La stratégie du RN en Île-de-France: faire campagne sans programme?

Jordan Bardella.

Moins de quatre semaines avant le premier tour des régionales, le parti de Marine Le Pen a une liste et une tête d’affiche mais toujours pas de programme en Île-de-France. Sur le site de campagne de Jordan Bardella, vice-président du Rassemblement National et tête de liste en Île-de-France, on ne trouve même pas un embryon de programme. On ne trouve qu’une affiche du candidat et un petit tract à télécharger. Bardella mise toute sa campagne sur le thème de la sécurité, comme le résume son slogan : « Le choix de la sécurité ». Dans son tract comme dans ses interviews, il ne cesse de matraquer le même message sur l’insécurité en Île-de-France, à grands renforts de statistiques et de formules anxiogènes : « ultraviolence », « rixes de bandes », « effondrement de l’autorité », « zones de non-droit », « l’Île-de-France concentre 80% des bandes violentes », « 1 agression gratuite toutes les 44 secondes ». Pour le candidat du RN, il s’agit de capitaliser sur la peur et de torpiller le bilan – jugé médiocre – de Valérie Pécresse en matière de lutte contre la délinquance.

A moins d’un mois du scrutin, le programme du candidat Bardella pour la région Île-de-France se résume à une mesure phare : placer « deux agents de sécurité armés dans chaque gare de la région ». Mais aucun chiffrage n’est avancé. Interviewé sur BFM TV le 11 avril, Jordan Bardella s’est montré incapable de donner le nombre de gares en Île-de-France et a reconnu que sa mesure phare n’était pas encore chiffrée. La région Île-de-France compte plus de 800 gares de métro, RER et Transilien ; plusieurs grandes gares très fréquentées bénéficient déjà d’une présence militaire continue, mais certaines gares de banlieue très peu fréquentées sont de simples guichets automatiques et n’accueillent que très rarement des personnels SNCF ou RATP : on ignore si M. Bardella entend déployer deux agents armés en permanence dans chacune de ces gares. En tout état de cause, une telle mesure est irréaliste car elle représenterait un coût abyssal pour la région.

Trois autres propositions apparaissent également sur le tract de Jordan Bardella : « investir massivement dans la vidéosurveillance et les équipements des forces de l’ordre » (mais là encore, aucun chiffrage), « renforcer la sécurité aux abords des établissements scolaires » (mais on ignore de quelle façon) et « démanteler les zones de non-droit » (lesquelles ? de quelle façon ? et avec quels moyens ?). Autrement dit, ces quelques mesures floues et racoleuses ne sont rien d’autre que des vœux pieux destinés à ancrer la campagne du candidat dans une logique exclusivement sécuritaire, au détriment des nombreux autres défis majeurs que doit relever un territoire comme l’Île-de-France : attractivité internationale, innovation, transition écologique, amélioration des infrastructures de transport, réduction des inégalités sociales et territoriales, insertion professionnelle.

On pourrait en rire s’il ne s’agissait pas d’une question aussi sérieuse que l’avenir de la région Île-de-France. Mais à bien y réfléchir, la stratégie du Rassemblement National n’est pas si absurde qu’on pourrait le penser. Le parti de Marine Le Pen sait qu’il a peu de chance d’arriver en tête en Île-de-France. En 2015, la liste FN menée par Wallerand de Saint-Just est arrivée en troisième position avec 14% des suffrages, très loin derrière les listes de Valérie Pécresse et de Claude Bartolone. En fait, Jordan Bardella n’a pas besoin d’élaborer un programme cohérent : il sait qu’il ne présidera pas la région Île-de-France. Il est là pour préparer les scrutins nationaux de 2022.

Pour Marine Le Pen, les élections régionales sont un marchepied vers la présidentielle : « aujourd’hui nos régions, demain la France » peut-on lire sur les tracts des candidats du RN. C’est pourquoi la campagne de Jordan Bardella mélange habilement les enjeux régionaux et nationaux, comme l’avait déjà fait Wallerand de Saint-Just lors des élections régionales de 2015. Le tract de Jordan Bardella parle plus de politique nationale que d’enjeux régionaux, et annonce déjà quelques unes des mesures qui seront portées par Marine Le Pen en 2022 : « Face à Macron, nous exigerons le rétablissement  des effectifs de police (…), l’armement de toutes les polices municipales, (…), l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans, l’expulsion des délinquants et criminels étrangers, la fermeture de toutes les mosquées radicales et l’interdiction du voile islamiste dans l’espace public ». Autant de propositions qui n’ont, a priori, pas leur place dans la campagne des régionales puisqu’elles ne relèvent pas des compétences des Conseils Régionaux. L’objectif est clair : imposer dans le débat des régionales les thèmes de prédilection du Rassemblement National en vue de la prochaine présidentielle. La formule « face à Macron » est d’ailleurs assez explicite : le parti d’extrême droite se projette déjà dans un nouveau duel Macron/Le Pen au second tour.

Victoire de Le Pen en 2022, un nouveau 10 mai 1981?

M. Le Pen.

Une victoire de Marine Le Pen en 2022 ressemblerait probablement à celle de François Mitterrand en 1981. Pas question, ici, de bricoler de hasardeuses comparaisons entre l’ancien président de la République et l’actuelle présidente du Rassemblement National : il ne s’agit pas de comparer des individus, ni même des idées, mais des moments politiques.

La victoire de la gauche en 1981 apparaît comme l’épilogue d’une longue séquence politique ouverte en 1968. La crise de Mai 68 n’a pas immédiatement profité à la gauche, malgré les tentatives de récupération du mouvement par François Mitterrand. Mais cette crise a révélé un désir de changement qui s’est amplifié dans les années suivantes et qui a porté Mitterrand au pouvoir en mai 1981. Le Programme Commun de la Gauche, publié en 1972, est né de Mai 68 et a largement inspiré le projet présidentiel du candidat socialiste en 1981. La victoire de Marine Le Pen en 2022 s’inscrirait, quant à elle, dans une séquence politique marquée par la crise des gilets jaunes en 2018 et 2019. Même si le mouvement des gilets jaunes apparaît comme apolitique, il exprime un rejet des partis traditionnels au sein de catégories sociales qui se perçoivent comme les grandes perdantes de la mondialisation. C’est surtout à cette frange de la population que s’adresse Marine Le Pen aujourd’hui ; comme l’a montré le géographe Christophe Guilluy, c’est en effet dans les territoires de la « France périphérique » que le Rassemblement National obtient ses scores les plus élevés.

Tout comme François Mitterrand en 1981, Marine Le Pen pourrait profiter de la crise économique majeure qui a plombé le bilan du président sortant. En 1981, Mitterrand a bénéficié du bilan calamiteux de Valéry Giscard d’Estaing, confronté aux conséquences des deux chocs pétroliers : on se rappelle que, lors du débat d’entre-deux-tours, Mitterrand avait ridiculisé son adversaire en le qualifiant « d’homme du passif ». En 2022, le bilan économique d’Emmanuel Macron sera terni par la crise sanitaire et par les mesures de confinement qui ont asphyxié des secteurs entiers de notre économie : Marine Le Pen pourra donc capitaliser sur l’impopularité de Macron, sur la dégradation de la situation économique et sur la mauvaise gestion de la crise sanitaire par l’exécutif. 

Si Marine Le Pen remportait la présidentielle de 2022, la France connaîtrait une alternance historique, comparable à celle de 1981. La présidentielle de 1981 a permis à la gauche d’exercer le pouvoir pour la première fois sous la Cinquième République ; une victoire de Marine Le Pen ouvrirait pour la première fois les portes du pouvoir au RN. Comme le PS en 1981, le RN est un parti sans expérience gouvernementale. Certes, il y avait déjà eu des socialistes au pouvoir en France avant la Cinquième République, mais le nouveau Parti Socialiste, fondé entre 1969 et 1971 sur les ruines de l’ancienne SFIO, était encore vierge de toute participation gouvernementale en 1981 : la présidentielle et les législatives de 1981 ont propulsé au pouvoir toute une génération d’hommes et de femmes qui n’avaient jamais exercé de responsabilités politiques à l’échelle nationale.

Enfin, Marine Le Pen est porteuse d’un projet de rupture, tout comme François Mitterrand en 1981. Mitterrand a été élu sur un projet de rupture avec le capitalisme : son programme économique prévoyait d’étendre considérablement le secteur public et d’étatiser des pans entiers de l’économie française (les banques, les assurances, les grands groupes industriels). Marine Le Pen porte quant à elle un projet de rupture avec le cadre européen, avec le libéralisme et avec une conception ouverte de la nation. Mais comme les socialistes en 1981, le parti de Marine le Pen risque de se fracasser sur le mur de la réalité. Dès 1982, face à la dégradation des finances publiques, le gouvernement Mauroy mit en place un premier plan d’austérité ; dès 1983, Mitterrand annonça une pause dans les réformes et amorça le fameux « tournant de la rigueur » pour éviter un effondrement du franc et rester dans le système monétaire européen. De même, le Rassemblement National pourrait opérer un « tournant pragmatique » un ou deux ans après son arrivée au pouvoir, pour éviter un désastre économique et une rupture avec l’Union européenne. Confronté à l’exercice du pouvoir, le Parti Socialiste s’est « normalisé », il s’est transformé en parti gestionnaire et s’est rallié à l’Europe et à l’économie de marché. Le RN pourrait, quant à lui, gouverner la France comme un parti de droite nationaliste et conservateur, à l’instar du Parti populaire autrichien de Sebastian Kurz ou du Fidesz de Viktor Orban en Hongrie. Quitte à trahir une partie de ses promesses électorales.

2022: l’hypothèse Le Pen

Marine Le Pen peut-elle remporter la présidentielle de 2022 ? La réponse est oui. La patronne du Rassemblement National n’a jamais été aussi proche de l’Elysée. Ses chances de victoire en 2022 seront plus grandes qu’en 2017. Les débats anxiogènes autour de questions politiquement sensibles telles que l’immigration, l’islamisme et l’insécurité profitent toujours à l’extrême droite. En outre, il est clair que le « front républicain », déjà moribond en 2017, sera encore plus fragile en 2022 : si le second tour oppose Marine Le Pen à Emmanuel Macron ou à un candidat issu de la droite, une partie du « peuple de gauche » ne fera pas le déplacement. Si le second tour oppose Marine Le Pen à un candidat issu de la gauche, c’est le « peuple de droite » qui boudera les urnes. Dans ces conditions, il n’y aura plus grand monde pour faire barrage à l’extrême droite. 

Marine Le Pen peut-elle obtenir une majorité aux législatives ? La réponse est oui. Car sous la Cinquième République, tout se joue à la présidentielle : un président nouvellement élu obtient toujours une majorité aux législatives. L’élection présidentielle bouleverse les rapports de forces et recompose le champ politique. N’oublions pas qu’en 2017 beaucoup pensaient qu’Emmanuel Macron n’aurait pas de majorité pour gouverner, car son parti était trop jeune et n’avait aucun ancrage local. Pourtant, La République En Marche a obtenu la majorité absolue aux législatives. Il en sera de même pour le Rassemblement National si Marine Le Pen est élue à la tête de l’Etat. Sans oublier de probables ralliements opportunistes chez certains élus de droite qui n’auront aucun scrupule à faire ce qu’a fait l’ex-LR Thierry Mariani lors des européennes : en cas de victoire de Marine Le Pen, la digue séparant la droite républicaine de l’extrême droite ne résistera pas.

Marine Le Pen pourra-t-elle appliquer son programme ? Oui, partiellement. Marine Le Pen pourra détricoter quelques réformes de ses prédécesseurs et mettre en œuvre certaines mesures qui ne requièrent pas de rompre avec les principes constitutionnels ni avec les Traités européens. Les mesures les plus radicales seront soit abandonnées, soit vidées de leur contenu. Marine Le Pen utilisera vraisemblablement les premiers mois de son quinquennat pour mettre en application quelques mesures phares de son projet présidentiel et ainsi donner des gages aux électeurs qui ont voté par adhésion ; sa majorité cherchera ensuite à gérer le pays de façon plus pragmatique, comme le ferait un parti de droite ultra-conservateur : cette expérience politique serait alors comparable à celle d’un Sebastian Kurz en Autriche ou d’un Viktor Orban en Hongrie.

Comment barrer la route à Marine Le Pen ? Etant donné qu’on ne peut plus compter sur la constitution d’un large front républicain au second tour de la présidentielle, la seule façon de faire barrage à l’extrême droite, c’est d’éliminer Marine Le Pen dès le premier tour. Si Marine Le Pen se qualifie pour le second tour, elle aura des chances de remporter la présidentielle. Si elle est battue au second tour, son parti sortira quand même renforcé du scrutin et pourra facilement s’imposer comme le premier parti d’opposition à l’issue des législatives. Mais pour que Marine Le Pen soit battue dès le premier tour, plusieurs conditions doivent être réunies : 1) un nombre limité de candidatures à gauche et à droite ; 2) des candidats crédibles et charismatiques, capables de fédérer au-delà des frontières de leur famille politique ; 3) une campagne électorale de qualité, qui ne soit pas focalisée uniquement sur les questions sécuritaires et migratoires ; 4) une forte participation des électeurs ; 5) une bonne dose de « vote utile » dès le premier tour afin d’éviter une trop forte dispersion des suffrages. L’éviction de Marine Le Pen dépendra donc autant du comportement des électeurs que de l’offre politique.

M. Le Pen.

Que contient le programme du Rassemblement National pour les européennes?

Jordan Bardella (tête de liste RN) et Marine Le Pen.

Début mai, les sondages donnaient La République En Marche et le Rassemblement National au coude à coude dans les intentions de vote aux européennes ; certaines enquêtes plaçaient même le Rassemblement National en tête. Mais que propose le parti de Marine Le Pen pour les élections européennes ? Le Centriloque a étudié pour vous le projet européen du Rassemblement National, intitulé « Pour une Europe des nations et des peuples ».

Curieusement, il n’est plus question de sortir de l’Union européenne. Dont acte. La présidente du Rassemblement National a sous doute fini par comprendre que le « Frexit » était une ânerie et qu’un scénario à la britannique serait catastrophique pour la France. De même, il n’est plus question d’une sortie de l’euro. Lors de la présidentielle de 2017, la position de Marine Le Pen sur l’euro était d’ailleurs très ambiguë puisque la candidate proposait à la fois le retour au franc et le maintien de l’euro en tant que monnaie commune, un scénario incompréhensible qui avait dérouté les électeurs frontistes eux-mêmes. Pour les européennes de 2019, le Rassemblement National a donc choisi de ne pas remettre la question monétaire sur la table. Prudence est mère de sûreté, comme on dit.

Pour combler ce vide programmatique, le parti de Marine Le Pen a trouvé un nouveau concept qui constitue le thème central de sa campagne pour les européennes : le « localisme », théorisé par l’essayiste Hervé Juvin. Le « localisme » est d’abord pensé comme un principe écologique : il s’agit de favoriser les circuits courts en privilégiant les produits et les fournisseurs locaux, afin de limiter les flux de marchandises et de revitaliser les territoires ruraux. Cela ressemble étrangement à du greenwashing mais, sur le fond, l’idée n’est pas absurde. Le problème, c’est que le concept de « localisme » ne se limite pas à l’écologie : il a aussi une dimension fortement identitaire. Le Rassemblement National prétend défendre les identités locales et la ruralité face au « nomadisme forcé » qui serait, selon Hervé Juvin, une conséquence des traités européens. Le Rassemblement National instrumentalise donc l’écologie pour la mettre au service d’une idéologie identitaire, antieuropéenne et antimondialiste.

Sans surprise, le Rassemblement National prône le rétablissement des frontières. Le parti demande la mise en place de protections douanières fortes aux frontières extérieures de l’Union européenne pour lutter contre la « concurrence déloyale » : pas un mot, évidemment, sur les conséquences qu’une telle politique aurait pour les consommateurs européens, qui subiraient de plein fouet le renchérissement du prix des produits importés. Le Rassemblement National prône l’abandon du « dogme du libre-échange » au sein de l’Union européenne ; il réclame aussi l’abandon des accords de Schengen et le rétablissement de contrôles permanents sur les frontières nationales. Or, la liberté de circulation est l’un des acquis européens les plus appréciés des citoyens de l’Union. Remettre en cause l’acquis de Schengen serait une régression à la fois inutile et dangereuse. Que l’on songe, par exemple, aux milliers de transporteurs et de travailleurs transfrontaliers qui bénéficient chaque jour de la libre circulation. Sans parler du coût énorme que représenterait pour les Etats le rétablissement durable des contrôles douaniers sur l’ensemble de leurs frontières.

Le Rassemblement National souhaite abroger la directive sur les travailleurs détachés, une directive européenne de 1996 qui permet à toute entreprise de l’Union européenne d’envoyer temporairement des salariés dans un autre pays de l’Union tout en restant soumise aux charges sociales du pays d’origine. Cette directive est accusée d’encourager le « dumping social » et de mettre en concurrence les travailleurs français avec les travailleurs low cost venus d’Europe de l’Est. Mais le Rassemblement National omet de préciser que la fameuse directive a été réformée en 2018. La nouvelle directive reconnaît le principe « à travail égal, rémunération égale ». Supprimer la directive ne mettrait pas fin à la concurrence déloyale, puisque les travailleurs détachés bénéficient des mêmes droits que les travailleurs nationaux en matière de rémunération et de temps de travail. Ce qui pose problème, en réalité, ce n’est pas la directive en elle-même, mais l’absence de contrôles et le développement du travail détaché illégal : de nombreuses entreprises ne déclarent pas leurs salariés détachés et ne respectent pas la réglementation sociale en vigueur dans le pays de détachement. Le Rassemblement National oublie aussi de préciser que les entreprises françaises bénéficient largement de la directive sur les travailleurs détachés : si 200.000 travailleurs étrangers sont actuellement détachés en France, il faut également rappeler que 136.000 travailleurs français sont détachés dans les autres pays de l’Union. Abroger la directive sur le travail détaché serait donc une décision stupide qui pénaliserait de nombreuses entreprises françaises.

Le projet européen du Rassemblement National met en avant l’idée d’une « Europe des nations » fondée sur une simple coopération entre Etats. Pour cela, le parti de Marine Le Pen propose de supprimer la Commission européenne et de confier au Conseil européen (donc aux gouvernements nationaux) l’initiative des règlements et des directives. La Commission européenne devient ainsi un bouc-émissaire, la cause de tous les dysfonctionnements de l’Union européenne et le symbole de cette Europe supranationale que Marine Le Pen et ses partisans détestent tant. D’autres institutions supranationales sont d’ailleurs vilipendées, en particulier les « institutions judiciaires européennes », accusées de remettre en cause la souveraineté des Etats. Le Rassemblement National s’en prend notamment à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, institution créée en 1959 qui n’a aucun lien avec l’Union européenne et dont le rôle est purement consultatif !

Cette « Europe des nations » que Marine Le Pen appelle de ses vœux est une chimère. Elle n’a jamais existé. Depuis l’origine, le projet européen s’est traduit par la mise en place d’institutions supranationales chargées de défendre l’intérêt général de la communauté. Dès 1951, la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) a nécessité la mise en place d’une Haute Autorité indépendante. La Commission européenne fut créée en 1957, en même temps que la CEE (Communauté économique européenne), car il fallait un organe indépendant des Etats pour faire appliquer le Traité de Rome et assurer le bon fonctionnement du marché commun. Depuis l’origine, l’édifice européen s’est construit sur la base d’un compromis entre fédéralisme et coopération intergouvernementale. Certes, les institutions européennes ne sont pas parfaites, loin de là. Il faut encore les démocratiser. Mais comment peut-on sérieusement penser que, pour fonctionner efficacement, l’Union européenne pourrait se passer d’institutions supranationales et se contenter d’un simple pilotage par les Etats ?

Défendre une « Europe des nations » fondée sur la seule coopération intergouvernementale, c’est en réalité vouloir déconstruire l’Europe. C’est la vider de son contenu. C’est la réduire à une simple superposition d’accords multilatéraux, sans ambition commune. C’est enterrer l’Europe en tant que projet politique, puisqu’une simple coopération interétatique ne suffirait pas à pérenniser l’UE et ne permettrait pas aux nations européennes de relever les défis économiques, écologiques et géopolitiques du XXIe siècle. De toutes façons, le projet porté par le Rassemblement National a peu de chances d’aboutir car pour mettre en œuvre les modifications institutionnelles préconisées par le parti de Marine Le Pen, il faut réviser les traités européens, ce qui nécessite l’unanimité des Etats membres. Or, même si des partis populistes exercent actuellement le pouvoir dans plusieurs pays européens tels que l’Italie, l’Autriche et la Hongrie, il est évident que les forces populistes ne parviendront pas à fédérer la totalité des Etats-membres sur un projet qui prévoit de bouleverser tout l’équilibre institutionnel de l’UE.

Le programme européen du Rassemblement National comporte également de nombreuses mesures qui relèvent de compétences nationales et qui n’ont, par conséquent, aucun rapport avec les prérogatives du Parlement européen ! On citera par exemple : la baisse des impôts « pour les Français », l’arrêt de l’immigration légale, l’expulsion de tous les clandestins, l’expulsion des « islamistes étrangers » ou encore la fermeture des « mosquées radicales ». Le parti de Marine Le Pen profite des élections européennes pour recycler ses thèmes de prédilection tels que l’immigration et l’islamisme, alors même que ces thèmes sont déconnectés des enjeux du scrutin. On trouve aussi toute une série de propositions très floues, telles que l’instauration d’un « référendum d’initiative citoyenne (RIC) au niveau national pour orienter les décisions ». On comprend ici que l’objectif du Rassemblement National est de récupérer les suffrages des gilets jaunes en reprenant l’une de leurs principales revendications : le RIC. Mais dans quelles conditions ? Et pour « orienter » quelles décisions ? On n’en sait rien.

En résumé : le programme du Rassemblement National pour les européennes est un programme fourre-tout, irréaliste et idéologique dont la cohérence repose uniquement sur des concepts fumeux tels que « l’Europe des nations » ou le « localisme ». L’objectif inavoué de ce programme n’est autre que la désintégration de l’Union européenne, par la remise en cause des institutions supranationales, de Schengen et du marché européen. Voilà, maintenant vous savez.

Le « Rassemblement National », ou la fausse refondation du FN

Après son échec au second tour de la présidentielle, après le départ inattendu de Marion Maréchal-Le Pen et celui, fracassant, de Florian Philippot, Marine Le Pen rêvait d’une refondation du FN. Il n’y aura finalement qu’un changement de nom : Marine Le Pen vient d’annoncer qu’elle souhaitait rebaptiser son parti « Rassemblement National ». Elle a expliqué son choix par le fait que le mot « front » entretenait l’image d’un parti contestataire, alors que le FN avait vocation à devenir un parti de gouvernement.

Peu me chaut de savoir s’il est pertinent de troquer la marque historique fondée par Jean-Marie Le Pen contre un nouveau nom dénué d’originalité. Mais ce qui est certain, c’est que ce changement de nom doit être pris pour ce qu’il est : un simple changement de nom, qui ne cache aucune rupture, aucune refondation, aucun renouveau. En abandonnant l’appellation historique léguée par son père, Marine Le Pen poursuit son œuvre de dédiabolisation et veut faire croire qu’elle s’est émancipée de l’héritage idéologique de Jean-Marie. Mais à bien y regarder, on constate que la continuité s’impose. Les piliers du lepénisme sont toujours là, à l’instar de Bruno Gollnisch, toujours membre du bureau politique. Et avec l’échec de la stratégie Phillippot, le parti risque même de renouer avec les fondamentaux de sa catéchèse conservatrice, identitaire, sécuritaire et xénophobe. Voire pire. Car Marine Le Pen et les cadres du FN ne pouvaient pas ignorer que, sous Vichy, un mouvement d’extrême droite collaborationniste, raciste et antisémite avait porté le doux nom de « Rassemblement National Populaire ». Quelle étrange coïncidence.

Le changement de nom du FN est une mesure purement « cosmétique ». Mais il s’agit en l’occurrence d’une cosmétique de l’ennui, si l’on m’autorise à détourner malhonnêtement le titre du roman d’Amélie Nothomb. Car le véritable changement ne réside ni dans la ligne idéologique du parti, ni dans son appellation, mais plutôt dans une sorte d’affadissement : le FN est devenu un parti ennuyeux. C’en est fini des affreux dérapages et des diatribes sulfureuses qui ont fait la notoriété de Jean-Marie Le Pen : la communication du parti est désormais tellement verrouillée que les dérapages sont devenus rarissimes et font immédiatement l’objet d’une condamnation quasi unanime de la direction. Tel est sans doute le prix de la dédiabolisation.

Marine Le Pen au congrès du FN.

Odieuse et incompétente.

Le débat du 3 mai 2017 aura sans doute été le pire de tous les débats de second tour de la Cinquième République. Alors qu’Emmanuel Macron a tenté d’aborder les questions de fond et d’expliquer son programme, Marine Le Pen s’est efforcée de pourrir le débat pendant deux heures en multipliant les contre-vérités, les railleries et les caricatures les plus outrancières. Du début à la fin de ce débat, la stratégie de la candidate frontiste a reposé sur la diabolisation de son adversaire : elle a cherché à le dépeindre comme l’héritier du hollandisme, comme le chantre de l’ultralibralisme ou encore comme le candidat du communautarisme islamiste.

Ce débat navrant a toutefois eu quelques aspects positifs. Il a tout d’abord révélé l’incompétence de la candidate et la vacuité de son programme. Sur la monnaie, par exemple, Marine Le Pen a été incapable d’expliquer de façon convaincante comment elle entendait revenir au franc tout en gardant l’euro comme monnaie commune. Sur les questions industrielles, Marine Le Pen a également fait la démonstration de son amateurisme : que ce soit sur SFR, sur Alstom ou sur les Chantiers de l’Atlantique, les approximations de Madame Le Pen témoignent de son impréparation et de sa connaissance très superficielle des dossiers.

Ce débat nous a également montré que Marine Le Pen ne reculait devant aucune turpitude, pas même devant le mensonge et la calomnie. Le journal Le Monde a recensé dix-neuf « intox » de Marine Le Pen pendant le débat : la candidate a par exemple prétendu que la France versait chaque année 9 milliards d’euros à l’Union européenne (au lieu de 6 milliards). Elle a aussi enchaîné les contre-vérités sur le CICE, sur la directive « travailleurs détachés », sur la loi El-Khomri ou sur la monnaie unique. Elle a prétendu qu’Emmanuel Macron était ministre de l’Economie quand SFR a été vendu à Numéricâble, une vente actée en avril 2014, c’est-à-dire quatre mois avant l’arrivée d’Emmanuel Macron à Bercy (Macron n’a fait qu’entériner la transaction en novembre 2014). Mais le plus inquiétant, ce sont les insinuations de Madame Le Pen à propos d’un prétendu compte off-shore que détiendrait Macron aux Bahamas, une rumeur propagée par des sites d’extrême droite et fondée sur des documents factices. Macron a déposé une plainte contre X pour « faux » et « propagation de fausse nouvelle ».

Le candidat d’En Marche ! est resté sérieux et digne tout au long du débat. Hélas, Macron a été pris au piège car il ne disposait pas du temps nécessaire pour déconstruire de façon méthodique tous les mensonges et toutes les aberrations proférés par Marine Le Pen : quelques secondes suffisent pour asséner une fausse information, mais il faut beaucoup plus de temps pour en démontrer la fausseté. Et la candidate n’a évidemment laissé aucun répit à Macron : elle n’a cessé de bondir d’un sujet à l’autre en coupant la parole à son adversaire pour l’empêcher de contre-argumenter. Jamais nous n’étions tombés aussi bas lors d’un débat présidentiel. J’espère que cet odieux spectacle aura au moins ouvert les yeux de quelques électeurs indécis…

M. Le Pen.

Elle peut encore gagner.

Marine Le Pen peut encore être élue présidente de la République. Pourquoi ?

1) Les sondages peuvent nous induire en erreur. Il est vrai que la plupart des sondages d’opinion annoncent une large victoire de Macron (autour de 60% des voix), mais n’oublions pas que les sondages annonçaient aussi une large victoire de Clinton face à Trump et une large victoire du « non » lors du référendum sur le Brexit. Les sondages sont incapables d’anticiper l’impact de l’abstention ; or, si l’abstention est forte, elle peut bouleverser le scénario annoncé. Les sondages peuvent d’ailleurs avoir un effet pervers dans la mesure où de nombreux électeurs tentés par l’abstention risquent de penser que la victoire de Macron est acquise et qu’ils n’ont pas besoin de faire le déplacement dimanche 7 mai. Par ailleurs, de nombreux électeurs de gauche risquent de voter blanc ou de s’abstenir car ils ne veulent pas voter Macron et comptent sur les autres pour faire barrage à l’extrême droite : ces électeurs espèrent en fait que Macron soit élu sans leurs suffrages. Hélas, si les électeurs ne se mobilisent pas massivement pour barrer la route à Marine Le Pen, elle peut passer de justesse. Je ne cherche pas ici à « faire la morale » aux uns ou aux autres. Il ne s’agit pas de morale, simplement de mathématiques.

2) Macron peine à convaincre les électeurs tentés par l’abstention ou le vote blanc. L’erreur principale d’Emmanuel Macron dans cet entre-deux-tours est de continuer à défendre son programme alors que le candidat devrait, avant tout, rassurer les électeurs qui hésitent à voter pour lui, notamment les électeurs du gauche. Or, il est clair que Macron ne pourra pas compter sur une adhésion massive à son projet pour gagner cette élection : il doit impérativement rassembler sur autre chose que sur son programme de réformes. Macron cherche à « rediaboliser » le FN et sa candidate, mais cela ne suffira pas à convaincre les sceptiques. Les électeurs qui hésitent à voter Macron sont des gens qui, de toutes façons, ne voteront pas pour Marine Le Pen : la « rediabolisation » du Front National ne convaincra pas grand monde de voter Macron.

3) Le vote Le Pen est un vote irrationnel : les électeurs de Marine Le Pen ont beau savoir qu’elle ment, qu’elle caricature tout, qu’elle plagie les discours d’autres candidats ou qu’elle détourne de l’argent public, ils voteront quand même pour elle. Les aberrations, les incohérences et le coût exorbitant de son programme n’y changent rien. Le vote Le Pen n’est ni un vote d’adhésion ni un vote de protestation : comme l’a fort bien montré le démographe Hervé Le Bras, le vote Le Pen est avant tout un « pari ». Les électeurs du Front National ne font plus confiance aux partis de gouvernement traditionnels et veulent essayer autre chose. Ils font donc le « pari » que la situation ne pourra pas être pire avec le FN qu’avec les autres partis. Et tous les arguments rationnels visant à démontrer que le programme de Marine Le Pen est un danger pour la France restent sans effet sur ces électeurs.

4) Le « plafond de verre » a complètement éclaté. Une partie de la droite française assume désormais clairement sa proximité avec le FN et apporte à ce parti une sorte de caution morale dont il ne bénéficiait pas auparavant. Plusieurs personnalités de la droite, comme Henri Guaino ou Philippe de Villiers, ne cachent pas leur adhésion à certains aspects du programme de Marine Le Pen. Christine Boutin appelle à voter pour la candidate frontiste. Quant à Nicolas Dupont-Aignan, il s’est rallié à Marine Le Pen et fait désormais campagne à ses côtés pour le deuxième tour, après avoir négocié le poste de Premier Ministre et, sans doute, le remboursement de ses frais de campagne. Le fondateur du parti « Debout la France » a le culot de se dire gaulliste alors qu’il fait alliance avec la candidate d’un parti qui représente précisément tout ce que de Gaulle a combattu, un parti qui lors de sa fondation par Jean-Marie Le Pen a rassemblé des néonazis, des nostalgiques de Vichy et des anciens de l’OAS. Dupont-Aignan a le culot de se dire gaulliste alors que son alliance opportuniste avec le FN est aux antipodes de la vision gaullienne de la politique : de Gaulle, lui, méprisait les combines d’appareil et les petits arrangements entre partis. Dupont-Aignan a le culot d’affirmer, sur le plateau d’un journal télévisé, que le parti de Marine Le Pen n’est plus un parti d’extrême droite, alors que le FN est un parti nationaliste et xénophobe ayant gardé des liens étroits et avérés avec plusieurs groupuscules identitaires, racistes et antisémites appartenant à l’extrême droite la plus dure.

Pour toutes ces raisons, il faut voter Macron le 7 mai, car il faut empêcher Marine Le Pen de remporter cette élection. Je ne m’exprime pas ici en tant que centriste ou tant que sympathisant de Macron, mais en tant que démocrate inquiet. Réellement inquiet. Le pire n’est jamais derrière nous. Si Macron est élu le 7 mai, ses adversaires pourront continuer à le combattre pendant 5 ans sur le terrain politique, syndical et médiatique. Si Marine Le Pen est élue, nul ne sait ce qu’il adviendra de nos libertés démocratiques les plus élémentaires quand on voit avec quel mépris le FN traite la presse, les syndicats et le monde associatif. Ne prenons pas ce risque insensé.

M. Le Pen.

Elle ne doit pas passer.

Marine Le Pen.

La tournure que prend cette campagne électorale m’effraie. En 2002, tous les candidats républicains battus au premier tour avaient appelé à voter Chirac pour faire barrière à Jean-Marie Le Pen. Hélas, 2017 n’est pas 2002. A droite, les masques tombent : plusieurs élus LR comme Eric Ciotti refusent d’appeler à voter Macron, le mouvement « Sens Commun » refuse de choisir entre Macron et Le Pen, Christine Boutin appelle à voter Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan s’est rallié à la candidate d’extrême droite. A gauche, Jean-Luc Mélenchon, dont la parole risque de peser lourd au deuxième tour, a réaffirmé son opposition au Front National mais n’a pas appelé à voter Macron et préfère laisser les militants de la « France Insoumise » décider de la stratégie du mouvement par un vote en ligne ! En 2002, le même Mélenchon appelait pourtant explicitement et sans hésitations à voter Chirac pour faire battre Jean-Marie Le Pen. J’espère que les électeurs de Mélenchon feront preuve d’une plus grande détermination que leur candidat face à l’extrême droite.

Ce qui est en train de se passer me laisse sans voix : plusieurs personnalités politiques de la gauche et de la droite refusent clairement la stratégie du « front républicain » face à l’extrême droite, comme si à leurs yeux une victoire d’Emmanuel Macron représentait un danger aussi important qu’une victoire de Marine Le Pen ! On croit rêver… Il est évident que les citoyens sont libres de leur vote et qu’aucun candidat, aucun parti, aucun élu n’est « propriétaire » de ses électeurs. Mais les personnalités politiques de gauche et de droite qui refusent d’appeler à voter pour Emmanuel Macron ont une attitude irresponsable, d’autant plus irresponsable que la victoire de Macron n’est pas acquise et que Marine Le Pen peut encore créer la surprise au deuxième tour. Si Marine Le Pen est élue présidente de la République le 7 mai, les personnalités politiques qui n’ont pas appelé à voter Macron dans l’entre-deux-tours devront assumer une grande part de responsabilité dans ce désastre.

Aux nombreux citoyens qui hésitent encore à voter Macron le 7 mai, à celles et ceux qui envisagent de s’abstenir ou de voter blanc, à celles et ceux qui pensent que, de toutes façons, Macron va gagner, je veux simplement dire ceci : ne jouez pas aux apprentis sorciers. Si vous ne voulez pas que Marine Le Pen passe, allez voter Macron, c’est la seule chose à faire. Ne pensez pas naïvement que la victoire de Macron est acquise, ne laissez pas les autres « faire le boulot » à votre place, prenez vos responsabilités. Personne ne vous demande de devenir des supporters de Macron, personne ne vous demande d’adhérer à son programme ni de coller des stickers « I love Macron » sur vos voitures ou vos smartphones, on vous demande juste d’empêcher le pire des scénarios. Le bulletin Macron est la seule arme qui vous reste pour barrer la route à l’extrême droite.

A celles et ceux qui détestent François Hollande et qui voient dans Macron un « clone » ou un « héritier » du président sortant, je veux dire ceci : ne vous trompez pas de combat. La présidentielle n’est pas un référendum pour ou contre la politique de François Hollande. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas le bilan de Hollande. La vraie question, à présent, est la suivante : voulez-vous, oui ou non, que Marine Le Pen soit élue présidente de la République ? Êtes-vous réellement disposés à prendre un tel risque ? Si la réponse est non, alors votez Macron. Et si vous n’aimez pas Macron, gardez votre fiel pour la bataille des législatives. Une fois passée la présidentielle, ce sont les élections législatives qui détermineront la politique du pays : vous pourrez alors dire tout le mal que vous pensez de Macron et vous voterez en conséquence. Mais l’urgence absolue est de faire barrage à Marine Le Pen. Elle ne doit pas passer. Elle doit être battue. Et j’ajoute qu’elle doit être battue le plus largement possible, car si Macron gagne de justesse, le Front National n’en sera que plus fort aux législatives.

Présidentielle: les leçons du premier tour

Emmanuel Macron et Marine Le Pen se sont qualifiés pour le second tour de l’élection présidentielle, avec 23,8% des suffrages pour le premier et 21,5% pour la seconde. Au-delà des chiffres, quels sont les enseignements majeurs qu’il faut tirer de ce scrutin?

Premier enseignement: le succès de l’extrême droite. Pour la deuxième fois de son histoire, le Front National sera présent au second tour d’une élection présidentielle. Marine Le Pen n’arrive certes qu’en deuxième position, mais avec un score plus élevé que son père en 2002. Elle est arrivée en tête dans la plupart des départements du Nord, de l’Est et du Sud-Est de la France. Même si la plupart des candidats éliminés ont appelé à voter Macron pour faire barrage à l’extrême droite au deuxième tour, la défaite de Marine Le Pen n’est pas du tout acquise: la candidate frontiste peut gagner, elle dispose encore d’une importante réserve de voix (notamment chez les électeurs de Fillon) et il est clair qu’une partie des électeurs de Mélenchon préfèreront s’abstenir ou voter blanc plutôt que voter Macron. Le « front républicain » sera donc beaucoup plus fragile qu’en 2002.

Deuxième enseignement: la crise des deux principaux partis de gouvernement. Le candidat de LR et celui du PS ont été éliminés dès le premier tour: aucun des deux grands partis de gouvernement ne sera donc représenté au second tour, situation inédite sous la Cinquième République. La candidature de Fillon a été plombée par les « affaires », ce qui a provoqué l’élimination de la droite dès le premier tour malgré un fort désir d’alternance et une « droitisation » de l’opinion publique. Quant à Benoît Hamon, avec seulement 6,3% des suffrages, il obtient un score historiquement faible pour un candidat socialiste. Les électeurs ont clairement sanctionné le PS: discrédité par le quinquennat de François Hollande, déstabilisé par ses divisions internes et par le ralliement de plusieurs socialistes à Emmanuel Macron, le PS n’a pas réussi à mobiliser les électeurs de gauche autour de son candidat. Benoît Hamon s’est retrouvé pris en étau entre deux candidats plus populaires que lui, Mélenchon et Macron, qui ont littéralement siphonné les voix socialistes. Mais le résultat de ce premier tour confirme aussi la crise des partis politiques en général, et vient valider a posteriori les critiques adressées aux primaires: en effet, comme l’avait dit François Bayrou dès l’été 2016, les candidats désignés à l’issue d’une primaire se situent généralement au point d’équilibre d’un camp politique, et non au point d’équilibre du pays, ce qui réduit leur aptitude à rassembler les Français quand vient le moment de la présidentielle.

Troisième enseignement: la victoire de « l’axe central ». Depuis des années, de nombreux centristes (dont le Centriloque) annoncent l’émergence d’un « axe central » réformiste et pro-européen, allant des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR. La victoire d’Emmanuel Macron au premier tour de cette présidentielle marque une étape décisive dans l’avènement de cet axe central et confirme que les Français se reconnaissent de moins en moins dans les clivages idéologiques d’hier. Macron est sur le point de faire ce que Bayrou n’a pas réussi à faire en 2007 et en 2012: dépasser le clivage droite-gauche et rassembler les modérés des deux bords. Une page se tourne dans l’histoire de la Cinquième République, et une recomposition majeure du système politique est en train de s’opérer. Le clivage droite-gauche n’est cependant pas mort et pourrait bien ressurgir de façon très nette au moment des législatives: espérons qu’en juin les logiques de clan et d’appareil ne vont pas reprendre le dessus et gâcher cette occasion historique de renouveler les pratiques politiques.

Pour l’heure, la priorité absolue est de faire battre Marine Le Pen au second tour, car une victoire de la candidate frontiste à la présidentielle serait une catastrophe pour la France. Pour ce deuxième tour, les électeurs ont le choix entre deux candidats radicalement opposés: un candidat libéral et europhile partisan d’une France ouverte et intégrée à la mondialisation, et une candidate europhobe, xénophobe, nationaliste et protectionniste, qui rêve d’une économie et d’une société fermées. J’espère sincèrement que les Français résisteront à la vague populiste qui déferle sur l’Europe, et qu’ils montreront au reste du monde leur attachement au projet européen et aux valeurs dont la République française est le symbole.

E. Macron et M. Le Pen.

Programme de Marine Le Pen: chiffrage fantaisiste et dérives budgétaires

Marine Le Pen (source: Les Echos).

L’Institut Montaigne a élaboré un chiffrage détaillé du programme des principaux candidats à la présidentielle. Ses conclusions sur le programme de Marine Le Pen sont éloquentes : explosion de la dépense publique et du déficit, alors même que la candidate frontiste promet de « remettre nos finances publiques en ordre »… Certes, l’Institut Montaigne est un think tank libéral plutôt hostile au FN, mais ses publications font autorité en raison de leur caractère particulièrement rigoureux. D’ailleurs, l’Institut Montaigne s’est montré sans complaisance à l’égard des programmes présidentiels de François Fillon et d’Emmanuel Macron, ce qui confirme le caractère non partisan des travaux publiés par cette organisation.

Une explosion de la dépense publique. L’Institut Montaigne montre tout d’abord que le projet présidentiel de Marine Le Pen est l’un des plus coûteux : d’après les calculs réalisés par l’Institut, le programme de la candidate frontiste comporterait 102 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires sur l’ensemble du quinquennat. Cette explosion des dépenses est principalement liée à la prime sur les bas salaires, au rétablissement de la retraite à 60 ans, à l’augmentation du budget de la recherche publique et de la défense, à la création massive de postes dans la police et dans la gendarmerie ainsi qu’à la construction de 40.000 places de prison supplémentaires. En outre, certaines mesures coûteuses n’ont pas été intégrées au coût global du programme de Marine Le Pen : ainsi, l’aide aux agriculteurs n’a pas été chiffrée par la candidate.

Des économies budgétaires largement surévaluées. Marine Le Pen annonce 58 milliards d’euros d’économies sur le quinquennat, un chiffre largement surévalué aux yeux de l’Institut Montaigne. En réalité, le programme de Marine Le Pen comporte très peu d’économies budgétaires. Seules deux mesures permettraient de dégager des économies significatives : la baisse de la consommation de médicaments (qui pourrait rapporter 1 milliard d’euros) et la suppression de l’Aide Médicale d’Etat pour les étrangers (qui rapporterait 600 millions d’euros). L’Institut Montaigne évalue donc à seulement 1,6 milliard d’euros les économies projetées par Marine Le Pen, bien loin des 58 milliards d’économies annoncés par la candidate. Marine Le Pen prétend réaliser des économies en luttant contre la fraude sociale et l’évasion fiscale, mais il s’agit d’économies purement hypothétiques : il est en effet impossible de savoir avec précision quelles sommes sont en jeu, et il est peu crédible que Marine Le Pen parvienne à éradiquer en cinq ans l’évasion fiscale et la fraude sociale dans notre pays ! Enfin, la candidate prétend qu’elle va réaliser d’importantes économies grâce à une « réforme institutionnelle », mais là encore, c’est le flou le plus total car aucun chiffrage n’est fourni : la candidate se contente de formules creuses et de grandes déclarations d’intention sur la « suppression des doublons » et le « retour à une saine gestion de proximité ».

Des recettes qui sont, elles aussi, surévaluées. Si le programme de Marine Le Pen était appliqué, les recettes fiscales diminueraient de 18 milliards d’euros à l’horizon 2022, notamment avec la baisse de l’impôt sur le revenu (estimée à 6,5 milliards d’euros par l’Institut Montaigne) et la baisse de l’impôt sur les sociétés (estimée à 2,8 milliards d’euros). Marine Le Pen prétend que cette baisse des recettes sera compensée par une hausse des droits de douane, laquelle devrait selon la candidate rapporter 20 milliards d’euros sur cinq ans : or, cette estimation est peu fiable dans la mesure où elle ne tient pas compte des effets de la politique économique défendue par la candidate, à savoir : une baisse de nos importations (liée au renchérissement du coût des produits importés) et une baisse de nos exportations (suite à la sortie de l’euro et aux mesures de rétorsion prises par nos partenaires commerciaux lésés). Marine Le Pen évoque aussi une « taxe sur les travailleurs immigrés », dont les recettes n’ont pas été chiffrées compte tenu du manque de données sur l’assiette réelle d’un tel impôt.

Des hypothèses de croissance fantaisistes. Le chiffrage du programme présidentiel de Marine Le Pen repose sur des prévisions de croissance peu réalistes : la candidate prévoit en effet une croissance augmentant progressivement sur l’ensemble du quinquennat, jusqu’à atteindre 2,5 % en 2022. Ce rythme de croissance est nettement supérieur à celui que prévoit le FMI (qui table sur un taux de croissance de 1,8% en 2021) ou à celui, encore plus pessimiste, que prévoit la Commission européenne (1% en 2022). Encore faut-il préciser que les hypothèses de croissance du FMI et de la Commission européenne ne tiennent pas compte de l’impact (difficilement chiffrable) d’une éventuelle sortie de l’euro… Autrement dit, les recettes annoncées par Marine Le Pen ont été calculées sur la base de taux de croissance très largement surévalués.

Pour aller plus loin, voici un lien vers la synthèse de l’Institut Montaigne sur le programme de Marine Le Pen : 

Cliquer pour accéder à synthese-marine-lepen.pdf