Le MoDem est-il encore utile au sein de la majorité?

F. Bayrou et E. Macron en 2017.

Le Mouvement Démocrate a été fondé par François Bayrou en 2007 sur les ruines de l’ancienne UDF. Dès sa création, ce parti a mis en avant des thèmes forts tels que la moralisation de la vie politique, la défense du projet européen et le dépassement du clivage droite-gauche. Le MoDem est longtemps resté en marge de la vie politique française mais la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017 fut une véritable aubaine pour le parti centriste : en soutenant le candidat Macron dès le premier tour de la présidentielle et en faisant alliance avec La République En Marche aux élections législatives, le MoDem est sorti de l’isolement. Avec 46 députés, le parti de François Bayrou dispose désormais de son propre groupe à l’Assemblée nationale et constitue le principal allié du parti présidentiel.

Dès 2017, les élus du MoDem ont cherché à se démarquer de leurs alliés macronistes : ils se sont présentés comme les garants du pluralisme au sein de la nouvelle majorité ; ils ont revendiqué l’héritage politique du centre face au jeune parti présidentiel ; ils voulaient incarner l’aile sociale et humaniste de la majorité face à des élus macronistes réputés plus libéraux. Malgré tout, le parti de François Bayrou n’a jamais vraiment été un pilier de la majorité. Pourquoi ? La première raison est arithmétique : avec plus de 300 députés, La République En Marche dispose à elle seule de la majorité absolue à l’Assemblée nationale et n’a pas besoin des centristes pour voter les réformes. La deuxième raison est judiciaire : le MoDem a été fragilisé par des soupçons de détournement de fonds publics au Parlement européen. François Bayrou, Sylvie Goulard et Marielle de Sarnez ont quitté le gouvernement dès 2017 suite à l’ouverture d’une enquête préliminaire et ont été mis en examen fin 2019.

Certes, le gouvernement d’Edouard Philippe compte encore trois membres du MoDem. Mais aucun d’entre eux ne peut être considéré comme un « poids lourd » du gouvernement : Marc Fesneau est chargé des relations avec le Parlement, Jacqueline Gourault est ministre de la Cohésion des Territoires et Geneviève Darrieussecq est secrétaire d’Etat auprès du ministre des Armées. En 2017, les ministres issus du MoDem occupaient des postes beaucoup plus importants dans le premier gouvernement Philippe : François Bayrou était ministre de la Justice, Marielle de Sarnez ministre des Affaires Européennes et Sylvie Goulard ministre des Armées. Il y a donc bien eu une forme de rétrogradation du MoDem au sein de l’équipe gouvernementale.

Le MoDem est-il vraiment utile dans la majorité ? Même si les élus du MoDem sont plutôt discrets, leur contribution au travail de la majorité n’est pas négligeable : ils ont rédigé de nombreux rapports parlementaires et déposé de nombreux amendements depuis le début de la législature. Maud Petit, députée MoDem du Val de Marne, est à l’origine de la loi de 2019 sur l’interdiction des violences éducatives, dite « loi anti-fessée ». Patrick Mignola, patron des députés MoDem, a déposé en 2018 une proposition de loi visant à protéger la propriété intellectuelle pour les éditeurs de services de presse en ligne. Les élus MoDem se sont efforcés d’améliorer les projets de loi portés par le gouvernement d’Edouard Philippe : ainsi, les amendements du MoDem ont permis d’humaniser la loi sur l’asile en améliorant les conditions de rétention des mineurs ; en 2018, un amendement du MoDem a retiré l’huile de palme de la liste des biocarburants, supprimant ainsi les avantages fiscaux dont bénéficiait ce produit.

Les élus du MoDem ont toujours fait preuve de loyauté vis-à-vis de leurs alliés macronistes. Et ils continuent de soutenir, bon an mal an, la politique du gouvernement. Philippe Berta, député MoDem du Gard, a été nommé en 2019 co-rapporteur du projet de loi sur la bioéthique prévoyant, entre autres, l’extension de la PMA. Nicolas Turquois, député MoDem de la Vienne, a été nommé début 2020 co-rapporteur du projet de loi sur la réforme des retraites. Pourtant, face à l’hégémonie du parti présidentiel, les élus du MoDem ont bien du mal à faire entendre leur voix. Le grand projet de réforme institutionnelle porté par François Bayrou et son parti, à savoir l’introduction d’une dose de proportionnelle aux élections législatives, semble être aujourd’hui relégué au fond d’un tiroir de Matignon. Sur la question des retraites, sur celle des violences policières, sur l’éducation et sur bien d’autres sujets, les centristes n’ont pas vraiment pesé dans les débats. Ils n’ont pas été capables d’humaniser la ligne du gouvernement, ni de tempérer l’arrogance technocratique dont l’exécutif a si souvent fait preuve. Ils n’ont pas su défendre leur conception de la démocratie : la transparence, le respect des corps intermédiaires et la recherche du compromis le plus large pour mettre en place les réformes indispensables au pays.

Le malaise est d’ailleurs de plus en plus palpable dans les rangs du parti centriste. Isabelle Florennes, députée des Hauts-de-Seine, a reconnu dans la presse que le MoDem n’était pas assez écouté au sein de la majorité. Le député Jean-Louis Bourlanges, qui est l’une des dernières figures intellectuelles du courant centriste en France, déclarait quant à lui sur France Inter : « On n’aurait pas dû organiser la majorité comme on l’a fait, on n’aurait pas dû écraser les sensibilités politiques ». Le problème, c’est que les députés MoDem sont dans une situation de dépendance à l’égard du parti présidentiel, pour une raison très simple : c’est à lui qu’ils doivent leur élection. Dans ces conditions, il ne faut pas s’attendre à une fronde des parlementaires centristes.

Le « bac Blanquer » est-il un fiasco?

Heurts entre lycéens et policiers devant un lycée de Rennes.

Au mois de janvier, les élèves de Première ont essuyé les plâtres des nouvelles épreuves du bac, les fameuses E3C (épreuves communes de contrôle continu). Les épreuves se sont plutôt bien déroulées dans l’immense majorité des lycées. Toutefois, de nombreux incidents ont émaillé cette première session d’E3C : des couacs administratifs, des sujets non conformes aux programmes officiels, des fuites de sujet sur Internet, des établissements bloqués par des enseignants ou par des élèves, des épreuves reportées. Dans certains lycées, des policiers sont même intervenus pour lever des blocus et permettre aux élèves de passer leurs épreuves. Les syndicats enseignants, vent debout contre le « bac Blanquer », demandent l’annulation des épreuves et le retrait de la réforme.

Les incidents qui ont perturbé cette première session d’E3C témoignent de la précipitation dans laquelle a été mise en place la réforme du bac. Pour des raisons essentiellement politiques, le gouvernement a voulu que la réforme s’applique dès la rentrée 2019 dans les classes de Première : le nouveau bac ne devait surtout pas interférer sur l’élection présidentielle de 2022 ! Résultat : la réforme est entrée en application dans des conditions ubuesques. Reporter d’un an l’entrée en vigueur du nouveau bac aurait pourtant permis de limiter les dégâts et de laisser aux établissements le temps nécessaire pour s’approprier la réforme. Malheureusement, l’agenda politique a primé sur les considérations pédagogiques les plus élémentaires, et ce sont les élèves qui en paient le prix. Tout ce qu’il faut espérer, à présent, c’est que le ministre de l’Education nationale entende la détresse des enseignants et des élèves.

Les perturbations constatées lors des E3C soulèvent aussi des questionnements légitimes sur le bienfondé du contrôle continu. La réforme du bac a effectivement renforcé le poids du contrôle continu dans la note finale : les E3C représenteront 30% du total des points, et les moyennes trimestrielles 10%. De nombreux enseignants hostiles à la réforme craignent qu’avec le renforcement du contrôle continu l’examen perde sa valeur nationale et devienne une sorte de « bac local ». Je crois qu’il s’agit là d’un faux problème. Pour que le bac perde sa « valeur », encore faudrait-il qu’il en ait une. Cela fait bien longtemps que les résultats du bac ne sont plus pris en compte lors de l’affectation des élèves dans l’enseignement supérieur : sur la plateforme Parcoursup, les élèves de Terminale reçoivent leurs premières réponses dès le mois de mai, bien avant les épreuves du bac. Dans les faits, l’enseignement supérieur recrute déjà les élèves sur la base du contrôle continu ! Les notes obtenues aux épreuves du bac ne servent à rien. Et les fameuses mentions « Assez Bien », « Bien » et « Très Bien » ne sont rien d’autre que des gratifications symboliques. En réalité, tout se joue avant le bac.

Le vrai problème n’est pas tant le contrôle continu en lui-même que l’architecture des nouvelles épreuves du bac. Les E3C présentent plusieurs inconvénients majeurs : outre le fait que ces épreuves sont extrêmement lourdes à organiser pour les établissements, elles complexifient terriblement l’architecture du bac. Pire : les E3C amplifient les problèmes que le contrôle continu était censé résoudre puisqu’elles encouragent une forme de bachotage permanent : la réforme prévoit en effet que les élèves passent des E3C en milieu de Première, en fin de Première puis en milieu de Terminale. Le Rapport Mathiot, qui a très largement inspiré la réforme du lycée, préconisait un contrôle continu intégral pour les enseignements de tronc commun : autrement dit, seules les moyennes trimestrielles devaient être prises en compte pour ces enseignements. C’est Jean-Michel Blanquer qui a décidé de créer des épreuves intermédiaires pour établir un cadrage commun à tous les établissements, mais également pour limiter les risques de pressions des parents d’élèves sur les enseignants. Pourtant, lorsqu’on voit l’énorme usine à gaz que sont les E3C, on en vient à se demander si le contrôle continu intégral proposé dans le rapport Mathiot n’était pas la solution la plus simple.

Réforme des retraites: l’immense gâchis

Dans un avis publié le 24 janvier, le Conseil d’Etat sanctionne sévèrement le projet de réforme des retraites : la plus haute juridiction dénonce notamment la précipitation du gouvernement, le manque de lisibilité du projet, les garanties insuffisantes quant au financement du futur système de retraites, le recours abusif aux ordonnances et le risque d’inconstitutionnalité de certaines mesures. Les critiques du Conseil d’Etat fournissent des arguments solides aux adversaires de la réforme et viennent amplifier la défiance des Français envers l’exécutif.

La réforme des retraites était une occasion historique de rendre notre système de retraite plus juste, plus redistributif et plus lisible. Une occasion historique d’adapter notre système de retraite aux nouvelles réalités du monde du travail, de mieux prendre en compte les carrières discontinues et de corriger – au moins en partie – les inégalités salariales entre hommes et femmes. Une occasion historique de restaurer la confiance des citoyens dans notre système par répartition. D’ailleurs, en proposant la mise en place d’un système universel à points, Emmanuel Macron n’a fait que reprendre à son compte une proposition déjà défendue depuis une dizaine d’années par la CFDT ainsi que par de nombreux économistes, dont Thomas Piketty lui-même. Une telle réforme, si cruciale pour l’avenir du pays, aurait pu faire l’objet d’un consensus assez large dans la société civile et dans une partie du monde syndical.

Mais lorsqu’on voit la tournure que prennent les choses, on ne peut s’empêcher d’avoir le sentiment d’un immense gâchis. Les syndicats ont leur part de responsabilité dans ce gâchis, tout particulièrement les syndicats dits contestataires qui, depuis le début, rejettent en bloc la réforme et refusent le principe d’un système universel de retraite. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : le gouvernement lui-même est en train de gâcher sa propre réforme. Emmanuel Macron et Edouard Philippe ont cru qu’ils pouvaient refonder entièrement notre système de retraite en seulement deux ans : à titre de comparaison, les Suédois ont mis vingt ans pour basculer vers un système de retraite universel à points. De plus, le gouvernement s’est arc-bouté sur des mesures budgétaires telles que l’âge d’équilibre, ce qui a donné aux Français le sentiment que la réforme avait pour objectif principal de réaliser des économies. Le retrait « provisoire » de l’âge pivot dans le projet de loi ne résout pas le problème, loin de là, puisque l’introduction d’un âge d’équilibre dans le futur système de retraite n’a pas été abandonnée.

Plus généralement, la méthode employée par le gouvernement est un échec total car une réforme aussi importante que celle-ci ne peut pas être menée à son terme dans un climat de défiance. Or, il est clair qu’Edouard Philippe n’a pas réussi à fédérer les Français autour de la réforme des retraites. Comme l’écrivait très justement dans une tribune du Monde l’économiste Antoine Bozio, maître de conférences à l’EHESS et spécialiste des retraites : « L’échec de la construction d’un consensus, tant sur le diagnostic que sur les solutions, est patent. Alors que le projet initial était de redonner confiance dans la pérennité de notre système par répartition, le gouvernement a réussi à obscurcir toutes les avancées sociales possibles d’un tel système. »

Pourtant, il existait des solutions qui auraient permis de restaurer la confiance et de sauver la réforme des retraites : abandonner le principe de l’âge pivot, reporter la réforme de quelques mois pour prendre le temps nécessaire au débat démocratique et à l’amélioration du texte, associer davantage les partis d’opposition à l’élaboration de la réforme, renforcer les garanties apportées aux mères de famille et aux carrières hachées, améliorer la prise en compte de la pénibilité, communiquer des chiffres clairs et des simulations précises pour permettre aux Français d’évaluer les avantages et les inconvénients du nouveau système par rapport à l’ancien. Au lieu de cela, l’exécutif s’apprête à faire passer aux forceps une réforme mal ficelée, dans un climat de contestation et de défiance généralisée. Oui, décidément, c’est un immense gâchis.

Quelles sont les 10 grandes réformes des années 2010?

Que retiendra-t-on des années 2010 en France ? La décennie fut surtout marquée par les attentats djihadistes, la « crise des migrants », la percée du Front National, le déclin des grands partis politiques traditionnels et le mouvement des gilets jaunes. Elle fut aussi marquée, fort heureusement, par une prise de conscience de l’urgence climatique et par l’émergence d’un vaste mouvement d’indignation contre le harcèlement sexuel et contre les violences faites aux femmes. En dix ans, la France a changé, incontestablement. Pour dresser le bilan de la décennie passée, le Centriloque vous propose de revenir, le temps d’un article, sur les dix grandes réformes qui ont transformé la France entre 2010 et 2019.

La retraite à 62 ans (2010)

La réforme des retraites de 2010, voulue par Nicolas Sarkozy et pilotée par le ministre du Travail Eric Woerth, a décalé de 60 à 62 ans l’âge légal de départ à la retraite dans le but de ramener le système de retraite à l’équilibre financier. La réforme a aussi repoussé de 65 à 67 ans l’âge maximum de départ à taux plein. Le projet de loi fut vivement contesté par les syndicats et par la gauche car il remettait en cause l’un des grands acquis sociaux de l’ère Mitterrand : la retraite à 60 ans. Mais dans un contexte d’allongement de l’espérance de vie, cette réforme était nécessaire : elle a permis de résorber, au moins temporairement, le déficit du régime général de retraite.

Le mariage pour tous (2013)

L’ouverture du mariage aux couples homosexuels fut la grande réforme sociétale du quinquennat de François Hollande. Cette réforme a marqué une étape décisive dans la longue marche vers l’égalité des droits entre hétérosexuels et homosexuels, mais elle a profondément fracturé le pays en opposant les partisans du « mariage pour tous » et les défenseurs de la famille dite traditionnelle. François Hollande a vraisemblablement sous-estimé l’ampleur des contestations et des inquiétudes que soulèverait le « mariage pour tous ». Malgré tout, il a tenu bon. Aucun leader de la droite républicaine ne s’aviserait aujourd’hui de revenir sur cette réforme, y compris parmi ceux qui l’ont combattue en 2013.

Le non-cumul des mandats (2014)

Inspirées du Rapport Balladur sur la modernisation des institutions, deux lois votées en 2014 ont interdit le cumul d’un mandat parlementaire et d’une fonction exécutive locale (maire ou maire adjoint, président ou vice-président d’un conseil départemental ou d’un conseil régional). Cette interdiction s’applique à la fois aux sénateurs, aux députés nationaux et aux députés européens. Le non-cumul des mandats constitue sans aucun doute la meilleure réforme institutionnelle mise en œuvre sous le quinquennat de François Hollande : dans un contexte de défiance croissante envers la démocratie représentative, cette réforme avait pour objectif de restaurer la confiance des citoyens français vis-à-vis de leurs élus. Avec l’interdiction du cumul des mandats, c’est une page qui se tourne dans l’histoire de nos institutions : la République des « cumulards » a fait son temps.

La loi ALUR (2014)

Portée par la ministre du Logement Cécile Duflot, la « loi pour l’accès au logement et pour un urbanisme rénové » a mis en place un encadrement des loyers ; elle a aussi réduit à un mois (au lieu de trois) le délai de préavis des nouveaux locataires dans les zones urbaines tendues. Cette loi, qui améliore les droits des locataires et facilite l’accès au logement dans les métropoles, s’inscrit donc dans le prolongement des grandes lois sociales sur le logement telles que la loi Loucheur de 1928 ou la loi SRU votée en 2000. La loi ALUR a d’ailleurs été renforcée en 2016 par la loi Macron qui a généralisé le préavis d’un mois à tous les contrats de location en zone tendue, avec effet rétroactif.

La loi de transition énergétique (2015)

En 2015, année de la COP 21, le Parlement français vota la « loi de transition énergétique relative à la croissance verte ». Porté par la ministre de l’Ecologie Ségolène Royal, ce texte avait pour objectif d’accélérer la transition vers un modèle de croissance plus écologique, notamment par une réduction significative des émissions de gaz à effet de serre. Le texte a permis quelques avancées majeures : il a donné un coup d’accélérateur au développement des énergies vertes et à la rénovation énergétique des logements. La loi de transition énergétique a aussi interdit les sacs plastiques jetables, renforcé la lutte contre le gaspillage alimentaire dans la restauration collective et créé un « délit d’obsolescence programmée ». Cette loi est certainement la plus grande loi écologique de la décennie, mais ses rédacteurs ont parfois péché par excès d’ambition. Certains objectifs ont en effet dû être corrigés : ainsi, Nicolas Hulot a reporté de 2025 à 2035 l’objectif de réduire la part du nucléaire à 50% dans le mix énergétique français.

La loi Travail (2016)

La fameuse « loi Travail », aussi appelée « loi El-Khomri », fut l’une des réformes les plus contestées du quinquennat de François Hollande : après avoir remanié à plusieurs reprises le projet de loi sous la pression de la rue et d’une partie de la majorité, le gouvernement Valls a finalement fait passer le texte en force à l’Assemblée nationale en utilisant l’article 49-3 de la Constitution. L’objectif de cette réforme était d’assouplir le Code du travail pour permettre aux entreprises de s’adapter plus facilement à leur environnement économique. Avec la loi Travail, les accords d’entreprise peuvent déroger aux accords de branche, notamment sur les questions liées au temps de travail des salariés : les 35 heures ont ainsi été assouplies sans que la durée légale du travail soit modifiée. La loi Travail marque une rupture dans la mesure où elle reconnaît pleinement l’accord d’entreprise comme un outil d’élaboration des normes sociales. Inspirées de la loi Travail, les « ordonnances Macron » de 2017 ont apporté de nouveaux assouplissements au Code du travail et ont élargi les domaines dans lesquels les accords d’entreprise priment sur les accords de branche.

La réforme de l’ISF (2017)

Créé par la gauche en 1982, supprimé par la droite en 1987 puis restauré par la gauche en 1989, l’impôt sur la fortune est longtemps resté l’un des grands marqueurs du clivage droite-gauche en France. En 2017, le gouvernement d’Edouard Philippe a remplacé l’ISF par un Impôt sur la fortune immobilière (IFI) dans le but d’inciter les grandes fortunes à investir dans les entreprises plutôt que dans la constitution de patrimoines immobiliers dormants. Bien qu’issue du programme présidentiel d’Emmanuel Macron, cette mesure a suscité beaucoup d’incompréhension et de protestations : la réforme de l’ISF a été perçue comme un « cadeau fiscal » aux riches, et le rétablissement de l’ISF est devenu l’une des principales revendications des gilets jaunes. Economiquement parlant, l’ISF était pourtant un impôt absurde car il rapportait très peu à l’Etat et encourageait l’exil des capitaux : avant 2017, plus de 600 contribuables quittaient chaque année la France pour des raisons fiscales. La réforme de l’ISF a permis de freiner cet exil de capitaux mais ses effets sur l’investissement sont restés peu probants jusqu’à présent.

La loi RGPD (2018)

La loi dite RGPD (règlement général sur la protection des données) améliore la protection des données personnelles et renforce les compétences de la CNIL en matière de contrôle et de sanction. Elle fixe aussi à 15 ans l’âge de la « majorité numérique », c’est-à-dire l’âge auquel un jeune est considéré comme propriétaire de ses données personnelles. Cette loi, qui n’est en fait que la transposition dans le droit français d’un règlement européen de 2016, a permis une réelle prise de conscience des enjeux liés à la protection des données personnelles et a entraîné une augmentation remarquable du nombre de plaintes adressées à la CNIL : durant l’année qui a suivi l’entrée en vigueur de la loi RGPD, la CNIL a enregistré 11.900 plaintes, soit une hausse de 30% par rapport à l’année précédente.

L’extension de l’assurance chômage (2018)

 Votée en 2018, la « loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel » a étendu l’assurance chômage aux travailleurs indépendants et aux salariés démissionnaires ayant un projet de reconversion. Même si le gouvernement a pris soin d’encadrer fortement cette mesure afin d’éviter les abus, il s’agit d’une avancée sociale majeure. Dans un monde où les parcours professionnels sont de plus en plus imprévisibles, il était nécessaire de mieux accompagner les actifs en cas de reconversion ou de perte d’emploi. L’extension de l’assurance chômage, mesure phare du programme présidentiel d’Emmanuel Macron, garantit à tous les travailleurs un filet de sécurité face aux aléas de la vie professionnelle : avec cette réforme, c’est le principe d’un droit universel à l’assurance chômage qui a fait son apparition dans la loi française.

La réforme du lycée (2019)

La réforme du lycée pilotée par Jean-Michel Blanquer a supprimé les traditionnelles séries L, ES et S du lycée général : dans toutes les classes de Première et de Terminale générales, la formation comprend désormais un tronc commun et des enseignements de spécialité choisis par les élèves. L’objectif est d’individualiser davantage les parcours et de briser la hiérarchie des filières. Mais la réforme prévoit aussi une refonte du baccalauréat : elle renforce le poids du contrôle continu dans la note globale afin d’alléger le calendrier des épreuves terminales et de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves pendant leur scolarité au lycée. La réforme de Jean-Michel Blanquer partait d’une intention louable : remettre l’élève au cœur du système éducatif et préparer plus efficacement les lycéens à l’entrée dans l’enseignement supérieur. Hélas, cette réforme a été mise en place dans la précipitation : pour des raisons politiques, l’exécutif a souhaité que le nouveau bac entre en vigueur dès la session 2021, avant la présidentielle de 2022. Ce calendrier absurde a considérablement stressé les élèves et n’a pas permis aux équipes enseignantes de mener, en amont, le travail de réflexion qui était nécessaire pour mettre en place la réforme de façon sereine dans les établissements.

Quelles sont les grandes réformes qui vous ont marqués durant les années 2010 ? N’hésitez pas à commenter cet article et à ajouter d’autres réformes à la liste. Le Centriloque vous souhaite une belle année 2020 et vous remercie encore pour votre fidélité.

Retraites: faut-il renoncer à l’âge pivot?

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT.

La mise en place d’un système de retraite universel n’est pas seulement souhaitable : elle est nécessaire. La France compte actuellement 42 régimes de retraite différents : notre système de retraite est à la fois complexe et injuste car les règles varient considérablement d’une profession à l’autre. Mais surtout, notre système n’est plus adapté aux réalités sociales du XXIe siècle. Le monde du travail évolue à une vitesse vertigineuse à cause de la mondialisation et des progrès technologiques. Certaines professions vont disparaître dans les décennies à venir ; d’autres vont connaître des bouleversements majeurs. Les parcours professionnels sont de plus en plus imprévisibles, les reconversions de plus en plus fréquentes, et les carrières de plus en plus hachées.

A la place des 42 régimes de retraite existants, il faut créer un régime de retraite universel fonctionnant par points. Ce système devra garantir à tous les actifs un taux de remplacement acceptable. Il devra garantir une pension décente à ceux qui ont perçu de faibles revenus tout au long de leur carrière. Ce système devra aussi prendre en compte la pénibilité, selon des règles et des critères communs à l’ensemble des assurés. Certes, le projet du gouvernement est largement perfectible et de nombreux éléments doivent encore être clarifiés. Mais le principe d’un régime universel à points doit être conservé. Cette réforme est capitale pour l’avenir du pays car elle rendra notre système de retraite plus simple et plus égalitaire.

La volonté qu’a Edouard Philippe de préserver l’équilibre financier des caisses de retraite avant le basculement vers un système à points est tout à fait légitime. Mais à force de vouloir imposer à tout prix l’idée d’un « âge pivot », le Premier Ministre a fini par crisper les syndicats réformistes et par mettre en danger la réforme elle-même. Il serait tout à fait regrettable que l’obstination d’Edouard Philippe fasse échouer la négociation. Pour sauver la réforme des retraites, il semble donc nécessaire que le gouvernement consente à faire un geste fort : renoncer à l’âge pivot, tout simplement.

Une réforme aussi importante que la réforme des retraites ne peut être mise en place que dans un climat de confiance, avec le soutien des syndicats réformistes. Or, l’âge pivot est catégoriquement rejeté par la CFDT, syndicat majoritaire, ouvert à la négociation et favorable depuis des années à l’idée d’un système de retraite universel. De plus, en s’obstinant à défendre le principe d’un âge pivot, le Premier Ministre envoie un signal très négatif aux organisations syndicales car il sous-entend que ces dernières seront incapables de gérer correctement le futur système de retraite. Faisons confiance au paritarisme : les partenaires sociaux sauront prendre les bonnes décisions et préserver la viabilité du système à points.

La réforme des retraites est avant tout une réforme systémique : son objectif principal est de mettre en place un régime universel de retraite, et non de réaliser des économies. Or, l’âge pivot crée de la confusion dans le débat et donne aux Français le sentiment que la retraite à points n’est qu’un prétexte pour les faire travailler plus longtemps. Abandonner l’âge pivot permettrait donc de clarifier les enjeux de la réforme. D’ailleurs, l’âge pivot n’était pas inscrit dans le programme présidentiel d’Emmanuel Macron, ni dans le programme de LREM aux élections législatives. Emmanuel Macron s’est engagé à mettre en place un système universel à points : l’idée d’un âge d’équilibre n’est apparue que plus tard, avec le rapport Delevoye.

Il n’y a pas d’urgence absolue qui rende nécessaire la mise en place d’un âge pivot avant la fin du quinquennat. Les conclusions du Conseil d’Orientation des Retraites sont loin d’être alarmistes et, comme l’a fort bien expliqué le démographe Hervé Le Bras dans une tribune du journal Le Monde, le vieillissement de la population ne menace pas à court terme le financement des retraites. En outre, l’Etat dispose d’importants fonds de réserve qui pourront être utilisés, si besoin, pour combler temporairement le déficit des retraites.

Tôt ou tard, de nouvelles réformes paramétriques seront nécessaires pour assurer le financement de nos retraites : repousser l’âge de départ à la retraite, augmenter la durée de cotisation, peut-être même augmenter les taux de cotisation. Mais dans l’immédiat, les ajustements paramétriques ne sont pas la priorité. La seule urgence, pour le gouvernement, c’est de reprendre les négociations avec les syndicats sur des bases plus sereines pour sauver ce qui constitue le cœur de la réforme, à savoir le basculement vers un système universel à points dans lequel chaque euro cotisé ouvrira les mêmes droits à l’ensemble des assurés.

Jésus a-t-il existé ?

Jésus Christ Pancrator, icône du XIIIe s., basilique Sainte Sophie (Constantinople).

Jésus a-t-il existé ? Cette question passionnante, qui touche aux fondements mêmes de la chrétienté, a fait couler beaucoup d’encre dans les milieux savants du XIXe siècle. Mais de nos jours, il faut bien admettre que ce débat n’intéresse plus grand-monde au sein de la communauté scientifique. On peut même dire que le débat est clos car, d’après les historiens spécialistes du christianisme ancien, il n’y a plus aucune raison sérieuse de mettre en doute l’existence de Jésus. Pourtant, certaines publications continuent d’affirmer que Jésus n’a jamais existé. Sur Internet, de nombreux experts autoproclamés prétendent pouvoir « démontrer » que Jésus est un personnage imaginaire. Ainsi, en 2015, le journaliste Eric Leser, fondateur du site Slate.fr, a publié un article intitulé « Cinq raisons pour lesquelles Jésus n’aurait jamais existé » : dans cet article abondamment partagé sur les réseaux sociaux, Eric Leser avance des arguments d’une confondante naïveté pour contester l’historicité de Jésus. Mais la figure la plus médiatique de cette mouvance n’est autre que Michel Onfray : dans ses conférences et dans ses livres, ce philosophe connu pour son athéisme militant cherche à démontrer que Jésus est un mythe forgé de toutes pièces par la tradition chrétienne.

L’argumentation de Michel Onfray s’appuie sur une critique radicale des sources : d’après le philosophe, aucun des textes anciens mentionnant Jésus n’est fiable sur le plan historique. Michel Onfray, qui n’est pas historien de formation, ne fait que reprendre à son compte une vieille théorie qualifiée de « mythiste ». Cette théorie est apparue à la fin du XVIIIe siècle et a connu un certain succès en Europe jusqu’aux années 1930. Michel Onfray se réfère d’ailleurs à des auteurs appartenant à ce courant de pensée, tels que l’historien français Prosper Alfaric qui publia dans l’entre-deux-guerres plusieurs articles sur le problème de l’existence de Jésus. Mais les références bibliographiques de Michel Onfray sont périmées car, depuis les années 1930, la recherche sur le christianisme ancien a beaucoup progressé. La théorie « mythiste » que défend Michel Onfray ne reflète pas du tout l’état des connaissances actuelles.

Aujourd’hui, les historiens n’ont plus aucun doute sur le fait qu’un prédicateur nommé Jésus (Yeshoua en araméen) soit mort crucifié à Jérusalem au Ier siècle de notre ère. Mais ils prennent soin de distinguer le « Jésus historique » du « Jésus de la tradition ». Le « Jésus historique » est un personnage bien réel dont on ne sait pas grand-chose ; le « Jésus de la tradition » est un personnage mythique dont la vie et la personnalité ont été façonnées par la tradition chrétienne durant les trois premiers siècles de notre ère. Au bout du compte, que sait-on vraiment du « Jésus historique » ? Les historiens s’accordent sur le fait que Jésus était originaire de Galilée, qu’il a vécu dans l’entourage de Jean Baptiste sur les rives du Jourdain, qu’il a ensuite entamé une carrière de prédicateur itinérant et qu’il a recruté plusieurs disciples avant d’être condamné, torturé puis crucifié à Jérusalem vers l’an 30 sur décision du préfet Ponce Pilate. En revanche, la plupart des actes et des paroles attribués à Jésus dans les évangiles relèvent de la tradition chrétienne et sont impossibles à authentifier sur le plan historique.

Pourquoi les historiens pensent-ils que Jésus a existé ? Parce que Jésus est l’un des personnages les plus abondamment documentés de l’Antiquité : il est mentionné dans une cinquantaine de textes différents écrits entre le Ier et le IIIe siècle, ce qui est tout à fait remarquable pour un homme n’ayant exercé aucune fonction importante au sein de l’Empire romain. La plupart des textes anciens qui mentionnent Jésus sont des textes chrétiens, comme les évangiles. Mais l’existence de Jésus est aussi attestée par quelques sources non chrétiennes : Flavius Josèphe, historien juif né à Jérusalem, fait une brève allusion à Jésus Christ dans le livre XX des Antiquités Judaïques, ouvrage rédigé à la fin du Ier siècle. Plusieurs auteurs païens mentionnent également Jésus : ainsi, au début du IIe siècle, dans le livre XV des Annales, l’historien romain Tacite évoque un homme appelé « Christos » qui fut supplicié par Ponce Pilate sous le règne de l’empereur Tibère. Vers l’an 120, l’historien romain Suétone évoque, dans sa Vie de Claude, un certain « Chrestus » que la plupart des critiques identifient à Jésus Christ. Le personnage de Jésus a donc retenu l’attention de plusieurs historiographes non chrétiens au Ier et au IIe siècle, ce qui n’est pas anodin.

On imagine difficilement comment Jésus aurait pu laisser autant de traces dans les sources des trois premiers siècles sans avoir existé. D’ailleurs, aucun auteur de l’Antiquité n’a jamais contesté l’existence de Jésus, y compris parmi les auteurs les plus hostiles au christianisme : si Jésus n’était qu’un mythe, les polémistes juifs et païens n’auraient sans doute pas manqué d’utiliser cet argument dans les pamphlets qu’ils ont consacrés à la religion chrétienne et à ses adeptes. En outre, certains éléments de la vie de Jésus étaient très embarrassants pour les premières communautés chrétiennes : il est donc peu probable que ces éléments aient été inventés par les chrétiens. C’est le cas de la crucifixion : ce châtiment, réservé aux pires crapules de l’Empire romain, consiste à clouer vivant le condamné sur une croix puis à laisser son cadavre pourrir à l’air libre pendant plusieurs jours. La crucifixion était le plus infâme des châtiments romains : dans ces conditions, pourquoi les premiers chrétiens auraient-ils inventé l’épisode de la crucifixion de Jésus ?

Les partisans de la théorie « mythiste » insistent sur le fait qu’aucun document officiel ne vient confirmer l’existence de Jésus de Nazareth : en effet, on n’a retrouvé aucun décret, aucun document administratif, aucun procès verbal qui fasse mention de Jésus. Mais cela n’a rien d’étonnant car Jésus n’était ni un responsable politique, ni un fonctionnaire de l’administration impériale, ni un membre de l’armée romaine, ni un haut dignitaire religieux. L’interrogatoire et le supplice de Jésus ont probablement fait l’objet de procès verbaux, mais ces documents n’ont pas été conservés. Il faut bien comprendre que l’histoire ancienne est une science de la rareté : les sources anciennes qui sont parvenues jusqu’à nous sont de simples fragments du passé. L’immense majorité des textes produits durant l’Antiquité, qu’il s’agisse de textes littéraires ou de documents administratifs, n’a pas été conservée : ces documents sont définitivement perdus ! Mettre en doute l’existence de Jésus sous prétexte qu’il n’est mentionné dans aucun document officiel est d’assez mauvaise foi car, avec un tel raisonnement, on basculerait facilement dans une sorte de négationnisme absurde qui conduirait à nier l’existence de nombreux autres personnages de l’Antiquité.

Les partisans de la théorie « mythiste » insistent également sur le fait que Jésus n’est connu qu’à travers des sources indirectes : effectivement, tous les textes qui mentionnent Jésus ont été rédigés après sa mort. Les sources les plus anciennes datent de la seconde moitié du Ier siècle : les épîtres de Paul ont été rédigées entre l’an 40 et l’an 65 ; l’évangile de Marc, considéré comme le plus ancien des évangiles, a été rédigé entre 60 et 75. Cela suffit-il à mettre en doute l’historicité de Jésus ? Non, car de nombreux personnages de l’Antiquité ne sont connus qu’à travers des sources indirectes. C’est le cas, par exemple, de Socrate : comme Jésus, il n’a laissé aucun écrit ; tous les textes qui le mentionnent ont été rédigés après sa mort, à commencer par les fameux dialogues de son discipline Platon. Alexandre le Grand fournit aussi un exemple intéressant. Toutes les sources littéraires qui parlent de lui ont été produites longtemps après sa mort : la plus ancienne source connue est la Bibliothèque Historique de Diodore de Sicile, écrite plus de 200 ans après la mort d’Alexandre. Et pourtant, personne ne met en doute l’existence de Socrate ni celle d’Alexandre le Grand.

En résumé, il n’existe aucune preuve irréfutable de l’existence de Jésus mais, à la lumière des sources dont disposent les historiens, l’existence de Jésus apparaît aujourd’hui comme une hypothèse beaucoup plus crédible que sa non-existence. Petite précision utile : les historiens qui étudient les débuts du christianisme ne sont ni des curés ni des théologiens. Ce sont des scientifiques. Ils ne cherchent pas à faire de prosélytisme ; ils n’ont aucun intérêt particulier à « prouver » que Jésus a existé. Ils essaient simplement d’établir les faits avec le plus de rigueur et d’objectivité possible. Dans ce débat sur l’existence de Jésus, le dogmatisme n’est pas forcément du côté que l’on croit : l’acharnement avec lequel certains individus nient l’historicité de Jésus ne relève certainement pas d’une démarche scientifique et objective.

Réforme des retraites, un alignement sur le modèle suédois?

Edouard Philippe.

Réformé en profondeur à la fin des années 90, le système de retraite suédois est souvent considéré comme l’un des plus performants au monde car il est toujours à l’équilibre et ne requiert aucun financement de l’Etat : ce système est en effet conçu pour s’adapter en permanence à la situation économique et démographique du pays. Mais il présente aussi plusieurs inconvénients majeurs, notamment la volatilité du niveau des pensions. C’est le modèle suédois qui a, en partie, inspiré le système de retraite universel défendu par Emmanuel Macron. En partie seulement, car il existe plusieurs différences non négligeables entre le modèle suédois et la réforme actuellement discutée en France.

Une réforme partiellement inspirée du système suédois

Deux caractéristiques du système suédois ont été reprises dans le projet de réforme des retraites. Tout d’abord, le principe d’un régime de retraite universel fonctionnant par points : en Suède, chaque actif cumule des points de retraite tout au long de sa carrière ; c’est la somme des points accumulés qui détermine le montant de la pension au moment où l’assuré prend sa retraite. Deuxième élément inspiré du modèle suédois : le principe de « l’âge pivot » avec un système de décote et de surcote. En Suède, l’âge légal de départ à la retraite est de 61 ans en 2019 mais l’âge permettant de partir avec une retraite à taux plein est fixé à 65 ans. En France, le rapport Delevoye préconise de maintenir à 62 ans l’âge légal et d’instaurer un « âge pivot » à 64 ans, avec une décote de 5% par an pour les départs avant 64 ans. Mais les ressemblances entre les deux systèmes ne doivent pas occulter quelques différences importantes.

Les différences entre le modèle suédois et la réforme Delevoye

Première différence : le système de retraite suédois est un système complexe qui combine répartition et capitalisation. Le système par répartition ne représente qu’une partie de la pension : il est complété par une épargne d’entreprise négociée dans le cadre des conventions collectives, et par un système d’épargne individuelle. Or, le projet français conserve un système entièrement fondé sur la répartition. Deuxième différence importante : en Suède, la retraite à points repose sur le système des comptes notionnels. Chaque assuré dispose d’un compte individuel alimenté par ses cotisations retraite. Lorsqu’un assuré prend sa retraite, le total des cotisations qu’il a versées durant sa carrière est divisé par le nombre d’années qu’il lui reste théoriquement à vivre, en fonction de l’espérance de vie dans le pays : c’est ce calcul qui permet de fixer le montant de la pension. Dans le projet de réforme du gouvernement français, il n’y aura pas de comptes notionnels et la valeur du point sera négociée par les partenaires sociaux. Cependant, si le budget des retraites est plafonné à 14% du PIB comme le souhaite le gouvernement, les marges de négociation resteront très limitées.

Corriger les défauts du système suédois

La réforme proposée par l’exécutif devrait permettre, en théorie, d’éviter certains défauts du système suédois. Premier défaut : la volatilité des pensions. En Suède, le montant des pensions est très fluctuant car la valeur du point varie en fonction de l’espérance de vie et de la situation économique du pays. Le montant des pensions est également tributaire des marchés financiers puisque le système repose partiellement sur la capitalisation. Dans le futur système français, si l’on en croit les annonces du gouvernement, la valeur du point ne pourra pas baisser et sera indexée sur les salaires. Deuxième problème : en Suède, les pensions sont plutôt faibles et les actifs doivent miser sur l’épargne individuelle pour s’assurer une retraite confortable. En France, où le niveau de vie des retraités est le plus élevé d’Europe, le futur système devrait maintenir des taux de remplacement assez proches de ceux qui existent actuellement pour les salariés du secteur privé. Pour finir, le système proposé par le gouvernement français sera plus redistributif que le système suédois : la retraite minimum sera fixée à 85% du SMIC et plusieurs dispositifs devraient permettre des transferts de points en faveur des travailleurs les plus précaires.

Le projet français : un modèle original

La réforme des retraites défendue par Emmanuel Macron et Edouard Philippe est un modèle original puisqu’il s’inspire à la fois du système suédois et du régime de retraite complémentaire Agirc-Arrco, qui fonctionne par points depuis 75 ans. L’objectif est de combiner l’efficacité du système suédois et la stabilité du régime Agirc-Arrco. Mais la Suède a mis dix ans à réformer son système de retraite. Dix années de négociations avec les organisations syndicales ont été nécessaires pour réorganiser les retraites suédoises de fond en comble. Et surtout, la réforme suédoise a été mise en place dans un climat de confiance, avec le soutien des syndicats et de l’opinion publique…

On ne peut pas réformer contre tout le monde

Edouard Philippe devant le CESE.

La mise en place d’un système de retraite universel est non seulement souhaitable, mais également nécessaire. La France compte 42 régimes de retraite différents : notre système de retraite est extrêmement complexe et, de surcroît, peu équitable car les règles varient d’une profession à l’autre. Mais surtout, notre système n’est plus adapté aux réalités sociales du XXIe siècle parce qu’il est fondé sur des solidarités catégorielles héritées du XXe siècle. Les régimes spéciaux dont bénéficient les salariés de la RATP, de la SNCF et des sociétés électriques et gazières doivent disparaître. La suppression des régimes spéciaux de retraite est d’abord une question d’équité : comment peut-on admettre que certaines catégories de travailleurs bénéficient d’un régime dérogatoire offrant des avantages colossaux que les Français ne comprennent plus et que les syndicats eux-mêmes ont de plus en plus de mal à justifier de façon convaincante ? La pénibilité doit bien évidemment être prise en compte, mais il faut pour cela des règles communes à l’ensemble des assurés.

En lieu et place des 42 régimes de retraite existants, il faut créer un régime universel. Le système par points proposé par Jean-Paul Delevoye sera plus simple et beaucoup plus juste que le système actuel. Il sera, en outre, mieux adapté aux évolutions du monde du travail car les changements de situation professionnelle n’entraîneront plus de changement de régime. La comptabilisation par points permettra de valoriser l’ensemble des périodes d’activité, ce qui n’est pas le cas dans le système actuel. Le nouveau système sera beaucoup plus redistributif que le système actuel : il garantira une retraite minimum équivalant à 85% du SMIC net pour une carrière complète ; il compensera, par l’attribution de points, les périodes de chômage indemnisées, les congés maternité, les arrêts longue maladie, les périodes d’invalidité et les périodes pendant lesquelles une personne aide un proche en situation de dépendance. Au-delà de 10.000 euros de revenu mensuel, les cotisations baisseront mais n’apporteront plus de points de retraite au cotisant : il ne s’agit pas d’un « cadeau » en faveur des hauts revenus, mais bien d’un mécanisme de redistribution qui permettra de transférer des points de retraite aux assurés qui se trouvent dans les situations les plus précaires.

La réforme des retraites est une réforme capitale pour l’avenir du pays. Mais pour qu’une telle réforme réussisse, il faut qu’elle reçoive la confiance d’une majorité de Français. Or, le gouvernement n’a pas su créer le climat de confiance nécessaire au succès de cette réforme. De nombreux Français pensent que le futur système de retraite sera moins avantageux pour eux, et la déclaration faite mercredi 11 décembre par le Premier Ministre n’a pas permis de rassurer l’opinion. Les syndicats de salariés sont unanimement opposés à la réforme, y compris la CFDT, pourtant favorable depuis longtemps à la mise en place d’un régime de retraite universel par points. Les récentes révélations de la presse à propos des liens qu’entretient le Haut Commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye avec de grandes sociétés d’assurance privées ont aggravé la défiance des Français envers le projet de réforme, en attisant la peur d’une destruction de notre système de retraite par répartition. « On ne peut pas réformer contre tout le monde », disait récemment un élu de la majorité. Il serait temps que le gouvernement s’en rende compte.

Pour sauver la réforme des retraites, il est urgent que le gouvernent renoue le dialogue avec les syndicats réformistes et qu’il renégocie les éléments les plus contestés du projet. La question de « l’âge pivot » doit être de nouveau examinée : la priorité doit être accordée à la réforme systémique, c’est-à-dire à la réorganisation globale de notre système de retraite, et non aux ajustements paramétriques destinés à faire des économies. Il faudra aussi apporter des garanties supplémentaires sur les pensions des mères de famille. Il faudra des garanties supplémentaires sur les pensions des fonctionnaires, en particulier celles des enseignants, car ces derniers risquent d’être lourdement pénalisés par le nouveau système si leur traitement n’est pas fortement revalorisé. Des garanties supplémentaires doivent aussi être apportées sur la valeur du point de retraite. Le gouvernement assure que la « valeur de service » du point ne pourra pas baisser, qu’elle sera indexée sur les salaires et qu’elle sera fixée par les partenaires sociaux sous le contrôle du Parlement : ces garanties étaient nécessaires, mais rien n’a été précisé quant à la « valeur d’achat », celle qui permet de convertir les cotisations en points de retraite. Or, une baisse de cette valeur d’achat entraînerait, mécaniquement, une baisse des pensions.

Seule la négociation peut sauver la réforme des retraites. Il faut prendre le temps de renégocier certains points de la réforme, de façon constructive et dans la transparence la plus totale, quitte à proposer in fine un texte moins ambitieux que le projet initial.

Macron joue-t-il son quinquennat sur la réforme des retraites?

Manifestation du 5 décembre (source LCI).

En raison de son ampleur, la mobilisation actuelle contre le projet de réforme des retraites est souvent comparée aux grandes grèves de 1995 contre le plan Juppé. Pourtant, 2019 n’est pas 1995. Il existe en effet des différences majeures entre ces deux mouvements. Tout d’abord, entre 1995 et 2019, les mentalités ont changé. En 1995, une écrasante majorité de Français rejetait le plan Juppé et soutenait la grève. De nos jours, l’opinion publique est plus contrastée : si une majorité de Français ont approuvé le mouvement du 5 décembre, une grande partie de l’opinion publique estime qu’il faut réformer les retraites et supprimer les régimes spéciaux. Autre différence majeure : l’enjeu politique n’est pas le même. En 1995, Jacques Chirac a été élu président de la République sur le thème de la « fracture sociale ». La réforme de l’Assurance Maladie et des retraites pilotée par Alain Juppé a surpris les Français car elle n’était pas inscrite au programme de Chirac. A l’inverse, la mise en place d’un régime de retraite universel par points était l’une des mesures phares du programme présidentiel d’Emmanuel Macron. C’est une réforme décisive pour le président et pour le gouvernement. C’est même la réforme-clé du quinquennat. Macron joue sa crédibilité sur cette réforme, à la fois en France mais également au sein de l’Union européenne, puisque la Commission européenne soutient ce projet.

Un scénario à la Juppé semble donc peu probable : Juppé a fait marche arrière en 1995, mais Macron ne renoncera pas à la réforme des retraites. Le 6 décembre, Edouard Philippe a d’ailleurs affiché sa détermination et a laissé entendre qu’il ne reculerait pas sur la suppression des régimes spéciaux ni sur la mise en place d’un régime universel par points. L’exécutif peut en revanche assouplir le projet initial conçu par Jean-Paul Delevoye pour calmer le jeu et donner satisfaction aux syndicats les plus modérés. Plusieurs leviers s’offrent à l’exécutif : repousser la date d’entrée en vigueur de la réforme ; étaler dans le temps la période de transition dans le but d’impacter le moins de générations possible ; maintenir les régimes spéciaux pour tous les assurés qui ont déjà commencé à cotiser dans ces régimes (la fameuse « clause du grand-père ») ; renoncer à l’introduction d’un « âge d’équilibre » avec un système de décote pour les départs à 62 ans ; améliorer les garanties offertes aux mères de famille, aux travailleurs précaires et aux carrières hachées ; revaloriser significativement les traitements des enseignants pour éviter une chute de leurs pensions de retraite ; donner des garanties aux syndicats sur la gouvernance du futur système de retraite (par exemple en proposant une renégociation annuelle de la valeur du point de retraite avec les partenaires sociaux). Au bout du compte, le gouvernement pourrait donc choisir de sacrifier certains aspects du rapport Delevoye pour sauver la réforme des retraites, quitte à rédiger un projet de loi beaucoup moins ambitieux que prévu.

Faut-il repousser l’âge de départ à la retraite?

Jean-Paul Delevoye, haut commissaire à la réforme de retraites.

D’après le dernier rapport du COR (Conseil d’Orientation des Retraites), le déficit des caisses de retraite devrait se situer entre 8 et 17 milliards d’euros en 2025. Il est clair que, sans réforme, ce déficit va continuer de se creuser dans les décennies à venir compte tenu de l’allongement de l’espérance de vie. Selon les projections réalisées par l’Insee, en 2050, près de 30% de la population française aura plus de 60 ans contre 20% actuellement. La France comptera 6 retraités pour 10 actifs, alors que ce ratio était de 3 pour 10 dans les années 2000.

Quatre leviers différents peuvent être utilisés pour ramener les caisses de retraite à l’équilibre : la durée de cotisation, le taux de cotisation, le montant des pensions et l’âge légal de départ à la retraite. Une baisse des pensions est difficilement envisageable dans le contexte actuel car cela reviendrait à ponctionner le pouvoir d’achat des retraités, qui ont déjà dû supporter la hausse de la CSG en 2018. L’augmentation des cotisations est, elle aussi, problématique sur le plan social car elle entraînerait une perte de pouvoir d’achat pour tous les actifs ; de plus, une telle mesure fragiliserait la solidarité intergénérationnelle sur laquelle repose tout notre système de retraite par répartition. Quant à la durée de cotisation, elle a déjà été revue à la hausse plusieurs fois au cours des trente dernières années (réforme Balladur de 1993, réforme Fillon de 2003, réforme de 2007, réforme de 2010, réforme Touraine de 2014). Cette solution est injuste pour les assurés qui ont fait de longues études et qui sont entrés tardivement sur le marché du travail.

La solution la plus réaliste est donc un report de l’âge de départ à la retraite, à condition que les métiers pénibles ou dangereux conservent la possibilité d’un départ anticipé. L’âge légal de départ à la retraite est actuellement fixé à 62 ans, ce qui est sensiblement plus bas que dans la plupart des pays de l’Union européenne : l’âge légal est en effet de 64 ans en Suisse, 65 ans en Belgique et en Suède, 67 ans en Allemagne, et même 69 ans en Italie. Le problème, c’est que l’âge de départ à la retraite reste une question socialement explosive en France : la quasi totalité des syndicats de salariés sont opposés à une remise en cause de la retraite à 62 ans. La solution proposée par le rapport Delevoye constitue un compris intéressant : il s’agit de maintenir à 62 ans l’âge légal de départ et d’instaurer un « âge pivot » à 63 ou 64 ans. Cet « âge pivot » ou « âge d’équilibre » est celui qui permet d’obtenir une retraite à taux plein. Une décote s’appliquerait aux assurés qui choisissent de partir en retraite avant l’âge pivot ; à l’inverse, une surcote s’appliquerait aux assurés qui prolongent leur activité après l’âge pivot. Ce système permettrait de responsabiliser davantage les assurés en les incitant à reporter leur départ à la retraite. Ce système serait, en outre, plus lisible pour les assurés, qui n’auraient plus à calculer en permanence le nombre de trimestres à valider pour bénéficier d’une retraite à taux plein.

Dans un contexte inédit de vieillissement de la population, il sera nécessaire de travailler un peu plus longtemps pour garantir le financement de notre système de retraite. Mais il est clair que l’âge de départ à la retraite ne pourra pas être indéfiniment repoussé. D’autres solutions devront être envisagées. Tôt ou tard, il faudra briser le tabou de la retraite par capitalisation. Le régime général garantira à tous les assurés une pension minimale décente, mais il sera souhaitable que cette pension soit complétée par une rente viagère versée par des organismes de prévoyance et des mutuelles. Lorsque notre système de retraite par répartition a vu le jour, l’espérance de vie dépassait à peine 60 ans ; peu de Français jouissaient d’une longue retraite. Il s’agissait alors d’assurer à tous les Français une fin de vie décente. De nos jours, la retraite représente une vingtaine d’années dans la vie des individus. C’est comme une deuxième vie, une période dont chacun souhaite pouvoir profiter, ce qui est parfaitement légitime. Mais tout cela a un coût. Et ce coût ne pourra pas être éternellement supporté par la collectivité.

Nous devons évidemment conserver notre système de retraite par répartition, parce que ce système constitue notre bien commun et parce qu’il permet de garantir une retraite à l’ensemble des Français qui ont travaillé. Mais il faut aussi encourager les retraites complémentaires par capitalisation, notamment via l’épargne retraite populaire et l’épargne d’entreprise. Les plans d’épargne retraite n’ont pas vocation à remplacer notre système par répartition, mais ils permettront de le compléter. Il existe déjà en France plusieurs mécanismes de retraite complémentaire par capitalisation. Les premiers produits d’épargne retraite ont été imaginés au début des années 1990 par deux hommes qui avaient parfaitement compris, dès cette époque, l’impact colossal du vieillissement démographique sur notre système de retraite. Ces hommes s’appelaient Michel Rocard et Pierre Bérégovoy, et ils étaient socialistes.