Affaire Benalla, grosse bavure ou affaire d’Etat?

A. Benalla et E. Macron.

Une espèce de barbouze nommé Alexandre Benalla, autrefois chargé de la sécurité du candidat Macron lors de la campagne présidentielle, a été filmé en train de violenter deux manifestants à Paris le 1er mai 2018. Il a ensuite été identifié sur la vidéo par la rédaction du journal Le Monde. Cette « affaire Benalla » empoisonne l’exécutif et donne du grain à moudre aux populistes de tous bords qui dénoncent une « crise de régime » et réclament la démission du président (rien que ça !). Pourtant, l’affaire Benalla n’est pas une affaire d’Etat. Il ne s’agit pas ici de minimiser la gravité des faits (car ils sont graves, assurément), mais d’en comprendre les enjeux politiques.

On sait désormais pourquoi Benalla était présent place de la Contrescarpe lors des manifestations du 1er mai : la préfecture de police l’avait autorisé à participer, en tant qu’observateur, aux opérations de maintien de l’ordre ; de toute évidence, et pour des raisons inconnues, Benalla a outrepassé son statut d’observateur et s’est cru autorisé à frapper des manifestants. On ignore, en revanche, pourquoi Benalla disposait d’un brassard de police et d’un talkie-walkie ce jour-là. L’enquête suit son cours et il faut se garder de toute conclusion hâtive. Mais ce qui est sûr, c’est que Benalla n’a bénéficié d’aucune impunité : il a été licencié puis mis en examen avec quatre autres personnes (dont un salarié de La République En Marche). 

Politiquement parlant, cette affaire est désastreuse pour l’exécutif. Le silence de Macron, les atermoiements du Premier Ministre et l’audition pathétique de Gérard Collomb devant les députés ont largement contribué à l’exaspération des Français, en donnant l’impression que le pouvoir essayait de leur cacher quelque chose : le sempiternel refrain du « tous pourris » et les théories complotistes à deux centimes vont bon train sur les réseaux sociaux, tandis que les populistes jettent de l’huile sur le feu en dénonçant la faillite d’un « système », à l’instar de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon qui ont tous deux comparé l’affaire Benalla au Watergate.

L’affaire Benalla est une aubaine pour tous ceux qui, à gauche comme à droite, honnissent Macron et sautent sur toutes les occasions pour dénigrer l’actuelle majorité. Mais cette « conjuration des défaitistes », comme l’appelle un journaliste des Echos, ne doit pas nous aveugler. Parler d’une « affaire d’Etat », c’est accorder à Benalla et à ses complices une importance qu’ils ne méritent sans doute pas. C’est voir dans une simple bavure le symptôme d’une prétendue « crise de régime » qui n’existe pas. C’est instrumentaliser politiquement une affaire ultra-médiatisée pour tenter de déstabiliser le pouvoir et de remobiliser l’opinion contre le président de la République en plein été, après l’essoufflement des mouvements sociaux du printemps.

Le Centriloque vous souhaite un bel été et vous remercie pour votre fidélité.

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Il y a vingt ans: la France de 1998

Jacques Chirac et Lionel Jospin avec l’équipe de France de football et la coupe du monde.

Fichtre! Encore un de ces blablas nostalgiques dont l’auteur va nous expliquer doctement pourquoi « c’était mieux avant ». Et si c’était vraiment mieux avant? Parlons d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Faisons un petit voyage 20 ans en arrière, dans la France de 1998. Et mesurons, sans tomber dans la nostalgie facile, tout le fossé qui nous sépare de cette époque pourtant pas si lointaine.

En 1998, il n’y avait pas d’attentats djihadistes sur le territoire français. Pas depuis ceux du GIA en 1995. Certes, c’était déjà la crise, on avait déjà le chômage de masse, la « fracture sociale », le problème des cités. Mais la France a connu, comme les autres pays développés, une embellie économique à la fin des années 90: la croissance mondiale a en effet redémarré grâce à la « bulle Internet » et à l’essor du numérique. En France, l’économie respire, la confiance revient et le fameux « trou de la Sécu » se résorbe.

1998, c’est aussi la cohabitation: suite à la dissolution ratée de 1997, la « gauche plurielle » a remporté les élections législatives et Jacques Chirac a nommé le socialiste Lionel Jospin au poste de Premier Ministre. La France est gouvernée à gauche, par un vrai gouvernement de gauche qui mène une vraie politique de gauche. C’est en 1998 que le gouvernement Jospin crée la « police de proximité », qui sera supprimée par Nicolas Sarkozy en 2003 mais reviendra, sous une autre forme, avec Macron et sa « police de sécurité du quotidien ». C’est aussi en 1998 qu’est la votée la loi Aubry 1, premier pas vers la semaine de 35 heures.

1998, c’était l’apogée de la France « black-blanc-beur », comme on disait alors. La victoire de la France lors de la Coupe du Monde de football, à domicile, redonne le moral au pays et déclenche un véritable ouragan de joie et de liesse populaire. Mais surtout, cette victoire a créé un lien tout à fait particulier entre la nation et l’équipe de France. Les « Bleus » sont érigés en symbole d’une France ouverte, multiethnique et multiculturelle, à l’image de Zinedine Zidane, surnommé « Zizou » (d’origine kabyle), de Lilian Thuram (d’origine antillaise) ou de Marcel Desailly (d’origine ghanéenne).

A la même époque, plusieurs Maghrébins commencent à percer dans le monde du spectacle et de l’audiovisuel, comme le journaliste Rachid Arhab, qui présente le JT de 13 heures sur France 2 aux côtés de Carole Goessler, ou le très populaire Jamel Debbouze, humoriste et comédien franco-marocain repéré grâce à ses talents d’improvisateur: il débarque en 1998 sur Canal + dans la rubrique « Le cinéma de Jamel » puis dans la série humoristique « H » où il donne la réplique à Eric Judor et Ramzy Bédia. Cette année-là, le raï est l’un des genres musicaux les plus populaires en France: le chanteur Faudel, surnommé le « petit prince du Raï », enregistre avec Khaled et Rachid Taha un album live intitulé « 1, 2, 3 soleils », où les trois artistes chantent en arabe et en français.

Cette France « black-blanc-beur » était-elle un illusion? Il est vrai que l’euphorie du Mondial de football a effacé, pendant quelques temps, les barrières et les préjugés racistes. Il est vrai que des artistes comme Jamel ou Faudel ont donné à la communauté maghrébine une visibilité qu’elle n’avait pas auparavant. Mais ces phénomènes renvoient une image quelque peu idéalisée de la société française, une société où les préjugés racistes et xénophobes restent profondément ancrés, et où les « jeunes des cités » issus de l’immigration sont victimes de discriminations incessantes. Le retour de bâton n’en sera que plus dur, avec le séisme du 21 avril 2002 qui verra Jean-Marie Le Pen accéder au second tour de la présidentielle, puis avec les « émeutes de banlieue » en 2005. Douce France.

Fallait-il ouvrir le transport ferroviaire à la concurrence?

Conformément au « quatrième paquet ferroviaire » adopté en 2016 par le Parlement européen, la SNCF va perdre son monopole sur le transport intérieur de voyageurs. Actuellement, seuls le fret et le transport international de voyageurs sont ouverts à la concurrence ; les lignes TGV, TER et Intercités seront progressivement libéralisées à partir de 2019. Les sénateurs Hervé Maurey et Louis Nègre ont déposé en septembre 2017 une proposition de loi visant à fixer les conditions et les modalités de cette libéralisation. De son côté, le ministère des Transports envisage d’élaborer son propre texte pour préparer l’ouverture du rail à la concurrence mais, à l’heure actuelle, le contenu de ce texte n’est pas encore connu : on ignore si le projet gouvernemental reprendra certaines dispositions du texte d’Hervé Maurey et Louis Nègre. Quoi qu’il en soit, la proposition de loi déposée au Sénat donne déjà un aperçu de ce que pourrait être le transport ferroviaire français du XXIe siècle.

Il est difficile de mener en France un débat serein sur la libéralisation du transport ferroviaire, entre ceux qui rêvent d’en découdre avec la SNCF et ceux qui, à l’inverse, glorifient un monopole public dont ils ne voient pas les dysfonctionnements. En outre, ce débat est parasité par l’exemple britannique, généralement brandi comme un épouvantail par ceux qui s’opposent à toute forme de libéralisation du rail en France. C’est oublier qu’au Royaume-Uni, le gouvernement conservateur a choisi, dans les années 90, de libéraliser de façon brutale le transport ferroviaire et de privatiser non seulement l’opérateur historique, mais aussi la gestion des gares et des infrastructures : ces réformes ont eu de lourdes conséquences puisqu’elles ont entraîné une désorganisation dramatique du service et une multiplication des accidents ferroviaires. Il n’a jamais été question de faire la même chose en France : le projet de Louis Nègre et Hervé Maurey propose une libéralisation très encadrée, et ne remet pas en cause le statut public de la SNCF. Ceux qui agitent l’épouvantail britannique oublient également qu’aujourd’hui, de l’autre côté de la Manche, le transport ferroviaire est beaucoup plus sûr et plus performant qu’à la fin des années 90. Tâchons donc d’aborder la question sans amalgames ni caricatures.

En tant que centriste et libéral, je suis absolument convaincu des bienfaits de la concurrence : une concurrence régulée encourage l’innovation et garantit des prix justes. Mais je n’ai jamais considéré le marché comme une religion. Dans le cas de certains services publics présentant un intérêt vital pour la collectivité, je ne pense pas que le marché soit plus efficace que le monopole public. Le transport ferroviaire de voyageurs fait partie de ces services qui devraient pouvoir échapper au processus de libéralisation mis en œuvre dans le cadre du marché unique européen. L’ouverture à la concurrence était souhaitable pour le fret, qui n’est pas un service public. Elle était souhaitable aussi pour développer le transport international de voyageurs car le réseau ferroviaire européen reste fragmenté en réseaux nationaux mal connectés entre eux. Mais je pense qu’il fallait donner un statut dérogatoire au transport intérieur de voyageurs afin de respecter les spécificités de chaque modèle national. Certains pays ont fait très tôt le choix de libéraliser le transport ferroviaire, comme la Suède ou la Grande-Bretagne dans les années 90 ; la France est restée attachée à son modèle ferroviaire fondé sur le monopole public, sur l’encadrement des tarifs et sur un statut très protecteur pour les cheminots. Les retards, les pannes et les grèves, toujours gênants pour l’usager, nous font oublier que l’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs : chez nos voisins, les pannes et les retards existent aussi, et la qualité du service se paie souvent au prix fort pour l’usager. Il faut également garder à l’esprit que le chemin de fer, en France, a toujours répondu à des problématiques majeures d’aménagement du territoire : désenclavement des zones rurales et montagneuses, connexion des villes de province à la capitale, développement économique des villes moyennes et des métropoles régionales. Or, de telles contraintes ne sont pas toujours compatibles avec des objectifs de rentabilité commerciale.

Je reconnais bien volontiers que la proposition de loi de Louis Nègre et Hervé Maurey est un texte équilibré : le marché sera fortement encadré ; les acquis sociaux des agents seront conservés ; les opérateurs privés seront soumis aux mêmes exigences que la SNCF en matière de sécurité, de confort, de fréquence et de ponctualité. Mais je reste réservé quant aux bienfaits attendus de cette libéralisation pour les usagers. La concurrence fera-t-elle baisser les tarifs ? Sur certaines lignes, c’est probable : sur le réseau TGV, la concurrence pourrait effectivement faire baisser les prix et augmenter l’offre low-cost. Les TER, en revanche, sont massivement subventionnés par les conseils régionaux : les tarifs sont donc déjà très bas ; s’il n’y avait pas de subventions publiques, les usagers devraient payer leur billet de TER trois ou quatre fois plus cher. L’ouverture à la concurrence va-t-elle réduire le nombre de pannes et de retards ? Etant donné que la plupart des pannes sont dues aux infrastructures, les opérateurs privés seront exposés aux mêmes aléas que l’opérateur historique. Les usagers pourront-ils voyager sur la compagnie de leur choix ? Uniquement sur les lignes TGV, car elles seront en « open access ». Les lignes TER et Intercités deviendront quant à elles des marchés publics soumis à des appels d’offre : chaque ligne sera donc attribuée à une seule compagnie pour une durée déterminée, conformément à la procédure de délégation de service public. Le problème, c’est que la plupart des lignes SNCF sont peu rentables, donc peu attractives pour les opérateurs privés. Même le réseau TGV pose de gros problèmes de rentabilité : seules les lignes Paris-Lille et Paris-Marseille sont rentables ; les autres LGV sont des gouffres financiers. Pour garantir une péréquation entre les lignes, Louis Nègre et Hervé Maurey ont dû imaginer un système de « franchises » regroupant des lignes très rentables et des lignes peu rentables.

Les partisans de la libéralisation affirment que l’ouverture à la concurrence obligera la SNCF à améliorer ses offres commerciales et à organiser plus efficacement le travail de ses agents. De telles améliorations sont en effet nécessaires, et l’opérateur historique a peut-être besoin de cet « aiguillon » de la concurrence pour devenir plus performant. Cela dit, il ne faut pas oublier que la SNCF a déjà engagé un important processus de modernisation et de restructuration pour faire face à la concurrence croissante des autres modes de transport : autocar, compagnies aériennes low-cost et covoiturage. La libéralisation du rail sera une expérience « grandeur nature » qui montrera si la concurrence est capable de rendre le chemin de fer plus compétitif et plus attractif pour les voyageurs. Je regrette que l’on n’ait pas mené une expérimentation à l’échelle régionale avant d’ouvrir à la concurrence, de façon irréversible, l’intégralité du réseau national. Le gouvernement prétend que les délais fixés par l’Europe étaient trop courts pour envisager une période d’expérimentation, mais je crois que l’Etat français n’a pas vraiment cherché à le faire quand cela était encore possible. Au lieu de défendre son modèle ferroviaire, la France a préféré accepter le principe de la libéralisation pour ne pas froisser ses partenaires européens. L’avenir dira si la France a fait le bon choix.

Johnny s’en est allé…

Johnny est mort alors que nous le pensions immortel. C’est une part de la France qui semble disparaître avec lui, car Johnny était sans conteste la plus grande star de la scène musicale française. Les chiffres sont vertigineux : 55 ans de carrière, 110 millions de disques vendus dans le monde, 180 tournées, 3200 concerts, 40 disques d’or. Johnny Hallyday fut un extraordinaire « passeur » de musique puisqu’il a popularisé le rock’n’roll en France, en interprétant des versions françaises de hits américains. Mais il a su, tout au long de sa carrière, se renouveler et s’adapter aux goûts du public en faisant appel à de brillants auteurs et compositeurs tels que Jean-Jacques Goldman, Michel Berger ou Zazie. Johnny était aussi une « bête de scène » qui déployait une énergie extraordinaire lors de chacun de ses concerts. Il méritait largement l’hommage national que le président de la République a décidé de lui offrir.

Les liens entre Johnny Hallyday et la politique ont fait couler beaucoup d’encre. Johnny était-il un artiste engagé ? Pas vraiment, dans la mesure où les paroles de ses chansons étaient totalement apolitiques. Les interviews du chanteur, tout comme ses chansons, avaient cette espèce de neutralité, de vacuité rassurante (savamment entretenue par Johnny lui-même) qui ont largement contribué à sa popularité. Certes, Johnny avait beaucoup de sympathie pour Jacques Chirac, auquel il apporta son soutien lors de la campagne présidentielle de 1988 en interprétant, sur scène et en présence du candidat, « On a tous quelque chose en nous de Jacques Chirac ». De même, en 2007, il apporta son soutien à Nicolas Sarkozy. Faut-il en conclure que Johnny était de droite ? En réalité, les liens que le chanteur a noués avec Chirac ou Sarkozy relevaient davantage de l’amitié personnelle que du compagnonnage politique. Johnny Hallyday n’a jamais pris publiquement position sur les questions politiques. Il faisait de la musique pour tout le monde ; on se rappelle d’ailleurs le concert qu’il donna en 1985 à la Fête de l’Huma, où il fut ovationné.

La mort de Johnny Hallyday laisse un vide immense que personne ne pourra combler, car Johnny était la dernière idole française. Je n’ai jamais été fan de Johnny mais, comme la plupart des Français, j’ai souvent dans la tête certaines de ses chansons que j’apprécie énormément : Quelque chose de Tennessee, Toute la musique que j’aime, J’oublierai ton nom, etc. Avec la mort de Simone Veil, de Jeanne Moreau, de Jean Rochefort, de Jean d’Ormesson et de Johnny Hallyday, la France aura perdu en 2017 de véritables icônes, des symboles de la culture et « l’âme » françaises.

Peillon veut-il relancer la « guerre scolaire » ?

Emiles Combes caricaturé par Achille Lemot dans Le Pèlerin (1902).

Emiles Combes caricaturé par Achille Lemot dans Le Pèlerin (1902).

Eric de Labarre, responsable du secrétariat général de l’enseignement catholique, a adressé aux chefs d’établissement privé une lettre pour leur rappeler l’opposition de l’Eglise catholique au mariage gay, mais également pour les inciter à mettre en place des débats sur cette question au sein de leur établissement. Vincent Peillon a qualifié cette lettre de « faute » ; il a aussi réaffirmé la nécessaire neutralité politique de l’école (publique et privée), et a appelé les recteurs d’académie à la plus grande vigilance face à l’organisation de débats sur le mariage gay dans les établissements scolaires. Le ministre de l’Education a déclaré : « il ne faut pas importer dans l’école des débats qui doivent avoir lieu dans la société ». Christine Boutin et une partie de la droite ont sauté sur l’occasion pour attaquer Peillon et dénoncer une « stigmatisation » de l’école privée.

Peillon joue-t-il avec le feu ? Ses déclarations peuvent-elles rallumer la vieille guerre entre école publique et école privée ? Certes, Peillon n’aurait pas dû parler de « faute » : le terme est trop lourd. Eric de La Barre n’a pas commis de faute, il a rappelé la position officielle de l’Eglise catholique sur le mariage. Le fait que l’Eglise soit opposée au mariage gay n’est pas un scoop, tout le monde le savait déjà ! Le caractère confessionnel des écoles catholiques n’a aucun impact sur le contenu des enseignements, car ces écoles sont sous contrat avec l’Etat, elles appliquent les mêmes programmes que les écoles publiques et sont soumises aux mêmes règles en terme de respect de la liberté de conscience des élèves et des personnels : ces établissements n’ont pas vocation à « endoctriner » les élèves. Et d’ailleurs, Eric de Labarre a clairement dit qu’il encourageait les débats entre adultes, et non les débats en classe.

Néanmoins, il est inutile de s’exciter sur les propos du ministre de l’Education. Il n’y aura pas de « guerre scolaire ». Peillon n’a jamais cherché à raviver les vieilles querelles scolaires, ni à « stigmatiser » l’école privée (contrairement à ce que semble penser Madame Boutin). Le ministre de l’Education a simplement rappelé que l’école devait respecter la liberté de conscience de chacun. Cette réaction est compréhensible: quand le représentant officiel de l’enseignement catholique prend publiquement position sur un débat de société, il semble utile que le ministre de l’Education rappelle la nécessité de préserver la neutralité de l’institution scolaire. La droite ne devrait pas monter sur ses grands chevaux pour voler au secours d’un enseignement privé qui n’est ni menacé, ni stigmatisé. Madame Boutin, rassurez-vous: l’époque d’Emile Combes et de la chasse aux congrégations est révolue depuis longtemps.

En revanche, la déclaration de Peillon pose un autre problème, plus global, qui concerne autant l’école publique que l’école privée : celui du rapport entre l’école et la société. Quand le ministre déclare qu’il ne faut pas « importer » dans l’école les débats qui ont lieu dans la société, il y a quelque chose qui m’interpelle en tant que professeur. L’école d’aujourd’hui n’est plus un « sanctuaire républicain » aux murs blancs : depuis des années, on n’a pas cessé d’ouvrir l’école sur l’extérieur, et de faire en sorte qu’elle soit un lieu de débat. On a expliqué aux enseignants que, pour former les futurs citoyens, il fallait les mettre en situation de débat, et les faire réfléchir sur les questions d’actualité. Le rôle de l’éducation civique au collège, et de l’ECJS (éducation civique, juridique et sociale) au lycée est précisément d’organiser des débats argumentés sur des questions en lien avec l’actualité et avec la société française. La déclaration de Vincent Peillon sous-entend que certains débats d’actualité auraient leur place à l’école, et que d’autres débats n’y auraient pas leur place. Comment faire la part des choses ? Où se trouve la limite entre les débats autorisés et les débats « à risque » ? Faut-il exclure de l’école tout débat sur des questions qui peuvent toucher aux convictions religieuses des élèves ? Mais dans ce cas, il faudrait renoncer à la plupart des débats sur les questions sociétales et éthiques (mariage pour tous, procréation médicalement assistée, euthanasie, clonage…), puisque toutes ces questions mettent nécessairement en jeu des convictions religieuses.

Les élèves ont compris que l’école était ouverte sur l’extérieur, et que l’actualité, les médias, les questions de société l’avaient largement investie. Les élèves entendent parler depuis des mois de ce débat sur le « mariage pour tous », ils posent des questions et réclament des débats sur le sujet. Chaque enseignant devra donc faire preuve de la clairvoyance nécessaire pour décider s’il est pertinent d’en débattre en classe, et selon quelles modalités. La solution la plus prudente consiste à répondre sommairement aux questions des élèves en évitant le débat, quitte à frustrer les élèves, et à susciter leur incompréhension (pourquoi débattre sur certains sujets à l’école, et contourner ceux dont tout le monde parle ?). Une autre solution, plus risquée, serait d’organiser un débat sous forme de jeu de rôle, dans lequel les élèves n’expriment pas une opinion personnelle, mais jouent un rôle qu’ils ont préparés en se documentant au préalable et en élaborant une argumentation. C’est plus compliqué, plus difficile à mettre en oeuvre, et ce type de débat risque de tomber à plat si quelques élèves ne jouent pas le jeu.