Macron infléchit sa politique sous la pression des « gilets jaunes »

Lors de son allocution du 10 décembre, Emmanuel Macron a d’abord envoyé un message de fermeté en condamnant la violence des casseurs et en soulignant que ces derniers ne bénéficieraient d’aucune indulgence : ce message était nécessaire et salutaire face aux actes inadmissibles qui ont été commis en marge des manifestations de « gilets jaunes ». Le président de la République a aussi écarté l’hypothèse d’un rétablissement de l’ISF. Le remplacement de l’ISF par un « impôt sur la fortune immobilière » a pour but d’inciter les grandes fortunes à investir dans les entreprises plutôt que dans la constitution de patrimoines dormants : cette mesure semble avoir des effets positifs puisque les investissements ont connu une forte croissance en 2018. Restaurer l’ISF tel qu’il existait avant 2017 serait inutile économiquement, voire contre-productif. 

Mais le président de la République a aussi fait plusieurs gestes en faveur du pouvoir d’achat des Français. Le SMIC net mensuel augmentera de 100 euros dès le début de l’année 2019 grâce à une revalorisation accélérée de la prime d’activité. En outre, Emmanuel Macron a appelé les entreprises à verser une prime exceptionnelle de fin d’année, qui sera exonérée d’impôts et de cotisations. Il a également annoncé la défiscalisation totale des heures supplémentaires, mesure mise en place par Nicolas Sarkozy puis abrogée sous François Hollande. Enfin, Emmanuel Macron a décidé d’annuler la hausse de la CSG pour les retraités touchant moins de 2.000 euros par mois.

Toutes ces mesures vont dans le bon sens car elles permettront un gain de pouvoir d’achat effectif et rapide sans rogner la compétitivité des entreprises. Elles posent toutefois un réel problème de financement, puisque leur coût est estimé à 10 milliards d’euros par le gouvernement et que ces dépenses n’ont pas été prévues dans le budget 2019. On peut s’interroger en particulier sur le financement des baisses de charges et de cotisations, car la politique sociale d’Emmanuel Macron se fondait jusqu’à présent sur un équilibre budgétaire subtil dans lequel la hausse de la CSG permettait de compenser la baisse des cotisations salariales : en annulant partiellement l’augmentation de la CSG, le chef de l’Etat se prive d’un levier budgétaire indispensable au financement de notre système social.

Par ailleurs, Emmanuel Macron a confirmé l’annulation de la hausse des taxes sur les carburants en 2019. Cette reculade est regrettable car, une fois encore, c’est l’écologie que l’on sacrifie. Nous n’avons pas le droit de faire marche arrière sur la transition énergétique : nous devons sortir du « tout pétrole », et cela passera inévitablement par des mesures impopulaires et contraignantes. L’objectif premier de la fiscalité écologique est de changer les comportements : en augmentant graduellement la taxation des énergies fossiles et en réduisant la taxation des énergies renouvelables, le gouvernement veut inciter les Français à se tourner vers des énergies plus propres. L’urgence climatique nous oblige à repenser totalement notre modèle énergétique, et la fiscalité écologique est l’un des leviers qui permettront d’atteindre cet objectif. Il ne fallait pas faire marche arrière sur la hausse de la TICPE : il fallait rendre cette mesure plus acceptable aux yeux des Français, par exemple en l’élargissant au kérosène des avions et au fuel des cargos, et en proposant des mesures d’accompagnement plus incitatives.

Sans aller jusqu’à parler d’un « tournant social », on peut dire que les annonces d’Emmanuel Macron marquent une inflexion de la politique présidentielle. Jusqu’à présent, le gouvernement avait appliqué avec une détermination sans failles le programme d’Emmanuel Macron. Pour la première fois, sous la pression d’un mouvement populaire, l’exécutif modifie sa feuille de route et fait marche arrière sur des mesures fortement contestées : la hausse de la CSG et la hausse de la « taxe carburant ». Cette inflexion est à double tranchant : elle peut être perçue comme un geste positif en faveur des classes moyennes et populaires, mais elle peut aussi créer un précédent et inciter les gilets jaunes les plus « jusqu’au-boutistes » à poursuivre la mobilisation pour obtenir d’autres concessions. Hélas, quand on écoute les réactions de certains gilets jaunes au discours du président, on mesure à quel point leurs intentions sont confuses. On en vient presque à se demander si l’objectif des gilets jaunes les plus radicaux n’est pas d’entretenir le chaos et de faire durer le mouvement à tout prix, quitte à formuler des revendications de plus en plus surréalistes.

Publicités

Il ne faut pas faire marche arrière sur la « taxe carburant »

Le Premier Ministre a dévoilé trois mesures pour mettre fin à la révolte des gilets jaunes : un moratoire de six mois sur la hausse de la taxe carburant, un gel des tarifs du gaz et de l’électricité pendant l’hiver et un report du nouveau contrôle technique. Il s’agit de simples mesures d’apaisement destinées à calmer la colère des gilets jaunes et à créer les conditions d’un dialogue plus serein avec les représentants du mouvement. Cette volonté d’apaisement doit être saluée, mais je doute que les mesures annoncées soient de nature à calmer les casseurs et à satisfaire les gilets jaunes les plus extrémistes : les annonces d’Edouard Philippe arrivent tardivement, deux semaines après les premières manifestations de gilets jaunes. Or, depuis le 17 novembre, le mouvement n’a cessé de se radicaliser et de se politiser.

Certains gilets jaunes réclament l’abandon pur et simple de toute augmentation de la taxe carburant : cette exigence est irrecevable. Nous ne pouvons pas faire marche arrière sur la transition énergétique : nous devons sortir du « tout pétrole », et cela passera inévitablement par des mesures impopulaires et contraignantes. La hausse de la TICPE ne sert ni à « racketter » les automobilistes ni à « financer la suppression de l’ISF », comme on l’entend trop souvent sur les réseaux sociaux et dans les discussions de café du commerce. L’objectif premier de la fiscalité écologique est de changer les comportements : en augmentant graduellement la taxation des énergies fossiles et en réduisant la taxation des énergies renouvelables, le gouvernement veut inciter les Français à réduire leur consommation de carburant et à se tourner vers des énergies plus propres. L’urgence climatique nous oblige à repenser totalement notre modèle énergétique, et la fiscalité écologique est l’un des leviers qui permettront d’atteindre cet objectif.

Il ne faut pas faire marche arrière sur la hausse de la TICPE, mais il faut rendre cette mesure acceptable aux yeux des Français. Les classes moyennes et populaires ont en effet le sentiment d’être les seules à supporter le coût de la transition énergétique : il est injuste, par exemple, que le fuel des cargos et le kérosène des avions ne soient pas soumis aux mêmes niveaux de taxation que le diesel des automobilistes. Il faut aussi renforcer les mesures d’accompagnement : même revalorisée, la « prime à la conversion » demeure insuffisante. Mais il faut surtout que la hausse de la TICPE soit compensée par des mesures fortes en faveur du pouvoir d’achat des Français, car c’est bien là que réside le cœur du problème. Le gouvernement a déjà réduit la taxe d’habitation : il faut maintenant la supprimer pour les ménages modestes. Le gouvernement veut « désocialiser » les heures supplémentaires : pourquoi ne pas les défiscaliser totalement, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy ? Le gouvernement a déjà revalorisé la prime d’activité : pourquoi ne pas aller plus loin et supprimer intégralement les charges sur le SMIC afin d’augmenter significativement les bas salaires ?

Je pense qu’il y a beaucoup à faire pour apaiser le « ras-le-bol fiscal » et réparer, au moins partiellement, le lien qui s’est brisé entre le président de la République et les Français. Mais il faut aussi qu’Emmanuel Macron abandonne sa posture « jupitérienne » arrogante et accepte d’entendre le malaise des classes moyennes et populaires, malaise dont les conséquences électorales pourraient être désastreuses lors du scrutin européen de 2019.

Quelles réponses apporter à la révolte des gilets jaunes?

La place de l’Etoile et les Champs-Elysées ont connu un troisième samedi de violences en marge de la manifestation des gilets jaunes. Nous avons assisté à de véritables scènes de guérilla urbaine en plein Paris : des véhicules et un immeuble ont été incendiés, des CRS ont été tabassés par des gilets jaunes et l’Arc de Triomphe a été vandalisé. Fort heureusement, le pire a pu être évité : personne n’a trouvé la mort dans les affrontements du 1er décembre. La peur de la bavure a probablement conduit la préfecture de Paris à tolérer quelques poches de violence et à « laisser faire » certains casseurs pour éviter un drame aux conséquences catastrophiques.

Il faut condamner fermement toutes les violences inacceptables survenues à Paris depuis le début du mouvement des gilets jaunes. La colère des Français ne justifie en rien de tels actes, et il faut être bien naïf pour penser que les casseurs des Champs Elysées sont animés par un sentiment d’injustice sociale : les casseurs sont venus pour semer le chaos dans Paris, et non pour exprimer des revendications. Certes, il ne faut pas faire d’amalgames : les gilets jaunes ne sont pas tous des casseurs ; la plupart d’entre eux sont venus manifester pacifiquement, et certains ont même aidé à la protection des commerces et de l’Arc de Triomphe. Mais il ne faut pas, a contrario, nier les liens qui existent entre les casseurs et les gilets jaunes : les casseurs font partie du mouvement des gilets jaunes, ils en constituent la composante la plus radicale. De plus, en organisant des rassemblements non autorisés sur les Champs-Elysées, les gilets jaunes ont créé les conditions qui ont rendu possibles toutes les dérives auxquelles nous avons assisté à Paris le 1er décembre.

Il est temps que l’ordre républicain soit rétabli, mais cela ne pourra pas se faire par la répression. Le pouvoir exécutif doit apporter des réponses concrètes pour apaiser les colères. Plusieurs mesures ont déjà été annoncées par Emmanuel Macron, telles que le doublement de la prime à la conversion ou la revalorisation du bonus écologique et du chèque énergie. Le président de la République a également évoqué l’idée d’une taxe modulable sur les carburants, qui s’adapterait aux fluctuations des prix mondiaux. Ces mesures n’ont cependant pas mis un terme au mouvement des gilets jaunes, pour deux raisons. Premièrement, ces annonces apparaissent comme de simples mesures techniques, alors que les Français attendent des mesures fortes et symboliques. Deuxièmement, ces annonces sont arrivées trop tard : le prix du carburant n’a été que l’élément déclencheur de la révolte et les revendications des gilets jaunes dépassent aujourd’hui largement la question des taxes sur le carburant.

Deux revendications reviennent de façon récurrente au sein du mouvement des gilets jaunes. Il y a tout d’abord la baisse de la taxe sur les carburants. Hélas, l’urgence climatique nous interdit de faire marche arrière. Il faut impérativement sortir du « tout pétrole » et cela suppose des mesures contraignantes et impopulaires. La hausse de la taxe sur les carburants permet de financer la transition énergétique, mais elle a aussi une fonction incitative : en augmentant la fiscalité sur les énergies fossiles et en baissant la fiscalité sur les énergies renouvelables, le gouvernement veut encourager les Français et les entreprises à se tourner vers des énergies plus propres. C’est ce que l’on appelle, en économie, la « fiscalité comportementale ». L’exécutif ne doit pas renoncer à la hausse de la TICPE. Mais il doit prendre des dispositions qui la rendront plus acceptable aux yeux des Français, car les classes moyennes et populaires ont le sentiment d’être les seules à supporter le coût de la transition énergétique. Cela doit passer par le renforcement des mesures d’accompagnement car, même revalorisée, la prime à la conversion demeure insuffisante pour inciter les ménages à changer de véhicule et à se tourner vers des motorisations électriques ou hybrides. Cela doit aussi passer par une extension de la taxe carburant : il est injuste que le kérosène des avions et le fuel des cargos ne soient pas soumis à la même taxation que le gazole des automobilistes. Enfin, il faudrait que l’augmentation de la TICPE soit entièrement affectée au financement de la transition énergétique : or, d’après un récent rapport du Sénat, sur les 3,9 milliards d’euros de recettes supplémentaires attendues en 2018, seuls 184 millions seront alloués à la transition énergétique.

De nombreux gilets jaunes réclament également le rétablissement de l’ISF. Le remplacement de l’ISF par un « impôt sur la fortune immobilière » avait pour but d’inciter les grandes fortunes à investir dans l’économie : cette mesure a déjà eu des effets positifs puisque les investissements étrangers ont connu une forte croissance en 2018 ; les projets d’investissement ont aujourd’hui atteint leur plus haut niveau depuis 10 ans, ce qui montre que la France est redevenue attractive pour les investisseurs étrangers. Restaurer l’ISF tel qu’il existait avant 2017 serait une mesure purement symbolique mais inutile économiquement, voire contre-productive. En revanche, il faut améliorer le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires en accélérant et en amplifiant la baisse des prélèvements obligatoires. Le gouvernement a déjà réduit la taxe d’habitation : il faut maintenant la supprimer intégralement pour les Français les plus modestes. Le gouvernement souhaite désocialiser les heures supplémentaires : pourquoi ne pas aussi les défiscaliser, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy ? Le gouvernement a augmenté la prime d’activité pour les bas salaires : pourquoi ne pas aller plus loin et mettre en place une exonération totale de charges sur le SMIC ?

Je pense qu’il y a beaucoup à faire pour apaiser le « ras-le-bol fiscal » et pour réparer, au moins partiellement, le lien qui s’est brisé entre le président de la République et les Français. Mais s’il veut vraiment trouver une sortie de crise, l’exécutif doit revoir sa feuille de route. Il ne s’agit pas de renoncer aux réformes : il s’agit de modifier l’agenda des réformes pour donner la priorité au pouvoir d’achat des Français. Il faut aussi que le président de la République abandonne sa posture « jupitérienne » arrogante et qu’il accepte d’entendre le malaise profond des classes moyennes et populaires.

Gilets jaunes: le pourrissement du mouvement

Les émeutes survenues samedi 24 novembre sur les Champs-Elysées sont absolument lamentables. Des affrontements avec les forces de l’ordre, des pavés arrachés, des commerces vandalisés, des incendies et des barricades : tout cela renvoie une image désastreuse de Paris et de notre pays à l’international, au moment même où le tourisme commence à repartir après la psychose provoquée par les attentats djihadistes.

Bien sûr, il faut éviter les amalgames : les casseurs qui ont semé la pagaille sur les Champs-Elysées ne doivent pas être confondus avec les véritables « gilets jaunes ». Ces casseurs ont enfilé un gilet jaune pour se fondre dans la masse et pour mieux saboter une manifestation qui devait, en théorie, rester pacifique. Mais les « gilets jaunes » ont une part de responsabilité dans ce chaos : en multipliant les appels à manifester, en organisant un grand rassemblement non autorisé par la préfecture sur l’avenue des Champs-Elysées, en faisant durer un mouvement qui ne cesse de se radicaliser depuis le 17 novembre, les « gilets jaunes » ont en effet créé les conditions qui ont permis les débordements de samedi.

Certains responsables politiques de l’opposition ont eux aussi une part de responsabilité dans ces événements. Ceux qui, à gauche comme à droite, ont mis de l’huile sur le feu pour des raisons purement électoralistes, en affichant publiquement leur soutien aux « gilets jaunes » et en attisant la haine du gouvernement, ont favorisé le durcissement du mouvement. Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Laurent Wauquiez cherchent à récupérer le mouvement des « gilets jaunes » d’une façon honteusement démagogique. Jean-Luc Mélenchon a lui aussi joué un rôle dans ce pathétique exercice de récupération politique lorsqu’il a évoqué une « mobilisation massive du peuple » à propos des quelque 100.000 « gilets jaunes » recensés le 24 novembre dans toute la France.

Depuis les émeutes de samedi, nous assistons au pourrissement d’un mouvement populaire spontané qui est en train de se tuer lui-même, faute d’avoir su se structurer autour de revendications cohérentes et de porte-paroles clairement identifiés. Car ce qui frappe le plus dans le mouvement des « gilets jaunes », c’est son caractère incohérent et désorganisé, comme en témoignent les revendications délirantes formulées depuis quelques jours. D’abord mobilisés contre la hausse du prix du carburant, les « gilets jaunes » réclament désormais tout et n’importe quoi : suppression de la CSG, rétablissement de l’ISF, hausse des retraites, dissolution de l’Assemblée nationale et, allons-y gaiment, démission d’Emmanuel Macron !

Depuis le début de ce mouvement, je suis effaré par le nombre de « fake news » qui circulent sur les réseaux sociaux dans le but d’attiser encore davantage les colères et de radicaliser le mouvement : photos truquées qui grossissent le nombre de manifestants, informations déformées, rumeurs absurdes à propos d’Emmanuel Macron, etc. Toutes ces idioties sont relayées sur Internet par des milliers de gens qui, aveuglés par leur antimacronisme primaire, semblent avoir abdiqué toute lucidité et tout esprit critique dans l’hystérie collective d’un mouvement devenu incontrôlable. L’une des rumeurs les plus délirantes qui ont circulé ces derniers jours prétend que la France « n’a plus de constitution » et que le pays est devenu une « dictature » à cause d’un mystérieux décret entré en vigueur au 1er janvier 2017 (comme si un simple décret ministériel pouvait abroger la constitution).

Le mouvement des « gilets jaunes » dépasse très largement le problème du prix du carburant : il s’est politisé et tend à devenir une sorte de front anti-Macron. Il est temps que ce mouvement surréaliste se termine et que les forces de l’ordre soient employées à des tâches vraiment utiles et importantes pour la collectivité, plutôt qu’à sécuriser des avenues et des ronds-points envahis de gilets jaunes.

Le gouvernement ne fera pas marche arrière sur la taxe carbone, et il a raison. A celles et ceux qui accusent le gouvernement de « faire payer » la transition énergétique aux classes moyennes et populaires, je rappelle simplement qu’il existe déjà de nombreuses mesures visant à accompagner la transition énergétique, et que certaines de ces mesures ont été renforcées au mois de novembre : on pourra citer, entre autres dispositifs, la « prime à la conversion » (qui a été doublée pour les ménages les plus modestes et les actifs qui parcourent plus de 60 km par jour pour aller travailler), le « bonus écologique » (qui peut atteindre 6.000 euros), la revalorisation de l’indemnité kilométrique, la création d’un « forfait covoiturage » de 200 euros par an, « l’éco-PTZ » qui propose un prêt à taux zéro pour financer les travaux d’éco-rénovation dans les logements, ou encore le « coup de pouce économie d’énergies » qui permet aux ménages d’obtenir une aide de l’Etat pouvant aller jusqu’à 1.000 euros pour le remplacement d’une chaudière à fioul par un équipement utilisant des énergies renouvelables, comme par exemple une pompe à chaleur. C’est peut-être ce genre d’informations qu’il faudrait « faire tourner » sur les réseaux sociaux, plutôt que des rumeurs grotesques et des slogans démagogiques.

« Pas de vague »: le malaise enseignant et les premières réponses du ministre

J.M. Blanquer.

Le 18 octobre, un élève braquait sa professeure avec un pistolet à billes dans une salle de classe du lycée Edouard Branly de Créteil. La scène, filmée par un autre élève puis diffusée sur les réseaux sociaux, a provoqué une vague de colère dans le monde enseignant : grâce au fameux #PasDeVague, de milliers d’enseignants ont pris la parole sur Twitter pour dénoncer les agressions et les incivilités dont ils ont été victimes dans leur établissement, mais aussi pour dénoncer la passivité de leur hiérarchie face aux violences scolaires.

Les enseignants ont depuis longtemps le sentiment de ne pas être soutenus par leur hiérarchie quand ils sont confrontés à des élèves qui les insultent, les agressent ou les menacent. Ce problème n’est pas nouveau et résulte, à mes yeux, d’un double processus. Premièrement, une culture de l’omerta s’est peu à peu installée au sein du ministère de l’Education nationale. Pas de vague : telle était la règle. Les statistiques relatives aux violences scolaires sont longtemps restées secrètes ; les recteurs d’académie ont tendance à étouffer ou à minorer les faits de violence afin de ne pas « stigmatiser » certains établissements ; les chefs d’établissement sont incités à limiter le nombre de conseils de discipline, ce qui, de facto, conduit à ne pas sanctionner les élèves comme il faudrait le faire. Même lorsqu’un conseil de discipline est réuni, les sanctions ne sont pas toujours très dissuasives : quand les élèves savent qu’en insultant un professeur ils risquent, au pire, quatre ou cinq jours d’exclusion, ils n’ont effectivement pas grand souci à se faire. Un sentiment d’impunité a donc fini par s’installer durablement dans les établissements difficiles.

Mais la détresse actuelle des enseignants face aux violences scolaires vient aussi d’un certain angélisme éducatif qui a longtemps régné au sein des inspections académiques et des IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, remplacés en 2013 par les Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education). Pendant des années, les jeunes professeurs n’ont pas été formés à la gestion de classe : on considérait cela comme superflu, car l’autorité du professeur devait découler de sa pédagogie. Un « bon » professeur n’était pas censé avoir de problèmes de discipline. Dans les IUFM, la seule violence dont les jeunes professeurs stagiaires entendaient parler n’était pas la violence des élèves, mais la « violence institutionnelle » exercée sur les élèves. Cette approche eut pour effet de culpabiliser les professeurs en difficulté. Beaucoup d’enseignants préféraient donc cacher leurs difficultés, de peur d’être désavoués par leur hiérarchie ou discrédités aux yeux de leurs pairs.

En attendant la présentation d’un « Plan d’action contre les violences scolaires » mi-décembre, Jean-Michel Blanquer a déjà annoncé plusieurs mesures d’urgence. La création d’un « registre des incidents » où devront être consignés tous les incidents signalés par les professeurs va dans le bon sens et témoigne d’une volonté de rompre avec la règle du silence ; reste à savoir quelle sera l’utilité de ce registre pour les autorités rectorales, au-delà d’une simple source de données statistiques. Les conseils de discipline seront simplifiés : la lourdeur de la procédure pouvait en effet dissuader les chefs d’établissement. Le ministre souhaite aussi encourager les « sanctions de responsabilisation », telles que les travaux d’intérêt général : ces sanctions existent déjà dans les règlements intérieurs mais sont très peu utilisées ; on ignore toutefois de quelle façon le ministre entend développer ce type de sanctions. Jean-Michel Blanquer a également annoncé de nouvelles structures d’accueil pour les « poly-exclus » et l’instauration d’une « période probatoire » d’un mois maximum après toute exclusion temporaire ou définitive. La proposition la plus contestée concerne la présence, à temps plein, d’un policier ou d’un gendarme dans les établissements sensibles, sur demande de la direction : cette expérience, déjà menée sous Nicolas Sarkozy avec les « policiers référents », n’avait pas été généralisée en raison de ses résultats peu convaincants et du manque de personnel disponible au sein des forces de l’ordre. On peut effectivement douter de la pertinence d’une telle initiative : les chefs d’établissement travaillent déjà en étroite collaboration avec les forces de l’ordre, et la présence permanente d’un agent dans les murs des établissements ne changera pas grand-chose. De toutes façons, les élèves qui craignent la police ne sont, en général, pas ceux qui posent le plus de problèmes.

Les mesures annoncées par Jean-Michel Blanquer envoient un signal de fermeté qui, dans les circonstances actuelles, est plutôt le bienvenu. Mais je doute qu’elles soient de nature à améliorer le climat scolaire dans les établissements les plus difficiles. On a perdu beaucoup trop de temps, on a laissé s’installer un climat de violence et d’incivilité dans les « territoires perdus de la République », on a laissé l’autorité des enseignants se déliter peu à peu face à des élèves de plus en plus durs. Nous serions bien naïfs de penser que les choses vont bouger en quelques semaines, car le problème dépasse très largement le cadre de l’école. Les violences scolaires ne sont pas des violences endogènes, spécifiques au milieu scolaire : de manière générale, la violence des jeunes augmente, et cette violence présente dans la société tend à s’exporter dans les établissements scolaires. Les professeurs ne sont pas des « cibles », mais ils sont en première ligne et doivent gérer, seuls et avec des moyens dérisoires, des élèves qui n’ont aucun repère.

Pour que les choses bougent vraiment, il faut aller plus loin. Il faut augmenter le nombre d’adultes dans les établissements les plus difficiles, en embauchant des assistants d’éducations dûment formés. Il faut généraliser le « co-enseignement » dans les collèges REP et REP+, c’est-à-dire les cours animés conjointement par deux professeurs. Il faut aussi repenser la procédure de mutation des personnels enseignants. Le système actuel, qui privilégie l’ancienneté, conduit à parachuter de jeunes professeurs sans expérience dans les collèges et les lycées difficiles : dès qu’ils ont accumulé un peu de points d’ancienneté, ces jeunes professeurs changent d’établissement et sont remplacés par des professeurs débutants. Il faut rendre les établissements de l’éducation prioritaire beaucoup attractifs et y envoyer des professeurs expérimentés et motivés : cela doit passer par une formation ad hoc, une revalorisation significative des primes et une augmentation de la décharge horaire. Mais je crois qu’il faut surtout regarder la réalité en face et admettre que, dans les grandes agglomérations, certains établissements sont devenus de véritables ghettos éducatifs où la situation est aujourd’hui explosive : pourquoi ne pas en tirer les conclusions qui s’imposent en fermant ces établissements et en dispersant les élèves dans d’autres établissements voisins, quitte à construire de nouveaux collèges et de nouveaux lycées là où les besoins sont les plus criants ? Malheureusement, une politique aussi ambitieuse exige des moyens considérables, difficilement compatibles avec les contraintes budgétaires actuelles.

Pourquoi il faut (encore) défendre le droit à l’avortement

Simone Veil en 1974.

Je me suis engagé en politique pour défendre la construction européenne et les valeurs de la République : l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002 et le rejet du Traité constitutionnel européen en 2005 ont fortement influencé mon engagement. Lorsque j’ai commencé à militer, je n’imaginais pas qu’un jour je prendrais la plume pour défendre le droit à l’avortement, car je voyais ce droit comme un acquis solide et inattaquable. Et pourtant, il faut bien se rendre à l’évidence : ce droit est aujourd’hui menacé dans le monde occidental.

Quand un Pape réputé progressiste compare l’avortement à une exécution, quand le droit à l’avortement est remis en cause en Pologne et aux Etats-Unis, eh bien oui, il faut défendre ce droit. Même dans la France de 2018, cette France qui vient de faire entrer Simone Veil au Panthéon, le droit à l’avortement est remis en question : quand des obstétriciens se disent « objecteurs de conscience » et refusent de pratiquer l’IVG au nom de leurs convictions personnelles, quand Marine Le Pen propose, dans son programme, de restreindre l’accès à l’IVG, quand des gynécologues cherchent à culpabiliser les patientes qui veulent avorter, quand des associations cherchent à manipuler de pauvres jeunes femmes pour les dissuader de recourir à une IVG, quand un animateur de télévision vulgaire et macho improvise un débat de café du commerce sur l’avortement avec sa joyeuse bande de chroniqueurs décérébrés, oui, il faut défendre le droit à l’avortement.

Nous avons oublié pourquoi Simone Veil avait mené, contre l’opinion et contre son propre camp politique, un combat courageux en faveur de l’IVG. C’était pour mettre fin au scandale sanitaire des avortements clandestins, à une époque où l’avortement était encore considéré comme un crime et où, chaque année, des milliers de jeunes femmes françaises se faisaient avorter au péril de leur vie, dans des conditions d’hygiène souvent catastrophiques, parce qu’elles étaient tombées enceintes sans le vouloir et que la seule perspective de devenir mère les terrifiait. C’est donc d’abord pour des raisons de santé publique que l’IVG fut légalisée en France. Mais pas uniquement. Car après le vote de la loi Neuwirth autorisant la pilule contraceptive, la légalisation de l’IVG en 1975 marqua une étape supplémentaire et décisive dans l’émancipation des femmes. Le fondement du droit à l’avortement réside ainsi dans une double nécessité : celle de laisser aux femmes la pleine maîtrise de leur corps, et celle de garantir à chaque femme le droit de mettre un terme, dans des conditions d’hygiène et de sécurité décentes, à une grossesse non désirée.

Je conçois parfaitement que l’on puisse, par conviction religieuse, désapprouver le recours à l’avortement. Je conçois volontiers que, pour certaines personnes, détruire un embryon humain de façon volontaire apparaisse comme un acte incompatible avec la nécessité de respecter la vie dans tout ce qu’elle peut avoir de sacré. Mais les convictions personnelles sont une chose, l’intérêt général en est une autre. Peut-on sérieusement penser que la vie d’un embryon de quelques semaines est plus importante que celle d’une femme en détresse qui est tombée enceinte sans le vouloir et qui ne se sent pas prête à élever un enfant ? Ceux qui s’émeuvent du sort des embryons semblent accorder bien peu d’importance à toutes ces vies brisées par une grossesse non désirée, et je crois qu’il y a là une certaine forme d’hypocrisie.

Il faut lutter contre le fléau des portables à l’école

Le Code de l’Education interdisait déjà l’usage des téléphones portables dans les salles de classe : l’Assemblée nationale vient de voter une proposition de loi LREM interdisant totalement l’utilisation des portables par les élèves dans l’enceinte des écoles et des collèges.

Je suis favorable à cette mesure même si, en réalité, elle ne fait qu’inscrire dans la loi une interdiction que bon nombre d’établissements avaient déjà intégrée dans leur règlement intérieur. Depuis 10 ans, les portables ont envahi les établissements scolaires et sont devenus un vrai fléau pour l’Education nationale. Je ne parle pas seulement des téléphones qui vibrent en plein cours ou des élèves qui fraudent pendant les contrôles. Les smartphones sont désormais omniprésents : nos collèges sont peuplés de hordes d’élèves qui avancent à l’aveugle dans les couloirs en faisant des selfies, en tapant des textos ou en consultant leur compte « Snapchat ». Depuis quelques années, le nombre d’incidents liés aux téléphones portables a explosé dans les établissements scolaires : il y a les vols, bien sûr, mais aussi les problèmes de cyber-harcèlement, la consultation de sites pornographiques, les élèves et les professeurs photographiés ou enregistrés à leur issue. Tout cela prend des proportions effrayantes et il faut y mettre un coup d’arrêt.

Le problème, ce n’est pas la loi mais son application. Il est techniquement et humainement impossible de faire appliquer l’interdiction du portable à l’école car il faudrait, pour cela, mettre un surveillant derrière chaque élève. Les personnels éducatifs n’ont pas les moyens de faire appliquer l’interdiction du portable à l’école. Ils ne peuvent pas confisquer les portables car cela constitue une atteinte à la propriété ; en outre, c’est la responsabilité de l’établissement qui est engagée en cas de perte, de vol ou de dégradation d’un téléphone confisqué : quand le téléphone en question coûte 600 euros, les parents sont généralement assez procéduriers. Dans bon nombre d’établissements, le règlement intérieur n’est tout simplement pas appliqué : on tolère que les élèves utilisent leur téléphone dans les couloirs même si le règlement l’interdit explicitement. Ce qui, du même coup, discrédite à la fois le règlement et l’institution aux yeux des élèves.

L’installation de brouilleurs d’ondes est souvent évoquée mais cette mesure ne résoudrait qu’une partie du problème : les brouilleurs n’empêchent pas les élèves d’utiliser les appareils photo de leurs mobiles. De plus, le principe de précaution rend cette solution inenvisageable car on ne connaît pas précisément les effets d’une exposition quotidienne aux ondes émises par ce type d’appareils. Quant à la fameuse « boîte à téléphones » dans laquelle certains voudraient obliger les élèves à déposer leur portable au début de chaque cours, il s’agit d’une fausse bonne idée car son application serait extrêmement chronophage et n’empêcherait nullement les élèves de dissimuler un deuxième portable dans leur sac ou leur poche.

On peut donc aisément comprendre que l’interdiction du portable ne suffira pas à régler tous les problèmes liés à l’irruption de ces appareils dans la vie des enfants et des adolescents. L’interdiction du portable doit être accompagnée d’un volet préventif et éducatif : il faut évidemment renforcer l’éducation au numérique et sensibiliser les élèves aux dangers d’une utilisation excessive et malveillante des nouvelles technologies. Les parents, qui ont une responsabilité directe et qui font, eux aussi, partie de la communauté éducative, doivent devenir des partenaires de l’école dans sa lutte contre l’utilisation abusive des portables. En ce qui concerne cet amendement bouffon et démagogique soutenu par quelques députés de la majorité pour étendre aux enseignants l’interdiction du portable dans les écoles au nom de « l’exemplarité », je me réjouis qu’il ait été rejeté par le ministre de l’Education Nationale et abandonné par la majorité, parce que les enseignants ont besoin d’être facilement joignables sur leur lieu de travail. Et parce qu’il dangereux de vouloir assigner les mêmes obligations à des élèves mineurs et à des adultes chargés de leur éducation.

Le cancer de l’antisémitisme au pays des Droits de l’Homme

Vendredi 23 mars 2018, Mireille Knoll, une octogénaire juive rescapée de la Rafle du Vél’ d’Hiv, a été poignardée puis brûlée dans son appartement parisien. Cet effroyable meurtre, dont le caractère antisémite ne fait aucun doute, est venu s’ajouter à la longue liste des agressions et des crimes antisémites que la France connaît depuis quelques années. En avril 2017, Sarah Halimi, une juive de 65 ans, a été rouée de coups puis défenestrée par Kobili Traoré aux cris de « Allah Akbar ! ». En janvier 2016, à Marseille, un enseignant juif a été agressé à la machette par un adolescent musulman radicalisé qui prétend avoir agi au nom d’Allah et de l’Etat Islamique. Sans oublier l’assassinat d’Ilan Halimi par le « Gang des barbares » en 2006, ni les attentats perpétrés par Mohammed Merah en 2012 à Toulouse et par Amedy Coulibaly en 2015 à l’Hypercacher de la Porte de Vincennes. Mais il y a aussi la haine ordinaire, l’antisémitisme du quotidien, les insultes, le harcèlement, les crachats, le déluge de commentaires antisémites postés sur les réseaux sociaux, la profanation de tombes juives et la mise à sac de magasins juifs en Seine-Saint-Denis.

De plus en plus de Juifs ne se sentent plus en sécurité en France : les synagogues et les écoles juives sont désormais sous protection militaire, certaines familles juives ont été obligées de déménager pour échapper aux insultes et aux agressions dont elles étaient victimes dans leur quartier, et des milliers de Juifs quittent chaque année la France pour émigrer en Israël parce qu’ils ont le sentiment qu’ils seront plus en sécurité là-bas. L’antisémitisme a toujours existé au sein de la société française, mais la flambée d’actes antisémites à laquelle nous assistons actuellement n’est pas une simple résurgence de l’antisémitisme « traditionnel ». L’antisémitisme contemporain est le résultat d’une stratification complexe : au substrat de l’antisémitisme européen d’hier est venu s’ajouter, depuis une quinzaine d’années, un antisémitisme « importé » qui trouve ses racines dans un antisionisme féroce et qui s’est ancré dans une partie de la communauté arabo-musulmane. Attisé par le discours de certains intégristes et par de nombreux sites Internet islamistes, cet antisémitisme-là se nourrit d’une vision fantasmée du conflit israélo-palestinien, interprété abusivement comme une « guerre de religions » entre Juifs et Musulmans. Il se fonde également sur un amalgame entre l’Etat israélien et les Juifs de la diaspora : les Juifs sont alors perçus comme des « complices » d’Israël et comme des « ennemis » de l’Islam. Depuis le déclenchement de la deuxième Intifada en 2000, chaque flambée de violence en Palestine s’accompagne d’une recrudescence des actes antisémites en France. Dans certaines cités gangrénées par l’islamisme, la haine des Juifs est devenue un véritable code culturel et l’enseignement de la Shoah est ouvertement contesté par les élèves.

De nombreux jeunes musulmans français ne connaissent le conflit israélo-palestinien qu’à travers les réseaux sociaux et les sites de propagande anti-israéliens sur Internet. Curieusement, les massacres perpétrés par le gouvernement russe contre les musulmans tchétchènes, la répression brutale qui s’abat sur les opposants politiques en Arabie Saoudite ou en Iran et les milliers de musulmans massacrés par Bachar El Assad en Syrie ne semblent guère provoquer dans la communauté musulmane de France une émotion aussi vive que les exactions et les bavures hyper-médiatisées de l’armée israélienne : Israël est toujours perçu comme l’ennemi suprême. Cet antisionisme virulent s’adosse très souvent à une vision « conspirationniste » du monde largement relayée sur Internet, notamment par des sites comme celui d’Egalité & Réconciliation, l’organisation du polémiste d’extrême droite Alain Soral : de nombreux jeunes gens n’ayant qu’une connaissance très superficielle des problèmes géopolitiques sont persuadés qu’il existe un grand « complot américano-sioniste » visant à perpétuer la domination des Juifs sur le monde et à humilier les Musulmans. Le complot américano-sioniste est en fait la version moderne d’un vieux fantasme antisémite : le mythe du « complot judéo-maçonnique », apparu sous la Révolution Française et popularisé par les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux rédigé au début du XXe siècle par des membres de la police secrète du Tsar russe Nicolas II.

L’antisémitisme contemporain prend parfois des apparences moins frontales mais plus sournoises. Il n’est pas rare, en France, d’entendre dire que les Juifs sont « trop influents » ou « trop présents » dans les médias (bien qu’il n’existe aucune statistique officielle sur le nombre de Juifs dans les médias français). D’ailleurs, ce constat est plutôt étrange : personne ne s’amuse à compter le nombre de Corses, d’Arméniens, de Chinois, de protestants ou de supporters du PSG dans les médias, car cela semblerait totalement ridicule : pourquoi se permet-on de le faire avec les Juifs ? De tels propos apparemment inoffensifs participent déjà d’une forme d’antisémitisme car ils réactivent de vieux stéréotypes antisémites : la présence de Juifs dans les médias dérange, car elle renvoie l’image d’une communauté fantasmée qui, dit-on, chercherait à « dominer ». Les personnalités juives du monde médiatique sont ainsi renvoyées à leur « judaïté », et traitées comme les « porte-parole » d’une communauté juive dont tous les membres défendraient les mêmes intérêts. Compter le nombre de Juifs présents sur un plateau télé ou dans la rédaction d’un journal pour essayer de démontrer que la communauté juive serait « surreprésentée » dans les médias, c’est déjà de l’antisémitisme. C’est déjà considérer les Juifs comme des individus suspects. C’est déjà penser que les Juifs sont un peu coupables d’être juifs, et qu’ils sont « trop » visibles dans l’espace public.

L’antisémitisme contemporain se traduit aussi par le retour en force du négationnisme. Même si, de nos jours, plus personne (ou presque) ne conteste ouvertement l’extermination de 5 à 6 millions de Juifs en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, il existe un négationnisme rampant qui cherche à minimiser la Shoah en contestant les chiffres avancés par les historiens, en critiquant une commémoration « excessive » de l’Holocauste ou en légitimant certaines théories négationnistes au nom d’une liberté d’expression mal comprise. C’est précisément ce que font Alain Soral et son grand ami Dieudonné lorsqu’ils essaient de réhabiliter le négationniste Robert Faurisson. Nul ne peut s’abriter derrière la liberté d’expression pour contester ou minimiser le génocide des Juifs, car le négationnisme n’est pas une simple opinion : c’est un délit puni par la loi. Depuis 1990, la loi Gayssot interdit en effet de nier un crime contre l’humanité, quel qu’il soit. Certains dénoncent aussi une « sur-médiatisation » et un « sur-enseignement » de la Shoah, et qualifient de « pornographie mémorielle » la commémoration de ce génocide. Comment peut-on parler de « sur-enseignement » alors que la Shoah ne représente que deux à trois heures de cours dans l’ensemble des programmes d’histoire du collège et une à deux heures dans l’ensemble des programmes du lycée, c’est-à-dire moins que la démocratie athénienne ou la décolonisation ? Comment peut-on comparer à de la « pornographie » la commémoration du plus grand génocide commis au XXe siècle ? Ceux qui pensent défendre la liberté d’expression en salissant la mémoire de la Shoah n’ont rien compris. Leurs propos nauséabonds ne contribuent nullement à renforcer la liberté d’expression, et ne font que renforcer l’antisémitisme ambiant.

La communauté juive a toujours été un « thermomètre » de la fièvre hexagonale : quand les Juifs vont mal, la France va mal. Quand les Juifs sont brimés ou insultés, c’est que la société française est profondément fracturée. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aujourd’hui la France va très mal. L’antisémitisme est un cancer. On croyait la France définitivement guérie après la Seconde Guerre mondiale. On avait tort. Cela dit, quand j’ai vu des milliers de Français participer à la marche blanche contre l’antisémitisme mercredi 28 mars, cela m’a un peu redonné foi dans l’âme de cette nation.

Asile : pour un humanisme responsable

b_1_q_0_p_0

Gérard Collomb.

Le projet de loi sur l’asile et l’immigration, porté par le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, a été présenté en Conseil des Ministres le 21 février et devrait arriver au Parlement dans le courant du mois d’avril. Ce texte a deux objectifs principaux : réduire à six mois les délais de traitement des demandes d’asile et faciliter l’expulsion des demandeurs déboutés.

La France doit évidemment rester une terre d’asile. Pour cela, elle doit se donner les moyens d’examiner correctement les demandes d’asile et d’expulser les demandeurs qui ne sont pas éligibles au statut de réfugié : les migrants qui se rendent en France illégalement alors qu’ils ne sont pas en danger dans leur pays n’ont pas vocation à rester sur le territoire français. Mais la France a aussi l’obligation morale de traiter avec humanité tous les hommes et toutes les femmes qui sont présents sur son territoire, quel que soit leur statut et quel que soit leur pays d’origine.

L’une des raisons pour lesquelles j’ai voté Macron à la présidentielle était sa volonté de rechercher, sur tous les sujets, les équilibres les plus justes et les positions les plus raisonnables. Mais sur cette question de l’asile, je constate que le projet du gouvernement n’est pas équilibré car, entre l’humanité et la fermeté, c’est bien vers le second terme que penche la balance. Ce texte ne prévoit presque rien pour améliorer les conditions d’accueil des demandeurs d’asile ; en revanche, de nombreuses dispositions du texte visent à faciliter leur expulsion. Le délai de recours en cas de rejet de la demande d’asile est ainsi ramené à quinze jours au lieu d’un mois : ce délai raccourci ne laissera guère de temps aux déboutés pour demander l’aide d’un avocat ou d’une association. En outre, la durée des rétentions administratives d’étrangers déboutés passe de quarante-cinq jours à quatre-vingt-dix jours, ce qui laissera aux pouvoirs publics plus de temps pour mener à bien les procédures d’expulsion ; or, les conditions de vie au sein des Centres de Rétention Administrative sont quasi carcérales et rien, dans le projet de loi, ne prévoit de les humaniser.

Le projet de loi sur l’asile et l’immigration est critiqué par la gauche, par de nombreux élus de la majorité et par les associations qui, sur le terrain, prennent en charge les demandeurs d’asile. Le Défenseur des Droits, Jacques Toubon, qui n’a pourtant jamais été un homme de gauche, a lui aussi exprimé de vives inquiétudes à propos du texte de Gérard Collomb : selon Jacques Toubon, l’accélération des délais d’instruction risque d’aboutir à des procédures expéditives dans lesquelles les demandeurs d’asile seront « maltraités ».

Le gouvernement ne pouvait pas ignorer qu’un tel projet de loi susciterait une avalanche de critiques et de protestations. Je crois qu’il s’agit là d’un texte politique, dont l’objectif n’est pas tant de résoudre des problèmes que d’envoyer un message de fermeté à une opinion publique qui, sur les questions migratoires, a tendance à se « droitiser » de plus en plus. Dans sa version initiale, ce texte n’est pas à la hauteur de l’humanisme responsable dont les centristes se réclament. Tout ce que je souhaite, à présent, c’est que les parlementaires de la majorité fassent leur travail et amendent le texte du gouvernement pour le rendre plus équilibré.

Le Parlement européen vote une résolution controversée contre l’antisémitisme

Le 1er juin 2017, le Parlement européen a adopté, à une très large majorité, une résolution visant à durcir la lutte contre l’antisémitisme. Ce texte, qui n’est pas juridiquement contraignant, encourage les pays membres de l’Union européenne à engager des « actions plus nombreuses et plus sévères » à l’encontre de l’antisémitisme pour garantir la sécurité de leurs citoyens juifs. La résolution s’appuie sur la définition de l’antisémitisme adoptée en 2016 par l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste, et invite les pays membres à transposer cette définition dans leur législation nationale. Or, cette définition établit un lien explicite entre l’antisémitisme et la diabolisation d’Israël car, selon l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste, « les manifestations de l’antisémitisme peuvent inclure le ciblage de l’Etat d’Israël ».

Certains ont cru voir dans la résolution du Parlement européen une volonté de censurer toute critique d’Israël au nom de la lutte contre l’antisémitisme. Le 4 juillet, plusieurs intellectuels ont co-signé dans Libération une tribune dénonçant une « instrumentalisation de l’antisémitisme ». Sur Internet, les médias de « réinformation » et les sites complotistes se sont déchaînés contre le Parlement européen, en dénonçant une « criminalisation » des critiques envers Israël et une mainmise des « lobbys sionistes » sur l’Union européenne… Toutes ces polémiques sont navrantes. A aucun moment les députés européens n’ont cherché à « censurer » les critiques envers Israël : ils ont simplement voulu rappeler que les attaques formulées contre Israël pouvaient, parfois, dévier vers l’antisémitisme, ce qui est vrai.

De fait, le conflit israélo-palestinien a entraîné une recrudescence des actes et des propos antisémites en Europe depuis le déclenchement de la deuxième Intifada au début des années 2000. Les amalgames entre le gouvernement israélien et la communauté juive sont fréquents : la dénonciation de l’occupation israélienne dans les territoires palestiniens sert souvent de prétexte à la haine contre les juifs, et l’antisionisme est devenu un alibi commode pour les antisémites de toutes obédiences. On peut faire l’autruche et nier cette réalité, mais elle existe. Or, pour combattre l’antisémitisme efficacement, il est nécessaire de le comprendre et d’en identifier les différents aspects.

Dans son édition du 14 au 20 juillet, Marianne a publié une remarquable tribune intitulée « Lutte contre l’antisémitisme : ce que certains intellectuels français refusent d’admettre ». Co-signé par une vingtaine de personnalités issues du monde politique, du monde universitaire et du monde de la culture, ce texte est une réponse éclairée à la tribune de Libération et dénonce le manque de lucidité de certains intellectuels progressistes face aux nouveaux visages de l’antisémitisme. A force de dénoncer « l’instrumentalisation de l’antisémitisme », on finit effectivement par ne plus voir que ce sont les antisémites eux-mêmes qui instrumentalisent le conflit israélo-palestinien et qui, sous prétexte de défendre la cause palestinienne, cautionnent des discours haineux faisant l’apologie du négationnisme et du terrorisme.

On peut très bien défendre le droit des Palestiniens à disposer d’un Etat indépendant tout en combattant l’antisémitisme sous toutes ses formes. On peut très bien défendre le droit d’Israël à exister en tant qu’Etat sans pour autant cautionner tout ce que fait le gouvernement israélien. On peut très bien dénoncer l’antisémitisme sans pour autant cautionner d’autres formes de racisme, car tous les racismes sont un affront à l’humanité et doivent être combattus. La résolution adoptée par les eurodéputés contre l’antisémitisme est juste : l’antisémitisme est un cancer qui gangrène les sociétés européennes, et toutes les initiatives permettant de le combattre plus efficacement par des moyens légaux doivent être soutenues. C’est pourquoi je déplore la polémique dangereuse qui a éclaté autour de cette résolution et qui, hélas, risque d’affaiblir la portée d’un texte intelligent, équilibré et motivé par de louables intentions.

Le Parlement européen.