Victoire de Le Pen en 2022, un nouveau 10 mai 1981?

M. Le Pen.

Une victoire de Marine Le Pen en 2022 ressemblerait probablement à celle de François Mitterrand en 1981. Pas question, ici, de bricoler de hasardeuses comparaisons entre l’ancien président de la République et l’actuelle présidente du Rassemblement National : il ne s’agit pas de comparer des individus, ni même des idées, mais des moments politiques.

La victoire de la gauche en 1981 apparaît comme l’épilogue d’une longue séquence politique ouverte en 1968. La crise de Mai 68 n’a pas immédiatement profité à la gauche, malgré les tentatives de récupération du mouvement par François Mitterrand. Mais cette crise a révélé un désir de changement qui s’est amplifié dans les années suivantes et qui a porté Mitterrand au pouvoir en mai 1981. Le Programme Commun de la Gauche, publié en 1972, est né de Mai 68 et a largement inspiré le projet présidentiel du candidat socialiste en 1981. La victoire de Marine Le Pen en 2022 s’inscrirait, quant à elle, dans une séquence politique marquée par la crise des gilets jaunes en 2018 et 2019. Même si le mouvement des gilets jaunes apparaît comme apolitique, il exprime un rejet des partis traditionnels au sein de catégories sociales qui se perçoivent comme les grandes perdantes de la mondialisation. C’est surtout à cette frange de la population que s’adresse Marine Le Pen aujourd’hui ; comme l’a montré le géographe Christophe Guilluy, c’est en effet dans les territoires de la « France périphérique » que le Rassemblement National obtient ses scores les plus élevés.

Tout comme François Mitterrand en 1981, Marine Le Pen pourrait profiter de la crise économique majeure qui a plombé le bilan du président sortant. En 1981, Mitterrand a bénéficié du bilan calamiteux de Valéry Giscard d’Estaing, confronté aux conséquences des deux chocs pétroliers : on se rappelle que, lors du débat d’entre-deux-tours, Mitterrand avait ridiculisé son adversaire en le qualifiant « d’homme du passif ». En 2022, le bilan économique d’Emmanuel Macron sera terni par la crise sanitaire et par les mesures de confinement qui ont asphyxié des secteurs entiers de notre économie : Marine Le Pen pourra donc capitaliser sur l’impopularité de Macron, sur la dégradation de la situation économique et sur la mauvaise gestion de la crise sanitaire par l’exécutif. 

Si Marine Le Pen remportait la présidentielle de 2022, la France connaîtrait une alternance historique, comparable à celle de 1981. La présidentielle de 1981 a permis à la gauche d’exercer le pouvoir pour la première fois sous la Cinquième République ; une victoire de Marine Le Pen ouvrirait pour la première fois les portes du pouvoir au RN. Comme le PS en 1981, le RN est un parti sans expérience gouvernementale. Certes, il y avait déjà eu des socialistes au pouvoir en France avant la Cinquième République, mais le nouveau Parti Socialiste, fondé entre 1969 et 1971 sur les ruines de l’ancienne SFIO, était encore vierge de toute participation gouvernementale en 1981 : la présidentielle et les législatives de 1981 ont propulsé au pouvoir toute une génération d’hommes et de femmes qui n’avaient jamais exercé de responsabilités politiques à l’échelle nationale.

Enfin, Marine Le Pen est porteuse d’un projet de rupture, tout comme François Mitterrand en 1981. Mitterrand a été élu sur un projet de rupture avec le capitalisme : son programme économique prévoyait d’étendre considérablement le secteur public et d’étatiser des pans entiers de l’économie française (les banques, les assurances, les grands groupes industriels). Marine Le Pen porte quant à elle un projet de rupture avec le cadre européen, avec le libéralisme et avec une conception ouverte de la nation. Mais comme les socialistes en 1981, le parti de Marine le Pen risque de se fracasser sur le mur de la réalité. Dès 1982, face à la dégradation des finances publiques, le gouvernement Mauroy mit en place un premier plan d’austérité ; dès 1983, Mitterrand annonça une pause dans les réformes et amorça le fameux « tournant de la rigueur » pour éviter un effondrement du franc et rester dans le système monétaire européen. De même, le Rassemblement National pourrait opérer un « tournant pragmatique » un ou deux ans après son arrivée au pouvoir, pour éviter un désastre économique et une rupture avec l’Union européenne. Confronté à l’exercice du pouvoir, le Parti Socialiste s’est « normalisé », il s’est transformé en parti gestionnaire et s’est rallié à l’Europe et à l’économie de marché. Le RN pourrait, quant à lui, gouverner la France comme un parti de droite nationaliste et conservateur, à l’instar du Parti populaire autrichien de Sebastian Kurz ou du Fidesz de Viktor Orban en Hongrie. Quitte à trahir une partie de ses promesses électorales.

Il y a 40 ans: Mitterrand président

Le 10 mai 1981, François Mitterrand remportait l’élection présidentielle, devenant ainsi le premier homme de gauche à exercer la magistrature suprême sous la Cinquième République. Quelques semaines plus tard, la gauche remportait les élections législatives pour la toute première fois sous la Cinquième République : c’était le temps de l’alternance.

Même si le désir d’alternance était réel dans la société française, la victoire de François Mitterrand relève presque du prodige tant la gauche était divisée en 1981. La défunte Union de la Gauche de 1972 a laissé place à une bataille idéologique fratricide opposant le PCF et le PS. François Mitterrand a eu de la chance. Beaucoup de chance. Il a bénéficié du bilan calamiteux de Giscard, dont la présidence a été plombée par les deux chocs pétroliers. Mais il a surtout bénéficié de la haine que Chirac et les gaullistes nourrissaient à l’endroit du président sortant. Car les gaullistes n’ont pas apporté un soutien franc et massif à Giscard dans l’entre-deux-tours : les résultats laissent même penser que de nombreux électeurs de Chirac n’ont pas reporté leur voix sur Giscard au second tour.

L’élection présidentielle de 1981 fut une élection historique à plus d’un titre. Tout d’abord, elle marqua le retour de la gauche au pouvoir après 23 années passées dans l’opposition, ce qui explique pourquoi cette élection a suscité des espoirs immenses dans le pays. La présidentielle de 1981 marqua aussi le ralliement de la gauche aux institutions de la Cinquième République, institutions qu’elle avait pourtant combattue avec véhémence depuis 1958 (rappelons que Mitterrand avait qualifié la Cinquième République de « coup d’Etat permanent »). Mais cette élection marque aussi le début d’une grande mue idéologique de la gauche française. Confronté à l’exercice du pouvoir, le Parti Socialiste renonça à ses vieux rêves étatistes et anticapitalistes pour se transformer en parti social-démocrate gestionnaire, comme la plupart de ses homologues européens.

Mitterrand fut élu en 1981 sur un projet de rupture avec le capitalisme : son programme économique, inspiré du Programme Commun de 1972, prévoyait d’étendre considérablement le secteur public et d’étatiser des pans entiers de l’économie. Au début du septennat, le gouvernement de Pierre Mauroy mit en œuvre la plupart des grandes réformes économiques annoncées dans les « 110 propositions » de Mitterrand : nationalisation des principales banques de dépôt et des grands groupes industriels, politique de grands travaux, impôt sur la fortune, semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans. Mais dès 1982, le gouvernement suspendit l’application du programme économique de Mitterrand et mit en place un premier plan d’austérité. L’année suivante, face à l’échec de sa politique économique et à la dégradation des finances publiques, le président amorça le fameux « tournant de la rigueur » pour éviter un effondrement du franc et maintenir la France dans le système monétaire européen : c’est ainsi que, sans le dire, le PS fit son Bad-Godesberg. Lors de son second septennat, François Mitterrand s’engagea sans réserve en faveur de la construction européenne et défendit avec ardeur le Traité de Maastricht, adopté par référendum en 1992.

Pourquoi Mitterrand a-t-il choisi l’Europe plutôt que le projet politique sur lequel il avait été élu en 1981 ? Certains diront que Mitterrand a trahi. Qu’il a cédé aux pressions de ses partenaires européens et de son ministre des Finances, Jacques Delors, social-démocrate et européen convaincu. Mais François Mitterrand avait-il vraiment le choix ? Entre 1981 et 1983, les réformes économiques du gouvernement Mauroy ont provoqué une véritable catastrophe financière, le déficit public a explosé, l’inflation a frôlé les 10% par an et le franc a été dévalué quatre fois. Pour rassurer les investisseurs et pour éviter une énième dévaluation aux conséquences imprévisibles, Mitterrand a choisi la sécurité plutôt que le grand saut dans l’inconnu, car il a estimé que ce choix-là était le meilleur pour la France.

Quarante après, que reste-t-il du programme de 1981 ? Quelques grandes mesures : l’abolition de la peine de mort, les cinq semaines de congés payés, la réduction du temps de travail, la décentralisation, la révolution des radios libres, le prix unique des livres et un certain volontarisme culturel. Mais de 1981, il reste surtout de grandes illusions et des espoirs déçus.