Mais pour qui se prennent les sarkozystes?

165 élus sarkozystes ont publié dans le JDD une tribune dénonçant la « stratégie opportuniste » de François Bayrou, c’est-à-dire son choix de soutenir Juppé sans exclure l’éventualité de sa propre candidature en 2017 en cas de victoire de Sarkozy à la primaire. Les auteurs de la tribune reprochent au leader centriste de s’immiscer dans la primaire de la droite après avoir favorisé la victoire de François Hollande en 2012. Les signataires appellent aussi à une alternance « solide, franche et visible », par opposition à « une alternance molle », celle que Juppé incarne et qui serait, selon les auteurs, issue de « petites combinaisons de partis ».

Commençons par corriger certaines contre-vérités. Tout d’abord, Bayrou ne s’est pas immiscé dans la primaire de la droite. Il a, au contraire, fait le choix de ne pas y participer car il conteste le principe même de cette élection. Bayrou a simplement déclaré que Juppé était à ses yeux le meilleur candidat pour incarner l’alternance en 2017. Par ailleurs, contrairement à ce qu’affirment les partisans de Sarkozy, Bayrou n’a pas fait gagner Hollande en 2012. Le président du MoDem n’a donné aucune consigne de vote à ses électeurs au second tour de la présidentielle de 2012, il n’a conclu aucun pacte avec Hollande, mais a simplement déclaré qu’à titre personnel il voterait pour le candidat socialiste. Hollande n’avait d’ailleurs pas besoin de Bayrou pour gagner la présidentielle compte tenu de l’immense impopularité de Sarkozy.

Rendre Bayrou responsable de la défaite de Sarkozy en 2012 est une tactique assez mesquine mais bien commode pour éviter de rechercher les véritables raisons de cette défaite. Le premier responsable de la défaite de Sarkozy à la présidentielle de 2012, c’est Sarkozy lui-même. Les Français avaient de nombreuses bonnes raisons de congédier le président sortant : un bilan économique médiocre, une politique éducative absolument désastreuse, une incapacité à enrayer la spirale de la dette publique, un discours clivant, agressif et démagogique, un style « bling bling » et arrogant, sans oublier les zones d’ombre qui entourent le financement de sa campagne électorale de 2007. Le second tour de la présidentielle de 2012 a été un référendum anti-Sarkozy : il est clair que de nombreux électeurs ont voté Hollande par dépit et par antisarkozysme. Mais cela, Sarkozy et ses partisans ne peuvent pas l’admettre. Alors on préfère cogner sur Bayrou, ça ne coûte pas cher et ça défoule.

A vrai dire, les attaques ad personam contre Bayrou n’ont guère d’importance : le mépris des sarkozystes pour le président du MoDem n’était un secret pour personne. A travers Bayrou, c’est en fait Juppé lui-même que les sarkozystes essaient de déstabiliser. Cette tribune pathétique en dit long sur l’impuissance et l’anxiété de Nicolas Sarkozy et de ses lieutenants face à la popularité d’Alain Juppé. Largement distancé dans les sondages par le maire de Bordeaux, Sarkozy ne sait plus quoi faire pour tenter de nuire à son principal rival. Il cherche alors à présenter Juppé comme le représentant d’une droite « molle » qui se compromet avec Bayrou.

Mais le plus lamentable, c’est qu’il y ait, parmi les signataires de ce texte, une dizaine de parlementaires UDI, dont Maurice Leroy et François Sauvadet, anciens soutiens de Bayrou convertis au sarkozysme par peur de perdre leur siège. La présence de ces hommes-là dans un parti centriste est une anomalie : ces parlementaires n’ont plus rien à faire au centre et auraient dû prendre leur carte chez les Républicains depuis longtemps. Comment peut-on se dire centriste et soutenir Sarkozy contre Juppé ? Comment peut-on se dire centriste et préférer la ligne dure de Sarkozy à la ligne modérée de Juppé ? Comment peut-on reprocher à Bayrou son opportunisme quand on est soi-même l’incarnation de l’opportunisme politique dans toute sa splendeur ?

F. Bayrou (source: Le Point)

F. Bayrou (source: Le Point)

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Faut-il avoir peur du CETA ?

J’aurais pu commencer par un jeu de mots douteux du genre : « CETA prendre ou à laisser » ou « CETA à n’y rien comprendre ». Mais je ne le ferai pas, car le Centriloque est un blog centriste et sérieux. Or, chacun le sait, les centristes sont tristes et les gens sérieux ne font pas de calembours. Comme bon nombre de mes concitoyens, je suis quelque peu dérouté par le débat sur le CETA, ce fameux traité de libre-échange négocié entre le Canada et l’Union européenne, dont tout le monde (ou presque) ignorait l’existence jusqu’à ce que le véto wallon ne fasse capoter le processus de ratification.

Souvent présenté comme le « petit cousin » du TAFTA (le traité de libre-échange transatlantique actuellement négocié entre les Etats-Unis et l’Union européenne), le CETA a pour objectif de faciliter les échanges commerciaux, les investissements et la mobilité des travailleurs entre l’Union européenne et le Canada. A première vue, le texte ne semble pas contraire aux intérêts européens. L’Union européenne a réussi à préserver le principe de « l’exception culturelle » en excluant du traité le secteur audiovisuel. Par ailleurs, l’Union européenne a défendu ses normes sanitaires et environnementales : ainsi, les OGM, la viande aux hormones et le poulet chloré, autorisés au Canada, resteront prohibés dans l’Union européenne. Le CETA permet également un certain nombre de rééquilibrages en faveur de l’Union européenne, par exemple sur la question des marchés publics : 90% des marchés publics européens sont déjà ouverts aux entreprises canadiennes, mais seuls 10% des marchés publics canadiens sont ouverts aux entreprises de l’UE. Le traité prévoit de faciliter l’accès des entreprises européennes aux marchés publics canadiens, notamment dans le secteur hospitalier.

Le CETA soulève pourtant plusieurs inquiétudes légitimes, à commencer par la création des fameux tribunaux d’arbitrage dont le rôle sera de statuer sur les contentieux entre Etats et entreprises. Ces tribunaux d’arbitrage posent en effet la question de la souveraineté des Etats face aux firmes : peut-on placer sur un pied d’égalité des Etats, qui représentent l’intérêt général, et des firmes, qui défendent des intérêts privés ? En vertu du principe de « protection des investissements », les décisions rendues par les tribunaux arbitraux pourraient bien remettre en question certaines politiques publiques en matière de santé ou de protection environnementale, dès lors que les firmes s’estiment lésées par ces politiques. A supposer, par exemple, qu’un Etat européen décide de durcir ses normes sanitaires dans l’agroalimentaire, les firmes canadiennes implantées sur le marché européen pourraient saisir un tribunal arbitral. Et si elles obtiennent gain de cause, l’Etat concerné devra non seulement indemniser les firmes qui l’ont attaqué, mais également revoir sa réglementation. Cette atteinte à la souveraineté des Etats est particulièrement préoccupante : l’Union européenne ne doit pas seulement défendre ses normes sanitaires et environnementales dans les négociations commerciales avec d’autres Etats, elle doit également s’assurer qu’elle aura la possibilité de modifier ces normes dans l’intérêt des consommateurs.

Le CETA soulève aussi des inquiétudes quant à l’avenir des services publics : même si le traité n’impose pas une libéralisation généralisée des services publics, les opposants au traité jugent les garanties très insuffisantes. Le traité se fonde en effet sur une approche dite en « liste négative » : les Etats signataires ont établi la liste des services relevant de monopoles publics, mais tous les services non mentionnés sont libéralisés. La libéralisation devient donc la règle, et le monopole public l’exception. Or, il sera très difficile pour les Etats signataires d’ajouter a posteriori de nouveaux services publics à la liste. De plus, toute libéralisation d’un service public sera quasi irréversible : en vertu du principe de « protection des investissements », le CETA risque en effet d’empêcher les Etats et les collectivités de revenir sur les concessions de service accordées à des entreprises privées. Ainsi, une entreprise pourrait déposer une plainte auprès d’un tribunal arbitral contre toute commune qui aurait décidé de « re-municipaliser » le service de distribution d’eau.

Les inquiétudes concernent aussi l’avenir des indications géographiques européennes telles que les AOP ou les IGP : ces appellations ont pour but de valoriser des terroirs et des savoir-faire particuliers, de préserver l’emploi rural et de garantir aux consommateurs les qualités d’un produit. Conformément au traité, près de 175 appellations seront protégées sur le territoire canadien, comme le Roquefort, le Reblochon de Savoie, les Pruneaux d’Agen, le Maroilles ou encore la Feta grecque. Actuellement, n’importe quel fromager canadien peut appeler son fromage « Feta » ou « Roquefort » : cela ne sera plus possible avec le CETA. Mais les 175 appellations protégées par le traité ne représentent qu’une petite partie des 1.500 indications géographiques européennes. Certains voient le verre à moitié vide et jugent le traité insuffisant ; d’autres voient le verre à moitié plein et considèrent le texte comme une avancée significative puisqu’actuellement, aucune appellation géographique européenne n’est reconnue au Canada (à l’exception des appellations viticoles). Il faut dire que ces appellations sont souvent considérée par les Etats tiers comme des mesures protectionnistes déguisées : traditionnellement, les Etats-Unis et le Canada revendiquent le caractère générique des noms utilisés dans les appellations européennes protégées. Le fait qu’un Etat comme le Canada accepte de reconnaître 175 de ces appellations n’est pas négligeable. Mais pourquoi ne pas avoir reconnu l’ensemble des 1.500 appellations européennes ? Pourquoi ne pas traiter toutes les appellations sur un pied d’égalité ? Les négociateurs européens ont fait le choix de défendre certaines appellations et de « sacrifier » les autres : ainsi, de nombreuses appellations françaises comme le Mont d’Or, l’Ossau Iraty, la Saucisse de Montbéliard ou le Sel de Guérande pourront être imitées par les industriels canadiens en toute légalité. Une telle discrimination est inacceptable, et l’on peut trouver navrant que les négociateurs européens n’aient pas été capables de défendre plus efficacement nos terroirs et nos produits. Même si les consommateurs canadiens les plus avisés savent différencier un authentique produit européen d’une pâle imitation nord-américaine, le choix de sacrifier près de 1.400 appellations géographiques protégées en dit long sur le peu de considération des négociateurs pour les petits producteurs européens.

L’Union européenne doit-elle conclure un accord de libre-échange avec le Canada ? Oui, mais pas à n’importe quel prix. Le Canada représente un marché de 35 millions de personnes et un partenaire économique majeur pour l’UE. Parmi tous les pays du monde, le Canada est sans doute celui qui partage le plus de valeurs avec l’Union européenne : c’est le plus « européen » des pays extra-européens. De toutes évidences, si l’UE ne parvient pas à conclure un accord avec ce pays, elle ne pourra le faire avec aucun autre : l’abandon pur et simple du CETA enverrait donc un signal très négatif à tous les partenaires commerciaux de l’Union européenne. Il a fallu sept années de négociations pour aboutir au traité actuel : renoncer maintenant serait un considérable gâchis. Mais le traité actuel, malgré les remaniements importants qu’il a déjà subis, n’offre pas toutes les garanties que les consommateurs et les producteurs européens sont en droit d’exiger. Il faut sauver ce qui peut encore être sauvé dans ce traité, mais il faut aussi que les dirigeants européens tirent toutes les leçons de la polémique sur le CETA. Car les conditions dans lesquelles ce traité a été négocié sont lamentables : des citoyens sous-informés, aucune transparence, aucun débat préalable, aucun effort de pédagogie de la part des responsables politiques européens. Il a fallu attendre le véto wallon du 18 octobre pour que les opinions publiques européennes s’emparent réellement du CETA. Sans oublier le principe très contestable de l’application anticipée, qui prévoit une entrée en vigueur du traité avant la fin du processus de ratification ! En outre, les polémiques houleuses autour du TAFTA ont largement parasité la ratification du CETA : les amalgames entre les deux traités ne sont pas rares, et les adversaires du CETA voient dans ce texte les prémices du TAFTA. Toutes les conditions étaient donc réunies pour donner aux citoyens européens, une fois de plus, le sentiment que les décisions importantes étaient prises à leur insu par une technocratie européenne arrogante.

Les 28 ministres européens du Commerce réunis le 18 octobre à Luxembourg devaient approuver formellement le traité, mais cette approbation n’est en fait que la première étape d’un long processus de ratification : pour être définitivement adopté, le CETA doit être ratifié par le Parlement européen puis par les 28 Parlements nationaux de l’Union européenne. A supposer que le traité soit sur remis sur les rails, son adoption définitive est loin d’être assurée.

La primaire LR vue du centre

Premier débat de la primaire de la droite.

Premier débat de la primaire de la droite.

La primaire des Républicains est abusivement présentée comme une « primaire de la droite et du centre ». Or, il s’agit avant tout d’une primaire de la droite, puisqu’elle est organisée par un parti de droite et qu’aucun centriste n’y concourt. Bayrou conteste le principe même de la primaire, et les militants de l’UDI se sont prononcés par référendum contre une participation à cette élection. A première vue, donc, la primaire des Républicains ne concerne guère les centristes. Sauf qu’il s’agit d’une primaire « ouverte » et que tous les électeurs peuvent y participer, moyennant une cotisation symbolique de deux euros et la signature d’une charte au contenu tellement flou que n’importe quel citoyen attaché aux valeurs républicaines pourrait s’y retrouver. De plus, le résultat de la primaire aura des répercussions importantes pour le centre en 2017. De nombreux sympathisants centristes vont donc participer à ce scrutin. Pour les électeurs centristes indécis qui seraient tentés d’aller voter les 20 et 27 novembre 2016, voici un petit décryptage du programme des candidats en lice pour la primaire. Chaque programme se verra attribuer une « note centriste » sur 10 points : plus la note est élevée, plus le candidat est « centro-compatible » ; plus la note est basse, plus le candidat est éloigné des valeurs et des idées centristes.

Les programmes des candidats : consensus libéral et sécuritaire

Les différences entre les sept programmes sont bien maigres, puisque les candidats de la primaire semblent à peu près d’accord sur l’essentiel. Tous partagent une ligne résolument sécuritaire : ils veulent augmenter le nombre de places en prison et mettre fin aux aménagements automatiques de peine, ils préconisent une politique pénale plus répressive et défendent des mesures qui tendent à mettre en place une justice d’exception pour les terroristes. Sur le plan économique, on constate que les candidats défendent quasiment tous une ligne libérale : réduction massive du nombre de fonctionnaires, baisses massives de charges pour les entreprises, assouplissement des conditions de licenciement, fin des 35 heures, dégressivité des allocations chômage, suppression de l’ISF et report de l’âge de départ à la retraite. Cette orientation libérale n’est pas incompatible, en soi, avec les idées centristes : les centristes sont favorables à une libéralisation raisonnée de l’économie ainsi qu’à l’équilibre budgétaire. Le problème, c’est que les candidats de droite n’ont pas de programme social. Or, les centristes ont le souci de maintenir un juste équilibre entre liberté économique et protection sociale. On ne peut pas être généreux avec les plus riches sans faire de gestes en direction des plus fragiles ; on ne peut pas flexibiliser le droit du travail sans proposer, en contrepartie, une sécurisation accrue des parcours professionnels. On constate aussi que la plupart des candidats n’ont pas de programme écologique. Tous les prétendants donnent la priorité à l’emploi et à la compétitivité mais passent à côté des enjeux environnementaux majeurs : la transition énergétique, la réduction des émissions de carbone et la conversion de notre agriculture vers un modèle plus circulaire et plus respectueux des équilibres naturels.

Nicolas Sarkozy : à droite toutes !

Sarkozy a choisi de privilégier les thématiques identitaires et sécuritaires. Surfant sur la peur du terrorisme, de l’islam et de l’immigration, l’ex-président défend des propositions qui pourraient parfaitement figurer dans le programme de Marine Le Pen : au nom de la lutte contre le « communautarisme », il propose d’interdire les signes religieux dans les entreprises et les universités ainsi que les menus de substitution dans les cantines scolaires ; il veut également supprimer l’enseignement des langues d’origine à l’école primaire. Sarkozy propose, par ailleurs, l’instauration d’un service militaire obligatoire d’un an pour les jeunes de 18 ans sans emploi ni formation. Sur le plan économique, Sarkozy défend une ligne libérale qui n’a rien de très innovant : il recycle d’ailleurs certaines mesures phares de son quinquennat, comme la défiscalisation des heures supplémentaires et le non remplacement d’un départ à la retraite sur deux dans la fonction publique. Sarkozy n’a aucun programme social et ses propositions en matière d’éducation sont indigentes : l’ancien président n’a visiblement tiré aucune leçon de la politique éducative désastreuse menée lors de son quinquennat puisqu’il propose de nouvelles suppressions de poste dans l’Education nationale et une augmentation du temps de travail des enseignants, deux propositions démagogiques et stupides qui vont dégrader les conditions de travail des professeurs et aggraver la perte d’attractivité du métier. La grande nouveauté du programme de Sarkozy par rapport à 2007 ou à 2012 réside dans la volonté affichée par le candidat de recourir au référendum pour faire passer les réformes clés du prochain quinquennat. Cette conception très bonapartiste du pouvoir semble assez éloignée de la conception centriste qui est, au contraire, très attachée à la représentation parlementaire et méfiante à l’égard du référendum. On trouvera néanmoins dans le programme de Sarkozy quelques mesures de bon sens compatibles avec les attentes centristes : Sarkozy propose par exemple de soumettre à référendum une diminution de 30% du nombre de parlementaires. Sur l’Europe, on peut également retenir quelques propositions pertinentes : Sarkozy veut harmoniser les politiques d’immigration des Etats membres de l’espace Schengen et améliorer la gouvernance économique de la zone euro, notamment par la création d’un « Fonds monétaire européen » et d’un poste de « directeur du Trésor » ; on peut toutefois regretter que ces mesures ne s’inscrivent pas dans une vision européenne plus ambitieuse et plus globale. Ce programme très à droite reçoit donc la note centriste de 3/10.

Alain Juppé : modéré mais pas trop

Souvent perçu comme un homme sage et modéré, Juppé se définit lui-même comme un candidat de « rassemblement ». Mais le vénérable Juppé est-il aussi modéré qu’on le dit ? Son programme économique, qui a pour mot d’ordre le « retour au plein emploi », est d’inspiration clairement libérale et ne comporte aucune mesure sociale. Juppé propose plusieurs mesures visant à rendre les entreprises plus compétitives : retour aux 39 heures, plafonnement des indemnités prudhommales et suppression de toutes les charges sur le SMIC. Il propose d’augmenter d’un point la TVA pour compenser une réduction de 10 milliards d’euros des cotisations famille versées par les entreprises : cette mesure reprend le principe de la « TVA sociale » défendue par certains centristes. Juppé plaide aussi pour un « CDI sécurisé » dans lequel les motifs de licenciement seraient prédéfinis. Le maire de Bordeaux réaffirme son positionnement à droite sur les questions de sécurité et d’immigration : il veut notamment durcir le regroupement familial et restreindre le droit du sol. Juppé a également élaboré tout un arsenal de mesures visant à améliorer la lutte contre le terrorisme : rétablissement des doubles peines à l’encontre des étrangers condamnés pour des actes terroristes, autorisation des rétentions administratives pour les familles, isolement et surveillance des détenus radicalisés, création d’un délit de « consultation régulière de sites djihadistes ». Le vrai point fort du programme de Juppé, c’est en fait la politique éducative : Juppé considère en effet l’éducation comme une priorité absolue et souhaite concentrer les efforts sur l’école primaire. Il déclare vouloir sanctuariser le budget de l’Education nationale et a déjà énoncé plusieurs propositions concrètes : on citera, entre autres, l’allègement des effectifs dans les classes maternelles, l’augmentation du traitement des professeurs des écoles, une autonomie accrue pour les établissements, une réforme du calendrier scolaire prévoyant un raccourcissement des vacances d’été pour alléger les journées de cours, ou encore un enseignement renforcé du fait religieux. Juppé propose également une réforme du Baccalauréat qui consiste à augmenter la part de contrôle continu afin de réduire le coût de l’examen et d’alléger le calendrier des épreuves terminales. Sur le plan des institutions, Juppé souhaite un mandat présidentiel non renouvelable, afin de replacer le président de la République au-dessus de la mêlée politicienne et ainsi renouer avec l’esprit gaullien de la Cinquième République. Juppé veut aussi renforcer les capacités de défense de l’Europe par la création d’une véritable police européenne des frontières. En définitive, même si le programme du maire de Bordeaux est clairement à droite, plusieurs aspects de ce programme peuvent séduire les centristes : une politique éducative ambitieuse et cohérente, un programme économique plus équilibré que celui des autres candidats malgré l’absence de mesures sociales, et une volonté de renforcer les compétences de l’Union européenne en matière de défense. Alain Juppé reçoit donc la note centriste de 7/10.

François Fillon : une rupture « thatchérienne »

L’itinéraire idéologique de François Fillon a de quoi surprendre : celui qui s’est longtemps présenté comme un « gaulliste social » a fortement droitisé son discours et défend aujourd’hui un programme qui rappelle, à certains égards, la politique de Reagan ou de Thatcher dans les années 80. D’ailleurs, Fillon lui-même se dit favorable à une rupture « thatchérienne ». Sur le plan économique, Fillon est clairement le plus libéral des candidats. Il préconise une thérapie de choc pour atteindre le plein emploi : baisse de 50 milliards d’euros de charges pour les entreprises, durcissement des sanctions à l’égard des chômeurs qui ne cherchent pas d’emploi, autorisation des licenciements pour « motif de réorganisation », libéralisation du travail dominical, mise en place d’un contrat de travail unique plus flexible que l’actuel CDI, suppression des 35 heures et possibilité de négocier le temps de travail au sein de chaque entreprise dans la limite des 48 heures hebdomadaires fixées par l’Union européenne. Fillon propose également un plan drastique de réduction des dépenses publiques dont l’objectif est de réaliser 110 milliards d’euros d’économies en 5 ans ! Pour cela, il veut inscrire la « règle d’or » de l’équilibre budgétaire dans la Constitution, rétablir la semaine de 39 heures pour les fonctionnaires et mener une véritable purge dans la fonction publique, avec la remise en cause de l’emploi à vie et la suppression de 600.000 postes. Pour améliorer la lutte contre le terrorisme, Fillon veut créer un « grand ministère de l’Intérieur » qui rassemblerait les douanes, l’administration pénitentiaire, la gendarmerie et la police. Le candidat envisage également de réduire l’immigration en faisant voter chaque année des quotas d’immigration par le Parlement. En matière d’éducation, Fillon est favorable à une autonomie accrue pour les établissements ainsi qu’à une revalorisation salariale « au mérite » pour les enseignants ; il défend une réforme du Bac proche de celle que propose Alain Juppé, visant à renforcer la part de contrôle continu pour alléger le coût de l’examen. Le programme de François Fillon pèche par son caractère antisocial et par ses ambitions démesurées : les objectifs affichés en terme de réduction des déficits publics sont irréalistes car, en temps de crise, on peut difficilement imposer de façon brutale aux Français des réformes impopulaires et une purge aussi radicale de la fonction publique. François Fillon reçoit donc la note centriste de 4/10.

Bruno Le Maire : la réforme tous azimuts

Bruno Le Maire, qui souhaite incarner le « renouveau » à droite, détient le record du programme le plus long et le plus complexe de la primaire, car il veut absolument tout réformer ! Et pour faire passer les réformes les plus urgentes, il veut gouverner par ordonnances durant les premiers mois de son quinquennat. Le programme de Bruno Le Maire est si touffu qu’on ne sait pas vraiment par où commencer. Il y a des mesures de bon sens : pour encourager le renouvellement de la vie politique, Le Maire veut ramener le nombre de députés de 577 à 400 et interdire aux parlementaires d’exercer plus de trois mandats consécutifs. Pour déverrouiller le marché de l’emploi et améliorer la compétitivité des entreprises, Le Maire veut un Code du Travail de 150 pages (au lieu de 3.000 actuellement), ultra-simplifié et recentré sur les « droits fondamentaux des travailleurs » ; tous les autres droits seraient négociés au niveau de l’entreprise, notamment la durée du travail. Sur le modèle de l’ancien CNE (Contrat Nouvelle Embauche) imaginé par Dominique De Villepin, Bruno Le Maire souhaite créer un CDD renouvelable sans limites avec, en contrepartie, une augmentation progressive des droits du salarié de façon à favoriser la transition vers un CDI. Pour les créateurs de start-up, Le Maire a imaginé un « e-contrat » hyper-flexible qui permettrait des embauches sur de très courtes périodes. En matière d’éducation, Le Maire propose clairement de mettre fin au collège unique : il défend l’idée d’un collège diversifié avec options dès la sixième. Mais la plupart des réformes proposées par Bruno Le Maire s’inscrivent clairement dans la même doxa libérale et sécuritaire que ses concurrents. Le Maire propose des coupes drastiques dans les dépenses de l’Etat, il veut remettre en cause l’emploi à vie dans la fonction publique et supprimer 1 million d’emplois publics sur 10 ans. Il veut aussi privatiser Pôle Emploi, alors même que les différentes expériences de privatisation des services de l’emploi dans des pays étrangers ont été peu concluantes (de fait, aucune étude à ce jour n’a démontré que le secteur privé était plus efficace que le secteur public pour assurer le placement des chômeurs). Bruno Le Maire préconise également une « justice d’exception » contre le terrorisme : il souhaite faciliter les mises sur écoute, généraliser la détention préventive, instaurer des peines planchers de 7 ans fermes, rétablir les doubles peines, créer 10.000 places de prison supplémentaires et construire des centres pénitentiaires réservés aux détenus condamnés pour actes terroristes. Le programme de Bruno Le Maire, malgré son originalité, retombe trop souvent dans le conformisme libéral et sécuritaire : il reçoit la note centriste de 5/10.

NKM : un programme centriste ?

Nathalie Kosciusko-Morizet est parfois décrite comme une centriste à cause de son côté « bobo » et de ses prises de position modérées. Si NKM représente incontestablement la frange la plus modérée et la plus ouverte des Républicains, peut-on aller jusqu’à qualifier son programme de « centriste » ? Par certains aspects, oui. NKM est la seule candidate à disposer d’un programme social : elle souhaite en effet mettre en place un statut plus protecteur pour les travailleurs indépendants et renforcer la politique familiale en versant aux parents une allocation de ressources dès le premier enfant, jusqu’à l’âge de dix-huit ans. NKM est aussi la seule candidate qui dispose d’un vrai programme écologiste : elle veut encourager « l’écologie de proximité » en généralisant les circuits courts et le télétravail. Elle souhaite également faire de la qualité de l’air une « grande cause nationale ». De plus, NKM se démarque de ses concurrents par des positions plus modérées sur l’immigration : elle refuse de remettre en cause le droit du sol et veut délivrer des permis de travail aux demandeurs d’asile dont le dossier n’a pas encore été traité. L’originalité du programme de Nathalie Kosciusko-Morizet réside aussi dans la place importante accordée au numérique : NKM voit dans la révolution numérique un moyen de moderniser l’économie et la démocratie (elle veut notamment renforcer la démocratie participative en créant une « chambre de citoyens virtuelle » permettant à chaque Français de proposer directement une réforme). Pour simplifier le système fiscal, NKM propose la création d’une « flat tax » (un impôt à taux unique sur l’ensemble des revenus) et d’un « revenu de base » remplaçant la plupart des allocations existantes. NKM est aussi la seule candidate qui ne souhaite pas supprimer l’ISF : elle propose de le transformer en obligation d’investissement. En ce qui concerne l’Europe, les centristes apprécieront les velléités fédéralistes de la candidate, qui se dit favorable à la création d’un parquet européen et d’une agence européenne du renseignement. Sur l’éducation, NKM ne propose rien de révolutionnaire mais veut mettre l’accent sur l’enseignement du français à l’école primaire, ce qui relève du bon sens. Pour le reste, les propositions de la candidate s’inscrivent plus nettement à droite et sont assez proches des propositions faites par les autres candidats : NKM veut remettre en cause le statut de la fonction publique, déréglementer la durée du travail et créer un choc de compétitivité en réduisant de 100 milliards d’euros les charges sur les entreprises ; elle propose la création d’un service national obligatoire de courte durée et veut « interdire le salafisme ». En définitive, le programme de Nathalie Kosciusko-Morizet est plutôt séduisant et largement « centro-compatible ». Le problème, c’est qu’il est peu détaillé. Certaines mesures demeurent assez vagues et soulèvent quelques questions quant à leur mise en application : comment financer les 100 milliards de baisses de charges pour les entreprises ? NKM se dit prête à creuser le déficit public, le temps de relancer l’emploi : ce laxisme budgétaire assumé n’est pas très centriste ! Mais ce n’est pas la seule ambiguïté du programme de la candidate. Comment encourager concrètement le télétravail et les circuits courts ? Comment améliorer concrètement la qualité de l’air ? Et comment appliquer concrètement l’interdiction du salafisme ? Pour ses louables intentions et son programme relativement modéré, NKM mérite quand même la note centriste de 7/10.

Jean-François Copé : guerre contre l’impôt et contre le terrorisme

Copé dénonce « un Etat omniprésent dans l’économie mais très absent dans le régalien ». Son programme vise donc à libéraliser l’économie et à flexibiliser le marché de l’emploi tout en renforçant les fonctions régaliennes de l’Etat, notamment dans le domaine de la sécurité. La lutte contre le « terrorisme islamiste » constitue l’axe majeur du programme de Jean-François Copé : le candidat propose de réorganiser complètement les services de renseignement et de créer des postes supplémentaires de policiers, de gendarmes, de magistrats et de gardiens de prison. Il veut mettre en place une chaîne pénale entièrement dédiée à la lutte contre le terrorisme islamiste. Il envisage aussi d’étendre les rétentions administratives à 150 jours et de faire expulser de manière systématique les étrangers radicalisés. Le deuxième axe majeur du programme de Copé, c’est la réduction généralisée des impôts : dénonçant une fiscalité qui « oppresse les Français », le candidat souhaite réduire de façon significative l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés. Ces baisses d’impôt sont compensées par un plan drastique de réduction des dépenses publiques impliquant, notamment, une réforme profonde de la fonction publique : non remplacement d’un départ à la retraite sur deux, retour aux 39 heures et remise en cause de l’emploi à vie. Sur la question de l’emploi, Copé veut réduire le montant et la durée des allocations chômage et interrompre leur versement dès le troisième refus d’offre d’emploi. Comme Juppé, il propose d’augmenter la TVA pour financer des baisses de charges sur les entreprises. Comme la plupart de ses concurrents, il est favorable à une libéralisation de la durée du travail : il veut laisser chaque entreprise fixer le temps de travail des salariés par le biais de référendums internes. En matière d’éducation, Copé veut donner plus d’autonomie aux établissements, mettre fin au collège unique et instaurer un examen préalable à l’entrée de la classe de Sixième pour vérifier que l’enfant maîtrise les savoirs fondamentaux (lecture, écriture, calcul). Comme Bruno Le Maire, Copé entend gouverner par ordonnances pour en œuvre de façon rapide les réformes économiques et sociales les plus urgentes. Le programme de Jean-François Copé reçoit la note centriste de 4/10.

Jean-Frédéric Poisson : le plus réac des candidats

Proche de Christine Boutin et président du Parti Chrétien-Démocrate, Jean-Frédéric Poisson est le seul candidat qui ne soit pas issu des Républicains. Son programme, bien que lacunaire et peu précis, se démarque nettement de celui de ses concurrents. Poisson apparaît clairement comme le plus réac des candidats : il est le seul à proposer l’abrogation de la loi sur le « mariage pour tous » et la suppression du regroupement familial et du droit du sol. Sur les questions économiques, il se démarque aussi de la ligne libérale de ses concurrents puisqu’il prône l’intervention de l’Etat dans l’économie pour soutenir les entreprises françaises. Poisson est aussi le seul candidat qui se revendique souverainiste et qui dénigre ouvertement « l’Europe de Maastricht ». Eurosceptique, économiquement étatiste et socialement ultra-conservateur, Jean-Frédéric Poisson est le moins « centro-compatible » des candidats : il reçoit la note centriste de 2/10.

Réinventer le fédéralisme pour sauver l’Europe

homme montant les escaliers

L’Europe ne fait plus rêver. Depuis une trentaine d’années, l’idéal fédéraliste des Pères de l’Europe a été confisqué par une technocratie non élue totalement déconnectée de la vie quotidienne des Européens. Tandis que la crise des migrants met aujourd’hui l’Europe face au plus grand défi de son histoire depuis la chute du Mur de Berlin et la réunification allemande, les populistes cherchent à précipiter son implosion en prônant la fermeture des frontières et le repli sur soi. En ce début de XXIe siècle, les sociétés européennes souffrent d’un terrible vide idéologique : nous n’avons plus d’idéal fédérateur, plus de « mythologie d’identification » (dixit Régis Debray). Ce néant idéologique ouvre un boulevard à toutes les formes d’extrémisme et à toutes les radicalités, qu’il s’agisse du nationalisme, du néonazisme ou de l’idéologie mortifère dont se réclament les jeunes Européens endoctrinés par Daesh. C’est la raison pour laquelle l’Europe doit redevenir un idéal. Les Pères de l’Europe étaient des « idéalistes pragmatiques » : idéalistes dans leur vision d’une Europe unie, mais pragmatiques dans leur façon de mettre en œuvre la construction européenne. Comme ils savaient qu’une Europe fédérale ne pouvait pas être bâtie ex nihilo, ils ont décidé que l’Europe serait d’abord économique, et qu’une interdépendance de fait conduirait à l’union politique. Pour sauver l’Europe de la désintégration et relancer le projet européen, nous devons nous aussi être des « idéalistes pragmatiques ». Il nous faut réinventer le rêve d’une Europe fédérale, non à partir de dogmes ou de concepts abstraits mais à partir de ce qu’est vraiment l’Europe et de ce que sont vraiment les Européens.

La diversité comme ADN

La diversité constitue le socle génétique de l’Europe, comme le rappelle d’ailleurs la devise officielle (et méconnue) de l’Union européenne : « Unis dans la diversité ». L’Europe est une mosaïque de peuples, de langues, de cultures et de religions. Même si des héritages communs viennent cimenter les nations européennes, c’est bien la diversité culturelle qui constitue l’essence de l’Europe. Les institutions européennes doivent être les garantes de cette diversité, par leur caractère éminemment laïque et par les efforts qu’elles mettent en œuvre pour promouvoir et préserver la richesse culturelle de l’Europe. Cela pose, bien sûr, le problème de la langue : l’Union européenne compte 24 langues officielles et près de 200 langues vernaculaires. Dans ces conditions, peut-il exister une langue européenne de référence ? Cela semble inconcevable. L’espéranto ne sera jamais une langue officielle de l’Union, car personne ne le parle (à l’exception de quelques passionnés). La suprématie de la langue anglaise est une catastrophe pour l’Europe et doit être combattue avec d’autant plus de vigueur que le Royaume-Uni, seul pays de l’Union ayant l’anglais comme langue officielle, est amené à quitter le navire. Les Etats européens doivent tout simplement assumer leur diversité linguistique et admettre que toutes les langues officielles de l’Union sont dignes de considération, même si certaines sont plus fréquemment utilisées que les autres au sein des institutions européennes pour la simple raison qu’elles ont un plus grand nombre de locuteurs. L’Union européenne n’est ni une cacophonie polyglotte ni une tour de Babel unilingue, mais un orchestre au sein duquel chaque langue joue sa partition. Pour se comprendre, il y a toujours des interprètes.

Une fédération d’Etats-nations 

Penser le projet européen comme un projet « post-national », c’est-à-dire un projet visant à substituer aux nations d’hier une citoyenneté européenne désincarnée, constitue un dangereux contre-sens, car les nations européennes n’ont pas vocation à disparaître. De même, on ne peut pas penser la citoyenneté européenne sur le modèle de l’Etat-nation, car la « nation européenne » n’existe pas. La citoyenneté européenne repose sur l’idée d’un « démos » européen composé de citoyens ayant des nationalités différentes : cette citoyenneté vient s’ajouter aux nationalités, mais ne les remplace pas. En tant que Français, je jouis des mêmes droits que tous les autres citoyens français, mais je jouis également de certains droits qui sont reconnus à l’ensemble des citoyens de l’Union, comme le droit de circuler, de résider, d’étudier ou de travailler dans n’importe quel autre Etat-membre. En ce sens, la citoyenneté européenne est une citoyenneté supranationale, et non post-nationale. « Être européen » ne s’oppose pas à « être français », « être italien » ou « être polonais ». Au contraire : on est européen parce que l’on est français, italien ou polonais. L’appartenance au « démos » européen, c’est-à-dire à la communauté des citoyens européens, est parfaitement compatible avec l’appartenance à la communauté nationale. Le citoyen européen est riche de ses appartenances multiples et de ses identités « emboîtées ». Il y a quelques années, François Bayrou, alors président de l’UDF, décrivait en ces termes son sentiment d’appartenance à l’Europe : « quand je vais à Paris, je me sens Béarnais ; quand je vais à Bruxelles, je me sens Français ; quand je vais en Amérique, je me sens Européen ».

Une fédération d’Etats souverains

L’une des différences fondamentales entre le fédéralisme européen et les autres formes de fédéralisme expérimentées à travers le monde tient au fait que l’Europe est constituée d’Etats souverains ayant choisi, en toute liberté, de s’associer pour exercer en commun certains attributs de leur souveraineté. Chaque Etat membre conserve sa constitution et ses traditions politiques : République ou monarchie parlementaire, Etat unitaire ou fédéral, peu importe dès lors que les libertés démocratiques sont garanties. Chaque Etat-membre a la possibilité de quitter l’Union de son plein gré, en activant l’article 50 du Traité de l’Union européenne. Chaque Etat-membre conserve une souveraineté pleine et entière dans des domaines clés tels que la diplomatie et la défense, alors que, dans toutes les autres fédérations existantes, les Etats fédérés ont confié à l’Etat central la mission de les défendre militairement et de les représenter sur la scène internationale. Il est évident qu’un certain nombre d’Etats européens sont très attachés à leur souveraineté diplomatique et militaire, à commencer par la France, qui reste un acteur majeur sur la scène internationale grâce à ses armées, à son arsenal nucléaire, à son vaste réseau d’ambassades et à son siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. En outre, les Etats européens sont déjà engagés dans des partenariats et des systèmes d’alliance auxquels ils ne souhaitent pas renoncer. Par conséquent, une politique européenne de défense et de sécurité n’est envisageable que si elle se limite aux questions touchant à la stricte sécurité européenne, comme la surveillance des frontières extérieures de l’Union ou la lutte contre les réseaux de passeurs et contre la piraterie maritime. En outre, les décisions devront être prises à l’unanimité dans les domaines de la défense et de la politique étrangère, comme c’est déjà le cas.

Une puissance de la norme

La puissance de l’Europe n’est pas un hard power, c’est-à-dire une « puissance dure » fondée sur l’usage de la force, mais un soft power, une « puissance douce » fondée sur la capacité à exporter des normes et à proposer un modèle aux autres pays. On constate en effet qu’aujourd’hui, l’Union européenne est perçue dans le monde comme un espace de paix, de stabilité et de prospérité, malgré la faible croissance endémique au sein de la zone euro. D’autres organisations régionales telles que l’ASEAN (Association des Nations d’Asie du Sud-Est) sont en train d’élaborer une forme d’intégration économique et politique largement inspirée de l’exemple européen. Il faut également rappeler que l’Union européenne est reconnue comme un acteur majeur de l’aide au développement et de la protection de l’environnement : elle a souvent fait preuve d’exemplarité dans les grandes conférences internationales sur le climat, notamment à Kyoto, à Copenhague ou lors de la COP 21. Par ailleurs, l’Europe est un « Empire de la norme », comme le dit le politologue Zaki Laïdi. La boulimie normative de l’Union européenne a longtemps été tournée en dérision mais peut aussi constituer un atout non négligeable : en multipliant les réglementations sanitaires et environnementales, l’Union européenne devient en quelque sorte le laboratoire d’une mondialisation régulée, fondée à la fois sur la libre concurrence et sur la protection des consommateurs et des travailleurs. Mais pour que ses normes soient une force, l’Union européenne doit avoir le courage de les défendre sur la scène internationale, notamment lorsqu’elle négocie un traité commercial avec les Etats-Unis. Il faut aussi que les normes sanitaires et environnementales de l’Union soient complétées par des normes sociales et fiscales plus exigeantes, et par un système de régulation des marchés financiers : sur ce point, l’idée d’une « taxe Tobin européenne » jadis défendue par François Hollande et enterrée sous la pression des Britanniques pourrait être utilement remise à l’ordre du jour.

Une union à géométrie variable

Les Etats européens ont des histoires, des traditions, des situations et des ambitions différentes : à 28, et même à 27 sans le Royaume-Uni, il est impossible de faire le saut du fédéralisme. Certains Etats n’ont pas adopté l’euro, d’autres ne veulent pas de Schengen ; certains s’opposent à l’idée d’une défense européenne et ne croient qu’à l’OTAN ; certains ne reconnaissent aucun caractère contraignant à la Charte Européenne des Droits Fondamentaux. L’Europe fédérale ne pourra donc se faire qu’à l’initiative de quelques Etats qui forment le « noyau dur » de l’Union et qui, à ce jour, appliquent l’ensemble de l’acquis communautaire. Il pourrait s’agir, par exemple, des Etats de la zone euro, qui ont déjà franchi une étape décisive en renonçant à leur souveraineté monétaire et en acceptant des règles contraignantes pour assurer la stabilité de la monnaie unique. La zone euro doit être dotée d’une véritable gouvernance politique et prolongée par une véritable union bancaire et par un Trésor public européen. Plutôt qu’une Europe « à la carte », c’est donc vers une « Europe à deux vitesses » qu’il faut tendre : un noyau dur constitué d’Etats qui souhaitent approfondir l’Europe et avancer ensemble vers le fédéralisme, et une union plus large, à 27 ou à 28, constituée d’Etats qui se reconnaissent dans les valeurs européennes et qui souhaitent rester dans le marché unique.