Retraites: faut-il renoncer à l’âge pivot?

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT.

La mise en place d’un système de retraite universel n’est pas seulement souhaitable : elle est nécessaire. La France compte actuellement 42 régimes de retraite différents : notre système de retraite est à la fois complexe et injuste car les règles varient considérablement d’une profession à l’autre. Mais surtout, notre système n’est plus adapté aux réalités sociales du XXIe siècle. Le monde du travail évolue à une vitesse vertigineuse à cause de la mondialisation et des progrès technologiques. Certaines professions vont disparaître dans les décennies à venir ; d’autres vont connaître des bouleversements majeurs. Les parcours professionnels sont de plus en plus imprévisibles, les reconversions de plus en plus fréquentes, et les carrières de plus en plus hachées.

A la place des 42 régimes de retraite existants, il faut créer un régime de retraite universel fonctionnant par points. Ce système devra garantir à tous les actifs un taux de remplacement acceptable. Il devra garantir une pension décente à ceux qui ont perçu de faibles revenus tout au long de leur carrière. Ce système devra aussi prendre en compte la pénibilité, selon des règles et des critères communs à l’ensemble des assurés. Certes, le projet du gouvernement est largement perfectible et de nombreux éléments doivent encore être clarifiés. Mais le principe d’un régime universel à points doit être conservé. Cette réforme est capitale pour l’avenir du pays car elle rendra notre système de retraite plus simple et plus égalitaire.

La volonté qu’a Edouard Philippe de préserver l’équilibre financier des caisses de retraite avant le basculement vers un système à points est tout à fait légitime. Mais à force de vouloir imposer à tout prix l’idée d’un « âge pivot », le Premier Ministre a fini par crisper les syndicats réformistes et par mettre en danger la réforme elle-même. Il serait tout à fait regrettable que l’obstination d’Edouard Philippe fasse échouer la négociation. Pour sauver la réforme des retraites, il semble donc nécessaire que le gouvernement consente à faire un geste fort : renoncer à l’âge pivot, tout simplement.

Une réforme aussi importante que la réforme des retraites ne peut être mise en place que dans un climat de confiance, avec le soutien des syndicats réformistes. Or, l’âge pivot est catégoriquement rejeté par la CFDT, syndicat majoritaire, ouvert à la négociation et favorable depuis des années à l’idée d’un système de retraite universel. De plus, en s’obstinant à défendre le principe d’un âge pivot, le Premier Ministre envoie un signal très négatif aux organisations syndicales car il sous-entend que ces dernières seront incapables de gérer correctement le futur système de retraite. Faisons confiance au paritarisme : les partenaires sociaux sauront prendre les bonnes décisions et préserver la viabilité du système à points.

La réforme des retraites est avant tout une réforme systémique : son objectif principal est de mettre en place un régime universel de retraite, et non de réaliser des économies. Or, l’âge pivot crée de la confusion dans le débat et donne aux Français le sentiment que la retraite à points n’est qu’un prétexte pour les faire travailler plus longtemps. Abandonner l’âge pivot permettrait donc de clarifier les enjeux de la réforme. D’ailleurs, l’âge pivot n’était pas inscrit dans le programme présidentiel d’Emmanuel Macron, ni dans le programme de LREM aux élections législatives. Emmanuel Macron s’est engagé à mettre en place un système universel à points : l’idée d’un âge d’équilibre n’est apparue que plus tard, avec le rapport Delevoye.

Il n’y a pas d’urgence absolue qui rende nécessaire la mise en place d’un âge pivot avant la fin du quinquennat. Les conclusions du Conseil d’Orientation des Retraites sont loin d’être alarmistes et, comme l’a fort bien expliqué le démographe Hervé Le Bras dans une tribune du journal Le Monde, le vieillissement de la population ne menace pas à court terme le financement des retraites. En outre, l’Etat dispose d’importants fonds de réserve qui pourront être utilisés, si besoin, pour combler temporairement le déficit des retraites.

Tôt ou tard, de nouvelles réformes paramétriques seront nécessaires pour assurer le financement de nos retraites : repousser l’âge de départ à la retraite, augmenter la durée de cotisation, peut-être même augmenter les taux de cotisation. Mais dans l’immédiat, les ajustements paramétriques ne sont pas la priorité. La seule urgence, pour le gouvernement, c’est de reprendre les négociations avec les syndicats sur des bases plus sereines pour sauver ce qui constitue le cœur de la réforme, à savoir le basculement vers un système universel à points dans lequel chaque euro cotisé ouvrira les mêmes droits à l’ensemble des assurés.

Jésus a-t-il existé ?

Jésus Christ Pancrator, icône du XIIIe s., basilique Sainte Sophie (Constantinople).

Jésus a-t-il existé ? Cette question passionnante, qui touche aux fondements mêmes de la chrétienté, a fait couler beaucoup d’encre dans les milieux savants du XIXe siècle. Mais de nos jours, il faut bien admettre que ce débat n’intéresse plus grand-monde au sein de la communauté scientifique. On peut même dire que le débat est clos car, d’après les archéologues et les historiens spécialistes du christianisme ancien, il n’y a plus aucune raison sérieuse de mettre en doute l’existence de Jésus. Pourtant, certaines publications continuent d’affirmer que Jésus n’a jamais existé. Sur Internet, de nombreux experts autoproclamés prétendent pouvoir « démontrer » que Jésus est un personnage imaginaire. Ainsi, en 2015, le journaliste Eric Leser, fondateur du site Slate.fr, a publié un article intitulé « Cinq raisons pour lesquelles Jésus n’aurait jamais existé » : dans cet article abondamment partagé sur les réseaux sociaux, Eric Leser avance des arguments d’une confondante naïveté pour contester l’historicité de Jésus. Mais la figure la plus médiatique de cette mouvance n’est autre que Michel Onfray : dans ses conférences et dans ses livres, ce philosophe connu pour son athéisme militant cherche à démontrer que Jésus est un mythe forgé de toutes pièces par la tradition chrétienne.

L’argumentation de Michel Onfray s’appuie sur une critique radicale des sources : d’après le philosophe, aucun des textes anciens mentionnant Jésus n’est fiable sur le plan historique. Michel Onfray, qui n’est pas historien de formation, ne fait que reprendre à son compte une vieille théorie qualifiée de « mythiste ». Cette théorie est apparue à la fin du XVIIIe siècle et a connu un certain succès en Europe jusqu’aux années 1930. Michel Onfray se réfère d’ailleurs à des auteurs appartenant à ce courant de pensée, tels que l’historien français Prosper Alfaric qui publia dans l’entre-deux-guerres plusieurs articles sur le problème de l’existence de Jésus. Mais les références bibliographiques de Michel Onfray sont périmées car, depuis les années 1930, la recherche sur le christianisme ancien a beaucoup progressé. La théorie « mythiste » que défend Michel Onfray ne reflète pas du tout l’état des connaissances actuelles.

Aujourd’hui, les historiens n’ont plus aucun doute sur le fait qu’un prédicateur nommé Jésus (Yeshoua en araméen) soit mort crucifié à Jérusalem au Ier siècle de notre ère. Mais ils prennent soin de distinguer le « Jésus historique » du « Jésus de la tradition ». Le « Jésus historique » est un personnage bien réel dont on ne sait pas grand-chose ; le « Jésus de la tradition » est un personnage mythique dont la vie et la personnalité ont été façonnées par la tradition chrétienne durant les trois premiers siècles de notre ère. Au bout du compte, que sait-on vraiment du « Jésus historique » ? Les historiens s’accordent sur le fait que Jésus était originaire de Galilée, qu’il a vécu dans l’entourage de Jean Baptiste sur les rives du Jourdain, qu’il a ensuite entamé une carrière de prédicateur itinérant et qu’il a recruté plusieurs disciples avant d’être condamné, torturé puis crucifié à Jérusalem vers l’an 30 sur décision du préfet Ponce Pilate. En revanche, la plupart des actes et des paroles attribués à Jésus dans les évangiles relèvent de la tradition chrétienne et sont impossibles à authentifier sur le plan historique.

Pourquoi les historiens pensent-ils que Jésus a existé ? Parce que Jésus est l’un des personnages les plus abondamment documentés de l’Antiquité : il est mentionné dans une cinquantaine de textes différents écrits entre le Ier et le IIIe siècle, ce qui est tout à fait remarquable pour un homme n’ayant exercé aucune fonction importante au sein de l’Empire romain. La plupart des textes anciens qui mentionnent Jésus sont des textes chrétiens, comme les évangiles. Mais l’existence de Jésus est aussi attestée par quelques sources non chrétiennes : Flavius Josèphe, historien juif né à Jérusalem, fait une brève allusion à Jésus Christ dans le livre XX des Antiquités Judaïques, ouvrage rédigé à la fin du Ier siècle. Plusieurs auteurs païens mentionnent également Jésus : ainsi, au début du IIe siècle, dans le livre XV des Annales, l’historien romain Tacite évoque un homme appelé « Christos » qui fut supplicié par Ponce Pilate sous le règne de l’empereur Tibère. Vers l’an 120, l’historien romain Suétone évoque, dans sa Vie de Claude, un certain « Chrestus » que la plupart des critiques identifient à Jésus Christ. Le personnage de Jésus a donc retenu l’attention de plusieurs historiographes non chrétiens au Ier et au IIe siècle, ce qui n’est pas anodin.

On imagine difficilement comment Jésus aurait pu laisser autant de traces dans les sources des trois premiers siècles sans avoir existé. D’ailleurs, aucun auteur de l’Antiquité n’a jamais contesté l’existence de Jésus, y compris parmi les auteurs les plus hostiles au christianisme : si Jésus n’était qu’un mythe, les polémistes juifs et païens n’auraient sans doute pas manqué d’utiliser cet argument dans les pamphlets qu’ils ont consacrés à la religion chrétienne et à ses adeptes. En outre, certains éléments de la vie de Jésus étaient très embarrassants pour les premières communautés chrétiennes : il est donc peu probable que ces éléments aient été inventés par les chrétiens. C’est le cas de la crucifixion : ce châtiment, réservé aux pires crapules de l’Empire romain, consiste à clouer vivant le condamné sur une croix puis à laisser son cadavre pourrir à l’air libre pendant plusieurs jours. La crucifixion était le plus infâme des châtiments romains : dans ces conditions, pourquoi les premiers chrétiens auraient-ils inventé l’épisode de la crucifixion de Jésus ?

Les partisans de la théorie « mythiste » insistent sur le fait qu’aucun document officiel ne vient confirmer l’existence de Jésus de Nazareth : en effet, on n’a retrouvé aucun décret, aucun document administratif, aucun procès verbal qui fasse mention de Jésus. Mais cela n’a rien d’étonnant car Jésus n’était ni un responsable politique, ni un fonctionnaire de l’administration impériale, ni un membre de l’armée romaine, ni un haut dignitaire religieux. L’interrogatoire et le supplice de Jésus ont probablement fait l’objet de procès verbaux, mais ces documents n’ont pas été conservés. Il faut bien comprendre que l’histoire ancienne est une science de la rareté : les sources anciennes qui sont parvenues jusqu’à nous sont de simples fragments du passé. L’immense majorité des textes produits durant l’Antiquité, qu’il s’agisse de textes littéraires ou de documents administratifs, n’a pas été conservée : ces documents sont définitivement perdus ! Mettre en doute l’existence de Jésus sous prétexte qu’il n’est mentionné dans aucun document officiel est d’assez mauvaise foi car, avec un tel raisonnement, on basculerait facilement dans une sorte de négationnisme absurde qui conduirait à nier l’existence de nombreux autres personnages de l’Antiquité.

Les partisans de la théorie « mythiste » insistent également sur le fait que Jésus n’est connu qu’à travers des sources indirectes : effectivement, tous les textes qui mentionnent Jésus ont été rédigés après sa mort. Les sources les plus anciennes datent de la seconde moitié du Ier siècle : les épîtres de Paul ont été rédigées entre l’an 40 et l’an 65 ; l’évangile de Marc, considéré comme le plus ancien des évangiles, a été rédigé entre 60 et 75. Cela suffit-il à mettre en doute l’historicité de Jésus ? Non, car de nombreux personnages de l’Antiquité ne sont connus qu’à travers des sources indirectes. C’est le cas, par exemple, de Socrate : comme Jésus, il n’a laissé aucun écrit ; tous les textes qui le mentionnent ont été rédigés après sa mort, à commencer par les fameux dialogues de son discipline Platon. Alexandre le Grand fournit aussi un exemple intéressant. Toutes les sources littéraires qui parlent de lui ont été produites longtemps après sa mort : la plus ancienne source connue est la Bibliothèque Historique de Diodore de Sicile, écrite plus de 200 ans après la mort d’Alexandre. Et pourtant, personne ne met en doute l’existence de Socrate ni celle d’Alexandre le Grand.

En résumé, il n’existe aucune preuve irréfutable de l’existence de Jésus mais, à la lumière des sources dont disposent les historiens, l’existence de Jésus apparaît aujourd’hui comme une hypothèse beaucoup plus crédible que sa non-existence. Petite précision utile : les historiens qui étudient les débuts du christianisme ne sont ni des curés ni des théologiens. Ce sont des scientifiques. Ils ne cherchent pas à faire de prosélytisme ; ils n’ont aucun intérêt particulier à « prouver » que Jésus a existé. Ils essaient simplement d’établir les faits avec le plus de rigueur et d’objectivité possible. Dans ce débat sur l’existence de Jésus, le dogmatisme n’est pas forcément du côté que l’on croit : l’acharnement avec lequel certains individus nient l’historicité de Jésus ne relève certainement pas d’une démarche scientifique et objective.

Réforme des retraites, un alignement sur le modèle suédois?

Edouard Philippe.

Réformé en profondeur à la fin des années 90, le système de retraite suédois est souvent considéré comme l’un des plus performants au monde car il est toujours à l’équilibre et ne requiert aucun financement de l’Etat : ce système est en effet conçu pour s’adapter en permanence à la situation économique et démographique du pays. Mais il présente aussi plusieurs inconvénients majeurs, notamment la volatilité du niveau des pensions. C’est le modèle suédois qui a, en partie, inspiré le système de retraite universel défendu par Emmanuel Macron. En partie seulement, car il existe plusieurs différences non négligeables entre le modèle suédois et la réforme actuellement discutée en France.

Une réforme partiellement inspirée du système suédois

Deux caractéristiques du système suédois ont été reprises dans le projet de réforme des retraites. Tout d’abord, le principe d’un régime de retraite universel fonctionnant par points : en Suède, chaque actif cumule des points de retraite tout au long de sa carrière ; c’est la somme des points accumulés qui détermine le montant de la pension au moment où l’assuré prend sa retraite. Deuxième élément inspiré du modèle suédois : le principe de « l’âge pivot » avec un système de décote et de surcote. En Suède, l’âge légal de départ à la retraite est de 61 ans en 2019 mais l’âge permettant de partir avec une retraite à taux plein est fixé à 65 ans. En France, le rapport Delevoye préconise de maintenir à 62 ans l’âge légal et d’instaurer un « âge pivot » à 64 ans, avec une décote de 5% par an pour les départs avant 64 ans. Mais les ressemblances entre les deux systèmes ne doivent pas occulter quelques différences importantes.

Les différences entre le modèle suédois et la réforme Delevoye

Première différence : le système de retraite suédois est un système complexe qui combine répartition et capitalisation. Le système par répartition ne représente qu’une partie de la pension : il est complété par une épargne d’entreprise négociée dans le cadre des conventions collectives, et par un système d’épargne individuelle. Or, le projet français conserve un système entièrement fondé sur la répartition. Deuxième différence importante : en Suède, la retraite à points repose sur le système des comptes notionnels. Chaque assuré dispose d’un compte individuel alimenté par ses cotisations retraite. Lorsqu’un assuré prend sa retraite, le total des cotisations qu’il a versées durant sa carrière est divisé par le nombre d’années qu’il lui reste théoriquement à vivre, en fonction de l’espérance de vie dans le pays : c’est ce calcul qui permet de fixer le montant de la pension. Dans le projet de réforme du gouvernement français, il n’y aura pas de comptes notionnels et la valeur du point sera négociée par les partenaires sociaux. Cependant, si le budget des retraites est plafonné à 14% du PIB comme le souhaite le gouvernement, les marges de négociation resteront très limitées.

Corriger les défauts du système suédois

La réforme proposée par l’exécutif devrait permettre, en théorie, d’éviter certains défauts du système suédois. Premier défaut : la volatilité des pensions. En Suède, le montant des pensions est très fluctuant car la valeur du point varie en fonction de l’espérance de vie et de la situation économique du pays. Le montant des pensions est également tributaire des marchés financiers puisque le système repose partiellement sur la capitalisation. Dans le futur système français, si l’on en croit les annonces du gouvernement, la valeur du point ne pourra pas baisser et sera indexée sur les salaires. Deuxième problème : en Suède, les pensions sont plutôt faibles et les actifs doivent miser sur l’épargne individuelle pour s’assurer une retraite confortable. En France, où le niveau de vie des retraités est le plus élevé d’Europe, le futur système devrait maintenir des taux de remplacement assez proches de ceux qui existent actuellement pour les salariés du secteur privé. Pour finir, le système proposé par le gouvernement français sera plus redistributif que le système suédois : la retraite minimum sera fixée à 85% du SMIC et plusieurs dispositifs devraient permettre des transferts de points en faveur des travailleurs les plus précaires.

Le projet français : un modèle original

La réforme des retraites défendue par Emmanuel Macron et Edouard Philippe est un modèle original puisqu’il s’inspire à la fois du système suédois et du régime de retraite complémentaire Agirc-Arrco, qui fonctionne par points depuis 75 ans. L’objectif est de combiner l’efficacité du système suédois et la stabilité du régime Agirc-Arrco. Mais la Suède a mis dix ans à réformer son système de retraite. Dix années de négociations avec les organisations syndicales ont été nécessaires pour réorganiser les retraites suédoises de fond en comble. Et surtout, la réforme suédoise a été mise en place dans un climat de confiance, avec le soutien des syndicats et de l’opinion publique…

On ne peut pas réformer contre tout le monde

Edouard Philippe devant le CESE.

La mise en place d’un système de retraite universel est non seulement souhaitable, mais également nécessaire. La France compte 42 régimes de retraite différents : notre système de retraite est extrêmement complexe et, de surcroît, peu équitable car les règles varient d’une profession à l’autre. Mais surtout, notre système n’est plus adapté aux réalités sociales du XXIe siècle parce qu’il est fondé sur des solidarités catégorielles héritées du XXe siècle. Les régimes spéciaux dont bénéficient les salariés de la RATP, de la SNCF et des sociétés électriques et gazières doivent disparaître. La suppression des régimes spéciaux de retraite est d’abord une question d’équité : comment peut-on admettre que certaines catégories de travailleurs bénéficient d’un régime dérogatoire offrant des avantages colossaux que les Français ne comprennent plus et que les syndicats eux-mêmes ont de plus en plus de mal à justifier de façon convaincante ? La pénibilité doit bien évidemment être prise en compte, mais il faut pour cela des règles communes à l’ensemble des assurés.

En lieu et place des 42 régimes de retraite existants, il faut créer un régime universel. Le système par points proposé par Jean-Paul Delevoye sera plus simple et beaucoup plus juste que le système actuel. Il sera, en outre, mieux adapté aux évolutions du monde du travail car les changements de situation professionnelle n’entraîneront plus de changement de régime. La comptabilisation par points permettra de valoriser l’ensemble des périodes d’activité, ce qui n’est pas le cas dans le système actuel. Le nouveau système sera beaucoup plus redistributif que le système actuel : il garantira une retraite minimum équivalant à 85% du SMIC net pour une carrière complète ; il compensera, par l’attribution de points, les périodes de chômage indemnisées, les congés maternité, les arrêts longue maladie, les périodes d’invalidité et les périodes pendant lesquelles une personne aide un proche en situation de dépendance. Au-delà de 10.000 euros de revenu mensuel, les cotisations baisseront mais n’apporteront plus de points de retraite au cotisant : il ne s’agit pas d’un « cadeau » en faveur des hauts revenus, mais bien d’un mécanisme de redistribution qui permettra de transférer des points de retraite aux assurés qui se trouvent dans les situations les plus précaires.

La réforme des retraites est une réforme capitale pour l’avenir du pays. Mais pour qu’une telle réforme réussisse, il faut qu’elle reçoive la confiance d’une majorité de Français. Or, le gouvernement n’a pas su créer le climat de confiance nécessaire au succès de cette réforme. De nombreux Français pensent que le futur système de retraite sera moins avantageux pour eux, et la déclaration faite mercredi 11 décembre par le Premier Ministre n’a pas permis de rassurer l’opinion. Les syndicats de salariés sont unanimement opposés à la réforme, y compris la CFDT, pourtant favorable depuis longtemps à la mise en place d’un régime de retraite universel par points. Les récentes révélations de la presse à propos des liens qu’entretient le Haut Commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye avec de grandes sociétés d’assurance privées ont aggravé la défiance des Français envers le projet de réforme, en attisant la peur d’une destruction de notre système de retraite par répartition. « On ne peut pas réformer contre tout le monde », disait récemment un élu de la majorité. Il serait temps que le gouvernement s’en rende compte.

Pour sauver la réforme des retraites, il est urgent que le gouvernent renoue le dialogue avec les syndicats réformistes et qu’il renégocie les éléments les plus contestés du projet. La question de « l’âge pivot » doit être de nouveau examinée : la priorité doit être accordée à la réforme systémique, c’est-à-dire à la réorganisation globale de notre système de retraite, et non aux ajustements paramétriques destinés à faire des économies. Il faudra aussi apporter des garanties supplémentaires sur les pensions des mères de famille. Il faudra des garanties supplémentaires sur les pensions des fonctionnaires, en particulier celles des enseignants, car ces derniers risquent d’être lourdement pénalisés par le nouveau système si leur traitement n’est pas fortement revalorisé. Des garanties supplémentaires doivent aussi être apportées sur la valeur du point de retraite. Le gouvernement assure que la « valeur de service » du point ne pourra pas baisser, qu’elle sera indexée sur les salaires et qu’elle sera fixée par les partenaires sociaux sous le contrôle du Parlement : ces garanties étaient nécessaires, mais rien n’a été précisé quant à la « valeur d’achat », celle qui permet de convertir les cotisations en points de retraite. Or, une baisse de cette valeur d’achat entraînerait, mécaniquement, une baisse des pensions.

Seule la négociation peut sauver la réforme des retraites. Il faut prendre le temps de renégocier certains points de la réforme, de façon constructive et dans la transparence la plus totale, quitte à proposer in fine un texte moins ambitieux que le projet initial.

Macron joue-t-il son quinquennat sur la réforme des retraites?

Manifestation du 5 décembre (source LCI).

En raison de son ampleur, la mobilisation actuelle contre le projet de réforme des retraites est souvent comparée aux grandes grèves de 1995 contre le plan Juppé. Pourtant, 2019 n’est pas 1995. Il existe en effet des différences majeures entre ces deux mouvements. Tout d’abord, entre 1995 et 2019, les mentalités ont changé. En 1995, une écrasante majorité de Français rejetait le plan Juppé et soutenait la grève. De nos jours, l’opinion publique est plus contrastée : si une majorité de Français ont approuvé le mouvement du 5 décembre, une grande partie de l’opinion publique estime qu’il faut réformer les retraites et supprimer les régimes spéciaux. Autre différence majeure : l’enjeu politique n’est pas le même. En 1995, Jacques Chirac a été élu président de la République sur le thème de la « fracture sociale ». La réforme de l’Assurance Maladie et des retraites pilotée par Alain Juppé a surpris les Français car elle n’était pas inscrite au programme de Chirac. A l’inverse, la mise en place d’un régime de retraite universel par points était l’une des mesures phares du programme présidentiel d’Emmanuel Macron. C’est une réforme décisive pour le président et pour le gouvernement. C’est même la réforme-clé du quinquennat. Macron joue sa crédibilité sur cette réforme, à la fois en France mais également au sein de l’Union européenne, puisque la Commission européenne soutient ce projet.

Un scénario à la Juppé semble donc peu probable : Juppé a fait marche arrière en 1995, mais Macron ne renoncera pas à la réforme des retraites. Le 6 décembre, Edouard Philippe a d’ailleurs affiché sa détermination et a laissé entendre qu’il ne reculerait pas sur la suppression des régimes spéciaux ni sur la mise en place d’un régime universel par points. L’exécutif peut en revanche assouplir le projet initial conçu par Jean-Paul Delevoye pour calmer le jeu et donner satisfaction aux syndicats les plus modérés. Plusieurs leviers s’offrent à l’exécutif : repousser la date d’entrée en vigueur de la réforme ; étaler dans le temps la période de transition dans le but d’impacter le moins de générations possible ; maintenir les régimes spéciaux pour tous les assurés qui ont déjà commencé à cotiser dans ces régimes (la fameuse « clause du grand-père ») ; renoncer à l’introduction d’un « âge d’équilibre » avec un système de décote pour les départs à 62 ans ; améliorer les garanties offertes aux mères de famille, aux travailleurs précaires et aux carrières hachées ; revaloriser significativement les traitements des enseignants pour éviter une chute de leurs pensions de retraite ; donner des garanties aux syndicats sur la gouvernance du futur système de retraite (par exemple en proposant une renégociation annuelle de la valeur du point de retraite avec les partenaires sociaux). Au bout du compte, le gouvernement pourrait donc choisir de sacrifier certains aspects du rapport Delevoye pour sauver la réforme des retraites, quitte à rédiger un projet de loi beaucoup moins ambitieux que prévu.