Le progrès, pas la pagaille

Source: Le Point.

Les gilets jaunes étaient sans doute le sujet de conversation qu’il fallait éviter lors des repas de réveillon : cela me rappelle un peu Un dîner en famille, le célèbre dessin de Caran d’Ache publié dans le Figaro en 1898, où l’on voit les membres d’une famille de la petite bourgeoisie en venir aux mains parce qu’ils ont eu le malheur d’évoquer l’Affaire Dreyfus. Tout comme il y avait les « dreyfusards » et les « antidreyfusards », il y a aujourd’hui les « gilets jaunes » et les « anti-gilets jaunes ». Pour être tout à fait honnête, je ne comprends pas la nature de ce mouvement, et je peine à en cerner tous les enjeux. Comme beaucoup, je me suis trompé : en novembre, j’ai cru que le mouvement des gilets jaunes était une sorte de jacquerie antifiscale comparable au soulèvement des « bonnets rouges » en 2013. Et puis j’ai compris, un peu tard, que la révolte des gilets jaunes était l’expression d’un malaise beaucoup plus profond et beaucoup plus ancien. Mais je ne sais pas quel sens donner à ce mouvement protéiforme et confus qui n’a ni porte-parole officiel ni mot d’ordre bien défini, et dont les revendications changent d’une semaine à l’autre.

Les gilets jaunes ont au moins le mérite d’avoir attiré l’attention des médias et des responsables politiques sur les classes moyennes en voie de paupérisation qui vivent loin des métropoles et se sentent, à tort ou à raison, abandonnées par l’Etat. Cette France « périphérique », invisible et silencieuse, hantée par la peur du déclassement social, est soudainement devenue visible en arborant le fameux gilet de sécurité des automobilistes. Les gilets jaunes ont aussi le mérite d’avoir placé la question de la justice fiscale au centre du débat public : la réforme de l’ISF est dénoncée parce qu’elle a été perçue comme un « cadeau fiscal » aux plus riches, tandis que la hausse de la TICPE et celle de la CSG ont été vécues par de nombreux Français comme une injustice. Par ailleurs, les violences policières observées en marge des manifestations de gilets jaunes ont ouvert un débat légitime sur l’utilisation des « flashballs » et des grenades de désencerclement.

Certaines revendications des gilets jaunes me semblent justes, sur la hausse du pouvoir d’achat ou la moralisation de la vie politique. Mais je ne peux pas soutenir un mouvement qui fait régner depuis deux mois dans tout le pays un climat de violence, de défiance et de haine. Je ne peux pas soutenir un mouvement qui remet en cause le principe de la démocratie représentative et qui conteste la légitimité d’un président élu démocratiquement par 20 millions de Français au second tour de la présidentielle. Je ne peux pas soutenir un mouvement qui, depuis ses débuts, est marqué du sceau de l’illégalité : qu’on le veuille ou non, en France, il est interdit de bloquer des ronds-points, de dégrader des bâtiments publics et d’organiser des manifestations non déclarées en préfecture. Les leaders du mouvement le savent : en organisant des manifestations illicites, ils ont sciemment créé les conditions d’un affrontement avec les forces de l’ordre. Eric Drouet, l’une des figures du mouvement, a reconnu avoir organisé un rassemblement non autorisé pour mettre en scène sa propre arrestation.

Le mouvement des gilets jaunes m’inquiète aussi par sa radicalité. Au fil des semaines, le mouvement s’est durci et s’est politisé. Quelles que soient les réponses politiques apportées par l’exécutif, elles ne calmeront pas les gilets jaunes les plus jusqu’au-boutistes car ces derniers entretiennent le chaos dans le seul but de déstabiliser le pouvoir : ce qu’ils veulent, c’est en découdre avec Macron. Dans cette atmosphère détestable et furieuse, la parole des gilets jaunes les plus extrémistes s’est totalement libérée, aussi bien dans la rue que sur les réseaux sociaux. Au bout du compte, la révolte des gilets jaunes agit comme une sorte de gigantesque pompe à merde qui fait remonter à la surface tout un tas de sottises et d’immondices dont personne ne pourra tirer quoi que ce soit de constructif : haine des élites, haine des institutions, haine des journalistes, haine anti-flic, fake news, théories complotistes, antiparlementarisme, antisémitisme et antimaçonnisme.

Il est temps que tout cela s’arrête. La révolte des gilets jaunes a déjà causé beaucoup de tort à la France : elle a plombé le chiffre d’affaires des commerçants pendant la période de Noël et a mis en difficulté de nombreux établissements dans les zones commerciales bloquées. Les dégradations et les actes de vandalisme perpétrés lors des manifestations vont nécessiter de coûteuses réparations qui seront payées par le contribuable. La sécurisation des manifestations a mobilisé des milliers de gendarmes et de policiers dans toute la France chaque week-end pendant deux mois : nos forces de l’ordre sont usées physiquement et nerveusement. Les mesures d’urgence mises en place par Emmanuel Macron pour apaiser la colère des gilets jaunes vont coûter près de 10 milliards d’euros : cette somme colossale sera en partie financée par le déficit, ce qui remet en cause tous les efforts consentis par les Français pour redresser nos finances publiques. L’image de notre pays à l’international est désastreuse : une fois encore, la France passe aux yeux du monde entier pour un pays ingouvernable et irréformable. L’image de Paris a été fortement ternie par les manifestations alors même que, pour la première fois depuis les attentats de 2015, la capitale commençait à redevenir attractive pour les touristes internationaux.

« La France veut le progrès, mais elle ne veut pas la pagaille », disait de Gaulle. C’est encore le cas aujourd’hui : la France veut le progrès social, l’amélioration du pouvoir d’achat, la baisse du chômage, la justice fiscale, la moralisation de la vie politique. Mais elle ne veut pas la pagaille. Or, les gilets jaunes font régner la pagaille depuis deux mois en France : je crois que ce désordre finira par lasser les Français, y compris ceux qui soutiennent les revendications des gilets jaunes.

Nous étions « Charlie », et nous le sommes toujours

Marche du 11 janvier 2015, Paris.

Les 10 et 11 janvier 2015, nous étions près de 4 millions à manifester pacifiquement dans Paris et dans toute la France pour dénoncer les attentats djihadistes et pour affirmer notre attachement à la République et à ses valeurs. Nous étions « Charlie ». Nous défendions la liberté d’expression, la tolérance et la fraternité. Nous défendions aussi l’héritage des Lumières et un certain esprit « voltairien », nous défendions le droit au blasphème et à l’impertinence, la liberté de critiquer toutes les religions, toutes les doctrines, toutes les idéologies. Nous voulions montrer à la planète entière que la France était debout et qu’elle n’avait pas peur. Nous étions « Charlie », et nous le sommes toujours.

Nous étions sidérés par la violence des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, qui ont visé la rédaction de Charlie Hebdo, plusieurs policiers ainsi que les clients du magasin Hyper Casher de la Porte de Vincennes. Mais nous n’imaginions pas que ces attentats étaient les premiers d’une longue série : attaque du Thalys le 21 août 2015, attentats de Paris le 13 novembre 2015, attaque de Magnanville le 13 juin 2016, attentat du 14 juillet 2016 à Nice, attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray le 26 juillet 2016, attentat des Champs-Elysées le 20 avril 2017, attaques de Carcassonne et de Trèbes le 23 mars 2018, attaque de la rue Monsigny le 12 mai 2018, attentat de Strasbourg le 11 décembre 2018. Sans oublier les attaques de militaires et de policiers qui n’ont pas fait de victimes.

Nous étions sidérés de voir que, malgré la forte mobilisation des Français lors des marches républicaines des 10 et 11 janvier 2015, beaucoup de nos concitoyens n’étaient pas « Charlie ». Nous étions sidérés de voir que, dans nos écoles, nos collèges et nos lycées, certains élèves ne comprenaient pas cette mobilisation car ils considéraient que les dessinateurs de Charlie Hebdo avaient, d’une certaine façon, « mérité » leur sort. Nous étions sidérés de voir que la condamnation des attentats n’était pas unanime et que la défense des valeurs républicaines n’allait pas de soi. Nous avons pris conscience des fractures immenses qui menaçaient le pacte républicain.

Quatre ans plus tard, où en sommes-nous ? La menace terroriste semble avoir reculé. Le pseudo-califat de « Daesh » s’est effondré au Moyen-Orient, mais son idéologie mortifère n’a pas disparu. Et la société française reste extrêmement fracturée. La République est encore contestée dans ses institutions et dans ses valeurs, non par des terroristes mais par des casseurs et des activistes venus de l’ultra-droite, qui profitent habilement du mouvement des « gilets jaunes » pour entretenir un climat de violence et de haine dans le pays. Malgré le reflux du terrorisme djihadiste, la République est encore plus fragile aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2015.

Peut-on encore être macroniste ?

Source: lefigaro.fr.

L’image de l’exécutif s’est considérablement dégradée au cours de l’année 2018. Il y eut d’abord les déclarations d’Emmanuel Macron sur les minimas sociaux qui coûtent « un pognon de dingue ». Puis l’affaire Benalla, qui n’était ni une « crise de régime » ni un « scandale d’Etat », mais qui déstabilisa tout de même sérieusement le pouvoir. Il y eut, enfin, les démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb, deux poids lourds du gouvernement. Gérard Collomb fut l’un des premiers soutiens d’Emmanuel Macron et son départ a comme un goût amer de divorce. Quant à Nicolas Hulot, il a démissionné du gouvernement après quatorze mois de bons et loyaux services car il ne disposait pas des moyens nécessaires pour mener à bien les transformations qu’il appelait de ses vœux. La démission de Nicolas Hulot a toutefois eu des effets positifs puisqu’elle a ouvert les yeux de l’opinion publique sur le poids des lobbys et semble avoir entraîné un sursaut dans la société civile, comme en témoignent les « Marches pour le climat ».

2018 fut aussi l’année de toutes les colères. La réforme de la SNCF a eu l’effet d’une bombe et a déclenché au printemps une grande grève des cheminots qui s’est étalée sur près de trois mois. L’objectif du « Pacte ferroviaire » était de préparer l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire de voyageurs, comme le prévoit la réglementation européenne. Or, il était nécessaire de restructurer la SNCF pour la rendre plus compétitive et lui permettre de gérer plus efficacement ses personnels. Mais le Pacte ferroviaire était une réforme incompréhensible pour l’immense majorité des Français : aujourd’hui encore, on a du mal à comprendre pourquoi le gouvernement a supprimé le statut de cheminot à l’embauche et transformé la SNCF en « société anonyme à capitaux publics ». Ces transformations avaient une justification technique mais, de toute évidence, le gouvernement n’a pas fait suffisamment de pédagogie. Le changement de statut juridique de la SNCF a, en outre, alimenté la peur d’une privatisation de l’entreprise : bien que le Pacte ferroviaire garantisse explicitement le caractère public de la SNCF, certains syndicats ont entretenu la rumeur d’une privatisation pour semer la confusion dans le débat.

L’entrée en vigueur de loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants) a déclenché, elle aussi, une vague de contestations avec, en prime, des blocages d’université. L’objectif de cette loi était de réformer la procédure d’accès à l’enseignement supérieur : l’ancienne plateforme APB a été remplacée par la plateforme « Parcoursup », qui laisse davantage de liberté aux élèves dans l’élaboration de leurs vœux. Mais la loi ORE a été accusée, à tort, d’instaurer une sélection à l’entrée des universités. En réalité, cette loi n’a pas créé de sélection généralisée à l’entrée des universités françaises : dans les formations dites « en tension », les tirages au sort ont été remplacés par une sélection sur dossier. Dans les autres formations universitaires, aucune sélection n’a été instaurée mais les universités doivent désormais classer les dossiers de candidature en fonction du profil des candidats. Ainsi, les candidats qui ont les meilleurs dossiers obtiennent plus rapidement une place dans les formations de leur choix. Si la loi ORE a provoqué tant de protestations, c’est peut-être parce qu’elle a été mise en place dans un contexte particulièrement difficile pour les universités françaises : de fait, beaucoup d’universités ne disposaient pas des moyens ni du temps nécessaires pour examiner correctement les dossiers de candidature.

La mise en place de la réforme du lycée suscite de vives inquiétudes. Cette réforme réorganise en profondeur la structure des enseignements au lycée : à compter de la rentrée 2019, les séries L, ES et S des lycées généraux seront remplacées par un lycée « modulaire » comprenant un tronc commun et des enseignements de spécialité. Le nouveau lycée doit en effet permettre d’individualiser davantage les parcours de formation et de briser la hiérarchie des filières. La réforme prévoit aussi une refonte du baccalauréat : le poids du contrôle continu dans la note globale sera renforcé afin d’alléger le calendrier des épreuves terminales et de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves sur le long terme. Le problème, c’est que la réforme Blanquer a été lancée dans une certaine précipitation : les équipes éducatives n’ont pas eu le temps de s’approprier cette réforme ni de mener sereinement le travail de réflexion nécessaire à sa mise en place dans les établissements. Au bout du compte, la réforme Blanquer a fini par devenir une source d’angoisse à la fois pour les enseignants, les élèves et les familles, sur fond de suppressions de postes dans l’enseignement secondaire.

Mais l’année 2018 aura surtout été marquée par la révolte des gilets jaunes. Deux mesures particulièrement impopulaires sont à l’origine de ce mouvement : la hausse de la CSG et la hausse des taxes sur le carburant. La hausse de la CSG, qui devait compenser la baisse des cotisations salariales, a été vécue comme une injustice par les retraités. Mais c’est surtout la hausse du prix des carburants, amplifiée par l’augmentation du prix du baril, qui a déclenché le mouvement des gilets jaunes à l’automne 2018. D’abord perçu comme une sorte de jacquerie antifiscale comparable au soulèvement des « bonnets rouges » en 2013, le mouvement des gilets jaunes exprimait en réalité le malaise profond des classes moyennes et populaires et de cette « France périphérique » ignorée des élites : la hausse du prix des carburants n’a été que l’élément déclencheur de la révolte. A mesure que le mouvement s’est installé dans la durée, il s’est radicalisé ; les revendications, qui se cantonnaient initialement à la politique fiscale et au pouvoir d’achat, se sont peu à peu élargies : dissolution de l’Assemblée nationale, nouvelle Constitution, instauration d’un « référendum d’initiative citoyenne », etc.

Face aux gilets jaunes, Macron aurait pu faire preuve d’une rigidité thatchérienne. Il aurait pu ignorer les revendications des manifestants et se contenter de rétablir l’ordre républicain. Mais il a fait preuve d’un certain pragmatisme pour calmer la colère des gilets jaunes et mettre un terme aux violences. Sur les deux mesures les plus contestées, Macron a fait marche arrière : il a gelé l’augmentation des taxes sur les carburants et annulé la hausse de la CSG pour les retraités gagnant moins de 2.000 euros par mois. Il a aussi pris des mesures d’urgence en faveur du pouvoir d’achat : défiscalisation des heures supplémentaires, revalorisation et extension de la prime d’activité pour les bas salaires. Au total, près de 10 milliards d’euros seront ainsi redistribués aux Français. En outre, Emmanuel Macron a promis un « grand débat national » en 2019 : organisé dans les territoires sous le patronage des élus locaux, ce débat devrait porter sur la transition écologique, la fiscalité, la réforme de l’Etat et le fonctionnement de la démocratie. Les annonces présidentielles ont donné satisfaction à une partie des gilets jaunes mais n’ont pas mis fin au mouvement.

Le soulèvement des gilets jaunes est-il une révolte contre Emmanuel Macron ? Même si le slogan « Macron démission ! » est devenu un cri de ralliement commode pour de nombreux gilets jaunes, la réalité semble plus complexe. Je crois que la politique de Macron a cristallisé toutes les colères accumulées dans le pays depuis plus de deux décennies à cause de la précarité, du chômage et de la baisse du pouvoir d’achat : le mouvement des gilets jaunes n’exprime pas tant un rejet d’Emmanuel Macron lui-même qu’un rejet de la classe politique en général. L’arrogance technocratique et la politique fiscale du président n’ont fait qu’exacerber un mécontentement dont les racines étaient beaucoup plus profondes. En un certain sens, la révolte des gilets jaunes symbolise l’échec de l’utopie réconciliatrice portée par le macronisme. Emmanuel Macron avait l’ambition de dépasser les clivages politiques traditionnels et de réconcilier les Français autour d’un projet réformiste et transpartisan qui ne serait « ni de gauche, ni de droite ». Or, en brouillant les repères idéologiques traditionnels et en cherchant à dépasser le clivage droite-gauche, Macron a renforcé un autre clivage : celui qui oppose le peuple aux élites. Macron est impopulaire parce qu’il renvoie l’image d’un président hors-sol, gagné à la cause des « puissants » et déconnecté du quotidien des Français.

Malgré tout, je continue de penser que le projet politique sur lequel Macron a été élu en 2017 est un bon projet. Beaucoup de choses ont déjà été accomplies par l’actuelle majorité pour améliorer la situation du pays : de l’année 2018, les Français retiendront surtout les crises, les colères et les mouvements sociaux ; mais les meilleures réformes ne sont pas forcément celles dont on a le plus parlé. Le gouvernement a ouvert en 2018 l’un des chantiers les plus importants du quinquennat : la rénovation de notre modèle social. Dans un monde où les parcours professionnels sont de plus en plus imprévisibles, il est indispensable de faciliter la mobilité professionnelle et de mieux accompagner les actifs en cas de reconversion ou de perte d’emploi : dans cette optique, la « loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel », adoptée dans une totale indifférence pendant l’été 2018, développe l’apprentissage et améliore l’accès à la formation professionnelle, notamment pour les salariés à temps partiel et pour les travailleurs handicapés. Cette loi étend aussi l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants et aux salariés démissionnaires afin d’offrir à tous les travailleurs un filet de sécurité face aux aléas de la vie professionnelle : avec cette réforme, c’est donc le principe d’un droit universel à l’assurance-chômage qui fait son apparition en France, et cela constitue sans nul doute une avancée majeure.

Issue des « Etats généraux de l’alimentation », la loi Agriculture et Alimentation (ou loi EGalim) votée en octobre 2018 vise à rééquilibrer les relations commerciales entre les différents acteurs de l’agroalimentaire et à garantir aux agriculteurs des revenus décents : la construction des prix alimentaires se fait désormais à partir des propositions faites par les agriculteurs eux-mêmes, en fonction de leurs coûts de production. La loi EGalim permet aussi de développer une agriculture plus responsable : le texte encadre de façon plus stricte l’utilisation des produits phytosanitaires et interdit les néonicotinoïdes, ces pesticides qui menacent les populations d’abeilles en Europe. D’importantes avancées en faveur du bien-être animal ont été inscrites dans la loi : ainsi, le délit de maltraitance animale a été étendu aux activités de transport et d’abattage et les peines ont été doublées ; dans les abattoirs, la loi reconnaît le statut de « lanceur d’alerte » à tout employé qui dénoncerait des actes de maltraitance. La loi EGalim vise aussi à encourager une alimentation plus saine et plus durable. Elle comporte des mesures en faveur des circuits courts et intensifie la lutte contre le gaspillage alimentaire : le texte facilite les dons alimentaires, interdit la distribution et la vente de pailles et de touillettes en plastique et oblige les restaurants à proposer aux clients des « doggy bags » réutilisables ou recyclables.

Adoptée en octobre 2018, la loi PACTE a pour objectif principal de mieux accompagner le développement des entreprises. Le texte simplifie les démarches administratives liées à la création et à la transmission d’une entreprise ; il met aussi en place de nouveaux mécanismes pour atténuer les effets de seuil qui, bien souvent, freinent la croissance des entreprises françaises. La loi PACTE encourage également l’innovation : elle simplifie les dépôts de brevets pour les petites et moyennes entreprises, et assure à ces brevets une meilleure protection face aux risques de contentieux et de contrefaçon. Cette loi vise aussi à promouvoir des entreprises plus justes et plus responsables : le texte prévoit de mieux associer les salariés aux bénéfices de l’entreprise en développant l’intéressement, la participation et l’actionnariat salarié. L’article 61 de la loi Pacte modifie le Code Civil en y intégrant les responsabilités sociales et environnementales des entreprises : il s’agit là d’une avancée importante qui redéfinit la place des entreprises dans la société, en reconnaissant leur contribution à l’intérêt général.

En matière de pouvoir d’achat, le bilan de l’année 2018 est moins mauvais qu’on ne l’imagine. Pendant dix ans, le pouvoir d’achat des Français a chuté à cause d’un accroissement des prélèvements obligatoires ; or, comme l’a montré une étude de l’INSEE, le revenu disponible ajusté des ménages a progressé d’environ 1,4% en moyenne sur l’année 2018. Ce gain de pouvoir d’achat n’est pas seulement dû à la réforme de l’ISF : il s’explique aussi par la baisse des cotisations salariales, la baisse de la taxe d’habitation et la revalorisation de plusieurs minima sociaux tels que l’allocation adulte handicapé, le minimum vieillesse et l’aide aux familles monoparentales. Mais cette hausse du pouvoir d’achat est restée imperceptible aux yeux d’une grande partie des Français parce qu’elle n’a pas profité à tout le monde et parce qu’elle a été en quelque sorte éclipsée par la flambée des prix à la pompe, dont l’impact psychologique a été beaucoup plus fort.

Par ailleurs, le gouvernement a poursuivi ses efforts en faveur de l’école primaire : instauré à la rentrée 2017, le dédoublement des classes de CP dans les écoles classées en REP et REP+ a été reconduit à la rentrée 2018. Dans le domaine de la santé, beaucoup d’avancées doivent aussi être soulignées : le Plan Santé présenté par Agnès Buzyn comporte de nombreuses mesures pour prévenir les conduites addictives et renforcer la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles, notamment grâce à la gratuité du préservatif pour les moins de 25 ans. Afin d’améliorer l’accès aux soins et de lutter contre les déserts médicaux, la ministre de la Santé a également lancé en septembre 2018 une réforme globale du système de santé qui prévoit la suppression du Numerus clausus dans les facultés de médecine, la mise en place d’un label national pour les « Hôpitaux de proximité », le développement de la télémédecine et une meilleure coordination de l’offre de soins entre les hôpitaux et la médecine de ville. Le projet d’Agnès Buzyn prévoit en outre la création de 4.000 postes d’assistants médicaux pour alléger les tâches administratives des médecins généralistes et leur permettre de se concentrer sur les missions de soin.

Le gouvernement a aussi poursuivi le redressement de nos comptes publics. La dette publique de la France dépasse les 2.300 milliards d’euros et pèse considérablement sur les finances de l’Etat. Certes, la maîtrise des dépenses de l’Etat passe par des choix difficiles et impopulaires tels que la réduction du nombre d’emplois publics ou la baisse des dotations aux collectivités locales. Mais les efforts consentis par le pays n’ont pas été vains. En 2018, le déficit public est resté sous la barre des 3% du PIB : pour la deuxième année consécutive, la France respecte les critères d’équilibre budgétaire de la zone euro. C’est une bonne nouvelle car la maîtrise des comptes publics va redonner à la France une crédibilité au sein de l’UE et conforter son leadership européen dans un contexte particulièrement difficile marqué par le Brexit, la crise migratoire et la montée des populismes.

En ce début d’année 2019, peut-on encore être « macroniste » ? Comme beaucoup de centristes, j’ai voté Macron dès le premier tour de la présidentielle et j’assume parfaitement ce choix. Si être macroniste signifie vouer un culte à la personne d’Emmanuel Macron, alors non, je ne suis pas macroniste. Si être macroniste signifie approuver sans réserve tout ce que dit et tout ce que fait le président de la République, alors je ne suis pas macroniste. Mais si être macroniste c’est adhérer au projet de société que défend Emmanuel Macron, alors oui, on peut dire que je suis macroniste. Emmanuel Macron essaie d’adapter la France aux réalités économiques du XXIe siècle : dans la jungle de la mondialisation, Macron a raison d’encourager l’innovation, de renforcer la compétitivité des entreprises et d’améliorer l’attractivité internationale de la France. Face à une société bloquée, engluée dans le chômage de masse et incapable de corriger ses inégalités croissantes, Macron a raison de promouvoir une « société de mobilité » dans laquelle chacun peut se former tout au long de sa carrière, prendre des risques et se reconvertir facilement tout en bénéficiant d’une protection sociale.

Malheureusement, les résultats des réformes tardent à se manifester. La croissance économique demeure modeste : après la forte accélération observée en 2017, la croissance a nettement ralenti en 2018 en raison d’une consommation intérieure atone ; le mouvement des gilets jaunes a contribué à ce ralentissement car il a plombé le chiffre d’affaires des commerçants pendant les semaines qui ont précédé Noël. Le chômage est en recul, notamment le chômage de longue durée, mais ce recul est extrêmement lent : à la fin de l’année 2018 le taux de chômage de la France avoisine encore les 9%, un chiffre bien trop élevé par rapport aux autres pays de l’OCDE. Les investissements et les créations d’entreprise ont connu une forte hausse durant l’année 2018, mais ces dynamiques positives n’ont pas encore eu d’effet notable sur la croissance et l’emploi. Cela nous rappelle que le temps économique n’est pas le temps politique : le gouvernement a besoin d’agir vite, mais il faudra des années pour que les réformes portent leurs fruits.

En attendant, Emmanuel Macron doit « réparer » le lien qui s’est brisé entre lui et les Français. Il peut encore sauver son quinquennat, à condition de le réorienter dans un sens plus progressiste. A condition, aussi, de changer de style : le chef de l’Etat devra faire preuve d’une plus grande humilité, abandonner sa posture « jupitérienne » ridicule et renouer avec l’esprit d’écoute et de dialogue qui avait marqué sa campagne électorale en 2017. La « grand débat national » annoncé par le président de la République sera, je l’espère, l’occasion de restaurer la confiance des Français envers nos institutions. La bataille des européennes sera rude : Macron doit impérativement remobiliser le pays autour d’un projet fédérateur et progressiste afin d’éviter un raz-de-marée populiste lors du scrutin européen de mai 2019.

Le Centriloque vous remercie, une fois encore, pour votre fidélité et vous souhaite une excellente année 2019. N’hésitez pas à partager et à commenter les articles qui vous plaisent.