS »), refusant à la fois l’immobilisme de « l’État UDR » et l’idéologie étatiste et anticapitaliste du Programme Commun de la gauche, tenta de fédérer les centristes autour d’un projet réformiste d’inspiration sociale-démocrate axé sur la décentralisation, la défense des libertés individuelles et un engagement résolument pro-européen.

Mais si les centristes ont longtemps cherché à proposer une alternative à l’affrontement bipolaire, pourquoi sont-ils désormais alliés de façon quasi systématique à la droite ? Est-ce la Cinquième République qui, en se bipolarisant, les a obligés à choisir leur camp ? Est-ce la droite qui les a pris en otages ? Est-ce la gauche qui les a rejetés lorsqu’elle a cessé d’avoir besoin d’eux pour gouverner ?

Il faut bien admettre que le ralliement des centristes à la droite est un fait récent dans l’histoire politique de la France. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui, dans les années 1970, lia durablement le sort des centristes à celui de la droite. Giscard était un libéral de droite qui pensait que la France devait être « gouvernée au centre », et dont le projet « libéral, social et européen » ne pouvait que séduire les centristes. La candidature de Giscard à l’élection présidentielle de 1974 a bénéficié du soutien massif des centristes au second tour face à François Mitterrand, mais c’est surtout la création de l’UDF (Union pour la Démocratie Française) en 1978 qui a arrimé les centristes à la droite. Car l’UDF n’était, à l’origine, rien d’autre qu’un « mariage de raison » entre les centristes et la droite libérale dans le but de soutenir l’action du président Giscard. L’UDF a donc permis aux centristes de sortir de l’isolement et de revenir aux affaires, mais les a aussi privés de leur indépendance. Dans un contexte de bipolarisation de la vie politique, les centristes savaient bien qu’ils avaient peu de chance d’exister politiquement hors de l’UDF. Ils participèrent donc à toutes les coalitions RPR-UDF des années 80 et 90, ce qui n’empêcha pas quelques centristes d’entrer dans le gouvernement Rocard en tant que « ministres d’ouverture ».

Depuis la fin des années 90, François Bayrou cherche à reconstruire un pôle centriste indépendant de la droite. En 1998, il prit la tête de l’UDF et tenta de réaffirmer l’identité centriste du parti : c’était l’époque de la « nouvelle UDF ». La dynamique d’autonomisation du centre lancée par Bayrou atteignit son point d’orgue à l’élection présidentielle de 2007, où le candidat centriste obtint 18% des suffrages au premier tour. Bayrou voulait dépasser le clivage droite-gauche en faisant travailler ensemble des modérés des deux bords sur les grandes réformes nécessaires au pays ; il a réussi à fédérer autour de sa candidature un électorat beaucoup plus large que l’électorat centriste traditionnel, car il a séduit des électeurs de centre-gauche peu convaincus par la candidate socialiste Ségolène Royal, et des électeurs de centre-droit qui désapprouvaient le discours clivant et droitier du candidat UMP Nicolas Sarkozy. En insistant sur des thèmes tels que la moralisation de la vie politique ou la séparation entre pouvoir politique et pouvoir économique, Bayrou a donné à sa campagne une tonalité tribunicienne et une dimension « antisystème » qui étaient, jusqu’alors, étrangères à la tradition centriste et qui ont permis au chef de l’UDF de capter une partie du vote protestataire.

Mais avec ses 18%, Bayrou resta le troisième homme du scrutin. Au second tour, la bipolarisation triompha de nouveau. Bayrou ne donna aucune consigne de vote : un tiers de ses électeurs se reporta sur Nicolas Sarkozy, un tiers sur Ségolène Royal, et le reste vota blanc. Après la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007, la plupart des anciens cadres de l’UDF se rallièrent au nouveau président. Bayrou, quant à lui, voulut conserver son indépendance et créa le MoDem (Mouvement Démocrate) sur les ruines de l’UDF, avec l’ambition de fonder un grand parti central, équidistant de la gauche et de la droite, un « extrême centre » (Jean-François Khan) destiné à devenir le pivot de majorités nouvelles allant du centre-gauche au centre-droit. Le MoDem devait aussi être un laboratoire d’idées, un parti humaniste, écolo et européen capable d’attirer des individus de sensibilités différentes autour de thématiques transpartisanes telles que la démocratisation des institutions, la construction européenne, la transition énergétique, le soutien aux PME, l’assainissement des finances publiques ou la refondation de l’école. 

Aujourd’hui, deux lignes s’affrontent au sein de la famille centriste. L’UDI, principale formation centriste, considère toujours la droite républicaine comme un « allié naturel » et refuse tout rapprochement avec la gauche. Le MoDem, quant à lui, continue de défendre une ligne de stricte indépendance mais il a choisi de faire alliance avec la droite lors de certains scrutins pour sortir de l’isolement.

François Bayrou en 2012.

Conclusion

On peut ergoter longuement sur l’existence ou la non-existence du centre, sur la possibilité ou l’impossibilité de bâtir un pôle centriste indépendant et unifié, mais il existe bien dans la vie politique française un centrisme de conviction : Jean-Pierre Rioux distingue d’ailleurs « le centre » en tant que force politique autonome et organisée, dont l’existence est sujet à débat, et « le centrisme » en tant que courant de pensée, dont nul ne saurait nier la réalité. La troisième voie prônée par les centristes existe bel et bien et doit être sans cesse réinventée. Mais il est vrai que les circonstances actuelles sont peu propices à l’affirmation d’une voie centriste autonome : le scrutin majoritaire à deux tours favorise les duels droite-gauche, et le succès du Front National renforce le réflexe du « vote utile » au profit du PS et des « Républicains ». Evidemment, les divisions internes de la famille centriste n’arrangent rien à l’affaire.

Les centristes ont gagné la bataille des idées, mais pas celle des urnes

Aujourd’hui, les idées centristes sont majoritaires en France. N’oublions pas que les centristes ont été les premiers à défendre la construction européenne, à une époque où la droite française, gaulliste et souverainiste, se méfiait de l’Europe. N’oublions pas que les centristes ont été les premiers à défendre la décentralisation, à une époque où la droite française était encore étatiste et centralisatrice. N’oublions pas que les centristes ont été les premiers à prôner un libéralisme économique tempéré, face à une droite française attachée aux monopoles et à la planification gaullienne. Or, que constate-t-on ? Au cours des trente dernières années, une grande partie de la droite s’est convertie au libéralisme économique, à la décentralisation et à l’Europe : comme l’écrit Alexandre Vatimbella, directeur du CREC (Centre de Recherches et d’Etudes du Centrisme), « c’est la droite qui penche vers le centre, et non l’inverse ».

La gauche s’est, elle aussi, réapproprié les idées centristes. N’oublions pas ce qu’était le Parti Socialiste à la fin des années 70 : un parti jacobin et anticapitaliste qui pensait pouvoir émanciper les individus et faire disparaître les inégalités à grands coups de nationalisations et de dépenses publiques. Aujourd’hui, une grande partie de la gauche française a fini par accepter l’économie de marché, la lutte contre les déficits publics, le soutien au monde de l’entreprise et la nécessité de concilier solidarité et compétitivité : cette gauche réformiste, celle de Jacques Delors et de Michel Rocard, celle de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron, une gauche qualifiée parfois de « sociale-libérale », s’est en fait ralliée aux principes que défendait le centre depuis des décennies.

A mesure que la gauche et la droite se « centrisaient », les centristes ont donc vu leur poids électoral se réduire comme peau de chagrin. La banalisation des idées centristes n’a pas profité aux partis centristes. Concrètement, cela signifie qu’une majorité de Français approuvent les idées du centre et ont une bonne image des centristes, mais que cette sympathie ne se transforme pas en suffrages, puisque lors des scrutins nationaux les formations centristes dépassent rarement les 10%. Les centristes sont appréciés pour leur personnalité et leurs idées mais ne sont pas perçus comme capables de gouverner. La leçon qu’il faut tirer de cette situation paradoxale, c’est que les centristes doivent prioritairement améliorer leur crédibilité. Cela passe, bien sûr, par l’élaboration d’un projet politique lisible, articulé sur des mesures concrètes. Mais les centristes doivent aussi se démarquer, en affirmant leur spécificité par rapport à la droite et à la gauche de gouvernement. Or, ce qui fait la spécificité des centristes, ce n’est pas un corpus d’idées générales et de principes abstraits, mais plutôt une volonté de renouveler en profondeur la pratique politique, de dépasser les clivages traditionnels et de rompre avec la logique du « bloc contre bloc ».

La gauche et la droite ont-elles encore un avenir?

La vie politique française reste marquée par l’affrontement droite/gauche

Dans une étude consacrée aux « Paradoxes de l’élection présidentielle de 2012 », Edouard Lecerf (directeur général de TNS Sofres) et Olivier Duhamel (professeur de droit constitutionnel) ont souligné le caractère fortement bipolaire de la dernière présidentielle*. En effet, François Hollande et Nicolas Sarkozy ont toujours été placés largement en tête par les sondages avant le 1er tour. Une nette majorité de votants se sont portés sur eux dès le 1er tour et la participation est restée forte au 2nd tour. Les élections législatives ont encore accentué cette bipolarisation, car elles ont donné une large majorité de gauche au nouveau président.

Cette bipolarisation s’explique en grande partie par le « vote utile » : au 1er tour, beaucoup d’électeurs n’ont pas jugé nécessaire de donner leur suffrage à un candidat qui avait peu de chances d’être élu. La stratégie centriste de François Bayrou a été un échec : il n’a obtenu que 6% des suffrages, bien loin de ses 18% de 2007. Aux législatives, le Modem, isolé, n’a conservé que deux sièges sur les trois qu’il avait obtenus en 2007. L’élection présidentielle a donc renforcé la bipolarisation de la vie politique française, et semble avoir confirmé l’impossibilité d’un centre fort et indépendant.

Pourtant, Edouard Lecerf et Olivier Duhamel soulignent aussi la fragilité de cette bipolarisation.

Une bipolarisation fragile et de plus en plus contestée

Les tentatives de dépassement du clivage droite/gauche se sont multipliées au cours des dernières années. En 2012, plusieurs candidats ont essayé d’incarner une « 3e voie »  : la voie centriste de Bayrou, la voie écologiste d’Eva Joly, et surtout, la voie « nationaliste » proposée par Marine Le Pen. Les scores exceptionnels obtenus par le Front National à la présidentielle et aux législatives témoignent bien d’une contestation de la logique bipolaire : rejetant dos à dos la gauche et la droite, conspuant « l’Etat UMPS », Marine Le Pen cherche clairement à se présenter comme une alternative au bipolarisme.

De plus, la gauche et la droite sont affaiblies par leurs fractures internes. A gauche, la politique « sociale-libérale » du gouvernement scandalise les partisans de Mélenchon, et fait grincer quelques dents à l’intérieur de la majorité, chez les Verts et au sein même du PS: la ministre de l’Ecologie Delphine Batho vient d’ailleurs d’être limogée pour avoir contesté la politique budgétaire du gouvernement. A droite, ce n’est pas mieux. Jean-Louis Borloo, rejetant la droitisation de l’UMP, a claqué la porte pour fonder l’UDI, et de nombreux centristes de l’UMP lui ont emboîté le pas. L’UMP est sortie très affaiblie de la « guerre des chefs » qui opposa François Fillon à Jean-François Copé à l’automne 2012 ; le retour de Nicolas Sarkozy dans la vie politique inquiète sérieusement certaines personnalités de l’UMP qui ont tourné la page du sarkozysme. Le débat sur le « mariage pour tous » a exacerbé les divisions internes de l’UMP, entre une aile modérée qui garda ses distances avec le mouvement anti-mariage gay, et une aile conservatrice qui participa activement aux manifestations et alla jusqu’à faire la promesse démagogique d’une improbable abrogation du texte.

Une redéfinition des clivages idéologiques

Le sociologue Steve Fuller, professeur de sociologie à l’université de Warwick (Royaume-Uni), a récemment développé une théorie intéressante sur l’évolution des clivages idéologiques*: selon cet universitaire, dans les démocraties occidentales, le clivage droite-gauche est aujourd’hui obsolète et ne permet plus de comprendre l’attitude des principaux partis de gouvernement face aux grands enjeux du XXIème siècle.

Steve Fuller pense qu’au XXIème siècle, les grands clivages idéologiques n’opposeront pas une gauche « sociale » à une droite « libérale », mais deux attitudes différentes face aux risques, à savoir le « principe de précaution » et le « principe de proactivisme ». Les partisans du principe de précaution pensent que l’action politique doit avoir pour but de protéger les individus et les sociétés contre tout type de risque (économique, social ou environnemental), quitte à limiter l’innovation et la croissance. Les « proactivistes » pensent au contraire qu’il faut encourager l’innovation et la prise de risques, à condition qu’il s’agisse de risques calculés : en cas de succès, le risque est bénéfique ; en cas d’échec, l’homme en tire les leçons nécessaires. Prenons un exemple significatif. Sur la question du gaz de schiste, les partisans de la précaution souhaitent maintenir l’interdiction d’exploiter cette source d’énergie parce que les conséquences de son extraction sont potentiellement dangereuses ; les « proactivistes » considèrent qu’il faut tenter d’extraire le gaz de schiste, car ce gaz peut, à terme, être une solution à la dépendance énergétique du pays : si la méthode d’extraction est perfectible, elle sera améliorée, mais si elle a des effets plus nocifs que prévu, il faudra en tirer les leçons et renoncer au gaz de schiste.

Tâchons de ne pas caricaturer la pensée de Steve Fuller : les hommes politiques ne se répartissent pas en deux « camps » bien distincts correspondant aux « proactivistes » et aux « précautionnistes ». Un même parti, une même personnalité, peuvent avoir une posture « proactiviste » face à certaines questions et défendre le principe de précaution face à d’autres questions. En outre, l’analyse de Steve Fuller ne doit pas être considérée comme une clé de lecture du débat politique contemporain: il s’agit plutôt d’une perspective, d’un scénario, d’une évolution possible des clivages politiques dans les démocraties libérales. Steve Fuller reconnaît d’ailleurs  lui-même que les principes de précaution et de proactivisme restent marginaux dans le discours politique contemporain. Mais à bien y réfléchir, ces principes semblent tout à fait opératoires face à plusieurs questions majeures, qu’il s’agisse de l’énergie, de la compétitivité, de la défense, de la construction européenne ou des questions éthiques et sociétales.

Actuellement, le clivage entre « précaution » et « proactivisme » traverse les grandes familles politiques traditionnelles : à droite, on trouve des « traditionalistes » (l’aile droite de l’UMP et le FN) et des « libéraux » (les libéraux de l’UMP et du centre) ; et à gauche, on trouve des « socio-conservateurs » (l’aile gauche du PS et le Front de Gauche, qui luttent pour la préservation des acquis sociaux et la protection des individus contre la concurrence extérieure) et des « technocrates » (l’aile centriste du PS, qui gère les affaires de l’Etat de façon pragmatique et recherche une adaptation à la nouvelle donne économique mondiale). On peut penser, avec Steve Fuller, qu’à l’avenir les « socio-conservateurs » de gauche et les « traditionalistes » de droite pourraient se rapprocher, et que les « libéraux » de droite et les « technocrates » de gauche pourraient se rejoindre, voire se confondre.

* Référence des ouvrages et des pages Internet cités :

– E. Lecerf et O. Duhamel, « Les huit paradoxes de la présidentielle de 2012 », dans L’Etat de l’opinion 2013, TNS Sofres, Editions du Seuil, 2013.

– Le Cercle des économistes, Politique économique de droite, politique économique de gauche, Perrin, 2006.

http://lecercle.lesechos.fr/economistes-project-syndicate/autres-auteurs/221146655/evolutions-ideologiques