La zemmourisation des esprits

Il paraît qu’Eric Zemmour dit tout haut ce que beaucoup de gens pensent tout bas. C’est sans doute vrai, mais ce n’est pas la seule explication au succès d’Eric Zemmour. Car le polémiste ne convainc pas que les convaincus : il a su imposer ses thèses dans le débat public en séduisant des gens qui, à l’origine, ne les partageaient pas. Cette « zemmourisation » des esprits se traduit par la banalisation de quelques axiomes qui constituent l’armature d’une idéologie nationaliste, réactionnaire et xénophobe.

1° La « préférence nationale ». Il s’agit d’un vieux refrain de l’extrême droite, mais Zemmour lui a donné un nouveau souffle puisqu’il en a fait une condition de survie de la nation elle-même : « s’il n’y a pas de préférence nationale, il n’y a pas de nation ». La loi française établit déjà une distinction entre nationaux et non-nationaux : certains droits sont en effet réservés aux citoyens français, tels que le droit de vote. Mais ce principe de distinction s’applique aux droits civiques, et non aux droits économiques et sociaux. Or, Eric Zemmour étend ce principe à la sphère socio-économique, ce qui revient à justifier une discrimination systématique et généralisée à l’encontre des étrangers pour l’accès aux prestations sociales, au logement ou à l’emploi.

2° Le devoir d’assimilation. Selon Eric Zemmour, l’intégration est un mirage : seule l’assimilation permet d’assurer la paix civile. Les immigrés doivent donc renoncer totalement à leur culture d’origine pour se fondre dans la communauté nationale et en adopter pleinement le mode de vie. Cette vision assimilationniste se trouve au centre de la polémique lancée par Eric Zemmour autour de la question du prénom : pour Zemmour, un immigré commet une faute lorsqu’il donne à ses enfants un prénom issu de sa culture d’origine plutôt qu’un prénom français issu du calendrier catholique. Le problème ne réside pas dans le fait que Zemmour défende l’assimilation, mais dans le fait qu’il érige l’assimilation en devoir moral pour l’immigré. Car l’assimilation ne se décrète pas : elle résulte le plus souvent d’un processus long, inconscient et imparfait qui s’opère sur plusieurs générations, plutôt que d’une adhésion totale et immédiate au modèle culturel du pays d’accueil. Les gens qui arrivent en France avec la volonté de s’intégrer ne peuvent abandonner du jour au lendemain la culture dans laquelle ils ont grandi, et qui constitue une part de leur identité. En outre, l’assimilationnisme radical de Zemmour relève du fantasme étant donné qu’il est impossible d’éliminer, au plus profond de soi, tout ce qui pourrait être considéré comme non conforme à « l’identité française », identité dont il n’existe d’ailleurs aucune définition claire et consensuelle.

3° Le « grand remplacement ». La théorie du « grand remplacement » est un vieux fantasme de l’extrême droite qu’Eric Zemmour a contribué à vulgariser. Selon cette théorie, les populations blanches de souche européenne seraient peu à peu remplacées par des populations africaines et arabes à la fécondité plus élevée. Bien qu’elle soit largement contredite par les données démographiques, cette théorie connaît un large écho parce qu’elle généralise de façon abusive des réalités observées localement, à l’échelle d’un quartier ou d’une commune. Mais si la rhétorique du « grand remplacement » séduit un nombre croissant de Français, y compris parmi les populations aisées qui vivent loin des quartiers sensibles, c’est parce qu’elle joue à la fois sur la nostalgie et sur la peur. Nostalgie d’une France blanche et chrétienne. Peur de voir « disparaître » la France, ou de la voir « colonisée » par des populations africaines et arabes.

4° La « bien-pensance ». Par « bien-pensance », Eric Zemmour désigne ce qu’il considère comme l’idéologie devenue dominante au sein des élites françaises, à savoir une idéologie progressiste, féministe, antiraciste et favorable au multiculturalisme. L’argument est assez commode pour délégitimer tout intellectuel ou tout chercheur dont les travaux contredisent les dogmes zemmouriens : plutôt que de réfuter ces travaux sur le fond avec des arguments scientifiquement éprouvés, le discours zemmourien disqualifie les auteurs eux-mêmes en leur attribuant de supposés biais idéologiques. Deux exemples peuvent illustrer ce raisonnement. Tout d’abord, Eric Zemmour dénigre l’historien américain Robert Paxton, qu’il accuse d’avoir « diabolisé Vichy » et d’avoir nourri un sentiment de « repentance ». Autre exemple : le démographe Hervé Le Bras est considéré par Zemmour comme l’archétype de l’intellectuel « bien-pensant » parce qu’il récuse la théorie du « grand remplacement ». La « bien-pensance » permet donc à Zemmour de s’attaquer à des thèses faisant l’objet d’un large consensus scientifique en les présentant comme de simples opinions.

5° L’amalgame entre islam et islamisme. Eric Zemmour ne se contente pas de dénoncer « l’islamisation » de la société française comme le fait l’extrême droite depuis maintenant une trentaine d’années : il abolit aussi la distinction, pourtant fondamentale, entre islam et islamisme, le premier terme désignant une religion tandis que le second désigne une idéologie politico-religieuse qui a émergé très tardivement dans l’histoire de l’islam et qui apparaît surtout comme une réaction à l’occidentalisation et à la sécularisation croissante du monde musulman. « L’islamisme, c’est l’islam en action ; l’islam, c’est l’islamisme au repos », affirme Eric Zemmour. L’objectif, on l’aura compris, est d’attiser la peur d’une religion considérée comme insoluble dans la République. L’amalgame est si outrancier que Marine Le Pen elle-même n’oserait jamais le faire en public.

Eric Zemmour s’est donc réapproprié un certain nombre de poncifs de l’extrême droite, qu’il a su vulgariser par des formules simples, des exemples concrets et des déclarations polémiques reprises en boucle sur Internet. La rhétorique zemmourienne est une machine redoutable parce qu’elle pousse à son terme le processus de normalisation des thèses de l’extrême droite et parce qu’elle réussit à les présenter comme des évidences. A ce stade, même si Eric Zemmour choisit de ne pas se lancer dans l’arène de la présidentielle, on peut dire qu’il a déjà remporté une victoire idéologique : ses idées sont en train de devenir mainstream.

La stratégie du RN en Île-de-France: faire campagne sans programme?

Jordan Bardella.

Moins de quatre semaines avant le premier tour des régionales, le parti de Marine Le Pen a une liste et une tête d’affiche mais toujours pas de programme en Île-de-France. Sur le site de campagne de Jordan Bardella, vice-président du Rassemblement National et tête de liste en Île-de-France, on ne trouve même pas un embryon de programme. On ne trouve qu’une affiche du candidat et un petit tract à télécharger. Bardella mise toute sa campagne sur le thème de la sécurité, comme le résume son slogan : « Le choix de la sécurité ». Dans son tract comme dans ses interviews, il ne cesse de matraquer le même message sur l’insécurité en Île-de-France, à grands renforts de statistiques et de formules anxiogènes : « ultraviolence », « rixes de bandes », « effondrement de l’autorité », « zones de non-droit », « l’Île-de-France concentre 80% des bandes violentes », « 1 agression gratuite toutes les 44 secondes ». Pour le candidat du RN, il s’agit de capitaliser sur la peur et de torpiller le bilan – jugé médiocre – de Valérie Pécresse en matière de lutte contre la délinquance.

A moins d’un mois du scrutin, le programme du candidat Bardella pour la région Île-de-France se résume à une mesure phare : placer « deux agents de sécurité armés dans chaque gare de la région ». Mais aucun chiffrage n’est avancé. Interviewé sur BFM TV le 11 avril, Jordan Bardella s’est montré incapable de donner le nombre de gares en Île-de-France et a reconnu que sa mesure phare n’était pas encore chiffrée. La région Île-de-France compte plus de 800 gares de métro, RER et Transilien ; plusieurs grandes gares très fréquentées bénéficient déjà d’une présence militaire continue, mais certaines gares de banlieue très peu fréquentées sont de simples guichets automatiques et n’accueillent que très rarement des personnels SNCF ou RATP : on ignore si M. Bardella entend déployer deux agents armés en permanence dans chacune de ces gares. En tout état de cause, une telle mesure est irréaliste car elle représenterait un coût abyssal pour la région.

Trois autres propositions apparaissent également sur le tract de Jordan Bardella : « investir massivement dans la vidéosurveillance et les équipements des forces de l’ordre » (mais là encore, aucun chiffrage), « renforcer la sécurité aux abords des établissements scolaires » (mais on ignore de quelle façon) et « démanteler les zones de non-droit » (lesquelles ? de quelle façon ? et avec quels moyens ?). Autrement dit, ces quelques mesures floues et racoleuses ne sont rien d’autre que des vœux pieux destinés à ancrer la campagne du candidat dans une logique exclusivement sécuritaire, au détriment des nombreux autres défis majeurs que doit relever un territoire comme l’Île-de-France : attractivité internationale, innovation, transition écologique, amélioration des infrastructures de transport, réduction des inégalités sociales et territoriales, insertion professionnelle.

On pourrait en rire s’il ne s’agissait pas d’une question aussi sérieuse que l’avenir de la région Île-de-France. Mais à bien y réfléchir, la stratégie du Rassemblement National n’est pas si absurde qu’on pourrait le penser. Le parti de Marine Le Pen sait qu’il a peu de chance d’arriver en tête en Île-de-France. En 2015, la liste FN menée par Wallerand de Saint-Just est arrivée en troisième position avec 14% des suffrages, très loin derrière les listes de Valérie Pécresse et de Claude Bartolone. En fait, Jordan Bardella n’a pas besoin d’élaborer un programme cohérent : il sait qu’il ne présidera pas la région Île-de-France. Il est là pour préparer les scrutins nationaux de 2022.

Pour Marine Le Pen, les élections régionales sont un marchepied vers la présidentielle : « aujourd’hui nos régions, demain la France » peut-on lire sur les tracts des candidats du RN. C’est pourquoi la campagne de Jordan Bardella mélange habilement les enjeux régionaux et nationaux, comme l’avait déjà fait Wallerand de Saint-Just lors des élections régionales de 2015. Le tract de Jordan Bardella parle plus de politique nationale que d’enjeux régionaux, et annonce déjà quelques unes des mesures qui seront portées par Marine Le Pen en 2022 : « Face à Macron, nous exigerons le rétablissement  des effectifs de police (…), l’armement de toutes les polices municipales, (…), l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans, l’expulsion des délinquants et criminels étrangers, la fermeture de toutes les mosquées radicales et l’interdiction du voile islamiste dans l’espace public ». Autant de propositions qui n’ont, a priori, pas leur place dans la campagne des régionales puisqu’elles ne relèvent pas des compétences des Conseils Régionaux. L’objectif est clair : imposer dans le débat des régionales les thèmes de prédilection du Rassemblement National en vue de la prochaine présidentielle. La formule « face à Macron » est d’ailleurs assez explicite : le parti d’extrême droite se projette déjà dans un nouveau duel Macron/Le Pen au second tour.

Non, les centristes andalous ne gouvernent pas avec l’extrême droite

Juan Marin, vice-président du gouvernement andalou.

Les élections législatives anticipées qui ont eu lien en Andalousie fin 2018 ont été marquées par le déclin du Parti Socialiste (qui dirigeait l’Andalousie depuis 35 ans) et par une percée du parti d’extrême droite Vox, qui réunit de nombreux nostalgiques du franquisme. Le nouveau gouvernement régional andalou, présidé par le conservateur Juan Manuel Moreno, a pris ses fonctions en janvier 2019, avec le soutien du mouvement centriste Ciudadanos et des néo-franquistes de Vox. Dans les médias français, on répète depuis janvier que les centristes andalous ont fait « alliance avec l’extrême droite ». On entend même parfois dire que les centristes « gouvernent avec l’extrême droite ». La réalité est pourtant bien plus complexe.

Que s’est-il passé ? Au lendemain des élections andalouses, le Parti Populaire (principal parti de la droite espagnole) a formé une coalition avec Ciudadanos : cette alliance se fonde sur un programme de gouvernement négocié et parafé par les deux formations politiques. Mais la coalition PP-Ciudadanos ne dispose pas de la majorité absolue au Parlement d’Andalousie. Les centristes auraient voulu élargir la majorité aux socialistes pour former une grande coalition mais le Parti Populaire a négocié, de sa propre initiative, un pacte avec le parti Vox. Que les choses soient claires : les centristes de Ciudadanos n’ont conclu aucune alliance avec Vox. Les élus centristes ont déclaré qu’ils n’étaient pas liés par le pacte bilatéral conclu entre Vox et le Parti Populaire, et qu’ils n’appliqueraient pas les mesures prévues dans ce pacte. Il est donc faux de dire que Ciudadanos est « allié à l’extrême droite ».

Les centristes ont d’ailleurs fait savoir à leurs alliés conservateurs qu’ils étaient fermement opposés à l’entrée de Vox au gouvernement. Et ils ont été entendus. Le gouvernement Moreno ne compte aucun ministre issu du parti Vox : il comporte uniquement des ministres conservateurs, des ministres centristes (dont le vice-président du gouvernement Juan Marin) et trois ministres sans étiquette issus de la société civile. Il est donc faux d’affirmer que les centristes andalous gouvernent avec l’extrême droite. « Vox n’est pas un partenaire de Ciudadanos, ni du gouvernement de coalition en Andalousie », a déclaré José Manuel Villegas, secrétaire général de Ciudadanos. Le message est on ne peut plus clair.

On peut reprocher bien des choses au parti centriste Ciudadanos : son opportunisme, sa « droitisation » sur certains sujets, les ambiguïtés de sa ligne politique. Mais en aucun cas on ne peut l’accuser d’entente avec l’extrême droite. Ce sont les manœuvres du Parti Populaire andalou qui ont permis le ralliement de l’extrême droite au gouvernement Moreno, sans l’accord du parti centriste. Certes, les centristes auraient pu protester de façon plus tonitruante. Ils auraient pu désavouer Moreno et se retirer de la majorité pour montrer leur opposition à l’extrême droite, provoquant ainsi une crise politique. Ils ont fait un autre choix : celui d’honorer l’alliance conclue avec les conservateurs et d’ignorer purement et simplement les revendications de Vox. En fait, les centristes andalous ont fait un calcul politique risqué : rester au pouvoir malgré le ralliement de l’extrême droite, et tenter d’appliquer le programme minoritaire initialement négocié avec les conservateurs. Il est encore trop tôt pour savoir si cette stratégie est efficace ou non.

Même si certains médias disent le contraire, les centristes ne gouvernent pas avec l’extrême droite en Adalousie. Il existe en revanche, au sein de l’Union européenne, des Etats où l’extrême droite a réussi à entrer au gouvernement, parfois grâce à des coalitions inattendues. En Grèce, depuis 2015, le parti de gauche Syriza est allié à l’AN.EL, parti souverainiste, europhobe et xénophobe : le gouvernement Tsipras compte plusieurs ministres issus de cette formation politique. En Italie, le Mouvement Cinq Etoiles gouverne depuis 2018 dans le cadre d’une alliance avec la « Ligue » de Matteo Salvini, parti identitaire, europhobe, xénophobe et ultra-conservateur allié aux autres partis d’extrême droite au sein du Parlement européen.

Le « Rassemblement National », ou la fausse refondation du FN

Après son échec au second tour de la présidentielle, après le départ inattendu de Marion Maréchal-Le Pen et celui, fracassant, de Florian Philippot, Marine Le Pen rêvait d’une refondation du FN. Il n’y aura finalement qu’un changement de nom : Marine Le Pen vient d’annoncer qu’elle souhaitait rebaptiser son parti « Rassemblement National ». Elle a expliqué son choix par le fait que le mot « front » entretenait l’image d’un parti contestataire, alors que le FN avait vocation à devenir un parti de gouvernement.

Peu me chaut de savoir s’il est pertinent de troquer la marque historique fondée par Jean-Marie Le Pen contre un nouveau nom dénué d’originalité. Mais ce qui est certain, c’est que ce changement de nom doit être pris pour ce qu’il est : un simple changement de nom, qui ne cache aucune rupture, aucune refondation, aucun renouveau. En abandonnant l’appellation historique léguée par son père, Marine Le Pen poursuit son œuvre de dédiabolisation et veut faire croire qu’elle s’est émancipée de l’héritage idéologique de Jean-Marie. Mais à bien y regarder, on constate que la continuité s’impose. Les piliers du lepénisme sont toujours là, à l’instar de Bruno Gollnisch, toujours membre du bureau politique. Et avec l’échec de la stratégie Phillippot, le parti risque même de renouer avec les fondamentaux de sa catéchèse conservatrice, identitaire, sécuritaire et xénophobe. Voire pire. Car Marine Le Pen et les cadres du FN ne pouvaient pas ignorer que, sous Vichy, un mouvement d’extrême droite collaborationniste, raciste et antisémite avait porté le doux nom de « Rassemblement National Populaire ». Quelle étrange coïncidence.

Le changement de nom du FN est une mesure purement « cosmétique ». Mais il s’agit en l’occurrence d’une cosmétique de l’ennui, si l’on m’autorise à détourner malhonnêtement le titre du roman d’Amélie Nothomb. Car le véritable changement ne réside ni dans la ligne idéologique du parti, ni dans son appellation, mais plutôt dans une sorte d’affadissement : le FN est devenu un parti ennuyeux. C’en est fini des affreux dérapages et des diatribes sulfureuses qui ont fait la notoriété de Jean-Marie Le Pen : la communication du parti est désormais tellement verrouillée que les dérapages sont devenus rarissimes et font immédiatement l’objet d’une condamnation quasi unanime de la direction. Tel est sans doute le prix de la dédiabolisation.

Marine Le Pen au congrès du FN.

Le FN est-il toujours un parti d’extrême droite?

Marine Le Pen, 1er mai 2012.

Les responsables du Front National récusent l’étiquette « extrême droite », qu’ils considèrent comme péjorative et injurieuse : Marine Le Pen a d’ailleurs menacé de traîner devant les tribunaux toute personne qui qualifierait publiquement le FN de parti d’extrême droite. Les leaders du parti entretiennent un certain flou quant à leur orientation politique : Marine Le Pen prétend qu’elle n’est « ni de gauche ni de droite » et définit le Front National comme un « parti de patriotes ». Les élus frontistes utilisent des argumentaires prémâchés visant à prouver que le Front National ne correspond pas à la « définition historique » de l’extrême droite. En condamnant les dérapages de son père, Marine Le Pen cherche à montrer que le FN a changé. Elle veut rompre avec l’image traditionnelle du FN, celle d’un parti haineux, raciste et xénophobe.

Ne soyons pas dupes : ce discours s’inscrit évidemment dans la stratégie de « dédiabolisation » voulue par Marine Le Pen. Le FN cherche aujourd’hui à faire oublier qui il est et d’où il vient, afin de se présenter comme un parti républicain « normal ». Il est donc important de remettre quelques pendules à l’heure. L’expression « extrême droite » n’est ni une insulte ni un jugement moral : il s’agit d’une expression empruntée aux sciences politiques et historiques, désignant traditionnellement les courants les plus radicaux de la droite. Parler de « l’extrême droite » au singulier constitue d’ailleurs un usage trompeur : le pluriel serait préférable, car l’extrême droite renvoie en fait à plusieurs traditions politiques différentes qui ne se limitent pas au fascisme et au nazisme.

D’après les historiens spécialistes de l’extrême droite (Pierre Milza, Michel Winock, Nicolas Lebourg ou encore Pierre-André Taguieff), le FN s’inscrit dans l’héritage du « national-populisme », un courant qui constitue la composante principale de l’extrême droite française depuis les années 1880. Ce courant se caractérise tout d’abord par un nationalisme « fermé », refusant toute forme d’universalisme et prônant la défense d’une communauté nationale ethniquement et culturellement homogène qui serait menacée d’altération. Il se caractérise également par un discours populiste qui met en avant la défense du « peuple sain » trahi par une élite corrompue et décadente. Il suffit d’examiner avec attention le programme et les discours du Front National pour constater que le parti de Marine Le Pen correspond parfaitement à la définition historique de ce « national-populisme » à la française.

Un nationalisme « fermé »

Le FN voue un véritable culte à la nation et défend une « identité nationale » quasi sacralisée, qui serait « menacée » par la mondialisation et par l’immigration. L’idéologie du parti se fonde sur une vision totalement fermée de la nation. Le FN veut en effet durcir les conditions d’accès à la nationalité française, par exemple en supprimant le droit du sol. Pour le FN, la nationalité française « s’hérite ou se mérite » : la naturalisation doit devenir une procédure exceptionnelle réservée aux étrangers qui « méritent » de devenir français. D’après le programme du Front National, « la naturalisation doit être soumise à des conditions d’assimilation » : ce critère témoigne d’une volonté de verrouiller au maximum l’accès à la nationalité française. Sachant que « l’assimilation » implique un renoncement total des individus à leur culture d’origine, on comprend que, pour le FN, la nation se définit par des critères de type culturel, et que la nationalité française est incompatible avec toute culture étrangère. D’ailleurs, le FN souhaite aussi interdire la double nationalité. Pour le parti de Marine Le Pen, l’appartenance à la nation française est exclusive et interdit toute appartenance à une autre communauté nationale. En 2012, la candidate écologiste Eva Joly fut critiquée par le FN parce qu’elle avait la double nationalité franco-norvégienne, et Florian Philippot l’accusa de ne « pas aimer la France »La communauté nationale est ainsi définie comme un absolu, qui englobe et transcende les individus. Hors de la nation, les individus n’ont pas d’identité, ils ne comptent pas, ils n’existent pas.

Le thème de la « décadence nationale », marqueur traditionnel du discours national-populiste, occupe encore une place centrale dans la rhétorique du FN. Comme son père, Marine Le Pen est obsédée par la peur du déclin. Elle invoque un passé mythifié, une « France éternelle » qui serait aujourd’hui menacée d’extinction à cause de l’immigration de masse, de l’intégration européenne et de la mondialisation « ultralibérale ». La présidente du FN se présente ainsi comme le dernier rempart de cette identité française menacée et lance un appel au « sursaut national », exhortant les Français à entrer en résistance contre les forces qui menacent de détruire la nation. Cette rhétorique du déclin et du sursaut national réutilise la figure mythique de Jeanne d’Arc, célébrée chaque 1er mai par le Front National et ses militants. Lorsqu’il présidait le parti, Jean-Marie Le Pen mettait surtout en avant la dimension chrétienne de Jeanne d’Arc. Aujourd’hui, Marine Le Pen tend à occulter la dimension mystique et religieuse du personnage pour privilégier la dimension patriotique. Ainsi peut-on voir sur les affiches du Front National une belle Jeanne d’Arc en armure soufflant sur les étoiles du drapeau européen pour les faire disparaître.

Le FN est également obsédé par le « déclin démographique » de la France, vieille hantise de l’extrême droite nationaliste. Marine Le Pen prône une politique nataliste et propose notamment la création d’un « revenu parental » accordé, dès le deuxième enfant, à toute famille dont l’un des deux parents ferait le choix de ne pas travailler pour se consacrer pleinement à ses enfants. En outre, le FN souhaite réduire le nombre d’avortements : dans son programme, Marine Le Pen propose le déremboursement de l’IVG. Elle défend aussi le « libre choix de ne pas avorter », formule ambiguë que l’on peut interpréter comme une volonté de dissuader les femmes de recourir à l’avortement. En 2014, le député mariniste Gilbert Collard a refusé de voter un texte réaffirmant symboliquement le droit à l’avortement comme un droit fondamental.

L’altérophobie au cœur de l’idéologie frontiste

Selon l’historien Nicolas Lebourg, le national-populisme se caractérise par une forte « altérophobie », une « peur de l’autre » qui se traduit notamment par le rejet des immigrés et des minorités. La xénophobie est l’un des visages classiques de « l’altérophobie ». Depuis sa création, le Front National est un parti profondément xénophobe. Il reprend le thème de « l’immigration invasion », déjà exploité par les mouvements d’extrême droite à la fin du XIXe siècle. Le parti ne cesse de dénoncer une « immigration de masse » qui, selon lui, déstabiliserait en profondeur la société française. Il propose de supprimer le regroupement familial, bien que ce principe soit inscrit dans la Convention Européenne des Droits de l’Homme et que le « droit de vivre en famille » soit reconnu comme un droit fondamental et universel. La plupart des problèmes économiques et sociaux sont abusivement imputés à l’immigration et aux étrangers : la délinquance, les incivilités, mais également le chômage et la paupérisation de la société. D’après le FN, la main d’œuvre immigrée fait concurrence aux travailleurs nationaux et « tire les salaires vers les bas ». Ce raisonnement, bien qu’il soit économiquement et statistiquement faux, rencontre un large écho dans l’opinion publique en période de crise car il désigne des boucs-émissaires facilement identifiables. 

Le FN prône la « préférence nationale » (ou « priorité citoyenne »), principe qui consiste à donner la priorité aux citoyens français sur les résidents étrangers pour l’accès à l’emploi, à la formation et au logement social. L’application du principe de « préférence nationale », pierre angulaire du programme frontiste, aurait donc pour conséquence l’instauration d’une véritable société d’apartheid au sein de laquelle les résidents étrangers seraient systématiquement discriminés et marginalisés (bien qu’ils paient leurs impôts et leurs cotisations). Cette politique ruinerait les efforts d’intégration des étrangers en compliquant davantage leur accès à l’emploi et au logement. Le FN prétend défendre les travailleurs mais défend uniquement les travailleurs nationaux, qu’il oppose aux travailleurs immigrés. De même, le FN prétend défendre l’enfance et la famille, mais il défend uniquement les familles françaises : le parti prône la « priorité nationale » pour l’accès à l’éducation et veut réserver les allocations familiales « aux familles dont au moins un parent est français ».

Le racisme est un autre aspect de l’altérophobie. Le FN est-il un parti raciste ? Du temps de Jean-Marie Le Pen, la question ne se posait même pas : les dérapages de monsieur Le Pen sur les Maghrébins ou sur les « métèques » et sa haine viscérale du « métissage » ne laissaient gère de doutes quant au caractère raciste du FN. Depuis que Marine Le Pen a pris les commandes du parti, elle met en œuvre une stratégie de « dédiabolisation ». La communication des élus et des cadres du FN est étroitement contrôlée, le vocabulaire est beaucoup plus policé, et tous les termes pouvant avoir une connotation raciste sont proscrits. Pourtant, sur le fond, le message a peu changé. Le racisme traditionnel a tout simplement glissé vers une sorte de racisme culturel. Les critères raciaux ont été remplacés par des critères ethno-culturels : Marine Le Pen ne critique pas le « métissage » mais le « multiculturalisme ». Elle ne s’en prend pas aux Arabes ou aux Maghrébins, mais à l’islam. A l’immigration européenne, Marine Le Pen oppose une immigration africaine qui, selon elle, serait inassimilable. Certaines personnalités du FN telles que Bruno Gollnisch et Marion Maréchal-Le Pen ont même repris à leur compte la théorie du « grand remplacement » défendue par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus et popularisée par l’essayiste Eric Zemmour : cette théorie se fonde sur l’idée d’un « remplacement » progressif des populations blanches d’Europe par des populations maghrébines et africaines dont la fécondité est plus élevée.

L’islamophobie est aussi un aspect de « l’altérophobie ». Il est intéressant d’observer que, dans le discours de l’extrême droite, l’islamophobie a aujourd’hui remplacé l’antisémitisme traditionnel. L’extrême droite française a longtemps fait preuve d’un antisémitisme virulent, exacerbé lors de l’Affaire Dreyfus. De nos jours, ce n’est plus le juif mais le musulman qui cristallise contre lui toutes les peurs, tous les fantasmes et tous les préjugés. Le FN dénonce « l’islamisation de la France », il entretient volontairement les amalgames entre islam et islamisme (bien que l’écrasante majorité des musulmans ne soient pas des intégristes), et les amalgames entre islamisme et terrorisme. Lors des élections municipales de 2014, plusieurs candidats frontistes ont fait campagne contre la construction d’une mosquée ou d’une salle de prière musulmane dans leur ville, comme David Rachline à Fréjus ou Cyril Nauth à Mantes la Ville. Certains élus FN se sont fait remarquer par des propos ouvertement islamophobes, à l’instar de Fabien Engelmann, le jeune maire d’Hayange en Moselle, auteur d’un livre dans lequel il qualifie l’islam « d’idéologie sectaire », « en totale contradiction avec notre Constitution » (propos qui n’ont d’ailleurs pas été condamnés par le Front National). Le maire d’Hayange a aussi fait parler de lui en voulant interdire l’abattage rituel du mouton dans sa ville, ou en créant une « fête du cochon », instrumentalisation sournoise de certaines traditions culinaires dans le but de marginaliser la communauté musulmane. Comme l’ont bien montré Cécile Alduy et Stéphane Wahnich dans leur livre Marine Le Pen prise aux mots, le discours frontiste a même réussi à détourner le concept de laïcité pour en faire une arme contre l’islam : c’est au nom de la laïcité que Marine Le Pen propose d’interdire l’étiquetage de la viande halal ou le port du voile dans les universités.

L’idéologie du FN correspond donc bien à une idéologie « altérophobe » qui prône une communauté nationale ethniquement et culturellement homogène et qui tend à « essentialiser » les différences entre individus, entre cultures et entre communautés. L’étranger blanc européen est toléré, tandis que l’étranger d’origine maghrébine ou africaine est perçu comme un élément inassimilable et comme une menace pour l’intégrité de la communauté nationale. Cette idéologie valorise les Français « de souche », considérés comme les dépositaires d’une « identité nationale » immuable et sacralisée : en ce sens, le Front National s’inscrit parfaitement dans la tradition de l’extrême droite nationaliste, en rupture avec l’universalisme hérité des Lumières et de 1789.

Un discours populiste et « anti-système »

A cette idéologie nationaliste et « altérophobe » s’ajoute une rhétorique populiste et « antisystème » : le FN prétend défendre le peuple français contre des élites incompétentes et corrompues. Par la fameuse formule « UMPS », Marine Le Pen cherche à faire croire que la droite et la gauche de gouvernement sont interchangeables et co-responsables du déclin de la France. Les cadres du FN prétendent se situer en dehors du « système » politique et médiatique, et Marine Le Pen promet à ses électeurs qu’elle ne fera « jamais partie du système ». Les leaders du FN se présentent eux-mêmes comme des victimes de ce « système » qu’ils dénoncent, et se disent exposés en permanence à la diabolisation. Cette rhétorique populiste s’adosse à une vision conspirationniste du monde : le FN dénonce en effet un complot des élites visant à « détruire » les Etats et à dissoudre les identités nationales. Et selon Marine Le Pen, le « grand patronat » ferait pression sur les gouvernements européens pour organiser une immigration de peuplement massive qui tire les salaires vers le bas.

La théorie du complot a toujours été au cœur du discours de l’extrême droite française. A la fin du XIXe siècle, les mouvements nationalistes dénonçaient « l’anti-France », ou encore le « parti de l’étranger », c’est-à-dire un ensemble d’organisations soupçonnées d’œuvrer secrètement à la destruction de la nation. Parmi ces « ennemis » de la nation, l’extrême droite s’en prenait tout particulièrement aux juifs et aux francs-maçons. Charles Maurras dénonçait quant à lui les « quatre Etats confédérés », c’est-à-dire les juifs, les protestants, les francs-maçons et les « métèques ». Dans l’entre-deux-guerres, l’extrême droite faisait campagne contre le « judéo-bolchevisme ». Aujourd’hui, le FN ne dénonce plus de « complot judéo-maçonnique » ou « judéo-bolchevique », mais combat « l’euro-mondialisme », expression fourre-tout qui permet de fustiger, pêle-mêle, la construction européenne et les « technocrates bruxellois », la Banque Centrale Européenne, l’OMC, le FMI, les lobbys, la finance mondiale et les grandes banques, accusés d’organiser en secret la destruction des Etats et des frontières. Cette lecture conspirationniste du monde offre le double avantage de proposer une interprétation simpliste et manichéenne des problèmes économiques, et de valoriser les électeurs du parti en leur donnant l’illusion d’accéder à une vérité cachée. Cela permet également au FN de se présenter comme le « garant de la nation », et à Marine Le Pen d’endosser le rôle héroïque de sauveur de la France.

Le FN prêche un anti-capitalisme de façade, qui oppose les grandes entreprises mondialisées aux petits patrons et aux petits commerçants français. Le parti ne rejette pas le système capitaliste en lui-même, mais le capitalisme « globalisé », sans frontières. L’extrême droite française de la fin du XIXe siècle dénonçait déjà la finance « cosmopolite », symbolisée par la figure du financier juif apatride. Le Front National s’inscrit en fait dans une double tradition, celle de l’anti-capitalisme et celle du poujadisme (c’est d’ailleurs aux côtés de Poujade que Jean-Marie Le Pen a fait ses premiers pas en politique dans les années 1950). Marine Le Pen oppose de façon caricaturale petit et grand patronat, le premier apparaissant comme une victime de la mondialisation tandis que le second en serait le principal bénéficiaire. Elle prend la défense des ouvriers, des artisans et des boutiquiers français contre une élite patronale et financière globalisée et déracinée agissant contre les « intérêts de la France ».

Conclusion

Il faut être d’une mauvaise foi inouïe (ou d’une grande naïveté) pour affirmer que le Front National n’est plus un parti d’extrême droite. Le parti de Marine Le Pen, nationaliste, populiste et xénophobe, est resté fidèle aux thèmes et aux valeurs du « national-populisme », un courant politique majeur de l’extrême droite française, né à la fin du XIXe siècle sur les ruines du boulangisme. Naturellement, ce courant a connu des évolutions, comme toutes les autres familles politiques. Le discours de Marine Le Pen n’est plus celui d’un Barrès ou d’un Déroulède. Mais la filiation idéologique entre le national-populisme des origines et le FN actuel ne fait aucun doute.

Il est vrai que les « ligues » d’extrême droite de la Belle Epoque ou de l’entre-deux-guerres étaient, contrairement au FN, des mouvements antiparlementaires qui, pour certains d’entre eux, prônaient la violence et la prise du pouvoir par un coup d’Etat. Le Front National, fondé par Jean-Marie Le Pen en 1972, n’a jamais contesté ouvertement la légitimité des institutions républicaines, de même qu’il n’a jamais tenté de coup d’Etat. L’objectif du Front National est de conquérir le pouvoir légalement, de façon démocratique, à tous les échelons. Mais ce choix stratégique ne remet pas en cause le socle idéologique du parti.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, même dans l’entre-deux-guerres, certaines organisations d’extrême droite se sont soumises au jeu électoral et ont pris part à la vie parlementaire, comme l’Action Française de Charles Maurras qui disposait d’une trentaine de députés dans la Chambre de 1919 et qui n’a jamais tenté le moindre coup de force, même lors des violentes émeutes du 6 février 1934. Nous ne devons pas oublier non plus que, dans le passé, plusieurs partis d’extrême droite ont conquis le pouvoir de façon démocratique dans des pays européens. La participation aux élections ne saurait donc constituer un alibi suffisant pour les partis populistes qui nient leur appartenance à l’extrême droite.

Front de Gauche et Front National prônent la même politique économique

Une fois n’est pas coutume: je me contente aujourd’hui de citer quelques mots de François Bayrou, sans ajouter quoi que ce soit, parce que tout est dit de la façon la plus claire.

« Aujourd’hui l’extrême-droite et l’extrême-gauche défendent au mot près la même politique économique. Je ne dis pas qu’ils sont d’accord sur tout. Je sais très bien ce que les uns disent sur l’immigration, sur cette manière de chercher à faire flamber les antagonismes et les haines entre Français, entre tous les habitants de notre pays quelles que soient leurs origines. Mais sur le fond de la politique économique, sur ses trois grands chapitres : sortir de l’Union européenne ; sortir de l’euro ; recourir à nouveau aux facilités de la dévaluation et des subventions publiques et des allocations de toute nature, aux augmentations de tout ce qui fait plaisir, et aux diminutions de l’effort, il y a convergence. (…) Or, cette politique-là, la fermeture des frontières, la dépense publique et le retour au franc, la politique de la dette et la politique du déficit, et la dévaluation ressentie comme un bienfait, c’est une politique mortelle pour notre pays. C’est du mensonge et de la folie. »

(François Bayrou, discours de clôture de l’Université de rentrée de Guidel, 21 septembre 2014).

« Jour de Colère »: l’extrême droite française dans la rue.

Dimanche 26 janvier, une manifestation « anti-Hollande » a ressemblé des milliers de personnes dans les rues de Paris (17.000 selon la police, 160.000 selon les organisateurs). Dans la soirée, la manifestation a dérapé: des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ont fait plusieurs blessés, et près de 250 casseurs ont été mis en examen.

Cette manifestation avait été préparée pendant plusieurs mois sur Internet par un mystérieux collectif appelé « Jour de Colère », dont les membres sont restés anonymes. Ce mouvement se veut « apolitique » mais il est en réalité très politisé, puisqu’il est piloté par le « Printemps Français », un collectif réunissant les militants « anti-mariage gay » les plus durs (militants d’extrême droite et catholiques traditionalistes).

Source: lemonde.fr

La manifestation du 26 janvier frappe par son caractère hétéroclite. Elle a fédéré tous les opposants les plus radicaux à la politique de François Hollande : organisations catholiques intégristes (comme Civitas), « Bonnets Rouges » et autres rassemblements antifiscaux,  mouvements identitaires et nationalistes, groupuscules néonazis… On a même trouvé, dans le cortège, des partisans de Dieudonné faisant des quenelles et brandissant des ananas dessinés sur des pancartes.

Le collectif « Jour de Colère » n’a pas de programme : il prétend simplement « coaguler toutes les colères ». Les organisateurs ont rédigé un manifeste dénonçant une « action gouvernementale délétère », critiquant les « partis de l’oligarchie de droite comme de gauche », et demandant un « changement radical » et un « sursaut salvateur ». Le mouvement ne défend aucune proposition concrète, mais réclame la démission de François Hollande, la rédaction de « nouveaux cahiers de doléances » et l’organisation de nouveaux « Etats généraux ».

En dépit de son caractère hétérogène et de sa façade apolitique, cette manifestation populaire a été dominée par des organisations d’extrême droite. Les manifestants qui n’étaient pas politisés et qui ont défilé uniquement pour exprimer une colère sincère ont été manipulés par des mouvements extrémistes. La colère contre François Hollande a servi de prétexte pour promouvoir des thématiques populistes et réactionnaires : l’identité de la France est menacée, la famille est en péril, les élites politiques et médiatiques sont corrompues, la voix du peuple est ignorée, l’armée est affaiblie, etc. Le Front National n’a pas pris part à la manifestation et a condamné les débordements survenus dimanche soir, mais il sera de toute évidence le grand bénéficiaire de ce mouvement de colère contre le pouvoir en place et contre les partis de gouvernement.

Ce « jour de colère » n’est pas sans rappeler une autre journée célèbre, celle du 6 février 1934, au cours de laquelle plusieurs ligues d’extrême droite ont manifesté violemment à Paris pour obtenir la démission du gouvernement Daladier. Les similitudes sont nombreuses entre le 6 février et le 26 janvier : un contexte de crise économique et sociale, un gouvernement impopulaire, des élites politiques discréditées par divers scandales, un mouvement hétéroclite, une rhétorique « antisystème », des slogans haineux, racistes et antisémites. Dans les deux cas, les manifestations ont dégénéré en émeute. Mais il y a aussi des différences notables, à commencer par le bilan : les manifestations du 6 février 34, menées par des organisations de type paramilitaire, ont fait 15 morts (effrayés par la violence du mouvement, les membres du gouvernement Daladier ont démissionné). Autre différence : les manifestations du 6 février 34 ont été instrumentalisées par les élus parisiens de droite pour obtenir la chute de Daladier, alors que la manifestation du 26 janvier a été, fort heureusement, condamnée de façon unanime par le gouvernement et les responsables politiques de la droite, du centre et de la gauche.

6 février 34, Place de la Concorde.