Faut-il supprimer l’ENA ?

Les locaux de l’ENA à Strasbourg.

Parmi les mesures annoncées par Emmanuel Macron suite au « grand débat national », la suppression de l’ENA est sans doute la plus inattendue. Certes, cette idée n’est pas nouvelle. Lors de la présidentielle de 2007, François Bayrou proposait déjà de supprimer l’Ecole Nationale d’Administration. En 2016, Bruno Le Maire, candidat à la primaire de la droite, avait fait la même proposition. Mais la suppression de l’ENA n’avait jamais été envisagée par Emmanuel Macron jusqu’à présent.

Ce qui est généralement reproché à l’ENA, c’est le fait qu’elle favorise la reproduction des élites. En effet, les étudiants issus des catégories sociales supérieures sont largement surreprésentés à l’ENA, et ce manque de mixité sociale s’est accentué depuis la création de l’école en 1945. L’ENA n’a donc pas rempli sa mission première qui était de démocratiser l’accès à la haute fonction publique par le biais du concours. Plusieurs initiatives ont déjà été prises pour démocratiser le recrutement de l’ENA : on a réformé le « grand oral », jugé trop discriminant ; on a aussi créé de nouveaux concours pour diversifier le profil des élèves, tels que le « troisième concours » destiné aux candidats issus du secteur privé. Mais ces mesures ne suffisent pas et il reste beaucoup à faire. On reproche également à l’ENA de « formater » les élites françaises, mais il s’agit-là d’un faux débat puisque le prétendu formatage des énarques vient davantage du recrutement que de la formation.

En fait, ce n’est pas tellement l’ENA en elle-même qui concentre les critiques, mais plutôt « l’énarchie », c’est-à-dire l’omniprésence des énarques dans les cabinets ministériels, à la tête des entreprises publiques et dans les personnels de direction des grandes entreprises privées. L’ENA est devenue « l’école du pouvoir », ce qui n’était pas sa vocation : le rôle de l’ENA est avant tout de former des cadres de la fonction publique, des serviteurs de l’Etat, et non des décideurs. Il faut donc des mesures fortes pour inciter les énarques à rester dans la fonction publique et pour limiter le « pantouflage », qui permet aux énarques de quitter la fonction publique pour ensuite rejoindre le secteur privé, où leur connaissance pointue des rouages de l’Etat est souvent mise au service du lobbying et de l’optimisation fiscale.

Il faut réformer l’ENA, et non la faire disparaître. Supprimer l’ENA relève d’une forme de démagogie. C’est faire de l’ENA un bouc-émissaire. C’est cautionner un certain discours populiste et anti-élites qui a largement nourri le mouvement des gilets jaunes. C’est donner raison à tous ceux qui pensent que les élites sont nécessairement incompétentes, corrompues et déconnectées du peuple. La suppression de l’ENA par Emmanuel Macron est un véritable coup de communication, c’est une façon de dire à la France populaire : « je vous ai compris ». Mais le bienfondé d’une telle mesure n’a rien d’évident, car la France a besoin de hauts fonctionnaires. Or, les hauts fonctionnaires doivent être correctement formés et doivent partager une même culture professionnelle : celle du sens de l’Etat.

Cela dit, on sait déjà que l’ENA sera remplacée par une « école supérieure des services publics » dont le rôle ne sera pas très différent : former les hauts fonctionnaires et les élites administratives dont la France a besoin. Au bout du compte, il se pourrait bien que cette « suppression » n’en soit pas vraiment une et que l’on s’achemine plutôt vers une restructuration déguisée. Emmanuel Macron va supprimer l’ENA sans vraiment la supprimer. Ou plutôt : supprimer le symbole tout en gardant l’école. C’est toute la magie du fameux « en même temps » macronien.

La tribune d’Emmanuel Macron sur l’Europe

Emmanuel Macron a publié le 4 mars une tribune en faveur de l’Europe, intitulée « Pour une Renaissance européenne ». Le président de la République y définit trois axes prioritaires pour une relance du projet européen : la liberté, la protection et le progrès.

Dans le premier axe, appelé « la liberté », Emmanuel Macron rappelle la nécessité de protéger la démocratie et les libertés fondamentales, qui sont consubstantielles au projet européen lui-même. Il propose notamment d’interdire le financement des partis politiques européens par des puissances étrangères et de créer une « Agence de protection des démocraties » chargée d’aider les Etats à protéger leurs élections internes contre les cyber-attaques et les tentatives de manipulation.

Dans le deuxième axe, consacré à « la protection », Emmanuel Macron réaffirme sa volonté de bâtir une véritable Europe de la défense par le biais d’un « Traité européen de défense et de sécurité » définissant les obligations mutuelles des Etats-membres en matière de défense et les relations de l’UE avec l’OTAN ; il propose aussi la création d’un « Conseil européen de défense » auquel le Royaume-Uni resterait associé même en cas de sortie de l’UE. Emmanuel Macron souhaite une « remise à plat de Schengen », la mise en place d’une véritable politique d’asile commune et d’une police européenne des frontières. La protection des Européens doit aussi passer par une lutte contre la concurrence déloyale et par l’instauration d’une clause de « préférence européenne » pour les marchés publics et les industries les plus stratégiques.

Dans le troisième axe, appelé « le progrès », Emmanuel Macron plaide pour une Europe sociale qui passerait, notamment, par la mise en place d’un salaire minimum européen adapté à la situation de chaque pays et renégocié collectivement chaque année. Le président souhaite que l’Union européenne soit exemplaire sur le plan écologique en se donnant des objectifs ambitieux : zéro carbone en 2050, et division par deux de la consommation de pesticides d’ici 2025. Il évoque la création d’une « Banque européenne du climat » chargée de financer la transition énergétique. Cette Europe du progrès doit aussi passer par une régulation plus efficace d’Internet et du secteur numérique, un soutien massif à l’innovation et une politique ambitieuse d’aide au développement de l’Afrique.

Pour mettre en œuvre ces différents changements, Emmanuel Macron propose de réunir une « Conférence pour l’Europe » afin de définir une « feuille de route pour l’Union européenne » et de « proposer tous les changements nécessaires, sans tabou, pas même la révision des traités ». Cette conférence devra « associer des panels de citoyens, auditionner des universitaires, les partenaires sociaux, des représentants religieux et spirituels ». Pour surmonter les blocages et les clivages de l’Union européenne actuelle, Emmanuel Macron rappelle qu’il est favorable à une « Europe à deux vitesses » dans laquelle certains Etats pourraient approfondir l’Europe ensemble, sans attendre que tous les Etats membres y soient favorables.

Emmanuel Macron propose peu de mesures concrètes pour redonner du souffle à l’Europe. On peut aussi déplorer l’absence de propositions dans des domaines tels que la régulation financière et la lutte contre l’évasion fiscale, alors que l’opinion publique attend des signaux forts sur ces questions. Mais les grandes orientations que le président a dessinées sont les bonnes : une Europe politique, une Europe de la défense, une Europe sociale, une Europe leader en matière de transition écologique et un véritable patriotisme économique européen. En résumé, une Europe au service des Européens. Par cette tribune, le président réaffirme l’engagement européen qu’il avait mis en avant lors de sa campagne électorale en 2017 puis lors de son fameux discours de la Sorbonne. Il faut à présent que les forces politiques de la majorité se réapproprient les ambitions présidentielles et qu’elles élaborent, en vue des élections européennes de mai 2019, un programme clair et ambitieux, à la hauteur des défis à relever. Il faut aussi que les autres forces politiques pro-européennes prennent clairement position sur le projet d’Emmanuel Macron : je pense notamment à LR, au PS, à l’UDI, aux Radicaux et aux Verts.

Il n’y a que trois choix possibles face à la crise de légitimité que traverse aujourd’hui le projet européen : soit nous sauvons l’Europe, soit nous la détruisons, soit nous maintenons le statu quo. Détruire l’Europe serait irresponsable, mais ne rien faire le serait tout autant.

Peut-on encore être macroniste ?

Source: lefigaro.fr.

L’image de l’exécutif s’est considérablement dégradée au cours de l’année 2018. Il y eut d’abord les déclarations d’Emmanuel Macron sur les minimas sociaux qui coûtent « un pognon de dingue ». Puis l’affaire Benalla, qui n’était ni une « crise de régime » ni un « scandale d’Etat », mais qui déstabilisa tout de même sérieusement le pouvoir. Il y eut, enfin, les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb, deux poids lourds du gouvernement. Gérard Collomb fut l’un des premiers soutiens d’Emmanuel Macron et son départ a comme un goût amer de divorce. Quant à Nicolas Hulot, il a démissionné du gouvernement après quatorze mois de bons et loyaux services car il ne disposait pas des moyens nécessaires pour mener à bien les transformations qu’il appelait de ses vœux. La démission de Nicolas Hulot a toutefois eu des effets positifs puisqu’elle a ouvert les yeux de l’opinion publique sur le poids des lobbys et semble avoir entraîné un sursaut dans la société civile, comme en témoignent les « Marches pour le climat ».

2018 fut aussi l’année de toutes les colères. La réforme de la SNCF a eu l’effet d’une bombe et a déclenché au printemps une grande grève des cheminots qui s’est étalée sur près de trois mois. L’objectif du « Pacte ferroviaire » était de préparer l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire de voyageurs, comme le prévoit la réglementation européenne. Or, il était nécessaire de restructurer la SNCF pour la rendre plus compétitive et lui permettre de gérer plus efficacement ses personnels. Mais le Pacte ferroviaire était une réforme incompréhensible pour l’immense majorité des Français : aujourd’hui encore, on a du mal à comprendre pourquoi le gouvernement a supprimé le statut de cheminot à l’embauche et transformé la SNCF en « société anonyme à capitaux publics ». Ces transformations avaient une justification technique mais, de toute évidence, le gouvernement n’a pas fait suffisamment de pédagogie. Le changement de statut juridique de la SNCF a, en outre, alimenté la peur d’une privatisation de l’entreprise : bien que le Pacte ferroviaire garantisse explicitement le caractère public de la SNCF, certains syndicats ont entretenu la rumeur d’une privatisation pour semer la confusion dans le débat.

L’entrée en vigueur de loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants) a déclenché, elle aussi, une vague de contestations avec, en prime, des blocages d’université. L’objectif de cette loi était de réformer la procédure d’accès à l’enseignement supérieur : l’ancienne plateforme APB a été remplacée par la plateforme « Parcoursup », qui laisse davantage de liberté aux élèves dans l’élaboration de leurs vœux. Mais la loi ORE a été accusée, à tort, d’instaurer une sélection à l’entrée des universités. En réalité, cette loi n’a pas créé de sélection généralisée à l’entrée des universités françaises : dans les formations dites « en tension », les tirages au sort ont été remplacés par une sélection sur dossier. Dans les autres formations universitaires, aucune sélection n’a été instaurée mais les universités doivent désormais classer les dossiers de candidature en fonction du profil des candidats. Ainsi, les candidats qui ont les meilleurs dossiers obtiennent plus rapidement une place dans les formations de leur choix. Si la loi ORE a provoqué tant de protestations, c’est peut-être parce qu’elle a été mise en place dans un contexte particulièrement difficile pour les universités françaises : de fait, beaucoup d’universités ne disposaient pas des moyens ni du temps nécessaires pour examiner correctement les dossiers de candidature.

La mise en place de la réforme du lycée suscite de vives inquiétudes. Cette réforme réorganise en profondeur la structure des enseignements au lycée : à compter de la rentrée 2019, les séries L, ES et S des lycées généraux seront remplacées par un lycée « modulaire » comprenant un tronc commun et des enseignements de spécialité. Le nouveau lycée doit en effet permettre d’individualiser davantage les parcours de formation et de briser la hiérarchie des filières. La réforme prévoit aussi une refonte du baccalauréat : le poids du contrôle continu dans la note globale sera renforcé afin d’alléger le calendrier des épreuves terminales et de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves sur le long terme. Le problème, c’est que la réforme Blanquer a été lancée dans une certaine précipitation : les équipes éducatives n’ont pas eu le temps de s’approprier cette réforme ni de mener sereinement le travail de réflexion nécessaire à sa mise en place dans les établissements. Au bout du compte, la réforme Blanquer a fini par devenir une source d’angoisse à la fois pour les enseignants, les élèves et les familles, sur fond de suppressions de postes dans l’enseignement secondaire.

Mais l’année 2018 aura surtout été marquée par la révolte des gilets jaunes. Deux mesures particulièrement impopulaires sont à l’origine de ce mouvement : la hausse de la CSG et la hausse des taxes sur le carburant. La hausse de la CSG, qui devait compenser la baisse des cotisations salariales, a été vécue comme une injustice par les retraités. Mais c’est surtout la hausse du prix des carburants, amplifiée par l’augmentation du prix du baril, qui a déclenché le mouvement des gilets jaunes à l’automne 2018. D’abord perçu comme une sorte de jacquerie antifiscale comparable au soulèvement des « bonnets rouges » en 2013, le mouvement des gilets jaunes exprimait en réalité le malaise profond des classes moyennes et populaires et de cette « France périphérique » ignorée des élites : la hausse du prix des carburants n’a été que l’élément déclencheur de la révolte. A mesure que le mouvement s’est installé dans la durée, il s’est radicalisé ; les revendications, qui se cantonnaient initialement à la politique fiscale et au pouvoir d’achat, se sont peu à peu élargies : dissolution de l’Assemblée nationale, nouvelle Constitution, instauration d’un « référendum d’initiative citoyenne », etc.

Face aux gilets jaunes, Macron aurait pu faire preuve d’une rigidité thatchérienne. Il aurait pu ignorer les revendications des manifestants et se contenter de rétablir l’ordre républicain. Mais il a fait preuve d’un certain pragmatisme pour calmer la colère des gilets jaunes et mettre un terme aux violences. Sur les deux mesures les plus contestées, Macron a fait marche arrière : il a gelé l’augmentation des taxes sur les carburants et annulé la hausse de la CSG pour les retraités gagnant moins de 2.000 euros par mois. Il a aussi pris des mesures d’urgence en faveur du pouvoir d’achat : défiscalisation des heures supplémentaires, revalorisation et extension de la prime d’activité pour les bas salaires. Au total, près de 10 milliards d’euros seront ainsi redistribués aux Français. En outre, Emmanuel Macron a promis un « grand débat national » en 2019 : organisé dans les territoires sous le patronage des élus locaux, ce débat devrait porter sur la transition écologique, la fiscalité, la réforme de l’Etat et le fonctionnement de la démocratie. Les annonces présidentielles ont donné satisfaction à une partie des gilets jaunes mais n’ont pas mis fin au mouvement.

Le soulèvement des gilets jaunes est-il une révolte contre Emmanuel Macron ? Même si le slogan « Macron démission ! » est devenu un cri de ralliement commode pour de nombreux gilets jaunes, la réalité semble plus complexe. Je crois que la politique de Macron a cristallisé toutes les colères accumulées dans le pays depuis plus de deux décennies à cause de la précarité, du chômage et de la baisse du pouvoir d’achat : le mouvement des gilets jaunes n’exprime pas tant un rejet d’Emmanuel Macron lui-même qu’un rejet de la classe politique en général. L’arrogance technocratique et la politique fiscale du président n’ont fait qu’exacerber un mécontentement dont les racines étaient beaucoup plus profondes. En un certain sens, la révolte des gilets jaunes symbolise l’échec de l’utopie réconciliatrice portée par le macronisme. Emmanuel Macron avait l’ambition de dépasser les clivages politiques traditionnels et de réconcilier les Français autour d’un projet réformiste et transpartisan qui ne serait « ni de gauche, ni de droite ». Or, en brouillant les repères idéologiques traditionnels et en cherchant à dépasser le clivage droite-gauche, Macron a renforcé un autre clivage : celui qui oppose le peuple aux élites. Macron est impopulaire parce qu’il renvoie l’image d’un président hors-sol, gagné à la cause des « puissants » et déconnecté du quotidien des Français.

Malgré tout, je continue de penser que le projet politique sur lequel Macron a été élu en 2017 est un bon projet. Beaucoup de choses ont déjà été accomplies par l’actuelle majorité pour améliorer la situation du pays : de l’année 2018, les Français retiendront surtout les crises, les colères et les mouvements sociaux ; mais les meilleures réformes ne sont pas forcément celles dont on a le plus parlé. Le gouvernement a ouvert en 2018 l’un des chantiers les plus importants du quinquennat : la rénovation de notre modèle social. Dans un monde où les parcours professionnels sont de plus en plus imprévisibles, il est indispensable de faciliter la mobilité professionnelle et de mieux accompagner les actifs en cas de reconversion ou de perte d’emploi : dans cette optique, la « loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel », adoptée dans une totale indifférence pendant l’été 2018, développe l’apprentissage et améliore l’accès à la formation professionnelle, notamment pour les salariés à temps partiel et pour les travailleurs handicapés. Cette loi étend aussi l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants et aux salariés démissionnaires afin d’offrir à tous les travailleurs un filet de sécurité face aux aléas de la vie professionnelle : avec cette réforme, c’est donc le principe d’un droit universel à l’assurance-chômage qui fait son apparition en France, et cela constitue sans nul doute une avancée majeure.

Issue des « Etats généraux de l’alimentation », la loi Agriculture et Alimentation (ou loi EGalim) votée en octobre 2018 vise à rééquilibrer les relations commerciales entre les différents acteurs de l’agroalimentaire et à garantir aux agriculteurs des revenus décents : la construction des prix alimentaires se fait désormais à partir des propositions faites par les agriculteurs eux-mêmes, en fonction de leurs coûts de production. La loi EGalim permet aussi de développer une agriculture plus responsable : le texte encadre de façon plus stricte l’utilisation des produits phytosanitaires et interdit les néonicotinoïdes, ces pesticides qui menacent les populations d’abeilles en Europe. D’importantes avancées en faveur du bien-être animal ont été inscrites dans la loi : ainsi, le délit de maltraitance animale a été étendu aux activités de transport et d’abattage et les peines ont été doublées ; dans les abattoirs, la loi reconnaît le statut de « lanceur d’alerte » à tout employé qui dénoncerait des actes de maltraitance. La loi EGalim vise aussi à encourager une alimentation plus saine et plus durable. Elle comporte des mesures en faveur des circuits courts et intensifie la lutte contre le gaspillage alimentaire : le texte facilite les dons alimentaires, interdit la distribution et la vente de pailles et de touillettes en plastique et oblige les restaurants à proposer aux clients des « doggy bags » réutilisables ou recyclables.

Adoptée en octobre 2018, la loi PACTE a pour objectif principal de mieux accompagner le développement des entreprises. Le texte simplifie les démarches administratives liées à la création et à la transmission d’une entreprise ; il met aussi en place de nouveaux mécanismes pour atténuer les effets de seuil qui, bien souvent, freinent la croissance des entreprises françaises. La loi PACTE encourage également l’innovation : elle simplifie les dépôts de brevets pour les petites et moyennes entreprises, et assure à ces brevets une meilleure protection face aux risques de contentieux et de contrefaçon. Cette loi vise aussi à promouvoir des entreprises plus justes et plus responsables : le texte prévoit de mieux associer les salariés aux bénéfices de l’entreprise en développant l’intéressement, la participation et l’actionnariat salarié. L’article 61 de la loi Pacte modifie le Code Civil en y intégrant les responsabilités sociales et environnementales des entreprises : il s’agit là d’une avancée importante qui redéfinit la place des entreprises dans la société, en reconnaissant leur contribution à l’intérêt général.

En matière de pouvoir d’achat, le bilan de l’année 2018 est moins mauvais qu’on ne l’imagine. Pendant dix ans, le pouvoir d’achat des Français a chuté à cause d’un accroissement des prélèvements obligatoires ; or, comme l’a montré une étude de l’INSEE, le revenu disponible ajusté des ménages a progressé d’environ 1,4% en moyenne sur l’année 2018. Ce gain de pouvoir d’achat n’est pas seulement dû à la réforme de l’ISF : il s’explique aussi par la baisse des cotisations salariales, la baisse de la taxe d’habitation et la revalorisation de plusieurs minima sociaux tels que l’allocation adulte handicapé, le minimum vieillesse et l’aide aux familles monoparentales. Mais cette hausse du pouvoir d’achat est restée imperceptible aux yeux d’une grande partie des Français parce qu’elle n’a pas profité à tout le monde et parce qu’elle a été en quelque sorte éclipsée par la flambée des prix à la pompe, dont l’impact psychologique a été beaucoup plus fort.

Par ailleurs, le gouvernement a poursuivi ses efforts en faveur de l’école primaire : instauré à la rentrée 2017, le dédoublement des classes de CP dans les écoles classées en REP et REP+ a été reconduit à la rentrée 2018. Dans le domaine de la santé, beaucoup d’avancées doivent aussi être soulignées : le Plan Santé présenté par Agnès Buzyn comporte de nombreuses mesures pour prévenir les conduites addictives et renforcer la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles, notamment grâce à la gratuité du préservatif pour les moins de 25 ans. Afin d’améliorer l’accès aux soins et de lutter contre les déserts médicaux, la ministre de la Santé a également lancé en septembre 2018 une réforme globale du système de santé qui prévoit la suppression du Numerus clausus dans les facultés de médecine, la mise en place d’un label national pour les « Hôpitaux de proximité », le développement de la télémédecine et une meilleure coordination de l’offre de soins entre les hôpitaux et la médecine de ville. Le projet d’Agnès Buzyn prévoit en outre la création de 4.000 postes d’assistants médicaux pour alléger les tâches administratives des médecins généralistes et leur permettre de se concentrer sur les missions de soin.

Le gouvernement a aussi poursuivi le redressement de nos comptes publics. La dette publique de la France dépasse les 2.300 milliards d’euros et pèse considérablement sur les finances de l’Etat. Certes, la maîtrise des dépenses de l’Etat passe par des choix difficiles et impopulaires tels que la réduction du nombre d’emplois publics ou la baisse des dotations aux collectivités locales. Mais les efforts consentis par le pays n’ont pas été vains. En 2018, le déficit public est resté sous la barre des 3% du PIB : pour la deuxième année consécutive, la France respecte les critères d’équilibre budgétaire de la zone euro. C’est une bonne nouvelle car la maîtrise des comptes publics va redonner à la France une crédibilité au sein de l’UE et conforter son leadership européen dans un contexte particulièrement difficile marqué par le Brexit, la crise migratoire et la montée des populismes.

En ce début d’année 2019, peut-on encore être « macroniste » ? Comme beaucoup de centristes, j’ai voté Macron dès le premier tour de la présidentielle et j’assume parfaitement ce choix. Si être macroniste signifie vouer un culte à la personne d’Emmanuel Macron, alors non, je ne suis pas macroniste. Si être macroniste signifie approuver sans réserve tout ce que dit et tout ce que fait le président de la République, alors je ne suis pas macroniste. Mais si être macroniste c’est adhérer au projet de société que défend Emmanuel Macron, alors oui, on peut dire que je suis macroniste. Emmanuel Macron essaie d’adapter la France aux réalités économiques du XXIe siècle : dans la jungle de la mondialisation, Macron a raison d’encourager l’innovation, de renforcer la compétitivité des entreprises et d’améliorer l’attractivité internationale de la France. Face à une société bloquée, engluée dans le chômage de masse et incapable de corriger ses inégalités croissantes, Macron a raison de promouvoir une « société de mobilité » dans laquelle chacun peut se former tout au long de sa carrière, prendre des risques et se reconvertir facilement tout en bénéficiant d’une protection sociale.

Malheureusement, les résultats des réformes tardent à se manifester. La croissance économique demeure modeste : après la forte accélération observée en 2017, la croissance a nettement ralenti en 2018 en raison d’une consommation intérieure atone ; le mouvement des gilets jaunes a contribué à ce ralentissement car il a plombé le chiffre d’affaires des commerçants pendant les semaines qui ont précédé Noël. Le chômage est en recul, notamment le chômage de longue durée, mais ce recul est extrêmement lent : à la fin de l’année 2018 le taux de chômage de la France avoisine encore les 9%, un chiffre bien trop élevé par rapport aux autres pays de l’OCDE. Les investissements et les créations d’entreprise ont connu une forte hausse durant l’année 2018, mais ces dynamiques positives n’ont pas encore eu d’effet notable sur la croissance et l’emploi. Cela nous rappelle que le temps économique n’est pas le temps politique : le gouvernement a besoin d’agir vite, mais il faudra des années pour que les réformes portent leurs fruits.

En attendant, Emmanuel Macron doit « réparer » le lien qui s’est brisé entre lui et les Français. Il peut encore sauver son quinquennat, à condition de le réorienter dans un sens plus progressiste. A condition, aussi, de changer de style : le chef de l’Etat devra faire preuve d’une plus grande humilité, abandonner sa posture « jupitérienne » ridicule et renouer avec l’esprit d’écoute et de dialogue qui avait marqué sa campagne électorale en 2017. La « grand débat national » annoncé par le président de la République sera, je l’espère, l’occasion de restaurer la confiance des Français envers nos institutions. La bataille des européennes sera rude : Macron doit impérativement remobiliser le pays autour d’un projet fédérateur et progressiste afin d’éviter un raz-de-marée populiste lors du scrutin européen de mai 2019.

Le Centriloque vous remercie, une fois encore, pour votre fidélité et vous souhaite une excellente année 2019. N’hésitez pas à partager et à commenter les articles qui vous plaisent.

Macron infléchit sa politique sous la pression des « gilets jaunes »

Lors de son allocution du 10 décembre, Emmanuel Macron a d’abord envoyé un message de fermeté en condamnant la violence des casseurs et en soulignant que ces derniers ne bénéficieraient d’aucune indulgence : ce message était nécessaire et salutaire face aux actes inadmissibles qui ont été commis en marge des manifestations de « gilets jaunes ». Le président de la République a aussi écarté l’hypothèse d’un rétablissement de l’ISF. Le remplacement de l’ISF par un « impôt sur la fortune immobilière » a pour but d’inciter les grandes fortunes à investir dans les entreprises plutôt que dans la constitution de patrimoines dormants : cette mesure semble avoir des effets positifs puisque les investissements ont connu une forte croissance en 2018. Restaurer l’ISF tel qu’il existait avant 2017 serait inutile économiquement, voire contre-productif. 

Mais le président de la République a aussi fait plusieurs gestes en faveur du pouvoir d’achat des Français. Le SMIC net mensuel augmentera de 100 euros dès le début de l’année 2019 grâce à une revalorisation accélérée de la prime d’activité. En outre, Emmanuel Macron a appelé les entreprises à verser une prime exceptionnelle de fin d’année, qui sera exonérée d’impôts et de cotisations. Il a également annoncé la défiscalisation totale des heures supplémentaires, mesure mise en place par Nicolas Sarkozy puis abrogée sous François Hollande. Enfin, Emmanuel Macron a décidé d’annuler la hausse de la CSG pour les retraités touchant moins de 2.000 euros par mois.

Toutes ces mesures vont dans le bon sens car elles permettront un gain de pouvoir d’achat effectif et rapide sans rogner la compétitivité des entreprises. Elles posent toutefois un réel problème de financement, puisque leur coût est estimé à 10 milliards d’euros par le gouvernement et que ces dépenses n’ont pas été prévues dans le budget 2019. On peut s’interroger en particulier sur le financement des baisses de charges et de cotisations, car la politique sociale d’Emmanuel Macron se fondait jusqu’à présent sur un équilibre budgétaire subtil dans lequel la hausse de la CSG permettait de compenser la baisse des cotisations salariales : en annulant partiellement l’augmentation de la CSG, le chef de l’Etat se prive d’un levier budgétaire indispensable au financement de notre système social.

Par ailleurs, Emmanuel Macron a confirmé l’annulation de la hausse des taxes sur les carburants en 2019. Cette reculade est regrettable car, une fois encore, c’est l’écologie que l’on sacrifie. Nous n’avons pas le droit de faire marche arrière sur la transition énergétique : nous devons sortir du « tout pétrole », et cela passera inévitablement par des mesures impopulaires et contraignantes. L’objectif premier de la fiscalité écologique est de changer les comportements : en augmentant graduellement la taxation des énergies fossiles et en réduisant la taxation des énergies renouvelables, le gouvernement veut inciter les Français à se tourner vers des énergies plus propres. L’urgence climatique nous oblige à repenser totalement notre modèle énergétique, et la fiscalité écologique est l’un des leviers qui permettront d’atteindre cet objectif. Il ne fallait pas faire marche arrière sur la hausse de la TICPE : il fallait rendre cette mesure plus acceptable aux yeux des Français, par exemple en l’élargissant au kérosène des avions et au fuel des cargos, et en proposant des mesures d’accompagnement plus incitatives.

Sans aller jusqu’à parler d’un « tournant social », on peut dire que les annonces d’Emmanuel Macron marquent une inflexion de la politique présidentielle. Jusqu’à présent, le gouvernement avait appliqué avec une détermination sans failles le programme d’Emmanuel Macron. Pour la première fois, sous la pression d’un mouvement populaire, l’exécutif modifie sa feuille de route et fait marche arrière sur des mesures fortement contestées : la hausse de la CSG et la hausse de la « taxe carburant ». Cette inflexion est à double tranchant : elle peut être perçue comme un geste positif en faveur des classes moyennes et populaires, mais elle peut aussi créer un précédent et inciter les gilets jaunes les plus « jusqu’au-boutistes » à poursuivre la mobilisation pour obtenir d’autres concessions. Hélas, quand on écoute les réactions de certains gilets jaunes au discours du président, on mesure à quel point leurs intentions sont confuses. On en vient presque à se demander si l’objectif des gilets jaunes les plus radicaux n’est pas d’entretenir le chaos et de faire durer le mouvement à tout prix, quitte à formuler des revendications de plus en plus surréalistes.

Quelles réponses apporter à la révolte des gilets jaunes?

La place de l’Etoile et les Champs-Elysées ont connu un troisième samedi de violences en marge de la manifestation des gilets jaunes. Nous avons assisté à de véritables scènes de guérilla urbaine en plein Paris : des véhicules et un immeuble ont été incendiés, des CRS ont été tabassés par des gilets jaunes et l’Arc de Triomphe a été vandalisé. Fort heureusement, le pire a pu être évité : personne n’a trouvé la mort dans les affrontements du 1er décembre. La peur de la bavure a probablement conduit la préfecture de Paris à tolérer quelques poches de violence et à « laisser faire » certains casseurs pour éviter un drame aux conséquences catastrophiques.

Il faut condamner fermement toutes les violences inacceptables survenues à Paris depuis le début du mouvement des gilets jaunes. La colère des Français ne justifie en rien de tels actes, et il faut être bien naïf pour penser que les casseurs des Champs Elysées sont animés par un sentiment d’injustice sociale : les casseurs sont venus pour semer le chaos dans Paris, et non pour exprimer des revendications. Certes, il ne faut pas faire d’amalgames : les gilets jaunes ne sont pas tous des casseurs ; la plupart d’entre eux sont venus manifester pacifiquement, et certains ont même aidé à la protection des commerces et de l’Arc de Triomphe. Mais il ne faut pas, a contrario, nier les liens qui existent entre les casseurs et les gilets jaunes : les casseurs font partie du mouvement des gilets jaunes, ils en constituent la composante la plus radicale. De plus, en organisant des rassemblements non autorisés sur les Champs-Elysées, les gilets jaunes ont créé les conditions qui ont rendu possibles toutes les dérives auxquelles nous avons assisté à Paris le 1er décembre.

Il est temps que l’ordre républicain soit rétabli, mais cela ne pourra pas se faire par la répression. Le pouvoir exécutif doit apporter des réponses concrètes pour apaiser les colères. Plusieurs mesures ont déjà été annoncées par Emmanuel Macron, telles que le doublement de la prime à la conversion ou la revalorisation du bonus écologique et du chèque énergie. Le président de la République a également évoqué l’idée d’une taxe modulable sur les carburants, qui s’adapterait aux fluctuations des prix mondiaux. Ces mesures n’ont cependant pas mis un terme au mouvement des gilets jaunes, pour deux raisons. Premièrement, ces annonces apparaissent comme de simples mesures techniques, alors que les Français attendent des mesures fortes et symboliques. Deuxièmement, ces annonces sont arrivées trop tard : le prix du carburant n’a été que l’élément déclencheur de la révolte et les revendications des gilets jaunes dépassent aujourd’hui largement la question des taxes sur le carburant.

Deux revendications reviennent de façon récurrente au sein du mouvement des gilets jaunes. Il y a tout d’abord la baisse de la taxe sur les carburants. Hélas, l’urgence climatique nous interdit de faire marche arrière. Il faut impérativement sortir du « tout pétrole » et cela suppose des mesures contraignantes et impopulaires. La hausse de la taxe sur les carburants permet de financer la transition énergétique, mais elle a aussi une fonction incitative : en augmentant la fiscalité sur les énergies fossiles et en baissant la fiscalité sur les énergies renouvelables, le gouvernement veut encourager les Français et les entreprises à se tourner vers des énergies plus propres. C’est ce que l’on appelle, en économie, la « fiscalité comportementale ». L’exécutif ne doit pas renoncer à la hausse de la TICPE. Mais il doit prendre des dispositions qui la rendront plus acceptable aux yeux des Français, car les classes moyennes et populaires ont le sentiment d’être les seules à supporter le coût de la transition énergétique. Cela doit passer par le renforcement des mesures d’accompagnement car, même revalorisée, la prime à la conversion demeure insuffisante pour inciter les ménages à changer de véhicule et à se tourner vers des motorisations électriques ou hybrides. Cela doit aussi passer par une extension de la taxe carburant : il est injuste que le kérosène des avions et le fuel des cargos ne soient pas soumis à la même taxation que le gazole des automobilistes. Enfin, il faudrait que l’augmentation de la TICPE soit entièrement affectée au financement de la transition énergétique : or, d’après un récent rapport du Sénat, sur les 3,9 milliards d’euros de recettes supplémentaires attendues en 2018, seuls 184 millions seront alloués à la transition énergétique.

De nombreux gilets jaunes réclament également le rétablissement de l’ISF. Le remplacement de l’ISF par un « impôt sur la fortune immobilière » avait pour but d’inciter les grandes fortunes à investir dans l’économie : cette mesure a déjà eu des effets positifs puisque les investissements étrangers ont connu une forte croissance en 2018 ; les projets d’investissement ont aujourd’hui atteint leur plus haut niveau depuis 10 ans, ce qui montre que la France est redevenue attractive pour les investisseurs étrangers. Restaurer l’ISF tel qu’il existait avant 2017 serait une mesure purement symbolique mais inutile économiquement, voire contre-productive. En revanche, il faut améliorer le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires en accélérant et en amplifiant la baisse des prélèvements obligatoires. Le gouvernement a déjà réduit la taxe d’habitation : il faut maintenant la supprimer intégralement pour les Français les plus modestes. Le gouvernement souhaite désocialiser les heures supplémentaires : pourquoi ne pas aussi les défiscaliser, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy ? Le gouvernement a augmenté la prime d’activité pour les bas salaires : pourquoi ne pas aller plus loin et mettre en place une exonération totale de charges sur le SMIC ?

Je pense qu’il y a beaucoup à faire pour apaiser le « ras-le-bol fiscal » et pour réparer, au moins partiellement, le lien qui s’est brisé entre le président de la République et les Français. Mais s’il veut vraiment trouver une sortie de crise, l’exécutif doit revoir sa feuille de route. Il ne s’agit pas de renoncer aux réformes : il s’agit de modifier l’agenda des réformes pour donner la priorité au pouvoir d’achat des Français. Il faut aussi que le président de la République abandonne sa posture « jupitérienne » arrogante et qu’il accepte d’entendre le malaise profond des classes moyennes et populaires.

Armée européenne: quand Macron ressuscite une vieille utopie fédéraliste

E. Macron sur le Charles-de-Gaulle.

Lors de son interview à bord du porte-avions Charles-de-Gaulle, Emmanuel Macron a remis en avant l’idée d’une « armée européenne ». Cette belle idée ne date pas d’hier puisqu’en 1950 le Plan Pleven prévoyait déjà de créer une armée européenne supranationale : c’est de ce plan que naquit le projet de Communauté Européenne de Défense (CED). Ce projet fut activement soutenu par les Etats-Unis qui, dans le contexte de la guerre froide, voulaient intégrer la CED à l’OTAN. Mais le traité instituant la CED fut rejeté en 1954 par le Parlement français, qui refusait le principe d’un réarmement allemand.

En réalité, il existe déjà un embryon d’armée européenne : l’Eurocorps, une micro-armée créée en 1992 et regroupant les contingents de quelques Etats membres de l’Union européenne dont la France, l’Allemagne, la Belgique et l’Espagne. La création de cette structure militaire devait concrétiser la PESC (politique étrangère et de sécurité commune) instaurée par le Traité de Maastricht. L’Eurocorps ne dépend théoriquement d’aucun commandement extérieur mais, dans les faits, il intervient surtout dans le cadre des missions de l’OTAN. De plus, il ne s’agit pas à proprement parler d’une armée de l’Union européenne car seuls dix Etats y participent.

L’idée d’une véritable armée européenne indépendante des Etats-Unis n’est pas absurde au regard des périls actuels : militarisation des mers, nucléarisation des pays émergents, montée des nationalismes, multiplication des crises aux portes de l’Union européenne, désengagement financier des Etats-Unis au sein de l’OTAN. Cela permettrait également de relancer la construction européenne et de lui donner une dimension politique plus forte. L’Union européenne est déjà dotée d’un marché unique, d’une monnaie unique et d’un Parlement : la création d’une armée européenne marquerait une étape décisive dans la fédéralisation du projet européen.

Et pourtant, la mise en place d’une armée européenne se heurte à de nombreux obstacles quasi insurmontables. Premièrement, la défense touche au cœur même de la souveraineté des Etats : il est peu probable que les Etats membres de l’UE acceptent de transférer leur souveraineté militaire (et les moyens qui vont avec) à une entité supranationale. De plus, les intérêts stratégiques des Etats-membres sont parfois divergents, ce qui explique pourquoi toutes les initiatives ayant pour but d’instaurer une politique étrangère et une défense communes ont été peu concluantes jusqu’à présent. Mais le vrai obstacle est ailleurs : bon nombre d’Etats membres, comme la Pologne ou les Etats baltes, considèrent que l’OTAN assure déjà la sécurité des Européens et que l’alliance atlantique rend superflue la création d’une armée européenne.

L’Union européenne est constituée d’Etats souverains ayant choisi, en toute liberté, de s’associer pour exercer en commun certains attributs de leur souveraineté. Mais chaque Etat membre conserve une souveraineté pleine et entière dans des domaines clés tels que la diplomatie et la défense. En outre, les Etats européens sont déjà engagés dans des alliances et des partenariats bilatéraux auxquels ils ne souhaitent pas renoncer. Par conséquent, une politique européenne de défense n’est envisageable que si elle se limite aux questions touchant à la sécurité du territoire de l’UE, comme la surveillance des frontières extérieures de l’Union ou la lutte contre les réseaux de passeurs et contre la piraterie maritime. Si une « armée européenne » devait voir le jour à moyen terme, elle serait autre chose qu’une véritable armée fédérale car ses prérogatives se limiteraient à la sécurisation du territoire de l’Union, sans capacité de projection.

Europe: progressistes contre nationalistes?

E. Macron et V. Orban.

En bon centriste, je m’emploie depuis des années à déconstruire le clivage droite-gauche : je ne vais donc pas accorder une importance excessive à d’autres clivages tout aussi binaires et caricaturaux. Ce fameux choc entre « nationalistes » et « progressistes » qui semble se dessiner à l’approche des élections européennes de 2019 doit être relativisé, dans la mesure où il a été en grande partie construit par les dirigeants politiques européens eux-mêmes. Emmanuel Macron cherche en effet à se présenter comme le leader des « progressistes » face au bloc nationaliste incarné par le premier ministre hongrois Victor Orban, le président du conseil italien Matteo Salvini et le chancelier autrichien Sebastian Kurz. Orban est d’ailleurs devenu le nouveau leader des droites national-populistes européennes en menant une campagne de dénigrement systématique de « Bruxelles » et en dénonçant le « parti de l’immigration » et la vision « mondialiste » de Macron.

Cela étant dit, la montée des populismes au sein de l’Union européenne redistribue incontestablement les cartes et fait émerger de nouveaux clivages politiques. Deux visions opposées de l’Europe sont aujourd’hui en train de s’affronter : d’une part, une Europe libérale et ouverte, fidèle aux principes humanistes de ses Pères fondateurs ; d’autre part, une Europe « illibérale » et fermée, fondée sur le « patriotisme économique », le culte des frontières et l’exaltation des identités nationales. Ce n’est pas sans raisons que Victor Orban est devenu un modèle pour les nationalistes européens : connu pour ses positions ultra-conservatrices, antieuropéennes et ouvertement xénophobes, Orban est aussi un théoricien de la « démocratie illibérale », une démocratie qui se limiterait au simple exercice du suffrage universel et dans laquelle tous les contre-pouvoirs seraient peu à peu vidés de leur substance au profit d’un système clanique organisé autour d’un chef autoritaire.

Hélas, les partisans d’une Europe libérale – au sens à la fois économique, politique et philosophique du terme – semblent quelque peu désemparés face à la percée des nouveaux populismes de droite. Même si Emmanuel Macron est aujourd’hui considéré comme le leader des libéraux, il est isolé sur la scène européenne : Angela Merkel est plus que jamais fragilisée politiquement, le gouvernement espagnol est empêtré dans la crise catalane et le gouvernement britannique est englué dans le Brexit. De ce fait, Macron a du mal à fédérer autour de lui les autres dirigeants « progressistes » dans un contexte où la crise des migrants a tendance à droitiser les opinions publiques et à exacerber les crispations identitaires.

Le combat entre « nationalistes » et « progressistes » n’est donc pas qu’une simple construction politique : cet antagonisme existe bel-et-bien et constituera, de toute évidence, l’un des enjeux du prochain scrutin européen. Mais pas le seul enjeu. Car l’avenir du projet européen soulève d’autres questions essentielles : Europe sociale ou Europe marché ? Europe de l’austérité ou Europe de la relance ? Europe écolo ou Europe productiviste ? Europe puissance ou Europe inexistante sur la scène internationale ? De fait, la crise migratoire a polarisé le débat européen et relégué au second plan d’autres enjeux tout aussi importants pour l’avenir de l’Union européenne.

Macron maltraite-t-il les retraités?

E. Philippe et E. Macron.

Beaucoup de retraités ont voté Macron en 2017. Pourtant, on assiste aujourd’hui à une véritable fronde anti-Macron chez les retraités, qui s’estiment lésés voire « maltraités » par le gouvernement. Deux mesures sont dans le collimateur des séniors : la hausse de la CSG et le plafonnement à 0,3% de la hausse des pensions de retraite. Macron a-t-il déclaré la guerre aux retraités ?

La hausse de la CSG en 2018 est une mesure impopulaire chez les retraités car ces derniers n’ont bénéficié d’aucune compensation contrairement aux salariés qui, eux, ont vu leurs cotisations sociales baisser. Il convient toutefois de rappeler que la hausse de la CSG ne concerne que les 60% de retraités les plus aisés : les petites retraites ne sont pas touchées. En outre, le minimum vieillesse a été revalorisé de façon significative : les retraités qui ont la situation la plus fragile ont donc vu leurs revenus augmenter en 2018.

Edouard Philippe a récemment annoncé que les pensions de retraite ne seraient plus indexées sur l’inflation et qu’elles augmenteraient de 0,3% en 2019 et en 2020, alors que l’inflation annuelle est de l’ordre de 1,6% : cela se traduira donc par une érosion du pouvoir d’achat des retraités. Mais il faut rappeler que les pensions de retraite ont augmenté beaucoup plus vite que les salaires au cours des trois dernières décennies : aujourd’hui, le niveau de vie moyen des plus de 55 ans est supérieur à celui de la population française dans son ensemble. Les pensions de retraite ne seront pas gelées : le gouvernement a simplement fait le choix de freiner leur augmentation pour maîtriser les dépenses publiques et permettre le retour à l’équilibre financier des caisses de retraite.

On aurait tort de considérer les retraités comme un groupe social homogène : si des milliers de retraités vivent sous le seuil de pauvreté, beaucoup disposent d’une pension de retraite confortable et d’un patrimoine important. De fait, les mesures gouvernementales pénalisent surtout les retraités les plus riches. Pendant des décennies, les retraités ont été relativement épargnés par les réformes des gouvernements successifs, et ce pour des raisons électorales : les plus de 55 ans représentent en effet 1/3 de la population. Le gouvernement d’Edouard Philippe a fait un choix politiquement courageux : celui de privilégier la rémunération des actifs plutôt qu’une augmentation globale et indifférenciée des prestations sociales. Dans un contexte de rigueur budgétaire, de chômage de masse et de stagnation des salaires, est-il si indécent de demander un petit effort à nos aînés ?

Affaire Benalla, grosse bavure ou affaire d’Etat?

A. Benalla et E. Macron.

Une espèce de barbouze nommé Alexandre Benalla, autrefois chargé de la sécurité du candidat Macron lors de la campagne présidentielle, a été filmé en train de violenter deux manifestants à Paris le 1er mai 2018. Il a ensuite été identifié sur la vidéo par la rédaction du journal Le Monde. Cette « affaire Benalla » empoisonne l’exécutif et donne du grain à moudre aux populistes de tous bords qui dénoncent une « crise de régime » et réclament la démission du président (rien que ça !). Pourtant, l’affaire Benalla n’est pas une affaire d’Etat. Il ne s’agit pas ici de minimiser la gravité des faits (car ils sont graves, assurément), mais d’en comprendre les enjeux politiques.

On sait désormais pourquoi Benalla était présent place de la Contrescarpe lors des manifestations du 1er mai : la préfecture de police l’avait autorisé à participer, en tant qu’observateur, aux opérations de maintien de l’ordre ; de toute évidence, et pour des raisons inconnues, Benalla a outrepassé son statut d’observateur et s’est cru autorisé à frapper des manifestants. On ignore, en revanche, pourquoi Benalla disposait d’un brassard de police et d’un talkie-walkie ce jour-là. L’enquête suit son cours et il faut se garder de toute conclusion hâtive. Mais ce qui est sûr, c’est que Benalla n’a bénéficié d’aucune impunité : il a été licencié puis mis en examen avec quatre autres personnes (dont un salarié de La République En Marche). 

Politiquement parlant, cette affaire est désastreuse pour l’exécutif. Le silence de Macron, les atermoiements du Premier Ministre et l’audition pathétique de Gérard Collomb devant les députés ont largement contribué à l’exaspération des Français, en donnant l’impression que le pouvoir essayait de leur cacher quelque chose : le sempiternel refrain du « tous pourris » et les théories complotistes à deux centimes vont bon train sur les réseaux sociaux, tandis que les populistes jettent de l’huile sur le feu en dénonçant la faillite d’un « système », à l’instar de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon qui ont tous deux comparé l’affaire Benalla au Watergate.

L’affaire Benalla est une aubaine pour tous ceux qui, à gauche comme à droite, honnissent Macron et sautent sur toutes les occasions pour dénigrer l’actuelle majorité. Mais cette « conjuration des défaitistes », comme l’appelle un journaliste des Echos, ne doit pas nous aveugler. Parler d’une « affaire d’Etat », c’est accorder à Benalla et à ses complices une importance qu’ils ne méritent sans doute pas. C’est voir dans une simple bavure le symptôme d’une prétendue « crise de régime » qui n’existe pas. C’est instrumentaliser politiquement une affaire ultra-médiatisée pour tenter de déstabiliser le pouvoir et de remobiliser l’opinion contre le président de la République en plein été, après l’essoufflement des mouvements sociaux du printemps.

Le Centriloque vous souhaite un bel été et vous remercie pour votre fidélité.

Macron, les Bleus et la Coupe du monde: procès en récupération

E. Macron lors de la finale du Mondial de football.

Une photographie d’Emmanuel Macron poussant un cri de joie dans la tribune VIP du stade Loujniki de Moscou au moment du premier but français face à la Croatie a fait le tour des grands médias et des réseaux sociaux. Après la victoire, le président a posé sur les selfies des Bleus dans les vestiaires de l’équipe victorieuse. Et le lendemain de la finale, les nouveaux champions du monde ont été reçus en grande pompe à l’Elysée par le couple présidentiel. Récupération politique ? Oui, évidemment. Et alors ? Pourquoi s’en étonner ? Et pourquoi le condamner ? La victoire des Bleus est une aubaine pour ce président fan de football, surtout à l’issue d’une première année de quinquennat au bilan controversé. Je pense qu’à la place d’Emmanuel Macron, n’importe quel autre président aurait cherché à tirer profit de cet événement. Certes, Macron aurait pu faire preuve d’une plus grande retenue : il en a sans doute fait un peu trop. Il n’était pas obligé d’embrasser le précieux trophée devant les caméras. Ni de se faire photographier dans le vestiaire des Bleus. Mais le procès en récupération intenté à Macron au lendemain de la finale a quelque chose de mesquin. La joie du président était sincère ; quant à la réception officielle des Bleus à l’Elysée, elle a une dimension quasi protocolaire : Chirac l’avait déjà fait en 1998. Il est tout à fait normal que le président de la République apporte son concours à ce bref moment de joie et de communion entre la nation et son équipe victorieuse. Macron a bel et bien cherché à récupérer politiquement le triomphe des Bleus, mais il n’a pas profité du Mondial de football pour faire passer en catimini des réformes impopulaires, contrairement au président Poutine qui, en pleine compétition, a dévoilé son projet de repousser l’âge de départ à la retraite : le calendrier du président russe ne doit rien au hasard puisque l’interdiction des rassemblements dans les villes accueillant des matchs du Mondial rendait les manifestations quasi impossibles pendant toute la durée du tournoi…