Elle ne doit pas passer.

Marine Le Pen.

La tournure que prend cette campagne électorale m’effraie. En 2002, tous les candidats républicains battus au premier tour avaient appelé à voter Chirac pour faire barrière à Jean-Marie Le Pen. Hélas, 2017 n’est pas 2002. A droite, les masques tombent : plusieurs élus LR comme Eric Ciotti refusent d’appeler à voter Macron, le mouvement « Sens Commun » refuse de choisir entre Macron et Le Pen, Christine Boutin appelle à voter Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan s’est rallié à la candidate d’extrême droite. A gauche, Jean-Luc Mélenchon, dont la parole risque de peser lourd au deuxième tour, a réaffirmé son opposition au Front National mais n’a pas appelé à voter Macron et préfère laisser les militants de la « France Insoumise » décider de la stratégie du mouvement par un vote en ligne ! En 2002, le même Mélenchon appelait pourtant explicitement et sans hésitations à voter Chirac pour faire battre Jean-Marie Le Pen. J’espère que les électeurs de Mélenchon feront preuve d’une plus grande détermination que leur candidat face à l’extrême droite.

Ce qui est en train de se passer me laisse sans voix : plusieurs personnalités politiques de la gauche et de la droite refusent clairement la stratégie du « front républicain » face à l’extrême droite, comme si à leurs yeux une victoire d’Emmanuel Macron représentait un danger aussi important qu’une victoire de Marine Le Pen ! On croit rêver… Il est évident que les citoyens sont libres de leur vote et qu’aucun candidat, aucun parti, aucun élu n’est « propriétaire » de ses électeurs. Mais les personnalités politiques de gauche et de droite qui refusent d’appeler à voter pour Emmanuel Macron ont une attitude irresponsable, d’autant plus irresponsable que la victoire de Macron n’est pas acquise et que Marine Le Pen peut encore créer la surprise au deuxième tour. Si Marine Le Pen est élue présidente de la République le 7 mai, les personnalités politiques qui n’ont pas appelé à voter Macron dans l’entre-deux-tours devront assumer une grande part de responsabilité dans ce désastre.

Aux nombreux citoyens qui hésitent encore à voter Macron le 7 mai, à celles et ceux qui envisagent de s’abstenir ou de voter blanc, à celles et ceux qui pensent que, de toutes façons, Macron va gagner, je veux simplement dire ceci : ne jouez pas aux apprentis sorciers. Si vous ne voulez pas que Marine Le Pen passe, allez voter Macron, c’est la seule chose à faire. Ne pensez pas naïvement que la victoire de Macron est acquise, ne laissez pas les autres « faire le boulot » à votre place, prenez vos responsabilités. Personne ne vous demande de devenir des supporters de Macron, personne ne vous demande d’adhérer à son programme ni de coller des stickers « I love Macron » sur vos voitures ou vos smartphones, on vous demande juste d’empêcher le pire des scénarios. Le bulletin Macron est la seule arme qui vous reste pour barrer la route à l’extrême droite.

A celles et ceux qui détestent François Hollande et qui voient dans Macron un « clone » ou un « héritier » du président sortant, je veux dire ceci : ne vous trompez pas de combat. La présidentielle n’est pas un référendum pour ou contre la politique de François Hollande. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas le bilan de Hollande. La vraie question, à présent, est la suivante : voulez-vous, oui ou non, que Marine Le Pen soit élue présidente de la République ? Êtes-vous réellement disposés à prendre un tel risque ? Si la réponse est non, alors votez Macron. Et si vous n’aimez pas Macron, gardez votre fiel pour la bataille des législatives. Une fois passée la présidentielle, ce sont les élections législatives qui détermineront la politique du pays : vous pourrez alors dire tout le mal que vous pensez de Macron et vous voterez en conséquence. Mais l’urgence absolue est de faire barrage à Marine Le Pen. Elle ne doit pas passer. Elle doit être battue. Et j’ajoute qu’elle doit être battue le plus largement possible, car si Macron gagne de justesse, le Front National n’en sera que plus fort aux législatives.

Présidentielle: les leçons du premier tour

Emmanuel Macron et Marine Le Pen se sont qualifiés pour le second tour de l’élection présidentielle, avec 23,8% des suffrages pour le premier et 21,5% pour la seconde. Au-delà des chiffres, quels sont les enseignements majeurs qu’il faut tirer de ce scrutin?

Premier enseignement: le succès de l’extrême droite. Pour la deuxième fois de son histoire, le Front National sera présent au second tour d’une élection présidentielle. Marine Le Pen n’arrive certes qu’en deuxième position, mais avec un score plus élevé que son père en 2002. Elle est arrivée en tête dans la plupart des départements du Nord, de l’Est et du Sud-Est de la France. Même si la plupart des candidats éliminés ont appelé à voter Macron pour faire barrage à l’extrême droite au deuxième tour, la défaite de Marine Le Pen n’est pas du tout acquise: la candidate frontiste peut gagner, elle dispose encore d’une importante réserve de voix (notamment chez les électeurs de Fillon) et il est clair qu’une partie des électeurs de Mélenchon préfèreront s’abstenir ou voter blanc plutôt que voter Macron. Le « front républicain » sera donc beaucoup plus fragile qu’en 2002.

Deuxième enseignement: la crise des deux principaux partis de gouvernement. Le candidat de LR et celui du PS ont été éliminés dès le premier tour: aucun des deux grands partis de gouvernement ne sera donc représenté au second tour, situation inédite sous la Cinquième République. La candidature de Fillon a été plombée par les « affaires », ce qui a provoqué l’élimination de la droite dès le premier tour malgré un fort désir d’alternance et une « droitisation » de l’opinion publique. Quant à Benoît Hamon, avec seulement 6,3% des suffrages, il obtient un score historiquement faible pour un candidat socialiste. Les électeurs ont clairement sanctionné le PS: discrédité par le quinquennat de François Hollande, déstabilisé par ses divisions internes et par le ralliement de plusieurs socialistes à Emmanuel Macron, le PS n’a pas réussi à mobiliser les électeurs de gauche autour de son candidat. Benoît Hamon s’est retrouvé pris en étau entre deux candidats plus populaires que lui, Mélenchon et Macron, qui ont littéralement siphonné les voix socialistes. Mais le résultat de ce premier tour confirme aussi la crise des partis politiques en général, et vient valider a posteriori les critiques adressées aux primaires: en effet, comme l’avait dit François Bayrou dès l’été 2016, les candidats désignés à l’issue d’une primaire se situent généralement au point d’équilibre d’un camp politique, et non au point d’équilibre du pays, ce qui réduit leur aptitude à rassembler les Français quand vient le moment de la présidentielle.

Troisième enseignement: la victoire de « l’axe central ». Depuis des années, de nombreux centristes (dont le Centriloque) annoncent l’émergence d’un « axe central » réformiste et pro-européen, allant des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR. La victoire d’Emmanuel Macron au premier tour de cette présidentielle marque une étape décisive dans l’avènement de cet axe central et confirme que les Français se reconnaissent de moins en moins dans les clivages idéologiques d’hier. Macron est sur le point de faire ce que Bayrou n’a pas réussi à faire en 2007 et en 2012: dépasser le clivage droite-gauche et rassembler les modérés des deux bords. Une page se tourne dans l’histoire de la Cinquième République, et une recomposition majeure du système politique est en train de s’opérer. Le clivage droite-gauche n’est cependant pas mort et pourrait bien ressurgir de façon très nette au moment des législatives: espérons qu’en juin les logiques de clan et d’appareil ne vont pas reprendre le dessus et gâcher cette occasion historique de renouveler les pratiques politiques.

Pour l’heure, la priorité absolue est de faire battre Marine Le Pen au second tour, car une victoire de la candidate frontiste à la présidentielle serait une catastrophe pour la France. Pour ce deuxième tour, les électeurs ont le choix entre deux candidats radicalement opposés: un candidat libéral et europhile partisan d’une France ouverte et intégrée à la mondialisation, et une candidate europhobe, xénophobe, nationaliste et protectionniste, qui rêve d’une économie et d’une société fermées. J’espère sincèrement que les Français résisteront à la vague populiste qui déferle sur l’Europe, et qu’ils montreront au reste du monde leur attachement au projet européen et aux valeurs dont la République française est le symbole.

E. Macron et M. Le Pen.

Macron, candidat de la raison

Je n’ai aucune sympathie particulière pour Emmanuel Macron et, tout comme l’immense majorité des Français, je n’avais jamais entendu parler de lui avant la présidence de François Hollande. Mais je voterai pour Macron dès le premier tour de l’élection présidentielle, et ce pour trois raisons.

Premièrement, même s’il ne s’est jamais défini lui-même comme centriste, Macron est le candidat dont les idées sont les plus proches de celles que le centre a portées pendant des années : la défense du projet européen, le pragmatisme, la recherche d’un juste équilibre entre solidarité et compétitivité, et la volonté de dépasser les clivages politiques traditionnels en faisant travailler ensemble des hommes et des femmes venues du centre-gauche et du centre-droit. Macron est le candidat naturel des centristes à cette présidentielle. Même si François Fillon s’est autoproclamé « candidat de la droite et du centre » et même si la plupart des centristes de l’UDI lui ont apporté leur soutien, le candidat LR n’est pas le candidat du centre car il incarne une droite dure, économiquement très libérale et socialement très conservatrice : le soutien enthousiaste que lui apporte le mouvement « Sens Commun » n’a rien d’une coïncidence. Quant à Jean Lassalle, il est certes issu du MoDem mais le programme qu’il défend semble assez éloigné des idées centristes, que ce soit sur l’économie, l’Europe ou la politique étrangère.

Deuxièmement, je pense que le programme d’Emmanuel Macron est le plus cohérent et le plus réaliste. Ce n’est pas un programme de séduction, il ne comporte aucune promesse démagogique, et c’est justement cela qui le rend crédible à mes yeux. Tout ne me plaît pas dans ce programme, mais la philosophie réformiste qui le sous-tend me semble en phase avec le monde actuel et avec les défis à venir, notamment sur les questions économiques, sur la transition numérique, sur l’écologie ou sur l’éducation. Macron a reçu le soutien de nombreuses personnalités politiques venues de la gauche et de la droite ; il a également reçu le soutien d’une quarantaine d’économistes français qui ont publié dans Le Monde une tribune en faveur du programme économique du candidat. Et toutes les attaques mesquines, toutes les insultes et toutes les rumeurs mensongères dont Macron a été la cible sur les réseaux sociaux pendant des semaines ne changent en rien l’idée que je me fais de son programme. Même si les relations étroites que Macron a nouées avec certaines élites de la banque et de l’industrie posent des questions légitimes quant aux risques de conflits d’intérêts, je prends acte du fait que, sous la pression de François Bayrou, il a intégré dans son programme une loi de moralisation de la vie politique prévoyant, entre autres, des mesures de lutte contre les conflits d’intérêts.

Troisièmement, je crois que Macron sera le candidat le plus apte à rassembler les électeurs face à Marine Le Pen dans l’hypothèse où celle-ci accèderait au second tour, comme l’annoncent tous les sondages depuis des mois. Si Fillon affronte la candidate frontiste, je pense qu’une partie non négligeable des électeurs de gauche s’abstiendra ou votera blanc. Si Marine Le Pen affronte Mélenchon ou Hamon au second tour, ce sont les électeurs de droite qui risquent de s’abstenir ou de voter blanc. Seul Macron pourra compter sur des réserves de voix importantes à gauche et à droite. Une victoire de Marine Le Pen n’est pas impossible, et un tel scénario serait tout simplement désastreux pour notre pays et pour son image à l’international. J’assume donc parfaitement l’argument du « vote utile » en faveur de Macron, étant donné que l’extrême droite n’a jamais été aussi proche du pouvoir sous la Cinquième République.

Macron n’est pas à mes yeux le « candidat du cœur », mais il est le candidat de la raison. Je voterai pour lui dès le premier tour, sans enthousiasme particulier mais sans hésitations non plus. Le Centriloque vous souhaite un bon week-end électoral à tous.

E. Macron.

La « bande des quatre », recomposition ou décomposition du système politique français?

En cette fin de campagne présidentielle saturée de sondages d’opinion, quatre candidats sont au coude à coude et obtiennent chacun environ 20% des intentions de vote : Marine Le Pen, Emmanuel Macron, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon. Ces quatre candidats incarnent quatre offres politiques bien distinctes : une droite national-populiste (Marine Le Pen), un centre social-libéral et européen (Macron), une droite économiquement libérale et socialement très conservatrice (Fillon) et une gauche antilibérale et antieuropéenne (Mélenchon). Sommes-nous en train d’assister à une remise en cause du clivage droite-gauche et à une recomposition durable du paysage politique hexagonal ?

Ce quatuor de présidentiables, que certains commentateurs ont surnommé la « Bande des Quatre », n’est pas sans rappeler ce que le politologue Maurice Duverger appelait le « quadrille bipolaire » dans les années 1980. A cette époque, la vie politique française était en effet dominée par quatre grands partis : le PCF (extrême gauche), le PS (gauche), l’UDF (centre-droit) et le RPR (droite). Mais la situation actuelle est très différente. Le « quadrille bipolaire » des années 80-90 ne remettait pas en cause le clivage droite/gauche traditionnel puisqu’il opposait une coalition de gauche (PS et PCF) à une coalition de droite (RPR et UDF) : ces deux coalitions relativement stables ont permis des alternances droite/gauche au sommet de l’Etat pendant une vingtaine d’années. Or, la campagne présidentielle de 2017 brouille les repères et les clivages politiques traditionnels : seuls Mélenchon et Fillon assument un positionnement idéologique s’inscrivant dans les cadres classiques de la « gauche » et de la « droite ». Marine Le Pen et Emmanuel Macron sont plus difficiles à classer car ils cherchent à dépasser le clivage droite/gauche. En fait, dans cette présidentielle, on constate que les clivages politiques varient selon les questions envisagées. Sur l’économie, par exemple, Fillon et Macron sont plutôt libéraux tandis que Le Pen et Mélenchon sont antilibéraux, étatistes et protectionnistes. Sur les questions sociétales, en revanche, Mélenchon et Macron défendent une vision plus ouverte et plus progressiste, tandis que Le Pen et Fillon défendent une vision beaucoup plus conservatrice.

Il ne faut pas oublier que la campagne présidentielle met en avant des candidatures individuelles, et non des partis politiques. Or, il existe un gros décalage entre l’offre politique de la présidentielle et la façon dont s’organise le système partisan français. Le Parti Socialiste, même fortement divisé, reste à ce jour le premier parti politique à gauche : or, son candidat officiel, Benoît Hamon, ne fait même plus partie des favoris de la présidentielle et plafonne désormais à 9% des intentions de vote. Le Front National a peu d’élus locaux et ne dispose à ce jour que de deux députés à l’Assemblée nationale (dont un non encarté) alors que sa candidate, Marine Le Pen, est donnée en tête des intentions de vote. Le mouvement de Macron « En Marche ! » n’est pas un parti politique à proprement parler et ne dispose à ce jour d’aucun groupe parlementaire ; d’ailleurs, les nombreux socialistes ralliés à Macron n’ont pas démissionné du PS. Quant à la « France Insoumise » de Jean-Luc Mélenchon, c’est une nébuleuse qui demeure assez peu structurée et peu centralisée. Parmi les quatre candidats favoris, seul François Fillon bénéficie de l’appui d’un parti puissant et structuré adossé à de vastes réseaux d’élus, mais cela ne doit pas faire oublier les divisions profondes qui rongent Les Républicains : le parti de droite est en effet tiraillé entre une aile « dure » qui soutient Fillon bec et ongles et une aile « modérée » qui avait soutenu Juppé lors de la primaire et qui, au fond, ne croit plus tellement à la victoire de Fillon.

La recomposition du système partisan français dépendra du résultat de la présidentielle et des législatives, mais il ne faut pas sous-estimer l’extraordinaire capacité de résistance des grands partis politiques. Ainsi, une victoire d’Emmanuel Macron entraînerait certainement un éclatement du Parti Socialiste ; mais si Macron est battu, il n’est pas impossible que les socialistes pro-Macron finissent par rentrer dans le rang et que le PS survive à la crise majeure qu’il est en train de traverser, en annonçant une énième « refondation ». Il est encore trop tôt pour parler d’une recomposition durable du champ politique français : en réalité, la campagne électorale est surtout révélatrice d’une « décomposition » du système politique : la grande popularité de Macron, de Mélenchon et de Le Pen est symptomatique d’un rejet des partis traditionnels. François Hollande a joué, peut-être sans le vouloir, un rôle déterminant dans cette décomposition : sa politique a brouillé les repères idéologiques de la gauche, exacerbé les divisions au sein du PS et favorisé la montée de candidats populistes comme Le Pen et Mélenchon. Quant à Macron, il peut apparaître comme un héritier du « hollandisme », à une différence près : Hollande pensait pouvoir mener une politique social-démocrate en s’appuyant sur une majorité de gauche ; Macron a pris acte des divisions de la gauche et entend gouverner en s’appuyant sur ce fameux « axe central » qui va de la gauche réformiste à la droite modérée en passant par les centristes.

F. Fillon, E. Macron, J.L. Mélenchon et M. Le Pen.

Mélenchon est-il dangereux?

J.L. Mélenchon.

Une élection présidentielle ne se joue pas seulement sur des programmes : les citoyens élisent d’abord un homme, une personnalité, et une « certaine idée de la France ». Jadis, le fondateur du Parti de Gauche aimait chanter l’Internationale pendant ses meetings, il faisait l’apologie du régime castriste et de la Chine communiste, il dénonçait avec virulence l’impérialisme américain et ne cachait pas son admiration pour le défunt président vénézuélien Hugo Chavez. Mais Jean-Luc Mélenchon semble aujourd’hui beaucoup plus apaisé : le tribun de la gauche antilibérale a en effet purgé son discours des références révolutionnaires les plus controversées, de même qu’il a remplacé l’Internationale par la Marseillaise à la fin de ses meetings. S’agit-il d’un apaisement de façade ou d’un vrai virage idéologique ? Difficile à dire. Et c’est bien le problème avec Mélenchon : il n’a jamais vraiment choisi entre la voie réformiste et la voie révolutionnaire. Même si le côté « jaurésien » du personnage peut avoir quelque chose de rassurant, et même si les valeurs de justice et de fraternité qu’il met en avant sont des valeurs éminemment républicaines, n’oublions pas que Mélenchon a cherché pendant des années à minimiser les crimes du communisme réel. Cela devait tout de même être rappelé… Mais qu’en est-il du Mélenchon version 2017 ?

Mélenchon est d’abord le candidat du laxisme budgétaire. Son programme comporte une multitude de promesses particulièrement onéreuses : retraite à 60 ans, augmentation des minimas sociaux et des pensions de retraite, création de 200.000 postes supplémentaires dans la fonction publique, revalorisation du traitement des fonctionnaires, remboursement intégral des soins médicaux prescrits, sortie du nucléaire, plan de relance de 100 milliards d’euros, sans oublier la nationalisation de plusieurs sociétés (dont les sociétés d’autoroute). L’Institut Montaigne a établi un chiffrage rigoureux et détaillé du programme des principaux candidats à l’élection présidentielle ; or, d’après cette étude, le programme de Jean-Luc Mélenchon représenterait 208 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires. Les économies budgétaires annoncées par le candidat sont largement surévaluées : Mélenchon annonce 13 milliards d’euros d’économies mais l’Institut Montaigne n’en retient que 8 milliards. La hausse des recettes semble, elle aussi, avoir été surévaluée par le candidat : Mélenchon annonce 122 milliards d’euros de recettes supplémentaires grâce à la réforme de l’impôt sur le revenu, à la suppression du CICE, à l’augmentation de l’ISF et à la création d’une taxe sur les transactions financières, mais l’Institut Montaigne estime plutôt à 85 milliards d’euros les recettes supplémentaires générées par ces différentes mesures. Si l’on retient le chiffrage de l’Institut Montaigne, le programme de Mélenchon entraînerait donc un déficit cumulé de plus de 100 milliards d’euros. Autrement dit, le programme de Mélenchon sera financé à coups de dette publique.

Mélenchon est aussi le candidat du protectionnisme. Fustigeant les politiques de libre-échange, le candidat de la France Insoumise défend « un protectionnisme solidaire au service de l’intérêt général contre les multinationales et la mondialisation financière ». Mélenchon envisage effectivement d’augmenter les droits de douane sur les produits venant des pays qui ne respectent pas certaines normes sociales ou environnementales. Cette politique protectionniste est conçue comme une sorte de cercle vertueux qui permettrait de protéger la production française tout en favorisant le développement des pays du Sud par des coopérations économiques et des transferts de technologies. Dans un premier temps, Mélenchon entend privilégier un protectionnisme à l’échelle européenne, mais s’il n’est pas écouté par ses partenaires européens il n’exclut pas d’instaurer un protectionnisme à l’échelle nationale. En fait, le « protectionnisme solidaire » que défend Mélenchon ressemble beaucoup au « protectionnisme intelligent » promu par Marine Le Pen : dans les deux cas, il s’agit d’un protectionnisme sélectif qui vise les pays accusés de concurrence déloyale. Cette vision du protectionnisme est toutefois très naïve : Mélenchon voudrait que la France échange uniquement avec des pays qui ont les mêmes standards sociaux et environnementaux que nous, ce qui limiterait considérablement le nombre de nos partenaires commerciaux. En outre, Mélenchon semble minimiser les lourdes conséquences d’une telle politique commerciale : la hausse des droits de douane augmenterait les coûts de production de nombreuses TPE et PME françaises et les obligerait à revoir complètement leurs filières d’approvisionnement ; les mesures de rétorsion prises par nos partenaires commerciaux lésés pénaliseraient quant à elles nos exportations en fermant de nombreux débouchés à nos entreprises.

Mélenchon est également le candidat de la rupture avec l’Union européenne. En effet, la politique économique défendue par Mélenchon est inapplicable dans le cadre des traités européens actuels. Pour pouvoir appliquer son programme économique fondé sur l’explosion de la dépense publique, Mélenchon est obligé de sortir du Pacte de stabilité de la zone euro, qui prévoit de maintenir le déficit public annuel sous le seuil de 3% du PIB. Le candidat veut aussi modifier les statuts de la Banque Centrale Européenne afin d’autoriser cette dernière à financer directement les Etats-membres. Mélenchon souhaite par ailleurs instaurer un contrôle des flux de capitaux, ce qui est incompatible avec les règles du marché unique européen. De même, pour imposer sa politique protectionniste, Mélenchon souhaite remettre en cause les traités de libre-échange conclus par l’Union européenne, tels que le Ceta. Comment le candidat veut-il procéder ? Dans un premier temps, il envisage de renégocier les traités européens avec les autres Etats-membres en agitant la menace d’une sortie unilatérale de la France. Mais si la renégociation échoue, alors le candidat mettra en application son « plan B » et sortira des traités européens, en promettant une « refondation démocratique, sociale et écologique de l’Europe ». Ce que propose en fait Mélenchon, c’est un « Frexit » différé. A la différence de Marine Le Pen, Mélenchon ne conçoit pas la sortie de l’UE comme une fin en soi mais comme un moyen en vue d’une hypothétique « refondation de l’Europe ». Mais à court terme, les deux candidats nous proposent la même chose : un grand saut dans l’inconnu. Car nul ne sait quelles seraient les conséquences d’une implosion de l’Union européenne : il est extrêmement naïf de penser que, sur les ruines de l’UE, les Etats pourront bâtir en quelques années une nouvelle entité européenne stable et démocratique. L’inquiétante montée des mouvements nationalistes et europhobes nous amène plutôt à penser qu’une implosion de l’UE constituerait une terrible régression pour les nations européennes. Prendre un tel risque serait irresponsable, surtout dans un contexte géopolitique particulièrement anxiogène marqué par la menace terroriste, la crise des migrants, les extravagances de Trump et les provocations de Poutine.

En matière de sécurité, les choix de Jean-Luc Mélenchon posent question. Le candidat veut mettre fin à l’état d’urgence, sortir de l’OTAN et désengager militairement la France en Afrique : dans le contexte d’une menace terroriste aiguë, de tels choix envoient un message de capitulation à nos ennemis. En matière de politique étrangère, les choix de Jean-Luc Mélenchon sont plutôt incongrus : le candidat souhaite que la France rejoigne l’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Amériques), une organisation de coopération regroupant Cuba, le Vénézuela, la Bolivie et le Nicaragua et comptant l’Iran et la Russie comme pays observateurs. La France n’a rien à faire dans cette organisation cimentée par l’antiaméricanisme : une adhésion de notre pays à l’ALBA constituerait un désaveu de nos alliés traditionnels, à commencer par les Etats-Unis.

Pour finir, il convient de souligner le caractère démagogique de certaines propositions défendues par Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier veut par exemple instaurer un « droit opposable à l’emploi » en faisant de l’État « l’employeur en dernier ressort ». Créer un « droit opposable à l’emploi » ne résoudra pas le problème du chômage et ne donnera pas miraculeusement un emploi aux cinq millions de personnes qui en cherchent un. Et promettre une embauche par l’Etat en dernier ressort est encore plus démagogique puisque l’Etat ne pourra évidemment pas résorber le chômage à coups d’emplois publics. Les emplois publics en question représenteraient d’ailleurs pour l’Etat une charge financière colossale et impossible à chiffrer, qui viendrait s’ajouter aux 200 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires projetées par Mélenchon. Le candidat de la France Insoumise veut également une loi interdisant les « licenciements boursiers », c’est-à-dire les licenciements qui n’obéissent à aucun motif économique et dont l’objectif est uniquement de faire monter le cours d’une action. Une telle loi serait toutefois difficilement applicable : comment déterminer si un licenciement collectif obéit à des raisons purement spéculatives ou s’il est motivé par des choix stratégiques ? C’est précisément pour cette raison qu’en février 2012, le Sénat (pourtant à gauche) a rejeté une proposition de loi déposée par les sénateurs communistes pour interdire les licenciements boursiers. De plus, le Code du Travail interdit déjà les licenciements économiques abusifs. L’interdiction des « licenciements boursiers » est le type même de la mesure populiste : une solution simpliste et séduisante qui instrumentalise le mécontentement populaire contre un ennemi tout désigné, « la finance ».

Mélenchon est-il dangereux ? Contrairement au portrait caricatural qu’en font certains de ses détracteurs, le candidat de la France Insoumise n’est pas un communiste fanatique ni un dictateur en puissance. Mais ses idées sont dangereuses en raison de l’incertitude qu’elles feraient peser sur l’avenir de la France et de l’Europe. Reste alors la question piège, celle qui est sur toutes les lèvres depuis qu’un sondage a crédité Mélenchon de 18% des intentions de vote : que voter si le deuxième tour oppose Mélenchon à Marine Le Pen ? Un tel scénario serait en effet cauchemardesque pour tous les centristes et, plus généralement, pour tous les démocrates europhiles, progressistes et modérés. Voter Le Pen serait exclu. Voter blanc serait dangereux et favoriserait, à coup sûr, Marine Le Pen. Voter Mélenchon pour faire barrage au FN ? Peut-être, mais sous certaines conditions. Il faudrait alors que Mélenchon ait le courage de faire ce que Chirac n’a pas fait en 2002 : qu’il s’engage à gouverner avec une large coalition républicaine dépassant les clivages idéologiques traditionnels. Si (et seulement si) Mélenchon prenait l’engagement de gouverner avec une large coalition incluant la gauche réformiste et, pourquoi pas, les centristes, il parviendrait alors peut-être à fédérer autour de sa candidature un front républicain…

Programme de Marine Le Pen: chiffrage fantaisiste et dérives budgétaires

Marine Le Pen (source: Les Echos).

L’Institut Montaigne a élaboré un chiffrage détaillé du programme des principaux candidats à la présidentielle. Ses conclusions sur le programme de Marine Le Pen sont éloquentes : explosion de la dépense publique et du déficit, alors même que la candidate frontiste promet de « remettre nos finances publiques en ordre »… Certes, l’Institut Montaigne est un think tank libéral plutôt hostile au FN, mais ses publications font autorité en raison de leur caractère particulièrement rigoureux. D’ailleurs, l’Institut Montaigne s’est montré sans complaisance à l’égard des programmes présidentiels de François Fillon et d’Emmanuel Macron, ce qui confirme le caractère non partisan des travaux publiés par cette organisation.

Une explosion de la dépense publique. L’Institut Montaigne montre tout d’abord que le projet présidentiel de Marine Le Pen est l’un des plus coûteux : d’après les calculs réalisés par l’Institut, le programme de la candidate frontiste comporterait 102 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires sur l’ensemble du quinquennat. Cette explosion des dépenses est principalement liée à la prime sur les bas salaires, au rétablissement de la retraite à 60 ans, à l’augmentation du budget de la recherche publique et de la défense, à la création massive de postes dans la police et dans la gendarmerie ainsi qu’à la construction de 40.000 places de prison supplémentaires. En outre, certaines mesures coûteuses n’ont pas été intégrées au coût global du programme de Marine Le Pen : ainsi, l’aide aux agriculteurs n’a pas été chiffrée par la candidate.

Des économies budgétaires largement surévaluées. Marine Le Pen annonce 58 milliards d’euros d’économies sur le quinquennat, un chiffre largement surévalué aux yeux de l’Institut Montaigne. En réalité, le programme de Marine Le Pen comporte très peu d’économies budgétaires. Seules deux mesures permettraient de dégager des économies significatives : la baisse de la consommation de médicaments (qui pourrait rapporter 1 milliard d’euros) et la suppression de l’Aide Médicale d’Etat pour les étrangers (qui rapporterait 600 millions d’euros). L’Institut Montaigne évalue donc à seulement 1,6 milliard d’euros les économies projetées par Marine Le Pen, bien loin des 58 milliards d’économies annoncés par la candidate. Marine Le Pen prétend réaliser des économies en luttant contre la fraude sociale et l’évasion fiscale, mais il s’agit d’économies purement hypothétiques : il est en effet impossible de savoir avec précision quelles sommes sont en jeu, et il est peu crédible que Marine Le Pen parvienne à éradiquer en cinq ans l’évasion fiscale et la fraude sociale dans notre pays ! Enfin, la candidate prétend qu’elle va réaliser d’importantes économies grâce à une « réforme institutionnelle », mais là encore, c’est le flou le plus total car aucun chiffrage n’est fourni : la candidate se contente de formules creuses et de grandes déclarations d’intention sur la « suppression des doublons » et le « retour à une saine gestion de proximité ».

Des recettes qui sont, elles aussi, surévaluées. Si le programme de Marine Le Pen était appliqué, les recettes fiscales diminueraient de 18 milliards d’euros à l’horizon 2022, notamment avec la baisse de l’impôt sur le revenu (estimée à 6,5 milliards d’euros par l’Institut Montaigne) et la baisse de l’impôt sur les sociétés (estimée à 2,8 milliards d’euros). Marine Le Pen prétend que cette baisse des recettes sera compensée par une hausse des droits de douane, laquelle devrait selon la candidate rapporter 20 milliards d’euros sur cinq ans : or, cette estimation est peu fiable dans la mesure où elle ne tient pas compte des effets de la politique économique défendue par la candidate, à savoir : une baisse de nos importations (liée au renchérissement du coût des produits importés) et une baisse de nos exportations (suite à la sortie de l’euro et aux mesures de rétorsion prises par nos partenaires commerciaux lésés). Marine Le Pen évoque aussi une « taxe sur les travailleurs immigrés », dont les recettes n’ont pas été chiffrées compte tenu du manque de données sur l’assiette réelle d’un tel impôt.

Des hypothèses de croissance fantaisistes. Le chiffrage du programme présidentiel de Marine Le Pen repose sur des prévisions de croissance peu réalistes : la candidate prévoit en effet une croissance augmentant progressivement sur l’ensemble du quinquennat, jusqu’à atteindre 2,5 % en 2022. Ce rythme de croissance est nettement supérieur à celui que prévoit le FMI (qui table sur un taux de croissance de 1,8% en 2021) ou à celui, encore plus pessimiste, que prévoit la Commission européenne (1% en 2022). Encore faut-il préciser que les hypothèses de croissance du FMI et de la Commission européenne ne tiennent pas compte de l’impact (difficilement chiffrable) d’une éventuelle sortie de l’euro… Autrement dit, les recettes annoncées par Marine Le Pen ont été calculées sur la base de taux de croissance très largement surévalués.

Pour aller plus loin, voici un lien vers la synthèse de l’Institut Montaigne sur le programme de Marine Le Pen : 

http://www.institutmontaigne.org/presidentielle-2017/wp-content/uploads/2017/01/synthese-marine-lepen.pdf

Le programme économique de Macron est-il de droite ou de gauche?

E. Macron.

Les détracteurs d’Emmanuel Macron lui ont longtemps reproché de ne pas avoir de programme économique cohérent. Pourtant, le candidat dispose d’un programme économique solide et chiffré, élaboré par des pointures de l’économie telles que Jean Pisani-Ferry (professeur d’économie à Sciences Po Paris et à Berlin) et Philippe Aghion (qui a enseigné l’économie au MIT, à Oxford et à Harvard). L’ambition de ce programme est de déverrouiller l’économie tout en protégeant mieux les travailleurs. S’agit-il d’un programme économique de gauche ou de droite ? Pour répondre à cette question, encore faut-il savoir ce qu’est une politique économique de « gauche » ou « de droite ». Or, sur ce point, il n’existe pas de véritable consensus. Dans un ouvrage paru en 2006 et intitulé Politique économique de droite, politique économique de gauche, le Cercle des Economistes (un groupe de réflexion réunissant une trentaine d’économistes et d’universitaires de différentes sensibilités) avait démontré que les politiques économiques « de gauche » et « de droite » partageaient très souvent le même objectif : trouver le meilleur équilibre possible entre efficacité économique et protection sociale. La principale différence réside en fait dans le positionnement du curseur : les gouvernements de droite ont plutôt tendance à faire pencher la balance du côté de l’efficacité économique, tandis que les gouvernements de gauche font plutôt pencher la balance du côté de la protection sociale. Une autre différence réside dans le degré d’acceptation des inégalités : les gouvernements de droite ont tendance à considérer qu’une accentuation des inégalités sociales est inévitable pour redynamiser l’économie, tandis que la gauche considère la lutte contre les inégalités comme un enjeu incontournable. Mais il est clair, aujourd’hui, que la droite et la gauche de gouvernement fondent leur politique économique sur les mêmes présupposés : acceptation de l’économie de marché, de la mondialisation libérale et du cadre européen, lutte contre le déficit public, nécessité d’améliorer la compétitivité des entreprises.

Une « politique de l’offre » assumée

Pour relancer l’emploi et l’investissement privé, Macron veut améliorer la compétitivité des entreprises par des baisses d’impôts et par un assouplissement du Code du Travail : cette politique d’inspiration libérale rappelle évidemment les « politiques de l’offre » menées par la plupart des gouvernements de droite européens, même si certains gouvernements de gauche ont essayé, eux aussi, de renforcer la compétitivité des entreprises, notamment le gouvernement Ayrault avec le « Pacte de responsabilité » ou le gouvernement Valls avec la loi El-Khomri. En ce qui concerne le droit du travail, Macron souhaite passer d’un système de régulation par la loi à un système de régulation par le contrat : c’est la négociation entre syndicats et patronat qui devra définir les normes au niveau de la branche ou de l’entreprise. Macron ne remet pas en cause la loi El-Khomri et souhaite même aller plus loin dans l’assouplissement du Code du Travail : les principes fondamentaux du droit du travail resteront inscrits dans la loi, mais les règles relatives à l’organisation du travail seront fixées par des accords majoritaires ou des référendums d’entreprise. Quant à la durée du travail, le candidat veut assouplir les 35 heures mais pas les supprimer. Macron considère en effet que les 35 heures ne sont pas adaptées à tous les secteurs d’activité : il entend conserver la référence légale aux 35 heures mais souhaite que le temps de travail effectif des salariés puisse être négocié au sein de chaque entreprise. Macron se démarque donc de François Fillon qui, lui, souhaite abroger les 35 heures et supprimer toute référence à une durée légale du travail pour les salariés du secteur privé. Par ailleurs, Macron souhaite baisser l’impôt sur les sociétés de 33,3 à 25% pour aligner le régime français sur la moyenne européenne. Il veut également remplacer le CICE par des allègements de charges permanents, et supprimer le RSI (Régime Social des Indépendants), un système complexe qui ne fonctionne pas et qui soulève de vives critiques depuis des années en raison des sommes souvent disproportionnées réclamées aux travailleurs indépendants. Macron ne souhaite pas supprimer l’ISF mais le réformer en faisant sortir de l’assiette le capital productif : seuls les patrimoines immobiliers seraient donc pris en compte pour le calcul de l’ISF. L’objectif d’une telle réforme est de « privilégier le risque face à la rente ». Cette réforme de l’ISF est une rupture avec les choix de François Hollande ainsi qu’avec toute la tradition socialiste : créé en 1982 sous la présidence de François Mitterrand, l’ISF est un véritable totem qu’aucun gouvernement de gauche n’a jamais voulu remettre en cause. 

Une politique de soutien au pouvoir d’achat

Emmanuel Macron a élaboré plusieurs mesures visant à augmenter le pouvoir d’achat. Il souhaite par exemple que 80% des Français soient exonérés de la taxe d’habitation, un impôt que le candidat considère comme injuste parce qu’il frappe davantage les communes pauvres que les communes riches ; le manque à gagner pour les collectivités locales, estimé à 10 milliards d’euros, serait compensé par des dotations de l’Etat. Cette mesure de justice fiscale qui a pour but d’augmenter le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires pourrait être assimilée à une mesure « de gauche ». Plusieurs mesures visent également à revaloriser la rémunération des salariés sans augmenter le coût du travail : Macron veut que les heures supplémentaires soient exonérées de cotisations et que tous les smicards ayant droit à la prime d’activité touchent l’équivalent d’un « 13ème mois », soit une augmentation de 100 euros nets par mois. Par ailleurs, Emmanuel Macron souhaite que l’assurance-chômage soit financée par l’impôt et non plus par les cotisations sociales des salariés : c’est pourquoi le candidat propose de réduire les cotisations et d’augmenter, en contrepartie, la CSG. Il est vrai que la CSG est parfois considérée comme un impôt injuste car non progressif, mais il ne faut pas oublier qu’elle a été mise en place par un gouvernement de gauche (celui de Michel Rocard en 1990) dans le but de diversifier les sources de financement de la protection sociale : la CSG présente un avantage non négligeable par rapport aux cotisations sociales puisqu’elle est prélevée sur tous les revenus (y compris ceux du capital) tandis que les cotisations sont prélevées uniquement sur les revenus du travail. Cette réforme permettrait donc d’augmenter les salaires réels tout en élargissant la base de financement de l’assurance-chômage.

Le retour à l’équilibre budgétaire

Emmanuel Macron a clairement exprimé sa volonté de respecter le Pacte de stabilité de la zone euro, à savoir : maintenir le déficit public sous le seuil de 3% du PIB. Actuellement, la France ne respecte pas ce critère. Pour réduire le déficit de l’Etat, Emmanuel Macron a élaboré un plan d’économie de 60 milliards d’euros sur 5 ans ; le candidat prévoit de supprimer 120.000 postes de fonctionnaires dont 70.000 dans la fonction publique territoriale : cet effort est certes important mais beaucoup plus réaliste que les 100 milliards d’euros d’économie et les 500.000 suppressions de postes promis par François Fillon. Les politiques visant à rétablir l’équilibre des finances publiques, souvent qualifiées à tort de « politiques d’austérité », ne sont ni de droite ni de gauche : à vrai dire, tous les gouvernements de droite et de gauche admettent aujourd’hui la nécessité d’assainir les finances publiques. Les différences portent surtout sur l’ampleur des efforts et sur les domaines concernés par les économies budgétaires : alors que François Fillon envisage des suppressions massives de postes dans la fonction publique hospitalière et l’Education Nationale, Macron veut sanctuariser l’Education et la Santé, et faire peser l’essentiel de l’effort sur les administrations territoriales.

La sécurisation des parcours professionnels

Pour lutter contre les emplois précaires, Macron envisage la création d’un système de « bonus-malus » : les employeurs qui entretiennent la précarité en recourant de façon abusive aux CDD paieront plus de charges, et ceux qui créent des emplois stables en paieront moins. Mais la réforme la plus spectaculaire défendue par Macron est celle de l’assurance-chômage : le candidat propose carrément la nationalisation de l’Unédic et l’extension de l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants, aux agriculteurs et aux professions libérales. L’objectif est ici d’encourager la prise de risques en protégeant de façon plus efficace les travailleurs indépendants contre les accidents professionnels. Macron souhaite aussi que les salariés démissionnaires bénéficient de l’assurance-chômage, dans des conditions toutefois très encadrées afin d’éviter les abus : le but assigné à cette réforme est d’améliorer la protection des salariés en souffrance qui hésitent à quitter leur emploi de peur de tomber dans la précarité. Ce qui se dessine en filigrane derrière cette réforme radicale, c’est en fait l’idée d’un droit universel à l’assurance-chômage. En contrepartie, Emmanuel Macron veut imposer un suivi plus contraignant aux bénéficiaires des allocations chômage, notamment l’obligation d’accepter un emploi au bout de la deuxième proposition, dès lors que la rémunération et la qualification sont équivalentes à celle du précédent emploi occupé : au bout du deuxième refus, les allocations seraient donc suspendues.

Ni gauche, ni droite : un compromis social-libéral

Finalement, peut-on déterminer si le programme économique de Macron est de gauche ou de droite ? Poser la question dans ces termes, c’est déjà s’enfermer dans un schéma bipolaire que Macron et ses partisans veulent justement dépasser. L’approche de Macron se veut beaucoup plus pragmatique : la question qui importe à ses yeux, ce n’est pas de savoir si son programme est de gauche ou de droite, mais de savoir s’il est efficace. Certaines mesures libérales évoquent plutôt un programme de droite mais d’autres mesures, plus sociales, évoquent davantage un programme de gauche à orientation social-démocrate. En fait, le programme économique défendu par Macron n’est ni de gauche, ni de droite : il s’apparente plutôt à une forme de compromis social-libéral. Dans ce programme, il y a un peu de Tony Blair, un peu de Gerhard Schröder et un peu de social-démocratie scandinave. Le principe de « flexisécurité » est en effet au cœur de la vision économique de Macron : davantage de flexibilité pour les entreprises, et davantage de sécurité pour les travailleurs. Ainsi, le projet économique de Macron pourrait être considéré comme une variante française de la « troisième voie » théorisée par le sociologue britannique Anthony Giddens, car il s’agit bien d’adapter notre économie à la mondialisation sans pour autant renoncer à l’exigence de progrès social. Le programme économique de Macron n’a rien de « sexy », il ne comporte aucun symbole, aucune promesse démagogique, aucune mesure phare susceptible d’enthousiasmer les foules : il s’agit avant tout d’un programme technique et pragmatique. Et c’est justement pour cette raison qu’il échappe à toute tentative de classification simpliste à « gauche » ou à « droite ».