Notre-Dame-des-Landes: affaire classée

Source: Le Figaro.

C’est l’histoire d’un petit écrin de verdure situé à une vingtaine de kilomètres de Nantes, sur la commune de Notre-Dame-des-Landes, où l’Etat français avait décidé, dans les années 60, de faire construire un aéroport. Depuis cette époque-là, plusieurs générations de villageois, d’agriculteurs et de militants écologistes opposés au projet d’aéroport se sont relayées pour occuper la « ZAD » et empêcher les travaux. Mercredi 17 janvier 2017, le gouvernement a mis un point final à ce feuilleton vieux de 50 ans. Il a enfin tranché ce débat qui empoisonnait le pays depuis bien trop longtemps.

Dans son allocution, le Premier Ministre Edouard Philippe a fait quatre annonces très claires et très concrètes : l’abandon définitif du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, le réaménagement de l’aéroport de Nantes Atlantique pour faire face à l’accroissement du nombre de voyageurs, l’évacuation de la « ZAD » et la rétrocession des terres aux agriculteurs.

Abandonner le projet d’aéroport ? Oui, car les conditions ne sont pas réunies pour qu’une infrastructure aussi lourde soit aménagée à Notre-Dame-des-Landes : pendant 50 ans, les tergiversations de l’Etat ont entretenu un statu quo calamiteux qui a exacerbé les antagonismes et conduit au blocage de la situation.

Réaménager l’aéroport de Nantes Atlantique ? C’est la solution préconisée par le rapport des médiateurs pour faire face à l’augmentation du trafic aérien dans la région au cours des prochaines décennies. Nantes Atlantique accueille environ 5 millions de passagers par an et n’est pas encore saturé. A titre de comparaison, l’aéroport de Gatwick, à Londres, accueille 40 millions de passagers par an sur une surface quasi équivalente.

Evacuer la ZAD ? Oui, car les terres de Notre-Dame-des-Landes sont occupées illégalement. Cette occupation, en dépit de son caractère pacifique et bienveillant, a perturbé la vie des populations riveraines et l’économie locale en coupant la circulation sur la Départementale 281, surnommée la « route des chicanes ». Le report de l’évacuation au printemps est une décision prudente qui laissera aux « zadistes » le temps de préparer leur déménagement.

Rétrocéder les terres aux agriculteurs ? Oui, car Notre-Dame-des-Landes doit rester un espace agricole : ce bocage verdoyant a été façonné par plusieurs siècles d’élevage et constitue un éco-patrimoine à préserver. Mais il faut aussi récolter les fruits de ce que les « zadistes » ont semé pendant toutes ces années de combat : Notre-Dame-des-Landes est en effet devenu un véritable laboratoire écologique où l’on expérimente la permaculture et l’agriculture raisonnée. Tout cela ne doit pas être balayé du jour au lendemain : cette expérience doit se poursuivre dans un cadre légal.

La droite accuse l’exécutif d’avoir « cédé aux zadistes ». Au contraire, la décision du Premier Ministre est un acte d’autorité, elle permet de trancher un débat que les gouvernements précédents (de gauche comme de droite) se sont bien gardés de régler. Les partisans de l’aéroport dénoncent un déni de démocratie, au motif que le « oui » l’a emporté lors du référendum local de 2016. Mais c’est oublier que ce référendum a suscité de vives contestations portant sur la formulation de la question ainsi que sur le périmètre géographique du vote : pourquoi faire voter le département de Loire-Atlantique ? Si le référendum avait été organisé à l’échelle de tout le Grand Ouest ou à l’échelle de l’agglomération nantaise uniquement, le résultat aurait sans douté été différent. Les communes les plus proches du site de Notre-Dame-des-Landes ont d’ailleurs voté massivement contre le projet.

Les choix du Premier Ministre sont les bons. L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes était le projet d’une autre époque. Aujourd’hui, la nécessité de préserver les espaces agricoles et d’endiguer l’étalement urbain autour des grandes agglomérations nous oblige à repenser l’aménagement des grandes infrastructures de transport. La ville de Nantes est désormais desservie par le TGV, ce qui rend cette métropole accessible facilement et rapidement depuis Paris. Quant au trafic aérien, la logique actuelle, dans un contexte de mondialisation, tend à privilégier les gros hubs tels que Roissy pour effectuer les correspondances.

Même d’un point de vue strictement financier, la balance penchait du côté de Nantes Atlantique. Le coût de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est estimé à 940 millions d’euros dans le rapport des médiateurs, contre 500 millions pour le réaménagement de Nantes Atlantique. L’indemnisation versée à Vinci est impossible à chiffrer car elle fera l’objet d’une négociation avec le gouvernement.

Gouverner, c’est décider. Le gouvernement a su prendre une décision. Cette décision crée beaucoup de déceptions et de frustrations, mais elle est mûrement réfléchie. Cette fois, au moins, les détracteurs du gouvernement ne pourront pas dire qu’il a cédé aux sirènes de je ne sais quels lobbys.

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Ecriture inclusive: les femmes méritent mieux qu’un affreux « point médian »

Source: Nice Matin.

La fameuse règle grammaticale selon laquelle le « masculin l’emporte sur le féminin » a été codifiée au XVIIe siècle par des grammairiens remplis de préjugés sexistes, qui ont décidé arbitrairement que le genre masculin était supérieur au genre féminin. Cela dit, le but de cette règle n’était pas de graver dans le marbre la supériorité de l’homme sur la femme : il s’agissait surtout d’unifier la grammaire française. Comme il n’existe pas de genre neutre dans la langue française, on a décidé que le masculin pourrait aussi avoir une valeur générique.

Cette vieille règle est aujourd’hui remise en cause par l’écriture dite « inclusive », un ensemble d’usages grammaticaux et orthographiques destinés à garantir l’égalité entre hommes et femmes dans la langue française. Il s’agit, par exemple, de féminiser tous les noms de métier ou de fonction (« chercheuse », « auteure ») ou d’utiliser la double flexion lorsqu’on parle d’un groupe de personnes composé d’hommes et de femmes (« les lecteurs et les lectrices »). A vrai dire, ces pratiques-là ne font guère débat. La féminisation des noms de fonction est déjà monnaie courante. Quant à la double flexion, elle est fréquemment employée par les responsables politiques lorsqu’ils disent, par exemple, « les Françaises et les Français ». Ce qui fait débat, en réalité, c’est un simple petit point. Certains partisans de l’écriture inclusive prônent en effet l’utilisation d’une nouvelle forme de ponctuation appelée « point médian » ou « point milieu », qui consiste à ajouter des points à l’intérieur d’un mot pour y inclure à la fois le suffixe masculin et le suffixe féminin, par exemple : « les candidat.e.s ont été désigné.e.s ». Ce point médian a déchaîné tant de passions qu’il a fini par devenir, à lui seul, un symbole de l’écriture inclusive.

On ne peut pas nier que le langage influence notre vision du monde et structure notre façon de penser. J’admets donc volontiers la nécessité de faire évoluer la langue française afin de mieux représenter les femmes. Mais pour atteindre ce but, faut-il s’autoriser à massacrer la langue ? Je ne le crois pas. La langue n’est pas un simple matériau que l’on peut remodeler en fonction des besoins du moment : c’est aussi un héritage, un patrimoine qu’il faut respecter et préserver. Or, le « point médian » me semble difficilement compatible avec le respect le plus élémentaire dû à la langue française. Tout d’abord, ce point est particulièrement inesthétique. Mais ce n’est pas cela qui me gêne le plus, car en alourdissant la graphie de termes usuels, en complexifiant inutilement la langue, le « point médian » risque de rendre l’apprentissage et la lecture du français encore plus difficiles aux écoliers et aux étrangers. Il va créer de la confusion chez tous les élèves qui ne maîtrisent pas la ponctuation et à qui l’on essaie d’apprendre que le point sert à marquer la fin d’une phrase.

J’ai beau faire des efforts, j’ai beau tester moi-même le fameux point : rien n’y fait, cette ponctuation me semble toujours aussi absurde. Prenons une phrase tout à fait banale : « Les directeurs se sont engagés à recevoir les délégués syndicaux ». Réécrivons maintenant cette phrase avec des « points médians », et l’on obtiendra quelque chose de cet ordre : « Les directeur.trice.s se sont engagé.e.s à recevoir les délégué.e.s syndicaux.ales ». Peut-on vraiment se satisfaire d’un tel charcutage ? Osera-t-on me dire que cette phrase-là n’est pas affreuse à lire et à prononcer ? Les femmes ne méritent-elles pas mieux que ce point ridicule ? Hélas, on voit actuellement fleurir dans les médias et sur les réseaux sociaux toutes sortes de publications utilisant le « point médian ». Bon nombre de journalistes ont aujourd’hui le sentiment de lutter contre le sexisme en infligeant à leurs lecteurs cette ponctuation disgracieuse : cela m’agace et m’inquiète profondément. L’écriture inclusive offre toute une palette de solutions alternatives beaucoup plus simples et, surtout, plus respectueuses de la langue française : pourquoi donc s’obstiner à utiliser cet insupportable point qui défigure les mots ? Je pourrais faire comme si le « point médian » n’existait pas, et laisser en paix les gens qui souhaitent l’utiliser. Mais la situation est un peu plus complexe, car les partisans du « point médian » ne se contentent pas de l’utiliser pour eux-mêmes, dans leur coin : ils cherchent à le banaliser, à en faire la nouvelle norme, ce qui, à terme, aura pour effet prévisible de faire passer les réfractaires pour de sales réacs antiféministes. Et cela, je ne peux l’accepter. Mon amour de la langue française étant (presque) aussi grand que mon attachement à l’égalité entre les hommes et les femmes, j’espère sincèrement que l’usage ne s’accommodera pas de ce gadget linguistique promu par une poignée de journalistes bobos et de féministes en mal d’idées.

L’écriture inclusive a provoqué de vives polémiques en 2017 après la parution d’un manuel scolaire destiné à des élèves de CE2 et utilisant le « point médian ». En octobre 2017, l’Académie Française a publié un communiqué incendiaire pour dénoncer l’écriture inclusive, qualifiée de « péril mortel » par les Académiciens. Une circulaire du Premier Ministre datée du 21 novembre 2017 préconise de ne pas utiliser l’écriture inclusive dans les textes destinés à être publiés au Journal officiel de la République Française mais, dans la même circulaire, le Premier Ministre encourage la féminisation des noms de fonction. La circulaire dit en effet que, lorsqu’un arrêté est signé par une femme, l’auteure doit être désignée comme « la ministre », « la secrétaire générale » ou « la directrice ». En outre, dans tous les actes de nomination, l’intitulé des fonctions tenues par une femme doit être féminisé ; s’il s’agit d’un acte de recrutement, il faudra utiliser une formule telle que « le candidat ou la candidate ». A travers cette circulaire, le Premier Ministre a donc cherché à bannir le « point médian » des textes officiels, mais pas à condamner l’écriture inclusive dans sa globalité. Cette circulaire a peut-être été influencée par le communiqué de l’Académie Française mais j’y vois surtout, de la part du Premier Ministre, la volonté de trouver le compromis le plus juste entre, d’une part, la conservation de la langue et, d’autre part, l’égalité des sexes. Ce compromis me semble tout à fait raisonnable. C’est d’ailleurs la position qu’avait défendue la Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les hommes et les femmes, Marlène Schiappa, bien avant la parution de la circulaire du Premier Ministre. Marlène Schiappa s’était en effet exprimée à plusieurs reprises dans les médias contre l’usage du « point médian » mais pour la féminisation des noms de fonction.

Quoi qu’il en soit, et même s’il semble souhaitable de faire évoluer la langue vers une plus grande égalité entre les genres, nous serions naïfs de penser que l’écriture dite inclusive sera capable de bouleverser les rapports entre les hommes et les femmes dans notre société. A force de débattre sur les vices et les vertus du « point médian », on risque d’oublier que les enjeux essentiels sont ailleurs, dans la lutte contre les inégalités salariales, contre le harcèlement sexuel et contre les violences faites aux femmes. L’égalité des sexes passera par des mesures concrètes, et non par des gadgets grammaticaux.

Fallait-il ouvrir le transport ferroviaire à la concurrence?

Conformément au « quatrième paquet ferroviaire » adopté en 2016 par le Parlement européen, la SNCF va perdre son monopole sur le transport intérieur de voyageurs. Actuellement, seuls le fret et le transport international de voyageurs sont ouverts à la concurrence ; les lignes TGV, TER et Intercités seront progressivement libéralisées à partir de 2019. Les sénateurs Hervé Maurey et Louis Nègre ont déposé en septembre 2017 une proposition de loi visant à fixer les conditions et les modalités de cette libéralisation. De son côté, le ministère des Transports envisage d’élaborer son propre texte pour préparer l’ouverture du rail à la concurrence mais, à l’heure actuelle, le contenu de ce texte n’est pas encore connu : on ignore si le projet gouvernemental reprendra certaines dispositions du texte d’Hervé Maurey et Louis Nègre. Quoi qu’il en soit, la proposition de loi déposée au Sénat donne déjà un aperçu de ce que pourrait être le transport ferroviaire français du XXIe siècle.

Il est difficile de mener en France un débat serein sur la libéralisation du transport ferroviaire, entre ceux qui rêvent d’en découdre avec la SNCF et ceux qui, à l’inverse, glorifient un monopole public dont ils ne voient pas les dysfonctionnements. En outre, ce débat est parasité par l’exemple britannique, généralement brandi comme un épouvantail par ceux qui s’opposent à toute forme de libéralisation du rail en France. C’est oublier qu’au Royaume-Uni, le gouvernement conservateur a choisi, dans les années 90, de libéraliser de façon brutale le transport ferroviaire et de privatiser non seulement l’opérateur historique, mais aussi la gestion des gares et des infrastructures : ces réformes ont eu de lourdes conséquences puisqu’elles ont entraîné une désorganisation dramatique du service et une multiplication des accidents ferroviaires. Il n’a jamais été question de faire la même chose en France : le projet de Louis Nègre et Hervé Maurey propose une libéralisation très encadrée, et ne remet pas en cause le statut public de la SNCF. Ceux qui agitent l’épouvantail britannique oublient également qu’aujourd’hui, de l’autre côté de la Manche, le transport ferroviaire est beaucoup plus sûr et plus performant qu’à la fin des années 90. Tâchons donc d’aborder la question sans amalgames ni caricatures.

En tant que centriste et libéral, je suis absolument convaincu des bienfaits de la concurrence : une concurrence régulée encourage l’innovation et garantit des prix justes. Mais je n’ai jamais considéré le marché comme une religion. Dans le cas de certains services publics présentant un intérêt vital pour la collectivité, je ne pense pas que le marché soit plus efficace que le monopole public. Le transport ferroviaire de voyageurs fait partie de ces services qui devraient pouvoir échapper au processus de libéralisation mis en œuvre dans le cadre du marché unique européen. L’ouverture à la concurrence était souhaitable pour le fret, qui n’est pas un service public. Elle était souhaitable aussi pour développer le transport international de voyageurs car le réseau ferroviaire européen reste fragmenté en réseaux nationaux mal connectés entre eux. Mais je pense qu’il fallait donner un statut dérogatoire au transport intérieur de voyageurs afin de respecter les spécificités de chaque modèle national. Certains pays ont fait très tôt le choix de libéraliser le transport ferroviaire, comme la Suède ou la Grande-Bretagne dans les années 90 ; la France est restée attachée à son modèle ferroviaire fondé sur le monopole public, sur l’encadrement des tarifs et sur un statut très protecteur pour les cheminots. Les retards, les pannes et les grèves, toujours gênants pour l’usager, nous font oublier que l’herbe n’est pas forcément plus verte ailleurs : chez nos voisins, les pannes et les retards existent aussi, et la qualité du service se paie souvent au prix fort pour l’usager. Il faut également garder à l’esprit que le chemin de fer, en France, a toujours répondu à des problématiques majeures d’aménagement du territoire : désenclavement des zones rurales et montagneuses, connexion des villes de province à la capitale, développement économique des villes moyennes et des métropoles régionales. Or, de telles contraintes ne sont pas toujours compatibles avec des objectifs de rentabilité commerciale.

Je reconnais bien volontiers que la proposition de loi de Louis Nègre et Hervé Maurey est un texte équilibré : le marché sera fortement encadré ; les acquis sociaux des agents seront conservés ; les opérateurs privés seront soumis aux mêmes exigences que la SNCF en matière de sécurité, de confort, de fréquence et de ponctualité. Mais je reste réservé quant aux bienfaits attendus de cette libéralisation pour les usagers. La concurrence fera-t-elle baisser les tarifs ? Sur certaines lignes, c’est probable : sur le réseau TGV, la concurrence pourrait effectivement faire baisser les prix et augmenter l’offre low-cost. Les TER, en revanche, sont massivement subventionnés par les conseils régionaux : les tarifs sont donc déjà très bas ; s’il n’y avait pas de subventions publiques, les usagers devraient payer leur billet de TER trois ou quatre fois plus cher. L’ouverture à la concurrence va-t-elle réduire le nombre de pannes et de retards ? Etant donné que la plupart des pannes sont dues aux infrastructures, les opérateurs privés seront exposés aux mêmes aléas que l’opérateur historique. Les usagers pourront-ils voyager sur la compagnie de leur choix ? Uniquement sur les lignes TGV, car elles seront en « open access ». Les lignes TER et Intercités deviendront quant à elles des marchés publics soumis à des appels d’offre : chaque ligne sera donc attribuée à une seule compagnie pour une durée déterminée, conformément à la procédure de délégation de service public. Le problème, c’est que la plupart des lignes SNCF sont peu rentables, donc peu attractives pour les opérateurs privés. Même le réseau TGV pose de gros problèmes de rentabilité : seules les lignes Paris-Lille et Paris-Marseille sont rentables ; les autres LGV sont des gouffres financiers. Pour garantir une péréquation entre les lignes, Louis Nègre et Hervé Maurey ont dû imaginer un système de « franchises » regroupant des lignes très rentables et des lignes peu rentables.

Les partisans de la libéralisation affirment que l’ouverture à la concurrence obligera la SNCF à améliorer ses offres commerciales et à organiser plus efficacement le travail de ses agents. De telles améliorations sont en effet nécessaires, et l’opérateur historique a peut-être besoin de cet « aiguillon » de la concurrence pour devenir plus performant. Cela dit, il ne faut pas oublier que la SNCF a déjà engagé un important processus de modernisation et de restructuration pour faire face à la concurrence croissante des autres modes de transport : autocar, compagnies aériennes low-cost et covoiturage. La libéralisation du rail sera une expérience « grandeur nature » qui montrera si la concurrence est capable de rendre le chemin de fer plus compétitif et plus attractif pour les voyageurs. Je regrette que l’on n’ait pas mené une expérimentation à l’échelle régionale avant d’ouvrir à la concurrence, de façon irréversible, l’intégralité du réseau national. Le gouvernement prétend que les délais fixés par l’Europe étaient trop courts pour envisager une période d’expérimentation, mais je crois que l’Etat français n’a pas vraiment cherché à le faire quand cela était encore possible. Au lieu de défendre son modèle ferroviaire, la France a préféré accepter le principe de la libéralisation pour ne pas froisser ses partenaires européens. L’avenir dira si la France a fait le bon choix.

L’année 2017 a-t-elle été celle du centrisme?

L’année 2017 aura été celle de la recomposition politique. La victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle, celle de son mouvement La République En Marche aux législatives, l’effondrement du Parti Socialiste et la « droitisation » de LR ont en effet permis une recomposition du champ politique autour du nouveau président. Emmanuel Macron a réussi à former une majorité « centrale » dépassant le clivage droite/gauche et regroupant des hommes et des femmes issus du centre-gauche et du centre-droit. L’année 2017 aura donc vu naître de façon officielle ce fameux « axe central » qui réunit les progressistes et les modérés de la gauche, de la droite et du centre. La réunification du Parti Radical de Gauche et du Parti Radical valoisien au sein d’un nouveau parti baptisé Mouvement Radical et Social-Libéral atteste, elle aussi, la réalité de cet « axe central ». Par ailleurs, la fondation d’un nouveau parti de centre-droit, Agir, par un groupe de parlementaires « constructifs » issus de LR mais refusant la ligne dure incarnée par Laurent Wauquiez démontre (s’il en était besoin) que l’idée d’un grand parti unique à droite est vouée à l’échec. Reste à savoir si cette recomposition politique est un processus durable ou un simple phénomène conjoncturel lié à la personnalité d’Emmanuel Macron.

Le bilan des huit premiers mois de Macron à l’Elysée est plutôt positif. En 2016, beaucoup ne voyaient dans la popularité de Macron qu’un épiphénomène ; beaucoup pensaient qu’il n’avait aucune chance de remporter l’élection présidentielle. Même après la victoire de Macron au second tour, ses détracteurs s’acharnaient encore à le discréditer en affirmant qu’il n’aurait pas de majorité stable pour gouverner. Macron a réussi à déjouer toutes les prédictions de ses adversaires puisqu’il gouverne aujourd’hui le pays en s’appuyant sur une majorité large et stable à l’Assemblée nationale. Macron a respecté sa « feuille de route » et a mis en place les premières réformes du quinquennat : loi de moralisation de la vie publique, réforme de la fiscalité sur le capital, réforme de la taxe d’habitation, réforme de la CSG, réforme de la fiscalité sur les carburants, assouplissement du Code du Travail, dédoublement des classes de CP dans les REP et REP+, réforme de l’accès à l’université. Pour l’heure, le bilan économique est plutôt encourageant : la politique de Macron inspire confiance aux investisseurs, le taux de chômage poursuit sa baisse et le taux de croissance est de l’ordre de 1,9% sur l’année 2017. La nouvelle année se présente plutôt bien pour le gouvernement avec, en prime, un long répit électoral puisqu’aucune élection ne viendra sanctionner l’exécutif avant le scrutin européen de mai 2019. Il faudra donc maintenir le rythme des réformes en 2018 et, surtout, privilégier les mesures sociales après un début de quinquennat dominé par les réformes libérales.

L’année 2017 a-t-elle été l’année du centrisme ? Depuis la victoire de Macron et la nomination d’Edouard Philippe à Matignon, la France est indiscutablement gouvernée au centre. Macron ne s’est jamais défini lui-même comme un centriste, mais il a réalisé le rêve centriste d’un dépassement du clivage droite/gauche. De plus, Macron est en phase avec les attentes européennes très fortes des centristes : il a placé l’Europe au cœur de sa campagne électorale et a développé, dans son discours de la Sorbonne, les grandes orientations d’une possible relance du projet européen. Le mouvement politique fondé par Macron, La République En Marche, dispose de la majorité absolue à l’Assemblée nationale et occupe très largement l’espace politique central, mais doit encore se construire une identité propre s’il aspire à être plus qu’une simple courroie de transmission des projets de l’exécutif. Le MoDem de François Bayrou, qui constitue le deuxième pôle de la majorité, a sans conteste bénéficié de la victoire de Macron : avec une quarantaine de députés et deux représentants au sein du gouvernement, le parti centriste connaît une véritable renaissance. Mais il ne doit cette renaissance qu’à la victoire de Macron et reste dans une position de dépendance vis-à-vis de LREM. En outre, le parti a été fragilisé par les accusations d’emplois fictifs dont il a été la cible et qui ont poussé Bayrou à démissionner du poste de Garde des Sceaux. Lors de son congrès national en décembre 2017, le MoDem a réaffirmé son ancrage dans la majorité présidentielle et son alliance avec LREM ; Bayrou a aussi présenté son parti comme un aiguillon programmatique de la majorité, capable de réorienter la politique gouvernementale dans un sens plus social et de faire émerger de nouvelles propositions dans plusieurs domaines essentiels tels que l’éducation et le développement durable.

Les autres partis centristes, en revanche, n’ont guère bénéficié de la victoire d’Emmanuel Macron : l’Alliance Centriste reste inexistante malgré son ralliement à Macron ; les radicaux sont divisés sur la question de leur participation à la majorité ; quant à l’UDI, elle est en plein délitement depuis la présidentielle. Plombée par la défaite de François Fillon, discréditée par ses querelles internes, l’UDI traverse actuellement la pire crise de son existence. Maintenant que les radicaux valoisiens, l’Alliance Centriste et le mouvement « Les Centristes » d’Hervé Morin ont quitté le navire, Jean-Christophe Lagarde se retrouve à la tête d’une confédération en peau de chagrin dont l’avenir est sérieusement hypothéqué. Lagarde continue de s’imaginer en leader naturel du centre-droit, mais il est manifestement le seul à y croire encore. Finalement, à l’exception notable du MoDem qui se retrouve satellisé par La République En Marche, la victoire du macronisme n’aura pas renforcé les anciens partis centristes. En construisant son propre mouvement politique en dehors des cadres partisans classiques et en opérant un profond renouvellement du personnel politique, Macron n’a-t-il pas, d’une certaine façon, « ringardisé » les partis centristes traditionnels ?

Le Centriloque vous souhaite une excellente année 2018 et vous remercie pour votre fidélité.

Réforme de l’accès à l’université: vers la sélection des étudiants?

Source: Libération.fr

Le projet de loi « relatif à l’orientation et à la réussite des étudiants » prévoit de mettre un terme à l’injustice des tirages au sort, de supprimer la plateforme APB (Admission post-bac) et d’instaurer une nouvelle plateforme baptisée « Parcoursup » sur laquelle les élèves pourront effectuer 10 vœux non hiérarchisés dès le mois de janvier. Mais le texte a suscité de vives critiques à gauche : certains y voient en effet l’instauration d’une « sélection » à l’entrée des universités. Jean-Luc Mélenchon, leader autoproclamé de l’opposition, dénonce la réforme avec véhémence et réclame une augmentation du nombre de places dans les universités.

Le projet de loi instaure-t-il vraiment une sélection à l’entrée des universités ? Même si le gouvernement s’en défend, on peut effectivement parler d’une forme de sélection. Pour chaque licence, des « attendus » seront définis au niveau national; dans les filières non sélectives, les universités n’auront pas le droit de refuser des candidats si des places restent vacantes, mais elles pourront fixer des conditions à l’entrée d’un élève qui n’a pas tous les prérequis exigés: elles auront notamment la possibilité de proposer un parcours pédagogique personnalisé pour favoriser la réussite de l’élève, par exemple une « année préparatoire » de mise à niveau avant l’entrée en licence. Si le nombre de places est insuffisant, les universités pourront donner la priorité aux élèves dont le parcours, la motivation et le projet sont les plus cohérents par rapport à la formation choisie, ce qui revient, de facto, à sélectionner les élèves.

Si la réforme rend effectivement possible une forme de sélection dans les licences ayant une capacité d’accueil insuffisante, cette sélection demeure toutefois très limitée et très encadrée. De plus, le texte réaffirme clairement le droit d’accès aux études supérieures pour tout bachelier. Autrement dit, chaque bachelier pourra entrer à l’université, quel que soit le bac dont il est titulaire et quels que soient les résultats obtenus, mais les bacheliers qui ont les dossiers les plus fragiles n’obtiendront pas nécessairement les formations ni les universités qu’ils auront demandées. Dans chaque académie, une « commission d’accès au supérieur » sera chargée de proposer une formation aux candidats qui n’ont obtenu aucun de leurs vœux, en fonction des vœux initiaux et des résultats au bac. Si la filière proposée est éloignée du domicile du candidat, des chambres en résidence universitaire pourront être réservées en priorité. 

Il est navrant d’entendre certains élus pousser des hurlements d’indignation dès que l’on parle de sélection à l’université. Dans les faits, la sélection existe déjà depuis longtemps à l’université : il s’agit d’une sélection par l’échec. Près de 40% des étudiants inscrits en licence quittent l’université sans aucun diplôme : cette situation est inacceptable. Depuis trop longtemps, on laisse entrer à l’université des élèves qui n’ont aucune chance d’y réussir. C’est contre cet immense gâchis qu’il faut agir. Augmenter le nombre de places en licence ne règlera pas le problème. Jean-Luc Mélenchon a tort : ce n’est pas un problème de places, mais un problème d’orientation. C’est pourquoi le gouvernement a renforcé l’accompagnement des élèves de Terminale dans l’élaboration de leur projet post-bac.

Autrefois, le baccalauréat servait à sélectionner les élèves aptes à suivre des études supérieures : il n’y avait donc pas besoin de sélection à l’entrée des universités. Mais de nos jours, avec des taux de réussite avoisinant les 90%, le bac a perdu sa fonction de sélection : bien qu’il soit encore considéré comme le « premier diplôme de l’enseignement supérieur », dans la pratique, le bac ne sert plus qu’à valider un certain nombre de compétences acquises au lycée. Il n’est donc pas aberrant que, même dans les filières non sélectives, les universités françaises aient un droit de regard sur le recrutement de leurs étudiants.

Le Parti Radical enfin réunifié

Sylvia Pinel et Laurent Hénart.

Samedi 9 décembre 2017, date anniversaire de la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat, les Radicaux de gauche et les Radicaux valoisiens ont officiellement voté leur réunification lors d’un congrès extraordinaire. L’événement est passé totalement inaperçu en raison des obsèques de Johnny Hallyday mais il a son importance, au moins sur le plan symbolique, puisqu’il marque la renaissance du plus vieux parti de France.

Le Parti Radical a vu le jour en 1901, en pleine Affaire Dreyfus. Initialement situé au centre-gauche, il défendait la République, la laïcité, les Droits de l’Homme et pouvait compter sur le soutien d’une classe moyenne en plein essor. Véritable pivot de la vie politique française, il a participé à d’innombrables coalitions gouvernementales sous la Troisième et sous la Quatrième République. C’est en 1972 qu’a eu lieu le divorce, quand l’aile gauche, minoritaire, a quitté le parti historique pour fonder le Mouvement des Radicaux de Gauche et signer le fameux « Programme Commun de la Gauche » aux côtés du PS et du PCF. Cette scission a fait basculer au centre le parti historique, dit « valoisien », dont le siège national est situé place de Valois dans le 1er arrondissement de Paris.

La scission du Parti Radical est en fait la conséquence du processus de bipolarisation qui s’est opéré sous la Cinquième République après le départ de Charles de Gaulle. L’aile gauche du parti fut en quelque sorte « aimantée » par le Parti Socialiste : pendant 45 ans, les Radicaux de Gauche sont en effet restés de fidèles alliés du PS. Quant aux « Valoisiens », ils se sont durablement alliés à la droite républicaine et ont participé à la création de l’UDF en 1978, de l’UMP en 2002 puis, sous l’impulsion de Jean-Louis Borloo, à la fondation de l’UDI en 2012. Mais la victoire d’Emmanuel Macron en 2017, la « droitisation » de LR et l’effondrement du PS ont créé les conditions favorables à une recomposition de la vie politique autour d’un « axe central » et rendu possible une réunification des Radicaux. Sur le fond, cette réunification apparaît comme une évidence car les deux branches de la famille radicale ont toujours partagé les mêmes valeurs et les mêmes convictions progressistes, républicaines et européennes, ainsi qu’un amour profond de la démocratie locale.

Le Parti Radical réunifié, qui porte désormais le nom de « Mouvement Radical », sera provisoirement codirigé par Laurent Hénart (président du Parti Radical valoisien) et Sylvia Pinel (présidente du PRG), jusqu’à ce qu’une élection interne désigne un nouveau leader. Pour autant, l’avenir du parti reste incertain car il va devoir se faire une place dans un espace central déjà bien occupé par LREM, le MoDem et les « Constructifs ». Les Radicaux vont aussi devoir trancher une question délicate mais néanmoins essentielle : seront-ils dans la majorité présidentielle ou dans l’opposition ?

Johnny s’en est allé…

Johnny est mort alors que nous le pensions immortel. C’est une part de la France qui semble disparaître avec lui, car Johnny était sans conteste la plus grande star de la scène musicale française. Les chiffres sont vertigineux : 55 ans de carrière, 110 millions de disques vendus dans le monde, 180 tournées, 3200 concerts, 40 disques d’or. Johnny Hallyday fut un extraordinaire « passeur » de musique puisqu’il a popularisé le rock’n’roll en France, en interprétant des versions françaises de hits américains. Mais il a su, tout au long de sa carrière, se renouveler et s’adapter aux goûts du public en faisant appel à de brillants auteurs et compositeurs tels que Jean-Jacques Goldman, Michel Berger ou Zazie. Johnny était aussi une « bête de scène » qui déployait une énergie extraordinaire lors de chacun de ses concerts. Il méritait largement l’hommage national que le président de la République a décidé de lui offrir.

Les liens entre Johnny Hallyday et la politique ont fait couler beaucoup d’encre. Johnny était-il un artiste engagé ? Pas vraiment, dans la mesure où les paroles de ses chansons étaient totalement apolitiques. Les interviews du chanteur, tout comme ses chansons, avaient cette espèce de neutralité, de vacuité rassurante (savamment entretenue par Johnny lui-même) qui ont largement contribué à sa popularité. Certes, Johnny avait beaucoup de sympathie pour Jacques Chirac, auquel il apporta son soutien lors de la campagne présidentielle de 1988 en interprétant, sur scène et en présence du candidat, « On a tous quelque chose en nous de Jacques Chirac ». De même, en 2007, il apporta son soutien à Nicolas Sarkozy. Faut-il en conclure que Johnny était de droite ? En réalité, les liens que le chanteur a noués avec Chirac ou Sarkozy relevaient davantage de l’amitié personnelle que du compagnonnage politique. Johnny Hallyday n’a jamais pris publiquement position sur les questions politiques. Il faisait de la musique pour tout le monde ; on se rappelle d’ailleurs le concert qu’il donna en 1985 à la Fête de l’Huma, où il fut ovationné.

La mort de Johnny Hallyday laisse un vide immense que personne ne pourra combler, car Johnny était la dernière idole française. Je n’ai jamais été fan de Johnny mais, comme la plupart des Français, j’ai souvent dans la tête certaines de ses chansons que j’apprécie énormément : Quelque chose de Tennessee, Toute la musique que j’aime, J’oublierai ton nom, etc. Avec la mort de Simone Veil, de Jeanne Moreau, de Jean Rochefort, de Jean d’Ormesson et de Johnny Hallyday, la France aura perdu en 2017 de véritables icônes, des symboles de la culture et « l’âme » françaises.

Vers un rapprochement Juppé-Macron?

E. Macron et A. Juppé.

Mi-novembre, Alain Juppé a déclaré dans la presse qu’il approuvait la politique européenne d’Emmanuel Macron et qu’il plaidait pour la constitution d’un « grand mouvement central » en vue des élections européennes de 2019. Une grande coalition centrale réunissant les « Constructifs », LREM et le MoDem autour d’Emmanuel Macron et d’Edouard Philippe dans la perspective du scrutin européen ne serait pas contre-nature car ces différentes forces politiques sont toutes pro-européennes, elles défendent le marché unique, la monnaie unique, l’acquis de Schengen et approuvent le principe d’une « Europe à deux vitesses » qui permettrait d’approfondir l’Union européenne avec un petit noyau d’Etats-membres. Le Premier Ministre Edouard Philippe est lui-même un ancien juppéiste et a gardé des liens personnels avec le maire de Bordeaux.

Que propose exactement Juppé ? Une simple alliance de circonstances qui se délitera une fois passées les européennes ou une véritable recomposition du champ politique autour d’un grand rassemblement central et pro-européen ? François Bayrou voit dans la déclaration d’Alain Juppé un « acte décisif de la recomposition politique ». Une alliance des modérés de gauche, de droite et du centre marquerait en effet une étape décisive dans l’émergence d’un « axe central » humaniste, libéral et pro-européen. Cet « axe central », dont Juppé est l’une des figures majeures, n’existait que virtuellement avant les élections de 2017, mais la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle et celle de son mouvement, LREM, aux législatives ont dynamité le cadre bipolaire classique et accéléré la recomposition du champ politique. En outre, la victoire annoncée de Laurent Wauquiez à la présidence de LR confirme la dérive identitaire, populiste et souverainiste du parti, et pourrait aboutir à une sécession de son aile modérée.

Mais cette recomposition politique ne sera pas immédiate et ses modalités restent encore incertaines. Pour l’heure, il n’est pas question d’un ralliement de Juppé à Macron : ce que propose l’ancien Premier Ministre, ce sont des « listes communes entre pro-européens » pour le scrutin de 2019. Les juppéistes, eux, rêvent de refonder un grand parti de centre-droit dont Juppé serait le leader naturel, une sorte d’UMP 2.0 débarrassée de son aile droite et refusant toute proximité idéologique avec le Front National. De son côté, Juppé n’exclut pas de quitter Les Républicains en cas de victoire de Wauquiez : le scrutin européen lui en donnerait l’occasion et le prétexte.

Macron, le président des riches?

Il y a certains bons mots qui vous rhabillent un président pour l’hiver. Emmanuel Macron est décrit par une partie de la gauche et de la presse comme le « président des riches », un qualificatif dont Nicolas Sarkozy avait déjà été affublé par ses détracteurs quelques années plus tôt. La formule est simple, accrocheuse et redoutablement efficace, mais en dit long sur la médiocrité du débat politique en France. 

Cette étiquette peu glorieuse, Macron la doit en fait à sa réforme fiscale, plus particulièrement à deux mesures : la réforme de l’ISF et la « flat tax ». Comme l’avait prévu Macron dans son programme présidentiel, l’ISF a été transformé en « impôt sur la fortune immobilière » et ne sera plus prélevé sur les capitaux productifs. Cette mesure a pour but d’inciter les plus riches à investir dans l’économie plutôt que dans la constitution de patrimoines dormants. Quant à la « flat tax », il s’agit d’une taxation unique à 30% sur l’ensemble des revenus financiers : cette mesure vise à simplifier et uniformiser la taxation des revenus du capital, qui est extrêmement complexe en France, pour inciter un plus grand nombre de Français à investir dans le financement des entreprises. Il n’en fallait guère plus pour que le président soit caricaturé en « VRP » du grand capital et en serviteur zélé des nantis. Comme si le programme de Macron se résumait à ces deux réformes. Comme si toute la politique du gouvernement n’était qu’une « politique de classe » dont la seule ambition serait d’enrichir encore davantage ceux qui ont déjà tout.

Si Macron est effectivement le président qui a réformé l’ISF, c’est aussi le président qui veut supprimer la taxe d’habitation pour 80% des ménages, augmenter le minimum vieillesse et l’allocation adulte handicapé, alléger les cotisations sociales pour augmenter le pouvoir d’achat des salariés, augmenter la prime d’activité, étendre l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants et aux salariés démissionnaires, développer les « emplois francs » pour favoriser les embauches en CDI dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, investir 15 milliards d’euros dans la formation professionnelle, lutter contre les inégalités scolaires en divisant par deux les effectifs des classes de CP dans les écoles classées en REP et REP+. Macron est également le président qui souhaite, par le biais d’une hausse de la CSG, augmenter la part du capital dans le financement de l’assurance-chômage, dont le coût était jusqu’à présent supporté quasi intégralement par les salariés.

Dépeindre Macron comme le « président des riches », c’est faire abstraction de toute la philosophie qui sous-tend la politique du président, et que l’essayiste Brice Couturier, auteur d’un ouvrage intitulé Macron, un président philosophe, définit comme une version rénovée de la social-démocratie conciliant sécurité et compétitivité. Qu’on le veuille ou non, il n’y a pas d’emplois sans croissance économique, ni croissance économique sans investissements. Or, les difficultés d’accès au financement sont l’une des principales barrières au développement des entreprises dans notre pays, en particulier pour les start-ups et les TPE-PME. La réforme de l’ISF et la « flat tax » ne sont pas des « cadeaux fiscaux » faits aux riches mais des outils au service de l’investissement et de la croissance.

E. Macron.

Macron, Blanquer: quelle politique éducative?

J.M. Blanquer (source: Europe 1).

Jusqu’à présent, la politique éducative de Jean-Michel Blanquer a surtout consisté à détricoter ce qu’avait fait la précédente majorité. Ainsi, dès le mois de juin, le gouvernement a décidé d’abroger la réforme des rythmes scolaires et de laisser aux communes la possibilité de revenir à la semaine de quatre jours dans les écoles. La réforme Peillon allait plutôt dans le bon sens mais avait été mise en œuvre de façon trop rigide et trop uniforme : des milliers de petites communes avaient en effet du mal à proposer des activités périscolaires de qualité chaque après-midi de la semaine. On peut cependant regretter que le nouveau ministre de l’Education nationale accorde aussi peu d’importance à la question, pourtant cruciale, des rythmes scolaires. Nous savons depuis longtemps qu’en France les journées d’école sont trop chargées : toutes les études montrent que les enfants sont beaucoup moins attentifs et moins disponibles intellectuellement l’après-midi que le matin. Une véritable réforme des rythmes scolaires, utile et ambitieuse, consisterait à supprimer les leçons de l’après-midi pour que les élèves se consacrent à des activités physiques ou manuelles. Mais pour cela, il serait indispensable de réduire significativement la durée des congés d’été. Notre calendrier scolaire est hérité d’une époque où la France était majoritairement paysanne et où les enfants devaient être libérés pendant deux mois l’été pour les travaux agricoles : d’un point de vue strictement éducatif, plus rien ne justifie aujourd’hui que l’école soit interrompue huit semaines consécutives en été !

La réforme du collège mise en place par Najat Vallaud-Belkacem a, elle aussi, été détricotée. Le nouveau ministre a en effet décidé de rétablir l’option langues anciennes et les classes bi-langues au collège : ces enseignements, jugés trop « élitistes » par l’ancienne ministre de l’Education Nationale, avaient été supprimés en 2015. Au lieu de permettre à des élèves méritants issus de tous milieux sociaux d’accéder à des enseignements d’excellence, la réforme du collège imposait le démantèlement pur et simple de ces enseignements. Ce faisant, la réforme de Najat Vallaud-Belkacem aggravait les inégalités qu’elle devait corriger car, en supprimant ces enseignements d’excellence, elle privilégiait les élèves issus de familles favorisées qui ont plus facilement accès à la culture classique, aux séjours linguistiques et aux cours particuliers en langue étrangère. Mais le plus scandaleux, dans cette réforme, c’est qu’elle a porté un nouveau coup d’une grande violence à la culture humaniste et littéraire. Or, l’école de la République se doit de transmettre aux élèves cette culture humaniste dont le latin et le grec sont les fondements. Comme le résume fort bien l’historien Johann Chapoutot dans une chronique du journal Libération, « les humanités sont la voie d’accès à notre humanité, tout simplement ». Pour toutes ces raisons, j’accueille donc avec un grand soulagement la décision de Jean-Michel Blanquer.

Je suis plus réservé sur la réhabilitation du redoublement. Les redoublements n’étaient certes pas interdits mais un décret signé en 2014 les rendait quasi impossibles. A vrai dire, sur la question du redoublement, il n’y a pas de « bonne » solution. Faire redoubler un élève est une décision lourde de conséquences et un pari souvent risqué : dans certains cas, le redoublement peut être salutaire et permettre à l’élève de combler ses lacunes, mais la plupart du temps le redoublement ne sert à rien, si ce n’est à surcharger les classes et à maintenir plus longtemps dans le système éducatif des élèves qui peinent à y trouver leur place. En pratique, le redoublement n’est jamais une solution satisfaisante pour les élèves ni pour l’institution. Le débat sur les bienfaits du redoublement est un peu l’arbre qui cache la forêt dans la mesure où il occulte souvent les vrais problèmes, à savoir l’orientation et l’accompagnement des élèves en difficulté. Loin du pragmatisme revendiqué par Macron et son gouvernement, la réhabilitation du redoublement apparaît surtout comme un signal envoyé à l’électorat conservateur qui n’a pas digéré la politique éducative menée sous le quinquennat de François Hollande.

La première grande réforme mise en œuvre par le nouveau ministre de l’Education nationale fut le dédoublement des classes de CP dans les écoles classées en REP et REP+, mesure phare du programme d’Emmanuel Macron. Je ne peux que saluer cette réforme qui va évidemment dans le bon sens. Cette mesure se fonde sur trois constats simples mais d’une extrême importance. Premièrement, la réduction des effectifs permet aux enseignants d’assurer un suivi plus individualisé et de mieux encadrer les élèves en difficulté. Deuxièmement, il faut concentrer les moyens sur l’école primaire (en particulier le CP) car c’est là que se creusent les inégalités. Troisièmement, il convient de concentrer les moyens sur les écoles accueillant les publics les plus défavorisés car c’est là que les besoins sont les plus importants ; cela permet aussi d’éviter un saupoudrage inefficace et coûteux. Sur le papier, donc, le gouvernement a tout bon. Le problème, c’est que cette réforme a été menée à moyens constants dans un cadre budgétaire particulièrement contraint : il a donc fallu « déshabiller Pierre pour habiller Paul ». Autrement dit, le dédoublement des classes de CP en REP et REP+ a souvent conduit à surcharger d’autres classes et à fermer des postes dans d’autres écoles, ce dont nul ne peut se satisfaire.

Jean-Michel Blanquer est également favorable au retour des études dirigées après les cours, d’abord au collège puis, à terme, dans les écoles primaires : le dispositif « Devoirs faits », mis en place dès le mois de novembre dans 7.000 collèges, est une aide aux devoirs destinée aux élèves en difficulté ou à ceux qui ne parviennent pas à travailler dans de bonnes conditions chez eux. Le principe est tout à fait louable car la lutte contre les inégalités passe nécessairement par un accompagnement renforcé des élèves les plus fragiles. Les devoirs sont indispensables tant pour l’apprentissage que pour les exercices mais accentuent les inégalités entre élèves dans la mesure où certains ne peuvent pas travailler sereinement à la maison ni se faire aider par leurs parents. L’accompagnement des collégiens est assuré par des enseignants volontaires payés en heures supplémentaires mais également par des jeunes effectuant un service civique. L’inconvénient majeur de ce dispositif est son coût, estimé à 220 millions pour l’année 2018, le prix à payer pour favoriser la réussite des élèves et lutter contre les inégalités scolaires.

La prochaine réforme éducative majeure qui attend le gouvernement est celle du bac. Emmanuel Macron souhaite réduire le coût de l’examen en allégeant le calendrier des épreuves et en augmentant la part de contrôle continu. Dans chaque filière, seules les disciplines majeures feront l’objet d’un épreuve finale ; les autres disciplines seront évaluées en contrôle continu. Par exemple, en Terminale S, seules les matières scientifiques seront évaluées dans le cadre d’épreuves finales. Cette réforme du bac me semble souhaitable car il faut alléger le coût du bac et resserrer le calendrier des épreuves. Le baccalauréat coûte chaque année à l’Etat près de 100 millions d’euros. De plus, l’organisation de cet examen entraîne des contraintes colossales pour les établissements puisque les épreuves immobilisent énormément de salles et de personnels, et neutralisent trois semaines de cours à la fin de l’année. Les contraintes sont aussi d’ordre pédagogique : l’année de Terminale est une véritable course contre la montre consacrée au bachotage et aux cours magistraux plutôt qu’à l’expérimentation de pratiques pédagogiques plus stimulantes. Le contrôle continu n’a rien d’aberrant : il permet de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves pendant l’année. D’ailleurs, certaines disciplines sont déjà évaluées en contrôle continu au bac, notamment l’EPS. Mais il est essentiel de maintenir des épreuves terminales afin que le diplôme du baccalauréat conserve son caractère national.

L’autre chantier important qui attend le ministre de l’Education Nationale est celui de l’autonomie des établissements, sujet ô combien sensible au sein du monde enseignant tant il nourrit d’inquiétudes et de malentendus. Car l’autonomie des établissements peut désigner des choses bien différentes : autonomie financière, autonomie pédagogique, ou encore autonomie dans le recrutement des professeurs. L’autonomie que souhaite expérimenter Jean-Michel Blanquer est d’ordre pédagogique : il s’agit de laisser aux établissements plus de liberté dans l’organisation des enseignements pour encourager l’innovation pédagogique. Dans le secondaire, l’idée serait par exemple de fixer au niveau national un volume horaire garanti en français et en mathématiques mais de laisser les équipes pédagogiques fixer elles-mêmes la dotation horaire pour les autres enseignements dans le cadre du projet d’établissement. Cela permettrait à chaque établissement de mieux s’adapter aux spécificités de son public et de son environnement socio-culturel. Si l’autonomie des établissements suscite beaucoup d’inquiétudes, c’est parce qu’elle aggraverait, selon ses détracteurs, les inégalités entre établissements. Mais les inégalités sont déjà colossales entre les établissements privilégiés de centre-ville et les établissements situés dans des banlieues sensibles ou des zones rurales déshéritées. Le système éducatif français repose sur une égalité fictive : prétendre que l’on peut corriger les inégalités en imposant à tous les établissements les mêmes contenus, les mêmes objectifs et les mêmes volumes horaires par discipline est illusoire. L’égalité des chances doit passer par une gestion plus souple et moins centralisée des établissements, et non par un égalitarisme trompeur qui, en fin de compte, favorise toujours les mêmes établissements.

En définitive, je crois que la politique éducative préconisée par Emmanuel Macron et mise en musique par Jean-Michel Blanquer va globalement dans le bon sens car elle est assez pragmatique et s’appuie sur les résultats de la recherche récente en économie et en sciences sociales. Cela étant dit, il me semble qu’un problème majeur n’a pas été considéré comme une priorité par l’exécutif, à savoir la revalorisation du métier d’enseignant. Car l’Education Nationale fait actuellement face à une crise du recrutement dont les effets sont particulièrement préoccupants sur le terrain : nombreux postes vacants, professeurs non remplacés en cas d’absence prolongée, baisse du niveau d’exigence aux concours de recrutement des personnels enseignants, multiplication des contractuels pour pallier le manque de professeurs titulaires, sans oublier la crise des vocations qui frappe un nombre sans cesse croissant de professeurs et les pousse à changer de métier en cours de carrière. Il est urgent de redonner de l’attractivité au métier d’enseignant, mais cela n’implique pas seulement une revalorisation des traitements : cela doit aussi passer par une amélioration concrète des conditions de travail des professeurs affectés dans les établissements difficiles et par une refonte globale de la gestion des personnels, notamment via des carrières plus attractives et un système d’affectation plus cohérent.