Affaire Benalla, grosse bavure ou affaire d’Etat?

A. Benalla et E. Macron.

Une espèce de barbouze nommé Alexandre Benalla, autrefois chargé de la sécurité du candidat Macron lors de la campagne présidentielle, a été filmé en train de violenter deux manifestants à Paris le 1er mai 2018. Il a ensuite été identifié sur la vidéo par la rédaction du journal Le Monde. Cette « affaire Benalla » empoisonne l’exécutif et donne du grain à moudre aux populistes de tous bords qui dénoncent une « crise de régime » et réclament la démission du président (rien que ça !). Pourtant, l’affaire Benalla n’est pas une affaire d’Etat. Il ne s’agit pas ici de minimiser la gravité des faits (car ils sont graves, assurément), mais d’en comprendre les enjeux politiques.

On sait désormais pourquoi Benalla était présent place de la Contrescarpe lors des manifestations du 1er mai : la préfecture de police l’avait autorisé à participer, en tant qu’observateur, aux opérations de maintien de l’ordre ; de toute évidence, et pour des raisons inconnues, Benalla a outrepassé son statut d’observateur et s’est cru autorisé à frapper des manifestants. On ignore, en revanche, pourquoi Benalla disposait d’un brassard de police et d’un talkie-walkie ce jour-là. L’enquête suit son cours et il faut se garder de toute conclusion hâtive. Mais ce qui est sûr, c’est que Benalla n’a bénéficié d’aucune impunité : il a été licencié puis mis en examen avec quatre autres personnes (dont un salarié de La République En Marche). 

Politiquement parlant, cette affaire est désastreuse pour l’exécutif. Le silence de Macron, les atermoiements du Premier Ministre et l’audition pathétique de Gérard Collomb devant les députés ont largement contribué à l’exaspération des Français, en donnant l’impression que le pouvoir essayait de leur cacher quelque chose : le sempiternel refrain du « tous pourris » et les théories complotistes à deux centimes vont bon train sur les réseaux sociaux, tandis que les populistes jettent de l’huile sur le feu en dénonçant la faillite d’un « système », à l’instar de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon qui ont tous deux comparé l’affaire Benalla au Watergate.

L’affaire Benalla est une aubaine pour tous ceux qui, à gauche comme à droite, honnissent Macron et sautent sur toutes les occasions pour dénigrer l’actuelle majorité. Mais cette « conjuration des défaitistes », comme l’appelle un journaliste des Echos, ne doit pas nous aveugler. Parler d’une « affaire d’Etat », c’est accorder à Benalla et à ses complices une importance qu’ils ne méritent sans doute pas. C’est voir dans une simple bavure le symptôme d’une prétendue « crise de régime » qui n’existe pas. C’est instrumentaliser politiquement une affaire ultra-médiatisée pour tenter de déstabiliser le pouvoir et de remobiliser l’opinion contre le président de la République en plein été, après l’essoufflement des mouvements sociaux du printemps.

Le Centriloque vous souhaite un bel été et vous remercie pour votre fidélité.

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Macron, les Bleus et la Coupe du monde: procès en récupération

E. Macron lors de la finale du Mondial de football.

Une photographie d’Emmanuel Macron poussant un cri de joie dans la tribune VIP du stade Loujniki de Moscou au moment du premier but français face à la Croatie a fait le tour des grands médias et des réseaux sociaux. Après la victoire, le président a posé sur les selfies des Bleus dans les vestiaires de l’équipe victorieuse. Et le lendemain de la finale, les nouveaux champions du monde ont été reçus en grande pompe à l’Elysée par le couple présidentiel. Récupération politique ? Oui, évidemment. Et alors ? Pourquoi s’en étonner ? Et pourquoi le condamner ? La victoire des Bleus est une aubaine pour ce président fan de football, surtout à l’issue d’une première année de quinquennat au bilan controversé. Je pense qu’à la place d’Emmanuel Macron, n’importe quel autre président aurait cherché à tirer profit de cet événement. Certes, Macron aurait pu faire preuve d’une plus grande retenue : il en a sans doute fait un peu trop. Il n’était pas obligé d’embrasser le précieux trophée devant les caméras. Ni de se faire photographier dans le vestiaire des Bleus. Mais le procès en récupération intenté à Macron au lendemain de la finale a quelque chose de mesquin. La joie du président était sincère ; quant à la réception officielle des Bleus à l’Elysée, elle a une dimension quasi protocolaire : Chirac l’avait déjà fait en 1998. Il est tout à fait normal que le président de la République apporte son concours à ce bref moment de joie et de communion entre la nation et son équipe victorieuse. Macron a bel et bien cherché à récupérer politiquement le triomphe des Bleus, mais il n’a pas profité du Mondial de football pour faire passer en catimini des réformes impopulaires, contrairement au président Poutine qui, en pleine compétition, a dévoilé son projet de repousser l’âge de départ à la retraite : le calendrier du président russe ne doit rien au hasard puisque l’interdiction des rassemblements dans les villes accueillant des matchs du Mondial rendait les manifestations quasi impossibles pendant toute la durée du tournoi…

Ce que « privatisation » signifie

Gare du Nord.

Au printemps, les adversaires de la loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants) ont agité l’épouvantail d’une « privatisation » des universités. Or, de privatisation, il n’a jamais été question. En 2008, la loi LRU a donné aux universités d’Etat une autonomie budgétaire accrue sans pour autant remettre en question leur statut public. Quant à la loi ORE, elle oblige les universités à fixer des prérequis pour chaque licence, à classer les dossiers de candidature et à mettre en place des parcours de réussite individualisés pour les étudiants les plus fragiles inscrits en Première année : aucun rapport avec une privatisation des universités. Et l’on ne peut même pas parler d’un « désengagement » financier de l’Etat puisque le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche, même s’il demeure globalement insuffisant, n’a cessé d’augmenter au cours des dernières années.

Pendant les débats sur le « Pacte ferroviaire », la rumeur d’une privatisation de la SNCF a largement circulé sur les réseaux sociaux, rumeur que la CGT-Cheminots et Sud-Rail n’ont pas manqué d’entretenir pour semer la confusion dans l’opinion publique. Et bien sûr, l’exemple de la privatisation du rail britannique nous a été maintes et maintes fois resservi. Pourtant, il n’a jamais été question de privatiser la SNCF : la transformation de la SNCF en société anonyme n’a pas mis fin à son statut public. Et sur ce point, l’article 1 de la réforme ferroviaire votée en juin 2018 est d’une limpidité remarquable : « La société nationale à capitaux publics SNCF et ses filiales constituent un groupe public unifié qui remplit des missions de service public dans le domaine du transport ferroviaire et de la mobilité (…). Le capital de la société nationale SNCF est intégralement détenu par l’État. Ce capital est incessible. (…) La société nationale SNCF détient l’intégralité du capital de la société SNCF Réseau et de la société SNCF Mobilités. Le capital de ces deux sociétés est incessible. »

Plus récemment, c’est la rumeur d’une « privatisation » de la Gare du Nord qui a circulé sur les réseaux sociaux et dans certains médias proches de la gauche antilibérale. Là encore, parler de privatisation est inapproprié. De quoi s’agit-il en réalité ? Pour mettre en œuvre un ambitieux projet d’extension et de modernisation de la Gare du Nord, l’Etat a créé une société d’économie mixte qui sera chargée des travaux et de l’exploitation de la future zone commerciale de la gare : 1/3 du capital de cette société sera contrôlé par la SNCF et 2/3 par Ceetrus, filiale du groupe Auchan. Mais cette nouvelle structure n’interviendra pas dans les activités ferroviaires : les espaces dédiés au service ferroviaire resteront sous la responsabilité de SNCF Gares, et la gestion des voies et des aiguillages restera le monopole de SNCF Réseau. En outre, l’Etat demeure propriétaire des murs.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler ce que signifie, en économie, le mot privatisation : c’est l’opération par laquelle un Etat ou une collectivité territoriale transfère au secteur privé une entreprise ou un établissement qui relevait auparavant du secteur public. Les seules privatisations annoncées par l’actuel gouvernement concernent Engie, la Française des Jeux et ADP : FDJ et ADP n’assurent pas une mission de service public ; quant à Engie, groupe issu de la fusion entre GDF et le géant mondial Suez, il était déjà en grande partie privatisé puisque l’Etat ne détient plus que 24% du capital. Le gouvernement n’a jamais eu pour projet de privatiser les universités, ni la SNCF, ni la Gare du Nord. Mais alors, à quoi bon mobiliser l’opinion contre des privatisations qui n’en sont pas ? La raison est simple : le mot « privatisation » fait peur. De ce fait, il constitue un puissant repoussoir et un angle d’attaque assez commode contre un gouvernement que certains qualifient de « néolibéral ». Dans le cas des universités comme dans celui de la SNCF ou de la Gare du Nord, la stratégie des opposants est toujours la même : faire croire que le gouvernement cherche à privatiser des services publics de façon insidieuse. Agiter l’épouvantail de la privatisation, c’est critiquer à peu de frais des réformes dont le caractère complexe et technique favorise la désinformation, les caricatures et les slogans racoleurs.

Simone Veil au Panthéon

Simone Veil.

Dimanche 1er juillet, Simone Veil est entrée au Panthéon un an après son décès. Pour beaucoup, Simone Veil fut avant tout la « ministre de l’IVG ». En novembre 1974, alors Ministre de la Santé, elle prononça un discours historique à l’Assemblée Nationale pour défendre la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse. Cette loi, on le sait, a suscité des passions d’une rare violence : Simone Veil fut insultée, humiliée, menacée. Mais elle mena ce combat jusqu’au bout, sans fléchir. La loi Veil constitua une avancée majeure à une époque où l’avortement était encore considéré comme un crime en France et où, chaque année, des milliers de femmes se faisaient avorter clandestinement, au péril de leur vie.

Le destin de cette femme exceptionnelle fut aussi marqué par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Simone Veil fut déportée à Auschwitz-Birkenau en 1944, à l’âge de 16 ans. Elle devint d’ailleurs une figure incontournable de la mémoire du génocide juif : de 2000 à 2007, elle présida la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, institution dont elle demeura d’ailleurs présidente d’honneur après 2007. 

Femme de lettres et académicienne, Simone Veil fut également une femme du centre et une Européenne convaincue : en 1979, elle mena la liste UDF aux élections européennes et devint la présidente du premier Parlement européen élu au suffrage universel. Durant toute sa carrière, elle défendit la construction européenne et combattit l’extrême droite, en dénonçant notamment les alliances locales entre la droite et le FN dans les années 80 et 90. Refusant toute vision sectaire de la politique, elle n’hésita pas à dépasser les clivages traditionnels et à défendre des positions qui heurtaient les majorités auxquelles elle appartenait. En 2012, bien que retirée de la vie politique, Simone Veil participa au congrès fondateur de l’UDI aux côtés de Jean-Louis Borloo, réaffirmant ainsi explicitement sa fibre centriste. 

Simone Veil fut incontestablement l’une des grandes consciences françaises du XXe siècle. Tous ses combats gardent une étonnante actualité : le droit à l’avortement est encore menacé dans certains pays de l’Union européenne ; la mémoire de la Shoah reste un enjeu permanent face à la montée de la haine et de l’intolérance, et face à la résurgence de l’antisémitisme et du négationnisme. L’Europe, enfin, est un combat d’actualité à l’heure où le Brexit, la crise des migrants et la montée des populismes déstabilisent gravement le projet européen tout en questionnant sa légitimité.

Le Centriloque se réjouit de l’entrée de Simone Veil au Panthéon et s’associe à l’hommage émouvant qui lui a été rendu.

Entorse à la laïcité

Palais Bourbon (Assemblée nationale).

Si à peu près tout le monde, en France, adhère à la laïcité en tant que principe garantissant la neutralité religieuse des pouvoirs publics, le consensus disparaît chaque fois qu’il faut résoudre un problème concret relatif à la place des religions dans la société, qu’il s’agisse des signes religieux à l’école, des crèches de Noël dans les lieux publics ou du financement des édifices cultuels. C’est pourquoi, dans ce domaine, les décisions politiques sont toujours le fruit de compromis délicats, souvent imparfaits mais nécessaires pour préserver l’esprit de la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat.

Depuis 2016 et la loi Sapin 2 sur la « transparence dans la vie publique », les associations religieuses avaient l’obligation, comme tout lobby, de transmettre à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique des informations détaillées sur leurs relations et leurs rencontres avec des responsables politiques. Or, dans la nuit du 26 au 27 juin, les députés ont adopté un article de loi controversé qui retire les associations religieuses de la liste des lobbies. Désormais, donc, les associations cultuelles ne seront plus considérées comme des « groupes de défense d’intérêts » aux yeux de la loi et n’auront plus de comptes à rendre sur les liens qu’elles entretiennent avec des parlementaires. L’article en question a scandalisé la gauche et divisé la majorité elle-même : plusieurs députés macronistes, dont Barbara Pompili, Jean-Louis Touraine et Aurore Bergé, ont soutenu sans succès un amendement pour maintenir les associations religieuses dans la liste des lobbies.

Officiellement, l’objectif de l’article 38 du « projet de loi de confiance entre l’administration et les citoyens » est d’établir des relations plus sereines entre les pouvoirs publics et les organisations religieuses. Faut-il y voir une atteinte à la laïcité ? Rien, dans ce texte, ne remet explicitement en cause le principe de séparation des Eglises et de l’Etat instauré par la loi de 1905 et garanti par la Constitution. Cela dit, en retirant les associations cultuelles de la liste des lobbies, le texte du gouvernement accorde à ces associations un traitement de faveur par rapport aux autres organisations susceptibles d’influencer les parlementaires : voilà pourquoi il y a ici une entorse au principe de laïcité ou, du moins, une forme d’accommodement qui pose problème.

Les défenseurs de l’article 38 justifient ce traitement de faveur en affirmant que les associations religieuses défendent « l’intérêt général » et non des intérêts particuliers comme les autres lobbies. Certes, quand les religions interviennent dans le débat public sur des questions éthiques, elles le font au nom de valeurs qu’elles considèrent comme universelles telles que la dignité humaine ou la défense de la vie. Mais les associations religieuses défendent aussi leurs propres intérêts et leur propre doctrine. Quand des organisations catholiques cherchent à combattre le mariage pour tous ou l’extension de la PMA, elles le font pour défendre leur conception particulière de la famille et de la procréation. Or, être laïque, c’est justement considérer que l’intérêt général ne doit jamais se confondre avec des valeurs ou des idéaux religieux.

L’article 38 du projet de loi de confiance entre l’administration et les citoyens a rouvert un débat empoisonné (et anachronique) sur la place des religions dans la société française. Il a remis en cause l’équilibre législatif qui avait été trouvé en 2016, à l’issue de longs débats parlementaires, lors du vote de la loi Sapin 2. Le compromis de 2016 était satisfaisant : je regrette que le gouvernement ait voulu tout remettre à plat, sous la pression de quelques organisations religieuses influentes et avec la bénédiction de la droite catholique. Bien que le courant centriste auquel j’appartiens soit issu de la démocratie-chrétienne et demeure très attaché à la possibilité d’un dialogue serein entre la puissance publique et les religions, je considère que la laïcité est un principe non négociable et qu’il faut se garder de toute décision susceptible d’en affaiblir la portée. Face à la montée de l’intolérance, du fondamentalisme religieux et des discours de haine, la France a plus que jamais besoin de réaffirmer la laïcité comme principe républicain fondamental, une laïcité stricte et sans ambiguïtés qui tire toute sa force de sa simplicité même.

Macron a-t-il une politique sociale?

E. Macron.

A l’issue d’une première année de quinquennat dominée par les réformes libérales, l’aile gauche de la majorité réclame une réorientation sociale de la politique du pays. Mais il n’y aura pas de « tournant social », parce que l’exécutif ne le souhaite pas. D’ailleurs, le gouvernement n’a pas vraiment les moyens de mener une politique sociale généreuse car il a déjà utilisé toutes ses marges de manœuvre budgétaires pour baisser les impôts. Or, il n’y a pas d’argent magique : on ne peut pas baisser les impôts tout en augmentant les dépenses sociales et en réduisant les déficits publics. Basique…

Macron a-t-il une politique sociale ? Oui, mais elle est restée assez timide jusqu’à présent. L’allocation adulte handicapé, le minimum vieillesse et l’aide à la garde d’enfants pour les familles monoparentales ont été revalorisés. Le gouvernement a aussi mis en place le « zéro reste à charge » sur les lunettes et sur les prothèses dentaires et auditives. Ces quelques mesures sont bonnes mais ne constituent pas une politique sociale très ambitieuse. Le dédoublement des classes de CP dans les écoles situées en REP et REP+ est aussi une mesure de justice sociale puisqu’elle a pour but d’améliorer les conditions d’enseignement dans les écoles accueillant les publics les plus défavorisés ; le problème, c’est que cette réforme a été mise en œuvre à moyens constants, ce qui a entraîné mécaniquement des suppressions de postes et une hausse des effectifs par classe dans beaucoup d’écoles primaires.

En fait, les principales réformes sociales du gouvernement concernent l’apprentissage, la formation professionnelle et l’assurance-chômage. La réforme de l’apprentissage augmentera le nombre de jeunes en apprentissage et favorisera leur insertion sur le marché du travail. La réforme de la formation professionnelle améliorera l’accès à la formation pour tous les actifs, tout au long de leur carrière, avec un effort particulier consacré à la formation des demandeurs d’emploi. Enfin, la réforme de l’assurance-chômage étendra l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants et aux salariés démissionnaires : ce chantier apparaît comme l’un des plus ambitieux du quinquennat puisqu’il s’agit ici de reconnaître un véritable droit universel au chômage.

La déclaration d’Emmanuel Macron sur les aides sociales qui coûtent « un pognon de dingue » était maladroite et offensante pour celles et ceux qui bénéficient de ces prestations. Les minimas sociaux ont évidemment un rôle essentiel puisqu’ils constituent le dernier filet de sécurité pour les ménages les plus vulnérables : ces aides atténuent les impacts de la crise et permettent aux plus démunis de ne pas basculer dans la misère. Cela étant dit, il ne faut pas se voiler la face quant aux effets pervers de ces aides sociales : celles-ci peuvent devenir des trappes à pauvreté qui maintiennent les bénéficiaires dans une forme de dépendance sans pour autant les aider à se réinsérer durablement dans le monde du travail.

Emmanuel Macron ne conçoit pas la politique sociale comme une simple revalorisation des prestations sociales mais plutôt comme un ensemble de dispositifs dont l’objectif est d’améliorer l’employabilité de la population active et de garantir à tous les travailleurs une protection contre les aléas de la vie professionnelle. En ce sens, la politique sociale du gouvernement s’inscrit dans une logique de « flexi-sécurité » à la scandinave : plus de flexibilité pour les entreprises, et une sécurisation accrue des parcours professionnels. La réforme de l’assurance-chômage, celle de l’apprentissage et celle de la formation professionnelle apparaissent alors comme les nécessaires « contreparties sociales » aux ordonnances de 2017 qui ont assoupli le Code du Travail.

Le monde du travail évolue à une vitesse inouïe. L’informatisation, la robotisation et les algorithmes sont en train de bouleverser toute notre économie. Le télétravail et l’auto-entreprenariat ne cessent de gagner du terrain. Les reconversions professionnelles sont de plus en plus fréquentes. De nouveaux métiers se créent à mesure que d’anciens disparaissent : on estime d’ailleurs que la plupart des métiers qui seront exercés en 2050 n’existent pas encore aujourd’hui. Emmanuel Macron est sans nul doute le premier président français qui ait conscience de tous ces bouleversements. Il a compris que le monde actuel imposait à notre pays l’instauration de nouvelles règles plus souples favorisant la prise de risques et la mobilité professionnelle. Mobilité : c’est le maître-mot qui sous-tend la politique sociale de Macron et de son gouvernement. Car il s’agit, en somme, d’adapter notre modèle social à l’imprévisibilité croissante des parcours professionnels.

Il faut lutter contre le fléau des portables à l’école

Le Code de l’Education interdisait déjà l’usage des téléphones portables dans les salles de classe : l’Assemblée nationale vient de voter une proposition de loi LREM interdisant totalement l’utilisation des portables par les élèves dans l’enceinte des écoles et des collèges.

Je suis favorable à cette mesure même si, en réalité, elle ne fait qu’inscrire dans la loi une interdiction que bon nombre d’établissements avaient déjà intégrée dans leur règlement intérieur. Depuis 10 ans, les portables ont envahi les établissements scolaires et sont devenus un vrai fléau pour l’Education nationale. Je ne parle pas seulement des téléphones qui vibrent en plein cours ou des élèves qui fraudent pendant les contrôles. Les smartphones sont désormais omniprésents : nos collèges sont peuplés de hordes d’élèves qui avancent à l’aveugle dans les couloirs en faisant des selfies, en tapant des textos ou en consultant leur compte « Snapchat ». Depuis quelques années, le nombre d’incidents liés aux téléphones portables a explosé dans les établissements scolaires : il y a les vols, bien sûr, mais aussi les problèmes de cyber-harcèlement, la consultation de sites pornographiques, les élèves et les professeurs photographiés ou enregistrés à leur issue. Tout cela prend des proportions effrayantes et il faut y mettre un coup d’arrêt.

Le problème, ce n’est pas la loi mais son application. Il est techniquement et humainement impossible de faire appliquer l’interdiction du portable à l’école car il faudrait, pour cela, mettre un surveillant derrière chaque élève. Les personnels éducatifs n’ont pas les moyens de faire appliquer l’interdiction du portable à l’école. Ils ne peuvent pas confisquer les portables car cela constitue une atteinte à la propriété ; en outre, c’est la responsabilité de l’établissement qui est engagée en cas de perte, de vol ou de dégradation d’un téléphone confisqué : quand le téléphone en question coûte 600 euros, les parents sont généralement assez procéduriers. Dans bon nombre d’établissements, le règlement intérieur n’est tout simplement pas appliqué : on tolère que les élèves utilisent leur téléphone dans les couloirs même si le règlement l’interdit explicitement. Ce qui, du même coup, discrédite à la fois le règlement et l’institution aux yeux des élèves.

L’installation de brouilleurs d’ondes est souvent évoquée mais cette mesure ne résoudrait qu’une partie du problème : les brouilleurs n’empêchent pas les élèves d’utiliser les appareils photo de leurs mobiles. De plus, le principe de précaution rend cette solution inenvisageable car on ne connaît pas précisément les effets d’une exposition quotidienne aux ondes émises par ce type d’appareils. Quant à la fameuse « boîte à téléphones » dans laquelle certains voudraient obliger les élèves à déposer leur portable au début de chaque cours, il s’agit d’une fausse bonne idée car son application serait extrêmement chronophage et n’empêcherait nullement les élèves de dissimuler un deuxième portable dans leur sac ou leur poche.

On peut donc aisément comprendre que l’interdiction du portable ne suffira pas à régler tous les problèmes liés à l’irruption de ces appareils dans la vie des enfants et des adolescents. L’interdiction du portable doit être accompagnée d’un volet préventif et éducatif : il faut évidemment renforcer l’éducation au numérique et sensibiliser les élèves aux dangers d’une utilisation excessive et malveillante des nouvelles technologies. Les parents, qui ont une responsabilité directe et qui font, eux aussi, partie de la communauté éducative, doivent devenir des partenaires de l’école dans sa lutte contre l’utilisation abusive des portables. En ce qui concerne cet amendement bouffon et démagogique soutenu par quelques députés de la majorité pour étendre aux enseignants l’interdiction du portable dans les écoles au nom de « l’exemplarité », je me réjouis qu’il ait été rejeté par le ministre de l’Education Nationale et abandonné par la majorité, parce que les enseignants ont besoin d’être facilement joignables sur leur lieu de travail. Et parce qu’il dangereux de vouloir assigner les mêmes obligations à des élèves mineurs et à des adultes chargés de leur éducation.

La mort des Guignols

« PPD », présentateur historique des Guignols.

Canal+ vient d’annoncer la fin des Guignols de l’Info. Cette annonce n’a rien de surprenant étant donné la chute des audiences de l’émission depuis l’arrivée de Vincent Bolloré à la tête du groupe Canal+. Les Guignols étaient sur le point de fêter leur trentième anniversaire.

C’est en 1988 que furent créées Les Arènes de l’Info, rebaptisées Les Guignols de l’Info deux ans plus tard. Les célèbres marionnettes se sont imposées dans les années 90 comme un programme emblématique de « l’esprit Canal », ce style irrévérencieux et décalé qui a largement contribué au succès de la chaîne cryptée. Pendant près de 30 ans, tous les soirs de la semaine, les Guignols ont « maltraité » l’actualité avec une grande liberté de ton. Le célèbre journal satirique présenté par « PPD », caricature de Patrick Poivre d’Arvor, a connu un immense succès grâce aux voix d’Yves Lecoq, Daniel Herzog et Nicolas Canteloup, et grâce aux textes de Jean-François Halin, Benoît Delépine et Bruno Gaccio. Certains sketchs des Guignols ont marqué leur époque : Johnny et sa « boîte à coucou », Jacques Chirac dans son costume de « Super Menteur », Richard Virenque et ses piqûres, sans oublier Monsieur Sylvestre et la « World Company », puissante multinationale symbolisant les dérives du capitalisme globalisé.

La caricature est une tradition française et les Guignols faisaient partie du patrimoine national. Il y avait dans les Guignols un peu de Charlie Hebdo et de Canard Enchaîné, un peu de Moisan et d’Honoré Daumier, un peu de cette verve satirique et de cette impertinence qui sont, depuis Voltaire, indissociables du génie français. Mais surtout, les Guignols étaient un véritable contre-pouvoir. Ils s’emparaient de tous les sujets. Ils tapaient allégrement sur tout le monde : les politiques, les religions, les chanteurs populaires, les jeunes de banlieue, les grands patrons, les sportifs, la téléréalité, etc. Les Guignols tournaient toute l’actualité en dérision mais ils nous faisaient aussi réfléchir sur les affres du temps présent.

Disons les choses clairement : Bolloré a tué les Guignols. Il a tout fait pour casser la popularité des fameuses marionnettes. L’émission est d’abord passée en crypté, les auteurs ont été remplacés, le format et l’horaire ont été modifiés plusieurs fois et « PPD » a été mis au placard. Depuis 2015, le grand patron a saccagé les derniers bastions de « l’esprit Canal » et transformé Canal+ en simple chaîne d’entertainment insipide et conformiste : après le départ de Yann Barthès et du Zapping, il était assez logique de voir disparaître les Guignols. Canal+ a définitivement cessé d’être une chaîne indépendante et impertinente. Canal+ est mort. Merci Vincent. A tchao bonsoir.

L’écologie, angle mort du macronisme?

N. Hulot et E. Macron (source: rtl.fr).

La première année du quinquennat d’Emmanuel Macron a manqué d’écologie, indiscutablement. Malgré la nomination de Nicolas Hulot au ministère de la Transition Ecologique et Solidaire, force est de constater qu’en matière environnementale, le bilan du gouvernement est assez indigent.

Certes, il faut saluer quelques avancées. Le gouvernement a définitivement enterré le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, qui était une aberration écologique. L’objectif de 50% de produits bio dans les cantines a été inscrit dans la loi. Nicolas Hulot a lancé en septembre 2017 son « Plan climat » prévoyant, entre autres, une « prime à la reconversion des véhicules », une hausse de la taxe carbone et une convergence des fiscalités sur le diesel et sur l’essence. Le ministre a également fait voter une loi interdisant toute nouvelle exploration d’hydrocarbures. A l’échelle européenne, la France a obtenu l’interdiction des néonicotinoïdes, ces pesticides jugés responsables de l’effondrement du nombre d’abeilles.

Toutes ces mesures vont dans le bon sens mais ne sont pas à la hauteur des enjeux, qu’il s’agisse de la question climatique, de la pollution ou de la biodiversité. Pire : certaines décisions votées sous ce quinquennat vont à contre-courant des impératifs écologiques actuels. Ainsi, en mai 2018, sous la pression du ministre de l’Agriculture, de la FNSEA et du lobby agro-industriel, les députés de la majorité ont renoncé à inscrire dans la « loi Agriculture et alimentation » l’interdiction du glyphosate pour 2021, malgré la promesse faite par Emmanuel Macron. Les députés ont également rejeté les amendements qui visaient à lutter contre la maltraitance des animaux d’élevage. La « nouvelle France agricole » de Macron attendra… Pendant ce temps-là, au Sénat, lors du débat sur la loi relative au développement des territoires littoraux, on a voté un amendement qui assouplissait la loi Littoral de 1986 en autorisant le comblement des « dents creuses », ces parcelles non bâties situées entre deux terrains construits d’un même hameau. De toutes évidences, la majorité actuelle n’a pas fait de l’environnement une priorité. La formule de Macron « Make our planet great again » pourrait bien ne rester qu’un joli slogan.

Nicolas Hulot n’a pas renoncé à ses ambitions, mais ses marges de manœuvre sont très limitées. Hulot est tributaire des choix budgétaires du gouvernement : or, une politique d’austérité budgétaire est difficile à concilier avec une politique environnementale exigeante. Hulot doit aussi faire des arbitrages complexes entre différents acteurs aux intérêts contradictoires : ONG, organisations écologistes, agriculteurs, industriels, associations d’automobilistes, syndicats, élus locaux soucieux de maintenir l’emploi sur leur territoire, etc. Le report à 2035 de l’objectif de réduire à 50% la part du nucléaire dans le mix énergétique français a été vivement reproché à Nicolas Hulot, mais il ne s’agit pas d’un renoncement : le ministre a simplement pris acte du fait que, dans les conditions actuelles, l’objectif ne pourrait jamais être atteint compte tenu du rythme auquel se développent les énergies renouvelables en France. Hulot sait qu’il ne peut pas tout faire, et qu’il ne peut pas imposer son calendrier à tout le monde. Il sait que les vrais changements prennent du temps, car ces changements-là résident dans les consciences. Je ne souhaite pas que Nicolas Hulot quitte le gouvernement. Cet homme est profondément, viscéralement écologiste : ce qu’il n’a pas réussi à faire au gouvernement, aucun autre ministre ne le fera à sa place.

L’écologie n’est pas une utopie, c’est une nécessité. Une obligation morale vis-à-vis des générations futures. Je suis persuadé qu’une écologie pragmatique et ambitieuse est possible, une écologie capable de transformer en profondeur notre modèle économique par des mesures réalistes et concrètes. Pour cela, il faut sortir du « tout pétrole » en encourageant de façon beaucoup plus massive le développement des motorisations électriques et hybrides. Il faut un grand plan national de transition agricole en faveur de l’agriculture biologique, de l’agriculture raisonnée et de la permaculture, pour sortir graduellement du modèle productiviste qui ruine les sols, maltraite les bêtes et empoisonne les consommateurs. Il faut « déplastiquer » notre économie en réduisant drastiquement la production de plastiques, en rendant obligatoire le tri des déchets plastiques recyclables sur l’ensemble du territoire et en interdisant de façon immédiate et irréversible la distribution de sacs plastiques dans notre pays. Il faut un effort sans précédent en direction des mobilités douces dans les grandes villes par des investissements massifs dans les réseaux urbains visant, à terme, la quasi gratuité des transports en commun pour les résidents.

Parcoursup, un fiasco?

Sur 800.000 élèves inscrits, près de 400.000 n’ont reçu aucune réponse positive en se connectant à la plateforme Parcoursup le 22 mai. Et dans certaines filières, les listes d’attente sont longues, très longues. Il n’en fallait pas plus à l’opposition et aux syndicats étudiants pour dénoncer le « fiasco » de Parcoursup.

Pourtant, sur le plan technique, la plateforme a bien fonctionné. Il n’y a eu aucun bug majeur : tous les élèves ont pu se connecter à Parcoursup le 22 mai pour prendre connaissance des premières réponses. Les résultats publiés le 22 mai ont créé beaucoup de déceptions chez les élèves en raison du grand nombre de réponses « en attente » mais le processus d’affectation n’est pas encore achevé : jusqu’aux résultats du bac, les lycéens continueront à recevoir des réponses à mesure que des places se libèreront. Le grand nombre d’élèves en attente de réponses à la date du 22 mai s’explique en partie par la nature des vœux formulés : en effet, les vœux portant sur des filières sélectives sont en nette hausse par rapport à l’année dernière. Les licences ne représentent que 32% des vœux enregistrés sur Parcoursup ; autrement dit, les deux tiers des vœux concernent des filières sélectives telles que les classes prépa, les BTS et les IUT. Sur l’ancienne plateforme APB, les élèves avaient l’obligation de formuler au moins un vœu sur une filière en accès libre, c’est-à-dire une filière universitaire qui n’est pas « en tension » et où l’élève est certain d’être accepté : ces vœux étaient appelés les « pastilles vertes ». Or, sur Parcoursup, les « pastilles vertes » ont disparu, ce qui signifie que les vœux sont totalement libres : chaque élève a le droit de faire tous ses vœux dans des filières sélectives ou des licences « en tension » comme STAPS, PACES ou psychologie, avec le risque de n’avoir aucune réponse positive.

La lenteur de la procédure pose un réel problème : c’est une source de stress pour les élèves de Terminale qui vont aborder les épreuves du bac sans savoir dans quels établissements ils seront pris à la rentrée. On ne peut évidemment pas se satisfaire d’une telle situation. Sur APB, les élèves devaient classer leurs vœux : dès qu’un élève recevait une réponse positive, tous les vœux suivants étaient automatiquement supprimés, ce qui permettait de libérer des places plus rapidement. Mais sur Parcoursup les vœux ne sont plus hiérarchisés, ce qui ralentit la procédure car les élèves ont la possibilité de faire le tri au fur et à mesure. Des réajustements seront donc nécessaires l’an prochain pour optimiser le fonctionnement de Parcoursup : il est souhaitable de rétablir le classement des vœux pour accélérer la procédure, tout comme il est souhaitable de rétablir le principe de la « pastille verte » obligatoire pour s’assurer que tous les élèves aient au moins une réponse positive.

Mais il faut aussi améliorer les procédures de classement des dossiers car certaines universités n’ont pas les moyens d’examiner correctement les milliers de dossiers de candidature qu’elles ont reçus. Cela conduit à des situations préoccupantes : examen superficiel des dossiers, lettres de motivation non lues, dossiers classés selon des critères purement quantitatifs. Les procédures de recrutement, gérées par des algorithmes, s’en trouvent totalement déshumanisées. Dans certaines universités, les dossiers sont triés en fonction du lycée d’origine des candidats : les résultats obtenus en contrôle continu sont ainsi recalculés selon un coefficient établi à partir du taux de réussite de chaque lycée au baccalauréat. Cette procédure est techniquement efficace mais moralement très contestable puisqu’elle tend à renforcer les inégalités entre établissements : à résultats équivalents, un élève issu d’un bon lycée parisien ou d’un bon lycée privé sera mieux classé qu’un élève issu d’un lycée public de banlieue. Dans chaque université, les équipes pédagogiques sont donc confrontées à un choix quasi cornélien : accepter la discrimination entre établissements pour recruter des étudiants ayant un meilleur niveau, ou refuser cette discrimination et recruter des étudiants moins bons. Pour éviter ce type de situations, il faudrait que les universités disposent des résultats obtenus aux épreuves finales du bac, ce qui garantirait une plus grande équité entre candidats et limiterait le poids du contrôle continu dans le classement des dossiers. Dans sa version initiale, la réforme du bac de Jean-Michel Blanquer prévoyait un calendrier anticipé pour les épreuves de spécialité, ce qui devait permettre une prise en compte du résultat de ces épreuves lors de la procédure d’affectation. Pour des raisons assez obscures, cette idée a malheureusement été abandonnée dans la version finale du texte.

Parscoursup n’est pas le « fiasco » que dénoncent les adversaires de la loi ORE. Il est encore trop tôt pour en dresser le bilan car la procédure d’affectation va se poursuivre jusqu’en septembre. Nous verrons alors si Parcoursup a atteint son objectif : garantir à chaque bachelier une place dans l’enseignement supérieur, dans une filière de son choix ou, à défaut, dans une filière proche de ses demandes initiales et cohérente par rapport à son profil. Affirmer dès le mois de mai que Parcoursup a échoué n’est pas un constat objectif, mais une posture politique.