La réforme des retraites est-elle nécessaire ?

Nous avons en France l’un des systèmes de retraite les plus généreux au monde : nos retraités ont un niveau de vie élevé par rapport aux autres pays développés, et nous pouvons en être fiers. Mais ce système a un coût : 330 milliards d’euros par an, soit plus de 40% de l’ensemble des dépenses sociales de la France. Et ce coût pèse lourdement sur la population active : en 1960, la France comptait 4 actifs pour 1 retraité ; aujourd’hui, le ratio est de 1,7 actif pour 1 retraité. Le vieillissement de la population nous a obligés à réformer les retraites à plusieurs reprises : les précédentes réformes ont porté leurs fruits puisqu’elles ont permis de limiter le déficit des caisses de retraite. Mais ces réformes ne sont plus suffisantes aujourd’hui.

Toute personne un tant soit peu raisonnable ayant pris la peine de consulter les dernières analyses du COR sait qu’une nouvelle réforme des retraites est indispensable. La situation financière du système de retraite va se dégrader fortement dans les décennies à venir. En l’absence de réforme, les caisses de retraite seront structurellement déficitaires jusqu’en 2070, quelles que soient les hypothèses de croissance retenues : le COR prévoit un déficit annuel compris entre 12 et 20 milliards de dollars d’ici 2032. Réformer les retraites est donc nécessaire, non pour « sauver » les retraites (qui ne sont pas menacées à court terme), mais pour en assurer durablement le financement sans recourir de façon systématique à la dette.

Toute personne un tant soit peu raisonnable sait aussi que, pour remettre les caisses de retraites à l’équilibre, il n’existe que trois leviers : repousser l’âge de départ, augmenter les recettes ou réduire le montant des pensions. Le gouvernement a exclu de baisser les pensions parce qu’une telle mesure serait socialement injuste et politiquement suicidaire, dans un contexte inflationniste et dans un pays vieillissant où les plus de 65 ans représentent environ 1/3 du corps électoral. Le gouvernement a également écarté toute hausse des cotisations car une telle solution réduirait les salaires et augmenterait le coût du travail : d’après les simulations du COR, il faudrait augmenter les cotisations de 40 à 50 euros par mois et par salarié en moyenne pour remettre le système de retraite à l’équilibre, un effort difficilement acceptable dans le contexte actuel.

Si l’on exclut à la fois une baisse des pensions et une hausse des cotisations, alors il ne reste qu’un seul levier pour maintenir les caisses de retraite à l’équilibre : nous devons travailler plus longtemps. C’est pourquoi le gouvernement souhaite repousser l’âge légal de départ à 64 ans d’ici 2030 et faire passer la durée de cotisation à 43 années d’ici 2027.

C’est le report de l’âge légal à 64 ans qui provoque les plus vives protestations : tous les syndicats de salariés le rejettent. Tous sans exception. Pourtant, la durée de cotisation constitue un paramètre beaucoup plus important que l’âge légal de départ puisque c’est elle qui détermine le montant de la pension. Or, le passage à 43 années de cotisation était déjà inscrit dans la loi Touraine de 2014 : le projet du gouvernement ne propose qu’une accélération de la réforme Touraine, sans en modifier l’objectif. Autrement dit, avec ou sans réforme, nous passerons à 43 années de cotisation.

Si la question des 64 ans cristallise tous les mécontentements, c’est parce qu’elle donne l’impression que tout le monde va devoir travailler deux années de plus. Mais la réalité est plus complexe. Il faut en effet relativiser l’impact d’un report de l’âge légal à 64 ans car, dans les faits, la plupart des salariés sont déjà contraints de travailler au-delà de 62 ans pour bénéficier d’une retraite à taux plein : selon les données de la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse, en 2020, l’âge moyen de départ à la retraite était de 63,5 ans (hors départs anticipés). En outre, les dispositions relatives aux carrières longues et à la pénibilité permettront à 4 actifs sur 10 de partir à la retraite avant 64 ans : il sera par exemple possible de partir à 60 ans pour celles et ceux qui ont débuté leur carrière entre 16 et 18 ans, et à 62 ans pour celles et ceux qui l’ont débutée entre 18 et 20 ans.

Par ailleurs, nous ne devons pas oublier que, même avec un âge légal fixé à 64 ans, la France conservera l’un des systèmes de retraite les plus généreux d’Europe. Chez nos voisins, l’âge légal de départ à la retraite est supérieur à 64 ans. L’Allemagne, l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas ont reporté l’âge de départ à 67 ans. Le Danemark, à 69 ans. En outre, de nombreux pays européens ont un système hybride combinant une retraite par répartition et une retraite par capitalisation. La France a fait le choix de conserver un système fonctionnant par répartition : c’est une bonne chose, mais il faut en assumer le coût.

Travailler plus longtemps est donc inévitable. On peut toutefois regretter que l’exécutif n’ait pas cherché à mieux répartir les efforts entre actifs et retraités en faisant contribuer davantage les retraités les plus aisés, soit par un plafonnement des pensions (comme le prévoyait le projet de réforme abandonné en 2020) soit par une hausse raisonnable de la CSG sur les pensions les plus élevées. On peut aussi regretter que l’exécutif n’ait pas cherché à mieux répartir les efforts entre salariés et entreprises, par exemple en proposant une hausse modérée des cotisations patronales comme le préconise François Bayrou. Enfin, on peut regretter que le projet de l’exécutif n’aille pas plus loin dans l’accompagnement des fins de carrière, par des mesures encourageant de façon plus significative les départs progressifs et les cumuls emploi-retraite. Le projet d’Elisabeth Borne est donc largement perfectible. C’est maintenant au Parlement qu’il incombe d’améliorer ce texte.

E. Borne et E. Macron.

Réforme des retraites: où va l’exécutif?

Sur les retraites comme sur bien d’autres sujets capitaux, Emmanuel Macron a changé son fusil d’épaule. Au début de son premier mandat, le président de la République souhaitait lancer une ambitieuse réforme systémique : il s’agissait alors de substituer à la quarantaine de régimes existants un régime universel de retraite dans lequel chaque euro cotisé ouvrirait les mêmes droits pour tous. En revanche, le président s’était engagé à ne pas repousser l’âge légal de départ à la retraite : l’objectif de la réforme, disait-on, était de rendre notre système de retraite plus équitable, et non de garantir son financement. L’abandon de la réforme en 2020, dans le contexte de la crise sanitaire, a enterré le projet de régime universel à points, projet qu’Emmanuel Macron nous avait pourtant vendu comme la « mère des réformes ». Désormais, plus question de réforme systémique : l’objectif de l’exécutif est de garantir la viabilité financière des caisses de retraite et, paraît-il, de dégager des excédents qui pourront être réinjectés dans d’autres branches de notre système social. Dont acte.

Contrairement à ce qu’affirme l’opposition avec hypocrisie, les caisses de retraite ne sont pas à l’équilibre. Le dernier rapport du COR est d’une grande clarté : notre système de retraite est actuellement excédentaire grâce au rebond économique de l’année 2021 mais il ne le restera pas longtemps. Selon les prévisions du COR, la situation financière des caisses de retraite devrait se dégrader fortement de 2022 à 2032. Au-delà de 2032, le COR prévoit un déficit quel que soit le scénario de croissance retenu. Une nouvelle réforme est donc nécessaire pour assurer le financement des retraites au cours des deux prochaines décennies. Autrement dit : nous allons devoir travailler plus longtemps. On ne peut ni augmenter les cotisations (mesure difficilement justifiable dans un contexte de forte inflation et de stagnation des salaires), ni rogner les pensions de nos aînés. La piste retenue par Emmanuel Macron est celle d’un report progressif de l’âge de départ à 65 ans, mais le président a ouvert la porte à la possibilité d’un départ à 64 ans si les organisations syndicales acceptent une augmentation de la durée de cotisation.

Le choix d’Emmanuel Macron présente un inconvénient majeur : celui de focaliser le débat public sur la question de l’âge légal de départ plutôt que sur la durée de cotisation. L’âge de départ à la retraite est une question socialement explosive et politiquement clivante sur laquelle les compromis seront quasi impossibles à bâtir, entre ceux qui veulent à tout prix conserver les 62 ans, ceux qui souhaitent reporter l’âge légal à 65 ans et ceux qui rêvent d’un retour au vieux totem mitterrandien de la retraite à 60 ans. La durée de cotisation constitue, selon nous, un paramètre plus pertinent que l’âge légal de départ. Dans les faits, à 62 ans, beaucoup de gens n’ont pas cotisé assez longtemps pour bénéficier d’une retraite à taux plein : en 2021, l’âge moyen de départ à la retraite était de 63 ans et 1 mois.

Notre système de retraite est conçu comme si la retraite à taux plein constituait l’horizon ultime de toute carrière professionnelle. Il est temps de sortir de ce paradigme et d’admettre que certains travailleurs puissent faire le choix de partir à la retraite sans avoir une carrière complète, parce qu’ils estiment ne pas avoir besoin d’une pension de retraite à taux plein ou parce qu’ils bénéficient d’un plan d’épargne retraite. Plutôt que de repousser l’âge de départ à la retraite, nous jugeons préférable d’augmenter la durée de cotisation et de garder un âge minimum de départ fixé à 62 ou 63 ans afin de responsabiliser davantage les cotisants : chaque actif aurait ainsi la possibilité de partir à la retraite sans avoir tous ses trimestres, mais se verrait alors appliquer une décote calculée en fonction du nombre de trimestres manquants. Un tel système serait plus souple, mais aussi plus juste envers les salariés qui ont commencé à travailler très tôt. Nous pensons qu’une augmentation de la durée de cotisation sera mieux acceptée qu’un report de l’âge légal de départ, à condition que des contreparties significatives soient mises sur la table des négociations en matière de pénibilité et d’accompagnement des séniors.

Le président de la République souhaite également supprimer les régimes spéciaux et remplacer les 42 régimes existants par un système beaucoup plus simple organisé autour de trois grands régimes : un régime général pour les salariés du privé, un régime pour les fonctionnaires et un troisième régime pour les indépendants. Sur ce point, nous ne pouvons que donner raison à l’exécutif. Un tel chantier, même s’il est moins ambitieux que la réforme envisagée en 2017, rendra notre système de retraite plus équitable. Les régimes spéciaux de retraite, qui concernent principalement les secteurs du transport public et de l’énergie, offrent la possibilité de partir à la retraite beaucoup plus tôt que dans le régime général, avec une pension calculée selon des règles beaucoup plus généreuses. La suppression des régimes spéciaux est donc d’abord une question d’équité : comment peut-on admettre que certaines catégories de travailleurs bénéficient d’un régime dérogatoire offrant des avantages considérables ? Les syndicats eux-mêmes ont de plus en plus de mal à justifier le maintien de ces régimes spéciaux : l’argument de la pénibilité a fait long feu, car il existe d’innombrables métiers pénibles qui ne bénéficient pas de régimes dérogatoires. La pénibilité doit bien évidemment être prise en compte, mais il faut pour cela des règles communes à l’ensemble des assurés.

La suppression des régimes spéciaux est aussi dictée par des impératifs budgétaires. Les régimes spéciaux sont en effet pointés du doigt depuis des années par la Cour des Comptes en raison de leur coût élevé pour la collectivité. La plupart de ces régimes sont lourdement déficitaires : les cotisations ne représentent que 50% des ressources nécessaires au fonctionnement des régimes de retraite de la RATP, de la SNCF et des industries électriques et gazières ; le reste provient de financements publics. Autrement dit, les Français qui travaillent jusqu’à 62 ans financent le déficit des caisses de retraite de Français qui arrêtent de travailler beaucoup plus tôt. Cette situation n’est pas acceptable ; il est temps d’y mettre un terme. Mais pour faire passer la « pilule », l’exécutif aura tout à intérêt à se montrer accommodant sur les conditions d’entrée en vigueur de la réforme, par exemple en optant pour la fameuse « clause du grand-père » qui prévoit de ne faire basculer dans le régime général que les nouveaux embauchés.

Boycottons

Les raisons de boycotter la prochaine coupe du monde de la FIFA ne manquent pas : ce mondial est une aberration climatique, une insulte aux droits humains et un affront aux valeurs du sport. Oui, cette compétition est un scandale. Oui, les responsables de la FIFA sont des gens corrompus jusqu’à la moelle. Oui, le Qatar est un État qui bafoue les libertés fondamentales et qui sponsorise l’islamisme et le djihadisme. Oui, les stades dans lesquels se joueront les matchs ont été construits avec le sang de travailleurs immigrés sous-payés et privés de droits sociaux. Oui, organiser des matchs d’une telle importance dans huit grands stades climatisés, dans une région aride, dans un pays comptant seulement 2 millions d’habitants, est une absurdité. Que nous faut-il de plus ?

Il y a peu de chances que le président de la République, passionné de football et soucieux de ménager le Qatar dans un contexte de flambée des prix du gaz, appelle au boycott de la compétition. Il est peu probable que les équipes refusent de participer au mondial : les joueurs ne sont pas des militants écologistes et, d’ailleurs, on a de sérieuses raisons de penser que beaucoup d’entre eux se moquent éperdument du climat. Même l’équipe norvégienne, qui avait menacé de boycotter le mondial, est finalement rentrée dans le rang. Un boycott citoyen et médiatique reste cependant possible et redonnerait un peu de crédibilité à nos engagements écologistes et à nos principes humanistes. Du côté des médias, les choses commencent à bouger, timidement. Un seul journal français, Le Quotidien de la Réunion, a pour l’instant déclaré son intention de ne pas couvrir la coupe du monde : d’autres journaux seraient bien inspirés de lui emboîter le pas. Quant aux citoyens, il ne tient qu’à eux de dire non. En refusant de regarder les matchs. Tous les matchs. Même ceux de la France.

Certes, les appels au boycott arrivent trop tard. Dix ans trop tard. Peuvent-ils encore changer quelque chose ? A court terme, non. Car la coupe du monde aura lieu, de toutes façons. Mais un boycott massif créera un précédent, il obligera les grandes organisations sportives à prendre en compte les dimensions éthique et environnementale dans le choix des futurs pays organisateurs de grandes compétitions internationales. Malgré toute la considération que mérite un sport aussi populaire que le football, il importe aujourd’hui qu’un maximum d’organisations et de personnalités publiques – élus, intellectuels, sportifs, artistes, influenceurs, associations, syndicats, partis politiques – appellent au boycott de la coupe du monde 2022. Nous en sommes collectivement capables. Les valeurs qui sont ici en jeu sont bien plus importantes qu’une compétition de football. Et tant pis pour les Bleus : nous aurons d’autres occasions de les encourager.

Transports, énergies, santé, école, solidarité, retraites: huit propositions « disruptives » pour la France

La disruption était le mot d’ordre d’Emmanuel Macron en 2017. Hélas, le premier quinquennat macronien ne fut pas aussi « disruptif » qu’annoncé: la crise des gilets jaunes et l’épidémie de covid sont venues bouleverser la feuille de route de l’exécutif. Les réformes les plus audacieuses du projet d’Emmanuel Macron ont été abandonnées ou vidées de leur contenu. Selon toute vraisemblance, le second quinquennat d’Emmanuel Macron ne sera guère plus disruptif que le premier: réélu sur un projet insipide, privé de majorité absolue à l’Assemblée nationale, confronté à la crise ukrainienne et à la flambée du prix des énergies, Macron disposera de marges de manœuvre trop limitées pour conduire un véritable projet de rupture. Faut-il, pour autant, renoncer à transformer la société française ? Voici quelques exemples de réformes vraiment disruptives pour la France du XXIe siècle. Ces mesures, issues de différents think tanks ou inspirées d’expérimentations locales, constituent des propositions fortes, simples et lisibles dans des domaines aussi essentiels que la transition écologique, le logement, la santé, l’éducation, les retraites et la lutte contre la pauvreté. 

1) Fusionner les allocations et minima sociaux. Cette proposition défendue par l’Institut Montaigne avait été reprise par le président Macron en septembre 2018 sous la dénomination de « revenu universel d’activité », mais elle est restée lettre morte. Il s’agit de créer une allocation sociale unique, adaptable en temps réel à la situation de chaque bénéficiaire et destinée à remplacer plusieurs allocations et minima sociaux existants, comme le RSA et la prime d’activité. Les aides aux étudiants, notamment les bourses sur critères sociaux, pourraient aussi être intégrées au dispositif. L’allocation sociale unique doit être envisagée à la fois comme un instrument de lutte contre la pauvreté et comme une mesure de simplification. Notre système de protection sociale comporte en effet une multitude de prestations relevant d’administrations différentes: une telle complexité génère des injustices car de nombreuses personnes éligibles à certaines aides sociales n’en font pas la demande, soit par découragement, soit par ignorance. Ainsi, le taux de non-recours est estimé à 30% pour le RSA et à 50% pour la prime d’activité. Une allocation sociale unique permettrait de simplifier considérablement le dédale des prestations sociales et de gommer les inégalités d’accès à l’information. 

2) Généraliser la gratuité des transports publics urbains. Une vingtaine de villes françaises ont déjà mis en œuvre une politique de gratuité totale ou partielle des transports publics pour inciter les habitants à utiliser les transports en commun plutôt que leur véhicule personnel. Une enquête de la Fondation Jean Jaurès a montré que cette politique donnait des résultats encourageants, sans conséquences néfastes sur les finances publiques locales. Le coût d’une telle mesure doit d’ailleurs être relativisé puisque, dans les faits, les transports publics urbains sont déjà largement financés par les collectivités: les titres de transport facturés aux usagers ne couvrent que 10% à 30% du coût réel. Pour généraliser la gratuité à l’ensemble des agglomérations urbaines, métropoles incluses, l’État peut mettre en place un cadre réglementaire et un accompagnement adéquat des acteurs locaux en s’appuyant sur l’expérience des villes qui ont déjà relevé ce défi. Afin de ne pas tomber dans un dispositif trop rigide et excessivement contraignant pour les acteurs locaux, il conviendra toutefois de laisser une certaine autonomie aux agglomérations dans la définition du périmètre de gratuité: pour tous les usagers ou pour les résidents uniquement ? Toute la semaine ou certains jours seulement ? Tout le temps ou sur certains horaires ? Autant de questions qui pourront faire l’objet de fructueux débats démocratiques localement.

3) Réduire drastiquement le trafic aérien. Avant la crise sanitaire, le transport aérien représentait 6,8% des émissions totales de CO2 de la France. Jean-Marc Jancovici, spécialiste des questions énergétiques et fondateur du think tank The Shift Project, estime qu’un plan national de réduction du trafic aérien est indispensable si la France veut atteindre la neutralité carbone en 2050, même si l’on tient compte des innovations technologiques récentes qui rendront les avions plus sobres dans les années à venir. Un tel plan prévoirait tout d’abord l’interdiction des vols intérieurs lorsqu’il existe un trajet ferroviaire équivalent de moins de 4 heures 30, mais il faudra aussi planifier la réduction progressive des vols moyens et longs courriers: pour cela, il conviendra de jouer sur le signal-prix via la mise en place d’une fiscalité spéciale sur le kérosène. On peut aussi envisager un plafonnement des quantités de carburant liquide consommées annuellement par les compagnies aériennes ainsi qu’un système de malus pour les entreprises qui abusent des déplacements professionnels en avion. Un tel projet, qui implique de profonds changements dans nos modes de vie et dans notre rapport à la mobilité, n’est concevable que si la puissance publique développe des offres alternatives bas-carbone, notamment ferroviaires: cela passera, entre autres, par une relance massive des trains de nuit et l’émergence de lignes ferroviaires transeuropéennes à prix compétitif. Se posera aussi, bien évidemment, la délicate question de la reconversion des personnels dont l’emploi sera menacé par la décroissance du trafic aérien.

4) Créer un « compte transition énergétique » pour les foyers modestes. En dépit des différentes aides existentes, la transition énergétique représente un effort financier beaucoup plus important pour les ménages modestes que pour les autres. C’est pourquoi l’Institut Montaigne propose la création d’un « compte transition énergétique » (CTE) sur le même modèle que le compte personnel de formation. Abondé chaque année par l’État, ce compte permettrait aux ménages les plus modestes de financer des travaux de rénovation thermique, l’achat d’un véhicule électrique ou encore l’installation d’une pompe à chaleur. Dans le cas d’un projet de rénovation thermique, le CTE permettrait également de centraliser les subventions et les avances de trésorerie des ménages. Le CTE constituerait donc un outil efficace de lutte contre la précarité énergétique et agirait comme un accélérateur de décarbonation. Il pourrait être financé en partie grâce aux recettes d’une taxe carbone renforcée, ce qui introduirait davantage de solidarité dans le financement de la transition écologique.

5) Donner une vraie autonomie aux établissements scolaires. Ce n’est pas un scoop: notre système scolaire est l’un des plus inégalitaires d’Europe. De fait, l’école française est incapable de corriger les inégalités entre élèves. Dans un rapport réalisé en 2022 pour le think tank Génération Libre, la philosophe Monique Canto-Sperber brise le tabou de l’autonomie des établissements scolaires: selon l’ancienne directrice de l’Ecole Normale Supérieure, l’égalité ne passe pas par l’uniformisation des méthodes mais, au contraire, par une plus grande liberté laissée aux professeurs et aux personnels de direction dans l’organisation des enseignements, afin que chaque établissement s’adapte aux besoins spécifiques de son public. L’idée serait de permettre aux établissements qui le souhaitent de signer un « contrat d’objectifs » avec l’État: ce contrat présentera les éléments justifiant la demande d’autonomie, les objectifs de l’établissement et sa stratégie pour y parvenir. Le contrat devra prendre en compte les spécificités sociales, économiques, démographiques et culturelles de l’environnement dans lequel se trouve l’établissement. Il s’agirait donc d’accorder une plus large autonomie administrative et pédagogique aux établissements tout en laissant une place essentielle à l’État dans la conclusion de ces contrats. Pour Monique Canto-Sperber, l’autonomie est aussi l’une des clés pour résoudre la crise des vocations qui frappe les métiers de l’enseignement puisqu’elle redonnera à la liberté pédagogique toute sa place, à condition que les enseignants bénéficient d’une formation initiale solide et de formations régulières tout au long de leur carrière.

6) Implanter les facultés de médecine dans les déserts médicaux. De nombreux dispositifs ont déjà été créés dans le but d’inciter les médecins généralistes à s’établir dans les territoires sous-dotés mais, jusqu’à présent, leur efficacité est restée limitée. Les mesures contraignantes, rejetées par la profession car perçues comme une atteinte à la liberté d’installation, risquent en outre de détourner les étudiants de la médecine générale, ce qui aggraverait les pénuries de médecins. Pour lutter contre les déserts médicaux, un rapport sénatorial d’octobre 2021 propose de généraliser une solution expérimentée avec succès à Fontainebleau: l’ouverture de maisons de santé universitaires. Ces établissements, présents dans chaque département, accueilleraient une antenne universitaire affiliée à une faculté de médecine. Les médecins y auraient un statut de maître de stage et les universités partenaires s’engageraient à y orienter leurs internes en médecine générale. Ce type d’établissement permettrait de renforcer le lien entre les facultés de médecine et les territoires tout en redonnant de l’attractivité à l’exercice de la médecine dans les zones peu denses. 

7) Créer un statut de « micro-promoteur » pour encourager la densification douce. Les propriétaires de pavillon pourraient devenir des acteurs clés de la politique du logement. Les lotissements pavillonnaires peu denses situés en zone périurbaine constituent en effet un immense réservoir de terrains constructibles, et ce réservoir est aujourd’hui sous-exploité. La densification douce, qui désigne l’accroissement du nombre de logements dans les zones résidentielles sans destruction du parc existant, apparaît comme une réponse pertinente à la crise du logement et comme une alternative à l’étalement urbain: cela passe, notamment, par des opérations d’extension, de surélévation et de restructuration des pavillons ou la construction d’annexes; les nouveaux logements ainsi aménagés peuvent satisfaire les besoins d’étudiants, de jeunes actifs ou de familles monoparentales qui cherchent une location. Mais ce type d’opération se heurte encore à des obstacles réglementaires et financiers. Pour encourager la densification douce, le think tank Terra Nova propose la création d’un statut de « micro-promoteur », sur le même modèle que celui de micro-entrepreneur. Ce statut offrirait plusieurs avantages aux particuliers propriétaires qui souhaitent aménager un logement supplémentaire sur leur terrain: une réglementation simplifiée, un régime fiscal avantageux, un accès facilité au crédit bancaire et un accompagnement par des architectes et des artisans agréés. Ces avantages auraient, bien sûr, des contreparties en matière d’encadrement des loyers et de performance énergétique. 

8) Supprimer l’âge légal de départ à la retraite. En France le débat sur les retraites reste souvent focalisé sur la question de l’âge légal de départ alors que le paramètre le plus important est en réalité la durée de cotisation. C’est pourquoi le think tank Génération Libre propose de supprimer l’âge légal de départ à la retraite et de le remplacer par un âge minimum destiné à garantir la viabilité financière des caisses de retraite et à responsabiliser les cotisants. Une telle réforme donnerait davantage de souplesse à notre système de retraite: tout actif pourrait bénéficier d’une retraite à taux plein quel que soit son âge dès lors qu’il a atteint le nombre d’annuités requis; s’il souhaite partir plus tôt, il pourra le faire mais se verra appliquer une décote proportionnelle au nombre d’annuités manquantes. Cette réforme permettrait aussi une meilleure prise en compte des carrières longues puisque les actifs ayant commencé à travailler très jeunes pourraient partir à la retraite plus tôt que les autres sans décote.

Macron et le « syndrome Jospin »

Après cinq ans à Matignon, le socialiste Lionel Jospin se retrouve éliminé dès le premier tour de la présidentielle de 2002 malgré un bon bilan économique : le chômage a reculé, le déficit public a été maîtrisé, le « trou de la Sécu » s’est résorbé, l’impôt sur le revenu a baissé et les 35 heures sont considérées par une majorité de Français comme un progrès social. Certes, le gouvernement Jospin a bénéficié d’une conjoncture économique favorable grâce à une reprise de la croissance mondiale à la fin des années 90, mais la politique menée par la gauche plurielle a tout de même permis d’accompagner la croissance et d’en redistribuer les fruits. Alors pourquoi Jospin a-t-il été si durement sanctionné en 2002 ?

Plusieurs explications peuvent être avancées. Lionel Jospin a d’abord été victime d’une forte dispersion des suffrages à gauche au premier tour de la présidentielle. Le thème de l’insécurité, omniprésent dans la campagne, a aussi handicapé le candidat socialiste : son gouvernement a souvent été accusé d’angélisme face à la délinquance et Jospin lui-même a été critiqué pour avoir évoqué un « sentiment d’insécurité », expression malheureuse qui résonnait comme un déni de réalité ou, du moins, comme un doux euphémisme. La personnalité de Lionel Jospin a grandement contribué à sa défaite : le Premier Ministre n’a pas su tisser de lien affectif avec les Français, il n’a pas réussi à briser l’austère carapace qui le rendait antipathique et froid. Enfin, n’oublions pas que la politique économique de Lionel Jospin a nourri de grandes frustrations dans les catégories populaires. Les efforts du gouvernement n’ont pas suffi à effacer les ravages causés par trente années de marasme économique : en 2002, la France est encore minée par le chômage de masse et la pauvreté. En outre, l’impuissance du gouvernement face au processus de désindustrialisation a envoyé un signal désastreux à l’électorat ouvrier. Rappelons les faits : en 1997, Lionel Jospin renonce à empêcher la fermeture de l’usine Renault de Vilvorde alors même que l’État français détient plus de 40% du capital de l’entreprise. Deux ans plus tard, tandis que Michelin annonce la suppression de 7500 emplois, Jospin lâche cette petite phrase que beaucoup interprètent alors comme une capitulation en rase campagne : « on ne peut pas tout attendre de l’État »

Arrivé au pouvoir de façon quasi accidentelle après la dissolution ratée de 1997, Lionel Jospin a gouverné en bon social-démocrate pendant ses cinq années de cohabitation avec Jacques Chirac. Son objectif n’était pas de transformer la société en profondeur mais d’apporter des réponses concrètes au problème du chômage et de l’exclusion. Les 35 heures, les « emplois jeunes » et la CMU ont été les grands marqueurs des années Jospin, mais ces mesures ne doivent pas faire oublier que la politique du gouvernement Jospin fut surtout celle d’une gauche pragmatique et gestionnaire, favorable à l’économie de marché, attentive à l’intérêt des entreprises et soucieuse de préserver les grands équilibres budgétaires. La mise en place des 35 heures s’est par exemple accompagnée d’exonérations massives de charges pour les employeurs afin de compenser la hausse du coût du travail. C’est sous le gouvernement Jospin – et avec son soutien – que fut votée la LOLF, cette fameuse loi organique qui introduisit dans le secteur public les logiques managériales issues du monde de l’entreprise. C’est aussi le gouvernement Jospin qui a créé le COR (Conseil d’Orientation des Retraites), organisme chargé d’évaluer la viabilité financière du système de retraites par répartition. Enfin, rappelons que le gouvernement Jospin est celui qui a le plus privatisé : il a ouvert le capital de France Télécom, d’Air France et des Autoroutes du Sud, et privatisé intégralement des entreprises publiques telles que le Crédit Lyonnais ou les assurances GAN. « Le projet que je propose au pays n’est pas un projet socialiste » a déclaré Jospin en mars 2002, en pleine campagne présidentielle, devant les caméras de France 2. S’il a été désavoué, c’est parce qu’en dépit de ses compétences indéniables, Jospin n’incarnait ni l’espoir, ni le changement.

Emmanuel Macron a plus de points communs avec Lionel Jospin qu’on ne pourrait le penser. Comme Jospin, Macron peut revendiquer un assez bon bilan économique : en 2021 la France a enregistré l’un des plus hauts taux de croissance de la zone euro et le chômage est redescendu à son plus bas niveau depuis 2008. Les enquêtes de l’INSEE montrent que le pouvoir d’achat des Français a progressé entre 2017 et 2021, notamment grâce aux baisses d’impôts et de cotisations. D’après le baromètre du cabinet Ernst & Young, la France est devenue en 2019 le pays européen le plus attractif pour les investissements internationaux et a conservé ce rang malgré la crise sanitaire. Les réformes du premier quinquennat d’Emmanuel Macron ont développé l’apprentissage et la formation professionnelle dans des proportions inédites, comme en témoigne la hausse historique du nombre de contrats d’apprentissage constatée en 2020 et 2021. En pleine épidémie de covid-19, la politique anti-crise d’Emmanuel Macron a permis d’éviter une explosion du chômage et un effondrement du revenu des ménages grâce au plan de relance, aux « prêts garantis et l’État » et à la généralisation du chômage partiel : le fameux « quoi qu’il en coûte » a été unanimement salué parce qu’il a agi comme un gigantesque bouclier protecteur au plus fort de la crise.

Comme Lionel Jospin, Emmanuel Macron a été sanctionné malgré ses bons résultats économiques. Certes, Macron n’a pas été battu en 2022. Mais sa réélection apparaît comme une victoire à la Pyrrhus : réélu avec un score plus faible qu’en 2017 sur fond d’abstention massive, il doit aujourd’hui gouverner sans majorité absolue à l’Assemblée nationale, face à une opposition intransigeante. Comment expliquer ce paradoxe ? Les causes de l’impopularité d’Emmanuel Macron sont multiples et ont déjà été abondamment analysées : une attitude arrogante et un manque d’empathie, un exercice vertical et solitaire du pouvoir, une incapacité à bâtir des compromis autour des grandes réformes indispensables au pays, un bilan écologique médiocre, des scandales politiques à répétition et des violences policières récurrentes. Notre intention n’est pas ici d’établir une liste exhaustive des échecs et des erreurs du président de la République mais de comprendre pourquoi ses bons résultats économiques ne lui ont pas davantage profité sur le plan électoral. Là encore, il nous semble que la comparaison avec le gouvernement Jospin apporte un éclairage pertinent.

Sous Jospin comme sous Macron, la situation économique du pays s’est améliorée mais la perception de cette amélioration a été faussée par le maintien d’un haut niveau de précarité. Durant le premier mandat d’Emmanuel Macron, le recul du chômage n’a pas augmenté les salaires ni réduit le nombre de travailleurs pauvres. En outre, les gains de pouvoir d’achat mesurés entre 2017 et 2021 ont été en partie annihilés par la forte inflation provoquée en fin de quinquennat par la guerre en Ukraine et l’explosion du prix des énergies. Dans ces conditions, les bons chiffres avancés par l’exécutif se sont retournés contre lui car ils étaient en décalage avec les situations vécues, ce qui n’a pas manqué de nourrir la défiance des Français à l’égard d’un pouvoir perçu comme déconnecté des réalités sociales. Les données statistiques ne pèsent pas bien lourd face au ressenti de la population : le président de la République l’a appris à ses dépens. Vingt ans après la chute de l’ancien leader de la gauche plurielle, Emmanuel Macron a été victime, lui aussi, du « syndrome Jospin ».

Lionel Jospin en 2002 (source: AFP).

Motion de posture et coup d’épée dans l’eau

Elisabeth Borne.

La motion de censure déposée par la NUPES n’a reçu que 146 voix : il en fallait 289 pour renverser le gouvernement. Aucun autre groupe de l’opposition n’a voté le texte, pas même le Rassemblement National. Cette motion n’aura été qu’un coup d’épée dans l’eau. Un de plus, après la défaite de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle et après l’échec de la NUPES aux législatives. Dans son discours, la Première Ministre a posé aux députés de la NUPES trois questions qui, à elles seules, soulignaient toute l’incongruité de cette motion.

Première question : « Que censurez-vous ? ». Les députés de la NUPES ont déposé leur motion avant même de connaître les grandes orientations du projet politique de la Première Ministre. Ils n’ont donc pas voulu censurer une politique, ni même une réforme ou un projet de loi. Leur motion était une attaque personnelle contre Élisabeth Borne, qualifiée d’anomalie démocratique dans le discours ahurissant de la députée insoumise Mathilde Panot. Ce procès en illégitimité est grotesque et sans fondement. Grotesque, parce qu’il émane de partis qui ont perdu les élections législatives. Sans fondement, parce qu’Elisabeth Borne est parfaitement légitime en tant que Première Ministre : elle a été réélue dans sa circonscription aux législatives et dispose à l’Assemblée nationale d’une majorité certes relative, mais bien réelle.

Deuxième question : « Que proposez-vous ? ». Le texte de la motion ne contient aucune proposition, aucun contre-projet. En déposant cette motion, les députés de gauche ont voulu faire un coup politique : ils ont utilisé la Constitution de la Cinquième République pour théâtraliser leur opposition à Emmanuel Macron. Comme l’a fort bien souligné la Première Ministre, cette motion de censure n’est qu’une « motion de posture ».

Troisième question : « Quelle majorité auriez-vous pour gouverner ? ». La NUPES a refusé de participer à une coalition gouvernementale élargie. Avec 151 députés, elle n’est pas en mesure de composer une majorité alternative. Si la motion de censure avait été votée, la NUPES n’aurait aucun partenaire avec qui gouverner. Cette motion est donc un déni du résultat des élections législatives.

La motion de censure a fait perdre un temps précieux à l’Assemblée nationale. Les députés ont passé une demi-journée à débattre de cette motion absurde au lieu de travailler sur les urgences du moment : le pouvoir d’achat des Français et la sécurisation de nos approvisionnements en gaz. Mais cette motion n’a pas été totalement inutile car elle a offert à Madame Borne le vote de confiance que cette dernière n’avait pas demandé. La législature va enfin pouvoir commencer.

Les centristes à l’Assemblée nationale: un état des lieux

Les élections législatives des 12 et 19 juin ont-elles été favorables aux centristes ? Premier constat : le MoDem a bien résisté à la vague « dégagiste » qui a marqué les dernières législatives mais le groupe Renaissance (ex-LREM) a vu ses effectifs s’effondrer. Deuxième constat : les centristes ne forment pas un bloc unifié à l’Assemblée nationale. Les députés centristes sont dispersés dans plusieurs groupes distincts, comme lors de la précédente législature. Troisième constat : les députés centristes demeurent divisés face au pouvoir macroniste ; si la plupart des centristes font partie de la majorité, quelques-uns siègent dans l’opposition au sein du groupe Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires.

Le MoDem

Avec 48 députés, le groupe MoDem ne perd qu’un seul siège par rapport à la précédente Assemblée nationale et reste un pilier de la majorité présidentielle. Le groupe est aujourd’hui présidé par Jean-Paul Mattei, député des Pyrénées-Atlantiques et proche de François Bayrou. On retrouve dans le groupe MoDem quelques figures du parti centriste : Jean-Louis Bourlanges (député des Hauts-de-Seine et ancien député européen), Marc Fesneau (député du Loir-et-Cher et ministre de l’Agriculture), Sarah El Haïry (députée de Loire-Atlantique et secrétaire d’État chargée de la Jeunesse) ou encore Geneviève Darrieussecq (députée des Landes et ministre chargée des Personnes Handicapées).

Renaissance

Avec 172 députés, le groupe Renaissance constitue la colonne vertébrale de la majorité présidentielle mais il perd une centaine de sièges par rapport à la précédente assemblée. Ce groupe est présidé par la députée des Yvelines Aurore Bergé ; on y retrouve plusieurs « poids lourds » de la majorité, comme Elisabeth Borne, Gérald Darmanin, Gabriel Attal, Stanislas Guérini ou la nouvelle présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Ce groupe est principalement composé de députés issus du parti Renaissance (ex-LREM) mais il compte aussi quelques députés du parti de centre-droit Agir (comme Franck Riester et Olivier Becht) et du parti de centre-gauche Territoires de Progrès (comme Elisabeth Borne, Olivier Véran, Clément Beaune et Olivier Dussopt). Renaissance n’est pas un parti centriste historique mais, de fait, il occupe une position centrale sur l’échiquier politique.

Horizons

Le parti Horizons, fondé par l’ancien Premier Ministre Edouard Philippe, a fait une belle percée aux dernières législatives : il dispose d’un groupe de 30 députés, présidé par Laurent Marcangeli. Situé au centre-droit, le parti Horizons incarne l’aile droite de la majorité présidentielle et entend bien peser sur les orientations du gouvernement d’Elisabeth Borne. Proche d’Edouard Philippe, la députée de Seine-Maritime Agnès Firmin Le Bodo a été nommée ministre d’État chargée de l’Organisation territoriale et des Professions de santé.

Les centristes de l’opposition

Plusieurs députés centristes siègent au sein du groupe LIOT (Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires), un petit groupe de 16 membres qui réunit des élus de centre-gauche et de centre-droit ayant fait le choix de rester dans l’opposition. Ce groupe est présidé par le député divers droite Bertrand Pancher. On y retrouve 5 députés UDI ainsi que la députée radicale Nathalie Bassire et l’indétrônable député « Les Centristes » Charles de Courson (constamment réélu dans sa circonscription de la Marne depuis 1993). Le groupe LIOT souhaite inscrire sa démarche dans une opposition constructive ; après le discours de politique générale d’Elisabeth Borne, les députés du groupe LIOT ont fait savoir, par la bouche de leur président, qu’ils « jugeraient sur pièces » l’engagement de l’exécutif.

Cordon sanitaire ou fair-play parlementaire: le dilemme des députés macronistes

Le 29 juin, deux députés RN ont été élus vice-présidents de l’Assemblée nationale grâce à des voix macronistes. En votant pour des candidats d’extrême droite, les députés de la majorité ont-ils vendu leur âme au diable ou ont-ils simplement respecté les règles du jeu parlementaire ? La composition du bureau doit refléter la configuration politique de l’Assemblée nationale : il serait donc aberrant d’en exclure le premier parti d’opposition. Dès lors que le RN dispose du groupe parlementaire le plus important après celui du parti présidentiel, sa mise à l’écart semble difficilement justifiable. On ne peut pas faire comme si les 89 députés RN n’existaient pas. Lors du premier quinquennat d’Emmanuel Macron, on a souvent blâmé les députés macronistes pour leur arrogance et leur hégémonisme ; peut-on maintenant leur reprocher de respecter les droits de l’opposition ? 

Drapés dans le costume trop grand d’un Churchill ou d’un de Gaulle, les députés de la NUPES se décrivent comme le dernier rempart contre l’extrême droite et accusent la majorité d’avoir « pactisé » avec le Rassemblement National. La réalité est beaucoup plus prosaïque. Quoi qu’en dise la gauche, aucun « pacte » n’a été conclu entre la coalition macroniste et le RN. Les différents groupes parlementaires se sont tout simplement réparti les postes, comme le prévoit le règlement de l’Assemblée nationale. La composition du bureau avait initialement fait l’objet d’un accord négocié entre les oppositions et la majorité, mais les députés écologistes ont présenté deux candidats à la dernière minute, sans concertation avec leurs partenaires de la NUPES. Même si le vote de l’Assemblée a confirmé la répartition préalablement négociée, la petite manœuvre des écologistes a réussi. En présentant des candidats supplémentaires, les députés EELV ont tendu un piège aux députés macronistes : ils ont obligé la majorité à choisir entre le cordon sanitaire et la défense du parlementarisme. Il n’y avait ni bon ni mauvais choix. Une partie de la majorité a choisi le fair-play parlementaire, au risque de contribuer à la « notabilisation » du RN. Dans le secret du vote, il n’est pas impossible que certains députés de gauche aient eux aussi porté leur suffrage sur des candidats du RN pour garantir la représentativité du bureau.

La lutte contre l’extrême droite ne doit pas être menée au mépris de la représentation parlementaire. Elle ne doit pas se faire par la diabolisation ni par l’ostracisation. Le combat contre l’extrême droite est un combat idéologique, c’est-à-dire un combat contre le projet de société porté par le RN. Ce combat doit être mené au grand jour, dans le respect des principes du parlementarisme. Comme l’écrivait récemment la sociologue Dominique Schnapper, l’ordre démocratique ne résiste pas longtemps si la haine domine les relations entre les acteurs de l’espace public et si les élus du peuple se traitent en ennemis au lieu de se traiter en adversaires. Dans un cadre démocratique, on combat des idées, et non des personnes. Les députés RN ne sont pas des pestiférés auxquels on refuse de serrer la main. Ce ne sont pas des sous-députés : ils ont reçu, eux aussi, l’onction du suffrage universel. Ils ont la même légitimité que les autres députés. Ils sont là parce que les Français l’ont voulu. La majorité n’a pas à choisir son opposition ni à décerner des brevets de respectabilité.

Comment Jean-Luc Mélenchon a sapé le front républicain

Plusieurs figures de la NUPES ont imputé au camp macroniste la forte progression du Rassemblement National aux élections législatives. La gauche reproche en effet à la coalition présidentielle de ne pas avoir appelé à faire barrage à l’extrême droite dans la soixantaine de circonscriptions qui, au second tour, opposaient le RN à la NUPES. Jean-Luc Mélenchon a même désigné le président de la République comme le principal responsable de la percée du RN aux législatives. Pourtant, le chef de file de la NUPES a largement contribué à l’effritement du front républicain.

Les élections législatives ont démontré de façon assez nette que la gauche n’était plus un rempart contre l’extrême droite. Les appels au barrage républicain ont été rares dans les rangs de la NUPES : sur les 108 circonscriptions ayant opposé le RN à la coalition présidentielle au second tour, seuls 14 candidats NUPES ont appelé à voter pour le candidat macroniste. Dans l’électorat de gauche, la volonté de priver Emmanuel Macron de majorité l’a emporté sur la logique de front républicain : 60% des députés RN ont été élus à l’issue de duels qui les opposaient à des candidats macronistes, ce qui révèle une démobilisation des électeurs de gauche au second tour. D’après les chiffres de l’IFOP, dans les duels RN-Ensemble, 58% des électeurs de la NUPES se sont abstenus et 11% ont voté pour le candidat RN. Le fait que des candidats d’extrême droite soient en position favorable au second tour n’a donc pas entraîné de « réflexe républicain » massif chez les électeurs de gauche.

Le véritable fossoyeur du front républicain n’est autre que Jean-Luc Mélenchon lui-même. C’est bien lui qui a donné le premier coup de canif en 2017, lorsqu’il a refusé d’appeler à voter Macron pour faire barrage à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. C’est lui qui a, de nouveau, refusé d’appeler à faire barrage à Marine Le Pen en 2022 alors que tous les autres candidats de la gauche démocratique avaient clairement appelé à voter Macron au second tour. Ce faisant, Jean-Luc Mélenchon a créé un dangereux précédent : il a cautionné l’idée que le front républicain était obsolète et que faire barrage à l’extrême droite n’était plus un impératif moral pour la gauche.

Par ses positions radicales, Mélenchon a brouillé les repères idéologiques de la gauche et contribué à la banalisation de certaines thèses du Rassemblement National. En dénigrant l’Europe et en prônant la rupture avec les traités européens, en préconisant le retour au protectionnisme et la sortie de l’OTAN, en faisant l’éloge de régimes illibéraux, en justifiant les interventions russes dans le Donbass et en Syrie, en surfant sur les gilets jaunes et le mouvement anti-pass sanitaire, en adoptant une rhétorique populiste et antisystème assez proche de celle du Rassemblement National, Mélenchon a créé des passerelles entre l’extrême gauche et l’extrême droite. Sans le vouloir, il a rendu un peu plus poreuse la frontière entre son électorat et celui du Rassemblement National.

Lors des élections législatives, Mélenchon a commis deux erreurs stratégiques. Premièrement, il a mené une campagne égocentrique en demandant aux Français de « l’élire Premier Ministre », une stratégie qui s’est révélée contre-productive puisque la radicalité et les outrances du chef des Insoumis ont agi comme un repoussoir : la peur de voir Mélenchon accéder à Matignon a dissuadé les électeurs modérés de voter pour les candidats de la NUPES, même face au RN. La deuxième erreur de Mélenchon est d’avoir abordé le second tour des législatives comme un duel entre la NUPES et la coalition présidentielle : le patron des Insoumis a négligé l’extrême droite et concentré ses attaques sur le camp macroniste. Pour diaboliser l’adversaire, Mélenchon est même allé jusqu’au mensonge puisqu’il a accusé (sans preuve) les macronistes de vouloir augmenter la TVA pour combler le déficit public, une idée pourtant démentie par l’exécutif et absente du programme de la coalition présidentielle. 

Le succès du Rassemblement National est la conséquence d’une faillite collective à laquelle la gauche a largement contribué. Jean-Luc Mélenchon a une responsabilité personnelle dans ce désastre car il a tout fait, depuis cinq ans, pour saper le front républicain. En rejetant la faute sur le camp macroniste et en refusant d’assumer sa propre responsabilité dans la percée historique du parti lepéniste aux législatives, la gauche s’enferme dans un aveuglement qui pourrait avoir de funestes conséquences lors des prochains scrutins nationaux.

Il faut sanctuariser le droit à l’IVG

La révocation de l’arrêt Roe vs. Wade par la Cour Suprême des Etats-Unis marque une régression sans précédent en matière de droit à l’avortement. Mais n’oublions pas que ce droit est aussi menacé dans certains pays de l’Union européenne tels que la Pologne où, en 2016, une proposition de loi visant à interdire l’avortement a été rejetée de justesse en commission parlementaire après d’importantes manifestations dans tout le pays. En France aussi, le droit à l’avortement est remis en question : même si le conservatisme religieux est peu influent dans la vie politique française, certains signaux inquiétants doivent être pris au sérieux. Quand des obstétriciens refusent de pratiquer l’IVG au nom de leurs convictions personnelles, quand des gynécologues cherchent à culpabiliser les patientes qui veulent avorter, quand des associations manipulent de pauvres jeunes femmes pour les dissuader de recourir à une IVG, quand un parti d’extrême droite qui a longtemps cherché à restreindre l’accès à l’IVG remporte 89 sièges à l’Assemblée nationale, il faut défendre le droit à l’avortement.

Le fondement de ce droit réside dans un double impératif. Un impératif moral : celui de laisser aux femmes la pleine maîtrise de leur corps. Et un impératif de santé publique : celui de garantir aux femmes la possibilité d’interrompre une grossesse dans des conditions d’hygiène et de sécurité décentes. C’est avant tout pour des raisons sanitaires que Simone Veil a fait légaliser l’IVG en 1975 en France : il fallait en effet mettre un terme au scandale des avortements clandestins, à une époque où l’avortement était encore un crime en France et où, chaque année, des milliers de jeunes femmes françaises se faisaient avorter au péril de leur vie dans des conditions abominables.

On peut admettre que, par conviction religieuse, certains désapprouvent à titre personnel le recours à l’avortement. On peut admettre que, pour ces mêmes personnes, détruire un embryon humain de façon volontaire soit un acte violent et moralement répréhensible. Les convictions personnelles sont une chose, l’intérêt général en est une autre. Peut-on sérieusement penser que la vie d’un embryon de quelques semaines soit plus importante que celle d’une femme en détresse qui tombe enceinte sans vouloir devenir mère ? Ceux qui s’émeuvent du sort des embryons semblent accorder bien peu d’importance à toutes ces vies brisées par une grossesse non désirée : tout cela est d’une grande hypocrisie.

Recourir à l’IVG est un droit fondamental pour toutes les femmes. C’est pourquoi il semble aujourd’hui souhaitable de sanctuariser ce droit en lui conférant une valeur constitutionnelle. En 2018, les députés de La France Insoumise avaient déjà proposé d’inscrire le droit à l’IVG dans la Constitution, comme le préconisait d’ailleurs le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes. A l’époque, une centaine de députés de la majorité avait rejeté cette proposition de loi, estimant qu’une telle mesure était superflue et que le droit à l’avortement était déjà garanti en France. Aujourd’hui le contexte est différent car la décision catastrophique de la plus haute juridiction américaine risque de galvaniser tous ceux qui, en France et dans l’Union européenne, veulent remettre en cause le droit à l’avortement. Le Centriloque se réjouit de voir que la majorité a changé d’avis et qu’elle est désormais disposée à faire de l’IVG un droit constitutionnel.