Vers une fusion de LREM et du MoDem?

F. Bayrou et E. Macron en 2017.

Le parti de François Bayrou et le parti macroniste ont fait alliance aux législatives de 2017 ainsi qu’aux européennes de 2019 ; des alliances se profilent aussi pour les municipales de 2020. Des rumeurs évoquent déjà une possible fusion des deux partis au sein d’un grand mouvement central et pro-européen. Un tel scénario semble pourtant peu réaliste à moyen terme.

Tout d’abord, François Bayrou n’y est pas favorable. Au nom du pluralisme, le président du MoDem s’est toujours opposé aux projets visant à constituer un grand parti hégémonique : en 2002, Bayrou avait refusé d’intégrer l’UMP en déclarant : « si l’on pense tous la même chose, alors on ne pense plus rien ». C’est d’ailleurs pour préserver son indépendance qu’il a créé le Mouvement Démocrate en 2007, sur les ruines de l’UDF. On imagine mal Bayrou renoncer à son indépendance et saborder le parti qu’il a lui-même fondé au prix de tant de sacrifices.

De leur côté, les macronistes ne souhaitent pas diluer leur jeune parti dans une nouvelle entité à l’avenir incertain. Ce que voudraient certains macronistes, c’est une absorption du MoDem par La République En Marche : en effet, le MoDem est un allié parfois gênant pour le parti majoritaire. En 2017, la querelle des investitures aux législatives a entraîné des tensions entre Bayrou et les cadres macronistes. Depuis 2017, Bayrou a tenu à plusieurs reprises des propos critiques à l’endroit d’Emmanuel Macron. En outre, le parti de Bayrou fait actuellement l’objet d’une enquête pour des soupçons de détournement de fonds publics au Parlement européen, ce qui pourrait avoir des retombées négatives sur l’image du parti présidentiel.

Dans l’absolu, une fusion du MoDem et de LREM serait-elle souhaitable ? Cela fait maintenant plusieurs années que le Centriloque cherche à théoriser la recomposition du champ politique français et l’émergence d’un « axe central » regroupant toutes les forces réformistes modérées, libérales et pro-européennes venues du centre, du centre-gauche et du centre-droit. La victoire d’Emmanuel Macron a, de toute évidence, marqué une étape décisive dans cette recomposition politique. L’effondrement du PS et la fracturation de LR confirment également cette dynamique. L’axe central existe : les macronistes, les centristes du MoDem et de l’UDI, les radicaux et le mouvement Agir incarnent cet axe central, et nul ne peut nier que ces différentes familles politiques sont d’accord sur l’essentiel. D’un point de vue strictement idéologique, une alliance durable entre les différentes composantes de l’axe central serait donc tout à fait cohérente.

Mais ces différents partis ont des histoires et des cultures politiques différentes : plutôt qu’une fusion, ne faut-il pas plutôt envisager, à terme, une sorte de fédération de partis sur le modèle de l’ancienne UDF, qui réunirait différentes formations politiques tout en laissant à chaque parti-membre la possibilité de conserver ses structures et son identité ? Mais pour que cela soit possible, encore faut-il que les macronistes se montrent un peu plus humbles et acceptent de renoncer à la culture du parti unique pour privilégier une culture de la coalition et du compromis.

Un référendum sur la privatisation d’ADP: pourquoi pas?

En tant que centriste et libéral, je ne suis pas opposé par principe aux privatisations lorsque la gestion publique apparaît comme défaillante et lorsqu’il n’existe aucun impératif de service public justifiant le maintien d’une entreprise dans le giron de l’Etat. Or, dans le cas d’ADP, la gestion publique semble avoir fait la preuve de son efficacité : cette société a vu son chiffre d’affaires exploser durant la dernière décennie et rapporte à l’Etat entre 100 et 200 millions d’euros de dividendes par an. En outre, même si la gestion des aéroports parisiens n’a pas le caractère d’un monopole public (ADP est une société aéroportuaire régionale en concurrence avec d’autres aéroports internationaux), on peut difficilement nier que les aéroports de Roissy Charles-de-Gaulle et Orly soient des infrastructures hautement stratégiques pour l’Etat et qu’ils contribuent dans une large mesure à l’aménagement du territoire. Ce n’est pas un hasard si, partout dans le monde, l’immense majorité des aéroports internationaux sont des biens publics, y compris dans des pays réputés très libéraux comme les Etats-Unis.

La privatisation d’ADP semble obéir à des objectifs purement comptables : la cession du capital d’ADP vise en effet à désendetter l’Etat et à financer un grand fonds pour l’innovation. Entendons-nous bien : ces objectifs sont en eux-mêmes parfaitement louables. Il faut réduire la dette publique (qui représente aujourd’hui l’équivalent d’une année de PIB et dont les intérêts absorbent près de 10% du budget de l’Etat) ; il faut aussi que l’Etat soutienne massivement l’innovation, car là se joue la survie de la puissance française dans la jungle de la mondialisation. Mais une privatisation ne doit pas être une simple opération comptable : on ne privatise pas une infrastructure aussi stratégique et aussi rentable qu’ADP uniquement pour dégager des liquidités. L’histoire nous enseigne d’ailleurs que les privatisations menées dans le but de renflouer les caisses de l’Etat n’ont pas été une bonne affaire pour la puissance publique ni pour les Français, comme l’a montré l’exemple des sociétés d’autoroute.

Plus que la privatisation d’ADP en elle-même, ce qui choque, ce sont les conditions dans lesquelles cette privatisation a été décidée. Cette mesure n’était pas inscrite dans le programme d’Emmanuel Macron à la présidentielle, ni dans le programme de LREM aux législatives. Introduite dans la loi PACTE, cette privatisation fut votée dans des conditions ahurissantes, le 16 mars 2019 à 6 heures du matin, par seulement 27 députés. Le début public a donc été confisqué.

Par conséquent, le Centriloque soutient la proposition de loi déposée par les parlementaires de l’opposition et visant à reconnaître la gestion des aéroports parisiens comme un « service public national » non privatisable. Le Centriloque soutient également la demande de référendum déposée par les parlementaires de l’opposition. Il est souhaitable que ce référendum d’initiative partagée ait lieu : cette procédure permettra un vrai débat national sur la privatisation d’ADP et, plus globalement, sur le rôle de l’Etat dans l’économie française ; elle donnera aux Français la possibilité de se prononcer sur une question touchant au patrimoine économique de la nation ; ce référendum créera aussi un précédent car, si la procédure aboutit, on peut espérer qu’à l’avenir aucun gouvernement ne s’avisera de privatiser à la va-vite une entreprise publique ayant un caractère hautement stratégique.

Ci-après : le lien vers la plateforme qui permet de soutenir le projet de référendum d’initiative partagée (il faut plus de 4,5 millions de soutiens pour que la procédure aille jusqu’à son terme).

https://www.referendum.interieur.gouv.fr/soutien/etape-1?fbclid=IwAR3j1rdK7nMfZEEy_1w7Mb-Q2laTGDZysdwBWr5LGQTTKWL6T7nRer_rSDw

 

Le « big bang » de la fonction publique n’aura pas lieu

Olivier Dussopt et Gérald Darmanin.

Début 2018, le gouvernement d’Edouard Philippe annonçait un « big bang » de la fonction publique : assouplissement du statut, rémunération au mérite, réduction massive de la dépense publique et du nombre de fonctionnaires, bref, des changements de grande envergure. Un an plus tard, en février 2019, Gérald Darmanin et Olivier Dussopt ont présenté leur « loi de transformation de la fonction publique ». Ce projet de loi va plutôt dans le bon sens car il donne aux administrations publiques la souplesse dont elles ont besoin pour mieux répondre aux attentes de la population et pour gérer leurs effectifs de façon plus rationnelle. Mais le projet porté par le gouvernement n’a rien de révolutionnaire : il s’inscrit dans un long processus de transformation de l’action publique amorcé dès le début des années 2000 avec la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances). Les innovations introduites par le projet de loi sont plutôt limitées, car elles ne remettent pas en cause les grands principes sur lesquels se fonde la fonction publique française. On peut s’en réjouir ou le déplorer, mais le « big bang » annoncé n’aura pas lieu.

Il convient d’abord de rappeler que le statut général des fonctionnaires n’est pas supprimé. Le projet de loi élargit le recours aux contractuels mais ne prévoit pas de généraliser les recrutements par contrat. Dans la fonction publique, les recrutements par voie de contrat se font toujours à titre dérogatoire et n’ont pas vocation à remplacer les recrutements par concours. La réforme vise en fait à faciliter le recrutement de contractuels pour faire face à certains besoins spécifiques : remplacements, temps partiels, missions temporaires, postes nécessitant des compétences particulières peu disponibles chez les agents titulaires. Un nouveau type de CDD, baptisé « contrat de projet », permettra aux administrations publiques de recruter un agent pour une mission particulière limitée dans le temps.

La rémunération au mérite aurait dû être l’un des grands axes de la réforme ; or, sous la pression des syndicats, les dispositions du projet de loi en matière de rémunération sont restées très modestes. La notation des agents est remplacée par un système d’évaluation plus individualisé, avec des entretiens professionnels comparables à ceux qui sont pratiqués dans le secteur privé. Mais les entretiens professionnels ne sont pas une nouveauté dans la fonction publique, loin de là ! Ils ont été expérimentés dans certaines administrations dès 2002 et ont été généralisés dans la fonction publique d’Etat par la loi du 3 août 2009. Ils ont aussi été introduits dans la fonction publique hospitalière en 2010, puis dans la fonction publique territoriale en 2015. Aujourd’hui, dans la plupart des administrations publiques, les notations administratives ont déjà été remplacées par des entretiens annuels : le projet de loi ne fait qu’entériner cette évolution, en supprimant dans le Code de la Fonction Publique toute référence à la notation des agents. La réforme ne remet toutefois pas en cause le statut dérogatoire de certaines catégories de fonctionnaires qui ont conservé leur système de notation, à l’instar des enseignants. En résumé : le projet de loi supprime les notations là où elles n’existent plus, et les maintient là où elles existent encore.

Le projet de loi comporte aussi de nombreuses mesures visant à faciliter la mobilité professionnelle des agents : là encore, pas de révolution, mais des évolutions non négligeables. Ainsi, les agents dont l’emploi est supprimé suite à la restructuration d’un service bénéficieront d’un nouveau dispositif d’accompagnement individuel destiné à faciliter leur reclassement. La réforme permettra aussi de mieux accompagner les agents qui souhaiteraient sortir de la fonction publique : le projet de loi crée une procédure de départ volontaire donnant droit à une « indemnité de départ volontaire » et à l’assurance-chômage.  Dans la fonction publique d’Etat, les agents qui souhaitent se reconvertir dans le secteur privé pourront bénéficier d’une mise à disposition auprès d’une entreprise privée pour une durée d’un an, sans perdre le statut de fonctionnaire. Par ailleurs, un mécanisme de rupture conventionnelle est introduit pour les agents contractuels. Toutes ces mesures en faveur de la mobilité professionnelle des agents publics sont de bon aloi : désormais, l’Etat assumera pleinement ses responsabilités d’employeur et accompagnera de façon constructive les agents qui veulent sortir de la fonction publique.

Le domaine dans lequel le projet de loi introduit le plus de changements est sans doute celui du dialogue social. Le texte vise à simplifier le dialogue social au sein de la fonction publique en réduisant le nombre d’instances représentatives : il existe actuellement 22.000 instances de dialogue différentes dans l’ensemble de la fonction publique, ce qui rend les procédures particulièrement complexes et chronophages. La réforme prévoit notamment de fusionner les comités techniques (CT) et les comités d’hygiène, de sécurité et de conditions de travail (CHSCT) au sein d’une nouvelle instance unique appelée « Comité social d’établissement ». Ce processus de simplification reste cependant inabouti puisque nous garderons un système très lourd et fortement cloisonné : la fonction publique d’Etat compte à elle seule près de 500 corps ou statuts différents, ce qui rend difficile une vraie gestion des ressources humaines. En outre, la simplification des procédures risque de se faire au détriment du dialogue social : l’article 9 du projet de loi supprime la consultation préalable des CAP (commissions administratives paritaires) sur les décisions individuelles relatives aux promotions et aux mutations des agents. Or, les CAP ont un rôle important puisqu’elles permettent aux syndicats de vérifier la régularité des procédures et de garantir l’égalité de traitement entre fonctionnaires. Supprimer la consultation préalable des CAP risque d’entraîner une multiplication des erreurs administratives et des recours, ce qui semble difficilement compatible avec les objectifs de simplification affichés par l’exécutif.

En définitive, on pourrait dire que la réforme de la fonction publique met un peu d’huile dans les rouages de la machine administrative sans en modifier radicalement le fonctionnement. Bien que largement perfectible sur certains points, le projet de loi est donc plutôt équilibré. Ce n’est ni un « big bang », comme l’avait annoncé de façon un peu prétentieuse Edouard Philippe en 2018, ni une « destruction de la fonction publique », comme voudraient le faire croire certaines organisations syndicales.

Les leçons du scrutin européen du 26 mai

Quelles leçons tirer du scrutin européen du 26 mai? L’abstention est en net recul par rapport au scrutin de 2014 mais reste massive, il n’y a donc pas de quoi se réjouir. Sans surprise, la liste du Rassemblement National est en tête: le parti de Marine Le Pen a réuni près d’un quart des suffrages exprimés, un succès aberrant pour un parti dont les eurodéputés brillent surtout par leur absentéisme et font l’objet d’une enquête pour détournement de fonds publics. La liste LREM-MoDem arrive en deuxième position et réunit 22% des suffrages, un score honorable mais qui ne permet pas au parti présidentiel de battre l’extrême droite comme le souhaitait la tête de liste Nathalie Loiseau. La droite républicaine s’effondre: la liste LR menée par François-Xavier Bellamy n’a rassemblé que 8% des suffrages, bien loin des 20% obtenus par l’UMP en 2014: le virage conservateur impulsé par Laurent Wauquiez semble être un échec, et le projet indigent proposé par LR aux européennes n’a pas convaincu les électeurs. On note en revanche la belle performance de la liste Europe-Ecologie-Les Verts, qui obtient 13% des suffrages et arrive en troisième position, devant LR et la France Insoumise.

Bon nombre de responsables politiques oublient qu’il s’agit d’une élection européenne et s’obstinent à interpréter les résultats du scrutin à l’aune d’enjeux strictement nationaux. Essayons donc de sortir des polémiques franco-françaises et tâchons d’interpréter les résultats sous un angle européen. Le score élevé du Rassemblement National est évidemment une très mauvaise nouvelle et renvoie une image lamentable de la France à nos partenaires, mais je crois qu’il faut relativiser ce score, qui est très stable par rapport à 2014. Au bout du compte, le cumul des suffrages obtenus par l’ensemble des listes pro-européennes reste bien supérieur à celui des listes anti-européennes, ce qui est plutôt rassurant. La force du Rassemblement National vient du fait que ce parti a réussi à drainer l’essentiel des votes protestataires et antieuropéens, tandis que les votes pro-européens se sont ventilés entre plusieurs formations (LREM, EELV, PS, UDI et dans une moindre mesure LR). Le vote pro-européen reste majoritaire dans notre pays, et c’est cela qui importe le plus.

Il convient aussi d’examiner les résultats dans l’ensemble de l’Union européenne pour donner du sens à ce scrutin. Or, on assiste à une importante recomposition politique au sein du Parlement européen. Les deux forces qui dominaient traditionnellement le Parlement, à savoir les sociaux-démocrates et les conservateurs, accusent un net recul et ne détiennent plus la majorité absolue des sièges. Les centristes et les libéraux sont en nette progression puisqu’ils passent de 60 à 100 sièges, notamment grâce aux députés LREM et MoDem élus en France. Les écologistes progressent eux aussi de façon significative, à tel point que l’on parle d’une «vague verte». Écologistes et centristes joueront donc un rôle de pivot dans ce nouveau Parlement. Enfin, les extrêmes droites connaissent elles aussi une montée en puissance, là encore grâce aux députés français.

Quelle offre centriste aux européennes de mai 2019?

Les élections européennes permettent aux centristes de mettre en avant leur spécificité par rapport aux autres courants politiques : un attachement très fort au projet européen et une volonté de perpétuer l’idéal fédéraliste des Pères de l’Europe. Lors du scrutin européen de 2014, les centristes avaient réussi à dépasser leurs divisions et à bâtir une liste commune ; mais en 2019, c’est en ordre dispersé qu’ils se sont lancés dans la bataille des européennes. Le MoDem de François Bayrou fait alliance avec La République En Marche, le Mouvement Radical et le parti Agir. L’UDI de Jean-Christophe Lagarde fait cavalier seul. Quant au mouvement d’Hervé Morin Les Centristes, il reste fidèle à sa stratégie d’alliance avec Les Républicains.

Quelles sont les listes les plus en phase avec les valeurs et les idées centristes ? Nous pouvons écarter d’emblée la liste de LR, dont le programme s’inscrit clairement à droite et ne propose aucune ambition claire pour l’Europe. On retiendra donc la liste LREM menée par Nathalie Loiseau et la liste UDI menée par Jean-Christophe Lagarde. Une troisième liste a aussi retenu notre attention : celle du Parti Fédéraliste Européen (PFE), menée par Yves Gernigon. Le PFE n’est pas à proprement parler un parti centriste mais son attachement au fédéralisme européen offre des convergences indéniables avec les idées portées par le centre.

Les trois listes retenues ont des programmes relativement proches : elles défendent le marché unique et l’acquis de Schengen ; elles mettent en avant un projet d’inspiration fédéraliste ; elles font des propositions ambitieuses pour démocratiser les institutions européennes et renforcer l’UE dans des domaines clés tels que la défense, l’environnement ou la gestion des flux migratoires. Les trois listes souhaitent la création d’une armée européenne et d’une police fédérale européenne ainsi qu’une harmonisation du droit d’asile. De même, les trois listes veulent doter l’Union européenne de ressources propres et instaurer un véritable budget fédéral européen pour financer de grands projets d’investissements.

LREM – MoDem – Agir – Mouvement Radical

Affublé d’un titre quelque peu prétentieux (« Renaissance »), le projet défendu par la République En Marche et ses alliés affiche de grandes ambitions pour l’Union européenne. Ce projet met en avant l’écologie et entend faire de l’Europe une « puissance verte », un choix surprenant au regard du bilan écologique assez dérisoire de l’actuelle majorité. LREM veut investir 1.000 milliards d’euros d’ici 2024 dans les énergies et les transports propres. Le parti majoritaire propose aussi une taxe carbone européenne sur les produits importés, une taxe sur le transport aérien, la fermeture de toutes les centrales fonctionnant à l’énergie fossile d’ici 2050, la mise en place d’un « Pacte de Soutenabilité » juridiquement contraignant et la création d’une « Banque Européenne du Climat » chargée de financer la croissance verte. Mais l’originalité du projet des macronistes réside surtout dans l’idée d’une « politique féministe européenne », qui passerait notamment par l’inscription du principe de parité dans les traités européens et par la mise en place d’un « Pacte Simone Veil » garantissant les droits des femmes (accès à la contraception et à l’IVG, égalité salariale, lutte contre les violences conjugales, etc.). Le programme met aussi en avant l’idée de justice sociale et fiscale : taxation des GAFA, harmonisation de la fiscalité sur les entreprises, salaire minimum européen et création d’un statut européen pour les travailleurs des plateformes. Par ailleurs, LREM propose un certain nombre de mesures censées permettre à l’Union européenne de défendre plus efficacement ses valeurs et ses intérêts dans la mondialisation : on citera, entre autres, l’idée d’une « Directive Éthique des entreprises » qui interdirait l’accès au marché européen à toute entreprise ne respectant pas certaines exigences sociales et écologiques fondamentales, telles que la prohibition du travail des enfants. En matière de défense, LREM et ses alliés se positionnent clairement en faveur d’une armée européenne dont le rôle et le fonctionnement seraient définis par un « Traité de défense et de sécurité » ; le programme prévoit aussi un « cyber-bouclier européen » et la création d’une « Agence européenne de protection des démocraties » chargée de protéger les élections contre toute tentative de fraude et de manipulation. Sur la question migratoire, LREM veut renforcer les pouvoirs de l’agence Frontex et confier à Europol le démantèlement des réseaux de passeurs. Les macronistes entendent consolider « l’identité européenne » en ouvrant Erasmus aux collégiens et aux apprentis, en triplant le budget alloué au programme Erasmus et en créant des « Universités européennes ». Enfin, pour relancer la construction européenne, LREM compte organiser une « Conférence pour l’Europe » qui réunira des dirigeants et des citoyens tirés au sort, afin d’identifier les grandes priorités et les changements nécessaires. Au bout du compte, le projet défendu par LREM comporte des idées séduisantes sur le papier mais l’abondance de mesures proposées laisse un peu dubitatif quant à l’applicabilité d’un tel programme. De plus, certaines mesures ressemblent un peu à des arguments marketing et ne correspondent guère aux compétences ordinaires des eurodéputés : en toute logique, l’initiative d’un « Traité de défense » ou d’une « Conférence pour l’Europe » relève du Conseil européen, et non du Parlement.

UDI

L’UDI avance quelques idées intéressantes pour démocratiser les institutions de l’Union européenne, notamment l’élection du président du Conseil européen au suffrage universel. Plusieurs mesures visent à renforcer les liens entre citoyens européens, tels que la création d’un « Pass Musée européen » et d’un programme Erasmus pour les agents publics. L’UDI souhaite bouleverser le système de financement de l’Union européenne en supprimant les contributions des Etats membres et en dotant l’UE de ressources propres : le programme évoque une taxe carbone européenne sur les produits importés, une taxe sur les transactions financières et une taxe sur les visas des touristes extra-communautaires (sur le modèle de l’ESTA aux Etats-Unis). En matière d’écologie, l’UDI propose la création d’un « Livret E » pour drainer l’épargne populaire en direction de grands projets environnementaux, un règlement européen contre les alimentés traités avec des molécules interdites en Europe, ou encore l’introduction systématique d’une clause de sauvegarde dans les traités commerciaux signés entre l’UE et d’autres pays, afin de suspendre toute politique de libre-échange avec un pays ne respectant pas l’Accord de Paris sur le climat. L’UDI veut harmoniser la fiscalité sur les entreprises pour lutter plus efficacement contre la fraude et l’optimisation fiscales ; le parti de Jean-Christophe Lagarde souhaite également fixer un taux minimum et un taux maximum de cotisations sociales en Europe afin de lutter contre le dumping social. Par ailleurs, l’UDI met en avant l’idée d’une « Europe stratège » capable de défendre ses intérêts face aux grandes puissances : principe de réciprocité pour l’ouverture des marchés publics aux entreprises extra-européennes, lutte contre l’accaparement des terres agricoles, quota de 40% d’œuvres européennes sur les plateformes de streaming, « démantèlement des activités de Google en Europe » au nom de la libre concurrence. En matière de sécurité, l’UDI propose la création d’un « Pôle européen de défense », d’une « cyber-armée européenne » et d’un « FBI européen » chargé de lutter contre le terrorisme et le crime organisé. Il est aussi question de remplacer Frontex par une « Agence européenne des Migrations » chargée à la fois de surveiller les frontières extérieures, de traiter les demandes d’asile et d’harmoniser les critères du droit d’asile pour l’ensemble des Etats membres. En définitive, le programme de l’UDI ne manque pas d’ambition et comporte quelques idées novatrices pour relancer le projet européen dans les domaines prioritaires.

Le Parti Fédéraliste Européen

Le programme des Fédéralistes met l’accent sur la défense des PME, l’innovation et la protection des consommateurs européens. Comme on peut s’y attendre, l’orientation de ce programme est résolument fédéraliste : on y propose la création d’un budget fédéral européen pour financer de grands programmes d’investissements dans des domaines tels que les transports, les énergies vertes et les nouvelles technologies ; ce budget fédéral pourrait être alimenté par une taxe européenne sur les transactions financières. Le Parti Fédéraliste veut aussi harmoniser la fiscalité sur les revenus et sur les entreprises afin de mettre fin au dumping fiscal. Il propose un système de sécurité sociale européen prenant en charge l’indemnisation du chômage et le versement d’un revenu inconditionnel de base, sans toutefois donner de précisions sur le financement d’un tel système. Le Parti Fédéraliste propose, lui aussi, la création d’une police fédérale pour lutter plus efficacement contre le terrorisme et le crime organisé. Il veut convoquer une assemblée constituante pour rénover et démocratiser les institutions de l’UE ; il souhaite renforcer la citoyenneté européenne en élargissant à tous les scrutins nationaux le droit de vote des citoyens européens (ce droit de vote se limite actuellement aux élections municipales et européennes). Il réclame aussi un président de l’Union élu au suffrage universel. Pour faire entendre la voix de l’UE sur la scène internationale, le Parti Fédéraliste est favorable à la création d’une véritable armée européenne et d’un corps diplomatique européen ; il plaide également pour un siège européen unique au Conseil de Sécurité de l’ONU. Enfin, les Fédéralistes défendent l’idée d’une « immigration responsable » et souhaitent « accorder le nombre de migrants aux capacités d’accueil de l’Europe », une proposition très vague dans la mesure où il est difficile de déterminer de façon objective quelles sont les « capacités d’accueil » des Etats européens. Le projet du Parti Fédéraliste va donc dans le bon sens mais reste inabouti et, par certains aspects, utopique, notamment lorsqu’il est question d’un revenu minimum européen.

Droit à l’avortement: la grande régression

Source: France Soir.

Je me suis engagé en politique il y a une quinzaine d’années pour défendre le projet européen et les valeurs de la République : l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002 et le rejet du traité constitutionnel européen en 2005 ont joué un rôle décisif dans mon engagement. Lorsque j’ai commencé à militer, je n’imaginais pas qu’un jour je prendrais la plume pour défendre le droit à l’avortement, car je voyais ce droit comme un acquis solide. Pourtant, il faut bien se rendre à l’évidence : ce droit est aujourd’hui menacé dans le monde occidental.

Aux Etats-Unis, le lobby pro-life gagne du terrain et vient d’obtenir une effrayante victoire en Alabama, où les sénateurs ont adopté une loi anti-avortement particulièrement sévère : l’avortement est presque totalement prohibé, y compris en cas de viol ou d’inceste, et les médecins pratiquant un avortement illégal risquent de lourdes peines de prison. Mais le droit à l’avortement est aussi remis en cause dans certains pays de l’Union européenne tels que la Pologne où, en 2016, une proposition de loi visant à interdire l’avortement a été rejetée de justesse en commission parlementaire après d’importantes manifestations dans tout le pays.

Même en France, le droit à l’avortement est remis en question : quand des obstétriciens se disent « objecteurs de conscience » et refusent de pratiquer l’IVG au nom de leurs convictions personnelles, quand Marine Le Pen propose de restreindre l’accès à l’IVG, quand des gynécologues cherchent à culpabiliser les patientes qui veulent avorter, quand des associations cherchent à manipuler de pauvres jeunes femmes pour les dissuader de recourir à une IVG, quand un animateur de télévision vulgaire et macho improvise un débat de café du commerce sur l’avortement avec sa joyeuse bande de chroniqueurs décérébrés, il faut défendre le droit à l’avortement.

Le fondement du droit à l’avortement réside dans un double impératif. Un impératif moral : celui de laisser aux femmes la pleine maîtrise de leur corps. Et un impératif de santé publique : celui de garantir aux femmes la possibilité d’interrompre une grossesse dans des conditions d’hygiène et de sécurité décentes. C’est avant tout pour des raisons sanitaires que Simone Veil a fait légaliser l’IVG en 1975 en France : il fallait en effet mettre un terme au scandale des avortements clandestins, à une époque où l’avortement était encore considéré comme un crime en France et où, chaque année, des milliers de jeunes femmes françaises se faisaient avorter au péril de leur vie, dans des conditions d’hygiène souvent catastrophiques.

Je conçois parfaitement que l’on puisse, par conviction religieuse, désapprouver le recours à l’avortement. J’admets bien volontiers que, pour certaines personnes, détruire un embryon humain de façon volontaire apparaisse comme un acte violent et moralement problématique. Mais les convictions personnelles sont une chose, l’intérêt général en est une autre. Peut-on sérieusement penser que la vie d’un embryon de quelques semaines soit plus importante que celle d’une femme en détresse qui est tombée enceinte sans le vouloir et qui ne se sent pas prête à élever un enfant ? Ceux qui s’émeuvent du sort des embryons semblent accorder bien peu d’importance à toutes ces vies brisées par une grossesse non désirée, et je crois qu’il y a là une certaine forme d’hypocrisie.

Nous assistons aujourd’hui à une régression du droit à l’avortement dans le monde occidental. Quarante-cinq ans après la légalisation de l’IVG en France, il y a encore dans notre pays tout un travail de pédagogie à faire pour préserver ce droit. Mais il faut aussi qu’émerge un courant féministe unifié à l’échelle de l’Union européenne, un « euro-féminisme » si l’on m’autorise à employer ce néologisme un peu racoleur, pour qu’un jour le droit à l’avortement devienne un véritable droit européen.

Non, les centristes andalous ne gouvernent pas avec l’extrême droite

Juan Marin, vice-président du gouvernement andalou.

Les élections législatives anticipées qui ont eu lien en Andalousie fin 2018 ont été marquées par le déclin du Parti Socialiste (qui dirigeait l’Andalousie depuis 35 ans) et par une percée du parti d’extrême droite Vox, qui réunit de nombreux nostalgiques du franquisme. Le nouveau gouvernement régional andalou, présidé par le conservateur Juan Manuel Moreno, a pris ses fonctions en janvier 2019, avec le soutien du mouvement centriste Ciudadanos et des néo-franquistes de Vox. Dans les médias français, on répète depuis janvier que les centristes andalous ont fait « alliance avec l’extrême droite ». On entend même parfois dire que les centristes « gouvernent avec l’extrême droite ». La réalité est pourtant bien plus complexe.

Que s’est-il passé ? Au lendemain des élections andalouses, le Parti Populaire (principal parti de la droite espagnole) a formé une coalition avec Ciudadanos : cette alliance se fonde sur un programme de gouvernement négocié et parafé par les deux formations politiques. Mais la coalition PP-Ciudadanos ne dispose pas de la majorité absolue au Parlement d’Andalousie. Les centristes auraient voulu élargir la majorité aux socialistes pour former une grande coalition mais le Parti Populaire a négocié, de sa propre initiative, un pacte avec le parti Vox. Que les choses soient claires : les centristes de Ciudadanos n’ont conclu aucune alliance avec Vox. Les élus centristes ont déclaré qu’ils n’étaient pas liés par le pacte bilatéral conclu entre Vox et le Parti Populaire, et qu’ils n’appliqueraient pas les mesures prévues dans ce pacte. Il est donc faux de dire que Ciudadanos est « allié à l’extrême droite ».

Les centristes ont d’ailleurs fait savoir à leurs alliés conservateurs qu’ils étaient fermement opposés à l’entrée de Vox au gouvernement. Et ils ont été entendus. Le gouvernement Moreno ne compte aucun ministre issu du parti Vox : il comporte uniquement des ministres conservateurs, des ministres centristes (dont le vice-président du gouvernement Juan Marin) et trois ministres sans étiquette issus de la société civile. Il est donc faux d’affirmer que les centristes andalous gouvernent avec l’extrême droite. « Vox n’est pas un partenaire de Ciudadanos, ni du gouvernement de coalition en Andalousie », a déclaré José Manuel Villegas, secrétaire général de Ciudadanos. Le message est on ne peut plus clair.

On peut reprocher bien des choses au parti centriste Ciudadanos : son opportunisme, sa « droitisation » sur certains sujets, les ambiguïtés de sa ligne politique. Mais en aucun cas on ne peut l’accuser d’entente avec l’extrême droite. Ce sont les manœuvres du Parti Populaire andalou qui ont permis le ralliement de l’extrême droite au gouvernement Moreno, sans l’accord du parti centriste. Certes, les centristes auraient pu protester de façon plus tonitruante. Ils auraient pu désavouer Moreno et se retirer de la majorité pour montrer leur opposition à l’extrême droite, provoquant ainsi une crise politique. Ils ont fait un autre choix : celui d’honorer l’alliance conclue avec les conservateurs et d’ignorer purement et simplement les revendications de Vox. En fait, les centristes andalous ont fait un calcul politique risqué : rester au pouvoir malgré le ralliement de l’extrême droite, et tenter d’appliquer le programme minoritaire initialement négocié avec les conservateurs. Il est encore trop tôt pour savoir si cette stratégie est efficace ou non.

Même si certains médias disent le contraire, les centristes ne gouvernent pas avec l’extrême droite en Adalousie. Il existe en revanche, au sein de l’Union européenne, des Etats où l’extrême droite a réussi à entrer au gouvernement, parfois grâce à des coalitions inattendues. En Grèce, depuis 2015, le parti de gauche Syriza est allié à l’AN.EL, parti souverainiste, europhobe et xénophobe : le gouvernement Tsipras compte plusieurs ministres issus de cette formation politique. En Italie, le Mouvement Cinq Etoiles gouverne depuis 2018 dans le cadre d’une alliance avec la « Ligue » de Matteo Salvini, parti identitaire, europhobe, xénophobe et ultra-conservateur allié aux autres partis d’extrême droite au sein du Parlement européen.

Le souverainisme est une escroquerie

Comme tous les 9 mai, c’est dans une indifférence quasi générale que l’on célèbre la Journée de l’Europe. Instituée en 1985, cette journée commémore une déclaration que fit le Ministre des Affaires étrangères français Robert Schuman le 9 mai 1950, sur une idée de Jean Monnet. Dans cette déclaration, Robert Schuman proposait de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier, en fusionnant les marchés nationaux et en plaçant la production des deux pays sous le contrôle d’une Haute Autorité commune à laquelle d’autres Etats d’Europe de l’Ouest pourraient adhérer. Pour Schuman, cette Europe du charbon et de l’acier devait permettre de consolider la réconciliation franco-allemande et de garantir la paix en Europe, au lendemain d’une guerre qui avait plongé le continent dans une horreur sans précédent. La « Déclaration Schuman » déboucha en 1951 sur la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), première étape de la construction européenne.

Cette année, la Journée de l’Europe a lieu dans un contexte assez particulier marqué par la crise du Brexit et par la montée en puissance des mouvements nationalistes et europhobes. Jamais la légitimité du projet européen n’a été à ce point contestée. Jamais les partis europhobes n’ont été aussi influents qu’aujourd’hui, et il faut malheureusement s’attendre à une percée de ces partis lors du scrutin européen du 26 mai. Certes, nul ne peut se satisfaire de l’Union européenne telle qu’elle existe actuellement : il reste beaucoup à faire pour démocratiser le fonctionnement des institutions européennes, accélérer la transition écologique, réguler plus efficacement les activités financières et bâtir une Europe sociale. Mais faire croire aux gens qu’en déconstruisant l’Europe on rendra les nations européennes plus fortes et plus libres est tout simplement irresponsable.

Jamais les institutions européennes n’ont été à ce point dénigrées. Les europhobes ne cessent de vilipender les « technocrates de Bruxelles » et de dénoncer un « super-Etat européen » qui imposerait ses « diktats » aux nations. Dans son programme pour les européennes, le Rassemblement National propose même de supprimer la Commission européenne, accusée de piétiner la souveraineté des Etats-membres. Mais le « super-Etat européen » que décrivent les souverainistes est un fantasme. Car ce sont bien les gouvernements nationaux qui pilotent l’Union européenne. C’est le Conseil européen, constitué des chefs d’Etat et de gouvernement, qui fixe les grandes orientations de l’Union. Ce sont les ministres qui, au sein du Conseil de l’Union, ratifient chaque directive et chaque règlement. La Commission, trop souvent perçue comme un « super-gouvernement européen » et comme une sorte de Père Fouettard, ne fait que mettre en application les Traités qui ont été signés par les gouvernements nationaux eux-mêmes. Les partis de gouvernement ont d’ailleurs une grande part de responsabilité dans la montée de l’euroscepticisme. Comme l’a fort bien montré l’ancienne eurodéputée Sylvie Goulard dans un pamphlet paru en 2013, les dirigeants nationaux ont largement contribué à fragiliser l’Europe tout en prétendant la défendre : avec le temps, les gouvernements ont pris la mauvaise habitude de s’attribuer toutes les réussites européennes et de rejeter sur l’Union la responsabilité de tous les échecs et de toutes les décisions impopulaires. L’impact d’une telle attitude sur l’opinion publique a été délétère.

Jamais le marché européen n’a été aussi vivement remis en cause qu’aujourd’hui. Pourtant, ce marché est indispensable. On ne peut pas construire l’Europe sans construire un grand marché européen. Depuis 60 ans, l’intégration économique est le moteur de la construction européenne, et c’est précisément l’ouverture des frontières qui a permis aux Européens de voir leur niveau de vie augmenter considérablement dans la seconde moitié du XXème siècle. On ne peut pas revenir en arrière. Les économies européennes sont beaucoup trop interdépendantes pour que l’on défasse le marché européen. Le retour au protectionnisme nous plongerait dans la récession, car les Etats-membres de l’UE réalisent l’essentiel de leurs échanges commerciaux à l’intérieur du marché européen. La remise en cause du marché européen pourrait aussi avoir de graves conséquences politiques, car il ne peut y avoir d’union politique sans union économique. L’objectif des Pères de l’Europe était de créer une interdépendance économique pour ensuite ouvrir la voie vers l’union politique : c’est ce que l’on appelle la « méthode Monnet ». L’Europe économique n’a pas été envisagée comme une fin en soi mais comme une étape nécessaire pour bâtir l’Europe politique. Le retour du protectionnisme au sein du continent européen sonnerait le glas de l’Europe politique et attiserait inévitablement les guerres commerciales entre Etats.

L’Europe est sans doute l’une des plus belles réalisations que le XXe siècle nous ait léguée. Pendant 60 ans, l’Europe a contribué à maintenir la paix entre nations européennes après des siècles de guerres fratricides. Dans le monde entier, l’Europe est perçue comme un espace de paix, de stabilité, de richesse et de liberté, à tel point que l’Union européenne sert aujourd’hui de modèle à d’autres organisations régionales sur d’autres continents. L’Union européenne est le premier pôle commercial et touristique au monde et l’une des principales régions d’immigration, ce qui témoigne de son attractivité. L’Union européenne est aussi la région qui dispose des normes les plus exigeantes en matière sociale, sanitaire et environnementale : c’est un véritable « Empire de la norme », comme disait le politologue Zaki Laïdi. La boulimie normative de l’Union a longtemps été tournée en dérision mais constitue un atout non négligeable car, à force d’étoffer son arsenal réglementaire dans de multiples domaines, l’Union européenne devient en quelque sorte le laboratoire d’une mondialisation régulée, fondée à la fois sur la libre concurrence et sur la protection des consommateurs, des travailleurs et de l’environnement.

Le souverainisme est une imposture. « L’Europe des nations » que les souverainistes essaient de nous vendre est une escroquerie. Tous les grands défis économiques, sociaux et environnementaux auxquels notre pays est confronté aujourd’hui, nous ne pourrons les relever qu’à l’échelle européenne. Face à des géants comme la Chine, les Etats-Unis ou la Russie, les petits Etats européens n’ont pas d’autre choix que celui de l’union s’ils veulent se faire entendre. Les Etats-Unis comptent 300 millions d’habitants et réalisent 15% du PIB mondial. La Chine compte 1,4 milliard d’habitants et domine de façon écrasante le commerce mondial. Quant à la Russie, son territoire de 17 millions de km², son arsenal nucléaire et ses immenses ressources en hydrocarbures en font un acteur géopolitique de premier plan. Face à de tels géants, les Etats européens ne sont que des confettis. Quand 28 pays européens s’expriment séparément, ils sont inaudibles sur la scène internationale et ne peuvent pas faire contrepoids aux grandes puissances. En revanche, lorsqu’une Europe unie représentant 500 millions d’habitants et ¼ du PIB mondial parle d’une seule voix, elle est écoutée.

Bonne Journée de l’Europe à tous.

Que contient le programme du Rassemblement National pour les européennes?

Jordan Bardella (tête de liste RN) et Marine Le Pen.

Début mai, les sondages donnaient La République En Marche et le Rassemblement National au coude à coude dans les intentions de vote aux européennes ; certaines enquêtes plaçaient même le Rassemblement National en tête. Mais que propose le parti de Marine Le Pen pour les élections européennes ? Le Centriloque a étudié pour vous le projet européen du Rassemblement National, intitulé « Pour une Europe des nations et des peuples ».

Curieusement, il n’est plus question de sortir de l’Union européenne. Dont acte. La présidente du Rassemblement National a sous doute fini par comprendre que le « Frexit » était une ânerie et qu’un scénario à la britannique serait catastrophique pour la France. De même, il n’est plus question d’une sortie de l’euro. Lors de la présidentielle de 2017, la position de Marine Le Pen sur l’euro était d’ailleurs très ambiguë puisque la candidate proposait à la fois le retour au franc et le maintien de l’euro en tant que monnaie commune, un scénario incompréhensible qui avait dérouté les électeurs frontistes eux-mêmes. Pour les européennes de 2019, le Rassemblement National a donc choisi de ne pas remettre la question monétaire sur la table. Prudence est mère de sûreté, comme on dit.

Pour combler ce vide programmatique, le parti de Marine Le Pen a trouvé un nouveau concept qui constitue le thème central de sa campagne pour les européennes : le « localisme », théorisé par l’essayiste Hervé Juvin. Le « localisme » est d’abord pensé comme un principe écologique : il s’agit de favoriser les circuits courts en privilégiant les produits et les fournisseurs locaux, afin de limiter les flux de marchandises et de revitaliser les territoires ruraux. Cela ressemble étrangement à du greenwashing mais, sur le fond, l’idée n’est pas absurde. Le problème, c’est que le concept de « localisme » ne se limite pas à l’écologie : il a aussi une dimension fortement identitaire. Le Rassemblement National prétend défendre les identités locales et la ruralité face au « nomadisme forcé » qui serait, selon Hervé Juvin, une conséquence des traités européens. Le Rassemblement National instrumentalise donc l’écologie pour la mettre au service d’une idéologie identitaire, antieuropéenne et antimondialiste.

Sans surprise, le Rassemblement National prône le rétablissement des frontières. Le parti demande la mise en place de protections douanières fortes aux frontières extérieures de l’Union européenne pour lutter contre la « concurrence déloyale » : pas un mot, évidemment, sur les conséquences qu’une telle politique aurait pour les consommateurs européens, qui subiraient de plein fouet le renchérissement du prix des produits importés. Le Rassemblement National prône l’abandon du « dogme du libre-échange » au sein de l’Union européenne ; il réclame aussi l’abandon des accords de Schengen et le rétablissement de contrôles permanents sur les frontières nationales. Or, la liberté de circulation est l’un des acquis européens les plus appréciés des citoyens de l’Union. Remettre en cause l’acquis de Schengen serait une régression à la fois inutile et dangereuse. Que l’on songe, par exemple, aux milliers de transporteurs et de travailleurs transfrontaliers qui bénéficient chaque jour de la libre circulation. Sans parler du coût énorme que représenterait pour les Etats le rétablissement durable des contrôles douaniers sur l’ensemble de leurs frontières.

Le Rassemblement National souhaite abroger la directive sur les travailleurs détachés, une directive européenne de 1996 qui permet à toute entreprise de l’Union européenne d’envoyer temporairement des salariés dans un autre pays de l’Union tout en restant soumise aux charges sociales du pays d’origine. Cette directive est accusée d’encourager le « dumping social » et de mettre en concurrence les travailleurs français avec les travailleurs low cost venus d’Europe de l’Est. Mais le Rassemblement National omet de préciser que la fameuse directive a été réformée en 2018. La nouvelle directive reconnaît le principe « à travail égal, rémunération égale ». Supprimer la directive ne mettrait pas fin à la concurrence déloyale, puisque les travailleurs détachés bénéficient des mêmes droits que les travailleurs nationaux en matière de rémunération et de temps de travail. Ce qui pose problème, en réalité, ce n’est pas la directive en elle-même, mais l’absence de contrôles et le développement du travail détaché illégal : de nombreuses entreprises ne déclarent pas leurs salariés détachés et ne respectent pas la réglementation sociale en vigueur dans le pays de détachement. Le Rassemblement National oublie aussi de préciser que les entreprises françaises bénéficient largement de la directive sur les travailleurs détachés : si 200.000 travailleurs étrangers sont actuellement détachés en France, il faut également rappeler que 136.000 travailleurs français sont détachés dans les autres pays de l’Union. Abroger la directive sur le travail détaché serait donc une décision stupide qui pénaliserait de nombreuses entreprises françaises.

Le projet européen du Rassemblement National met en avant l’idée d’une « Europe des nations » fondée sur une simple coopération entre Etats. Pour cela, le parti de Marine Le Pen propose de supprimer la Commission européenne et de confier au Conseil européen (donc aux gouvernements nationaux) l’initiative des règlements et des directives. La Commission européenne devient ainsi un bouc-émissaire, la cause de tous les dysfonctionnements de l’Union européenne et le symbole de cette Europe supranationale que Marine Le Pen et ses partisans détestent tant. D’autres institutions supranationales sont d’ailleurs vilipendées, en particulier les « institutions judiciaires européennes », accusées de remettre en cause la souveraineté des Etats. Le Rassemblement National s’en prend notamment à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, institution créée en 1959 qui n’a aucun lien avec l’Union européenne et dont le rôle est purement consultatif !

Cette « Europe des nations » que Marine Le Pen appelle de ses vœux est une chimère. Elle n’a jamais existé. Depuis l’origine, le projet européen s’est traduit par la mise en place d’institutions supranationales chargées de défendre l’intérêt général de la communauté. Dès 1951, la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) a nécessité la mise en place d’une Haute Autorité indépendante. La Commission européenne fut créée en 1957, en même temps que la CEE (Communauté économique européenne), car il fallait un organe indépendant des Etats pour faire appliquer le Traité de Rome et assurer le bon fonctionnement du marché commun. Depuis l’origine, l’édifice européen s’est construit sur la base d’un compromis entre fédéralisme et coopération intergouvernementale. Certes, les institutions européennes ne sont pas parfaites, loin de là. Il faut encore les démocratiser. Mais comment peut-on sérieusement penser que, pour fonctionner efficacement, l’Union européenne pourrait se passer d’institutions supranationales et se contenter d’un simple pilotage par les Etats ?

Défendre une « Europe des nations » fondée sur la seule coopération intergouvernementale, c’est en réalité vouloir déconstruire l’Europe. C’est la vider de son contenu. C’est la réduire à une simple superposition d’accords multilatéraux, sans ambition commune. C’est enterrer l’Europe en tant que projet politique, puisqu’une simple coopération interétatique ne suffirait pas à pérenniser l’UE et ne permettrait pas aux nations européennes de relever les défis économiques, écologiques et géopolitiques du XXIe siècle. De toutes façons, le projet porté par le Rassemblement National a peu de chances d’aboutir car pour mettre en œuvre les modifications institutionnelles préconisées par le parti de Marine Le Pen, il faut réviser les traités européens, ce qui nécessite l’unanimité des Etats membres. Or, même si des partis populistes exercent actuellement le pouvoir dans plusieurs pays européens tels que l’Italie, l’Autriche et la Hongrie, il est évident que les forces populistes ne parviendront pas à fédérer la totalité des Etats-membres sur un projet qui prévoit de bouleverser tout l’équilibre institutionnel de l’UE.

Le programme européen du Rassemblement National comporte également de nombreuses mesures qui relèvent de compétences nationales et qui n’ont, par conséquent, aucun rapport avec les prérogatives du Parlement européen ! On citera par exemple : la baisse des impôts « pour les Français », l’arrêt de l’immigration légale, l’expulsion de tous les clandestins, l’expulsion des « islamistes étrangers » ou encore la fermeture des « mosquées radicales ». Le parti de Marine Le Pen profite des élections européennes pour recycler ses thèmes de prédilection tels que l’immigration et l’islamisme, alors même que ces thèmes sont déconnectés des enjeux du scrutin. On trouve aussi toute une série de propositions très floues, telles que l’instauration d’un « référendum d’initiative citoyenne (RIC) au niveau national pour orienter les décisions ». On comprend ici que l’objectif du Rassemblement National est de récupérer les suffrages des gilets jaunes en reprenant l’une de leurs principales revendications : le RIC. Mais dans quelles conditions ? Et pour « orienter » quelles décisions ? On n’en sait rien.

En résumé : le programme du Rassemblement National pour les européennes est un programme fourre-tout, irréaliste et idéologique dont la cohérence repose uniquement sur des concepts fumeux tels que « l’Europe des nations » ou le « localisme ». L’objectif inavoué de ce programme n’est autre que la désintégration de l’Union européenne, par la remise en cause des institutions supranationales, de Schengen et du marché européen. Voilà, maintenant vous savez.

Faut-il supprimer l’ENA ?

Les locaux de l’ENA à Strasbourg.

Parmi les mesures annoncées par Emmanuel Macron suite au « grand débat national », la suppression de l’ENA est sans doute la plus inattendue. Certes, cette idée n’est pas nouvelle. Lors de la présidentielle de 2007, François Bayrou proposait déjà de supprimer l’Ecole Nationale d’Administration. En 2016, Bruno Le Maire, candidat à la primaire de la droite, avait fait la même proposition. Mais la suppression de l’ENA n’avait jamais été envisagée par Emmanuel Macron jusqu’à présent.

Ce qui est généralement reproché à l’ENA, c’est le fait qu’elle favorise la reproduction des élites. En effet, les étudiants issus des catégories sociales supérieures sont largement surreprésentés à l’ENA, et ce manque de mixité sociale s’est accentué depuis la création de l’école en 1945. L’ENA n’a donc pas rempli sa mission première qui était de démocratiser l’accès à la haute fonction publique par le biais du concours. Plusieurs initiatives ont déjà été prises pour démocratiser le recrutement de l’ENA : on a réformé le « grand oral », jugé trop discriminant ; on a aussi créé de nouveaux concours pour diversifier le profil des élèves, tels que le « troisième concours » destiné aux candidats issus du secteur privé. Mais ces mesures ne suffisent pas et il reste beaucoup à faire. On reproche également à l’ENA de « formater » les élites françaises, mais il s’agit-là d’un faux débat puisque le prétendu formatage des énarques vient davantage du recrutement que de la formation.

En fait, ce n’est pas tellement l’ENA en elle-même qui concentre les critiques, mais plutôt « l’énarchie », c’est-à-dire l’omniprésence des énarques dans les cabinets ministériels, à la tête des entreprises publiques et dans les personnels de direction des grandes entreprises privées. L’ENA est devenue « l’école du pouvoir », ce qui n’était pas sa vocation : le rôle de l’ENA est avant tout de former des cadres de la fonction publique, des serviteurs de l’Etat, et non des décideurs. Il faut donc des mesures fortes pour inciter les énarques à rester dans la fonction publique et pour limiter le « pantouflage », qui permet aux énarques de quitter la fonction publique pour ensuite rejoindre le secteur privé, où leur connaissance pointue des rouages de l’Etat est souvent mise au service du lobbying et de l’optimisation fiscale.

Il faut réformer l’ENA, et non la faire disparaître. Supprimer l’ENA relève d’une forme de démagogie. C’est faire de l’ENA un bouc-émissaire. C’est cautionner un certain discours populiste et anti-élites qui a largement nourri le mouvement des gilets jaunes. C’est donner raison à tous ceux qui pensent que les élites sont nécessairement incompétentes, corrompues et déconnectées du peuple. La suppression de l’ENA par Emmanuel Macron est un véritable coup de communication, c’est une façon de dire à la France populaire : « je vous ai compris ». Mais le bienfondé d’une telle mesure n’a rien d’évident, car la France a besoin de hauts fonctionnaires. Or, les hauts fonctionnaires doivent être correctement formés et doivent partager une même culture professionnelle : celle du sens de l’Etat.

Cela dit, on sait déjà que l’ENA sera remplacée par une « école supérieure des services publics » dont le rôle ne sera pas très différent : former les hauts fonctionnaires et les élites administratives dont la France a besoin. Au bout du compte, il se pourrait bien que cette « suppression » n’en soit pas vraiment une et que l’on s’achemine plutôt vers une restructuration déguisée. Emmanuel Macron va supprimer l’ENA sans vraiment la supprimer. Ou plutôt : supprimer le symbole tout en gardant l’école. C’est toute la magie du fameux « en même temps » macronien.