Le glyphosate et les 42 « salopards »

Commençons par faire notre petite profession de foi écologique. Oui, le glyphosate est une saloperie qui pollue et qui bousille la biodiversité. Oui, je déplore que l’Assemblée nationale ait refusé d’inscrire dans la loi l’interdiction de cet herbicide. Oui, dans un monde idéal débarrassé des pesticides et autres intrants chimiques, l’agriculture biologique nourrirait l’humanité. En revanche, je ne peux pas accepter que l’on jette à la vindicte populaire le nom de quarante-deux députés ou que l’on s’autorise à insulter publiquement ces mêmes députés au motif qu’ils ont voté contre l’interdiction du glyphosate.

Il n’existe à ce jour aucun consensus scientifique sur la dangerosité du glyphosate. Un débat enflammé s’est ouvert en 2015 lorsque l’OMS a décidé de classer le fameux herbicide comme « cancérogène probable » : cela signifie concrètement que l’on a constaté chez certaines populations une corrélation statistique entre la surexposition au glyphosate et l’apparition de certains cancers, même si le lien entre les deux variables ne peut pas être scientifiquement établi. La viande rouge et les boissons chaudes sont, elles aussi, considérées comme « cancérogènes probables » par l’OMS : faut-il pour autant les interdire ? Les conclusions de l’OMS ont d’ailleurs été contestées par l’EFSA (l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments), qui estime qu’une exposition normale au glyphosate par le biais de l’alimentation ne présente aucun danger avéré pour l’homme. 

Dans le cas du glyphosate comme dans celui de bien d’autres produits considérés comme « cancérogènes », la dangerosité dépend surtout du dosage : de nombreuses substances inoffensives à petite dose peuvent devenir toxiques à haute dose. Or, les traces de glyphosate que l’on trouve dans les produits alimentaires sont extrêmement faibles. Il convient aussi de rappeler que l’utilisation du glyphosate est déjà très encadrée en France : les quantités de glyphosate rencontrées dans les produits traités y sont très inférieures à ce que l’on peut trouver dans bien d’autres pays.

Pourquoi 42 « salopards » de députés ont-ils rejeté l’article interdisant le glyphosate sous trois ans ? Peut-être parce que le glyphosate est très utilisé par les agriculteurs et qu’interdire ce produit dans un délai aussi court, sans véritable alternative, serait une catastrophe pour des milliers de cultivateurs français. Peut-être les 42 « salopards » ont-ils été sensibles à l’inquiétude et à l’exaspération de tous ces agriculteurs qui sont depuis trop longtemps pointés du doigt et considérés comme des « empoisonneurs » alors qu’ils essaient juste de vivre dignement de leur travail. Peut-être les 42 « salopards » ont-ils estimé que la stratégie du couteau sous la gorge n’était pas la meilleure des solutions pour favoriser la transition vers un modèle agricole plus durable. Car la réalité est complexe, beaucoup plus complexe qu’un bras de fer manichéen entre de gentils citoyens écologistes et de méchants lobbies agrochimiques.

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Europe: progressistes contre nationalistes?

E. Macron et V. Orban.

En bon centriste, je m’emploie depuis des années à déconstruire le clivage droite-gauche : je ne vais donc pas accorder une importance excessive à d’autres clivages tout aussi binaires et caricaturaux. Ce fameux choc entre « nationalistes » et « progressistes » qui semble se dessiner à l’approche des élections européennes de 2019 doit être relativisé, dans la mesure où il a été en grande partie construit par les dirigeants politiques européens eux-mêmes. Emmanuel Macron cherche en effet à se présenter comme le leader des « progressistes » face au bloc nationaliste incarné par le premier ministre hongrois Victor Orban, le président du conseil italien Matteo Salvini et le chancelier autrichien Sebastian Kurz. Orban est d’ailleurs devenu le nouveau leader des droites national-populistes européennes en menant une campagne de dénigrement systématique de « Bruxelles » et en dénonçant le « parti de l’immigration » et la vision « mondialiste » de Macron.

Cela étant dit, la montée des populismes au sein de l’Union européenne redistribue incontestablement les cartes et fait émerger de nouveaux clivages politiques. Deux visions opposées de l’Europe sont aujourd’hui en train de s’affronter : d’une part, une Europe libérale et ouverte, fidèle aux principes humanistes de ses Pères fondateurs ; d’autre part, une Europe « illibérale » et fermée, fondée sur le « patriotisme économique », le culte des frontières et l’exaltation des identités nationales. Ce n’est pas sans raisons que Victor Orban est devenu un modèle pour les nationalistes européens : connu pour ses positions ultra-conservatrices, antieuropéennes et ouvertement xénophobes, Orban est aussi un théoricien de la « démocratie illibérale », une démocratie qui se limiterait au simple exercice du suffrage universel et dans laquelle tous les contre-pouvoirs seraient peu à peu vidés de leur substance au profit d’un système clanique organisé autour d’un chef autoritaire.

Hélas, les partisans d’une Europe libérale – au sens à la fois économique, politique et philosophique du terme – semblent quelque peu désemparés face à la percée des nouveaux populismes de droite. Même si Emmanuel Macron est aujourd’hui considéré comme le leader des libéraux, il est isolé sur la scène européenne : Angela Merkel est plus que jamais fragilisée politiquement, le gouvernement espagnol est empêtré dans la crise catalane et le gouvernement britannique est englué dans le Brexit. De ce fait, Macron a du mal à fédérer autour de lui les autres dirigeants « progressistes » dans un contexte où la crise des migrants a tendance à droitiser les opinions publiques et à exacerber les crispations identitaires.

Le combat entre « nationalistes » et « progressistes » n’est donc pas qu’une simple construction politique : cet antagonisme existe bel-et-bien et constituera, de toute évidence, l’un des enjeux du prochain scrutin européen. Mais pas le seul enjeu. Car l’avenir du projet européen soulève d’autres questions essentielles : Europe sociale ou Europe marché ? Europe de l’austérité ou Europe de la relance ? Europe écolo ou Europe productiviste ? Europe puissance ou Europe inexistante sur la scène internationale ? De fait, la crise migratoire a polarisé le débat européen et relégué au second plan d’autres enjeux tout aussi importants pour l’avenir de l’Union européenne.

Macron maltraite-t-il les retraités?

E. Philippe et E. Macron.

Beaucoup de retraités ont voté Macron en 2017. Pourtant, on assiste aujourd’hui à une véritable fronde anti-Macron chez les retraités, qui s’estiment lésés voire « maltraités » par le gouvernement. Deux mesures sont dans le collimateur des séniors : la hausse de la CSG et le plafonnement à 0,3% de la hausse des pensions de retraite. Macron a-t-il déclaré la guerre aux retraités ?

La hausse de la CSG en 2018 est une mesure impopulaire chez les retraités car ces derniers n’ont bénéficié d’aucune compensation contrairement aux salariés qui, eux, ont vu leurs cotisations sociales baisser. Il convient toutefois de rappeler que la hausse de la CSG ne concerne que les 60% de retraités les plus aisés : les petites retraites ne sont pas touchées. En outre, le minimum vieillesse a été revalorisé de façon significative : les retraités qui ont la situation la plus fragile ont donc vu leurs revenus augmenter en 2018.

Edouard Philippe a récemment annoncé que les pensions de retraite ne seraient plus indexées sur l’inflation et qu’elles augmenteraient de 0,3% en 2019 et en 2020, alors que l’inflation annuelle est de l’ordre de 1,6% : cela se traduira donc par une érosion du pouvoir d’achat des retraités. Mais il faut rappeler que les pensions de retraite ont augmenté beaucoup plus vite que les salaires au cours des trois dernières décennies : aujourd’hui, le niveau de vie moyen des plus de 55 ans est supérieur à celui de la population française dans son ensemble. Les pensions de retraite ne seront pas gelées : le gouvernement a simplement fait le choix de freiner leur augmentation pour maîtriser les dépenses publiques et permettre le retour à l’équilibre financier des caisses de retraite.

On aurait tort de considérer les retraités comme un groupe social homogène : si des milliers de retraités vivent sous le seuil de pauvreté, beaucoup disposent d’une pension de retraite confortable et d’un patrimoine important. De fait, les mesures gouvernementales pénalisent surtout les retraités les plus riches. Pendant des décennies, les retraités ont été relativement épargnés par les réformes des gouvernements successifs, et ce pour des raisons électorales : les plus de 55 ans représentent en effet 1/3 de la population. Le gouvernement d’Edouard Philippe a fait un choix politiquement courageux : celui de privilégier la rémunération des actifs plutôt qu’une augmentation globale et indifférenciée des prestations sociales. Dans un contexte de rigueur budgétaire, de chômage de masse et de stagnation des salaires, est-il si indécent de demander un petit effort à nos aînés ?

Hulot quitte le gouvernement

N. Hulot.

Mardi 28 août, Nicolas Hulot annonçait sur l’antenne de France Inter sa démission du gouvernement, après 14 mois de bons et loyaux services au ministère de la Transition Ecologique. J’avais placé beaucoup d’espoirs dans la nomination de Nicolas Hulot à ce ministère et je suis profondément déçu par son départ. Malheureusement, ce que Nicolas Hulot n’a pas réussi à faire, aucun autre ministre ne pourra le faire à sa place. Mais je comprends sa décision et je la respecte, car c’est la décision courageuse d’un homme qui a choisi de faire passer ses convictions avant sa carrière. Le ministre a exposé avec beaucoup de sincérité les raisons de sa démission : il était isolé, dans le gouvernement, dans la majorité mais aussi dans la société française elle-même. Il a compris que, tout seul face à de puissants groupes d’intérêts, il n’avait pas la capacité d’amorcer les transformations radicales qui sont aujourd’hui nécessaires pour faire face à l’urgence climatique.

Pour autant, l’action de Nicolas Hulot dans le gouvernement n’a pas été inutile, bien au contraire. Le gouvernement a définitivement enterré le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, qui était une aberration écologique. L’objectif de 50% de produits bio dans les cantines a été inscrit dans la loi. Nicolas Hulot a lancé en septembre 2017 son « Plan climat » prévoyant, entre autres, une « prime à la reconversion des véhicules », une hausse de la taxe carbone et une convergence des fiscalités sur le diesel et sur l’essence. Le ministre a également fait voter une loi interdisant toute nouvelle exploration d’hydrocarbures. A l’échelle européenne, la France a obtenu l’interdiction des néonicotinoïdes, ces pesticides responsables de l’effondrement du nombre d’abeilles. Toutes ces mesures vont dans le bon sens mais, comme l’a reconnu lui-même Nicolas Hulot, elles ne sont pas à la hauteur des enjeux. Ce ne sont que des « petits pas », pour reprendre la formule du ministre.

Nicolas Hulot voulait que sa démission ne fasse l’objet d’aucune récupération politique mais, bien évidemment, l’opposition n’a pas manqué d’instrumentaliser l’événement pour attaquer le gouvernement et le président de la République : ceux qui voient dans la démission de Nicolas Hulot le symptôme d’une « déliquescence » de la macronie sont les mêmes qui ceux qui voyaient une « crise politique majeure » dans l’affaire Benalla. Il n’en est rien : le départ de Hulot est évidemment un coup dur pour l’exécutif, mais il ne permet aucun pronostic sur l’avenir de Macron et de son gouvernement. Pour ma part, je pense que le départ de Hulot illustre surtout l’échec de tout un système politique noyauté depuis longtemps par les lobbys. Ce lobbying intense n’est pas nouveau, il n’est pas spécifique au macronisme, il existait déjà sous les majorités précédentes, de façon moins visible mais avec la même force de frappe. Cela montre d’ailleurs les limites du renouveau incarné par la majorité sortie des urnes en 2017 : le renouvellement des hommes n’a pas permis un véritable changement des pratiques.

La démission de Nicolas Hulot questionne aussi l’utilité d’un ministère dédié à l’écologie, car l’existence d’un tel ministère tend à isoler l’écologie des autres champs de l’action politique. Or, l’écologie n’est pas un simple champ de l’action politique : elle doit être la base même de l’action politique. Elle est transversale par définition puisqu’elle concerne autant l’industrie que l’agriculture, l’énergie, les transports, la politique de la ville, la santé ou l’éducation. Les institutions de la Cinquième République sont telles que, pour mettre en œuvre une véritable transition écologique, il faudrait un écologiste à l’Elysée. Et à Matignon, cela va sans dire.

Loi Schiappa: un texte qui manque vraiment d’ambition

Marlène Schiappa (source: france info).

La loi Schiappa contre les violences sexuelles et sexistes, définitivement adoptée pendant l’été avant la fin de la session parlementaire, comporte des avancées non négligeables : le texte allonge de 20 à 30 ans le délai de prescription pour les crimes sexuels sur mineurs, il durcit les peines pour atteintes sexuelles sur mineurs, il élargit la définition du cyber-harcèlement et renforce l’arsenal répressif contre le harcèlement de rue, notamment par l’instauration d’un « délit d’outrage sexiste ». Toutes ces mesures vont dans le bon sens.

Pourtant, la loi Schiappa est décevante à plusieurs égards. Le rapport de la députée UDI Sophie Auconie proposait l’imprescriptibilité des viols en série sur mineurs : cette mesure n’a pas été retenue dans le projet de loi. Or, certaines victimes mettent énormément de temps avant d’oser prendre la parole et, parfois, 30 ans ne suffisent pas car l’agresseur avait un ascendant moral sur sa victime. En outre, le texte passe à côté du problème des violences conjugales. Il ne prévoit rien pour limiter la diffusion d’images dégradantes des femmes dans les médias. Il ne comporte aucune mesure visant à faciliter le dépôt de plainte pour viol ou améliorer la prise en charge des victimes dans les locaux des forces de l’ordre : la Délégation aux droits des femmes préconisait pourtant quelques mesures simples et peu coûteuses, comme la généralisation des auditions filmées ou la possibilité de déposer des pré-plaintes hors des commissariats. Si Macron veut que l’égalité hommes-femmes devienne effectivement l’une des grandes causes du quinquennat, il y a encore du travail.

Mais la principale carence du texte concerne la question du consentement sexuel. Le gouvernement s’était engagé à fixer un âge légal de consentement sexuel, c’est à dire un âge en-dessous duquel un mineur serait présumé non-consentant devant la justice. Cet âge aurait pu être fixé à 14 ou 15 ans, comme c’est le cas dans beaucoup d’autres pays. L’opinion publique attendait un signal fort après l’affaire de Pontoise dans laquelle une fillette de 11 ans a été considérée comme « consentante » par la justice. Or, cet objectif a été abandonné sous la pression des syndicats de la magistrature, au motif qu’une telle disposition encouragerait les « condamnations automatiques ». Il est nécessaire que la loi fixe un âge minimum de consentement sexuel pour protéger les mineurs : le gouvernement et les parlementaires ont manqué une occasion historique de le faire. Et ce renoncement risque de cautionner les discours de tous ceux qui, à tort ou à raison, décrivent la France comme un pays trop « complaisant » à l’égard des pédophiles.

Affaire Benalla, grosse bavure ou affaire d’Etat?

A. Benalla et E. Macron.

Une espèce de barbouze nommé Alexandre Benalla, autrefois chargé de la sécurité du candidat Macron lors de la campagne présidentielle, a été filmé en train de violenter deux manifestants à Paris le 1er mai 2018. Il a ensuite été identifié sur la vidéo par la rédaction du journal Le Monde. Cette « affaire Benalla » empoisonne l’exécutif et donne du grain à moudre aux populistes de tous bords qui dénoncent une « crise de régime » et réclament la démission du président (rien que ça !). Pourtant, l’affaire Benalla n’est pas une affaire d’Etat. Il ne s’agit pas ici de minimiser la gravité des faits (car ils sont graves, assurément), mais d’en comprendre les enjeux politiques.

On sait désormais pourquoi Benalla était présent place de la Contrescarpe lors des manifestations du 1er mai : la préfecture de police l’avait autorisé à participer, en tant qu’observateur, aux opérations de maintien de l’ordre ; de toute évidence, et pour des raisons inconnues, Benalla a outrepassé son statut d’observateur et s’est cru autorisé à frapper des manifestants. On ignore, en revanche, pourquoi Benalla disposait d’un brassard de police et d’un talkie-walkie ce jour-là. L’enquête suit son cours et il faut se garder de toute conclusion hâtive. Mais ce qui est sûr, c’est que Benalla n’a bénéficié d’aucune impunité : il a été licencié puis mis en examen avec quatre autres personnes (dont un salarié de La République En Marche). 

Politiquement parlant, cette affaire est désastreuse pour l’exécutif. Le silence de Macron, les atermoiements du Premier Ministre et l’audition pathétique de Gérard Collomb devant les députés ont largement contribué à l’exaspération des Français, en donnant l’impression que le pouvoir essayait de leur cacher quelque chose : le sempiternel refrain du « tous pourris » et les théories complotistes à deux centimes vont bon train sur les réseaux sociaux, tandis que les populistes jettent de l’huile sur le feu en dénonçant la faillite d’un « système », à l’instar de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon qui ont tous deux comparé l’affaire Benalla au Watergate.

L’affaire Benalla est une aubaine pour tous ceux qui, à gauche comme à droite, honnissent Macron et sautent sur toutes les occasions pour dénigrer l’actuelle majorité. Mais cette « conjuration des défaitistes », comme l’appelle un journaliste des Echos, ne doit pas nous aveugler. Parler d’une « affaire d’Etat », c’est accorder à Benalla et à ses complices une importance qu’ils ne méritent sans doute pas. C’est voir dans une simple bavure le symptôme d’une prétendue « crise de régime » qui n’existe pas. C’est instrumentaliser politiquement une affaire ultra-médiatisée pour tenter de déstabiliser le pouvoir et de remobiliser l’opinion contre le président de la République en plein été, après l’essoufflement des mouvements sociaux du printemps.

Le Centriloque vous souhaite un bel été et vous remercie pour votre fidélité.

Macron, les Bleus et la Coupe du monde: procès en récupération

E. Macron lors de la finale du Mondial de football.

Une photographie d’Emmanuel Macron poussant un cri de joie dans la tribune VIP du stade Loujniki de Moscou au moment du premier but français face à la Croatie a fait le tour des grands médias et des réseaux sociaux. Après la victoire, le président a posé sur les selfies des Bleus dans les vestiaires de l’équipe victorieuse. Et le lendemain de la finale, les nouveaux champions du monde ont été reçus en grande pompe à l’Elysée par le couple présidentiel. Récupération politique ? Oui, évidemment. Et alors ? Pourquoi s’en étonner ? Et pourquoi le condamner ? La victoire des Bleus est une aubaine pour ce président fan de football, surtout à l’issue d’une première année de quinquennat au bilan controversé. Je pense qu’à la place d’Emmanuel Macron, n’importe quel autre président aurait cherché à tirer profit de cet événement. Certes, Macron aurait pu faire preuve d’une plus grande retenue : il en a sans doute fait un peu trop. Il n’était pas obligé d’embrasser le précieux trophée devant les caméras. Ni de se faire photographier dans le vestiaire des Bleus. Mais le procès en récupération intenté à Macron au lendemain de la finale a quelque chose de mesquin. La joie du président était sincère ; quant à la réception officielle des Bleus à l’Elysée, elle a une dimension quasi protocolaire : Chirac l’avait déjà fait en 1998. Il est tout à fait normal que le président de la République apporte son concours à ce bref moment de joie et de communion entre la nation et son équipe victorieuse. Macron a bel et bien cherché à récupérer politiquement le triomphe des Bleus, mais il n’a pas profité du Mondial de football pour faire passer en catimini des réformes impopulaires, contrairement au président Poutine qui, en pleine compétition, a dévoilé son projet de repousser l’âge de départ à la retraite : le calendrier du président russe ne doit rien au hasard puisque l’interdiction des rassemblements dans les villes accueillant des matchs du Mondial rendait les manifestations quasi impossibles pendant toute la durée du tournoi…

Ce que « privatisation » signifie

Gare du Nord.

Au printemps, les adversaires de la loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants) ont agité l’épouvantail d’une « privatisation » des universités. Or, de privatisation, il n’a jamais été question. En 2008, la loi LRU a donné aux universités d’Etat une autonomie budgétaire accrue sans pour autant remettre en question leur statut public. Quant à la loi ORE, elle oblige les universités à fixer des prérequis pour chaque licence, à classer les dossiers de candidature et à mettre en place des parcours de réussite individualisés pour les étudiants les plus fragiles inscrits en Première année : aucun rapport avec une privatisation des universités. Et l’on ne peut même pas parler d’un « désengagement » financier de l’Etat puisque le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche, même s’il demeure globalement insuffisant, n’a cessé d’augmenter au cours des dernières années.

Pendant les débats sur le « Pacte ferroviaire », la rumeur d’une privatisation de la SNCF a largement circulé sur les réseaux sociaux, rumeur que la CGT-Cheminots et Sud-Rail n’ont pas manqué d’entretenir pour semer la confusion dans l’opinion publique. Et bien sûr, l’exemple de la privatisation du rail britannique nous a été maintes et maintes fois resservi. Pourtant, il n’a jamais été question de privatiser la SNCF : la transformation de la SNCF en société anonyme n’a pas mis fin à son statut public. Et sur ce point, l’article 1 de la réforme ferroviaire votée en juin 2018 est d’une limpidité remarquable : « La société nationale à capitaux publics SNCF et ses filiales constituent un groupe public unifié qui remplit des missions de service public dans le domaine du transport ferroviaire et de la mobilité (…). Le capital de la société nationale SNCF est intégralement détenu par l’État. Ce capital est incessible. (…) La société nationale SNCF détient l’intégralité du capital de la société SNCF Réseau et de la société SNCF Mobilités. Le capital de ces deux sociétés est incessible. »

Plus récemment, c’est la rumeur d’une « privatisation » de la Gare du Nord qui a circulé sur les réseaux sociaux et dans certains médias proches de la gauche antilibérale. Là encore, parler de privatisation est inapproprié. De quoi s’agit-il en réalité ? Pour mettre en œuvre un ambitieux projet d’extension et de modernisation de la Gare du Nord, l’Etat a créé une société d’économie mixte qui sera chargée des travaux et de l’exploitation de la future zone commerciale de la gare : 1/3 du capital de cette société sera contrôlé par la SNCF et 2/3 par Ceetrus, filiale du groupe Auchan. Mais cette nouvelle structure n’interviendra pas dans les activités ferroviaires : les espaces dédiés au service ferroviaire resteront sous la responsabilité de SNCF Gares, et la gestion des voies et des aiguillages restera le monopole de SNCF Réseau. En outre, l’Etat demeure propriétaire des murs.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler ce que signifie, en économie, le mot privatisation : c’est l’opération par laquelle un Etat ou une collectivité territoriale transfère au secteur privé une entreprise ou un établissement qui relevait auparavant du secteur public. Les seules privatisations annoncées par l’actuel gouvernement concernent Engie, la Française des Jeux et ADP : FDJ et ADP n’assurent pas une mission de service public ; quant à Engie, groupe issu de la fusion entre GDF et le géant mondial Suez, il était déjà en grande partie privatisé puisque l’Etat ne détient plus que 24% du capital. Le gouvernement n’a jamais eu pour projet de privatiser les universités, ni la SNCF, ni la Gare du Nord. Mais alors, à quoi bon mobiliser l’opinion contre des privatisations qui n’en sont pas ? La raison est simple : le mot « privatisation » fait peur. De ce fait, il constitue un puissant repoussoir et un angle d’attaque assez commode contre un gouvernement que certains qualifient de « néolibéral ». Dans le cas des universités comme dans celui de la SNCF ou de la Gare du Nord, la stratégie des opposants est toujours la même : faire croire que le gouvernement cherche à privatiser des services publics de façon insidieuse. Agiter l’épouvantail de la privatisation, c’est critiquer à peu de frais des réformes dont le caractère complexe et technique favorise la désinformation, les caricatures et les slogans racoleurs.

Simone Veil au Panthéon

Simone Veil.

Dimanche 1er juillet, Simone Veil est entrée au Panthéon un an après son décès. Pour beaucoup, Simone Veil fut avant tout la « ministre de l’IVG ». En novembre 1974, alors Ministre de la Santé, elle prononça un discours historique à l’Assemblée Nationale pour défendre la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse. Cette loi, on le sait, a suscité des passions d’une rare violence : Simone Veil fut insultée, humiliée, menacée. Mais elle mena ce combat jusqu’au bout, sans fléchir. La loi Veil constitua une avancée majeure à une époque où l’avortement était encore considéré comme un crime en France et où, chaque année, des milliers de femmes se faisaient avorter clandestinement, au péril de leur vie.

Le destin de cette femme exceptionnelle fut aussi marqué par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Simone Veil fut déportée à Auschwitz-Birkenau en 1944, à l’âge de 16 ans. Elle devint d’ailleurs une figure incontournable de la mémoire du génocide juif : de 2000 à 2007, elle présida la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, institution dont elle demeura d’ailleurs présidente d’honneur après 2007. 

Femme de lettres et académicienne, Simone Veil fut également une femme du centre et une Européenne convaincue : en 1979, elle mena la liste UDF aux élections européennes et devint la présidente du premier Parlement européen élu au suffrage universel. Durant toute sa carrière, elle défendit la construction européenne et combattit l’extrême droite, en dénonçant notamment les alliances locales entre la droite et le FN dans les années 80 et 90. Refusant toute vision sectaire de la politique, elle n’hésita pas à dépasser les clivages traditionnels et à défendre des positions qui heurtaient les majorités auxquelles elle appartenait. En 2012, bien que retirée de la vie politique, Simone Veil participa au congrès fondateur de l’UDI aux côtés de Jean-Louis Borloo, réaffirmant ainsi explicitement sa fibre centriste. 

Simone Veil fut incontestablement l’une des grandes consciences françaises du XXe siècle. Tous ses combats gardent une étonnante actualité : le droit à l’avortement est encore menacé dans certains pays de l’Union européenne ; la mémoire de la Shoah reste un enjeu permanent face à la montée de la haine et de l’intolérance, et face à la résurgence de l’antisémitisme et du négationnisme. L’Europe, enfin, est un combat d’actualité à l’heure où le Brexit, la crise des migrants et la montée des populismes déstabilisent gravement le projet européen tout en questionnant sa légitimité.

Le Centriloque se réjouit de l’entrée de Simone Veil au Panthéon et s’associe à l’hommage émouvant qui lui a été rendu.

Entorse à la laïcité

Palais Bourbon (Assemblée nationale).

Si à peu près tout le monde, en France, adhère à la laïcité en tant que principe garantissant la neutralité religieuse des pouvoirs publics, le consensus disparaît chaque fois qu’il faut résoudre un problème concret relatif à la place des religions dans la société, qu’il s’agisse des signes religieux à l’école, des crèches de Noël dans les lieux publics ou du financement des édifices cultuels. C’est pourquoi, dans ce domaine, les décisions politiques sont toujours le fruit de compromis délicats, souvent imparfaits mais nécessaires pour préserver l’esprit de la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat.

Depuis 2016 et la loi Sapin 2 sur la « transparence dans la vie publique », les associations religieuses avaient l’obligation, comme tout lobby, de transmettre à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique des informations détaillées sur leurs relations et leurs rencontres avec des responsables politiques. Or, dans la nuit du 26 au 27 juin, les députés ont adopté un article de loi controversé qui retire les associations religieuses de la liste des lobbies. Désormais, donc, les associations cultuelles ne seront plus considérées comme des « groupes de défense d’intérêts » aux yeux de la loi et n’auront plus de comptes à rendre sur les liens qu’elles entretiennent avec des parlementaires. L’article en question a scandalisé la gauche et divisé la majorité elle-même : plusieurs députés macronistes, dont Barbara Pompili, Jean-Louis Touraine et Aurore Bergé, ont soutenu sans succès un amendement pour maintenir les associations religieuses dans la liste des lobbies.

Officiellement, l’objectif de l’article 38 du « projet de loi de confiance entre l’administration et les citoyens » est d’établir des relations plus sereines entre les pouvoirs publics et les organisations religieuses. Faut-il y voir une atteinte à la laïcité ? Rien, dans ce texte, ne remet explicitement en cause le principe de séparation des Eglises et de l’Etat instauré par la loi de 1905 et garanti par la Constitution. Cela dit, en retirant les associations cultuelles de la liste des lobbies, le texte du gouvernement accorde à ces associations un traitement de faveur par rapport aux autres organisations susceptibles d’influencer les parlementaires : voilà pourquoi il y a ici une entorse au principe de laïcité ou, du moins, une forme d’accommodement qui pose problème.

Les défenseurs de l’article 38 justifient ce traitement de faveur en affirmant que les associations religieuses défendent « l’intérêt général » et non des intérêts particuliers comme les autres lobbies. Certes, quand les religions interviennent dans le débat public sur des questions éthiques, elles le font au nom de valeurs qu’elles considèrent comme universelles telles que la dignité humaine ou la défense de la vie. Mais les associations religieuses défendent aussi leurs propres intérêts et leur propre doctrine. Quand des organisations catholiques cherchent à combattre le mariage pour tous ou l’extension de la PMA, elles le font pour défendre leur conception particulière de la famille et de la procréation. Or, être laïque, c’est justement considérer que l’intérêt général ne doit jamais se confondre avec des valeurs ou des idéaux religieux.

L’article 38 du projet de loi de confiance entre l’administration et les citoyens a rouvert un débat empoisonné (et anachronique) sur la place des religions dans la société française. Il a remis en cause l’équilibre législatif qui avait été trouvé en 2016, à l’issue de longs débats parlementaires, lors du vote de la loi Sapin 2. Le compromis de 2016 était satisfaisant : je regrette que le gouvernement ait voulu tout remettre à plat, sous la pression de quelques organisations religieuses influentes et avec la bénédiction de la droite catholique. Bien que le courant centriste auquel j’appartiens soit issu de la démocratie-chrétienne et demeure très attaché à la possibilité d’un dialogue serein entre la puissance publique et les religions, je considère que la laïcité est un principe non négociable et qu’il faut se garder de toute décision susceptible d’en affaiblir la portée. Face à la montée de l’intolérance, du fondamentalisme religieux et des discours de haine, la France a plus que jamais besoin de réaffirmer la laïcité comme principe républicain fondamental, une laïcité stricte et sans ambiguïtés qui tire toute sa force de sa simplicité même.