Le « Rassemblement National », ou la fausse refondation du FN

Après son échec au second tour de la présidentielle, après le départ inattendu de Marion Maréchal-Le Pen et celui, fracassant, de Florian Philippot, Marine Le Pen rêvait d’une refondation du FN. Il n’y aura finalement qu’un changement de nom : Marine Le Pen vient d’annoncer qu’elle souhaitait rebaptiser son parti « Rassemblement National ». Elle a expliqué son choix par le fait que le mot « front » entretenait l’image d’un parti contestataire, alors que le FN avait vocation à devenir un parti de gouvernement.

Peu me chaut de savoir s’il est pertinent de troquer la marque historique fondée par Jean-Marie Le Pen contre un nouveau nom dénué d’originalité. Mais ce qui est certain, c’est que ce changement de nom doit être pris pour ce qu’il est : un simple changement de nom, qui ne cache aucune rupture, aucune refondation, aucun renouveau. En abandonnant l’appellation historique léguée par son père, Marine Le Pen poursuit son œuvre de dédiabolisation et veut faire croire qu’elle s’est émancipée de l’héritage idéologique de Jean-Marie. Mais à bien y regarder, on constate que la continuité s’impose. Les piliers du lepénisme sont toujours là, à l’instar de Bruno Gollnisch, toujours membre du bureau politique. Et avec l’échec de la stratégie Phillippot, le parti risque même de renouer avec les fondamentaux de sa catéchèse conservatrice, identitaire, sécuritaire et xénophobe. Voire pire. Car Marine Le Pen et les cadres du FN ne pouvaient pas ignorer que, sous Vichy, un mouvement d’extrême droite collaborationniste, raciste et antisémite avait porté le doux nom de « Rassemblement National Populaire ». Quelle étrange coïncidence.

Le changement de nom du FN est une mesure purement « cosmétique ». Mais il s’agit en l’occurrence d’une cosmétique de l’ennui, si l’on m’autorise à détourner malhonnêtement le titre du roman d’Amélie Nothomb. Car le véritable changement ne réside ni dans la ligne idéologique du parti, ni dans son appellation, mais plutôt dans une sorte d’affadissement : le FN est devenu un parti ennuyeux. C’en est fini des affreux dérapages et des diatribes sulfureuses qui ont fait la notoriété de Jean-Marie Le Pen : la communication du parti est désormais tellement verrouillée que les dérapages sont devenus rarissimes et font immédiatement l’objet d’une condamnation quasi unanime de la direction. Tel est sans doute le prix de la dédiabolisation.

Marine Le Pen au congrès du FN.

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Odieuse et incompétente.

Le débat du 3 mai 2017 aura sans doute été le pire de tous les débats de second tour de la Cinquième République. Alors qu’Emmanuel Macron a tenté d’aborder les questions de fond et d’expliquer son programme, Marine Le Pen s’est efforcée de pourrir le débat pendant deux heures en multipliant les contre-vérités, les railleries et les caricatures les plus outrancières. Du début à la fin de ce débat, la stratégie de la candidate frontiste a reposé sur la diabolisation de son adversaire : elle a cherché à le dépeindre comme l’héritier du hollandisme, comme le chantre de l’ultralibralisme ou encore comme le candidat du communautarisme islamiste.

Ce débat navrant a toutefois eu quelques aspects positifs. Il a tout d’abord révélé l’incompétence de la candidate et la vacuité de son programme. Sur la monnaie, par exemple, Marine Le Pen a été incapable d’expliquer de façon convaincante comment elle entendait revenir au franc tout en gardant l’euro comme monnaie commune. Sur les questions industrielles, Marine Le Pen a également fait la démonstration de son amateurisme : que ce soit sur SFR, sur Alstom ou sur les Chantiers de l’Atlantique, les approximations de Madame Le Pen témoignent de son impréparation et de sa connaissance très superficielle des dossiers.

Ce débat nous a également montré que Marine Le Pen ne reculait devant aucune turpitude, pas même devant le mensonge et la calomnie. Le journal Le Monde a recensé dix-neuf « intox » de Marine Le Pen pendant le débat : la candidate a par exemple prétendu que la France versait chaque année 9 milliards d’euros à l’Union européenne (au lieu de 6 milliards). Elle a aussi enchaîné les contre-vérités sur le CICE, sur la directive « travailleurs détachés », sur la loi El-Khomri ou sur la monnaie unique. Elle a prétendu qu’Emmanuel Macron était ministre de l’Economie quand SFR a été vendu à Numéricâble, une vente actée en avril 2014, c’est-à-dire quatre mois avant l’arrivée d’Emmanuel Macron à Bercy (Macron n’a fait qu’entériner la transaction en novembre 2014). Mais le plus inquiétant, ce sont les insinuations de Madame Le Pen à propos d’un prétendu compte off-shore que détiendrait Macron aux Bahamas, une rumeur propagée par des sites d’extrême droite et fondée sur des documents factices. Macron a déposé une plainte contre X pour « faux » et « propagation de fausse nouvelle ».

Le candidat d’En Marche ! est resté sérieux et digne tout au long du débat. Hélas, Macron a été pris au piège car il ne disposait pas du temps nécessaire pour déconstruire de façon méthodique tous les mensonges et toutes les aberrations proférés par Marine Le Pen : quelques secondes suffisent pour asséner une fausse information, mais il faut beaucoup plus de temps pour en démontrer la fausseté. Et la candidate n’a évidemment laissé aucun répit à Macron : elle n’a cessé de bondir d’un sujet à l’autre en coupant la parole à son adversaire pour l’empêcher de contre-argumenter. Jamais nous n’étions tombés aussi bas lors d’un débat présidentiel. J’espère que cet odieux spectacle aura au moins ouvert les yeux de quelques électeurs indécis…

M. Le Pen.

Elle peut encore gagner.

Marine Le Pen peut encore être élue présidente de la République. Pourquoi ?

1) Les sondages peuvent nous induire en erreur. Il est vrai que la plupart des sondages d’opinion annoncent une large victoire de Macron (autour de 60% des voix), mais n’oublions pas que les sondages annonçaient aussi une large victoire de Clinton face à Trump et une large victoire du « non » lors du référendum sur le Brexit. Les sondages sont incapables d’anticiper l’impact de l’abstention ; or, si l’abstention est forte, elle peut bouleverser le scénario annoncé. Les sondages peuvent d’ailleurs avoir un effet pervers dans la mesure où de nombreux électeurs tentés par l’abstention risquent de penser que la victoire de Macron est acquise et qu’ils n’ont pas besoin de faire le déplacement dimanche 7 mai. Par ailleurs, de nombreux électeurs de gauche risquent de voter blanc ou de s’abstenir car ils ne veulent pas voter Macron et comptent sur les autres pour faire barrage à l’extrême droite : ces électeurs espèrent en fait que Macron soit élu sans leurs suffrages. Hélas, si les électeurs ne se mobilisent pas massivement pour barrer la route à Marine Le Pen, elle peut passer de justesse. Je ne cherche pas ici à « faire la morale » aux uns ou aux autres. Il ne s’agit pas de morale, simplement de mathématiques.

2) Macron peine à convaincre les électeurs tentés par l’abstention ou le vote blanc. L’erreur principale d’Emmanuel Macron dans cet entre-deux-tours est de continuer à défendre son programme alors que le candidat devrait, avant tout, rassurer les électeurs qui hésitent à voter pour lui, notamment les électeurs du gauche. Or, il est clair que Macron ne pourra pas compter sur une adhésion massive à son projet pour gagner cette élection : il doit impérativement rassembler sur autre chose que sur son programme de réformes. Macron cherche à « rediaboliser » le FN et sa candidate, mais cela ne suffira pas à convaincre les sceptiques. Les électeurs qui hésitent à voter Macron sont des gens qui, de toutes façons, ne voteront pas pour Marine Le Pen : la « rediabolisation » du Front National ne convaincra pas grand monde de voter Macron.

3) Le vote Le Pen est un vote irrationnel : les électeurs de Marine Le Pen ont beau savoir qu’elle ment, qu’elle caricature tout, qu’elle plagie les discours d’autres candidats ou qu’elle détourne de l’argent public, ils voteront quand même pour elle. Les aberrations, les incohérences et le coût exorbitant de son programme n’y changent rien. Le vote Le Pen n’est ni un vote d’adhésion ni un vote de protestation : comme l’a fort bien montré le démographe Hervé Le Bras, le vote Le Pen est avant tout un « pari ». Les électeurs du Front National ne font plus confiance aux partis de gouvernement traditionnels et veulent essayer autre chose. Ils font donc le « pari » que la situation ne pourra pas être pire avec le FN qu’avec les autres partis. Et tous les arguments rationnels visant à démontrer que le programme de Marine Le Pen est un danger pour la France restent sans effet sur ces électeurs.

4) Le « plafond de verre » a complètement éclaté. Une partie de la droite française assume désormais clairement sa proximité avec le FN et apporte à ce parti une sorte de caution morale dont il ne bénéficiait pas auparavant. Plusieurs personnalités de la droite, comme Henri Guaino ou Philippe de Villiers, ne cachent pas leur adhésion à certains aspects du programme de Marine Le Pen. Christine Boutin appelle à voter pour la candidate frontiste. Quant à Nicolas Dupont-Aignan, il s’est rallié à Marine Le Pen et fait désormais campagne à ses côtés pour le deuxième tour, après avoir négocié le poste de Premier Ministre et, sans doute, le remboursement de ses frais de campagne. Le fondateur du parti « Debout la France » a le culot de se dire gaulliste alors qu’il fait alliance avec la candidate d’un parti qui représente précisément tout ce que de Gaulle a combattu, un parti qui lors de sa fondation par Jean-Marie Le Pen a rassemblé des néonazis, des nostalgiques de Vichy et des anciens de l’OAS. Dupont-Aignan a le culot de se dire gaulliste alors que son alliance opportuniste avec le FN est aux antipodes de la vision gaullienne de la politique : de Gaulle, lui, méprisait les combines d’appareil et les petits arrangements entre partis. Dupont-Aignan a le culot d’affirmer, sur le plateau d’un journal télévisé, que le parti de Marine Le Pen n’est plus un parti d’extrême droite, alors que le FN est un parti nationaliste et xénophobe ayant gardé des liens étroits et avérés avec plusieurs groupuscules identitaires, racistes et antisémites appartenant à l’extrême droite la plus dure.

Pour toutes ces raisons, il faut voter Macron le 7 mai, car il faut empêcher Marine Le Pen de remporter cette élection. Je ne m’exprime pas ici en tant que centriste ou tant que sympathisant de Macron, mais en tant que démocrate inquiet. Réellement inquiet. Le pire n’est jamais derrière nous. Si Macron est élu le 7 mai, ses adversaires pourront continuer à le combattre pendant 5 ans sur le terrain politique, syndical et médiatique. Si Marine Le Pen est élue, nul ne sait ce qu’il adviendra de nos libertés démocratiques les plus élémentaires quand on voit avec quel mépris le FN traite la presse, les syndicats et le monde associatif. Ne prenons pas ce risque insensé.

M. Le Pen.

Elle ne doit pas passer.

Marine Le Pen.

La tournure que prend cette campagne électorale m’effraie. En 2002, tous les candidats républicains battus au premier tour avaient appelé à voter Chirac pour faire barrière à Jean-Marie Le Pen. Hélas, 2017 n’est pas 2002. A droite, les masques tombent : plusieurs élus LR comme Eric Ciotti refusent d’appeler à voter Macron, le mouvement « Sens Commun » refuse de choisir entre Macron et Le Pen, Christine Boutin appelle à voter Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan s’est rallié à la candidate d’extrême droite. A gauche, Jean-Luc Mélenchon, dont la parole risque de peser lourd au deuxième tour, a réaffirmé son opposition au Front National mais n’a pas appelé à voter Macron et préfère laisser les militants de la « France Insoumise » décider de la stratégie du mouvement par un vote en ligne ! En 2002, le même Mélenchon appelait pourtant explicitement et sans hésitations à voter Chirac pour faire battre Jean-Marie Le Pen. J’espère que les électeurs de Mélenchon feront preuve d’une plus grande détermination que leur candidat face à l’extrême droite.

Ce qui est en train de se passer me laisse sans voix : plusieurs personnalités politiques de la gauche et de la droite refusent clairement la stratégie du « front républicain » face à l’extrême droite, comme si à leurs yeux une victoire d’Emmanuel Macron représentait un danger aussi important qu’une victoire de Marine Le Pen ! On croit rêver… Il est évident que les citoyens sont libres de leur vote et qu’aucun candidat, aucun parti, aucun élu n’est « propriétaire » de ses électeurs. Mais les personnalités politiques de gauche et de droite qui refusent d’appeler à voter pour Emmanuel Macron ont une attitude irresponsable, d’autant plus irresponsable que la victoire de Macron n’est pas acquise et que Marine Le Pen peut encore créer la surprise au deuxième tour. Si Marine Le Pen est élue présidente de la République le 7 mai, les personnalités politiques qui n’ont pas appelé à voter Macron dans l’entre-deux-tours devront assumer une grande part de responsabilité dans ce désastre.

Aux nombreux citoyens qui hésitent encore à voter Macron le 7 mai, à celles et ceux qui envisagent de s’abstenir ou de voter blanc, à celles et ceux qui pensent que, de toutes façons, Macron va gagner, je veux simplement dire ceci : ne jouez pas aux apprentis sorciers. Si vous ne voulez pas que Marine Le Pen passe, allez voter Macron, c’est la seule chose à faire. Ne pensez pas naïvement que la victoire de Macron est acquise, ne laissez pas les autres « faire le boulot » à votre place, prenez vos responsabilités. Personne ne vous demande de devenir des supporters de Macron, personne ne vous demande d’adhérer à son programme ni de coller des stickers « I love Macron » sur vos voitures ou vos smartphones, on vous demande juste d’empêcher le pire des scénarios. Le bulletin Macron est la seule arme qui vous reste pour barrer la route à l’extrême droite.

A celles et ceux qui détestent François Hollande et qui voient dans Macron un « clone » ou un « héritier » du président sortant, je veux dire ceci : ne vous trompez pas de combat. La présidentielle n’est pas un référendum pour ou contre la politique de François Hollande. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas le bilan de Hollande. La vraie question, à présent, est la suivante : voulez-vous, oui ou non, que Marine Le Pen soit élue présidente de la République ? Êtes-vous réellement disposés à prendre un tel risque ? Si la réponse est non, alors votez Macron. Et si vous n’aimez pas Macron, gardez votre fiel pour la bataille des législatives. Une fois passée la présidentielle, ce sont les élections législatives qui détermineront la politique du pays : vous pourrez alors dire tout le mal que vous pensez de Macron et vous voterez en conséquence. Mais l’urgence absolue est de faire barrage à Marine Le Pen. Elle ne doit pas passer. Elle doit être battue. Et j’ajoute qu’elle doit être battue le plus largement possible, car si Macron gagne de justesse, le Front National n’en sera que plus fort aux législatives.

Présidentielle: les leçons du premier tour

Emmanuel Macron et Marine Le Pen se sont qualifiés pour le second tour de l’élection présidentielle, avec 23,8% des suffrages pour le premier et 21,5% pour la seconde. Au-delà des chiffres, quels sont les enseignements majeurs qu’il faut tirer de ce scrutin?

Premier enseignement: le succès de l’extrême droite. Pour la deuxième fois de son histoire, le Front National sera présent au second tour d’une élection présidentielle. Marine Le Pen n’arrive certes qu’en deuxième position, mais avec un score plus élevé que son père en 2002. Elle est arrivée en tête dans la plupart des départements du Nord, de l’Est et du Sud-Est de la France. Même si la plupart des candidats éliminés ont appelé à voter Macron pour faire barrage à l’extrême droite au deuxième tour, la défaite de Marine Le Pen n’est pas du tout acquise: la candidate frontiste peut gagner, elle dispose encore d’une importante réserve de voix (notamment chez les électeurs de Fillon) et il est clair qu’une partie des électeurs de Mélenchon préfèreront s’abstenir ou voter blanc plutôt que voter Macron. Le « front républicain » sera donc beaucoup plus fragile qu’en 2002.

Deuxième enseignement: la crise des deux principaux partis de gouvernement. Le candidat de LR et celui du PS ont été éliminés dès le premier tour: aucun des deux grands partis de gouvernement ne sera donc représenté au second tour, situation inédite sous la Cinquième République. La candidature de Fillon a été plombée par les « affaires », ce qui a provoqué l’élimination de la droite dès le premier tour malgré un fort désir d’alternance et une « droitisation » de l’opinion publique. Quant à Benoît Hamon, avec seulement 6,3% des suffrages, il obtient un score historiquement faible pour un candidat socialiste. Les électeurs ont clairement sanctionné le PS: discrédité par le quinquennat de François Hollande, déstabilisé par ses divisions internes et par le ralliement de plusieurs socialistes à Emmanuel Macron, le PS n’a pas réussi à mobiliser les électeurs de gauche autour de son candidat. Benoît Hamon s’est retrouvé pris en étau entre deux candidats plus populaires que lui, Mélenchon et Macron, qui ont littéralement siphonné les voix socialistes. Mais le résultat de ce premier tour confirme aussi la crise des partis politiques en général, et vient valider a posteriori les critiques adressées aux primaires: en effet, comme l’avait dit François Bayrou dès l’été 2016, les candidats désignés à l’issue d’une primaire se situent généralement au point d’équilibre d’un camp politique, et non au point d’équilibre du pays, ce qui réduit leur aptitude à rassembler les Français quand vient le moment de la présidentielle.

Troisième enseignement: la victoire de « l’axe central ». Depuis des années, de nombreux centristes (dont le Centriloque) annoncent l’émergence d’un « axe central » réformiste et pro-européen, allant des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR. La victoire d’Emmanuel Macron au premier tour de cette présidentielle marque une étape décisive dans l’avènement de cet axe central et confirme que les Français se reconnaissent de moins en moins dans les clivages idéologiques d’hier. Macron est sur le point de faire ce que Bayrou n’a pas réussi à faire en 2007 et en 2012: dépasser le clivage droite-gauche et rassembler les modérés des deux bords. Une page se tourne dans l’histoire de la Cinquième République, et une recomposition majeure du système politique est en train de s’opérer. Le clivage droite-gauche n’est cependant pas mort et pourrait bien ressurgir de façon très nette au moment des législatives: espérons qu’en juin les logiques de clan et d’appareil ne vont pas reprendre le dessus et gâcher cette occasion historique de renouveler les pratiques politiques.

Pour l’heure, la priorité absolue est de faire battre Marine Le Pen au second tour, car une victoire de la candidate frontiste à la présidentielle serait une catastrophe pour la France. Pour ce deuxième tour, les électeurs ont le choix entre deux candidats radicalement opposés: un candidat libéral et europhile partisan d’une France ouverte et intégrée à la mondialisation, et une candidate europhobe, xénophobe, nationaliste et protectionniste, qui rêve d’une économie et d’une société fermées. J’espère sincèrement que les Français résisteront à la vague populiste qui déferle sur l’Europe, et qu’ils montreront au reste du monde leur attachement au projet européen et aux valeurs dont la République française est le symbole.

E. Macron et M. Le Pen.

Programme de Marine Le Pen: chiffrage fantaisiste et dérives budgétaires

Marine Le Pen (source: Les Echos).

L’Institut Montaigne a élaboré un chiffrage détaillé du programme des principaux candidats à la présidentielle. Ses conclusions sur le programme de Marine Le Pen sont éloquentes : explosion de la dépense publique et du déficit, alors même que la candidate frontiste promet de « remettre nos finances publiques en ordre »… Certes, l’Institut Montaigne est un think tank libéral plutôt hostile au FN, mais ses publications font autorité en raison de leur caractère particulièrement rigoureux. D’ailleurs, l’Institut Montaigne s’est montré sans complaisance à l’égard des programmes présidentiels de François Fillon et d’Emmanuel Macron, ce qui confirme le caractère non partisan des travaux publiés par cette organisation.

Une explosion de la dépense publique. L’Institut Montaigne montre tout d’abord que le projet présidentiel de Marine Le Pen est l’un des plus coûteux : d’après les calculs réalisés par l’Institut, le programme de la candidate frontiste comporterait 102 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires sur l’ensemble du quinquennat. Cette explosion des dépenses est principalement liée à la prime sur les bas salaires, au rétablissement de la retraite à 60 ans, à l’augmentation du budget de la recherche publique et de la défense, à la création massive de postes dans la police et dans la gendarmerie ainsi qu’à la construction de 40.000 places de prison supplémentaires. En outre, certaines mesures coûteuses n’ont pas été intégrées au coût global du programme de Marine Le Pen : ainsi, l’aide aux agriculteurs n’a pas été chiffrée par la candidate.

Des économies budgétaires largement surévaluées. Marine Le Pen annonce 58 milliards d’euros d’économies sur le quinquennat, un chiffre largement surévalué aux yeux de l’Institut Montaigne. En réalité, le programme de Marine Le Pen comporte très peu d’économies budgétaires. Seules deux mesures permettraient de dégager des économies significatives : la baisse de la consommation de médicaments (qui pourrait rapporter 1 milliard d’euros) et la suppression de l’Aide Médicale d’Etat pour les étrangers (qui rapporterait 600 millions d’euros). L’Institut Montaigne évalue donc à seulement 1,6 milliard d’euros les économies projetées par Marine Le Pen, bien loin des 58 milliards d’économies annoncés par la candidate. Marine Le Pen prétend réaliser des économies en luttant contre la fraude sociale et l’évasion fiscale, mais il s’agit d’économies purement hypothétiques : il est en effet impossible de savoir avec précision quelles sommes sont en jeu, et il est peu crédible que Marine Le Pen parvienne à éradiquer en cinq ans l’évasion fiscale et la fraude sociale dans notre pays ! Enfin, la candidate prétend qu’elle va réaliser d’importantes économies grâce à une « réforme institutionnelle », mais là encore, c’est le flou le plus total car aucun chiffrage n’est fourni : la candidate se contente de formules creuses et de grandes déclarations d’intention sur la « suppression des doublons » et le « retour à une saine gestion de proximité ».

Des recettes qui sont, elles aussi, surévaluées. Si le programme de Marine Le Pen était appliqué, les recettes fiscales diminueraient de 18 milliards d’euros à l’horizon 2022, notamment avec la baisse de l’impôt sur le revenu (estimée à 6,5 milliards d’euros par l’Institut Montaigne) et la baisse de l’impôt sur les sociétés (estimée à 2,8 milliards d’euros). Marine Le Pen prétend que cette baisse des recettes sera compensée par une hausse des droits de douane, laquelle devrait selon la candidate rapporter 20 milliards d’euros sur cinq ans : or, cette estimation est peu fiable dans la mesure où elle ne tient pas compte des effets de la politique économique défendue par la candidate, à savoir : une baisse de nos importations (liée au renchérissement du coût des produits importés) et une baisse de nos exportations (suite à la sortie de l’euro et aux mesures de rétorsion prises par nos partenaires commerciaux lésés). Marine Le Pen évoque aussi une « taxe sur les travailleurs immigrés », dont les recettes n’ont pas été chiffrées compte tenu du manque de données sur l’assiette réelle d’un tel impôt.

Des hypothèses de croissance fantaisistes. Le chiffrage du programme présidentiel de Marine Le Pen repose sur des prévisions de croissance peu réalistes : la candidate prévoit en effet une croissance augmentant progressivement sur l’ensemble du quinquennat, jusqu’à atteindre 2,5 % en 2022. Ce rythme de croissance est nettement supérieur à celui que prévoit le FMI (qui table sur un taux de croissance de 1,8% en 2021) ou à celui, encore plus pessimiste, que prévoit la Commission européenne (1% en 2022). Encore faut-il préciser que les hypothèses de croissance du FMI et de la Commission européenne ne tiennent pas compte de l’impact (difficilement chiffrable) d’une éventuelle sortie de l’euro… Autrement dit, les recettes annoncées par Marine Le Pen ont été calculées sur la base de taux de croissance très largement surévalués.

Pour aller plus loin, voici un lien vers la synthèse de l’Institut Montaigne sur le programme de Marine Le Pen : 

http://www.institutmontaigne.org/presidentielle-2017/wp-content/uploads/2017/01/synthese-marine-lepen.pdf

La dangereuse complaisance des candidats face à Marine Le Pen

Pendant que Monsieur Fillon attaque Monsieur Macron et Monsieur Hamon, pendant que Monsieur Hamon tacle Monsieur Macron et Monsieur Fillon, et pendant que Monsieur Macron fait tout pour se démarquer de Messieurs Fillon et Hamon, Madame Le Pen poursuit tranquillement sa campagne en surfant sur les sondages qui, pour la plupart d’entre eux, la placent en tête du premier tour. Il semble que les principaux candidats républicains préfèrent s’étriller les uns les autres plutôt que d’attaquer frontalement la candidate frontiste sur ses idées et sur son programme, alors que Madame Le Pen représente pour la France une menace beaucoup plus sérieuse que n’importe quel autre candidat.

Certes, Hamon, Fillon et Macron déclarent tous les trois que leur principal adversaire est « l’extrême droite ». Mais leurs flèches contre la candidate frontiste sont d’une étonnante mollesse : en réalité, Hamon, Fillon et Macron ont des mots plus durs les uns envers les autres qu’envers Madame Le Pen. Les candidats républicains ont déjà pris acte, sans le dire, de la présence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, comme s’il s’agissait d’un scénario inévitable. Par conséquent, Hamon, Fillon et Macron se disputent la deuxième place, celle du candidat qui fera « barrière » à l’extrême droite : chacun des trois hommes a donc intérêt à ce que Marine Le Pen se qualifie pour le deuxième tour.

Ce calcul politique est pourtant très contestable, car en laissant Marine Le Pen faire campagne sereinement, les autres candidats contribuent à lui ouvrir les portes du deuxième tour alors qu’il est encore possible de lui faire barrage dès le premier tour. En outre, même si les sondages donnent Marine Le Pen battue au second tour quel que soit son adversaire, nous ne devons pas considérer sa défaite comme acquise : nous ignorons ce qui peut arriver d’ici le mois de mai, nous ignorons comment vont évoluer les intentions de vote, nous ignorons quels seront les aléas de la campagne. Laisser Marine Le Pen accéder au second tour, c’est lui donner la possibilité de remporter la présidentielle. La France de 2017 n’est plus celle de 2002, et Marine Le Pen n’est pas Jean-Marie Le Pen : si une victoire de Jean-Marie Le Pen semblait hautement improbable en 2002, on ne peut pas en dire autant de sa fille en 2017. En renonçant à battre la candidate frontiste dès le premier tour, les candidats républicains font un pari dangereux pour la France.

Marine Le Pen (source: L’Express).

La préférence nationale, pierre angulaire du programme du FN

La « préférence nationale » (également appelée « priorité citoyenne ») consiste à réserver prioritairement aux citoyens français l’accès au marché du travail, à l’éducation et à certains avantages tels que les logements sociaux. Cette idée occupe une place centrale dans le programme du Front National, et Marine Le Pen souhaite l’inscrire dans la Constitution.

La préférence nationale pose le problème de l’égalité des droits entre citoyens français et résidents étrangers. Il faut tout d’abord rappeler que l’égalité totale des droits entre nationaux et résidents étrangers n’existe pas. En France, certains droits sont réservés aux détenteurs de la nationalité française, comme le droit de vote et le droit d’éligibilité. En outre, certains types d’emploi sont fermés aux étrangers. Les « emplois de souveraineté », c’est-à-dire les professions qui participent de manière directe à l’exercice des prérogatives de la puissance publique, sont depuis longtemps réservés aux citoyens français, notamment dans l’armée, la fonction publique et la magistrature. Il est tout à fait normal que les citoyens d’un Etat jouissent de droits plus étendus que les résidents étrangers : si la loi française ne réservait pas certaines prérogatives aux citoyens français, alors l’idée même de nation serait vidée de toute signification. Ce qui doit être dénoncé, en revanche, c’est le fait d’utiliser le principe de la « préférence nationale » pour mettre les étrangers au ban de la société française et pour les priver des droits économiques et sociaux les plus élémentaires. La « préférence nationale » telle qu’elle est proposée par le Front National est injuste et discriminatoire : si elle était appliquée, elle priverait les résidents étrangers de tout ce qui est nécessaire à leur intégration. Les étrangers qui résident et travaillent légalement en France paient des impôts et versent des cotisations sociales au même titre que les citoyens français, ils ont donc droit aux mêmes prestations. 

Mais la politique de « préférence nationale » préconisée par le FN n’est pas seulement injuste : elle est également inutile. Cette politique ne résoudrait pas la crise du logement, elle ne ferait pas baisser le chômage et n’améliorerait en aucune façon le quotidien des Français. La préférence nationale repose en fait sur des postulats erronés que le Front National présente comme des vérités parfaitement établies. Premièrement, le FN et une grande partie de ses électeurs considèrent que les étrangers « prennent » le travail des Français, et qu’il suffit d’écarter les étrangers du marché du travail pour faire baisser mécaniquement le taux de chômage des nationaux. Ce postulat mensonger participe d’un vieux fantasme xénophobe en total décalage avec la réalité. Il faut en effet rappeler que plusieurs secteurs d’activité ont besoin de la main d’œuvre immigrée car ils peinent à recruter parmi les nationaux : c’est notamment le cas du BTP, du textile et de la sécurité. Sans immigration légale, de nombreux patrons de ces différents secteurs devraient mettre la clé sous la porte. En revanche, dans les professions qui ne sont pas « sous tension », il est déjà très difficile d’embaucher un étranger non communautaire, et les employeurs qui en font la demande essuient généralement un refus de l’administration. Il est donc faux de dire que les étrangers « prennent » le travail des Français. 

Deuxième postulat erroné : le FN prétend que l’Etat en fait « plus » pour les étrangers que pour les citoyens français. Le parti de Marine Le Pen dénonce en effet une « préférence étrangère », c’est-à-dire une discrimination positive en faveur des résidents étrangers : d’après le FN, les étrangers auraient plus facilement accès que les Français aux logements sociaux, aux aides sociales et aux soins médicaux. Il s’agit, là aussi, d’un fantasme puisque les étrangers ne bénéficient d’aucun avantage particulier par rapport aux Français. Au contraire, tous les indicateurs montrent que les étrangers non communautaires cumulent les handicaps économiques et sociaux : ils ont un niveau d’étude inférieur à celui des Français, ils sont plus touchés par le chômage, ils occupent les emplois les moins qualifiés et les logements les plus précaires dans les quartiers les plus défavorisés. Sans parler des discriminations à l’embauche dont ils sont victimes. En matière de logement, il n’existe aucune « préférence étrangère ». Seuls les demandeurs d’asile ont droit à un hébergement d’urgence le temps que leur dossier soit examiné. Cette mesure est d’ailleurs une obligation inscrite dans la Convention de Genève sur les réfugiés.

En résumé, la « préférence nationale » préconisée par le FN n’a aucune justification sociale ou économique. Elle est injuste et dangereuse dans la mesure où son application rendrait encore plus difficile l’intégration des étrangers. Il s’agit d’une mesure purement idéologique dont l’objectif est de mettre les étrangers au ban de la société. Hélas, le débat sur l’immigration est trop souvent parasité par ce genre de fantasmes xénophobes et par des slogans démagogiques en décalage total avec la réalité. La préférence nationale, solution simpliste et radicale à des problèmes complexes, illustre bien la façon dont le Front National instrumentalise le thème de l’immigration pour flatter les instincts les plus vils du corps électoral : la peur de l’autre, la haine et le repli sur soi.

Marine Le Pen.

Marine Le Pen.

Pourquoi le programme économique du FN est absurde et suicidaire

A l’époque de Jean-Marie Le Pen, le Front National s’intéressait peu à l’économie car l’immigration et l’insécurité constituaient son principal fonds de commerce. Jean-Marie Le Pen n’a jamais eu de véritable programme économique ; dans les années 80, il a repris à son compte certaines thèses ultralibérales du président américain Ronald Reagan : le programme de Le Pen en matière économique se résumait alors à des baisses d’impôts massives et à des imprécations récurrentes contre les syndicats, le « fiscalisme » et « l’Etat prédateur ». Puis, dans les années 90, Jean-Marie Le Pen est devenu un adversaire acharné du Traité de Maastricht et du marché unique européen : partisan d’une libéralisation de l’économie française, il critiquait violemment la libéralisation du marché européen. Après son arrivée à la tête du FN, Marine Le Pen a voulu doter son parti d’un programme économique plus consistant, afin de montrer que le FN était désormais prêt à gouverner le pays. Abandonnant la doxa libérale de son père, Marine Le Pen s’est entourée de quelques technocrates pour bâtir un programme économique à l’orientation résolument dirigiste et protectionniste : ce programme, qui a pour mot d’ordre le « patriotisme économique », s’articule autour de quelques mesures phares telles que le retour au franc.

Le minimum que l’on puisse exiger d’un programme économique, c’est qu’il soit cohérent, surtout s’il est porté par un parti qui prétend à l’exercice du pouvoir. Le programme économique du FN est-il cohérent ? Non. Soucieux de plaire aux consommateurs et aux producteurs, le parti de Marine Le Pen promet aux uns des baisses de prix, et aux autres des prix minimum garantis. Soucieux de plaire aux petits patrons comme aux ouvriers, le FN veut à la fois plus d’Etat, et moins d’Etat. Il promet ainsi de « libérer les entreprises des lourdeurs administratives et des contrôles tatillons », tout en multipliant les contraintes et les obligations nouvelles qui nécessiteront des contrôles supplémentaires et qui perturberont fortement la stratégie des entreprises : le FN veut en effet instaurer un contrôle des prix et obliger les entreprises à embaucher prioritairement « des séniors et des jeunes issus des filières professionnelles » ; il veut aussi appliquer aux entreprises le principe de la préférence nationale : « les entreprises se verront inciter à prioriser l’emploi, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française ».

Si le programme économique du FN pêchait seulement par son incohérence, il n’y aurait pas de quoi s’inquiéter. Le vrai problème, c’est qu’il s’agit d’un programme suicidaire. Le parti préconise un « protectionnisme intelligent » reposant sur une hausse des droits de douane et sur des quotas d’importation à l’encontre des pays qui concurrencent la France de façon déloyale, notamment la Chine et « certains pays d’Europe de l’Est ». Il faut tout d’abord souligner que ces mesures sont inapplicables, puisque la politique commerciale est une compétence exclusivement communautaire : pour instaurer unilatéralement des mesures protectionnistes, la France doit donc sortir de l’Union européenne. En outre, de telles mesures pénaliseraient considérablement les entreprises françaises qui s’approvisionnent à l’étranger, en alourdissant leurs coûts de production et en les obligeant à revoir complètement leurs filières d’approvisionnement. Cette politique entraînerait aussi, de la part des pays lésés, des mesures de rétorsion qui pénaliseraient nos exportations et fermeraient de nombreux débouchés aux entreprises françaises. La Chine est devenue un partenaire commercial et industriel incontournable pour la France : elle offre un débouché majeur aux industries françaises du luxe et de l’agroalimentaire, elle représente 25% des parts de marché d’Airbus et accueille près de 1.600 entreprises françaises sur son territoire. Si la France décidait toute seule de s’engager dans une guerre commerciale contre la Chine, nous aurions beaucoup à y perdre.

Non content de plomber les entreprises françaises les plus compétitives en fermant nos frontières, le FN multiplie les imprécations contre les firmes du CAC 40 et promet de surtaxer les grands groupes. Marine Le Pen veut en effet augmenter l’impôt sur les sociétés et mettre en place un prélèvement de 15% sur les bénéfices des grands groupes, afin de soutenir les PME-PMI par le biais d’un fonds spécial dédié à la réindustrialisation de la France : rien de tel pour encourager la fuite des capitaux ! Le FN oppose de façon caricaturale les grandes firmes aux PME, oubliant au passage que les PME sont étroitement liées aux firmes, et que les grands groupes contribuent à faire vivre tout un réseau de fournisseurs et de sous-traitants.

Le FN souhaite aussi abandonner les accords de Schengen et rétablir des contrôles permanents sur l’ensemble des frontières terrestres de la France : cette mesure pénaliserait évidemment les transporteurs, les touristes et les quelque 350.000 travailleurs transfrontaliers qui résident en France. Dans une étude publiée en février 2016, l’agence France Stratégie estime qu’un rétablissement des contrôles aux frontières coûterait à la France entre 1 et 2 milliards d’euros par an à court terme, un chiffre qui prend en compte uniquement le recul de la fréquentation touristique et le ralentissement des flux de marchandises : il faudrait y ajouter les coûts liés à la remise en service des postes-frontières ainsi que les conséquences à long terme sur les échanges, la croissance et l’investissement.

Le programme économique du FN est un véritable catalogue de mesures inflationnistes. La hausse des droits de douane se traduirait inévitablement par des hausses de prix : si la France décidait de surtaxer tous les produits chinois, comme souhaite le faire Marine Le Pen, cela gonflerait le prix des vêtements, des jouets, des ordinateurs et des téléphones portables qui sont fabriqués en Chine et que nous importons par millions chaque année. C’est donc, au bout du compte, le consommateur français qui paierait la facture du « protectionnisme intelligent » de Marine Le Pen. Le Front National veut également sortir de l’euro, revenir au franc et mener une politique de « dévaluation compétitive » pour doper les exportations de la France : Marine Le Pen propose ainsi de dévaluer le franc de 20%. Il est vrai qu’une dévaluation monétaire pourrait temporairement stimuler nos exportations, mais les effets positifs escomptés à court terme seraient vite annulés par les dévaluations que nos partenaires commerciaux ne manqueraient pas de mettre en application à leur tour. Et pour les ménages français, la facture sera salée : une dévaluation de 20% du franc va renchérir de 20% le prix de tous les produits que nous importons, notamment le pétrole et le gaz. Elle provoquerait une érosion de l’épargne des Français ainsi qu’un alourdissement insupportable de la dette publique.

Le FN veut également autoriser la Banque de France à créer de la monnaie, c’est-à-dire à financer directement le Trésor Public à des taux d’intérêt quasi nuls : c’est ce que l’on appelait autrefois la « planche à billets ». Or, le recours à la « planche à billets » pour financer la dette de l’Etat risque d’entraîner un dérapage inflationniste quasi impossible à maîtriser, qui viendrait amplifier les hausses de prix dues à l’augmentation des droits de douane et à la dévaluation du franc. Cette accumulation de mesures inflationnistes aurait des conséquences catastrophiques sur le pouvoir d’achat des Français : une fois de plus, ce sont les consommateurs français qui vont payer la facture. Mais la « planche à billets » a d’autres inconvénients majeurs : quand la croissance est dopée artificiellement par la création monétaire, les risques de récession deviennent très élevés dès que l’Etat réduit la quantité de liquidités injectées dans l’économie : on dit alors que l’économie fonctionne « sous perfusion ». Mais surtout, la « planche à billets » encourage la spéculation et favorise, par conséquent, l’apparition de nouvelles bulles spéculatives et de nouvelles crises.

Finalement, on en vient presque à regretter les vociférations de Jean-Marie Le Pen et la belle époque où le Front National n’avait pas de programme économique : en ce temps-là, le FN assumait son rôle de parti contestataire et n’avait aucune prétention à gouverner. Le programme économique bricolé par Marine Le Pen et la nouvelle garde du FN est catastrophique. Ce que nous propose le FN, c’est un catalogue de mesures suicidaires dont l’application saperait la croissance et plomberait le pouvoir d’achat des Français. Ce programme repose en fait sur un déni des réalités économiques : le FN se comporte comme si la France pouvait envoyer paître ses partenaires commerciaux, rétablir unilatéralement des mesures protectionnistes et s’engager dans une guerre monétaire sans en subir les conséquences. Comme l’écrit Maël de Calan dans son livre intitulé La vérité sur le programme du Front national, le programme économique du FN est un « programme de capitulation » : le parti de Marine Le Pen considère que la France n’est pas compétitive, qu’elle est incapable de s’insérer dans la mondialisation et qu’elle doit par conséquent dresser des barrières pour se protéger de la concurrence des autres pays. Curieuse vision de la France pour un parti qui se dit « patriote ». Mais le plus navrant, c’est que le programme économique du Front National ne propose aucune réponse concrète aux défis économiques majeurs du XXIe siècle : compétitivité, innovation, révolution numérique, transition énergétique, régulation des marchés financiers, lutte contre les paradis fiscaux, etc. Le programme économique du FN est une dangereuse imposture qu’il faut dénoncer sans ambiguïtés pour éviter le naufrage.

Marine Le Pen.

Le FN est-il toujours un parti d’extrême droite?

Marine Le Pen, 1er mai 2012.

Les responsables du Front National récusent l’étiquette « extrême droite », qu’ils considèrent comme péjorative et injurieuse : Marine Le Pen a d’ailleurs menacé de traîner devant les tribunaux toute personne qui qualifierait publiquement le FN de parti d’extrême droite. Les leaders du parti entretiennent un certain flou quant à leur orientation politique : Marine Le Pen prétend qu’elle n’est « ni de gauche ni de droite » et définit le Front National comme un « parti de patriotes ». Les élus frontistes utilisent des argumentaires prémâchés visant à prouver que le Front National ne correspond pas à la « définition historique » de l’extrême droite. En condamnant les dérapages de son père, Marine Le Pen cherche à montrer que le FN a changé. Elle veut rompre avec l’image traditionnelle du FN, celle d’un parti haineux, raciste et xénophobe.

Ne soyons pas dupes : ce discours s’inscrit évidemment dans la stratégie de « dédiabolisation » voulue par Marine Le Pen. Le FN cherche aujourd’hui à faire oublier qui il est et d’où il vient, afin de se présenter comme un parti républicain « normal ». Il est donc important de remettre quelques pendules à l’heure. L’expression « extrême droite » n’est ni une insulte ni un jugement moral : il s’agit d’une expression empruntée aux sciences politiques et historiques, désignant traditionnellement les courants les plus radicaux de la droite. Parler de « l’extrême droite » au singulier constitue d’ailleurs un usage trompeur : le pluriel serait préférable, car l’extrême droite renvoie en fait à plusieurs traditions politiques différentes qui ne se limitent pas au fascisme et au nazisme.

D’après les historiens spécialistes de l’extrême droite (Pierre Milza, Michel Winock, Nicolas Lebourg ou encore Pierre-André Taguieff), le FN s’inscrit dans l’héritage du « national-populisme », un courant qui constitue la composante principale de l’extrême droite française depuis les années 1880. Ce courant se caractérise tout d’abord par un nationalisme « fermé », refusant toute forme d’universalisme et prônant la défense d’une communauté nationale ethniquement et culturellement homogène qui serait menacée d’altération. Il se caractérise également par un discours populiste qui met en avant la défense du « peuple sain » trahi par une élite corrompue et décadente. Il suffit d’examiner avec attention le programme et les discours du Front National pour constater que le parti de Marine Le Pen correspond parfaitement à la définition historique de ce « national-populisme » à la française.

Un nationalisme « fermé »

Le FN voue un véritable culte à la nation et défend une « identité nationale » quasi sacralisée, qui serait « menacée » par la mondialisation et par l’immigration. L’idéologie du parti se fonde sur une vision totalement fermée de la nation. Le FN veut en effet durcir les conditions d’accès à la nationalité française, par exemple en supprimant le droit du sol. Pour le FN, la nationalité française « s’hérite ou se mérite » : la naturalisation doit devenir une procédure exceptionnelle réservée aux étrangers qui « méritent » de devenir français. D’après le programme du Front National, « la naturalisation doit être soumise à des conditions d’assimilation » : ce critère témoigne d’une volonté de verrouiller au maximum l’accès à la nationalité française. Sachant que « l’assimilation » implique un renoncement total des individus à leur culture d’origine, on comprend que, pour le FN, la nation se définit par des critères de type culturel, et que la nationalité française est incompatible avec toute culture étrangère. D’ailleurs, le FN souhaite aussi interdire la double nationalité. Pour le parti de Marine Le Pen, l’appartenance à la nation française est exclusive et interdit toute appartenance à une autre communauté nationale. En 2012, la candidate écologiste Eva Joly fut critiquée par le FN parce qu’elle avait la double nationalité franco-norvégienne, et Florian Philippot l’accusa de ne « pas aimer la France »La communauté nationale est ainsi définie comme un absolu, qui englobe et transcende les individus. Hors de la nation, les individus n’ont pas d’identité, ils ne comptent pas, ils n’existent pas.

Le thème de la « décadence nationale », marqueur traditionnel du discours national-populiste, occupe encore une place centrale dans la rhétorique du FN. Comme son père, Marine Le Pen est obsédée par la peur du déclin. Elle invoque un passé mythifié, une « France éternelle » qui serait aujourd’hui menacée d’extinction à cause de l’immigration de masse, de l’intégration européenne et de la mondialisation « ultralibérale ». La présidente du FN se présente ainsi comme le dernier rempart de cette identité française menacée et lance un appel au « sursaut national », exhortant les Français à entrer en résistance contre les forces qui menacent de détruire la nation. Cette rhétorique du déclin et du sursaut national réutilise la figure mythique de Jeanne d’Arc, célébrée chaque 1er mai par le Front National et ses militants. Lorsqu’il présidait le parti, Jean-Marie Le Pen mettait surtout en avant la dimension chrétienne de Jeanne d’Arc. Aujourd’hui, Marine Le Pen tend à occulter la dimension mystique et religieuse du personnage pour privilégier la dimension patriotique. Ainsi peut-on voir sur les affiches du Front National une belle Jeanne d’Arc en armure soufflant sur les étoiles du drapeau européen pour les faire disparaître.

Le FN est également obsédé par le « déclin démographique » de la France, vieille hantise de l’extrême droite nationaliste. Marine Le Pen prône une politique nataliste et propose notamment la création d’un « revenu parental » accordé, dès le deuxième enfant, à toute famille dont l’un des deux parents ferait le choix de ne pas travailler pour se consacrer pleinement à ses enfants. En outre, le FN souhaite réduire le nombre d’avortements : dans son programme, Marine Le Pen propose le déremboursement de l’IVG. Elle défend aussi le « libre choix de ne pas avorter », formule ambiguë que l’on peut interpréter comme une volonté de dissuader les femmes de recourir à l’avortement. En 2014, le député mariniste Gilbert Collard a refusé de voter un texte réaffirmant symboliquement le droit à l’avortement comme un droit fondamental.

L’altérophobie au cœur de l’idéologie frontiste

Selon l’historien Nicolas Lebourg, le national-populisme se caractérise par une forte « altérophobie », une « peur de l’autre » qui se traduit notamment par le rejet des immigrés et des minorités. La xénophobie est l’un des visages classiques de « l’altérophobie ». Depuis sa création, le Front National est un parti profondément xénophobe. Il reprend le thème de « l’immigration invasion », déjà exploité par les mouvements d’extrême droite à la fin du XIXe siècle. Le parti ne cesse de dénoncer une « immigration de masse » qui, selon lui, déstabiliserait en profondeur la société française. Il propose de supprimer le regroupement familial, bien que ce principe soit inscrit dans la Convention Européenne des Droits de l’Homme et que le « droit de vivre en famille » soit reconnu comme un droit fondamental et universel. La plupart des problèmes économiques et sociaux sont abusivement imputés à l’immigration et aux étrangers : la délinquance, les incivilités, mais également le chômage et la paupérisation de la société. D’après le FN, la main d’œuvre immigrée fait concurrence aux travailleurs nationaux et « tire les salaires vers les bas ». Ce raisonnement, bien qu’il soit économiquement et statistiquement faux, rencontre un large écho dans l’opinion publique en période de crise car il désigne des boucs-émissaires facilement identifiables. 

Le FN prône la « préférence nationale » (ou « priorité citoyenne »), principe qui consiste à donner la priorité aux citoyens français sur les résidents étrangers pour l’accès à l’emploi, à la formation et au logement social. L’application du principe de « préférence nationale », pierre angulaire du programme frontiste, aurait donc pour conséquence l’instauration d’une véritable société d’apartheid au sein de laquelle les résidents étrangers seraient systématiquement discriminés et marginalisés (bien qu’ils paient leurs impôts et leurs cotisations). Cette politique ruinerait les efforts d’intégration des étrangers en compliquant davantage leur accès à l’emploi et au logement. Le FN prétend défendre les travailleurs mais défend uniquement les travailleurs nationaux, qu’il oppose aux travailleurs immigrés. De même, le FN prétend défendre l’enfance et la famille, mais il défend uniquement les familles françaises : le parti prône la « priorité nationale » pour l’accès à l’éducation et veut réserver les allocations familiales « aux familles dont au moins un parent est français ».

Le racisme est un autre aspect de l’altérophobie. Le FN est-il un parti raciste ? Du temps de Jean-Marie Le Pen, la question ne se posait même pas : les dérapages de monsieur Le Pen sur les Maghrébins ou sur les « métèques » et sa haine viscérale du « métissage » ne laissaient gère de doutes quant au caractère raciste du FN. Depuis que Marine Le Pen a pris les commandes du parti, elle met en œuvre une stratégie de « dédiabolisation ». La communication des élus et des cadres du FN est étroitement contrôlée, le vocabulaire est beaucoup plus policé, et tous les termes pouvant avoir une connotation raciste sont proscrits. Pourtant, sur le fond, le message a peu changé. Le racisme traditionnel a tout simplement glissé vers une sorte de racisme culturel. Les critères raciaux ont été remplacés par des critères ethno-culturels : Marine Le Pen ne critique pas le « métissage » mais le « multiculturalisme ». Elle ne s’en prend pas aux Arabes ou aux Maghrébins, mais à l’islam. A l’immigration européenne, Marine Le Pen oppose une immigration africaine qui, selon elle, serait inassimilable. Certaines personnalités du FN telles que Bruno Gollnisch et Marion Maréchal-Le Pen ont même repris à leur compte la théorie du « grand remplacement » défendue par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus et popularisée par l’essayiste Eric Zemmour : cette théorie se fonde sur l’idée d’un « remplacement » progressif des populations blanches d’Europe par des populations maghrébines et africaines dont la fécondité est plus élevée.

L’islamophobie est aussi un aspect de « l’altérophobie ». Il est intéressant d’observer que, dans le discours de l’extrême droite, l’islamophobie a aujourd’hui remplacé l’antisémitisme traditionnel. L’extrême droite française a longtemps fait preuve d’un antisémitisme virulent, exacerbé lors de l’Affaire Dreyfus. De nos jours, ce n’est plus le juif mais le musulman qui cristallise contre lui toutes les peurs, tous les fantasmes et tous les préjugés. Le FN dénonce « l’islamisation de la France », il entretient volontairement les amalgames entre islam et islamisme (bien que l’écrasante majorité des musulmans ne soient pas des intégristes), et les amalgames entre islamisme et terrorisme. Lors des élections municipales de 2014, plusieurs candidats frontistes ont fait campagne contre la construction d’une mosquée ou d’une salle de prière musulmane dans leur ville, comme David Rachline à Fréjus ou Cyril Nauth à Mantes la Ville. Certains élus FN se sont fait remarquer par des propos ouvertement islamophobes, à l’instar de Fabien Engelmann, le jeune maire d’Hayange en Moselle, auteur d’un livre dans lequel il qualifie l’islam « d’idéologie sectaire », « en totale contradiction avec notre Constitution » (propos qui n’ont d’ailleurs pas été condamnés par le Front National). Le maire d’Hayange a aussi fait parler de lui en voulant interdire l’abattage rituel du mouton dans sa ville, ou en créant une « fête du cochon », instrumentalisation sournoise de certaines traditions culinaires dans le but de marginaliser la communauté musulmane. Comme l’ont bien montré Cécile Alduy et Stéphane Wahnich dans leur livre Marine Le Pen prise aux mots, le discours frontiste a même réussi à détourner le concept de laïcité pour en faire une arme contre l’islam : c’est au nom de la laïcité que Marine Le Pen propose d’interdire l’étiquetage de la viande halal ou le port du voile dans les universités.

L’idéologie du FN correspond donc bien à une idéologie « altérophobe » qui prône une communauté nationale ethniquement et culturellement homogène et qui tend à « essentialiser » les différences entre individus, entre cultures et entre communautés. L’étranger blanc européen est toléré, tandis que l’étranger d’origine maghrébine ou africaine est perçu comme un élément inassimilable et comme une menace pour l’intégrité de la communauté nationale. Cette idéologie valorise les Français « de souche », considérés comme les dépositaires d’une « identité nationale » immuable et sacralisée : en ce sens, le Front National s’inscrit parfaitement dans la tradition de l’extrême droite nationaliste, en rupture avec l’universalisme hérité des Lumières et de 1789.

Un discours populiste et « anti-système »

A cette idéologie nationaliste et « altérophobe » s’ajoute une rhétorique populiste et « antisystème » : le FN prétend défendre le peuple français contre des élites incompétentes et corrompues. Par la fameuse formule « UMPS », Marine Le Pen cherche à faire croire que la droite et la gauche de gouvernement sont interchangeables et co-responsables du déclin de la France. Les cadres du FN prétendent se situer en dehors du « système » politique et médiatique, et Marine Le Pen promet à ses électeurs qu’elle ne fera « jamais partie du système ». Les leaders du FN se présentent eux-mêmes comme des victimes de ce « système » qu’ils dénoncent, et se disent exposés en permanence à la diabolisation. Cette rhétorique populiste s’adosse à une vision conspirationniste du monde : le FN dénonce en effet un complot des élites visant à « détruire » les Etats et à dissoudre les identités nationales. Et selon Marine Le Pen, le « grand patronat » ferait pression sur les gouvernements européens pour organiser une immigration de peuplement massive qui tire les salaires vers le bas.

La théorie du complot a toujours été au cœur du discours de l’extrême droite française. A la fin du XIXe siècle, les mouvements nationalistes dénonçaient « l’anti-France », ou encore le « parti de l’étranger », c’est-à-dire un ensemble d’organisations soupçonnées d’œuvrer secrètement à la destruction de la nation. Parmi ces « ennemis » de la nation, l’extrême droite s’en prenait tout particulièrement aux juifs et aux francs-maçons. Charles Maurras dénonçait quant à lui les « quatre Etats confédérés », c’est-à-dire les juifs, les protestants, les francs-maçons et les « métèques ». Dans l’entre-deux-guerres, l’extrême droite faisait campagne contre le « judéo-bolchevisme ». Aujourd’hui, le FN ne dénonce plus de « complot judéo-maçonnique » ou « judéo-bolchevique », mais combat « l’euro-mondialisme », expression fourre-tout qui permet de fustiger, pêle-mêle, la construction européenne et les « technocrates bruxellois », la Banque Centrale Européenne, l’OMC, le FMI, les lobbys, la finance mondiale et les grandes banques, accusés d’organiser en secret la destruction des Etats et des frontières. Cette lecture conspirationniste du monde offre le double avantage de proposer une interprétation simpliste et manichéenne des problèmes économiques, et de valoriser les électeurs du parti en leur donnant l’illusion d’accéder à une vérité cachée. Cela permet également au FN de se présenter comme le « garant de la nation », et à Marine Le Pen d’endosser le rôle héroïque de sauveur de la France.

Le FN prêche un anti-capitalisme de façade, qui oppose les grandes entreprises mondialisées aux petits patrons et aux petits commerçants français. Le parti ne rejette pas le système capitaliste en lui-même, mais le capitalisme « globalisé », sans frontières. L’extrême droite française de la fin du XIXe siècle dénonçait déjà la finance « cosmopolite », symbolisée par la figure du financier juif apatride. Le Front National s’inscrit en fait dans une double tradition, celle de l’anti-capitalisme et celle du poujadisme (c’est d’ailleurs aux côtés de Poujade que Jean-Marie Le Pen a fait ses premiers pas en politique dans les années 1950). Marine Le Pen oppose de façon caricaturale petit et grand patronat, le premier apparaissant comme une victime de la mondialisation tandis que le second en serait le principal bénéficiaire. Elle prend la défense des ouvriers, des artisans et des boutiquiers français contre une élite patronale et financière globalisée et déracinée agissant contre les « intérêts de la France ».

Conclusion

Il faut être d’une mauvaise foi inouïe (ou d’une grande naïveté) pour affirmer que le Front National n’est plus un parti d’extrême droite. Le parti de Marine Le Pen, nationaliste, populiste et xénophobe, est resté fidèle aux thèmes et aux valeurs du « national-populisme », un courant politique majeur de l’extrême droite française, né à la fin du XIXe siècle sur les ruines du boulangisme. Naturellement, ce courant a connu des évolutions, comme toutes les autres familles politiques. Le discours de Marine Le Pen n’est plus celui d’un Barrès ou d’un Déroulède. Mais la filiation idéologique entre le national-populisme des origines et le FN actuel ne fait aucun doute.

Il est vrai que les « ligues » d’extrême droite de la Belle Epoque ou de l’entre-deux-guerres étaient, contrairement au FN, des mouvements antiparlementaires qui, pour certains d’entre eux, prônaient la violence et la prise du pouvoir par un coup d’Etat. Le Front National, fondé par Jean-Marie Le Pen en 1972, n’a jamais contesté ouvertement la légitimité des institutions républicaines, de même qu’il n’a jamais tenté de coup d’Etat. L’objectif du Front National est de conquérir le pouvoir légalement, de façon démocratique, à tous les échelons. Mais ce choix stratégique ne remet pas en cause le socle idéologique du parti.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, même dans l’entre-deux-guerres, certaines organisations d’extrême droite se sont soumises au jeu électoral et ont pris part à la vie parlementaire, comme l’Action Française de Charles Maurras qui disposait d’une trentaine de députés dans la Chambre de 1919 et qui n’a jamais tenté le moindre coup de force, même lors des violentes émeutes du 6 février 1934. Nous ne devons pas oublier non plus que, dans le passé, plusieurs partis d’extrême droite ont conquis le pouvoir de façon démocratique dans des pays européens. La participation aux élections ne saurait donc constituer un alibi suffisant pour les partis populistes qui nient leur appartenance à l’extrême droite.