Macron a-t-il une politique sociale?

E. Macron.

A l’issue d’une première année de quinquennat dominée par les réformes libérales, l’aile gauche de la majorité réclame une réorientation sociale de la politique du pays. Mais il n’y aura pas de « tournant social », parce que l’exécutif ne le souhaite pas. D’ailleurs, le gouvernement n’a pas vraiment les moyens de mener une politique sociale généreuse car il a déjà utilisé toutes ses marges de manœuvre budgétaires pour baisser les impôts. Or, il n’y a pas d’argent magique : on ne peut pas baisser les impôts tout en augmentant les dépenses sociales et en réduisant les déficits publics. Basique…

Macron a-t-il une politique sociale ? Oui, mais elle est restée assez timide jusqu’à présent. L’allocation adulte handicapé, le minimum vieillesse et l’aide à la garde d’enfants pour les familles monoparentales ont été revalorisés. Le gouvernement a aussi mis en place le « zéro reste à charge » sur les lunettes et sur les prothèses dentaires et auditives. Ces quelques mesures sont bonnes mais ne constituent pas une politique sociale très ambitieuse. Le dédoublement des classes de CP dans les écoles situées en REP et REP+ est aussi une mesure de justice sociale puisqu’elle a pour but d’améliorer les conditions d’enseignement dans les écoles accueillant les publics les plus défavorisés ; le problème, c’est que cette réforme a été mise en œuvre à moyens constants, ce qui a entraîné mécaniquement des suppressions de postes et une hausse des effectifs par classe dans beaucoup d’écoles primaires.

En fait, les principales réformes sociales du gouvernement concernent l’apprentissage, la formation professionnelle et l’assurance-chômage. La réforme de l’apprentissage augmentera le nombre de jeunes en apprentissage et favorisera leur insertion sur le marché du travail. La réforme de la formation professionnelle améliorera l’accès à la formation pour tous les actifs, tout au long de leur carrière, avec un effort particulier consacré à la formation des demandeurs d’emploi. Enfin, la réforme de l’assurance-chômage étendra l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants et aux salariés démissionnaires : ce chantier apparaît comme l’un des plus ambitieux du quinquennat puisqu’il s’agit ici de reconnaître un véritable droit universel au chômage.

La déclaration d’Emmanuel Macron sur les aides sociales qui coûtent « un pognon de dingue » était maladroite et offensante pour celles et ceux qui bénéficient de ces prestations. Les minimas sociaux ont évidemment un rôle essentiel puisqu’ils constituent le dernier filet de sécurité pour les ménages les plus vulnérables : ces aides atténuent les impacts de la crise et permettent aux plus démunis de ne pas basculer dans la misère. Cela étant dit, il ne faut pas se voiler la face quant aux effets pervers de ces aides sociales : celles-ci peuvent devenir des trappes à pauvreté qui maintiennent les bénéficiaires dans une forme de dépendance sans pour autant les aider à se réinsérer durablement dans le monde du travail.

Emmanuel Macron ne conçoit pas la politique sociale comme une simple revalorisation des prestations sociales mais plutôt comme un ensemble de dispositifs dont l’objectif est d’améliorer l’employabilité de la population active et de garantir à tous les travailleurs une protection contre les aléas de la vie professionnelle. En ce sens, la politique sociale du gouvernement s’inscrit dans une logique de « flexi-sécurité » à la scandinave : plus de flexibilité pour les entreprises, et une sécurisation accrue des parcours professionnels. La réforme de l’assurance-chômage, celle de l’apprentissage et celle de la formation professionnelle apparaissent alors comme les nécessaires « contreparties sociales » aux ordonnances de 2017 qui ont assoupli le Code du Travail.

Le monde du travail évolue à une vitesse inouïe. L’informatisation, la robotisation et les algorithmes sont en train de bouleverser toute notre économie. Le télétravail et l’auto-entreprenariat ne cessent de gagner du terrain. Les reconversions professionnelles sont de plus en plus fréquentes. De nouveaux métiers se créent à mesure que d’anciens disparaissent : on estime d’ailleurs que la plupart des métiers qui seront exercés en 2050 n’existent pas encore aujourd’hui. Emmanuel Macron est sans nul doute le premier président français qui ait conscience de tous ces bouleversements. Il a compris que le monde actuel imposait à notre pays l’instauration de nouvelles règles plus souples favorisant la prise de risques et la mobilité professionnelle. Mobilité : c’est le maître-mot qui sous-tend la politique sociale de Macron et de son gouvernement. Car il s’agit, en somme, d’adapter notre modèle social à l’imprévisibilité croissante des parcours professionnels.

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Un an de macronisme : quel bilan ?

E. Macron.

Le 7 mai 2017, Emmanuel Macron devenait président de la République. Un an après, quel bilan tirer de son action à la tête de l’Etat ?

Macron a réussi à dépasser, au moins temporairement, le clivage droite-gauche. Il a construit une majorité « centrale » et formé un gouvernement composé de personnalités politiques issues du centre, de la gauche réformiste et de la droite modérée. Ce faisant, il a donné un coup d’accélérateur au processus de recomposition politique qui s’était amorcé sous la présidence de François Hollande. Macron a également réussi à renouveler en profondeur le personnel politique : même si la République En Marche compte beaucoup d’anciens élus socialistes dans ses rangs, la moitié des députés de la majorité sont issus de la société civile et n’exerçaient aucun mandat politique avant 2017. Le gouvernement, lui aussi, fait la part belle aux personnalités venues de la société civile, à l’image de Nicolas Hulot, Agnès Buzyn, Marlène Schiappa ou Frédérique Vidal.

Macron a mis en application le programme sur lequel il avait été élu. Pendant un an, il a respecté scrupuleusement la feuille de route annoncée lors de la campagne : une loi de moralisation de la vie publique a été votée dès le mois de juillet 2017 ; les effectifs des classes de CP dans les REP et REP+ ont été divisés par deux à la rentrée 2017 ; le Code du travail a été assoupli par ordonnances ; la France est sortie de l’état d’urgence à l’automne 2017 et une loi antiterroriste a été votée pour pérenniser certains dispositifs d’exception permettant de lutter contre le terrorisme djihadiste ; la réforme de l’ISF et l’augmentation de la CSG ont été votées fin 2017 ; la réforme du bac a été adoptée en février 2018. L’exécutif a aussi augmenté le budget des armées : dans le projet de loi de finance voté fin 2017, le budget de la défense a été porté à 1,82% du PIB en vue d’atteindre l’objectif des 2% à la fin du quinquennat. Jusqu’à présent, donc, Macron a respecté ses engagements.

Il y a toutefois une question sur laquelle Macron a fait volte-face : Notre-Dame-des-Landes. Pendant la campagne présidentielle, Macron avait déclaré que l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes serait construit. Mais à l’issue d’une vaste concertation menée sous l’égide du Premier Ministre, et suite à la publication d’un rapport sur le coût prévisionnel de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le gouvernement a finalement choisi de renoncer au projet pour privilégier le réaménagement de Nantes-Atlantique. Il s’agit là d’une décision juste, car le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes était une aberration écologique. De plus, les tergiversations de l’Etat ont entraîné, au fil des années, un pourrissement de la situation. Quant à l’évacuation de la ZAD, elle était nécessaire : dans un Etat de droit, nul ne peut occuper illégalement des terres et y exercer des activités économiques sans payer d’impôts ni verser de cotisations sociales. Mais l’exécutif a fait preuve de pragmatisme : la trêve hivernale a été respectée et le gouvernement a permis aux zadistes de déposer leur projet individuel en préfecture afin que les expériences agricoles menées à Notre-Dame-des-Landes puissent se poursuivre dans un cadre légal ; une quarantaine de projets ont d’ailleurs été déposés.

Ce qui surprend, dans ce début de quinquennat, c’est le rythme vertigineux des réformes. Souhaitant rattraper en quelques mois plusieurs décennies d’immobilisme, l’exécutif a fait preuve d’une détermination sans faille dans sa volonté de moderniser le pays et de « déverrouiller » l’économie. Mais la frontière entre volontarisme et autoritarisme est parfois ténue. La méthode Macron consiste à agir vite, quitte à employer des procédures expéditives comme les ordonnances. C’est également une méthode très technocratique : le gouvernement a commandé à des experts indépendants plusieurs rapports (comme le rapport Mathiot sur la réforme du lycée ou le rapport Spinetta sur la SNCF) dont la publication a directement débouché sur un projet de réforme. La méthode Macron consiste aussi à ouvrir quasi simultanément plusieurs chantiers de réforme : cette stratégie présente un inconvénient majeur puisqu’elle favorise une certaine coagulation des mécontentements, comme l’illustre la mobilisation des fonctionnaires, des cheminots, des personnels hospitaliers, des magistrats et des universités au printemps 2018. Deux réformes ont provoqué des mouvements de contestation particulièrement durs : la réforme de la SNCF, qui vise à préparer l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire de voyageurs, et la « loi ORE » (Orientation et Réussite des Etudiants), qui a ravivé un débat déjà ancien sur la question très sensible de la sélection à l’entrée des universités. Mais il n’y a pas eu de « convergence des luttes » car une grande partie des Français approuve les réformes de l’exécutif.

Même si les réformes vont globalement dans le bon sens, il faut bien admettre que la première année du quinquennat d’Emmanuel Macron a manqué d’humanité : à force de viser l’efficacité partout et tout le temps, on finit par prendre des libertés avec les Droits de l’Homme. Ainsi, le projet de loi très controversé de Gérard Collomb sur l’asile et l’immigration facilite l’expulsion des demandeurs d’asile et augmente la durée légale de rétention, y compris pour les mineurs. Or, les conditions de vie dans les Centres de Rétention Administrative sont quasi carcérales et rien, dans le projet de loi, ne prévoit de les humaniser. La France a l’obligation morale de respecter les droits fondamentaux et la dignité de tous les hommes et toutes les femmes présents sur son territoire, quel que soit leur statut et quel que soit leur pays d’origine. L’Etat français a d’ailleurs été condamné plusieurs fois par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour sa gestion calamiteuse des demandeurs d’asile, et le projet de loi sur l’asile a été critiqué par le Défenseur des Droits, Jacques Toubon, qui a parlé de « maltraitance ».

La politique menée jusqu’à présent manque aussi de justice sociale. Le gouvernement a multiplié les mesures en faveur des entreprises et des grandes fortunes sans proposer de véritables contreparties aux salariés, aux classes moyennes et aux populations les plus fragiles. Certes, quelques avancées sociales sont à souligner, comme la hausse du minimum vieillesse, la hausse des allocations aux familles monoparentales ou encore la baisse de la taxe d’habitation. Le dédoublement des classes de CP en REP et REP+ est également une mesure de justice sociale puisqu’elle améliore les conditions d’apprentissage dans les écoles accueillant les publics les plus défavorisés. Mais ces mesures sociales restent assez timides par rapport aux différentes réformes libérales adoptées depuis le début du quinquennat, telles que l’assouplissement du Code du travail, la réduction de l’assiette de l’ISF ou la « flat tax » à 30%. Macron mène-t-il une « politique de classe » en faveur des grands patrons et des possédants ? Pour comprendre le sens de ces mesures, il convient de les replacer dans une perspective plus large. Emmanuel Macron défend un projet que l’on pourrait qualifier de social-libéral : il entend libéraliser l’économie tout en préservant les fondements de l’Etat-providence, l’objectif étant de parvenir au meilleur équilibre possible entre l’efficacité économique et la justice sociale. Macron a choisi de commencer par les réformes les plus libérales de son programme pour pouvoir se consacrer, durant la suite du quinquennat, aux réformes plus sociales. La réforme de l’assurance chômage et celle de la formation professionnelle seront les deux prochains grands chantiers du quinquennat : elles apporteront des contreparties à l’assouplissement du Code du travail, en sécurisant davantage les parcours professionnels et en ouvrant de nouveaux droits pour les travailleurs et les chômeurs.

Il est encore trop tôt pour mesurer l’efficacité des réformes économiques engagées par le gouvernement car celles-ci ne porteront leurs fruits que dans plusieurs années, voire plusieurs décennies. Ce qui est en jeu derrière les réformes actuelles, ce n’est pas la France de 2020 mais celle de 2050. Emmanuel Macron veut adapter la société française à un monde où la compétition internationale, les bouleversements technologiques et l’imprévisibilité des parcours professionnels imposent l’instauration de nouvelles règles beaucoup plus souples favorisant l’innovation, la prise de risques et la mobilité. Le monde du travail évolue à une vitesse inouïe : on estime d’ailleurs que la plupart des métiers qui seront exercés en 2050 n’existent pas encore aujourd’hui. La politique économique de Macron est un pari sur l’avenir, un pari sur la capacité du pays à se moderniser pour faire face aux grands défis économiques et technologiques du XXIe siècle.

Le Centriloque souhaite la réussite de ce quinquennat et encourage le gouvernement à poursuivre les réformes, à condition de ne pas oublier la justice sociale et de ne pas sacrifier les principes humanistes indissociables de la morale républicaine. Il est urgent que le gouvernement infléchisse sa politique dans un sens plus progressiste, par des réformes qui ouvriront de nouveaux droits aux travailleurs et qui apporteront des améliorations concrètes à la vie des Français restés sur le bord du chemin.

Oser la proportionnelle

L’Assemblée nationale.

La proportionnelle est une vieille revendication centriste : ces derniers souhaitent en effet améliorer la représentativité du Parlement français en introduisant une dose de proportionnelle aux scrutins législatifs. Il ne s’agit donc pas d’une proportionnelle intégrale comme sous la Quatrième République, mais d’une proportionnelle partielle, comme en Allemagne.

Depuis les débuts de la Cinquième République, le scrutin majoritaire a permis d’obtenir des majorités relativement stables au prix d’une distorsion de la représentation nationale : les grands partis qui arrivent en tête obtiennent un nombre de députés très largement supérieur à leur poids réel dans l’opinion publique, tandis que les petits partis se retrouvent systématiquement sous-représentés. A l’issue des élections législatives de 2012, le Parti Socialiste disposait de la majorité absolue des sièges dans l’hémicycle alors qu’il n’avait obtenu que 29% des suffrages au premier tour. Aux législatives de 2017, la République en Marche a remporté plus de 300 sièges alors que ce parti n’avait obtenu que 28% des suffrages au premier tour. A l’inverse, le Front National, qui représente maintenant près de 15% du corps électoral et dont la candidate est arrivée au second tour de la présidentielle de 2017, n’a pu faire élire que 8 députés. Même si je combats vigoureusement les idées du FN, je trouve aberrant qu’un parti aussi important soit aussi mal représenté au Parlement.

L’Assemblée nationale n’a pas uniquement pour fonction de voter les projets de loi élaborés par le gouvernement : sa fonction première est de représenter la nation. Lors des Etats Généraux de 1789, les députés du tiers état se sont proclamés « assemblée nationale » parce qu’ils étaient sous-représentés par rapport à la noblesse et au clergé : les députés de la noblesse et du clergé disposaient en effet des 2/3 des suffrages ; les députés du tiers état, qui représentaient plus de 90% de la population, étaient en minorité. La question de la représentation est donc au fondement même du parlementarisme.

Or, notre système électoral est injuste car il n’est pas représentatif du pays réel. Le scrutin majoritaire à deux tours crée des majorités artificielles et empêche une représentation équitable des différents courants politiques présents dans le pays. C’est pourquoi il faut oser la proportionnelle. Ceux qui agitent l’épouvantail de l’instabilité gouvernementale pour justifier leur opposition à la proportionnelle oublient que le scrutin majoritaire ne garantit pas toujours des majorités stables : ainsi, aux législatives de 1988, le Parti Socialiste arriva en tête mais n’obtint qu’une majorité relative ; l’appoint des communistes et des centristes fut donc nécessaire. Entre 1988 et 1991, le Premier Ministre Michel Rocard utilisa 28 fois l’article 49-3 pour faire passer des projets de loi qui ne trouvaient pas de majorité dans l’hémicycle.

Pendant la dernière campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait, sous la pression de François Bayrou, pris l’engagement d’introduire une dose de proportionnelle aux élections législatives. François Bayrou avait demandé qu’au moins 25% des députés soient élus à la proportionnelle, un ratio tout à fait raisonnable qui permet de mieux représenter les petits partis sans fragmenter de façon excessive la représentation nationale. Or, Emmanuel Macron a récemment annoncé que, dans la future réforme du Parlement, seuls 15% des sièges seraient attribués à la proportionnelle. D’où la colère des centristes, qui voient dans cette annonce un reniement des engagements initiaux du président.

Si Macron a proposé 15% plutôt que 25, c’est vraisemblablement pour ménager les élus LR, et plus précisément Gérard Larcher, président du Sénat, qui a exprimé avec vigueur son hostilité au scrutin proportionnel. 15%, c’est un compromis bancal qui permet d’instiller une petite dose de proportionnelle sans vraiment changer les choses. Pour 15% des députés, cela vaut-il vraiment le coup de modifier la loi électorale ? Je ne pense pas. Le chiffre de 25% était déjà un compromis raisonnable entre la proportionnelle intégrale et le principe majoritaire ; 15%, ce n’est plus un compromis, c’est de la cosmétique. Du gadget électoral.

L’année 2017 a-t-elle été celle du centrisme?

L’année 2017 aura été celle de la recomposition politique. La victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle, celle de son mouvement La République En Marche aux législatives, l’effondrement du Parti Socialiste et la « droitisation » de LR ont en effet permis une recomposition du champ politique autour du nouveau président. Emmanuel Macron a réussi à former une majorité « centrale » dépassant le clivage droite/gauche et regroupant des hommes et des femmes issus du centre-gauche et du centre-droit. L’année 2017 aura donc vu naître de façon officielle ce fameux « axe central » qui réunit les progressistes et les modérés de la gauche, de la droite et du centre. La réunification du Parti Radical de Gauche et du Parti Radical valoisien au sein d’un nouveau parti baptisé Mouvement Radical et Social-Libéral atteste, elle aussi, la réalité de cet « axe central ». Par ailleurs, la fondation d’un nouveau parti de centre-droit, Agir, par un groupe de parlementaires « constructifs » issus de LR mais refusant la ligne dure incarnée par Laurent Wauquiez démontre (s’il en était besoin) que l’idée d’un grand parti unique à droite est vouée à l’échec. Reste à savoir si cette recomposition politique est un processus durable ou un simple phénomène conjoncturel lié à la personnalité d’Emmanuel Macron.

Le bilan des huit premiers mois de Macron à l’Elysée est plutôt positif. En 2016, beaucoup ne voyaient dans la popularité de Macron qu’un épiphénomène ; beaucoup pensaient qu’il n’avait aucune chance de remporter l’élection présidentielle. Même après la victoire de Macron au second tour, ses détracteurs s’acharnaient encore à le discréditer en affirmant qu’il n’aurait pas de majorité stable pour gouverner. Macron a réussi à déjouer toutes les prédictions de ses adversaires puisqu’il gouverne aujourd’hui le pays en s’appuyant sur une majorité large et stable à l’Assemblée nationale. Macron a respecté sa « feuille de route » et a mis en place les premières réformes du quinquennat : loi de moralisation de la vie publique, réforme de la fiscalité sur le capital, réforme de la taxe d’habitation, réforme de la CSG, réforme de la fiscalité sur les carburants, assouplissement du Code du Travail, dédoublement des classes de CP dans les REP et REP+, réforme de l’accès à l’université. Pour l’heure, le bilan économique est plutôt encourageant : la politique de Macron inspire confiance aux investisseurs, le taux de chômage poursuit sa baisse et le taux de croissance est de l’ordre de 1,9% sur l’année 2017. La nouvelle année se présente plutôt bien pour le gouvernement avec, en prime, un long répit électoral puisqu’aucune élection ne viendra sanctionner l’exécutif avant le scrutin européen de mai 2019. Il faudra donc maintenir le rythme des réformes en 2018 et, surtout, privilégier les mesures sociales après un début de quinquennat dominé par les réformes libérales.

L’année 2017 a-t-elle été l’année du centrisme ? Depuis la victoire de Macron et la nomination d’Edouard Philippe à Matignon, la France est indiscutablement gouvernée au centre. Macron ne s’est jamais défini lui-même comme un centriste, mais il a réalisé le rêve centriste d’un dépassement du clivage droite/gauche. De plus, Macron est en phase avec les attentes européennes très fortes des centristes : il a placé l’Europe au cœur de sa campagne électorale et a développé, dans son discours de la Sorbonne, les grandes orientations d’une possible relance du projet européen. Le mouvement politique fondé par Macron, La République En Marche, dispose de la majorité absolue à l’Assemblée nationale et occupe très largement l’espace politique central, mais doit encore se construire une identité propre s’il aspire à être plus qu’une simple courroie de transmission des projets de l’exécutif. Le MoDem de François Bayrou, qui constitue le deuxième pôle de la majorité, a sans conteste bénéficié de la victoire de Macron : avec une quarantaine de députés et deux représentants au sein du gouvernement, le parti centriste connaît une véritable renaissance. Mais il ne doit cette renaissance qu’à la victoire de Macron et reste dans une position de dépendance vis-à-vis de LREM. En outre, le parti a été fragilisé par les accusations d’emplois fictifs dont il a été la cible et qui ont poussé Bayrou à démissionner du poste de Garde des Sceaux. Lors de son congrès national en décembre 2017, le MoDem a réaffirmé son ancrage dans la majorité présidentielle et son alliance avec LREM ; Bayrou a aussi présenté son parti comme un aiguillon programmatique de la majorité, capable de réorienter la politique gouvernementale dans un sens plus social et de faire émerger de nouvelles propositions dans plusieurs domaines essentiels tels que l’éducation et le développement durable.

Les autres partis centristes, en revanche, n’ont guère bénéficié de la victoire d’Emmanuel Macron : l’Alliance Centriste reste inexistante malgré son ralliement à Macron ; les radicaux sont divisés sur la question de leur participation à la majorité ; quant à l’UDI, elle est en plein délitement depuis la présidentielle. Plombée par la défaite de François Fillon, discréditée par ses querelles internes, l’UDI traverse actuellement la pire crise de son existence. Maintenant que les radicaux valoisiens, l’Alliance Centriste et le mouvement « Les Centristes » d’Hervé Morin ont quitté le navire, Jean-Christophe Lagarde se retrouve à la tête d’une confédération en peau de chagrin dont l’avenir est sérieusement hypothéqué. Lagarde continue de s’imaginer en leader naturel du centre-droit, mais il est manifestement le seul à y croire encore. Finalement, à l’exception notable du MoDem qui se retrouve satellisé par La République En Marche, la victoire du macronisme n’aura pas renforcé les anciens partis centristes. En construisant son propre mouvement politique en dehors des cadres partisans classiques et en opérant un profond renouvellement du personnel politique, Macron n’a-t-il pas, d’une certaine façon, « ringardisé » les partis centristes traditionnels ?

Le Centriloque vous souhaite une excellente année 2018 et vous remercie pour votre fidélité.

Vers un rapprochement Juppé-Macron?

E. Macron et A. Juppé.

Mi-novembre, Alain Juppé a déclaré dans la presse qu’il approuvait la politique européenne d’Emmanuel Macron et qu’il plaidait pour la constitution d’un « grand mouvement central » en vue des élections européennes de 2019. Une grande coalition centrale réunissant les « Constructifs », LREM et le MoDem autour d’Emmanuel Macron et d’Edouard Philippe dans la perspective du scrutin européen ne serait pas contre-nature car ces différentes forces politiques sont toutes pro-européennes, elles défendent le marché unique, la monnaie unique, l’acquis de Schengen et approuvent le principe d’une « Europe à deux vitesses » qui permettrait d’approfondir l’Union européenne avec un petit noyau d’Etats-membres. Le Premier Ministre Edouard Philippe est lui-même un ancien juppéiste et a gardé des liens personnels avec le maire de Bordeaux.

Que propose exactement Juppé ? Une simple alliance de circonstances qui se délitera une fois passées les européennes ou une véritable recomposition du champ politique autour d’un grand rassemblement central et pro-européen ? François Bayrou voit dans la déclaration d’Alain Juppé un « acte décisif de la recomposition politique ». Une alliance des modérés de gauche, de droite et du centre marquerait en effet une étape décisive dans l’émergence d’un « axe central » humaniste, libéral et pro-européen. Cet « axe central », dont Juppé est l’une des figures majeures, n’existait que virtuellement avant les élections de 2017, mais la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle et celle de son mouvement, LREM, aux législatives ont dynamité le cadre bipolaire classique et accéléré la recomposition du champ politique. En outre, la victoire annoncée de Laurent Wauquiez à la présidence de LR confirme la dérive identitaire, populiste et souverainiste du parti, et pourrait aboutir à une sécession de son aile modérée.

Mais cette recomposition politique ne sera pas immédiate et ses modalités restent encore incertaines. Pour l’heure, il n’est pas question d’un ralliement de Juppé à Macron : ce que propose l’ancien Premier Ministre, ce sont des « listes communes entre pro-européens » pour le scrutin de 2019. Les juppéistes, eux, rêvent de refonder un grand parti de centre-droit dont Juppé serait le leader naturel, une sorte d’UMP 2.0 débarrassée de son aile droite et refusant toute proximité idéologique avec le Front National. De son côté, Juppé n’exclut pas de quitter Les Républicains en cas de victoire de Wauquiez : le scrutin européen lui en donnerait l’occasion et le prétexte.

Macron, le président des riches?

Il y a certains bons mots qui vous rhabillent un président pour l’hiver. Emmanuel Macron est décrit par une partie de la gauche et de la presse comme le « président des riches », un qualificatif dont Nicolas Sarkozy avait déjà été affublé par ses détracteurs quelques années plus tôt. La formule est simple, accrocheuse et redoutablement efficace, mais en dit long sur la médiocrité du débat politique en France. 

Cette étiquette peu glorieuse, Macron la doit en fait à sa réforme fiscale, plus particulièrement à deux mesures : la réforme de l’ISF et la « flat tax ». Comme l’avait prévu Macron dans son programme présidentiel, l’ISF a été transformé en « impôt sur la fortune immobilière » et ne sera plus prélevé sur les capitaux productifs. Cette mesure a pour but d’inciter les plus riches à investir dans l’économie plutôt que dans la constitution de patrimoines dormants. Quant à la « flat tax », il s’agit d’une taxation unique à 30% sur l’ensemble des revenus financiers : cette mesure vise à simplifier et uniformiser la taxation des revenus du capital, qui est extrêmement complexe en France, pour inciter un plus grand nombre de Français à investir dans le financement des entreprises. Il n’en fallait guère plus pour que le président soit caricaturé en « VRP » du grand capital et en serviteur zélé des nantis. Comme si le programme de Macron se résumait à ces deux réformes. Comme si toute la politique du gouvernement n’était qu’une « politique de classe » dont la seule ambition serait d’enrichir encore davantage ceux qui ont déjà tout.

Si Macron est effectivement le président qui a réformé l’ISF, c’est aussi le président qui veut supprimer la taxe d’habitation pour 80% des ménages, augmenter le minimum vieillesse et l’allocation adulte handicapé, alléger les cotisations sociales pour augmenter le pouvoir d’achat des salariés, augmenter la prime d’activité, étendre l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants et aux salariés démissionnaires, développer les « emplois francs » pour favoriser les embauches en CDI dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, investir 15 milliards d’euros dans la formation professionnelle, lutter contre les inégalités scolaires en divisant par deux les effectifs des classes de CP dans les écoles classées en REP et REP+. Macron est également le président qui souhaite, par le biais d’une hausse de la CSG, augmenter la part du capital dans le financement de l’assurance-chômage, dont le coût était jusqu’à présent supporté quasi intégralement par les salariés.

Dépeindre Macron comme le « président des riches », c’est faire abstraction de toute la philosophie qui sous-tend la politique du président, et que l’essayiste Brice Couturier, auteur d’un ouvrage intitulé Macron, un président philosophe, définit comme une version rénovée de la social-démocratie conciliant sécurité et compétitivité. Qu’on le veuille ou non, il n’y a pas d’emplois sans croissance économique, ni croissance économique sans investissements. Or, les difficultés d’accès au financement sont l’une des principales barrières au développement des entreprises dans notre pays, en particulier pour les start-ups et les TPE-PME. La réforme de l’ISF et la « flat tax » ne sont pas des « cadeaux fiscaux » faits aux riches mais des outils au service de l’investissement et de la croissance.

E. Macron.

Quand le débat sur l’ISF ravive le clivage droite-gauche

Source: La Croix.

Le projet de loi de finances présenté par le gouvernement prévoit une remise à plat de la fiscalité sur le capital et sur les grandes fortunes : comme l’avait annoncé Macron, l’Impôt de Solidarité sur la Fortune sera remplacé par l’IFI (Impôt sur la Fortune Immobilière), prélevé uniquement sur les patrimoines immobiliers. Cela signifie concrètement que le capital productif (c’est-à-dire les placements et les actifs financiers) ne sera plus assujetti à l’impôt sur la fortune. L’objectif de cette réforme est d’encourager les plus riches à investir dans l’économie plutôt que dans la constitution de patrimoines dormants.

La réforme de l’ISF a immédiatement fait renaître ce bon vieux clivage droite-gauche qui avait une fâcheuse tendance à s’estomper depuis la présidentielle : si la droite juge la réforme trop timide et plaide pour une suppression pure et simple de l’impôt sur la fortune, la gauche, elle, dénonce un « cadeau fiscal » fait aux riches. L’ISF est en effet un symbole ou, comme l’a dit Bruno Lemaire, un « totem » idéologique de la gauche française : instauré en 1982 par François Mitterrand, supprimé par le gouvernement Chirac en 1987 puis rétabli en 1989 par le gouvernement Rocard, l’impôt sur la fortune constitue l’un des derniers grands marqueurs du clivage droite-gauche dans notre pays. Dans les faits, l’ISF est un impôt qui encourage la fuite des capitaux mais rapporte peu à l’Etat : en 2016, les recettes de l’ISF s’élevaient à 5 milliards d’euros, ce qui représente seulement 0,5% de l’ensemble des prélèvements obligatoires. A titre de comparaison, l’impôt sur le revenu a rapporté à l’Etat 76 milliards d’euros en 2016 et la TVA, 178 milliards. La justification de l’ISF est donc avant tout idéologique : il s’agit de faire payer les riches. Le principe d’une imposition sur les grandes fortunes est d’ailleurs une exception française : or, dans un contexte de concurrence fiscale entre les Etats européens, une telle exception n’est pas vraiment un atout pour la France.

D’un point de vue économique, retirer le capital productif de l’assiette de l’ISF dans le but d’orienter les investissements vers l’entreprise est un choix plutôt judicieux, même s’il s’agit d’une mesure purement incitative : rien ne permet en effet d’affirmer que les riches contribuables investiront davantage dans les entreprises une fois la réforme adoptée. Le texte que les députés ont voté semble relativement équilibré. Lors de l’examen du projet de loi en Commission, les députés de la majorité avaient d’ailleurs modifié le texte en y intégrant une taxe sur les « signes ostentatoires de richesse » tels que les yachts, les jets privés ou les voitures de sport, autant de biens qui, dans la version initiale du texte, devaient échapper à l’impôt sur la fortune. Rien ne justifiait que de tels produits de luxe bénéficient des mêmes avantages que les capitaux productifs.

Pourquoi la cote de popularité de Macron fléchit

E. Macron.

La cote de popularité d’Emmanuel Macron accuse une forte baisse depuis fin juillet. Plusieurs explications peuvent être avancées. Le président est d’abord sanctionné pour ses renoncements: pendant la campagne présidentielle, Macron avait déclaré qu’il « sanctuariserait » les budgets de l’Education et de la Recherche, mais le gouvernement a annoncé que ces deux domaines n’échapperaient finalement pas aux coupes budgétaires. Macron avait aussi déclaré qu’il augmenterait graduellement le budget de la Défense pour le porter à 2% du PIB, mais la révision à la baisse du budget de la Défense pour l’année 2017 semble en contradiction avec les ambitions initialement affichées. Par ailleurs, la loi de moralisation de la vie publique devait, à l’origine, comporter l’inéligibilité en cas de casier judiciaire: cette mesure a finalement disparu du texte.

Mais le président Macron est également sanctionné pour les promesses qu’il a tenues. Beaucoup de Français ont approuvé la philosophie réformiste et social-libérale du programme de Macron lors de la présidentielle mais deviennent réticents dès qu’arrivent les premières mesures concrètes. Ainsi, la réforme du Code du Travail par ordonnances, la réduction des dépenses publiques ou encore la remise en cause de la semaine de 4 jours et demi dans les écoles étaient des mesures inscrites dans le programme d’Emmanuel Macron mais suscitent aujourd’hui des inquiétudes chez certains Français qui, pourtant, avaient une bonne opinion du président de la République au moment de son élection.

Ce phénomène, paradoxal en apparence, est en réalité fréquent: il arrive en effet que certains Français adhèrent à une idée tant qu’elle reste à l’état de projet mais craignent les effets concrets de sa mise en application. Ce phénomène s’observe surtout sur les questions européennes: globalement, les Français adhèrent à l’Union européenne mais, dès qu’on les interroge sur des aspects concrets, ils deviennent beaucoup plus eurosceptiques. Ainsi, beaucoup de Français approuvent le principe de l’espace Schengen mais deviennent beaucoup plus critiques sur Schengen dès qu’on parle des migrants. De même, beaucoup de Français adhèrent au principe du marché unique européen mais se méfient de l’ouverture des marchés nationaux à la concurrence.

Il est, de toutes façons, trop tôt pour dresser un bilan objectif des premières mesures prises par l’exécutif. A l’exception de la loi de moralisation de la vie publique, aucune réforme majeure du programme de Macron n’a été menée à bien pour le moment. Il faudra, de toutes évidences, attendre la fin de l’automne pour évaluer le contenu et le rythme des premières réformes. Et il faudra attendre la fin du quinquennat pour dresser l’inventaire des promesses non tenues.

Le Centriloque souhaite un bel été à tous ses lecteurs fidèles ou occasionnels.

Moralisation de la vie publique: un texte courageux et ambitieux

L’Assemblée Nationale.

Cela fait des années que tout le monde réclame des mesures de moralisation de la vie politique afin de rétablir la confiance des citoyens dans nos institutions. Jusqu’à présent, les gouvernements se sont contentés de réglementer le financement des partis politiques et d’interdire le cumul des mandats : ces mesures étaient souhaitables, mais très insuffisantes. Lors de la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron avait, sous la pression de François Bayrou, pris l’engagement de faire voter une grande loi de moralisation de la vie publique : le projet de loi, rebaptisé « loi pour la confiance dans notre vie démocratique », est arrivé en juillet à l’Assemblée nationale pour être examiné par la Commission des Lois.

Ce projet de loi est un texte ambitieux et équilibré qui permettra de mieux encadrer l’activité des élus tout en leur garantissant les moyens d’assurer correctement leurs missions. Il comporte plusieurs mesures de bon sens, telles que l’interdiction de cumuler une fonction ministérielle avec la gestion d’un exécutif local, et l’interdiction d’effectuer plus de trois mandats successifs au Parlement et au sein des exécutifs locaux (à l’exception des petites communes). Pour lutter contre les conflits d’intérêts, le projet prévoit d’interdire aux députés d’entamer une activité de conseil pendant leur mandat ou d’exercer une activité de conseil auprès de sociétés liées à des marchés publics. Le texte prévoit aussi de supprimer la fameuse « réserve parlementaire », qui est utilisée de façon peu transparente et favorise les dérives clientélistes : pour permettre aux parlementaires de soutenir des associations et des actions à caractère social ou philanthropique dans leur circonscription, le texte prévoit la création d’un « fonds d’action pour les territoires et les projets d’intérêt général », dont l’utilisation sera mieux encadrée. Par ailleurs, le projet de loi entend durcir les règles relatives au financement des partis politiques tout en favorisant le pluralisme par la création d’une « banque de la démocratie » qui garantira à tous les partis un accès au crédit pour le financement de leurs campagnes électorales.

Deux mesures contenues dans le projet de loi ont toutefois suscité des réserves au sein de la Commission des Lois de l’Assemblée nationale. Il y a tout d’abord l’interdiction des emplois familiaux : les parlementaires, les membres du gouvernement et les élus locaux n’auront plus le droit d’embaucher des membres de leur famille comme collaborateurs. Il s’agit clairement d’une mesure de circonstances liée à l’affaire Fillon. Mais faut-il interdire les emplois familiaux sous prétexte que certains parlementaires en ont abusé par le passé ? Je ne le pense pas. Ce qui est scandaleux dans l’affaire Fillon, c’est le caractère présumé fictif des emplois occupés par l’épouse et les enfants de François Fillon, ainsi que les sommes astronomiques perçues par ces derniers. Mais les emplois familiaux ne sont pas, en eux-mêmes, choquants dès lors qu’il s’agit d’emplois réels rémunérés de façon raisonnable. Le travail parlementaire est extrêmement lourd et laisse peu de place à la vie familiale : on peut donc comprendre que des députés ou des sénateurs choisissent leur conjoint ou l’un de leurs enfants comme collaborateur. Il faut bien sûr encadrer ces pratiques pour éviter les dérapages, mais il me semble excessif de vouloir les interdire. Je ne crois pas que cette mesure soit susceptible de restaurer la confiance des citoyens envers leurs élus.

L’autre mesure qui fait débat chez les députés est la suppression de l’IFRM (indemnité de représentation et de frais de mandat), et son remplacement par un système de remboursement par notes de frais sur présentation de justificatifs. Il est vrai que l’IFRM est peu encadrée : les parlementaires peuvent l’utiliser comme bon leur semble, sans avoir de comptes à rendre, ce qui encourage évidemment les abus. Prévue pour couvrir les dépenses courantes liées à l’exercice d’un mandat parlementaire (notamment les frais de déplacement et de repas), l’IRFM est parfois dévoyée par des élus peu scrupuleux qui multiplient les voyages onéreux et les dépenses somptuaires. Une plus grande transparence est donc nécessaire dans l’indemnisation des frais de mandat, et le système proposé dans le projet de loi me semble pertinent. Pourtant, certains députés critiquent cette mesure dans laquelle ils voient une forme de flicage des parlementaires. Le plus surprenant, c’est que les protestations viennent à la fois de l’opposition et de la majorité. Le député LREM Alain Tourret a critiqué cette mesure avec des arguments plutôt surprenants : « Pourquoi avoir déjeuné dans un hôtel trois étoiles et non pas dans un McDo ? (…) À partir du moment où vous ne présenterez pas que des factures de McDo, toutes vos factures vont être rejetées ! », a-t-il déclaré en Commission des Lois. Il faut bien admettre que l’argument est de mauvaise foi : entre le McDo et un restaurant gastronomique trois étoiles, n’y a-t-il pas un juste milieu, monsieur Tourret ?

En définitive, le projet de loi présenté par le ministère de la Justice va dans le bon sens, bien que l’interdiction des emplois familiaux me semble excessive. Mais ce texte ne suffira pas à rétablir la confiance des citoyens dans nos institutions. Ce n’est que la première étape d’un long processus de rénovation de notre démocratie, un processus qui ne pourra pas faire l’économie d’une profonde réforme du Parlement : l’exécutif devra tenir sa promesse de réduire le nombre de parlementaires et d’introduire une dose de proportionnelle aux élections législatives pour améliorer l’efficacité et la représentativité du Parlement.

Macron: sauveur ou fossoyeur des centristes?

E. Macron (source: Le Figaro).

Bien qu’il soit souvent qualifié de « centriste » dans la presse étrangère, Emmanuel Macron ne s’est jamais défini comme tel et n’a jamais appartenu à l’une des familles politiques « historiques » du centrisme français. Mais il revendique un positionnement « central » et son projet politique est totalement compatible avec les valeurs et les idées centristes, tant par son orientation social-libérale et pro-européenne que par son ambition de dépasser le clivage droite/gauche. La victoire de Macron est donc une victoire idéologique du centrisme.

Pour autant, peut-on dire que la victoire de Macron a renforcé les centristes ? Cela n’a rien d’évident. Car Macron a, d’une certaine façon, dépossédé les centristes de leurs idées. La République En Marche est devenue cette grande force politique centrale que les centristes n’ont jamais réussi à bâtir à cause de leurs divisions. Le macronisme est en quelque sorte un centrisme « débarrassé » des partis et des leaders centristes. Avec 314 députés, le groupe LREM détient la majorité absolue à l’Assemblée nationale et n’a pas besoin de l’appoint des voix centristes pour faire passer les réformes. De plus, aucune personnalité majeure de la famille centriste n’est présente au gouvernement depuis la démission de François Bayrou et Marielle de Sarnez, les deux poids lourds du MoDem.

Peut-on dire que les partis centristes ont bénéficié de la victoire de Macron ? Le MoDem connaît une renaissance incontestable, mais fragile. Avec 42 députés, le parti de François Bayrou a pu constituer, pour la première fois de son histoire, un groupe parlementaire. Mais le succès électoral du MoDem est artificiel puisqu’il repose uniquement sur son alliance avec LREM, ce qui place les députés MoDem dans un rapport de dépendance à l’égard du parti présidentiel. En outre, le parti de Bayrou a été fragilisé par des soupçons d’emplois fictifs après la présidentielle.

Quant à l’UDI, elle n’a tiré aucun bénéfice de la victoire de Macron. Le parti présidé par Jean-Christophe Lagarde est en plein désarroi : miné par les divisions internes, plombé par son ralliement à Fillon lors de la présidentielle et prisonnier de son alliance avec Les Républicains lors des législatives, ce parti n’a pu faire élire que 18 députés. L’attitude de l’UDI vis-à-vis du président de la République est assez ambiguë : après avoir critiqué Macron sans ménagement, Jean-Christophe Lagarde et les autres députés UDI ont finalement rejoint le groupe des « Constructifs », qui veut incarner une opposition bienveillante prête à voter les réformes allant dans le « bon sens ». Mais ce n’est pas la première fois que l’UDI nous fait le coup de l’opposition constructive : en 2012, déjà, les députés UDI avaient affirmé qu’ils ne tomberaient pas dans l’opposition systématique et qu’ils soutiendraient les bonnes réformes. Nous avons vu le résultat : les députés UDI se sont enfermés dans une opposition stérile à la politique de François Hollande pour préparer, avec leurs alliés de droite, l’alternance de 2017.

On peut s’interroger sur l’avenir de l’UDI, qui est désormais un parti sans cohésion, sans projet, et dont plus personne ne comprend la ligne politique. Jean-Christophe Lagarde se verrait bien en leader d’un grand parti centriste rénové : il a en effet l’ambition de bâtir une « nouvelle force politique transpartisane » regroupant centre-gauche et centre-droit. Mais Lagarde n’est pas Borloo : il n’a pas la légitimité nécessaire pour construire une telle force politique. La mission semble d’autant plus périlleuse que cette « nouvelle force transpartisane » existe déjà : elle s’appelle La République En Marche, et Jean-Christophe Lagarde n’en fait pas partie…

Les micro-partis centristes qui se sont ralliés à Emmanuel Macron n’ont pas vraiment tiré profit de leur stratégie. L’Alliance Centriste, parti fondé par l’ancien ministre Jean Arthuis, a rompu avec l’UDI après avoir choisi de soutenir Emmanuel Macron pour la présidentielle ; compte tenu de son poids politique insignifiant, cette formation n’a aucune influence dans la nouvelle majorité. Même constat pour Génération Citoyens, le mouvement présidé par le député européen Jean-Marie Cavada : malgré son ralliement à Macron lors de la présidentielle, ce mouvement n’a aucun rôle dans la majorité ; de plus, la ligne pro-Macron défendue par Jean-Marie Cavada pendant la présidentielle a provoqué des divisions au sein de Génération Citoyens, hypothéquant sérieusement l’avenir de ce micro-parti.

En créant une force politique nouvelle qui réunit différentes sensibilités politiques allant du centre-gauche au centre-droit, en axant son projet sur le thème du renouvellement de la vie politique, en faisant entrer à l’Assemblée nationale et au gouvernement de nouveaux visages issus de la société civile, Macron a relégué au second plan les appareils politiques et les figures traditionnelles de la famille centriste. En définitive, Macron n’a pas tué les centristes : il les a ringardisés.