Le cancer de l’antisémitisme au pays des Droits de l’Homme

Vendredi 23 mars 2018, Mireille Knoll, une octogénaire juive rescapée de la Rafle du Vél’ d’Hiv, a été poignardée puis brûlée dans son appartement parisien. Cet effroyable meurtre, dont le caractère antisémite ne fait aucun doute, est venu s’ajouter à la longue liste des agressions et des crimes antisémites que la France connaît depuis quelques années. En avril 2017, Sarah Halimi, une juive de 65 ans, a été rouée de coups puis défenestrée par Kobili Traoré aux cris de « Allah Akbar ! ». En janvier 2016, à Marseille, un enseignant juif a été agressé à la machette par un adolescent musulman radicalisé qui prétend avoir agi au nom d’Allah et de l’Etat Islamique. Sans oublier l’assassinat d’Ilan Halimi par le « Gang des barbares » en 2006, ni les attentats perpétrés par Mohammed Merah en 2012 à Toulouse et par Amedy Coulibaly en 2015 à l’Hypercacher de la Porte de Vincennes. Mais il y a aussi la haine ordinaire, l’antisémitisme du quotidien, les insultes, le harcèlement, les crachats, le déluge de commentaires antisémites postés sur les réseaux sociaux, la profanation de tombes juives et la mise à sac de magasins juifs en Seine-Saint-Denis.

De plus en plus de Juifs ne se sentent plus en sécurité en France : les synagogues et les écoles juives sont désormais sous protection militaire, certaines familles juives ont été obligées de déménager pour échapper aux insultes et aux agressions dont elles étaient victimes dans leur quartier, et des milliers de Juifs quittent chaque année la France pour émigrer en Israël parce qu’ils ont le sentiment qu’ils seront plus en sécurité là-bas. L’antisémitisme a toujours existé au sein de la société française, mais la flambée d’actes antisémites à laquelle nous assistons actuellement n’est pas une simple résurgence de l’antisémitisme « traditionnel ». L’antisémitisme contemporain est le résultat d’une stratification complexe : au substrat de l’antisémitisme européen d’hier est venu s’ajouter, depuis une quinzaine d’années, un antisémitisme « importé » qui trouve ses racines dans un antisionisme féroce et qui s’est ancré dans une partie de la communauté arabo-musulmane. Attisé par le discours de certains intégristes et par de nombreux sites Internet islamistes, cet antisémitisme-là se nourrit d’une vision fantasmée du conflit israélo-palestinien, interprété abusivement comme une « guerre de religions » entre Juifs et Musulmans. Il se fonde également sur un amalgame entre l’Etat israélien et les Juifs de la diaspora : les Juifs sont alors perçus comme des « complices » d’Israël et comme des « ennemis » de l’Islam. Depuis le déclenchement de la deuxième Intifada en 2000, chaque flambée de violence en Palestine s’accompagne d’une recrudescence des actes antisémites en France. Dans certaines cités gangrénées par l’islamisme, la haine des Juifs est devenue un véritable code culturel et l’enseignement de la Shoah est ouvertement contesté par les élèves.

De nombreux jeunes musulmans français ne connaissent le conflit israélo-palestinien qu’à travers les réseaux sociaux et les sites de propagande anti-israéliens sur Internet. Curieusement, les massacres perpétrés par le gouvernement russe contre les musulmans tchétchènes, la répression brutale qui s’abat sur les opposants politiques en Arabie Saoudite ou en Iran et les milliers de musulmans massacrés par Bachar El Assad en Syrie ne semblent guère provoquer dans la communauté musulmane de France une émotion aussi vive que les exactions et les bavures hyper-médiatisées de l’armée israélienne : Israël est toujours perçu comme l’ennemi suprême. Cet antisionisme virulent s’adosse très souvent à une vision « conspirationniste » du monde largement relayée sur Internet, notamment par des sites comme celui d’Egalité & Réconciliation, l’organisation du polémiste d’extrême droite Alain Soral : de nombreux jeunes gens n’ayant qu’une connaissance très superficielle des problèmes géopolitiques sont persuadés qu’il existe un grand « complot américano-sioniste » visant à perpétuer la domination des Juifs sur le monde et à humilier les Musulmans. Le complot américano-sioniste est en fait la version moderne d’un vieux fantasme antisémite : le mythe du « complot judéo-maçonnique », apparu sous la Révolution Française et popularisé par les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux rédigé au début du XXe siècle par des membres de la police secrète du Tsar russe Nicolas II.

L’antisémitisme contemporain prend parfois des apparences moins frontales mais plus sournoises. Il n’est pas rare, en France, d’entendre dire que les Juifs sont « trop influents » ou « trop présents » dans les médias (bien qu’il n’existe aucune statistique officielle sur le nombre de Juifs dans les médias français). D’ailleurs, ce constat est plutôt étrange : personne ne s’amuse à compter le nombre de Corses, d’Arméniens, de Chinois, de protestants ou de supporters du PSG dans les médias, car cela semblerait totalement ridicule : pourquoi se permet-on de le faire avec les Juifs ? De tels propos apparemment inoffensifs participent déjà d’une forme d’antisémitisme car ils réactivent de vieux stéréotypes antisémites : la présence de Juifs dans les médias dérange, car elle renvoie l’image d’une communauté fantasmée qui, dit-on, chercherait à « dominer ». Les personnalités juives du monde médiatique sont ainsi renvoyées à leur « judaïté », et traitées comme les « porte-parole » d’une communauté juive dont tous les membres défendraient les mêmes intérêts. Compter le nombre de Juifs présents sur un plateau télé ou dans la rédaction d’un journal pour essayer de démontrer que la communauté juive serait « surreprésentée » dans les médias, c’est déjà de l’antisémitisme. C’est déjà considérer les Juifs comme des individus suspects. C’est déjà penser que les Juifs sont un peu coupables d’être juifs, et qu’ils sont « trop » visibles dans l’espace public.

L’antisémitisme contemporain se traduit aussi par le retour en force du négationnisme. Même si, de nos jours, plus personne (ou presque) ne conteste ouvertement l’extermination de 5 à 6 millions de Juifs en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, il existe un négationnisme rampant qui cherche à minimiser la Shoah en contestant les chiffres avancés par les historiens, en critiquant une commémoration « excessive » de l’Holocauste ou en légitimant certaines théories négationnistes au nom d’une liberté d’expression mal comprise. C’est précisément ce que font Alain Soral et son grand ami Dieudonné lorsqu’ils essaient de réhabiliter le négationniste Robert Faurisson. Nul ne peut s’abriter derrière la liberté d’expression pour contester ou minimiser le génocide des Juifs, car le négationnisme n’est pas une simple opinion : c’est un délit puni par la loi. Depuis 1990, la loi Gayssot interdit en effet de nier un crime contre l’humanité, quel qu’il soit. Certains dénoncent aussi une « sur-médiatisation » et un « sur-enseignement » de la Shoah, et qualifient de « pornographie mémorielle » la commémoration de ce génocide. Comment peut-on parler de « sur-enseignement » alors que la Shoah ne représente que deux à trois heures de cours dans l’ensemble des programmes d’histoire du collège et une à deux heures dans l’ensemble des programmes du lycée, c’est-à-dire moins que la démocratie athénienne ou la décolonisation ? Comment peut-on comparer à de la « pornographie » la commémoration du plus grand génocide commis au XXe siècle ? Ceux qui pensent défendre la liberté d’expression en salissant la mémoire de la Shoah n’ont rien compris. Leurs propos nauséabonds ne contribuent nullement à renforcer la liberté d’expression, et ne font que renforcer l’antisémitisme ambiant.

La communauté juive a toujours été un « thermomètre » de la fièvre hexagonale : quand les Juifs vont mal, la France va mal. Quand les Juifs sont brimés ou insultés, c’est que la société française est profondément fracturée. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aujourd’hui la France va très mal. L’antisémitisme est un cancer. On croyait la France définitivement guérie après la Seconde Guerre mondiale. On avait tort. Cela dit, quand j’ai vu des milliers de Français participer à la marche blanche contre l’antisémitisme mercredi 28 mars, cela m’a un peu redonné foi dans l’âme de cette nation.

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Le secret des affaires porte-t-il atteinte à la liberté d’informer?

La proposition de loi sur le « secret des affaires » déposée par le député LREM Raphaël Gauvain vise à transposer dans le droit français une directive européenne ratifiée à une large majorité en 2016 par le Conseil de l’Union européenne et le Parlement européen. Ce texte suscite un vif émoi chez les journalistes, qui craignent une remise en cause de la liberté d’informer : ces derniers affirment qu’avec une telle loi, des scandales comme le Médiator ou les « Paradise Papers » n’auraient jamais pu éclater au grand jour.

Ce n’est pas le principe du « secret des affaires » en lui-même qui pose problème. Les entreprises ont besoin de se protéger contre l’espionnage économique et industriel : une entreprise victime de vol, de piratage ou d’utilisation illégale de données confidentielles doit pouvoir demander réparation devant les tribunaux. Ce qui pose problème, c’est la définition très floue que le texte donne du « secret des affaires », et qui pourrait effectivement conduire à limiter la liberté des journalistes et des lanceurs d’alerte. La proposition de loi, qui reprend la définition donnée dans la directive européenne, rend illicites « l’obtention, l’utilisation ou la divulgation » d’une information qui n’est pas « aisément accessible » aux personnes extérieures à l’entreprise, qui a une « valeur commerciale parce qu’elle est secrète » et qui fait l’objet de « mesures de protection raisonnables » de la part de l’entreprise. Or, une définition aussi vague du secret des affaires laisserait aux juges une grande marge d’interprétation, avec de fortes différences d’un tribunal à l’autre.

La proposition de loi peine à trouver un compromis acceptable entre le secret des affaires et la liberté d’informer. Certes, le texte propose plusieurs garde-fous destinés à protéger les journalistes et les lanceurs d’alerte : il précise notamment que le secret des affaires n’est pas protégé lorsque sa divulgation intervient « pour exercer le droit à la liberté d’expression et de communication », ou « pour révéler de bonne foi une faute, un acte répréhensible ou une activité illégale dans le but de protéger l’intérêt public général, y compris lors de l’exercice du droit d’alerte ». Le texte prévoit aussi des amendes très dissuasives contre les « procédures bâillon », c’est-à-dire les dépôts de plainte ayant pour objectif de faire taire la presse. Par ailleurs, un amendement déposé par le MoDem stipule que la protection de l’environnement peut déroger au principe du secret des affaires. Mais ces différents garde-fous posent eux aussi des problèmes d’interprétation : ainsi, la « bonne foi » est très compliquée à définir juridiquement et la notion d’intérêt général demeure assez floue.

Ce débat sur le secret des affaires n’est pas nouveau. En 2015, lors des discussions sur la « loi Macron » à l’Assemblée nationale, un amendement avait été déposé pour protéger le secret des affaires : défendu par Richard Ferrand, alors députés socialiste et rapporteur du projet de loi, cet amendement très sévère ne comportait aucune protection pour les journalistes ni pour les lanceurs d’alerte, et prévoyait des peines allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 375.000 euros d’amende en cas de violation du secret des affaires ! Face aux protestations très vigoureuses des journalistes et de plusieurs ONG, François Hollande avait finalement décidé d’abandonner cette mesure. La proposition de loi débattue actuellement est beaucoup plus modérée que l’amendement controversé de 2015 puisqu’elle comporte des garanties pour les journalistes et les lanceurs d’alerte et ne prévoit aucune procédure pénale en cas de violation du secret des affaires : les procédures seront exclusivement civiles. Malgré tout, les garanties apportées restent insuffisantes.

La liberté d’informer est indispensable à la vie démocratique : peut-on la mettre sur le même plan que le « secret des affaires », qui concerne la défense d’intérêts strictement privés ? Au lieu de faire une loi garantissant le secret des affaires et comportant simplement quelques dérogations un peu floues relatives à la protection des journalistes et des lanceurs d’alerte, ne fallait-il pas inverser la hiérarchie des priorités ? Ne pouvait-on pas envisager une grande loi protégeant la liberté d’information, la liberté d’investigation et le secret des sources, et comportant quelques dispositions relatives à la protection des entreprises contre le pillage de données économiques confidentielles ? Cela aurait permis à la France de se mettre en conformité avec la directive européenne de 2016 tout en préservant les libertés démocratiques.

La faute aux cheminots?…

Elisabeth Borne.

Largement inspirée du rapport Spinetta, la réforme ferroviaire de la ministre des Transports Elisabeth Borne prévoit de transformer SNCF Réseau et SNCF Mobilités en sociétés anonymes à capitaux publics et de mettre fin au statut de cheminot à l’embauche, un statut qui inclut notamment la sécurité de l’emploi et d’importants avantages en nature. Il s’agit, d’après la ministre, de préparer l’ouverture à la concurrence du transport de voyageurs, conformément au « quatrième paquet ferroviaire » de l’Union européenne.

La SNCF doit effectivement se restructurer en profondeur pour faire face à la concurrence des compagnies ferroviaires privées. Mais faut-il, sous prétexte de préparer l’ouverture à la concurrence, remettre en cause le statut des cheminots ? En quoi la disparition progressive de ce statut rendra-t-elle la SNCF plus compétitive et plus performante ? A titre de comparaison, les salariés d’EDF ont conservé leur statut et leurs avantages sociaux après la libéralisation du marché de l’énergie sans que cela ne plombe la compétitivité de l’entreprise.

Certes, la SNCF a une dette de 50 milliards d’euros qu’il faut impérativement éponger pour que l’entreprise trouve de nouvelles marges de manœuvre budgétaire. Certes, le service public ferroviaire se détériore : des millions de Français subissent au quotidien l’enfer des pannes, des retards et des trains annulés. Mais faut-il imputer tous ces problèmes aux cheminots et à leur fameux statut ? La politique du « tout TGV » menée depuis une vingtaine d’années a conduit à délaisser les réseaux secondaires et à déverser des sommes colossales dans un réseau à grande vitesse dont la plupart des lignes ne sont pas rentables : n’est-ce pas là que se trouve le nœud de problème ?

De tous côtés, on nous répète à l’envi que le statut des cheminots est « trop avantageux » et que les agents de la SNCF sont des « privilégiés ». Mais les « privilèges » des cheminots sont beaucoup moins importants qu’on ne l’imagine. Et il ne faut pas oublier que le monde du travail compte en son sein une multitude de statuts dérogatoires et de régimes spéciaux : enseignants, militaires, curés, intermittents du spectacle, députés et sénateurs, etc. Pourquoi s’en prendre au statut des cheminots plutôt qu’aux autres statuts ? Parce que les cheminots sont un symbole. Et parce que le gouvernement veut « montrer ses muscles » en s’attaquant à l’une des corporations les plus puissantes et les plus organisées du pays.

Les sénateurs Hervé Maurey et Louis Nègre avaient élaboré en 2017 une proposition de loi visant, elle aussi, à préparer l’ouverture du rail à la concurrence. Or, ce texte était plus raisonnable que le projet de la ministre des Transports. Les deux sénateurs avaient envisagé une réglementation qui préservait les acquis sociaux des agents de la SNCF et qui soumettait les opérateurs privés aux mêmes exigences que la SNCF en matière de sécurité, de confort, de fréquence et de ponctualité. La proposition de loi de M. Nègre et de M. Maurey prévoyait, en outre, un système de « franchises » regroupant des lignes très rentables et des lignes peu rentables pour garantir une péréquation entre les lignes ferroviaires. La démarche des deux sénateurs présentait aussi l’avantage non négligeable de permettre un véritable débat parlementaire sur l’avenir du rail, mais la ministre a choisi de réformer la SNCF par ordonnances, procédure qui n’avait pas été annoncée dans le programme présidentiel d’Emmanuel Macron ni dans le programme de LREM aux législatives…

Le « Rassemblement National », ou la fausse refondation du FN

Après son échec au second tour de la présidentielle, après le départ inattendu de Marion Maréchal-Le Pen et celui, fracassant, de Florian Philippot, Marine Le Pen rêvait d’une refondation du FN. Il n’y aura finalement qu’un changement de nom : Marine Le Pen vient d’annoncer qu’elle souhaitait rebaptiser son parti « Rassemblement National ». Elle a expliqué son choix par le fait que le mot « front » entretenait l’image d’un parti contestataire, alors que le FN avait vocation à devenir un parti de gouvernement.

Peu me chaut de savoir s’il est pertinent de troquer la marque historique fondée par Jean-Marie Le Pen contre un nouveau nom dénué d’originalité. Mais ce qui est certain, c’est que ce changement de nom doit être pris pour ce qu’il est : un simple changement de nom, qui ne cache aucune rupture, aucune refondation, aucun renouveau. En abandonnant l’appellation historique léguée par son père, Marine Le Pen poursuit son œuvre de dédiabolisation et veut faire croire qu’elle s’est émancipée de l’héritage idéologique de Jean-Marie. Mais à bien y regarder, on constate que la continuité s’impose. Les piliers du lepénisme sont toujours là, à l’instar de Bruno Gollnisch, toujours membre du bureau politique. Et avec l’échec de la stratégie Phillippot, le parti risque même de renouer avec les fondamentaux de sa catéchèse conservatrice, identitaire, sécuritaire et xénophobe. Voire pire. Car Marine Le Pen et les cadres du FN ne pouvaient pas ignorer que, sous Vichy, un mouvement d’extrême droite collaborationniste, raciste et antisémite avait porté le doux nom de « Rassemblement National Populaire ». Quelle étrange coïncidence.

Le changement de nom du FN est une mesure purement « cosmétique ». Mais il s’agit en l’occurrence d’une cosmétique de l’ennui, si l’on m’autorise à détourner malhonnêtement le titre du roman d’Amélie Nothomb. Car le véritable changement ne réside ni dans la ligne idéologique du parti, ni dans son appellation, mais plutôt dans une sorte d’affadissement : le FN est devenu un parti ennuyeux. C’en est fini des affreux dérapages et des diatribes sulfureuses qui ont fait la notoriété de Jean-Marie Le Pen : la communication du parti est désormais tellement verrouillée que les dérapages sont devenus rarissimes et font immédiatement l’objet d’une condamnation quasi unanime de la direction. Tel est sans doute le prix de la dédiabolisation.

Marine Le Pen au congrès du FN.