Le libéralisme est un humanisme

Le libéralisme pourrait être défini comme un courant de pensée qui défend la liberté à la fois en tant que fin et en tant que moyen. Un libéral considère en effet que les libertés individuelles doivent être conquises et sauvegardées au moyen d’institutions démocratiques et d’une constitution limitant le pouvoir de l’Etat. Né du refus de l’absolutisme au XVIIe siècle, le libéralisme est un humanisme en ce sens qu’il défend la dignité de la personne humaine et veut protéger l’individu contre toute forme d’arbitraire. Il affirme l’existence de droits individuels inaliénables et universels, comme la liberté d’opinion et d’expression, la liberté de conscience et de culte, ou la présomption d’innocence. Il affirme aussi la capacité de chaque individu à se gouverner lui-même et à faire des choix rationnels et justes.

On confond souvent libéralisme politique et libéralisme économique (doctrine prônant la non-intervention de l’Etat dans la sphère économique). Certes, ces deux courants sont liés car aux yeux des premiers libéraux, il ne peut y avoir de libertés politiques sans libertés économiques (l’Etat ne doit ni opprimer les individus ni entraver les « lois du marché »). Cependant, plusieurs partis politiques s’inscrivent aujourd’hui dans la tradition politique libérale mais récusent le libéralisme économique. On confond également le libéralisme économique classique (celui d’Adam Smith et de David Ricardo) avec l’ultralibéralisme (aussi appelé néolibéralisme ou libérisme), qui n’est en somme qu’un intégrisme économique amputé de la composante philosophique et morale du libéralisme. Cet ultralibéralisme a émergé dans les années 1970, sous l’impulsion d’économistes comme Friedrich Hayek ou Milton Friedman, dans un contexte marqué par l’essoufflement de la croissance dans les pays industrialisés. Il ne doit pas être considéré comme le corollaire ou le prolongement de la pensée libérale classique. D’ailleurs, les théories néolibérales s’accommodent fort bien des dictatures et des régimes autoritaires, comme le Chili de Pinochet où l’on expérimenta de façon particulièrement brutale les politiques préconisées par les économistes ultralibéraux de l’Ecole de Chicago.

De nos jours, on constate que la critique des politiques économiques libérales sert de plus en plus souvent de prétexte à une remise en cause de la démocratie libérale elle-même. L’antilibéralisme revendiqué par certains populistes de gauche comme de droite s’accompagne parfois d’une véritable fascination pour des régimes autoritaires ou semi-autoritaires incarnant une alternative à la tradition libérale occidentale : la Russie de Poutine, l’Iran des ayatollahs ou encore la République Populaire de Chine. Mais c’est bien l’islamisme radical, notamment dans sa forme djihadiste, qui incarne aujourd’hui la négation la plus totale du libéralisme, parce qu’il nie la dignité humaine et qu’il combat la démocratie, les Droits de l’Homme, la diversité des opinions et des confessions, la sécularisation du politique, la primauté de l’individu sur le groupe, bref, l’idée même de liberté. L’islamisme radical nie l’individu en tant qu’être autonome, responsable de ses actes et capable de penser par lui-même. Il prône la soumission totale de l’homme à Dieu et prétend imposer, par la violence, une idéologie barbare au nom de laquelle sont perpétrés les crimes les plus inhumains et les plus lâches.

Bien sûr, la nécessaire lutte contre le terrorisme nous amène à questionner nos valeurs libérales et démocratiques. Les mesures prises par le gouvernement français après les attentats du 13 novembre (restauration des contrôles aux frontières, état d’urgence) restreignent certaines libertés comme la liberté de circulation, le droit de réunion ou le droit de manifestation. Les mesures prévues dans le cadre de l’état d’urgence tendent également à rogner des principes essentiels de notre démocratie tels que la séparation des pouvoirs ou la présomption d’innocence. Mais ces mesures ne portent pas atteinte à nos libertés si elles sont envisagées comme des mesures temporaires et comme des instruments permettant, dans des circonstances exceptionnelles, de mieux assurer la sécurité des citoyens, car il ne peut y avoir de libertés sans sécurité. L’état d’urgence doit être employé à la protection des citoyens et ne peut en aucun cas être détourné de sa finalité première. Nous devons, sur ce point, tirer les leçons de l’expérience américaine (rappelons que le « Patriot Act » avait été utilisé de façon abusive par les services de renseignement pour espionner des citoyens américains qui n’avaient aucun lien avec la menace terroriste). La guerre que nous menons contre Daesh à l’intérieur comme à l’extérieur de nos frontières ne vise pas seulement à protéger les citoyens, elle vise également à défendre notre modèle de civilisation, nos valeurs, nos libertés.

En ces temps d’incertitude idéologique et d’inquiétude face au terrorisme globalisé, il n’est peut-être pas inutile de prendre la défense du libéralisme, au sens philosophique du terme. Pour ce faire, je me contenterai de citer quelques extraits de La Révolution démocratique, un essai rédigé par l’un de mes amis, enseignant à la retraite et passionné d’histoire politique, qui a jadis milité au sein de la « deuxième gauche », celle qui dénonçait le totalitarisme soviétique et les crimes du communisme réel. Vous trouverez en fin d’article un lien vers le blog de l’auteur.

Extraits de La Révolution démocratique (par B.W.) :

Reprenant les thèses de nombreux auteurs politiques, nous ne considérons pas le libéralisme comme une doctrine placée sur le même pied que les autres. La société démocratique se caractérise en effet par le respect des Droits de l’Homme, un État désacralisé aux pouvoirs limités par une constitution et par des contre-pouvoirs, sans idéologie officielle, donc laïque ; par la distinction entre une sphère privée et une sphère publique ; par la primauté de l’individu autonome sur le groupe (…). Autrement dit, elle repose sur des valeurs libérales. Bref, pour reprendre ce qu’écrivait Karl Popper : « Le libéralisme est le cadre conceptuel de la société ouverte pluraliste dont la démocratie représentative constitue le cadre institutionnel. »

Il s’ensuit donc que les diverses familles politiques qui s’affrontent au sein de cette société (la droite libérale conservatrice, la droite bonapartiste ou gaulliste, le radicalisme, la démocratie chrétienne, le socialisme démocratique, l’écologisme, et même la tradition libertaire), tout en gardant leurs spécificités, partagent (ou en sont venues à partager), au moins partiellement, des valeurs d’origine libérale. (…) Les grandes divergences portent surtout sur le rôle de l’État dans le domaine économique et social. (…) La dichotomie entre la droite et la gauche n’est pertinente que dans une démocratie pluraliste. Ceux qui veulent la détruire se placent hors-système. Ce sont des « ultras », du latin « ultra » (« hors de »). Leur conversion récente à la démocratie est en effet plus que suspecte.

Certaines idéologies politiques ont voulu (ou veulent toujours) briser le cours de la révolution démocratique. Malgré leur grande diversité (et leurs féroces oppositions mutuelles), elles se caractérisent toutes par la volonté de détruire la société ouverte et de rétablir une société close dans laquelle une seule idéologie est légitime ; par leur volonté de rétablir le primat du groupe sur l’individu et d’assujettir celui-ci à une entité supérieure (Dieu, l’État, la « race », la classe sociale, etc.), de rétablir un État sacralisé et tout-puissant. Qu’elles soient antimodernes (c’est le cas le plus fréquent) ou pseudo-modernes (comme le léninisme, qui a détourné sans vergogne le sens des valeurs issues de la philosophie des Lumières), leur but est de remplacer la démocratie par une idéocratie, par la soumission à une seule idéologie, que nous définissons comme une construction intellectuelle qui prétend à l’intelligibilité totale du réel, qui explique le passé et l’avenir, qui assigne un but à l’histoire ; une conception du monde finaliste, qui nie pratiquement la liberté et qui s’oppose radicalement au libéralisme, pour lequel l’avenir est indéterminé (…). Les idéocraties se combattent férocement car il ne peut exister aucun pluralisme idéologique dans leur société idéale. Pour toutes, sans exception, le libéralisme constitue l’ennemi essentiel.

Il nous a semblé pertinent de distinguer entre les idéologies autoritaires et les idéologies totalitaires. Il existe de multiples interprétations du totalitarisme. On retiendra surtout que c’est d’abord un projet de domination totale de la société au moyen de la terreur institutionnalisée par un parti-État au service d’une idéologie incarnée par un chef charismatique. Il se caractérise aussi par la définition d’un « ennemi objectif » qu’il faut éliminer avant de rééduquer le reste de la population, de forger un homme nouveau entièrement au service de la Cause. Malgré leurs différences importantes, seuls le nazisme, le léninisme et sans doute l’islamisme radical méritent le qualificatif de totalitaires. Les autres idéologies anti-démocratiques (la contre-révolution traditionnelle, de type salazariste par exemple, le fascisme italien et les doctrines du même genre) seront qualifiées d’autoritaires ; le franquisme était quant à lui une dictature conservatrice. (…)

La démocratie a semblé triompher à la fin du XXème siècle. C’est en son nom que les pays sous domination soviétique, notamment, se sont soulevés. On a pu croire un moment qu’elle allait se répandre peu à peu et en particulier dans ces pays de l’est. Il a fallu déchanter, pourtant. Un bloc d’autocraties (Chine, Russie,…), qui répriment dans leurs frontières toute velléité démocratique, s’est constitué, s’est renforcé et s’est rapproché d’autres tyrannies (Corée du nord, Cuba, Syrie,…). Les nationalismes et les conflits géopolitiques reviennent en force. Quant au « Printemps arabe », il n’a pas fait long feu, et l’islamisme radical est plus fort que jamais.

Les démocraties souffrent surtout de leurs contradictions internes : disparition du lien social, insécurité économique, arrogance du pouvoir financier, pour n’en citer que quelques unes. Le populisme, le « peuple sans la démocratie » (Julliard), se développe (…). La démocratie peut disparaître. Aucune prétendue loi de l’histoire ne rend son avènement inéluctable. L’avenir est ouvert et indéterminé. Comme l’écrit Georges Burdeau, dans Le Libéralisme (éditions du Seuil) : « Les idéologies totalitaires peuvent se passer du concours des hommes, puisqu’elles les fabriquent. Le libéralisme ne le peut pas, car c’est à partir des hommes qu’il se construit. […] Que l’homme défaille, et la théorie s’effondre. » Les démocraties doivent aussi se méfier de l’ultra-démocratisme (« tout, et tout de suite ») que semble dénoncer E. Drewerman quand il parle du « caractère démoniaque de ceux qui visent à l’absolue pureté, qui la veulent sans compromis, sans délais, sans transiger, qui détruisent tout et qui ne comprendront jamais que ce monde qu’ils espèrent n’existera jamais, que seule existe cette réalité qui va du blanc au noir dans un chatoiement de nuances et de transitions. » Il n’y aura jamais de démocratie parfaite, seulement des démocraties plus ou moins abouties.

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Lettre ouverte à Donald Trump sur le port d’armes

Monsieur Trump,

Vous ne lirez certainement jamais cette « lettre ouverte » mais peut-être que, sur les deux rives de l’Atlantique, quelques uns de vos supporters le feront. Après les attaques terroristes qui ont ensanglanté Paris, vous avez rappelé lors d’un meeting au Texas que la France était l’un des pays ayant la législation la plus restrictive sur le port d’armes, et vous avez déclaré que si les Français avaient été armés, « la situation aurait été très différente » le 13 novembre. En d’autres termes, si les Français avaient le droit de porter des armes à feu, ils seraient selon vous beaucoup plus en sécurité.

Tout d’abord, cette récupération politique des attentats du 13 novembre dans le cadre de votre campagne pour les primaires est assez lamentable. Mais ce n’est pas cela qui me choque le plus, car vous êtes connu pour votre sens aigu de la démagogie et pour vos déclarations à l’emporte-pièces. Ce qui me gène vraiment, c’est la légèreté avec laquelle vous traitez un sujet aussi grave que celui du port d’armes. Les tueries qui se sont multipliées dans votre pays au cours des dernières années prouvent pourtant de façon éloquente que vos concitoyens ne sont pas plus en sécurité que les citoyens français : au contraire, le libre port d’armes favorise les tueries de masse dans les lieux publics. Je pense même que si les Français avaient le droit de porter des armes à feu pour se défendre, certains terroristes seraient suffisamment lâches pour privilégier les cibles non armées comme les écoliers ou les patients d’un hôpital.

Monsieur Trump, vous semblez avoir la mémoire très sélective. Voici quelques faits divers qui ont traumatisé votre beau pays et qu’il serait bon de ne pas oublier. Avril 1999 : 2 lycéens tuent 13 personnes dont 12 élèves au lycée Colombine à Littleton dans le Colorado. Mars 2005 : un adolescent tue 9 personnes, dont 5 élèves, dans un lycée de Red Lake. Avril 2007 : un étudiant tue 32 personnes sur le campus universitaire de Virginia Tech. Janvier 2011 : un homme pénètre dans un meeting électoral à Tucson dans l’Arizona et ouvre le feu sur le public, tuant 6 personnes. Avril 2012 : un homme abat 7 personnes dans une université à Oikos en Californie. Juillet 2012 : une fusillade fait 12 morts dans un cinéma de Denver. Décembre 2012 : un homme abat 26 personnes, dont 20 enfants, dans une école primaire à Newton. Septembre 2013 : un homme abat 6 otages à Miami. Juin 2015 : un homme blanc tue neuf noirs dans une église à Charleston. Octobre 2015 : un homme lourdement armé abat 10 personnes sur un campus universitaire de l’Oregon. Aucun héros solitaire muni de son arme à feu n’a empêché tous ces massacres. Le libre port d’armes n’a jamais été un antidote efficace contre les tueries de masse, et malheureusement, d’autres tueries viendront s’ajouter à cette liste noire.

La France n’est pas les Etats-Unis. Nos deux pays ont des histoires différentes. Le droit de porter une arme est inscrit dans le deuxième amendement de votre Constitution, un amendement voté à la fin du XVIIIe siècle. Mais si cet amendement existe encore aujourd’hui, c’est parce que le lobby des fabricants, des vendeurs et des utilisateurs d’armes à feu, la fameuse NRA, est l’un des plus puissants du pays. En France, la législation sur le port d’armes est effectivement très restrictive, et je m’en réjouis, comme l’immense majorité de mes concitoyens.

Cordialement.

Le Centriloque

 

La position des centristes face aux mesures anti-terroristes

Les responsables centristes ont estimé que François Hollande s’était montré à la hauteur de la situation depuis les attentats du 13 novembre, et ont apporté leur soutien au projet de loi prévoyant le prolongement de l’état d’urgence et l’extension du régime des assignations à résidence.

Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI et député-maire de Drancy, a pris la parole à l’Assemblée nationale pour défendre le projet de loi prolongeant l’état d’urgence et modifiant la loi de 1955. « Nous avons déjà perdu beaucoup de temps mais nous nous réjouissons des mesures annoncées et prises par le gouvernement ces derniers jours car elles rejoignent celles que nous avions proposées au Chef de l’Etat au mois de janvier. Nous approuvons la prolongation de l’état d’urgence car nous n’avons malheureusement pas le choix. Nous proposons, car la situation l’impose, de permettre au parlement de renouveler l’état d’urgence avant son terme, sans avoir à repasser par la case décret. » Le président de l’UDI a cependant regretté que le projet de loi n’aille pas plus loin : il souhaite que l’assignation à résidence puisse être contrôlée au moyen d’un bracelet électronique, et a réclamé « des mesures de droit commun pour lutter sans discontinuer contre le terrorisme, sans avoir à mettre en œuvre un régime d’exception. » Jean-Christophe Lagarde propose également la création d’une « garde nationale équipée, entraînée, formée, encadrée », capable de relayer les forces de l’ordre pour la surveillance des lieux publics. Sur le plan international, M. Lagarde demande au Président de la République une réunion d’urgence des pays de l’OTAN et l’adoption d’une stratégie commune visant à éradiquer Daesh en Syrie et en Irak, y compris par des opérations au sol : « Nous devrons hélas participer à une coalition internationale, sans exclusive ni préalable, en allant aider au sol les Kurdes, les Irakiens qui pour l’instant se battent bien seuls pour libérer leur territoire de cette barbarie. »

François Bayrou, président du MoDem et maire de Pau, appelle à « l’union sacrée » et au dépassement des clivages partisans : « il y a des moments, des instants et des événements dont la gravité exigerait que le monde politique se dépasse ». Il a également critiqué le comportement de certains députés de droite qui, mardi, ont hué le Premier Ministre à l’Assemblée nationale. François Bayrou défend depuis plusieurs mois la création d’une « garde nationale » préposée à la surveillance des lieux publics : « Nous avons des armées extrêmement spécialisées, professionnalisées. Ces armées sont utilisées pour crapahuter au pied des monuments publics. Ce sont des compétences qui ne sont pas utilisées comme elles devraient l’être. Ces fonctions de surveillance des monuments publics et des lieux sensibles devraient être attribuées à une garde nationale ». Pour constituer cette garde nationale, François Bayrou propose de remettre en activité d’anciens réservistes et de faire appel à des citoyens volontaires. Le président du MoDem est favorable au durcissement du régime des assignations à résidence, mesure qu’il avait d’ailleurs soutenue lorsqu’il avait été reçu à l’Elysée le 14 novembre.

La France en guerre contre la barbarie

Il n’y a pas de mots pour qualifier les attaques terroristes du 13 novembre, dans lesquelles 129 personnes innocentes ont trouvé la mort de façon effroyable et brutale. Quoi de plus barbare et de plus lâche que d’exécuter de sang froid, à l’arme automatique, des civils innocents et non armés ? Depuis les attentats de janvier, nous savions que d’autres attaques surviendraient, nous savions que la France était exposée, mais nous ne savions pas où ni quand les barbares allaient frapper, et nous ne pouvions pas imaginer qu’ils feraient autant de victimes en si peu de temps. Naturellement, nos pensées doivent d’abord aller aux familles et aux proches des victimes, dont la peine est incommensurable.

La France est-elle en guerre ? Oui, et cette guerre sera longue et rude. Notre pays est en guerre car les attaques du 13 novembre sont un acte de guerre. La France n’a pas seulement été prise pour cible en raison de ses valeurs républicaines, laïques et universelles, elle a été attaquée parce qu’elle était aux avant-postes de la guerre contre Daesh en Syrie. Oui, la France est en guerre, mais pas contre un Etat. Car Daesh n’est pas un État, c’est une organisation terroriste qui a pris le contrôle d’un vaste territoire à cheval sur l’Irak et la Syrie, et qui massacre des civils au nom d’une idéologie barbare, criminelle et totalitaire. Le 13 novembre, la France n’a pas été attaquée par une armée étrangère, mais par une poignée de criminels fanatisés, instrumentalisés et entraînés par Daesh.

La France doit poursuivre ses frappes en Syrie, car il faut affaiblir Daesh et stopper son expansion. Mais elle doit aussi se protéger de l’intérieur en accélérant le démantèlement des filières djihadistes, en luttant plus activement contre la propagande djihadiste sur Internet, en durcissant la surveillance des individus radicalisés, en investissant dans la création de centres de « déradicalisation », en traquant les imams et les prédicateurs radicaux, en expulsant du territoire les imams salafistes étrangers, et pourquoi pas, en créant un « délit de djihadisme ». Par ailleurs, nous devons accepter que certaines de nos libertés soient quelque peu restreintes dans l’intérêt de tous : ainsi, le rétablissement temporaire des contrôles aux frontières peut apparaître comme justifié, même aux yeux des Européens convaincus et attachés à l’acquis de Schengen.

Et nous autres citoyens, que devons-nous faire à présent ? Ne pas céder à la panique. Continuer à vivre, malgré tout. Soutenir nos soldats, nos gendarmes, nos policiers et nos forces antiterroristes dans leur combat quotidien pour notre sécurité. Et surtout, ne jamais oublier que nous sommes une nation, et que nous devons rester unis et solidaires. Il y aura probablement des représailles stupides, des appels à la haine, des amalgames, des actes islamophobes, des musulmans insultés ou agressés, des mosquées ou des kébabs vandalisés. Hélas, on ne pourra pas empêcher ce type de réactions chez les plus irresponsables de nos concitoyens, mais toutes ces réactions devront être fermement condamnées et sanctionnées. Il faut éviter à tout prix de tomber dans le piège que nous tend Daesh. Car l’objectif des attentats perpétrés sur notre territoire n’est pas seulement de nous faire peur : les actes terroristes visent aussi à nous diviser, à exacerber les tensions entre musulmans et non-musulmans. Le rêve de Daesh, c’est de voir la France basculer dans la guerre civile. Ceux qui, en France, attisent la haine contre la communauté musulmane font exactement ce que les barbares de Daesh attendent. Ne faisons pas ce cadeau à nos ennemis : restons unis, respectons-nous les uns les autres, réaffirmons notre attachement aux valeurs démocratiques et républicaines qui sont le ciment de notre nation. Et gardons bien à l’esprit que, dans notre République, le fait d’être musulman n’est pas un crime, tout comme le fait d’être juif, catholique, protestant ou athée.

Le « pari » du FN: le vote FN analysé par le démographe Hervé Le Bras

Dans son dernier livre intitulé Le pari du FN, le démographe et historien Hervé Le Bras cherche à répondre à deux questions simples : qui vote FN et pourquoi ? En examinant des dizaines de cartes à différentes échelles et en croisant de multiples indicateurs, l’auteur analyse avec une remarquable précision la géographie du vote frontiste. Ce faisant, Hervé Le Bras bouscule certaines idées reçues et dépasse l’opposition habituelle entre « vote d’adhésion » et « vote de protestation ».

D’après l’auteur, l’électorat du FN est aujourd’hui majoritairement constitué de Français qui habitent les villes moyennes, les zones périurbaines et les communes rurales en crise, et qui ont le sentiment (souvent justifié) que leur situation sociale est bloquée. Dans cette partie de l’électorat, le vote FN n’est pas un simple « vote protestataire », mais plutôt une sorte de « pari », comme dans les jeux de hasard. Pour Hervé Le Bras, voter Front National est comme acheter un ticket de Loto : la probabilité de perdre est supérieure à celle de gagner, mais les gens veulent quand même tenter leur chance car l’espoir de gain l’emporte sur la peur de perdre la mise initiale. De même, les électeurs du FN savent que ce parti a peu de chances d’arriver au pouvoir et de tenir ses promesses, mais ils n’attendent plus rien des partis de gouvernement traditionnels, et le FN représente leur seul espoir de changement. « D’un côté, la légère amélioration que promettent les partis de gouvernement dont la victoire est probable ; de l’autre, un changement radical de situation au cas où le FN gagnerait et réussirait à gouverner, ce qui est hautement improbable », écrit Hervé Le Bras.

L’analyse des cartes montre que les régions ayant les taux de chômage les plus élevés et les plus fortes inégalités de revenus correspondent à celles où le Front National réalise ses meilleurs résultats. Mais l’auteur explique aussi que, contrairement à une idée répandue, ce ne sont pas les populations les plus fragiles qui votent le plus en faveur du FN. Le vote frontiste n’est pas celui des chômeurs, des pauvres et des exclus : il provient plutôt des catégories sociales situées juste au-dessus, c’est-à-dire celles qui craignent de basculer dans la précarité. Or, cette peur du déclassement est exacerbée chez les personnes qui, dans leur entourage, connaissent quelqu’un qui a déjà basculé dans la précarité, notamment après un licenciement ou un divorce.

L’auteur interroge également les corrélations entre le vote FN et la présence de populations étrangères. Hervé Le Bras montre qu’à l’échelle nationale, si l’on excepte le cas particulier de l’Île-de-France, les régions qui ont la plus forte proportion d’étrangers correspondent à celles qui votent le plus en faveur du FN. Mais il montre également que cette logique s’inverse à l’échelle locale : les communes les plus favorables au FN correspondent à celles dont les habitants sont le moins en contact avec des populations étrangères. Le sentiment « d’invasion » se rencontre donc surtout chez les Français qui vivent suffisamment près des immigrés pour se sentir concernés par la question de l’immigration, mais pas assez près d’eux pour nouer des liens avec ces populations et pour s’habituer à leur présence. Au contraire, les Français qui côtoient des immigrés quotidiennement dans leur ville ou leur quartier sont habitués à leur présence et, par conséquent, moins réceptifs aux discours anxiogènes sur l’immigration : « Plus on est voisin des immigrés, plus on voit qu’ils nous ressemblent (…). La proximité diminue ou fait disparaître le sentiment d’étrangeté ou l’inquiétude nés de la différence d’origine. » La peur de l’immigration se cristallise donc sur une vision souvent abstraite et fantasmée de l’immigré.

Dans Le pari du FN, Hervé Le Bras s’efforce de proposer une théorie globale du vote FN tout en prenant en compte les spécificités de chaque région. L’auteur constate qu’à l’échelle nationale, la carte du vote FN est restée relativement stable depuis le milieu des années 80 : les régions dans lesquelles le vote frontiste est le plus important sont celles du nord, du nord-est et du sud-est. Au contraire, le vote FN demeure structurellement faible dans le grand ouest. Sans tomber dans le déterminisme géographique, Hervé Le Bras montre que les régions les plus favorables au FN coïncident avec les « pays de champs ouverts », par opposition aux « pays de bocage ». D’après l’auteur, cette concordance pourrait être liée aux mutations économiques et sociales qu’ont connues ces deux types de régions durant les dernières décennies : dans les « pays ouverts », qui se caractérisent par un habitat concentré, les populations ont assisté à la dissolution des relations de voisinage et de solidarité qui étaient liées à leur mode de vie traditionnel ; à ce problème est venu s’ajouter le choc de la désindustrialisation au nord et au nord-est. Les « pays de bocage », caractérisés par un habitat dispersé, ont en revanche connu un processus d’ouverture et de désenclavement lié aux remembrements, à l’urbanisation et à l’insertion dans la mondialisation. Les bouleversements économiques et sociaux des dernières décennies ont donc été vécus de façon beaucoup plus négative par les populations des « pays ouverts » que par celles des « pays de bocage ».

On pourrait reprocher à l’auteur de rompre, par moments, avec sa neutralité de scientifique et de laisser transparaître certains partis pris, notamment lorsqu’il critique la stratégie de captation des voix du FN utilisée par Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle de 2007. Mais cela ne remet pas en cause la précision ni l’acuité de cet ouvrage éclairant dont je recommande vivement la lecture.

Référence : Hervé Le Bras, Le pari du FN, Paris, éditions Autrement, 2015 (17,50 euros).

Hervé Le Bras (source: Les Echos).

Simplification du code du travail: Valls est-il devenu centriste?

Un nouveau Code du Travail pour 2018 : c’est ce que vient d’annoncer Manuel Valls. Le Premier Ministre, qui souhaite refondre le Code du Travail pour le rendre plus lisible, a confié à Robert Badinter la lourde responsabilité de fixer les grands principes de cette refonte. Simple effet d’annonce ? L’avenir le dira. En tout cas, on peut s’amuser de voir un gouvernement socialiste annoncer aujourd’hui une mesure défendue depuis longtemps par les centristes et une partie de la droite et autrefois critiquée par la gauche. Manuel Valls a cependant fixé une sorte de ligne rouge : il ne faudra toucher ni aux 35 heures, ni au SMIC, ni au CDI.

Cela fait des années que François Bayrou défend l’idée d’une simplification du Code du Travail. En septembre 2014, sur le plateau de l’émission « Des paroles et des actes », il avait comparé un exemplaire du Code du Travail suisse (un livret d’une centaine de pages) et un exemplaire du Code du Travail français (un pavé de 3000 pages écrites en minuscules caractères). Certes, l’effet de manche de Bayrou était un peu facile et un tantinet démagogique, et le président du MoDem a omis de préciser que le volume de 3000 pages édité par Dalloz comportait à la fois le Code du Travail et des commentaires sur la jurisprudence. Mais derrière ce petit coup de communication, c’est un vrai problème qui est soulevé : le Code du Travail français constitue un véritable dédale juridique dans lequel se perdent les petits entrepreneurs qui n’ont pas étudié le droit et qui n’ont pas les moyens de s’offrir des juristes et des avocats spécialisés. Bayrou ne veut pas démanteler le droit du travail, mais le rendre plus compréhensible. Interviewé le 21 octobre 2015 sur France Inter, il a rappelé sa volonté de simplifier le Code du Travail : « Il ne s’agit pas d’une voie libérale, il s’agit d’une voie civique qui pose le principe qu’il faut s’adapter pour qu’un chef de petite entreprise ou un artisan puisse comprendre ce qui est écrit dans le code du travail. Je ne demande pas plus. (…) Un code, c’est fait pour être compris. Nul n’est censé ignorer la loi et quand la loi est illisible, la responsabilité en incombe à ceux qui l’ont rédigée. »

Le 4 novembre 2015, face à Jean-Jacques Bourdin, Bayrou a précisé selon quels principes il entendait réformer le Code du Travail. Le président du MoDem veut une simplification du Code du Travail, afin de le rendre plus lisible pour les petits chefs d’entreprise, mais il veut également un assouplissement du droit du travail. Contrairement à Manuel Valls, qui considère les 35 heures et le CDI comme des acquis intouchables, Bayrou veut assouplir la durée légale du travail en favorisant les accords de branches, et mettre en place un « contrat de travail unique » plus flexible que le CDI et permettant l’ouverture progressive de droits pour le salarié (Bayrou reprend la proposition faite en 2004 par les économistes Pierre Cahuc et Francis Kramarz dans une étude sur la « flexisécurité »). En revanche, Bayrou a déclaré que le salaire minimum devait être impérativement préservé pour garantir aux salariés des revenus décents et empêcher le dumping salarial.

 

Alain Soral est-il dangereux?

Alain Soral.

L’essayiste Alain Soral est connu depuis longtemps pour ses diatribes contre les féministes et les homosexuels. Poursuivi pour diffamation et pour incitations à la haine et à la discrimination, chassé des plateaux télé à cause de ses propos machistes et homophobes, il s’est réfugié sur le web où il se présente aujourd’hui comme un « dissident ». La victimisation fait partie de sa stratégie : Alain Soral se dit victime d’un « acharnement judiciaire » mais il sait pertinemment que les procès dans lesquels il comparaît lui offrent une formidable publicité. Soral n’est pas une victime : il a lui-même orchestré son « infréquentabilité » pour en faire une arme de propagande. Sur le site de son organisation « Egalité & Réconciliation », il se met en scène à travers de petites vidéos dans lesquelles il monologue sur le déclin de la France ou sur « l’impérialisme américano-sioniste » sans aucun contradicteur face à lui. Plus qu’un polémiste, Alain Soral est devenu un prédicateur, une sorte de télévangéliste, un gourou du web dont les clips sont visionnés par des dizaines de milliers d’Internautes.

Passé du PCF au FN avant de rejoindre en 2009 la liste « antisioniste » formée par son grand ami Dieudonné en vue des élections européennes, Alain Soral s’est constitué un fan-club hétéroclite réunissant des gens que tout aurait dû opposer : des sympathisants du FN, des altermondialistes venus de la gauche radicale, et des jeunes musulmans issus de l’immigration. Comment a-t-il réussi un tel exploit ? En usant d’une rhétorique populiste et antisystème parfaitement maîtrisée : théorie du complot, critique des élites politico-médiatiques, antiaméricanisme, antisionisme et antimondialisme sont les lieux communs de la propagande soralienne.

Alain Soral est-il antisémite ? Cela ne fait aucun doute. Soral est un antisémite maladif. Dans ses vidéos, il ne cesse de répéter que les juifs sont des « escrocs », des « menteurs », des « enfumeurs » et des « tricheurs ». Il considère la communauté juive comme le « noyau dur » de l’oligarchie financière mondiale. Il aime vilipender la mentalité « talmudique » et la « solidarité communautaire » juive. Naturellement, Soral n’avouera jamais son antisémitisme : il préfère se dire « judéophobe ». Y a-t-il une différence entre la judéophobie et l’antisémitisme ? Oui, mais elle est plutôt subtile : le terme « antisémitisme » a une connotation raciste alors que le terme « judéophobie » est beaucoup plus vague et s’applique à toute forme d’hostilité envers les juifs, quels qu’en soient les critères. Au bout du compte, le judéophobe et l’antisémite haïssent les mêmes personnes, et les raisons de cette haine importent peu. Tout au long de l’histoire européenne, la haine envers les juifs s’est nourrie de considérations tantôt religieuses, tantôt économiques, tantôt raciales, mais tous ces fantasmes ne sont que les différents visages d’une même haine. On signalera d’ailleurs qu’Alain Soral a fondé une maison d’édition, « Kontre Kulture », qui republie divers ouvrages antisémites comme ceux de la militante identitaire Anne Kling ou du journaliste d’extrême droite Martin Peltier (condamné en 1996 pour un article négationniste paru dans National-Hebdo).

Alain Soral se définit aussi comme « antisioniste ». Le terme « antisionisme » désigne en principe une hostilité envers l’Etat d’Israël, mais lorsqu’on écoute avec attention les théories qu’Alain Soral professe dans ses vidéos, on comprend vite que son « antisionisme » est un trompe-l’œil. Soral est obsédé par les juifs, et lorsqu’il parle des « sionistes », c’est bien la communauté juive qu’il vise. Quand Soral décrit les sionistes comme une « communauté organisée », riche et influente, contrôlant les principaux médias français, il réactive les stéréotypes que l’on trouvait à la fin du XIXe siècle dans la presse antisémite et recycle un vieux fantasme de l’extrême droite européenne : le fameux mythe du « complot juif ». Les juifs sont considérés comme les membres d’une communauté dont le but ultime serait la domination économique et idéologique du monde. Le CRIF, la LICRA, BHL, Finkielkraut, Cohn-Bendit, Kouchner, Patrick Cohen et les autres personnalités juives du monde politique ou médiatique sont dénoncés comme des agents de la propagande « sioniste ». Toute action judiciaire intentée par une organisation juive contre l’auteur de propos antisémites est systématiquement interprétée comme une offensive des « lobbys sionistes » et comme une atteinte à la liberté d’expression. Soral a fait du « sioniste » le nouvel ennemi de l’intérieur, le nouveau visage de l’anti-France, et a projeté sur lui tous les stéréotypes de l’antisémitisme traditionnel. Comment ne pas voir dans cet « antisionisme » autre chose qu’un antisémitisme déguisé ?

Alain Soral critique également ce qu’il appelle la « religion shoatique » et dénonce une sur-médiatisation et un « sur-enseignement » de la Shoah : sur le site « Egalité & Réconciliation », l’enseignement de la Shoah est d’ailleurs qualifié de « bourrage de crâne » (pour information, l’enseignement de la Shoah représente deux à trois heures de cours dans l’ensemble des programmes d’histoire du collège, et une à deux heures dans l’ensemble des programmes du lycée : on y consacre donc moins de temps qu’à la démocratie athénienne, à la Révolution Française ou à la décolonisation). Soral flirte aussi avec le négationnisme : dans ses vidéos, il prend la défense du négationniste Faurisson, « injustement persécuté », et ironise sur les chambres à gaz et sur le camp d’Auschwitz, « où l’on dit que 4 millions et demi d’êtres humains sont morts en moins de deux ans dans une pièce qui fait 100 mètres carrés, le plus grand prodige de l’humanité ! ». Inutile de s’attarder sur les approximations historiques de Soral : le vrai problème, c’est qu’en multipliant ce genre d’insinuations, Soral cherche à réhabiliter sournoisement les thèses de Faurisson sur la prétendue « impossibilité technique » du gazage des juifs.

Comment définir l’idéologie soralienne ? Alain Soral affirme qu’il n’est pas d’extrême droite et se réclame de la gauche anticapitaliste. Il a pourtant recyclé tous les poncifs et tous les thèmes classiques de l’extrême droite nationaliste : culte de la nation, rejet de l’immigration, antimaçonnisme, antisémitisme et antiparlementarisme (il critique en effet « la démocratie parlementaire où une assemblée de professionnels de la politique, formés et encadrés par la maçonnerie, stipendiés ou tenus en respect par l’Argent, joue devant le peuple le spectacle du débat démocratique »). Alain Soral est assez difficile à classer politiquement car il cherche à faire une synthèse du marxisme et du nationalisme : la révolution qu’il prône, ce n’est pas celle du prolétariat mondial mais celle des nations qui luttent pour la défense de leur identité. L’ennemi suprême des nations, c’est « l’Empire », expression fourre-tout qui englobe à la fois les Etats-Unis, l’OTAN, le FMI, Israël, l’Union européenne, les firmes multinationales, les banques, les financiers de Wall Street et la « bourgeoisie judéo-maçonnique ». L’essai d’Alain Soral paru en 2011 et intitulé Comprendre l’Empire est un catalogue de clichés conspirationnistes sur les juifs, les banques et les puissances de l’argent.

La devise du mouvement « Egalité & Réconciliation » est éloquente : « gauche du travail, droite des valeurs, pour une réconciliation nationale ». Soral prétend donc réconcilier la droite et la gauche dans le culte de la nation. Ce « populisme rouge-brun » (dixit la journaliste Evelyne Pieiller) rappelle étrangement la définition que l’historien Zeev Sternhell propose du fascisme : une idéologie confuse rejetant la démocratie libérale et mêlant des éléments empruntés à la gauche (socialisme, défense des travailleurs) et à la droite (nationalisme, ordre moral, défense des traditions). La galerie de portraits qui décore le site Internet d’Alain Soral reflète assez bien cette bouillabaisse idéologique : on y trouve, pêle-mêle, Che Guevara, Fidel Castro, De Gaulle, Poutine, l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad (qui voulait « rayer Israël de la carte ») ou encore le nationaliste antisémite et royaliste Charles Maurras, fondateur de L’Action Française. On peut d’ailleurs s’amuser de voir qu’Alain Soral défend la liberté d’expression tout en faisant l’éloge de régimes qui la bafouent, comme la Russie de Poutine et l’Iran des ayatollahs.

Mais il y a pire. Bien pire. Soral se définit lui-même comme « national-socialiste » (c’est-à-dire nazi) et vante explicitement les bienfaits de la politique économique de l’Allemagne hitlérienne (images de propagande à l’appui). Pourtant, Soral se défend d’être un « nazi ». Dans un livre d’entretiens qu’il a co-signé en 2013 avec Eric Naulleau (Dialogues désaccordés), il se définit comme un « national-socialiste français » (comme si le fait d’ajouter l’épithète « français » rendait la chose moins odieuse). En fait, Soral se réclame d’un national-socialisme purement économique, purgé de toute considération raciale ou expansionniste. Mais le national-socialisme n’est pas un simple patriotisme économique. Le Troisième Reich a mis l’économie au service d’une idéologie belliciste, expansionniste et raciste : la planification de la production, l’exaltation de la « race allemande », la haine des juifs et la conquête d’un « espace vital » forment un tout cohérent. Et si Adolf Hitler est parvenu à réduire de façon spectaculaire le chômage en Allemagne, c’est en ramenant les femmes dans leur foyer, en embrigadant des milliers de chômeurs dans les SS, en réarmant l’Allemagne et en mettant en place une véritable économie de guerre dès le milieu des années 30.

Alain Soral est-il dangereux ? Oui. Il est dangereux parce que ses théories sont toxiques. Parce qu’il prêche la haine et le repli identitaire. Parce qu’il essaie de réhabiliter la pire idéologie du XXe siècle. Parce que c’est un extraordinaire manipulateur. Parce que ses vidéos et son site Internet ont une audience considérable. Parce qu’il est devenu le maître à penser de nombreux jeunes Français qui n’ont pas les repères politiques et historiques suffisants pour décrypter son discours. Oui, Alain Soral est dangereux.