Les Républicains: une scission inévitable?

Thierry Solère.

L’UMP fut créée en 2002 pour fédérer les différents courants de la droite française dans un même parti et ainsi faire barrage au Front National. Durant ses premières années d’existence, le parti garda une ligne politique plutôt modérée, incarnée par Jacques Chirac, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin. Mais Nicolas Sarkozy, élu président de l’UMP en 2004, impulsa progressivement un durcissement de la ligne du parti, notamment sur les questions identitaires et sécuritaires, pour donner satisfaction à la frange la plus conservatrice de l’électorat de droite mais aussi pour attirer les électeurs du Front National : on parlait alors de la « droite décomplexée ». La défaite de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2012 a ravivé les clivages internes de l’UMP ; le changement de nom du parti (rebaptisé Les Républicains en 2015) n’a pas effacé les divisions.

Il n’y a jamais eu de place en France pour un grand parti de droite hégémonique comparable au Parti Conservateur britannique ou au Parti Républicain américain, car le bipartisme n’a jamais fait partie de la culture politique française. Le multipartisme est inscrit dans l’ADN de la France : il a résisté à la Cinquième République, au scrutin majoritaire et à la bipolarisation. Dans les années 80 et 90, la droite était dominée par deux grands partis à la fois partenaires et concurrents : le RPR (qui représentait la droite gaullo-conservatrice) et l’UDF (qui réunissait le centre et la droite libérale non gaulliste). La création de l’UMP n’a pas permis de réconcilier durablement les différentes composantes de la droite française : depuis 2012, ce parti est en crise. Et cette crise est à la fois une crise de leadership et une crise d’identité.

Le Centriloque a déjà consacré plusieurs publications aux fractures idéologiques de la droite française et a souvent mis en évidence l’impossibilité d’une « synthèse des droites ». Il est clair, aujourd’hui, que Les Républicains sont au bord de l’explosion : l’aile modérée, progressiste et europhile du parti, celle de Nathalie Kosciusko-Morizet et de Thierry Solère, celle qui appelle à faire barrage au Front National, ne partage plus grand-chose avec l’aile conservatrice et « identitaire » incarnée par Laurent Wauquiez, Eric Ciotti et tous ceux qui refusent la stratégie du front républicain face à l’extrême droite. La défaite de François Fillon puis la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle ont aggravé les divisions de la droite : après la présidentielle, plusieurs membres du parti ont accepté la main tendue d’Emmanuel Macron alors que les autres la refusaient. Plusieurs personnalités de LR sont entrées au gouvernement, à commencer par le Premier Ministre Edouard Philippe, alors que le parti était officiellement dans l’opposition. Certains députés LR séduits par la démarche d’ouverture de Macron ont choisi de créer un groupe parlementaire autonome, baptisé les « Constructifs », pour incarner une opposition bienveillante et soutenir les réformes qui vont dans le bon sens, alors que les autres députés LR cherchent à s’affirmer comme la « principale force d’opposition » au nouvel exécutif.

Mardi 11 juillet, six responsables LR pro-Macron ont été suspendus de leurs fonctions au sein du parti, dont Edouard Philippe, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin ; à l’automne, une « commission spéciale » statuera sur leur sort et pourrait aller jusqu’à prononcer leur exclusion du parti… Mais quel crime ont-ils commis pour mériter pareille sanction ? Ont-ils trahi leur parti en voulant apporter un soutien prudent à la politique d’Emmanuel Macron ? Ont-ils trahi leur parti en affirmant qu’ils souhaitaient la réussite du gouvernement ? Je ne le crois pas. Je comprends que le PS veuille exclure les socialistes qui ont soutenu Macron pendant la campagne présidentielle ; mais rien ne justifie que des personnalités issues de LR soient sanctionnées pour avoir choisi de soutenir ou de rallier un gouvernement d’ouverture après la défaite de leur candidat à la présidentielle. La décision du bureau politique de LR illustre parfaitement cette vision clanique et sectaire de la politique dont les Français ne veulent plus.

Pour clarifier la ligne politique du parti, une scission n’est-elle pas devenue inévitable ? La recomposition politique exige une décomposition des anciennes structures partisanes. Les Républicains « constructifs » et pro-Macron doivent quitter LR pour former, avec l’UDI, un nouveau parti de centre-droit, progressiste, libéral et européen. LR deviendrait alors un véritable parti conservateur qui, une fois purgé de ses éléments les plus modérés et les plus progressistes, pourrait assumer sa proximité avec l’extrême droite sur les questions identitaires et sécuritaires.

La victoire de Fillon, un coup dur pour le centre

Dimanche 27 novembre, le peuple de droite a désigné son champion pour la présidentielle de 2017. François Fillon a été plébiscité : après avoir mis Nicolas Sarkozy hors-jeu lors du premier tour de la primaire, il a littéralement pulvérisé Juppé lors du second tour. La victoire de Fillon confirme que cette primaire, abusivement présentée comme une « primaire de la droite et du centre », est d’abord et avant tout une primaire de la droite. De la droite dure.

Fillon s’est fait élire sur un programme très libéral qui ne comporte aucune mesure sociale. Le candidat veut augmenter fortement la TVA et baisser massivement les impôts sur les entreprises et les hauts revenus. Il souhaite que l’Assurance Maladie cesse de rembourser les médicaments les plus courants. Il veut flexibiliser le marché du travail sans apporter de garanties nouvelles aux salariés : il envisage par exemple d’instaurer une dégressivité des allocations chômage et d’autoriser les licenciements collectifs pour simple motif de « réorganisation ». Il veut également supprimer toute référence à une durée légale du travail et laisser chaque entreprise fixer le temps de travail des salariés par des accords négociés en interne, dans la limite de 48 heures hebdomadaires imposée par l’Union européenne. Quand on l’interroge sur l’absence de mesures sociales dans son programme, Fillon répond qu’il veut le « retour au plein emploi » car le chômage constitue le principal problème social en France. Mais le « retour au plein emploi » ne saurait faire office de politique sociale, car il ne constitue pas une réponse suffisante au creusement des inégalités, à la généralisation du travail précaire et à la paupérisation du salariat.

Le programme de Fillon choque aussi par son irréalisme. Le candidat veut supprimer un demi-million de postes de fonctionnaire en 5 ans, ce qui revient à supprimer 100.000 postes par an. On imagine difficilement comment Fillon pourra mettre en œuvre une purge aussi radicale, même en rétablissant la semaine de 39 heures dans la fonction publique. On ne peut pas supprimer autant de postes de fonctionnaires de façon aussi brutale sans désorganiser les services, dégrader les conditions de travail des agents et aggraver les dysfonctionnements existants. Il ne faut pas oublier que certains services sont en sous-effectif et que de nombreux fonctionnaires font déjà beaucoup d’heures supplémentaires. Dans les hôpitaux publics, les personnels sont débordés : pour assurer la continuité et le bon fonctionnement de leur service, ils sont très souvent contraints d’effectuer des heures supplémentaires non payées. Contrairement à ce que semble penser une partie de la droite française, les effectifs de la fonction publique d’Etat et de la fonction publique hospitalière sont relativement stables depuis une vingtaine d’années, alors même que la population française a augmenté. En réalité, la hausse du nombre de fonctionnaires est due à l’explosion des effectifs de la fonction publique territoriale, à cause des dernières décentralisations. Le gouvernement ne pourra pas réduire brutalement le nombre d’agents territoriaux, à moins d’infliger des coupes drastiques dans les dotations des collectivités, ce qui entraînera mécaniquement de nouvelles hausses des impôts locaux.

Par ailleurs, il est clair que le programme de François Fillon n’est pas à la hauteur des défis majeurs qui attendent notre pays, tels que la transition énergétique, la révolution numérique, le redressement de notre système éducatif, la crise des migrants, la relance du projet européen ou encore la paix au Moyen-Orient. Le programme écologique de Fillon est indigent. Ses ambitions pour l’école se résument à des suppressions massives de postes dans l’Education nationale ainsi qu’à une autonomie accrue pour les établissements. Ses ambitions européennes sont, elles aussi, très limitées puisqu’elles se résument à l’harmonisation de la fiscalité sur les entreprises et à la création d’un « directoire politique de la zone euro ». Fillon ne considère manifestement pas le sauvetage de l’Europe comme une priorité, alors même que le Brexit et la montée de mouvements populistes menacent l’Union européenne de désintégration. Au Moyen-Orient, la ligne pro-russe préconisée par Fillon est particulièrement inquiétante quand on sait que la Russie apporte un soutien sans faille au régime criminel de Bachar Al Assad et qu’elle a une responsabilité difficilement contestable dans la catastrophe humanitaire qui frappe en ce moment les habitants d’Alep.

En outre, Fillon n’est pas forcément le mieux placé pour rassembler au second tour de la présidentielle, surtout s’il a Marine Le Pen en face de lui. Le 27 novembre, François Fillon a été élu par près de 3 millions de personnes ; mais pour gagner la présidentielle, il faudra en rassembler plus de 20 millions. Les Français accepteront-ils de faire bloc autour d’un homme qui a été, pendant 5 ans, le Premier Ministre de Nicolas Sarkozy et qui a donc une grande part de responsabilité dans le bilan peu glorieux de ce dernier ? Accepteront-ils de faire bloc derrière un homme qui leur propose un programme antisocial et des mesures d’austérité brutales ? Dans l’hypothèse (réaliste) d’un duel entre Fillon et Le Pen au second tour de la présidentielle, il est fort possible que certains électeurs de gauche votent blanc ou s’abstiennent. En outre, si Fillon affronte Marine Le Pen au second tour, la présidente du Front National tentera de « gauchiser » son discours pour se poser en rempart contre « l’ultralibéralisme » et ainsi mobiliser l’électorat populaire. Il faut donc espérer que Fillon accepte de mettre de l’eau dans son vin et de retravailler certains aspects de son programme pour le rendre moins brutal et plus social, ce qui lui permettra d’élargir sa base électorale vers le centre et le centre-gauche au second tour. Hélas, Fillon et ses lieutenants ont clairement dit qu’une révision de leur programme était inenvisageable.

La victoire de Fillon risque aussi d’aggraver les divisions du centre. La plupart des centristes ont soutenu Juppé lors de la primaire, mais certains centristes se sont ralliés à Fillon dès l’entre-deux-tours, comme Hervé Morin qui vient de quitter l’UDI pour, dit-il, « rebâtir un centre fort et uni derrière François Fillon ». Cela dit, la candidature de Fillon libère de l’espace au centre de l’échiquier politique pour une potentielle candidature centriste en 2017, surtout si la gauche est très divisée. François Bayrou n’exclut pas d’être lui-même candidat et a déclaré qu’il travaillait à l’élaboration d’un projet alternatif, plus juste et plus équilibré que celui de François Fillon. Quant à Emmanuel Macron, il est déjà officiellement candidat et pourrait séduire une partie non négligeable de l’électorat centriste : l’eurodéputé centriste Jean Arthuis, ancien Ministre de l’Economie d’Alain Juppé, s’est d’ailleurs rallié à Macron.

F. Fillon.

F. Fillon.

Mais pour qui se prennent les sarkozystes?

165 élus sarkozystes ont publié dans le JDD une tribune dénonçant la « stratégie opportuniste » de François Bayrou, c’est-à-dire son choix de soutenir Juppé sans exclure l’éventualité de sa propre candidature en 2017 en cas de victoire de Sarkozy à la primaire. Les auteurs de la tribune reprochent au leader centriste de s’immiscer dans la primaire de la droite après avoir favorisé la victoire de François Hollande en 2012. Les signataires appellent aussi à une alternance « solide, franche et visible », par opposition à « une alternance molle », celle que Juppé incarne et qui serait, selon les auteurs, issue de « petites combinaisons de partis ».

Commençons par corriger certaines contre-vérités. Tout d’abord, Bayrou ne s’est pas immiscé dans la primaire de la droite. Il a, au contraire, fait le choix de ne pas y participer car il conteste le principe même de cette élection. Bayrou a simplement déclaré que Juppé était à ses yeux le meilleur candidat pour incarner l’alternance en 2017. Par ailleurs, contrairement à ce qu’affirment les partisans de Sarkozy, Bayrou n’a pas fait gagner Hollande en 2012. Le président du MoDem n’a donné aucune consigne de vote à ses électeurs au second tour de la présidentielle de 2012, il n’a conclu aucun pacte avec Hollande, mais a simplement déclaré qu’à titre personnel il voterait pour le candidat socialiste. Hollande n’avait d’ailleurs pas besoin de Bayrou pour gagner la présidentielle compte tenu de l’immense impopularité de Sarkozy.

Rendre Bayrou responsable de la défaite de Sarkozy en 2012 est une tactique assez mesquine mais bien commode pour éviter de rechercher les véritables raisons de cette défaite. Le premier responsable de la défaite de Sarkozy à la présidentielle de 2012, c’est Sarkozy lui-même. Les Français avaient de nombreuses bonnes raisons de congédier le président sortant : un bilan économique médiocre, une politique éducative absolument désastreuse, une incapacité à enrayer la spirale de la dette publique, un discours clivant, agressif et démagogique, un style « bling bling » et arrogant, sans oublier les zones d’ombre qui entourent le financement de sa campagne électorale de 2007. Le second tour de la présidentielle de 2012 a été un référendum anti-Sarkozy : il est clair que de nombreux électeurs ont voté Hollande par dépit et par antisarkozysme. Mais cela, Sarkozy et ses partisans ne peuvent pas l’admettre. Alors on préfère cogner sur Bayrou, ça ne coûte pas cher et ça défoule.

A vrai dire, les attaques ad personam contre Bayrou n’ont guère d’importance : le mépris des sarkozystes pour le président du MoDem n’était un secret pour personne. A travers Bayrou, c’est en fait Juppé lui-même que les sarkozystes essaient de déstabiliser. Cette tribune pathétique en dit long sur l’impuissance et l’anxiété de Nicolas Sarkozy et de ses lieutenants face à la popularité d’Alain Juppé. Largement distancé dans les sondages par le maire de Bordeaux, Sarkozy ne sait plus quoi faire pour tenter de nuire à son principal rival. Il cherche alors à présenter Juppé comme le représentant d’une droite « molle » qui se compromet avec Bayrou.

Mais le plus lamentable, c’est qu’il y ait, parmi les signataires de ce texte, une dizaine de parlementaires UDI, dont Maurice Leroy et François Sauvadet, anciens soutiens de Bayrou convertis au sarkozysme par peur de perdre leur siège. La présence de ces hommes-là dans un parti centriste est une anomalie : ces parlementaires n’ont plus rien à faire au centre et auraient dû prendre leur carte chez les Républicains depuis longtemps. Comment peut-on se dire centriste et soutenir Sarkozy contre Juppé ? Comment peut-on se dire centriste et préférer la ligne dure de Sarkozy à la ligne modérée de Juppé ? Comment peut-on reprocher à Bayrou son opportunisme quand on est soi-même l’incarnation de l’opportunisme politique dans toute sa splendeur ?

F. Bayrou (source: Le Point)

F. Bayrou (source: Le Point)

La primaire LR vue du centre

Premier débat de la primaire de la droite.

Premier débat de la primaire de la droite.

La primaire des Républicains est abusivement présentée comme une « primaire de la droite et du centre ». Or, il s’agit avant tout d’une primaire de la droite, puisqu’elle est organisée par un parti de droite et qu’aucun centriste n’y concourt. Bayrou conteste le principe même de la primaire, et les militants de l’UDI se sont prononcés par référendum contre une participation à cette élection. A première vue, donc, la primaire des Républicains ne concerne guère les centristes. Sauf qu’il s’agit d’une primaire « ouverte » et que tous les électeurs peuvent y participer, moyennant une cotisation symbolique de deux euros et la signature d’une charte au contenu tellement flou que n’importe quel citoyen attaché aux valeurs républicaines pourrait s’y retrouver. De plus, le résultat de la primaire aura des répercussions importantes pour le centre en 2017. De nombreux sympathisants centristes vont donc participer à ce scrutin. Pour les électeurs centristes indécis qui seraient tentés d’aller voter les 20 et 27 novembre 2016, voici un petit décryptage du programme des candidats en lice pour la primaire. Chaque programme se verra attribuer une « note centriste » sur 10 points : plus la note est élevée, plus le candidat est « centro-compatible » ; plus la note est basse, plus le candidat est éloigné des valeurs et des idées centristes.

Les programmes des candidats : consensus libéral et sécuritaire

Les différences entre les sept programmes sont bien maigres, puisque les candidats de la primaire semblent à peu près d’accord sur l’essentiel. Tous partagent une ligne résolument sécuritaire : ils veulent augmenter le nombre de places en prison et mettre fin aux aménagements automatiques de peine, ils préconisent une politique pénale plus répressive et défendent des mesures qui tendent à mettre en place une justice d’exception pour les terroristes. Sur le plan économique, on constate que les candidats défendent quasiment tous une ligne libérale : réduction massive du nombre de fonctionnaires, baisses massives de charges pour les entreprises, assouplissement des conditions de licenciement, fin des 35 heures, dégressivité des allocations chômage, suppression de l’ISF et report de l’âge de départ à la retraite. Cette orientation libérale n’est pas incompatible, en soi, avec les idées centristes : les centristes sont favorables à une libéralisation raisonnée de l’économie ainsi qu’à l’équilibre budgétaire. Le problème, c’est que les candidats de droite n’ont pas de programme social. Or, les centristes ont le souci de maintenir un juste équilibre entre liberté économique et protection sociale. On ne peut pas être généreux avec les plus riches sans faire de gestes en direction des plus fragiles ; on ne peut pas flexibiliser le droit du travail sans proposer, en contrepartie, une sécurisation accrue des parcours professionnels. On constate aussi que la plupart des candidats n’ont pas de programme écologique. Tous les prétendants donnent la priorité à l’emploi et à la compétitivité mais passent à côté des enjeux environnementaux majeurs : la transition énergétique, la réduction des émissions de carbone et la conversion de notre agriculture vers un modèle plus circulaire et plus respectueux des équilibres naturels.

Nicolas Sarkozy : à droite toutes !

Sarkozy a choisi de privilégier les thématiques identitaires et sécuritaires. Surfant sur la peur du terrorisme, de l’islam et de l’immigration, l’ex-président défend des propositions qui pourraient parfaitement figurer dans le programme de Marine Le Pen : au nom de la lutte contre le « communautarisme », il propose d’interdire les signes religieux dans les entreprises et les universités ainsi que les menus de substitution dans les cantines scolaires ; il veut également supprimer l’enseignement des langues d’origine à l’école primaire. Sarkozy propose, par ailleurs, l’instauration d’un service militaire obligatoire d’un an pour les jeunes de 18 ans sans emploi ni formation. Sur le plan économique, Sarkozy défend une ligne libérale qui n’a rien de très innovant : il recycle d’ailleurs certaines mesures phares de son quinquennat, comme la défiscalisation des heures supplémentaires et le non remplacement d’un départ à la retraite sur deux dans la fonction publique. Sarkozy n’a aucun programme social et ses propositions en matière d’éducation sont indigentes : l’ancien président n’a visiblement tiré aucune leçon de la politique éducative désastreuse menée lors de son quinquennat puisqu’il propose de nouvelles suppressions de poste dans l’Education nationale et une augmentation du temps de travail des enseignants, deux propositions démagogiques et stupides qui vont dégrader les conditions de travail des professeurs et aggraver la perte d’attractivité du métier. La grande nouveauté du programme de Sarkozy par rapport à 2007 ou à 2012 réside dans la volonté affichée par le candidat de recourir au référendum pour faire passer les réformes clés du prochain quinquennat. Cette conception très bonapartiste du pouvoir semble assez éloignée de la conception centriste qui est, au contraire, très attachée à la représentation parlementaire et méfiante à l’égard du référendum. On trouvera néanmoins dans le programme de Sarkozy quelques mesures de bon sens compatibles avec les attentes centristes : Sarkozy propose par exemple de soumettre à référendum une diminution de 30% du nombre de parlementaires. Sur l’Europe, on peut également retenir quelques propositions pertinentes : Sarkozy veut harmoniser les politiques d’immigration des Etats membres de l’espace Schengen et améliorer la gouvernance économique de la zone euro, notamment par la création d’un « Fonds monétaire européen » et d’un poste de « directeur du Trésor » ; on peut toutefois regretter que ces mesures ne s’inscrivent pas dans une vision européenne plus ambitieuse et plus globale. Ce programme très à droite reçoit donc la note centriste de 3/10.

Alain Juppé : modéré mais pas trop

Souvent perçu comme un homme sage et modéré, Juppé se définit lui-même comme un candidat de « rassemblement ». Mais le vénérable Juppé est-il aussi modéré qu’on le dit ? Son programme économique, qui a pour mot d’ordre le « retour au plein emploi », est d’inspiration clairement libérale et ne comporte aucune mesure sociale. Juppé propose plusieurs mesures visant à rendre les entreprises plus compétitives : retour aux 39 heures, plafonnement des indemnités prudhommales et suppression de toutes les charges sur le SMIC. Il propose d’augmenter d’un point la TVA pour compenser une réduction de 10 milliards d’euros des cotisations famille versées par les entreprises : cette mesure reprend le principe de la « TVA sociale » défendue par certains centristes. Juppé plaide aussi pour un « CDI sécurisé » dans lequel les motifs de licenciement seraient prédéfinis. Le maire de Bordeaux réaffirme son positionnement à droite sur les questions de sécurité et d’immigration : il veut notamment durcir le regroupement familial et restreindre le droit du sol. Juppé a également élaboré tout un arsenal de mesures visant à améliorer la lutte contre le terrorisme : rétablissement des doubles peines à l’encontre des étrangers condamnés pour des actes terroristes, autorisation des rétentions administratives pour les familles, isolement et surveillance des détenus radicalisés, création d’un délit de « consultation régulière de sites djihadistes ». Le vrai point fort du programme de Juppé, c’est en fait la politique éducative : Juppé considère en effet l’éducation comme une priorité absolue et souhaite concentrer les efforts sur l’école primaire. Il déclare vouloir sanctuariser le budget de l’Education nationale et a déjà énoncé plusieurs propositions concrètes : on citera, entre autres, l’allègement des effectifs dans les classes maternelles, l’augmentation du traitement des professeurs des écoles, une autonomie accrue pour les établissements, une réforme du calendrier scolaire prévoyant un raccourcissement des vacances d’été pour alléger les journées de cours, ou encore un enseignement renforcé du fait religieux. Juppé propose également une réforme du Baccalauréat qui consiste à augmenter la part de contrôle continu afin de réduire le coût de l’examen et d’alléger le calendrier des épreuves terminales. Sur le plan des institutions, Juppé souhaite un mandat présidentiel non renouvelable, afin de replacer le président de la République au-dessus de la mêlée politicienne et ainsi renouer avec l’esprit gaullien de la Cinquième République. Juppé veut aussi renforcer les capacités de défense de l’Europe par la création d’une véritable police européenne des frontières. En définitive, même si le programme du maire de Bordeaux est clairement à droite, plusieurs aspects de ce programme peuvent séduire les centristes : une politique éducative ambitieuse et cohérente, un programme économique plus équilibré que celui des autres candidats malgré l’absence de mesures sociales, et une volonté de renforcer les compétences de l’Union européenne en matière de défense. Alain Juppé reçoit donc la note centriste de 7/10.

François Fillon : une rupture « thatchérienne »

L’itinéraire idéologique de François Fillon a de quoi surprendre : celui qui s’est longtemps présenté comme un « gaulliste social » a fortement droitisé son discours et défend aujourd’hui un programme qui rappelle, à certains égards, la politique de Reagan ou de Thatcher dans les années 80. D’ailleurs, Fillon lui-même se dit favorable à une rupture « thatchérienne ». Sur le plan économique, Fillon est clairement le plus libéral des candidats. Il préconise une thérapie de choc pour atteindre le plein emploi : baisse de 50 milliards d’euros de charges pour les entreprises, durcissement des sanctions à l’égard des chômeurs qui ne cherchent pas d’emploi, autorisation des licenciements pour « motif de réorganisation », libéralisation du travail dominical, mise en place d’un contrat de travail unique plus flexible que l’actuel CDI, suppression des 35 heures et possibilité de négocier le temps de travail au sein de chaque entreprise dans la limite des 48 heures hebdomadaires fixées par l’Union européenne. Fillon propose également un plan drastique de réduction des dépenses publiques dont l’objectif est de réaliser 110 milliards d’euros d’économies en 5 ans ! Pour cela, il veut inscrire la « règle d’or » de l’équilibre budgétaire dans la Constitution, rétablir la semaine de 39 heures pour les fonctionnaires et mener une véritable purge dans la fonction publique, avec la remise en cause de l’emploi à vie et la suppression de 600.000 postes. Pour améliorer la lutte contre le terrorisme, Fillon veut créer un « grand ministère de l’Intérieur » qui rassemblerait les douanes, l’administration pénitentiaire, la gendarmerie et la police. Le candidat envisage également de réduire l’immigration en faisant voter chaque année des quotas d’immigration par le Parlement. En matière d’éducation, Fillon est favorable à une autonomie accrue pour les établissements ainsi qu’à une revalorisation salariale « au mérite » pour les enseignants ; il défend une réforme du Bac proche de celle que propose Alain Juppé, visant à renforcer la part de contrôle continu pour alléger le coût de l’examen. Le programme de François Fillon pèche par son caractère antisocial et par ses ambitions démesurées : les objectifs affichés en terme de réduction des déficits publics sont irréalistes car, en temps de crise, on peut difficilement imposer de façon brutale aux Français des réformes impopulaires et une purge aussi radicale de la fonction publique. François Fillon reçoit donc la note centriste de 4/10.

Bruno Le Maire : la réforme tous azimuts

Bruno Le Maire, qui souhaite incarner le « renouveau » à droite, détient le record du programme le plus long et le plus complexe de la primaire, car il veut absolument tout réformer ! Et pour faire passer les réformes les plus urgentes, il veut gouverner par ordonnances durant les premiers mois de son quinquennat. Le programme de Bruno Le Maire est si touffu qu’on ne sait pas vraiment par où commencer. Il y a des mesures de bon sens : pour encourager le renouvellement de la vie politique, Le Maire veut ramener le nombre de députés de 577 à 400 et interdire aux parlementaires d’exercer plus de trois mandats consécutifs. Pour déverrouiller le marché de l’emploi et améliorer la compétitivité des entreprises, Le Maire veut un Code du Travail de 150 pages (au lieu de 3.000 actuellement), ultra-simplifié et recentré sur les « droits fondamentaux des travailleurs » ; tous les autres droits seraient négociés au niveau de l’entreprise, notamment la durée du travail. Sur le modèle de l’ancien CNE (Contrat Nouvelle Embauche) imaginé par Dominique De Villepin, Bruno Le Maire souhaite créer un CDD renouvelable sans limites avec, en contrepartie, une augmentation progressive des droits du salarié de façon à favoriser la transition vers un CDI. Pour les créateurs de start-up, Le Maire a imaginé un « e-contrat » hyper-flexible qui permettrait des embauches sur de très courtes périodes. En matière d’éducation, Le Maire propose clairement de mettre fin au collège unique : il défend l’idée d’un collège diversifié avec options dès la sixième. Mais la plupart des réformes proposées par Bruno Le Maire s’inscrivent clairement dans la même doxa libérale et sécuritaire que ses concurrents. Le Maire propose des coupes drastiques dans les dépenses de l’Etat, il veut remettre en cause l’emploi à vie dans la fonction publique et supprimer 1 million d’emplois publics sur 10 ans. Il veut aussi privatiser Pôle Emploi, alors même que les différentes expériences de privatisation des services de l’emploi dans des pays étrangers ont été peu concluantes (de fait, aucune étude à ce jour n’a démontré que le secteur privé était plus efficace que le secteur public pour assurer le placement des chômeurs). Bruno Le Maire préconise également une « justice d’exception » contre le terrorisme : il souhaite faciliter les mises sur écoute, généraliser la détention préventive, instaurer des peines planchers de 7 ans fermes, rétablir les doubles peines, créer 10.000 places de prison supplémentaires et construire des centres pénitentiaires réservés aux détenus condamnés pour actes terroristes. Le programme de Bruno Le Maire, malgré son originalité, retombe trop souvent dans le conformisme libéral et sécuritaire : il reçoit la note centriste de 5/10.

NKM : un programme centriste ?

Nathalie Kosciusko-Morizet est parfois décrite comme une centriste à cause de son côté « bobo » et de ses prises de position modérées. Si NKM représente incontestablement la frange la plus modérée et la plus ouverte des Républicains, peut-on aller jusqu’à qualifier son programme de « centriste » ? Par certains aspects, oui. NKM est la seule candidate à disposer d’un programme social : elle souhaite en effet mettre en place un statut plus protecteur pour les travailleurs indépendants et renforcer la politique familiale en versant aux parents une allocation de ressources dès le premier enfant, jusqu’à l’âge de dix-huit ans. NKM est aussi la seule candidate qui dispose d’un vrai programme écologiste : elle veut encourager « l’écologie de proximité » en généralisant les circuits courts et le télétravail. Elle souhaite également faire de la qualité de l’air une « grande cause nationale ». De plus, NKM se démarque de ses concurrents par des positions plus modérées sur l’immigration : elle refuse de remettre en cause le droit du sol et veut délivrer des permis de travail aux demandeurs d’asile dont le dossier n’a pas encore été traité. L’originalité du programme de Nathalie Kosciusko-Morizet réside aussi dans la place importante accordée au numérique : NKM voit dans la révolution numérique un moyen de moderniser l’économie et la démocratie (elle veut notamment renforcer la démocratie participative en créant une « chambre de citoyens virtuelle » permettant à chaque Français de proposer directement une réforme). Pour simplifier le système fiscal, NKM propose la création d’une « flat tax » (un impôt à taux unique sur l’ensemble des revenus) et d’un « revenu de base » remplaçant la plupart des allocations existantes. NKM est aussi la seule candidate qui ne souhaite pas supprimer l’ISF : elle propose de le transformer en obligation d’investissement. En ce qui concerne l’Europe, les centristes apprécieront les velléités fédéralistes de la candidate, qui se dit favorable à la création d’un parquet européen et d’une agence européenne du renseignement. Sur l’éducation, NKM ne propose rien de révolutionnaire mais veut mettre l’accent sur l’enseignement du français à l’école primaire, ce qui relève du bon sens. Pour le reste, les propositions de la candidate s’inscrivent plus nettement à droite et sont assez proches des propositions faites par les autres candidats : NKM veut remettre en cause le statut de la fonction publique, déréglementer la durée du travail et créer un choc de compétitivité en réduisant de 100 milliards d’euros les charges sur les entreprises ; elle propose la création d’un service national obligatoire de courte durée et veut « interdire le salafisme ». En définitive, le programme de Nathalie Kosciusko-Morizet est plutôt séduisant et largement « centro-compatible ». Le problème, c’est qu’il est peu détaillé. Certaines mesures demeurent assez vagues et soulèvent quelques questions quant à leur mise en application : comment financer les 100 milliards de baisses de charges pour les entreprises ? NKM se dit prête à creuser le déficit public, le temps de relancer l’emploi : ce laxisme budgétaire assumé n’est pas très centriste ! Mais ce n’est pas la seule ambiguïté du programme de la candidate. Comment encourager concrètement le télétravail et les circuits courts ? Comment améliorer concrètement la qualité de l’air ? Et comment appliquer concrètement l’interdiction du salafisme ? Pour ses louables intentions et son programme relativement modéré, NKM mérite quand même la note centriste de 7/10.

Jean-François Copé : guerre contre l’impôt et contre le terrorisme

Copé dénonce « un Etat omniprésent dans l’économie mais très absent dans le régalien ». Son programme vise donc à libéraliser l’économie et à flexibiliser le marché de l’emploi tout en renforçant les fonctions régaliennes de l’Etat, notamment dans le domaine de la sécurité. La lutte contre le « terrorisme islamiste » constitue l’axe majeur du programme de Jean-François Copé : le candidat propose de réorganiser complètement les services de renseignement et de créer des postes supplémentaires de policiers, de gendarmes, de magistrats et de gardiens de prison. Il veut mettre en place une chaîne pénale entièrement dédiée à la lutte contre le terrorisme islamiste. Il envisage aussi d’étendre les rétentions administratives à 150 jours et de faire expulser de manière systématique les étrangers radicalisés. Le deuxième axe majeur du programme de Copé, c’est la réduction généralisée des impôts : dénonçant une fiscalité qui « oppresse les Français », le candidat souhaite réduire de façon significative l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés. Ces baisses d’impôt sont compensées par un plan drastique de réduction des dépenses publiques impliquant, notamment, une réforme profonde de la fonction publique : non remplacement d’un départ à la retraite sur deux, retour aux 39 heures et remise en cause de l’emploi à vie. Sur la question de l’emploi, Copé veut réduire le montant et la durée des allocations chômage et interrompre leur versement dès le troisième refus d’offre d’emploi. Comme Juppé, il propose d’augmenter la TVA pour financer des baisses de charges sur les entreprises. Comme la plupart de ses concurrents, il est favorable à une libéralisation de la durée du travail : il veut laisser chaque entreprise fixer le temps de travail des salariés par le biais de référendums internes. En matière d’éducation, Copé veut donner plus d’autonomie aux établissements, mettre fin au collège unique et instaurer un examen préalable à l’entrée de la classe de Sixième pour vérifier que l’enfant maîtrise les savoirs fondamentaux (lecture, écriture, calcul). Comme Bruno Le Maire, Copé entend gouverner par ordonnances pour en œuvre de façon rapide les réformes économiques et sociales les plus urgentes. Le programme de Jean-François Copé reçoit la note centriste de 4/10.

Jean-Frédéric Poisson : le plus réac des candidats

Proche de Christine Boutin et président du Parti Chrétien-Démocrate, Jean-Frédéric Poisson est le seul candidat qui ne soit pas issu des Républicains. Son programme, bien que lacunaire et peu précis, se démarque nettement de celui de ses concurrents. Poisson apparaît clairement comme le plus réac des candidats : il est le seul à proposer l’abrogation de la loi sur le « mariage pour tous » et la suppression du regroupement familial et du droit du sol. Sur les questions économiques, il se démarque aussi de la ligne libérale de ses concurrents puisqu’il prône l’intervention de l’Etat dans l’économie pour soutenir les entreprises françaises. Poisson est aussi le seul candidat qui se revendique souverainiste et qui dénigre ouvertement « l’Europe de Maastricht ». Eurosceptique, économiquement étatiste et socialement ultra-conservateur, Jean-Frédéric Poisson est le moins « centro-compatible » des candidats : il reçoit la note centriste de 2/10.

Pourquoi les centristes aiment-ils Juppé ?

De nombreux sondages ont confirmé la grande popularité d’Alain Juppé au sein de l’électorat centriste. Plusieurs leaders du centre ont d’ailleurs exprimé sans ambiguïté leur sympathie pour le maire de Bordeaux ; François Bayrou a même déclaré qu’il était prêt à soutenir Juppé dès le premier tour de la présidentielle en 2017. Pourtant, Juppé n’est pas centriste, et il n’a pas manqué de le rappeler. Comment expliquer cet engouement des centristes pour le candidat Juppé ?

Tout d’abord, Juppé incarne l’aile modérée du parti Les Républicains : ses valeurs libérales et humanistes sont en phase avec les valeurs centristes, et la plupart des idées qu’il défend sont assez proches de celles du centre. Comme les centristes, Alain Juppé refuse toute compromission avec l’extrême droite : lors des scrutins de 2014 et 2015, il a appelé les électeurs à faire barrage au Front National au deuxième tour et s’est opposé à la ligne sarkozyste du « ni PS ni FN ». Comme les centristes, Juppé est très attaché à la lutte contre les déficits publics et souhaite réduire le train de vie de l’Etat tout en « sanctuarisant » le budget de l’éducation, de la justice et de la sécurité, qui sont des missions régaliennes par excellence. Comme les centristes, Juppé est partisan d’un libéralisme économique tempéré, défend la liberté d’entreprendre, souhaite assouplir le Code du Travail et réduire les charges sur les entreprises, prône la modération fiscale et veut alléger les impôts sur les classes moyennes. Il souhaite maîtriser les flux migratoires et défend l’instauration de quotas d’immigration européens, mais veut aussi renforcer les politiques de co-développement en direction des principaux pays d’émigration.

La personnalité d’Alain Juppé est plus rassurante et moins « clivante » que celle de Nicolas Sarkozy. Juppé n’est guère adepte des propositions « coups de poing » et des discours démagogiques : il fait preuve d’une retenue et d’un pragmatisme auxquels les centristes sont particulièrement sensibles. Juppé incarne aussi un certain courage politique. Lors de son passage à Matignon dans les années 90, il a voulu mettre en place des réformes qui étaient impopulaires mais nécessaires, comme la réforme des retraites et celle de l’assurance maladie : le « plan Juppé » de 1995, qui visait à réduire le déficit de la Sécurité sociale, a d’ailleurs provoqué un vaste mouvement de grève qui a paralysé le pays. Face au mécontentement populaire, le gouvernement avait alors fait marche arrière. Vingt ans plus tard, les Français ont compris que les réformes de Juppé allaient dans le bon sens.

Mais Juppé n’est pas centriste : c’est un homme de droite qui se réclame du gaullisme. Et sur certaines questions essentielles, Alain Juppé se démarque nettement des centristes. Bon nombre de centristes souhaitent refonder les institutions et renforcer les pouvoirs du Parlement ; Bayrou va même jusqu’à parler d’une « Sixième République ». Alain Juppé, en bon gaulliste, est très attaché à la Cinquième République. Les centristes sont favorables à l’introduction d’une dose de proportionnelle aux élections législatives afin d’améliorer la représentativité de l’Assemblée nationale ; Juppé, au contraire, pense que la proportionnelle empêcherait d’obtenir des majorités stables. Juppé est favorable à l’Europe mais ne défend pas l’idée d’une Europe fédérale et privilégie le renforcement des coopérations entre les Etats membres, alors que les centristes sont fédéralistes. Enfin, certains centristes plaident pour la formation d’un « axe central », c’est-à-dire d’une large coalition réformiste allant des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR. Juppé, quant à lui, récuse toute alliance avec la gauche et reste favorable à une alliance classique de la droite et du centre.

Si Alain Juppé séduit l’électorat centriste, c’est surtout parce qu’il apparaît aujourd’hui comme le seul candidat capable de battre la gauche et Marine Le Pen en 2017. Juppé cherche en effet à se présenter comme le candidat du rassemblement, et à se démarquer de son principal rival Nicolas Sarkozy en tenant un discours consensuel et fédérateur. Il y a évidemment une grande part de stratégie politicienne dans tout cela : Juppé prépare 2017 en jouant le rôle très « gaullien » de l’homme providentiel qui va rassembler les Français et redresser le pays. Alain Juppé est sans doute le plus « centro-compatible » des présidentiables de droite, mais la Juppémania qui s’est emparée des centristes ne doit pas enterrer le scénario d’une candidature centriste autonome en 2017, car les centristes sont tout de même les mieux placés pour défendre les idées et les valeurs du centre.

Les modérés de droite et de gauche peuvent travailler ensemble

Faire travailler ensemble des modérés de gauche et de droite sur les réformes nécessaires au pays : François Bayrou et de nombreux centristes défendent cette idée depuis longtemps. Déjà, lors de la présidentielle de 2007, Bayrou avait proposé de rassembler des personnalités du centre, de la gauche et de la droite au sein d’un gouvernement d’union nationale. A l’époque, on lui avait ri au nez… Or, l’idée semble désormais dans l’ère du temps. Après le séisme des régionales de décembre 2015, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin a déclaré que la droite républicaine devait « travailler avec le gouvernement » pour combattre le chômage et le FN. Manuel Valls a réagi de façon enthousiaste à cette proposition. A droite comme à gauche, d’autres voix commencent à s’élever pour demander une collaboration entre l’opposition et la majorité sur le dossier de l’emploi. Un autre ancien Premier ministre, François Fillon, a d’ailleurs déclaré qu’il allait « faire des propositions » au Président de la République.

La proposition de Jean-Pierre Raffarin n’a rien d’aberrant : sur les questions socio-économiques, il est clair que Valls et Macron sont beaucoup plus proches d’un Raffarin, d’un Juppé ou d’un Bayrou que d’un Mélenchon. Par ailleurs, le Front National est en train de dynamiter le paysage politique français : la principale fracture idéologique, aujourd’hui, n’est plus celle qui oppose la gauche à la droite, mais celle qui oppose les partis républicains, modérés et pro-européens à l’extrême droite populiste, nationaliste et europhobe. Le clivage droite/gauche est devenu obsolète face aux défis majeurs auxquels est confronté notre pays, qu’il s’agisse de l’emploi, de la compétitivité, de la transition énergétique ou de la lutte contre le terrorisme djihadiste. Les modérés de gauche et de droite ont intérêt à travailler ensemble car ils sont d’accord sur l’essentiel : « l’axe central » que Bayrou et de nombreux centristes appellent de leurs vœux est bel-et-bien en train d’émerger.

Pour l’heure, il n’est pas encore question d’un gouvernement d’union nationale ni d’une « grande coalition » à l’allemande mais simplement d’une plate-forme collaborative permettant à l’opposition de travailler avec le gouvernement et la majorité sur des propositions concrètes visant à relancer l’emploi (simplification du droit du travail, soutien aux investissements, soutien aux PME et aux exploitants agricoles, etc.). C’est un bon début. Hélas, que de temps perdu ! Il aura fallu attendre que le nombre de chômeurs dépasse les 5 millions et que le Front National arrive en tête au premier tour des régionales pour qu’enfin les modérés de gauche et de droite acceptent de faire une « trêve » et de travailler ensemble.

Mais rien n’est gagné, car le PS et Les Républicains sont des partis profondément divisés. A droite, l’aile « dure » des Républicains refuse tout dialogue avec le gouvernement. Nicolas Sarkozy défend la stratégie de l’affrontement et la ligne mortifère du « ni PS ni FN ». Au Parti Socialiste, ce n’est pas mieux : certains réclament un virage à gauche et prônent l’ouverture de la majorité vers le Front de Gauche et Europe-Ecologie-Les Verts. Le Premier Secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, nous a ressorti son projet de « grande alliance populaire », une sorte de grande coalition de gauche allant des centristes aux communistes, dont le PS serait la « colonne vertébrale ». Comme si le PS pouvait encore être la « colonne vertébrale » de quelque chose. Comme si les communistes et les amis de Mélenchon (antilibéraux et anti-européens) pouvaient s’entendre avec les centristes (libéraux et pro-européens). Ouvrons les yeux : il n’y aura pas de véritable recomposition du champ politique tant que le PS et LR n’auront pas éclaté.

J.P. Raffarin.

UMP rebaptisée « Les Républicains ». Mais de qui se moque-t-on?

Source: 20 Minutes.

En proposant de remplacer le nom « UMP » par « Les Républicains », Nicolas Sarkozy fait une véritable OPA sémantique sur la République. Aucun parti politique ne saurait incarner, à lui seul, la République, ses valeurs et ses institutions. L’UMP n’est pas plus républicaine que le PS, les Verts, les centristes ou le Parti de Gauche. La République est un bien commun, et non une étiquette politique.

Certes, d’autres partis politiques français ont déjà porté des noms faisant référence explicitement à la République: pensons au MRP (Mouvement Républicain Populaire), à l’UDR (Union pour la Défense de la République), aux Républicains Indépendants, au RPR (Rassemblement pour la République), au PR (Parti Républicain) et, plus récemment, au MRC (Mouvement Républicain et Citoyen de Jean-Pierre Chevènement) ou encore à « Debout la République » (le parti créé par Nicolas Dupont-Aignan). Mais dans chacun de ces exemples, la République est associée à un autre terme, à une autre idée. En choisissant comme nom « Les Républicains » sans aucun autre qualificatif, l’UMP s’approprie l’idée même de République et suggère que ses membres ne sont pas simplement des Républicains, mais les seuls véritables républicains. Ce choix prétentieux risque de brouiller un peu plus le débat politique, et de compliquer la tâche des enseignants qui doivent expliquer à leurs élèves ce qu’est le modèle républicain français tout en abordant la question du pluralisme politique.

Le changement de nom de l’UMP ne correspond pas à une refondation du parti ni même à un changement d’identité. Il s’agit d’un choix purement stratégique: les responsables du parti veulent se débarrasser du nom « UMP », devenu trop encombrant car lié à plusieurs affaires peu glorieuses et souvent tourné en dérision par Marine Le Pen lorsqu’elle évoque « l’Etat UMPS ». Mais ce choix reflète surtout un manque total d’imagination et un vide idéologique: l’UMP, tiraillée par les tensions entre ses courants internes (conservateurs, gaullistes, libéraux, centristes) n’a aucun projet fédérateur. Incapable de renouveler ses idées, elle fait donc diversion par un nouveau packaging. C’est pathétique.