Le FN est-il toujours un parti d’extrême droite?

Marine Le Pen, 1er mai 2012.

Les responsables du Front National récusent l’étiquette « extrême droite », qu’ils considèrent comme péjorative et injurieuse : Marine Le Pen a d’ailleurs menacé de traîner devant les tribunaux toute personne qui qualifierait publiquement le FN de parti d’extrême droite. Les leaders du parti entretiennent un certain flou quant à leur orientation politique : Marine Le Pen prétend qu’elle n’est « ni de gauche ni de droite » et définit le Front National comme un « parti de patriotes ». Les élus frontistes utilisent des argumentaires prémâchés visant à prouver que le Front National ne correspond pas à la « définition historique » de l’extrême droite. En condamnant les dérapages de son père, Marine Le Pen cherche à montrer que le FN a changé. Elle veut rompre avec l’image traditionnelle du FN, celle d’un parti haineux, raciste et xénophobe.

Ne soyons pas dupes : ce discours s’inscrit évidemment dans la stratégie de « dédiabolisation » voulue par Marine Le Pen. Le FN cherche aujourd’hui à faire oublier qui il est et d’où il vient, afin de se présenter comme un parti républicain « normal ». Il est donc important de remettre quelques pendules à l’heure. L’expression « extrême droite » n’est ni une insulte ni un jugement moral : il s’agit d’une expression empruntée aux sciences politiques et historiques, désignant traditionnellement les courants les plus radicaux de la droite. Parler de « l’extrême droite » au singulier constitue d’ailleurs un usage trompeur : le pluriel serait préférable, car l’extrême droite renvoie en fait à plusieurs traditions politiques différentes qui ne se limitent pas au fascisme et au nazisme.

D’après les historiens spécialistes de l’extrême droite (Pierre Milza, Michel Winock, Nicolas Lebourg ou encore Pierre-André Taguieff), le FN s’inscrit dans l’héritage du « national-populisme », un courant qui constitue la composante principale de l’extrême droite française depuis les années 1880. Ce courant se caractérise tout d’abord par un nationalisme « fermé », refusant toute forme d’universalisme et prônant la défense d’une communauté nationale ethniquement et culturellement homogène qui serait menacée d’altération. Il se caractérise également par un discours populiste qui met en avant la défense du « peuple sain » trahi par une élite corrompue et décadente. Il suffit d’examiner avec attention le programme et les discours du Front National pour constater que le parti de Marine Le Pen correspond parfaitement à la définition historique de ce « national-populisme » à la française.

Un nationalisme « fermé »

Le FN voue un véritable culte à la nation et défend une « identité nationale » quasi sacralisée, qui serait « menacée » par la mondialisation et par l’immigration. L’idéologie du parti se fonde sur une vision totalement fermée de la nation. Le FN veut en effet durcir les conditions d’accès à la nationalité française, par exemple en supprimant le droit du sol. Pour le FN, la nationalité française « s’hérite ou se mérite » : la naturalisation doit devenir une procédure exceptionnelle réservée aux étrangers qui « méritent » de devenir français. D’après le programme du Front National, « la naturalisation doit être soumise à des conditions d’assimilation » : ce critère témoigne d’une volonté de verrouiller au maximum l’accès à la nationalité française. Sachant que « l’assimilation » implique un renoncement total des individus à leur culture d’origine, on comprend que, pour le FN, la nation se définit par des critères de type culturel, et que la nationalité française est incompatible avec toute culture étrangère. D’ailleurs, le FN souhaite aussi interdire la double nationalité. Pour le parti de Marine Le Pen, l’appartenance à la nation française est exclusive et interdit toute appartenance à une autre communauté nationale. En 2012, la candidate écologiste Eva Joly fut critiquée par le FN parce qu’elle avait la double nationalité franco-norvégienne, et Florian Philippot l’accusa de ne « pas aimer la France »La communauté nationale est ainsi définie comme un absolu, qui englobe et transcende les individus. Hors de la nation, les individus n’ont pas d’identité, ils ne comptent pas, ils n’existent pas.

Le thème de la « décadence nationale », marqueur traditionnel du discours national-populiste, occupe encore une place centrale dans la rhétorique du FN. Comme son père, Marine Le Pen est obsédée par la peur du déclin. Elle invoque un passé mythifié, une « France éternelle » qui serait aujourd’hui menacée d’extinction à cause de l’immigration de masse, de l’intégration européenne et de la mondialisation « ultralibérale ». La présidente du FN se présente ainsi comme le dernier rempart de cette identité française menacée et lance un appel au « sursaut national », exhortant les Français à entrer en résistance contre les forces qui menacent de détruire la nation. Cette rhétorique du déclin et du sursaut national réutilise la figure mythique de Jeanne d’Arc, célébrée chaque 1er mai par le Front National et ses militants. Lorsqu’il présidait le parti, Jean-Marie Le Pen mettait surtout en avant la dimension chrétienne de Jeanne d’Arc. Aujourd’hui, Marine Le Pen tend à occulter la dimension mystique et religieuse du personnage pour privilégier la dimension patriotique. Ainsi peut-on voir sur les affiches du Front National une belle Jeanne d’Arc en armure soufflant sur les étoiles du drapeau européen pour les faire disparaître.

Le FN est également obsédé par le « déclin démographique » de la France, vieille hantise de l’extrême droite nationaliste. Marine Le Pen prône une politique nataliste et propose notamment la création d’un « revenu parental » accordé, dès le deuxième enfant, à toute famille dont l’un des deux parents ferait le choix de ne pas travailler pour se consacrer pleinement à ses enfants. En outre, le FN souhaite réduire le nombre d’avortements : dans son programme, Marine Le Pen propose le déremboursement de l’IVG. Elle défend aussi le « libre choix de ne pas avorter », formule ambiguë que l’on peut interpréter comme une volonté de dissuader les femmes de recourir à l’avortement. En 2014, le député mariniste Gilbert Collard a refusé de voter un texte réaffirmant symboliquement le droit à l’avortement comme un droit fondamental.

L’altérophobie au cœur de l’idéologie frontiste

Selon l’historien Nicolas Lebourg, le national-populisme se caractérise par une forte « altérophobie », une « peur de l’autre » qui se traduit notamment par le rejet des immigrés et des minorités. La xénophobie est l’un des visages classiques de « l’altérophobie ». Depuis sa création, le Front National est un parti profondément xénophobe. Il reprend le thème de « l’immigration invasion », déjà exploité par les mouvements d’extrême droite à la fin du XIXe siècle. Le parti ne cesse de dénoncer une « immigration de masse » qui, selon lui, déstabiliserait en profondeur la société française. Il propose de supprimer le regroupement familial, bien que ce principe soit inscrit dans la Convention Européenne des Droits de l’Homme et que le « droit de vivre en famille » soit reconnu comme un droit fondamental et universel. La plupart des problèmes économiques et sociaux sont abusivement imputés à l’immigration et aux étrangers : la délinquance, les incivilités, mais également le chômage et la paupérisation de la société. D’après le FN, la main d’œuvre immigrée fait concurrence aux travailleurs nationaux et « tire les salaires vers les bas ». Ce raisonnement, bien qu’il soit économiquement et statistiquement faux, rencontre un large écho dans l’opinion publique en période de crise car il désigne des boucs-émissaires facilement identifiables. 

Le FN prône la « préférence nationale » (ou « priorité citoyenne »), principe qui consiste à donner la priorité aux citoyens français sur les résidents étrangers pour l’accès à l’emploi, à la formation et au logement social. L’application du principe de « préférence nationale », pierre angulaire du programme frontiste, aurait donc pour conséquence l’instauration d’une véritable société d’apartheid au sein de laquelle les résidents étrangers seraient systématiquement discriminés et marginalisés (bien qu’ils paient leurs impôts et leurs cotisations). Cette politique ruinerait les efforts d’intégration des étrangers en compliquant davantage leur accès à l’emploi et au logement. Le FN prétend défendre les travailleurs mais défend uniquement les travailleurs nationaux, qu’il oppose aux travailleurs immigrés. De même, le FN prétend défendre l’enfance et la famille, mais il défend uniquement les familles françaises : le parti prône la « priorité nationale » pour l’accès à l’éducation et veut réserver les allocations familiales « aux familles dont au moins un parent est français ».

Le racisme est un autre aspect de l’altérophobie. Le FN est-il un parti raciste ? Du temps de Jean-Marie Le Pen, la question ne se posait même pas : les dérapages de monsieur Le Pen sur les Maghrébins ou sur les « métèques » et sa haine viscérale du « métissage » ne laissaient gère de doutes quant au caractère raciste du FN. Depuis que Marine Le Pen a pris les commandes du parti, elle met en œuvre une stratégie de « dédiabolisation ». La communication des élus et des cadres du FN est étroitement contrôlée, le vocabulaire est beaucoup plus policé, et tous les termes pouvant avoir une connotation raciste sont proscrits. Pourtant, sur le fond, le message a peu changé. Le racisme traditionnel a tout simplement glissé vers une sorte de racisme culturel. Les critères raciaux ont été remplacés par des critères ethno-culturels : Marine Le Pen ne critique pas le « métissage » mais le « multiculturalisme ». Elle ne s’en prend pas aux Arabes ou aux Maghrébins, mais à l’islam. A l’immigration européenne, Marine Le Pen oppose une immigration africaine qui, selon elle, serait inassimilable. Certaines personnalités du FN telles que Bruno Gollnisch et Marion Maréchal-Le Pen ont même repris à leur compte la théorie du « grand remplacement » défendue par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus et popularisée par l’essayiste Eric Zemmour : cette théorie se fonde sur l’idée d’un « remplacement » progressif des populations blanches d’Europe par des populations maghrébines et africaines dont la fécondité est plus élevée.

L’islamophobie est aussi un aspect de « l’altérophobie ». Il est intéressant d’observer que, dans le discours de l’extrême droite, l’islamophobie a aujourd’hui remplacé l’antisémitisme traditionnel. L’extrême droite française a longtemps fait preuve d’un antisémitisme virulent, exacerbé lors de l’Affaire Dreyfus. De nos jours, ce n’est plus le juif mais le musulman qui cristallise contre lui toutes les peurs, tous les fantasmes et tous les préjugés. Le FN dénonce « l’islamisation de la France », il entretient volontairement les amalgames entre islam et islamisme (bien que l’écrasante majorité des musulmans ne soient pas des intégristes), et les amalgames entre islamisme et terrorisme. Lors des élections municipales de 2014, plusieurs candidats frontistes ont fait campagne contre la construction d’une mosquée ou d’une salle de prière musulmane dans leur ville, comme David Rachline à Fréjus ou Cyril Nauth à Mantes la Ville. Certains élus FN se sont fait remarquer par des propos ouvertement islamophobes, à l’instar de Fabien Engelmann, le jeune maire d’Hayange en Moselle, auteur d’un livre dans lequel il qualifie l’islam « d’idéologie sectaire », « en totale contradiction avec notre Constitution » (propos qui n’ont d’ailleurs pas été condamnés par le Front National). Le maire d’Hayange a aussi fait parler de lui en voulant interdire l’abattage rituel du mouton dans sa ville, ou en créant une « fête du cochon », instrumentalisation sournoise de certaines traditions culinaires dans le but de marginaliser la communauté musulmane. Comme l’ont bien montré Cécile Alduy et Stéphane Wahnich dans leur livre Marine Le Pen prise aux mots, le discours frontiste a même réussi à détourner le concept de laïcité pour en faire une arme contre l’islam : c’est au nom de la laïcité que Marine Le Pen propose d’interdire l’étiquetage de la viande halal ou le port du voile dans les universités.

L’idéologie du FN correspond donc bien à une idéologie « altérophobe » qui prône une communauté nationale ethniquement et culturellement homogène et qui tend à « essentialiser » les différences entre individus, entre cultures et entre communautés. L’étranger blanc européen est toléré, tandis que l’étranger d’origine maghrébine ou africaine est perçu comme un élément inassimilable et comme une menace pour l’intégrité de la communauté nationale. Cette idéologie valorise les Français « de souche », considérés comme les dépositaires d’une « identité nationale » immuable et sacralisée : en ce sens, le Front National s’inscrit parfaitement dans la tradition de l’extrême droite nationaliste, en rupture avec l’universalisme hérité des Lumières et de 1789.

Un discours populiste et « anti-système »

A cette idéologie nationaliste et « altérophobe » s’ajoute une rhétorique populiste et « antisystème » : le FN prétend défendre le peuple français contre des élites incompétentes et corrompues. Par la fameuse formule « UMPS », Marine Le Pen cherche à faire croire que la droite et la gauche de gouvernement sont interchangeables et co-responsables du déclin de la France. Les cadres du FN prétendent se situer en dehors du « système » politique et médiatique, et Marine Le Pen promet à ses électeurs qu’elle ne fera « jamais partie du système ». Les leaders du FN se présentent eux-mêmes comme des victimes de ce « système » qu’ils dénoncent, et se disent exposés en permanence à la diabolisation. Cette rhétorique populiste s’adosse à une vision conspirationniste du monde : le FN dénonce en effet un complot des élites visant à « détruire » les Etats et à dissoudre les identités nationales. Et selon Marine Le Pen, le « grand patronat » ferait pression sur les gouvernements européens pour organiser une immigration de peuplement massive qui tire les salaires vers le bas.

La théorie du complot a toujours été au cœur du discours de l’extrême droite française. A la fin du XIXe siècle, les mouvements nationalistes dénonçaient « l’anti-France », ou encore le « parti de l’étranger », c’est-à-dire un ensemble d’organisations soupçonnées d’œuvrer secrètement à la destruction de la nation. Parmi ces « ennemis » de la nation, l’extrême droite s’en prenait tout particulièrement aux juifs et aux francs-maçons. Charles Maurras dénonçait quant à lui les « quatre Etats confédérés », c’est-à-dire les juifs, les protestants, les francs-maçons et les « métèques ». Dans l’entre-deux-guerres, l’extrême droite faisait campagne contre le « judéo-bolchevisme ». Aujourd’hui, le FN ne dénonce plus de « complot judéo-maçonnique » ou « judéo-bolchevique », mais combat « l’euro-mondialisme », expression fourre-tout qui permet de fustiger, pêle-mêle, la construction européenne et les « technocrates bruxellois », la Banque Centrale Européenne, l’OMC, le FMI, les lobbys, la finance mondiale et les grandes banques, accusés d’organiser en secret la destruction des Etats et des frontières. Cette lecture conspirationniste du monde offre le double avantage de proposer une interprétation simpliste et manichéenne des problèmes économiques, et de valoriser les électeurs du parti en leur donnant l’illusion d’accéder à une vérité cachée. Cela permet également au FN de se présenter comme le « garant de la nation », et à Marine Le Pen d’endosser le rôle héroïque de sauveur de la France.

Le FN prêche un anti-capitalisme de façade, qui oppose les grandes entreprises mondialisées aux petits patrons et aux petits commerçants français. Le parti ne rejette pas le système capitaliste en lui-même, mais le capitalisme « globalisé », sans frontières. L’extrême droite française de la fin du XIXe siècle dénonçait déjà la finance « cosmopolite », symbolisée par la figure du financier juif apatride. Le Front National s’inscrit en fait dans une double tradition, celle de l’anti-capitalisme et celle du poujadisme (c’est d’ailleurs aux côtés de Poujade que Jean-Marie Le Pen a fait ses premiers pas en politique dans les années 1950). Marine Le Pen oppose de façon caricaturale petit et grand patronat, le premier apparaissant comme une victime de la mondialisation tandis que le second en serait le principal bénéficiaire. Elle prend la défense des ouvriers, des artisans et des boutiquiers français contre une élite patronale et financière globalisée et déracinée agissant contre les « intérêts de la France ».

Conclusion

Il faut être d’une mauvaise foi inouïe (ou d’une grande naïveté) pour affirmer que le Front National n’est plus un parti d’extrême droite. Le parti de Marine Le Pen, nationaliste, populiste et xénophobe, est resté fidèle aux thèmes et aux valeurs du « national-populisme », un courant politique majeur de l’extrême droite française, né à la fin du XIXe siècle sur les ruines du boulangisme. Naturellement, ce courant a connu des évolutions, comme toutes les autres familles politiques. Le discours de Marine Le Pen n’est plus celui d’un Barrès ou d’un Déroulède. Mais la filiation idéologique entre le national-populisme des origines et le FN actuel ne fait aucun doute.

Il est vrai que les « ligues » d’extrême droite de la Belle Epoque ou de l’entre-deux-guerres étaient, contrairement au FN, des mouvements antiparlementaires qui, pour certains d’entre eux, prônaient la violence et la prise du pouvoir par un coup d’Etat. Le Front National, fondé par Jean-Marie Le Pen en 1972, n’a jamais contesté ouvertement la légitimité des institutions républicaines, de même qu’il n’a jamais tenté de coup d’Etat. L’objectif du Front National est de conquérir le pouvoir légalement, de façon démocratique, à tous les échelons. Mais ce choix stratégique ne remet pas en cause le socle idéologique du parti.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, même dans l’entre-deux-guerres, certaines organisations d’extrême droite se sont soumises au jeu électoral et ont pris part à la vie parlementaire, comme l’Action Française de Charles Maurras qui disposait d’une trentaine de députés dans la Chambre de 1919 et qui n’a jamais tenté le moindre coup de force, même lors des violentes émeutes du 6 février 1934. Nous ne devons pas oublier non plus que, dans le passé, plusieurs partis d’extrême droite ont conquis le pouvoir de façon démocratique dans des pays européens. La participation aux élections ne saurait donc constituer un alibi suffisant pour les partis populistes qui nient leur appartenance à l’extrême droite.

Publicités

L’école du nivellement par le bas

N. Vallaud Belkacem.

C’est désormais officiel : la droite n’a plus le monopole de la « guerre contre l’intelligence ». La politique éducative désastreuse de l’actuel gouvernement nous montre que la gauche française, au nom d’une idéologie égalitariste archaïque, a clairement fait le choix du nivellement par le bas et de l’inculture généralisée. Le ministère de l’Education Nationale cherche en effet à démanteler les dispositifs et les enseignements jugés trop élitistes. Première cible attaquée : les notes. Najat Vallaud-Belkacem fait l’éloge de « l’école sans notes » et souhaite encourager l’évaluation dite « bienveillante ». La ministre s’est d’ailleurs montrée particulièrement réceptive au rapport que lui a remis fin 2014 le Conseil Supérieur des Programmes et qui préconise la suppression des moyennes chiffrées, jugées « artificielles » et « stressantes ».

Il existe à gauche, notamment chez certains syndicats enseignants, un puissant courant pédagogique égalitariste qui rêve depuis longtemps d’en finir avec les notes : la notation chiffrée est de plus en plus critiquée, on l’accuse de « favoriser » les bons élèves au détriment des autres et, ce faisant, de contribuer à la « reproduction des élites ». Cette vieille idéologie égalitariste antibourgeoise aux relents bourdieusiens a encore de fervents partisans, bien qu’elle soit déjà en partie responsable de la faillite de notre système éducatif. Soyons lucides : les notes ne sont pas la cause de l’échec scolaire. L’évaluation n’a pas à être « bienveillante » : elle doit être juste et objective. Les notes permettent aux élèves de se situer les uns par rapport aux autres et de mesurer leurs progrès. Elles permettent également de valoriser les élèves méritants. Une fois les notes supprimées, l’évaluation n’aura plus d’autre objectif que de « valider » des compétences. Dès lors, plus rien n’encouragera l’élève à se dépasser pour donner le meilleur de lui-même. Plus rien ne permettra de valoriser les élèves les plus performants et les plus méritants. Il est vrai que le système scolaire à la française est souvent considéré comme inadapté aux élèves en difficulté. Evidemment, l’école ne doit pas être faite uniquement pour les bons élèves. Mais il ne faut pas tomber dans l’excès inverse : l’école ne doit pas se faire contre les bons élèves ! A force de vouloir niveler l’enseignement par le bas, on finit par saper le fondement même de l’école républicaine : la méritocratie.

Mais ce n’est pas tout. La réforme du collège présentée en mars 2015 par la Ministre de l’Education Nationale prévoit la suppression des classes bi-langues et des sections internationales et européennes, au motif que ces classes permettent aux parents de contourner facilement la carte scolaire… Il s’agit d’un choix absurde, qui va priver les élèves d’un enseignement d’excellence offrant une ouverture particulièrement riche sur l’Europe et l’international. La réforme du collège menace également l’enseignement du latin et du grec puisqu’elle prévoit la disparition de ces deux langues en tant qu’options au collège : les langues anciennes deviendraient alors un « enseignement de complément », avec des horaires diminués. De plus, le latin et le grec ne seraient plus inscrits dans les grilles horaires des établissements : les chefs d’établissement souhaitant maintenir cet enseignement seraient donc obligés de prélever des heures sur leur marge d’autonomie. Pourquoi cette réforme ? Selon le ministère, le latin et le grec seraient devenus des « niches éducatives » réservées à une élite, et instrumentalisées par certains parents pour contourner la carte scolaire et envoyer leurs enfants dans de « bons » établissements. On marche sur la tête…

Le latin et le grec, des enseignements élitistes ? Cette accusation est aussi absurde qu’injuste. Le latin et le grec sont des luxes démocratiques : ce sont des enseignements d’excellence accessibles gratuitement à des élèves issus de milieux défavorisés qui, sans l’école, ne seraient sans doute jamais allés à la rencontre des langues anciennes. En outre, ces langues sont au fondement même de notre civilisation et de notre culture humaniste. De nombreux politiques, intellectuels et universitaires ont protesté contre la remise en cause des langues anciennes au collège. François Bayrou, président du MoDem et lui-même ancien Ministre de l’Education Nationale, a critiqué avec virulence une réforme qu’il qualifie de « criminelle » et qui, selon lui, porte atteinte à l’égalité des chances. « La connaissance s’exprime et se reçoit au travers de la langue. Il n’y a rien de plus précieux, pour recevoir une langue, pour découvrir une langue, pour savoir ce que les mots veulent dire, pour être respecté, que d’apprendre que les langues ont une histoire, des racines. (…) La décision qui a été prise par le gouvernement est très simple : désormais ces enseignements précieux, ces clés qui ouvrent les portes, seront réservés aux seuls privilégiés, aux leçons particulières et aux établissements privés », a déclaré François Bayrou dans les colonnes du Figaro le 12 avril.

Marc Fumaroli, historien et professeur des universités, a publié dans le Figaro en mars 2015 une longue tribune dans laquelle il prend la défense des langues anciennes et dénonce les « fantasmes égalitaristes » de l’Education Nationale : « Habillage scientifique d’une jalousie sociale fantasmée, l’idéologie égalitariste semble ignorer le rôle que peut jouer la culture classique dans l’ascension sociale de jeunes gens nés défavorisés. (…) L’apprentissage et la maîtrise du latin et du grec ouvrent aux jeunes esprits des perspectives dont les prive la culture exclusive de l’immédiat et de l’utile. Messagères d’un monde lointain, ces langues ouvrent l’esprit à la différence et à la ressemblance avec d’autres mondes que le nôtre. Si l’Europe a été la partie du monde la plus inventive, la plus dégagée des routines, la plus novatrice, la plus curieuse de tout ce qui est humain, si elle a inventé l’humanité plurielle qu’il nous faut sauver de la haine jalouse que lui portent les nouveaux barbares, c’est que, depuis la chute de l’Empire gréco-romain jusqu’à nous, l’éducation des Européens a été fondée sur une comparaison critique incessante entre l’expérience antique et l’expérience moderne. Ce dialogue incessant et fécond avec les vestiges les plus surprenants du passé est un exemple unique. Il n’a rien perdu de son pouvoir de mûrir les esprits. »

D’après Marc Fumaroli, la remise en cause du latin et du grec ne procède pas seulement d’une idéologie égalitariste, mais également d’un « utilitarisme à courte vue » qui tend à subordonner le contenu des enseignements aux besoins économiques. Les langues anciennes sont considérées comme des enseignements superflus parce qu’elles ne correspondent pas aux besoins des entreprises. Cette dérive utilitariste de l’école est, malheureusement, acceptée par une bonne partie des responsables politiques actuels et encouragée par l’Union européenne et l’OCDE. Pourtant, même d’un point de vue économique, l’éviction des langues anciennes est un choix tout à fait contestable à long terme car, comme le souligne Marc Fumaroli, la disparition programmée d’un vivier de latinistes et d’hellénistes dans le secondaire menace en France l’avenir même des sciences humaines, alors que ces sciences prospèrent dans les universités américaines. Dans un contexte de mise en concurrence des universités et des chercheurs du monde entier, est-il intelligent de sacrifier le latin et le grec, qui sont le fondement de plusieurs disciplines universitaires dans lesquelles la France a toujours été brillante ?

Message subliminal à destination des centristes

Le Blog Centriste, partenaire du Centriloque, a récemment publié ce passage célèbre de Qu’est-ce que les Lumières?, opuscule du philosophe allemand Emmanuel Kant paru en 1784. Puissent les centristes méditer ces quelques lignes et retrouver le courage d’assumer ce qu’ils sont…

« Les Lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d’un manque d’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre. Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs ; et qu’il soit si facile à d’autres de se poser comme leurs tuteurs. »

Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?

E. Kant.

Le FN est-il républicain?

source: RTL.

Le FN est-il un parti républicain ? Du temps de Jean-Marie Le Pen, la question ne se posait même pas : les provocations racistes, antisémites et xénophobes de Jean-Marie Le Pen et son apologie du pétainisme et de l’occupation allemande montraient de façon éloquente que le FN rejetait le socle des valeurs républicaines. Aujourd’hui, les choses sont plus ambiguës, car Marine Le Pen joue la carte de la dédiabolisation : le FN doit apparaître comme un parti « normal » et respectable, un parti de gouvernement crédible et compatible avec la République. Si l’on en croit les propos de Marine Le Pen et de ses lieutenants, le FN serait un parti républicain. Vraiment ? Pour le vérifier, examinons les propositions du parti à l’aune de quelques grands principes républicains : liberté, égalité, fraternité, démocratie, laïcité.

Liberté

Le FN prétend défendre la liberté mais prône des mesures qui tendent, au contraire, à limiter certaines libertés fondamentales telles que la liberté d’expression et la liberté syndicale. Ainsi, dans son programme de 2012, Marine Le Pen propose d’interdire les manifestations en faveur des sans-papiers, et de retirer aux magistrats le droit de se syndiquer. La liberté de culte est elle aussi remise en cause quand les municipalités frontistes s’opposent à la construction (pourtant légale) de mosquées ou de salles de prière musulmanes, comme à Fréjus ou à Mantes la Ville. En outre, le FN remet en cause la liberté de la presse en interdisant à certains médias (de gauche) de couvrir les meetings du parti lors des campagnes électorales.

Egalité

Le FN défend la « préférence nationale » (pudiquement rebaptisée « priorité citoyenne ») : pour l’accès à l’emploi, à l’éducation, au logement et aux aides sociales, les Français doivent être prioritaires par rapport aux étrangers résidant légalement en France. Cela signifie par exemple que sur le marché du travail, à compétences égales et avec les mêmes diplômes, un travailleur français serait prioritaire par rapport à un travailleur étranger en situation régulière. Le principe de la « préférence nationale » remet donc en cause l’égalité devant la loi et aurait pour conséquence l’instauration d’une véritable politique d’apartheid opposant les « nationaux » aux résidents étrangers. La France dont rêve le FN est une France dans laquelle les résidents étrangers seraient mis au ban de la société, même s’ils paient des impôts et des cotisations.

Fraternité

S’il est un principe totalement étranger au discours et au logiciel idéologique du FN, c’est bien la fraternité. On a beau éplucher le programme du FN et les discours des responsables du parti, on ne trouve jamais la moindre petite lueur de fraternité. Au contraire, le discours frontiste apparaît comme un discours de haine qui tend à stigmatiser les musulmans et les immigrés, en les désignant comme responsables de tous nos problèmes : chômage, délinquance, insécurité, etc. Par ailleurs, le FN défend une vision généalogique de la nation, en opposant les Français de souche aux immigrés, et en proposant de supprimer le principe du droit du sol (inscrit dans la loi française depuis plus d’un siècle et demi). Le FN rejette donc l’universalisme républicain hérité des Lumières et de la Révolution. Il défend une vision ethniciste et totalement fermée de la nation, aux antipodes de la tradition républicaine si bien exprimée par Ernest Renan et sa définition de la nation comme « plébiscite de tous les jours », c’est-à-dire comme expression sans cesse renouvelée d’une volonté de vivre ensemble.

Démocratie

Le FN est un parti « démocratique » en ce sens qu’il accepte les règles de la démocratie et présente des candidats aux élections. Mais le parti défend une conception très spéciale de la démocratie. En effet, Marine Le Pen ne cache pas sa sympathie pour des régimes politiques autoritaires ou semi-autoritaires tels que la Russie de Poutine ou la Syrie de Bachar Al-Assad. Par ailleurs, le FN prône un Etat fort et centralisé et propose une « recentralisation » des pouvoirs, oubliant ainsi que la décentralisation a renforcé la démocratie locale et permis aux collectivités de s’affirmer comme des contre-pouvoirs face à l’Etat. Il est vrai que Marine Le Pen se dit favorable aux référendums, mais le référendum n’est pas la démocratie : sous le Second Empire, le bonapartisme plébiscitaire n’avait pas grand-chose de démocratique. La France est une démocratie représentative dans laquelle le référendum reste une procédure exceptionnelle, dont l’usage est très encadré. D’ailleurs, il est intéressant de constater que Marine Le Pen ne réclame jamais de référendum pour accorder de nouveaux droits ou pour modifier les institutions, mais toujours pour remettre en cause des principes et des droits existants : elle propose par exemple un référendum sur le rétablissement de la peine de mort.

Laïcité

Jean-Marie Le Pen n’a jamais été un grand défenseur de la laïcité : au contraire, il défendait l’école catholique et ne cachait guère sa sympathie pour certains mouvements catholiques intégristes. Mais depuis que Marine Le Pen a pris les commandes du parti, la laïcité occupe une place centrale dans le discours frontiste. Dans un remarquable ouvrage paru en 2014 et intitulé Marine Le Pen prise aux mots, Cécile Alduy (professeur de littérature française à Stanford) et Stéphane Wahnich (spécialiste en communication politique) ont bien montré comment Marine Le Pen avait recyclé le vocabulaire de ses adversaires pour le mettre au service de ses propres idées. La laïcité en fournit un bon exemple. En effet, c’est au nom de la laïcité que Marine Le Pen propose d’interdire le port de signes religieux aux usagers des services publics et des transports en commun. En réalité, Marine Le Pen fait une lecture biaisée de la loi de 1905 (loi qui ne s’applique évidemment pas à l’ensemble des espaces publics). De plus, Marine Le Pen opère un tri entre les religions et s’en prend systématiquement à l’islam, qu’elle cherche à mettre au ban de la société : elle propose ainsi d’interdire l’étiquetage de la viande halal. De même, elle veut interdire les « prières de rue » aux musulmans, mais fait preuve d’une étonnante indulgence à l’égard des prières publiques organisées par le mouvement catholique intégriste Civitas pour protester contre la loi sur le mariage homosexuel. Chez Marine Le Pen, la laïcité ne correspond plus au principe garantissant la neutralité de l’Etat et la liberté de conscience, mais devient une arme contre l’islam et un argument anti-immigration. Comme l’écrit Cécile Alduy, Marine Le Pen « greffe sur des laïus républicains en apparence inattaquables un discours d’extrême droite pur jus, identitaire et islamophobe ».

Conclusion

En dépit des apparences, le FN est resté un parti antirépublicain dont le socle idéologique est bien celui d’un parti d’extrême droite nationaliste et xénophobe. La stratégie de Marine Le Pen consiste à légitimer moralement le parti en lui appliquant un vernis républicain, mais sur le fond, le parti a peu changé depuis le retrait de son fondateur. Le FN reste le FN.