La victoire de Fillon, un coup dur pour le centre

Dimanche 27 novembre, le peuple de droite a désigné son champion pour la présidentielle de 2017. François Fillon a été plébiscité : après avoir mis Nicolas Sarkozy hors-jeu lors du premier tour de la primaire, il a littéralement pulvérisé Juppé lors du second tour. La victoire de Fillon confirme que cette primaire, abusivement présentée comme une « primaire de la droite et du centre », est d’abord et avant tout une primaire de la droite. De la droite dure.

Fillon s’est fait élire sur un programme très libéral qui ne comporte aucune mesure sociale. Le candidat veut augmenter fortement la TVA et baisser massivement les impôts sur les entreprises et les hauts revenus. Il souhaite que l’Assurance Maladie cesse de rembourser les médicaments les plus courants. Il veut flexibiliser le marché du travail sans apporter de garanties nouvelles aux salariés : il envisage par exemple d’instaurer une dégressivité des allocations chômage et d’autoriser les licenciements collectifs pour simple motif de « réorganisation ». Il veut également supprimer toute référence à une durée légale du travail et laisser chaque entreprise fixer le temps de travail des salariés par des accords négociés en interne, dans la limite de 48 heures hebdomadaires imposée par l’Union européenne. Quand on l’interroge sur l’absence de mesures sociales dans son programme, Fillon répond qu’il veut le « retour au plein emploi » car le chômage constitue le principal problème social en France. Mais le « retour au plein emploi » ne saurait faire office de politique sociale, car il ne constitue pas une réponse suffisante au creusement des inégalités, à la généralisation du travail précaire et à la paupérisation du salariat.

Le programme de Fillon choque aussi par son irréalisme. Le candidat veut supprimer un demi-million de postes de fonctionnaire en 5 ans, ce qui revient à supprimer 100.000 postes par an. On imagine difficilement comment Fillon pourra mettre en œuvre une purge aussi radicale, même en rétablissant la semaine de 39 heures dans la fonction publique. On ne peut pas supprimer autant de postes de fonctionnaires de façon aussi brutale sans désorganiser les services, dégrader les conditions de travail des agents et aggraver les dysfonctionnements existants. Il ne faut pas oublier que certains services sont en sous-effectif et que de nombreux fonctionnaires font déjà beaucoup d’heures supplémentaires. Dans les hôpitaux publics, les personnels sont débordés : pour assurer la continuité et le bon fonctionnement de leur service, ils sont très souvent contraints d’effectuer des heures supplémentaires non payées. Contrairement à ce que semble penser une partie de la droite française, les effectifs de la fonction publique d’Etat et de la fonction publique hospitalière sont relativement stables depuis une vingtaine d’années, alors même que la population française a augmenté. En réalité, la hausse du nombre de fonctionnaires est due à l’explosion des effectifs de la fonction publique territoriale, à cause des dernières décentralisations. Le gouvernement ne pourra pas réduire brutalement le nombre d’agents territoriaux, à moins d’infliger des coupes drastiques dans les dotations des collectivités, ce qui entraînera mécaniquement de nouvelles hausses des impôts locaux.

Par ailleurs, il est clair que le programme de François Fillon n’est pas à la hauteur des défis majeurs qui attendent notre pays, tels que la transition énergétique, la révolution numérique, le redressement de notre système éducatif, la crise des migrants, la relance du projet européen ou encore la paix au Moyen-Orient. Le programme écologique de Fillon est indigent. Ses ambitions pour l’école se résument à des suppressions massives de postes dans l’Education nationale ainsi qu’à une autonomie accrue pour les établissements. Ses ambitions européennes sont, elles aussi, très limitées puisqu’elles se résument à l’harmonisation de la fiscalité sur les entreprises et à la création d’un « directoire politique de la zone euro ». Fillon ne considère manifestement pas le sauvetage de l’Europe comme une priorité, alors même que le Brexit et la montée de mouvements populistes menacent l’Union européenne de désintégration. Au Moyen-Orient, la ligne pro-russe préconisée par Fillon est particulièrement inquiétante quand on sait que la Russie apporte un soutien sans faille au régime criminel de Bachar Al Assad et qu’elle a une responsabilité difficilement contestable dans la catastrophe humanitaire qui frappe en ce moment les habitants d’Alep.

En outre, Fillon n’est pas forcément le mieux placé pour rassembler au second tour de la présidentielle, surtout s’il a Marine Le Pen en face de lui. Le 27 novembre, François Fillon a été élu par près de 3 millions de personnes ; mais pour gagner la présidentielle, il faudra en rassembler plus de 20 millions. Les Français accepteront-ils de faire bloc autour d’un homme qui a été, pendant 5 ans, le Premier Ministre de Nicolas Sarkozy et qui a donc une grande part de responsabilité dans le bilan peu glorieux de ce dernier ? Accepteront-ils de faire bloc derrière un homme qui leur propose un programme antisocial et des mesures d’austérité brutales ? Dans l’hypothèse (réaliste) d’un duel entre Fillon et Le Pen au second tour de la présidentielle, il est fort possible que certains électeurs de gauche votent blanc ou s’abstiennent. En outre, si Fillon affronte Marine Le Pen au second tour, la présidente du Front National tentera de « gauchiser » son discours pour se poser en rempart contre « l’ultralibéralisme » et ainsi mobiliser l’électorat populaire. Il faut donc espérer que Fillon accepte de mettre de l’eau dans son vin et de retravailler certains aspects de son programme pour le rendre moins brutal et plus social, ce qui lui permettra d’élargir sa base électorale vers le centre et le centre-gauche au second tour. Hélas, Fillon et ses lieutenants ont clairement dit qu’une révision de leur programme était inenvisageable.

La victoire de Fillon risque aussi d’aggraver les divisions du centre. La plupart des centristes ont soutenu Juppé lors de la primaire, mais certains centristes se sont ralliés à Fillon dès l’entre-deux-tours, comme Hervé Morin qui vient de quitter l’UDI pour, dit-il, « rebâtir un centre fort et uni derrière François Fillon ». Cela dit, la candidature de Fillon libère de l’espace au centre de l’échiquier politique pour une potentielle candidature centriste en 2017, surtout si la gauche est très divisée. François Bayrou n’exclut pas d’être lui-même candidat et a déclaré qu’il travaillait à l’élaboration d’un projet alternatif, plus juste et plus équilibré que celui de François Fillon. Quant à Emmanuel Macron, il est déjà officiellement candidat et pourrait séduire une partie non négligeable de l’électorat centriste : l’eurodéputé centriste Jean Arthuis, ancien Ministre de l’Economie d’Alain Juppé, s’est d’ailleurs rallié à Macron.

F. Fillon.

F. Fillon.

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Dimanche 27 novembre, le choix le plus centriste sera Juppé

4 millions de Français ont participé au premier tour de la primaire de la droite. Comme l’avait prophétisé Bayrou, les Français ont dit non à Nicolas Sarkozy pour la deuxième fois. François Fillon, que beaucoup regardaient comme le « troisième homme » de la primaire, a créé la surprise en remportant haut la main ce premier tour avec 44% des suffrages. Alain Juppé, favori dans les sondages, se qualifie pour le second tour mais accuse un retard considérable sur François Fillon. Les candidats qui incarnaient le renouveau ont réalisé de très faibles scores : NKM n’obtient que 2,6% des suffrages et Bruno Le Maire 2,4%. C’est donc le « vote utile » qui s’est imposé.

L’extraordinaire percée de François Fillon s’explique en partie par sa bonne prestation lors du troisième débat télévisé de la primaire. Mais le candidat doit aussi une fière chandelle à Nicolas Sarkozy : en effet, l’antisarkozysme a beaucoup plus profité à Fillon qu’à Juppé. Le noyau dur des électeurs de droite a massivement voté pour Fillon car ce dernier apparaissait comme le meilleur candidat pour incarner les valeurs de la droite républicaine « authentique ». Son sérieux, sa sobriété, son expérience et son côté « notable de province » ont largement séduit ce peuple de droite qui ne veut ni d’un Sarkozy hystérique ni d’un Juppé trop « centriste ».

Le deuxième tour de la primaire n’oppose pas seulement deux hommes : il oppose deux projets de société. Sur le fond, le programme de Fillon et celui de Juppé ne sont pas radicalement différents : les deux concurrents partagent la même doxa libérale et sécuritaire. Mais les différences existent et elles ne sont pas négligeables. Le programme de Fillon est économiquement très libéral et socialement très conservateur. Le candidat préconise une véritable thérapie de choc pour atteindre le plein emploi. Il souhaite réduire de 50 milliards d’euros les charges patronales, faciliter les licenciements, durcir les sanctions à l’égard des chômeurs qui ne cherchent pas d’emploi, libéraliser le travail dominical, abroger les 35 heures et laisser chaque entreprise fixer le temps de travail des salariés par des accords négociés en interne, dans la limite des 48 heures hebdomadaires imposées par l’Union européenne. Fillon propose également un plan drastique de réduction des dépenses publiques dont l’objectif est de réaliser 100 milliards d’euros d’économies en 5 ans. Pour cela, il veut rétablir la semaine de 39 heures pour les fonctionnaires et mener une véritable purge dans la fonction publique, avec la remise en cause de l’emploi à vie et la suppression d’un demi-million de postes…

Le programme d’Alain Juppé est plus modéré, donc plus proche des idées centristes : depuis le début de sa campagne, Juppé a fait le choix de l’ouverture vers le centre et cherche à se présenter comme un candidat de « rassemblement ». Le programme économique du maire de Bordeaux est plus réaliste et plus équilibré que celui de Fillon : Juppé souhaite lui aussi abroger les 35 heures mais veut conserver la référence à une durée légale du travail. Au lieu de proposer des baisses de charge massives et généralisées, il préconise une politique plus ciblée, notamment une baisse des charges sur le SMIC. Juppé plaide aussi pour un « CDI sécurisé » dans lequel les motifs de licenciement seraient prédéfinis. Mais le vrai point fort du programme de Juppé, c’est la politique éducative : le candidat considère en effet l’éducation comme une priorité absolue et souhaite concentrer les efforts sur l’école primaire. Il veut sanctuariser le budget de l’Education, alléger les effectifs dans les classes maternelles, augmenter le traitement des professeurs des écoles, renforcer l’enseignement du fait religieux et donner plus d’autonomie aux établissements.

Le programme d’Alain Juppé est plus pragmatique et plus intelligent que celui de François Fillon car il met l’accent sur l’éducation et s’inspire de la science économique actuelle : ainsi, les travaux de recherche les plus récents ont montré que les baisses de charge créaient de l’emploi quand elles ciblaient les bas salaires, mais qu’elles étaient peu efficaces quand elles devenaient systématiques et généralisées. De même, les travaux de recherche les plus récents ont démontré que la concentration des moyens sur l’école primaire permettait de lutter plus efficacement contre les inégalités. Le programme de Fillon en matière d’éducation est indigent et son programme économique ne fait que reprendre les recettes néolibérales expérimentées par bon nombre de gouvernements conservateurs depuis les années 80, souvent au prix d’une véritable casse sociale et d’un creusement des inégalités. Le 27 novembre, Juppé sera donc la seule option raisonnable pour les électeurs centristes qui feront le déplacement.

Les populismes sont-ils dangereux?

De Marine Le Pen à Viktor Orban, de Syriza à Ukip, de Podemos à Pegida, on assiste depuis quelques années à une percée des mouvements dits « populistes » en Europe. Certains populismes sont aux portes du pouvoir, comme le Front National en France, mais d’autres l’ont déjà conquis, comme l’Union Civique Hongroise de Viktor Orban ou le parti Syriza en Grèce. Le phénomène touche également les Etats-Unis, avec la victoire inattendue de Donald Trump à la présidentielle. Mais qu’est-ce donc que le populisme ? Ce terme désigne-t-il un phénomène politique bien réel ou n’est-il qu’un épouvantail fabriqué par des élites « bien-pensantes » pour discréditer les mouvements jugés trop contestataires ?

Le populisme est une notion aux contours assez flous car il ne correspond pas à une doctrine politique particulière ; il s’agit plutôt d’une posture qui consiste à instrumentaliser politiquement la colère du « peuple ». Le populisme transcende les clivages politiques traditionnels : il existe en effet des populismes de gauche et d’extrême gauche, qui mettent plutôt l’accent sur le rejet du capitalisme, du patronat et des « possédants », tout comme il existe des populismes de droite et d’extrême droite, qui mettent en avant l’exaltation de la communauté nationale (on parle alors de « national-populisme »). Certains leaders appartenant à des familles politiques traditionnellement modérées peuvent aussi adopter un discours aux accents populistes, à l’instar de François Hollande lorsqu’il déclare, en 2012, que son adversaire est « le monde de la finance », ou de Nicolas Sarkozy lorsqu’il emprunte la rhétorique identitaire de l’extrême droite pour appâter les électeurs du Front National.

Malgré la grande hétérogénéité des mouvements populistes, on peut identifier au moins trois éléments communs à l’ensemble des populismes européens. Premièrement : une rhétorique « antisystème ». Les populistes prétendent en effet défendre le « peuple » contre des élites fantasmées, nécessairement incompétentes et corrompues. Deuxième caractéristique : l’instrumentalisation de toutes les colères. Selon l’historien Bertrand Joly, le populisme consiste en effet à fédérer les mécontents et les déçus du « système » en promettant tout, à tout le monde. De nos jours, le FN cherche par exemple à séduire les petits patrons, les agriculteurs, les ouvriers, les salariés précaires et tous les « laissés pour compte » de la mondialisation en multipliant les promesses électorales parfois contradictoires. Troisième caractéristique : les populistes proposent des solutions simplistes à des problèmes complexes. Pour cela, ils désignent d’abord des boucs-émissaires : « Bruxelles », l’euro, le grand patronat, « la finance », les immigrés, l’islam, etc. Cette stratégie de l’anathème permet de justifier des solutions simplistes qui revêtent l’apparence du bon sens mais qui sont, en fait, irréalistes : sortie de l’Union européenne, retour au protectionnisme, « immigration zéro », augmentation massive des impôts sur les profits des grandes entreprises, interdiction des « licenciements boursiers », etc.

La montée du populisme au sein de l’Union européenne est en grande partie liée à la crise financière de 2008 et à la « crise des migrants » ; elle s’explique aussi par le discrédit des partis traditionnels, dont l’image a été souillée par d’innombrables scandales politico-financiers. Elle s’explique, enfin, par l’arrogance d’une technocratie européenne déconnectée du quotidien des citoyens. La percée des partis populistes exprime incontestablement un rejet des élites et des partis traditionnels : on peut donc dire que les populismes sont des mouvements contestataires. Mais ce ne sont pas des mouvements révolutionnaires. Au contraire, ces mouvements sont plutôt conservateurs : le philosophe Vincent Coussedière définit en effet le populisme comme un conservatisme pouvant être identitaire ou socio-économique. Les populistes de gauche veulent conserver les acquis sociaux et refusent toute libéralisation de l’économie, tandis que les populistes de droite veulent conserver des valeurs traditionnelles et une « identité » qui serait menacée. En ce sens, les populismes apparaissent aujourd’hui comme une alternative aux partis de gouvernement classiques de centre-gauche et de centre-droit, qui sont plutôt libéraux et qui défendent la construction européenne et l’idée d’une société et d’une économie ouvertes. L’émergence des populismes brouille les repères politiques et fait apparaître de nouveaux clivages : aujourd’hui, l’opposition gauche/droite n’est peut-être pas la grille de lecture la plus pertinente pour comprendre ce qui se joue sur la scène politique européenne.

Les populismes sont-ils dangereux ? A priori, les mouvements populistes ne contestent pas ouvertement les institutions démocratiques et ne cherchent pas à prendre le pouvoir par la violence. Mais ces mouvements n’en sont pas moins dangereux pour la démocratie. Leur discours repose avant tout sur l’émotionnel et fait souvent appel aux instincts les plus vils des électeurs : le ressentiment, la haine, la peur. La montée des populismes fait basculer le débat public dans l’irrationnel et participe d’une certaine « dés-intellectualisation » du politique. En outre, les promesses démagogiques des populistes se révèlent souvent inapplicables dès qu’elles se heurtent au mur de la réalité : une fois au pouvoir, les leaders populistes trahissent leurs électeurs et abandonnent une partie de leur programme, comme l’a fait Tsipras en Grèce. Les électeurs déçus n’ont alors plus d’autres choix que de se détourner complètement de la politique ou de porter leurs suffrages sur d’autres partis encore plus extrémistes.

Les populismes sont également dangereux pour l’Europe, que beaucoup d’entre eux souhaitent déconstruire : les dysfonctionnements actuels de l’Union européenne leur servent de prétexte pour dénigrer le bienfondé du projet européen lui-même. Or, la désintégration de l’Europe serait une catastrophe économique et une terrible régression pour tous les peuples européens. Les nations européennes sont aujourd’hui interdépendantes économiquement ; l’intégration européenne a été pendant 60 ans un formidable facteur d’enrichissement et de développement pour tous les Etats membres. Faire croire au peuple que 28 nations européennes séparées seront plus fortes que lorsqu’elles étaient rassemblées, faire croire que le repli sur soi et la fermeture des frontières sont des gages de paix et de prospérité, faire croire que la sortie de l’euro permettra de renouer avec la croissance et avec l’emploi, ce n’est pas défendre les intérêts du « peuple », c’est mentir aux citoyens.

Marine Le Pen (source: L'Express).

Marine Le Pen (source: L’Express).

Victoire de Trump: une mauvaise nouvelle pour les centristes

Contre toute attente, le populiste Donald Trump a remporté une large victoire face à la favorite Hillary Clinton et devient ainsi le 45ème président des Etats-Unis. Personne n’avait anticipé cette lame de fond. L’Amérique qui a propulsé Trump à la Maison Blanche n’est pas celle qui avait plébiscité Obama en 2008 : c’est une autre Amérique. C’est l’Amérique des classes moyennes et populaires blanches et conservatrices qui n’ont jamais digéré la victoire d’un Afro-américain à la présidentielle. C’est l’Amérique « profonde » qui rejette les élites politiques établies et qui voit dans Clinton une carriériste corrompue et un symbole du « système ». Cette majorité silencieuse que Donald Trump n’a cessé d’interpeler durant la campagne s’est massivement mobilisée le 8 novembre pour faire mentir les sondages.

La victoire de Donald Trump n’est pas une bonne nouvelle pour les centristes parce que Clinton était la plus « centriste » des candidats. Certes, elle n’était pas irréprochable, mais c’était une candidate expérimentée, compétente et modérée. Son programme présidentiel mettait en avant la défense des classes moyennes, la justice fiscale, la lutte contre les inégalités et le soutien aux petites et moyennes entreprises. Hillary Clinton voulait également un contrôle plus strict des armes individuelles, position courageuse dans un pays où le port d’armes est ancré dans les mœurs et où le lobby des armes, la fameuse NRA, exerce une influence considérable.

La victoire de Donald Trump n’est pas une bonne nouvelle pour les centristes parce que la démagogie de Trump, son intolérance, ses provocations sexistes et xénophobes sont la négation même des valeurs et des idées centristes. Les Etats-Unis d’Amérique font aujourd’hui un grand bond dans l’inconnu, et le monde entier saute avec eux : espérons simplement que Trump dirigera la première puissance mondiale avec un minimum de pragmatisme et de lucidité, et qu’il saura troquer son costume de candidat populiste contre un costume d’homme d’Etat.

La victoire de Donald Trump n’est pas une bonne nouvelle pour les centristes car elle risque d’entraîner un phénomène de « trumpisation » de la vie politique européenne. L’élection de Trump a enthousiasmé les populistes européens : en France, le résultat de l’élection américaine a galvanisé le Front National. Marine Le Pen a d’ailleurs été la première personnalité politique française à se réjouir de la victoire du milliardaire, dont le discours populiste, protectionniste et xénophobe est largement en phase avec les idées du FN. Nicolas Sarkozy entend lui aussi tirer profit de la victoire de Trump en fustigeant la « pensée unique » et en tâclant les leaders qu’il juge trop modérés (Juppé en tête). Mais la victoire de Trump, ce n’est pas la défaite de la « pensée unique » comme l’affirme Nicolas Sarkozy : c’est la défaite de la pensée tout court. Plus que jamais, les centristes de toutes obédiences doivent réaffirmer les valeurs qu’ils ont toujours défendues : des valeurs humanistes de tolérance et d’ouverture, de modération et de respect. Pourvu que le « trumpisme » ne soit pas trop contagieux en 2017…

Faut-il abroger les 35 heures?

Les 35 heures font partie des réformes emblématiques des années Jospin. Les lois Aubry de 1998 et 2000 ont fixé la durée légale du travail à 35 heures par semaine pour les salariés, au lieu de 39 heures précédemment. Les modalités pratiques de l’application des 35 heures ont été négociées au sein de chaque entreprise : certaines entreprises ont ainsi opté pour la semaine effective de 35 heures, mais d’autres ont maintenu la semaine de 39 heures en proposant aux salariés la récupération des heures supplémentaires (il s’agit des fameuses RTT). La gauche considère aujourd’hui les 35 heures comme un acquis social inattaquable et refuse d’en dresser un bilan objectif : à l’exception de quelques sociaux-libéraux très minoritaires, personne à gauche ne remet en cause le bienfondé des lois Aubry. Chez les Verts et au Front de Gauche, certains voudraient même aller plus loin et prônent déjà la semaine de 32 heures ; c’est également le cas de l’ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira, qui a déclaré en 2015 qu’elle rêvait « d’un monde où l’on peut travailler 32 heures par semaine ». La droite, au contraire, considère les lois Aubry comme une erreur historique : elle accuse les 35 heures d’avoir plombé la compétitivité des entreprises et d’avoir encouragé la paresse ! Les 35 heures sont donc une véritable passion française, l’un des derniers grands marqueurs de l’affrontement droite-gauche dans notre pays.

Le premier objectif des 35 heures était de lutter contre le chômage. Or, le postulat malthusien selon lequel il serait possible de réduire le chômage en « partageant » le travail est contesté par l’immense majorité des économistes contemporains : à ce jour, aucune étude économique sérieuse n’a jamais pu démontrer que la réduction du temps de travail pouvait créer des emplois. Comme l’expliquent les économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg, les différentes études consacrées à l’impact des 35 heures sur l’emploi sont assez peu fiables car les chiffres avancés ont été calculés sur la base d’extrapolations hasardeuses, et non à partir de véritables approches expérimentales : certaines études parlent en effet de 350.000 créations d’emploi directement imputables aux 35 heures entre 1998 et 2002, un chiffre considéré comme fantaisiste par bon nombre d’économistes. En réalité, l’impact des 35 heures sur l’emploi est très difficile à mesurer car le passage aux 35 heures s’est accompagné d’importants allègements de charges pour les entreprises ; or, ces baisses de charges ont certainement joué un rôle plus déterminant que la réduction du temps de travail dans les créations d’emplois. De plus, même si les 35 heures ont pu favoriser des créations d’emplois dans certaines entreprises, elles ont aussi entraîné des destructions d’emplois car le renchérissement du coût du travail a poussé de nombreuses entreprises à réduire leur masse salariale ou à se délocaliser.

Les 35 heures avaient également pour objectif d’augmenter le temps libre des salariés. De fait, les lois Aubry ont eu des retombées positives incontestables sur la vie des salariés puisqu’elles ont accru le temps consacré aux loisirs et à la vie familiale. Mais cette augmentation du temps libre s’est souvent faite au détriment du pouvoir d’achat, car le passage aux 35 heures a accentué le phénomène de « modération salariale », c’est-à-dire la stagnation des salaires réels. Comme l’a expliqué l’économiste Thomas Piketty, les 35 heures étaient une réforme « à contretemps » car la réduction généralisée du temps de travail ne peut être efficace que dans un contexte de forte croissance économique et de hausse du pouvoir d’achat. Au contraire, dans un contexte de crise marqué par une stagnation du pouvoir d’achat, les ménages ont tendance à privilégier l’augmentation des revenus plutôt que celle du temps libre. Cela explique pourquoi la semaine de 40 heures, votée en 1936, ne s’est généralisée que dans les années 1960. Cela explique aussi pourquoi les 35 heures ont été rapidement assouplies. La loi Fillon de 2002 a augmenté le nombre d’heures supplémentaires autorisées à l’année ; en 2007, Nicolas Sarkozy s’est fait élire président avec sa fameuse formule « travailler plus pour gagner plus », illustrée par la défiscalisation des heures supplémentaires. Depuis 2013, la loi de sécurisation de l’emploi permet aux entreprises en difficulté de revenir aux 39 heures si elles s’engagent à ne pas licencier. Et la « loi Travail » adoptée en 2016 permet aux entreprises d’augmenter le temps de travail des salariés par le biais d’accords d’entreprise négociés avec les syndicats. Beaucoup de salariés français n’ont jamais connu la semaine effective de 35 heures : le temps de travail hebdomadaire moyen des salariés à temps plein est aujourd’hui de 39,2 heures. Aucun gouvernement n’a supprimé les 35 heures mais, dans la pratique, elles ont été largement détricotées ! Pour la plupart des salariés, les 35 heures représentent avant tout le seuil d’activation des heures supplémentaires. En outre, il est clair que le passage aux 35 heures a entraîné une dégradation des conditions de travail pour de nombreux fonctionnaires et de nombreux salariés, qui ont dû effectuer en 35 heures ce qu’ils effectuaient en 39 heures auparavant. Le cas de la fonction publique hospitalière est particulièrement parlant car les restrictions budgétaires ont empêché de créer des postes pour compenser la réduction du temps de travail. Les conséquences, nous les connaissons : des services débordés, et des personnels au bord de la crise de nerf qui accumulent des jours de récupération sans pouvoir en bénéficier ou qui multiplient les heures supplémentaires non payées.

Les 35 heures étaient sans doute une erreur en termes de calendrier comme en termes de méthode, mais la philosophie qui sous-tend cette réforme n’est pas illégitime. Avec les 35 heures, le gouvernement Jospin a opté pour un modèle de société qui réaffirmait le primat de l’épanouissement individuel sur la quête effrénée de profit et de compétitivité : ce choix de société peut sembler économiquement contestable, mais il n’est pas moralement condamnable. Alors, que faire des 35 heures ? Les préserver ? Les abroger ? Les assouplir davantage ? Tous les candidats à la primaire de la droite veulent en finir une bonne fois pour toutes avec les 35 heures, soit en rétablissant les 39 heures, soit en laissant aux entreprises la possibilité de négocier librement la durée hebdomadaire du travail. La plupart des centristes sont eux aussi favorables à l’abrogation des 35 heures : à l’UDI, Jean-Christophe Lagarde propose le retour à la semaine de 39 heures. Au MoDem, François Bayrou est très critique envers les lois Aubry : « j’ai toujours considéré que la décision de faire de la limitation du temps de travail la ressource suprême pour lutter contre le chômage était une erreur fondamentale », a-t-il rappelé lors de l’université de rentrée du MoDem en septembre 2015. François Bayrou est depuis longtemps favorable à l’assouplissement des 35 heures ; il souhaite que la durée du travail soit négociée branche par branche entre les syndicats et les représentants du patronat.

L’abrogation des 35 heures ne doit pas être envisagée comme une « revanche » idéologique sur la gauche ni comme un « sacrifice » demandé aux salariés, mais comme une solution pour améliorer la compétitivité des entreprises et leur permettre de mieux s’adapter à leur environnement économique. Le débat sur la durée du travail est un débat complexe et technique : au lieu de faire de grands discours moralisateurs sur la « valeur travail », au lieu de dénoncer avec emphase « l’erreur historique » des 35 heures, la droite et le centre doivent aborder cette question avec plus de pragmatisme et de lucidité. Pour cela, il faut d’abord prendre en considération un élément essentiel du débat : les 35 heures sont entrées dans les mœurs, elles sont devenues la norme. Des millions de travailleurs français ont intégré la semaine de 35 heures dans la gestion de leur temps ; même pour les salariés qui travaillent plus de 35 heures par semaine, les 35 heures sont une référence puisqu’elles représentent le seuil d’activation des heures supplémentaires. Par conséquent, toute augmentation de la durée hebdomadaire du travail serait vécue par les salariés comme une régression sociale et comme une mesure contraire au sens de l’histoire. Les contreparties proposées aux salariés doivent donc être suffisamment fortes pour que la sortie des 35 heures devienne socialement acceptable. Jean-Christophe Lagarde propose par exemple un moratoire sur les hausses d’impôt ; on peut aussi envisager un crédit d’impôt ou une revalorisation de certaines prestations sociales. On peut également imaginer un système qui garantirait au salarié une majoration du salaire horaire dès la trente-sixième heure de travail, sans charge supplémentaire pour l’employeur : il faudrait, pour cela, que cette majoration salariale soit compensée par une exonération de cotisations, comme l’a suggéré François Bayrou. Hélas, la droite ne propose aucune avancée concrète pour les salariés, ce qui signifie que les contreparties seront négociées au niveau de chaque branche ou de chaque entreprise, au risque d’aboutir à de grandes inégalités entre salariés.

Le débat sur la durée du travail doit aussi prendre en considération un autre élément essentiel, à savoir l’augmentation de la productivité grâce au progrès technique. De nombreuses tâches autrefois effectuées par l’homme sont aujourd’hui automatisées, et il est clair que ce processus va se poursuivre et s’accélérer. Dans les décennies à avenir, des centaines de métiers vont disparaître ; certaines fonctions décisionnelles pourront même être assurées par des algorithmes extrêmement complexes. D’après l’économiste Jeremy Rifkin, les innovations technologiques de demain vont entraîner une raréfaction du travail. Même si de nouveaux viviers d’emplois sont en train d’émerger avec la révolution numérique et la transition énergétique, nul ne sait, à l’heure actuelle, si ces nouveaux emplois seront en mesure de compenser les destructions massives d’emplois provoquées par l’automatisation croissante de la production, car les emplois créés seront certainement moins nombreux et plus qualifiés que les emplois menacés de disparition. Dans ces conditions, une réduction du temps de travail pourrait tôt ou tard s’imposer à l’ensemble des sociétés postindustrielles. A l’étranger, l’idée d’une réduction généralisée du temps de travail a déjà reçu des soutiens nombreux et parfois inattendus : ainsi, Larry Page, le patron de Google, a déclaré en 2014 que la réduction du temps de travail finirait par devenir inévitable compte tenu du progrès technique. Mais une telle mesure n’est envisageable qu’à l’échelle mondiale : dans un contexte de mondialisation et de concurrence exacerbée entre les territoires, il serait en effet suicidaire pour un pays de réduire unilatéralement la durée du travail si les autres pays n’en font pas autant.

Il existe cependant une alternative à la réduction généralisée du temps de travail. Une alternative que certains jugent utopique, mais qui est en réalité très concrète et simple à mettre en application. Peu à peu, l’idée d’un « revenu universel » fait son chemin. Il s’agit d’un revenu de base alloué à tous les actifs de façon inconditionnelle : chaque personne aurait alors la possibilité d’exercer un travail à temps complet ou partiel pour compléter ce revenu minimum. Le principe du « revenu universel » est révolutionnaire car il dissocie revenu et travail : dès lors, le revenu n’est plus envisagé comme la contrepartie d’un travail mais comme un droit universel. Cette mesure trouve des partisans aussi bien à gauche qu’à droite : la gauche y voit un puissant facteur d’émancipation sociale ; les libéraux y voient plutôt un moyen de flexibiliser le marché du travail et de simplifier le système des aides sociales, puisque le revenu universel est censé remplacer tous les minimas sociaux existants. Comment assurer le financement de cette mesure ? Le coût d’une telle prestation sera colossal pour la collectivité, mais sera en partie compensé par les économies budgétaires substantielles réalisées grâce à la simplification et à la rationalisation du système social. On peut aussi penser que le revenu universel, en augmentant le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes, permettra une relance de la consommation, donc une hausse des recettes fiscales. Le gouvernement centriste finlandais de Juha Sipilä veut expérimenter dès 2017 un revenu de base de 560 euros par mois versé aux demandeurs d’emploi et remplaçant toutes les allocations existantes. Confrontée à une augmentation continue du chômage et de la dette publique depuis 2012, la Finlande espère ainsi fluidifier le marché du travail tout en réduisant les dépenses de l’Etat ; si l’expérimentation s’avère concluante, le revenu universel de base pourrait être étendu à l’ensemble de la population active finlandaise.

L’instauration d’un revenu universel de base en France rendrait caduques toutes les controverses actuelles sur la durée du travail. Le débat sur l’abrogation des 35 heures est un débat franco-français qui relève d’une vision plutôt court-termiste des problèmes socio-économiques : nous voyons bien à quel point ce genre de débats peut sembler dérisoire face aux grandes questions que les mutations du travail vont soulever dans les décennies à venir.