Vers un rapprochement Juppé-Macron?

E. Macron et A. Juppé.

Mi-novembre, Alain Juppé a déclaré dans la presse qu’il approuvait la politique européenne d’Emmanuel Macron et qu’il plaidait pour la constitution d’un « grand mouvement central » en vue des élections européennes de 2019. Une grande coalition centrale réunissant les « Constructifs », LREM et le MoDem autour d’Emmanuel Macron et d’Edouard Philippe dans la perspective du scrutin européen ne serait pas contre-nature car ces différentes forces politiques sont toutes pro-européennes, elles défendent le marché unique, la monnaie unique, l’acquis de Schengen et approuvent le principe d’une « Europe à deux vitesses » qui permettrait d’approfondir l’Union européenne avec un petit noyau d’Etats-membres. Le Premier Ministre Edouard Philippe est lui-même un ancien juppéiste et a gardé des liens personnels avec le maire de Bordeaux.

Que propose exactement Juppé ? Une simple alliance de circonstances qui se délitera une fois passées les européennes ou une véritable recomposition du champ politique autour d’un grand rassemblement central et pro-européen ? François Bayrou voit dans la déclaration d’Alain Juppé un « acte décisif de la recomposition politique ». Une alliance des modérés de gauche, de droite et du centre marquerait en effet une étape décisive dans l’émergence d’un « axe central » humaniste, libéral et pro-européen. Cet « axe central », dont Juppé est l’une des figures majeures, n’existait que virtuellement avant les élections de 2017, mais la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle et celle de son mouvement, LREM, aux législatives ont dynamité le cadre bipolaire classique et accéléré la recomposition du champ politique. En outre, la victoire annoncée de Laurent Wauquiez à la présidence de LR confirme la dérive identitaire, populiste et souverainiste du parti, et pourrait aboutir à une sécession de son aile modérée.

Mais cette recomposition politique ne sera pas immédiate et ses modalités restent encore incertaines. Pour l’heure, il n’est pas question d’un ralliement de Juppé à Macron : ce que propose l’ancien Premier Ministre, ce sont des « listes communes entre pro-européens » pour le scrutin de 2019. Les juppéistes, eux, rêvent de refonder un grand parti de centre-droit dont Juppé serait le leader naturel, une sorte d’UMP 2.0 débarrassée de son aile droite et refusant toute proximité idéologique avec le Front National. De son côté, Juppé n’exclut pas de quitter Les Républicains en cas de victoire de Wauquiez : le scrutin européen lui en donnerait l’occasion et le prétexte.

Publicités

Macron, le président des riches?

Il y a certains bons mots qui vous rhabillent un président pour l’hiver. Emmanuel Macron est décrit par une partie de la gauche et de la presse comme le « président des riches », un qualificatif dont Nicolas Sarkozy avait déjà été affublé par ses détracteurs quelques années plus tôt. La formule est simple, accrocheuse et redoutablement efficace, mais en dit long sur la médiocrité du débat politique en France. 

Cette étiquette peu glorieuse, Macron la doit en fait à sa réforme fiscale, plus particulièrement à deux mesures : la réforme de l’ISF et la « flat tax ». Comme l’avait prévu Macron dans son programme présidentiel, l’ISF a été transformé en « impôt sur la fortune immobilière » et ne sera plus prélevé sur les capitaux productifs. Cette mesure a pour but d’inciter les plus riches à investir dans l’économie plutôt que dans la constitution de patrimoines dormants. Quant à la « flat tax », il s’agit d’une taxation unique à 30% sur l’ensemble des revenus financiers : cette mesure vise à simplifier et uniformiser la taxation des revenus du capital, qui est extrêmement complexe en France, pour inciter un plus grand nombre de Français à investir dans le financement des entreprises. Il n’en fallait guère plus pour que le président soit caricaturé en « VRP » du grand capital et en serviteur zélé des nantis. Comme si le programme de Macron se résumait à ces deux réformes. Comme si toute la politique du gouvernement n’était qu’une « politique de classe » dont la seule ambition serait d’enrichir encore davantage ceux qui ont déjà tout.

Si Macron est effectivement le président qui a réformé l’ISF, c’est aussi le président qui veut supprimer la taxe d’habitation pour 80% des ménages, augmenter le minimum vieillesse et l’allocation adulte handicapé, alléger les cotisations sociales pour augmenter le pouvoir d’achat des salariés, augmenter la prime d’activité, étendre l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants et aux salariés démissionnaires, développer les « emplois francs » pour favoriser les embauches en CDI dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, investir 15 milliards d’euros dans la formation professionnelle, lutter contre les inégalités scolaires en divisant par deux les effectifs des classes de CP dans les écoles classées en REP et REP+. Macron est également le président qui souhaite, par le biais d’une hausse de la CSG, augmenter la part du capital dans le financement de l’assurance-chômage, dont le coût était jusqu’à présent supporté quasi intégralement par les salariés.

Dépeindre Macron comme le « président des riches », c’est faire abstraction de toute la philosophie qui sous-tend la politique du président, et que l’essayiste Brice Couturier, auteur d’un ouvrage intitulé Macron, un président philosophe, définit comme une version rénovée de la social-démocratie conciliant sécurité et compétitivité. Qu’on le veuille ou non, il n’y a pas d’emplois sans croissance économique, ni croissance économique sans investissements. Or, les difficultés d’accès au financement sont l’une des principales barrières au développement des entreprises dans notre pays, en particulier pour les start-ups et les TPE-PME. La réforme de l’ISF et la « flat tax » ne sont pas des « cadeaux fiscaux » faits aux riches mais des outils au service de l’investissement et de la croissance.

E. Macron.

Macron, Blanquer: quelle politique éducative?

J.M. Blanquer (source: Europe 1).

Jusqu’à présent, la politique éducative de Jean-Michel Blanquer a surtout consisté à détricoter ce qu’avait fait la précédente majorité. Ainsi, dès le mois de juin, le gouvernement a décidé d’abroger la réforme des rythmes scolaires et de laisser aux communes la possibilité de revenir à la semaine de quatre jours dans les écoles. La réforme Peillon allait plutôt dans le bon sens mais avait été mise en œuvre de façon trop rigide et trop uniforme : des milliers de petites communes avaient en effet du mal à proposer des activités périscolaires de qualité chaque après-midi de la semaine. On peut cependant regretter que le nouveau ministre de l’Education nationale accorde aussi peu d’importance à la question, pourtant cruciale, des rythmes scolaires. Nous savons depuis longtemps qu’en France les journées d’école sont trop chargées : toutes les études montrent que les enfants sont beaucoup moins attentifs et moins disponibles intellectuellement l’après-midi que le matin. Une véritable réforme des rythmes scolaires, utile et ambitieuse, consisterait à supprimer les leçons de l’après-midi pour que les élèves se consacrent à des activités physiques ou manuelles. Mais pour cela, il serait indispensable de réduire significativement la durée des congés d’été. Notre calendrier scolaire est hérité d’une époque où la France était majoritairement paysanne et où les enfants devaient être libérés pendant deux mois l’été pour les travaux agricoles : d’un point de vue strictement éducatif, plus rien ne justifie aujourd’hui que l’école soit interrompue huit semaines consécutives en été !

La réforme du collège mise en place par Najat Vallaud-Belkacem a, elle aussi, été détricotée. Le nouveau ministre a en effet décidé de rétablir l’option langues anciennes et les classes bi-langues au collège : ces enseignements, jugés trop « élitistes » par l’ancienne ministre de l’Education Nationale, avaient été supprimés en 2015. Au lieu de permettre à des élèves méritants issus de tous milieux sociaux d’accéder à des enseignements d’excellence, la réforme du collège imposait le démantèlement pur et simple de ces enseignements. Ce faisant, la réforme de Najat Vallaud-Belkacem aggravait les inégalités qu’elle devait corriger car, en supprimant ces enseignements d’excellence, elle privilégiait les élèves issus de familles favorisées qui ont plus facilement accès à la culture classique, aux séjours linguistiques et aux cours particuliers en langue étrangère. Mais le plus scandaleux, dans cette réforme, c’est qu’elle a porté un nouveau coup d’une grande violence à la culture humaniste et littéraire. Or, l’école de la République se doit de transmettre aux élèves cette culture humaniste dont le latin et le grec sont les fondements. Comme le résume fort bien l’historien Johann Chapoutot dans une chronique du journal Libération, « les humanités sont la voie d’accès à notre humanité, tout simplement ». Pour toutes ces raisons, j’accueille donc avec un grand soulagement la décision de Jean-Michel Blanquer.

Je suis plus réservé sur la réhabilitation du redoublement. Les redoublements n’étaient certes pas interdits mais un décret signé en 2014 les rendait quasi impossibles. A vrai dire, sur la question du redoublement, il n’y a pas de « bonne » solution. Faire redoubler un élève est une décision lourde de conséquences et un pari souvent risqué : dans certains cas, le redoublement peut être salutaire et permettre à l’élève de combler ses lacunes, mais la plupart du temps le redoublement ne sert à rien, si ce n’est à surcharger les classes et à maintenir plus longtemps dans le système éducatif des élèves qui peinent à y trouver leur place. En pratique, le redoublement n’est jamais une solution satisfaisante pour les élèves ni pour l’institution. Le débat sur les bienfaits du redoublement est un peu l’arbre qui cache la forêt dans la mesure où il occulte souvent les vrais problèmes, à savoir l’orientation et l’accompagnement des élèves en difficulté. Loin du pragmatisme revendiqué par Macron et son gouvernement, la réhabilitation du redoublement apparaît surtout comme un signal envoyé à l’électorat conservateur qui n’a pas digéré la politique éducative menée sous le quinquennat de François Hollande.

La première grande réforme mise en œuvre par le nouveau ministre de l’Education nationale fut le dédoublement des classes de CP dans les écoles classées en REP et REP+, mesure phare du programme d’Emmanuel Macron. Je ne peux que saluer cette réforme qui va évidemment dans le bon sens. Cette mesure se fonde sur trois constats simples mais d’une extrême importance. Premièrement, la réduction des effectifs permet aux enseignants d’assurer un suivi plus individualisé et de mieux encadrer les élèves en difficulté. Deuxièmement, il faut concentrer les moyens sur l’école primaire (en particulier le CP) car c’est là que se creusent les inégalités. Troisièmement, il convient de concentrer les moyens sur les écoles accueillant les publics les plus défavorisés car c’est là que les besoins sont les plus importants ; cela permet aussi d’éviter un saupoudrage inefficace et coûteux. Sur le papier, donc, le gouvernement a tout bon. Le problème, c’est que cette réforme a été menée à moyens constants dans un cadre budgétaire particulièrement contraint : il a donc fallu « déshabiller Pierre pour habiller Paul ». Autrement dit, le dédoublement des classes de CP en REP et REP+ a souvent conduit à surcharger d’autres classes et à fermer des postes dans d’autres écoles, ce dont nul ne peut se satisfaire.

Jean-Michel Blanquer est également favorable au retour des études dirigées après les cours, d’abord au collège puis, à terme, dans les écoles primaires : le dispositif « Devoirs faits », mis en place dès le mois de novembre dans 7.000 collèges, est une aide aux devoirs destinée aux élèves en difficulté ou à ceux qui ne parviennent pas à travailler dans de bonnes conditions chez eux. Le principe est tout à fait louable car la lutte contre les inégalités passe nécessairement par un accompagnement renforcé des élèves les plus fragiles. Les devoirs sont indispensables tant pour l’apprentissage que pour les exercices mais accentuent les inégalités entre élèves dans la mesure où certains ne peuvent pas travailler sereinement à la maison ni se faire aider par leurs parents. L’accompagnement des collégiens est assuré par des enseignants volontaires payés en heures supplémentaires mais également par des jeunes effectuant un service civique. L’inconvénient majeur de ce dispositif est son coût, estimé à 220 millions pour l’année 2018, le prix à payer pour favoriser la réussite des élèves et lutter contre les inégalités scolaires.

La prochaine réforme éducative majeure qui attend le gouvernement est celle du bac. Emmanuel Macron souhaite réduire le coût de l’examen en allégeant le calendrier des épreuves et en augmentant la part de contrôle continu. Cette réforme du bac me semble souhaitable car il faut alléger le coût du bac et resserrer le calendrier des épreuves. Le baccalauréat coûte chaque année à l’Etat près de 100 millions d’euros. De plus, l’organisation de cet examen entraîne des contraintes colossales pour les établissements puisque les épreuves immobilisent énormément de salles et de personnels, et neutralisent trois semaines de cours à la fin de l’année. Les contraintes sont aussi d’ordre pédagogique : l’année de Terminale est une véritable course contre la montre consacrée au bachotage et aux cours magistraux plutôt qu’à l’expérimentation de pratiques pédagogiques plus stimulantes. Le contrôle continu n’a rien d’aberrant : il permet de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves pendant l’année. D’ailleurs, certaines disciplines sont déjà évaluées en contrôle continu au bac, notamment l’EPS. Mais il est essentiel de maintenir des épreuves terminales afin que le diplôme du baccalauréat conserve son caractère national.

L’autre chantier important qui attend le ministre de l’Education Nationale est celui de l’autonomie des établissements, sujet ô combien sensible au sein du monde enseignant tant il nourrit d’inquiétudes et de malentendus. Car l’autonomie des établissements peut désigner des choses bien différentes : autonomie financière, autonomie pédagogique, ou encore autonomie dans le recrutement des professeurs. L’autonomie que souhaite expérimenter Jean-Michel Blanquer est d’ordre pédagogique : il s’agit de laisser aux établissements plus de liberté dans l’organisation des enseignements pour encourager l’innovation pédagogique. Dans le secondaire, l’idée serait par exemple de fixer au niveau national un volume horaire garanti en français et en mathématiques mais de laisser les équipes pédagogiques fixer elles-mêmes la dotation horaire pour les autres enseignements dans le cadre du projet d’établissement. Cela permettrait à chaque établissement de mieux s’adapter aux spécificités de son public et de son environnement socio-culturel. Si l’autonomie des établissements suscite beaucoup d’inquiétudes, c’est parce qu’elle aggraverait, selon ses détracteurs, les inégalités entre établissements. Mais les inégalités sont déjà colossales entre les établissements privilégiés de centre-ville et les établissements situés dans des banlieues sensibles ou des zones rurales déshéritées. Le système éducatif français repose sur une égalité fictive : prétendre que l’on peut corriger les inégalités en imposant à tous les établissements les mêmes contenus, les mêmes objectifs et les mêmes volumes horaires par discipline est illusoire. L’égalité des chances doit passer par une gestion plus souple et moins centralisée des établissements, et non par un égalitarisme trompeur qui, en fin de compte, favorise toujours les mêmes établissements.

En définitive, je crois que la politique éducative préconisée par Emmanuel Macron et mise en musique par Jean-Michel Blanquer va globalement dans le bon sens car elle est assez pragmatique et s’appuie sur les résultats de la recherche récente en économie et en sciences sociales. Cela étant dit, il me semble qu’un problème majeur n’a pas été considéré comme une priorité par l’exécutif, à savoir la revalorisation du métier d’enseignant. Car l’Education Nationale fait actuellement face à une crise du recrutement dont les effets sont particulièrement préoccupants sur le terrain : nombreux postes vacants, professeurs non remplacés en cas d’absence prolongée, baisse du niveau d’exigence aux concours de recrutement des personnels enseignants, multiplication des contractuels pour pallier le manque de professeurs titulaires, sans oublier la crise des vocations qui frappe un nombre sans cesse croissant de professeurs et les pousse à changer de métier en cours de carrière. Il est urgent de redonner de l’attractivité au métier d’enseignant, mais cela n’implique pas seulement une revalorisation des traitements : cela doit aussi passer par une amélioration concrète des conditions de travail des professeurs affectés dans les établissements difficiles et par une refonte globale de la gestion des personnels, notamment via des carrières plus attractives et un système d’affectation plus cohérent.

Nicolas Hulot a-t-il cédé face au lobby du nucléaire?

Nicolas Hulot (source: tempsreel.nouvelobs.com)

Après avoir annoncé un report de l’objectif de réduire à 50% la part du nucléaire dans le mix énergétique, Nicolas Hulot a essuyé les critiques acerbes de la gauche, tout particulièrement des écologistes, qui l’accusent d’avoir cédé au lobby du nucléaire. La réalité, toutefois, est plus complexe.

Tout d’abord, il faut bien préciser que le ministre n’a pas renoncé à réduire notre dépendance au nucléaire : il a simplement reporté de 2025 à 2035 l’objectif inscrit dans la loi de 2015 sur la transition énergétique. Par ailleurs, il est facile d’incriminer le « lobby du nucléaire » et de vilipender les renoncements du ministre. Mais il faut examiner les choses avec un minimum de réalisme : l’objectif de réduire à 50% la part de l’énergie nucléaire en 2025 était extrêmement ambitieux. Or, d’après les données disponibles à ce jour, et en dépit des efforts consentis par les pouvoirs publics pour soutenir le secteur des énergies renouvelables, il apparaît que l’éolien et l’énergie solaire ne se développent pas assez rapidement pour que l’objectif puisse être atteint en 2025. Et si la production d’énergie éolienne et solaire ne parvient pas à compenser la réduction progressive du parc nucléaire français, il n’y aura pas d’autres solutions que d’augmenter la production des centrales thermiques qui, on le sait, rejettent de grandes quantités de carbone dans l’atmosphère. Un tel scénario serait difficilement compatible avec les engagements pris par la France lors de la COP 21.

J’ignore ce qui s’est réellement joué dans les antichambres du ministère, je sais que l’industrie nucléaire a de puissants promoteurs en France, y compris dans le milieu politique, mais je fais suffisamment confiance à Nicolas Hulot pour penser qu’il n’est pas un pion du « lobby nucléaire » et qu’il a opté pour le scénario le plus réaliste et le plus acceptable. Evidemment, on peut déplorer la décision du ministre, car la transition énergétique est absolument nécessaire. Mais je crois que Nicolas Hulot a fait preuve de lucidité et d’honnêteté. On voit d’ailleurs ici toute la différence entre deux visions de l’écologie : d’un côté, l’écologie dogmatique d’Europe-Ecologie-Les Verts ; de l’autre, l’écologie pragmatique et prudente que Nicolas Hulot cherche à mettre en œuvre.