Ecriture inclusive: arrêtons le massacre

Source: francetvinfo.fr

Depuis 2017, l’écriture inclusive sème la zizanie. En fait, c’est surtout le « point médian » qui divise les Français, ce petit point miraculeux capable, selon ses promoteurs, de corriger les injustices de notre langue machiste. Et d’offrir aux femmes la visibilité grammaticale qu’elles désirent toutes ardemment, cela va sans dire. Sauf que ce point magique pose tout un tas de problèmes non négligeables qui n’ont manifestement pas été anticipés par ses inventeurs.

Dans un communiqué au vitriol paru en 2017, les membres de l’Académie Française ont condamné avec fermeté l’écriture inclusive, qu’ils qualifient de « péril mortel ». Le célèbre linguiste Alain Rey, décédé en 2020, a lui aussi critiqué l’écriture inclusive : selon lui, le point médian serait « voué à l’échec » en raison de sa complexité d’utilisation. Hélas, quatre ans plus tard, non seulement cet affreux gadget orthographique n’a pas disparu, mais il a gagné du terrain : d’abord cantonné aux réseaux sociaux et à quelques publications militantes, il s’est répandu de façon quasi virale. Il a désormais investi les médias mainstream, les universités, les établissements scolaires et la communication officielle de certaines administrations publiques. De nombreux linguistes s’en inquiétent : ainsi, trente-deux linguistes issus du monde universitaire ont publié en septembre 2020 dans Marianne une remarquable tribune collective dénonçant les dangers du point médian.

Qu’est-ce qui cloche avec ce fameux point ? Pour commencer, il ne sert à rien. Il ne sera d’aucune utilité dans la lutte pour l’égalité réelle entre hommes et femmes. Le patriarcat et le sexisme ordinaire s’accommoderont fort bien du point médian et de toute autre babiole inclusive. Il suffit d’observer les autres langues parlées à travers le monde pour constater qu’il n’existe aucune corrélation entre la place des femmes dans la société et les règles grammaticales relatives au genre.

Mais le point médian n’est pas seulement inutile ; il est aussi dangereux. Son utilisation complexifie terriblement l’écriture du français et entraîne une discordance entre la langue orale et la langue écrite : ainsi, pour prononcer le mot « citoyen.ne.s », il faudra utiliser la double flexion « citoyennes et citoyens » puisque la forme écrite est imprononçable. Sous prétexte d’inclusion, le point médian va donc rendre la lecture du français beaucoup plus ardue pour les enfants et les étrangers qui apprennent notre langue ; il va considérablement aggraver les difficultés auxquelles sont confrontées les personnes dyslexiques et, de manière générale, toutes les personnes qui ont du mal à déchiffrer le français : n’oublions pas que 7% de la population française adulte souffre d’illettrisme, ce qui représente environ 2,5 millions d’individus. De fait, l’écriture dite inclusive exclut beaucoup plus qu’elle n’inclut : l’utilisation du point médian est l’apanage d’une élite cultivée qui maîtrise suffisamment la grammaire française pour se permettre d’en complexifier les règles à des fins militantes.

Le point médian conduit aussi à une forme de séparatisme linguistique puisqu’une fracture est déjà en train de se former entre ceux qui l’utilisent et ceux qui ne l’utilisent pas. Or, au sein d’un Etat unitaire comme la France, la langue joue un rôle absolument essentiel dans la cohésion de la nation : c’est un socle commun, un héritage partagé. La langue française doit nous rassembler, pas nous diviser. Si nous ne partageons plus la même grammaire ni la même orthographe, c’est l’unité même de la langue qui est menacée : tel était précisément le « péril mortel » que dénonçait l’Académie Française dans son communiqué de 2017.

L’écriture inclusive, en dépit de ses louables intentions, se fonde sur un postulat très discutable : la langue française serait « sexiste ». Accuser la langue française de sexisme témoigne d’une compréhension très partielle de son fonctionnement : si le masculin « l’emporte » sur le féminin, c’est tout simplement parce que le français ne dispose pas de genre neutre. Le masculin fait donc office de genre neutre, comme on peut le voir dans de nombreuses tournures telles que « c’est beau », « il pleut », « le vrai et le faux », « quelque chose de grand », etc. Le masculin est en effet le genre non marqué : dans la plupart des cas, la forme masculine correspond à la forme de base d’un nom ou d’un adjectif, et il faut ajouter un « e » pour obtenir la forme féminine. Même si les grammairiens du XVIIe siècle ont invoqué une prétendue supériorité du masculin sur le féminin, c’est donc surtout par souci d’économie que le masculin s’est imposé comme genre neutre dans la langue française.

Cela dit, pour celles et ceux qui veulent rendre la langue française plus égalitaire sans la massacrer, on rappellera que l’écriture inclusive ne se limite pas au point médian et qu’il existe des alternatives beaucoup plus respectueuses de notre langue et de son histoire. Il y a, tout d’abord, la double flexion : il suffit d’utiliser successivement la forme féminine et la forme masculine, comme dans « les Françaises et les Français ». On peut également s’intéresser à d’autres procédés plus audacieux tels que l’accord de proximité, qui consiste par exemple à accorder un adjectif selon le genre du nom le plus proche, comme dans : « les hommes et les femmes sont belles » ; cette pratique était d’ailleurs assez répandue jusqu’au XVIe siècle.

Parcoursup, ce désastre qui n’a pas eu lieu

La plateforme Parcoursup, qui gère l’affectation des bacheliers dans l’enseignement supérieur, vient de souffler sa troisième bougie : elle a remplacé en 2018 l’ancienne plateforme APB (Admission Post-bac). Le fonctionnement de Parcoursup est plus souple que celui d’APB : les élèves ne hiérarchisent plus leurs vœux comme ils devaient le faire avec APB ; les réponses arrivent au fil de l’eau à partir du mois de mai alors que sur APB elles arrivaient par vagues successives. Parcoursup fournit aussi aux élèves des informations beaucoup plus précises sur les différentes formations. Mais le vrai changement réside dans le traitement des dossiers de candidature : la loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants), qui accompagna la mise en place de Parcoursup en 2018, permet aux universités de classer les dossiers de candidature en s’appuyant sur les résultats scolaires des candidats. Lorsque les capacités d’accueil sont inférieures au nombre de candidats, les universités ont donc la possibilité de recruter en priorité les meilleurs candidats et de placer les autres sur liste d’attente, ce qui évite ainsi le recours à des procédures de sélection absurdes et injustes telles que les tirages au sort.

Lors de sa mise en place, Parcoursup essuya une avalanche de critiques de la part des professeurs de lycée, des enseignants du supérieur, des syndicats de lycéens et d’une partie de l’opposition. La ministre de l’Enseignement Supérieur Frédérique Vidal eut beau multiplier les interventions dans les médias pour défendre la nouvelle plateforme, rien n’y fit : aux yeux de ses détracteurs, Parcoursup ne pouvait déboucher que sur un désastre. On accusa la plateforme de généraliser la sélection à l’entrée des universités, de « broyer les élèves », de creuser les inégalités entre lycées. Mais la catastrophe annoncée n’a pas eu lieu. Depuis sa création, Parcoursup fonctionne plutôt bien, si l’on excepte quelques « bugs » rapidement résolus. Ainsi, en mai 2019, des milliers de candidats ont eu la mauvaise surprise de se retrouver sur liste d’attente après avoir été déclarés admis dans certaines formations. Le problème ne venait pas d’une défaillance de Parcoursup mais d’une erreur humaine : 400 formations avaient accepté un nombre de candidats nettement supérieur à leur capacité d’accueil réelle. Le problème a été réglé en moins de 24 heures mais ce « bug de Parcoursup » a considérablement accru le stress des candidats et nourri la défiance envers la plateforme. 

Si l’on regarde la réalité avec un tant soit peu d’objectivité, on admettra que Parcoursup n’est pas cette « machine à broyer » que l’on a tant décrié. Les statistiques montrent que la plateforme a globalement rempli sa mission. En 2018, année de mise en service de Parcoursup, 95% des candidats ont reçu au moins une proposition d’admission correspondant à l’un de leurs vœux : le pourcentage était identique l’année précédente sur la plateforme APB. En outre, 85% des inscrits ont reçu au moins une réponse positive dès la première phase, entre mai et juillet, et 61% ont accepté l’une de ces propositions. En octobre, à la fin de la procédure, seuls 3,3% des inscrits n’avaient reçu que des réponses négatives. Les chiffres sont assez stables d’une année à l’autre : en 2020, malgré la crise sanitaire et la forte hausse du nombre de bacheliers, 93,5% des inscrits ont reçu au moins une réponse positive ; 3,3% des inscrits n’ont reçu que des réponses négatives à l’issue de la procédure, soit la même proportion qu’en 2018. On observe aussi que, dans l’immense majorité des cas, la formation acceptée par le candidat correspond au type de formation qu’il a le plus demandé dans ses vœux : en 2020, à titre d’exemple, 73% des candidats ayant demandé majoritairement des classes préparatoires ont accepté une place en CPGE ; 87% des candidats ayant demandé majoritairement une licence ont accepté une place en licence.

Si chaque année une petite proportion de candidats se retrouve sans affectation à l’issue de la procédure, Parcoursup n’y est pas pour grand-chose. Le problème est davantage lié au manque de places dans les universités, mais également à des stratégies inadéquates et risquées de la part de certains candidats qui, malgré des résultats très fragiles, demandent uniquement des formations sélectives. Parcoursup ne transforme pas le plomb en or : les élèves ayant les dossiers les plus fragiles ont peu de chances d’obtenir des formations sélectives ou des établissements prestigieux. Les statistiques publiées par le ministère de l’Enseignement Supérieur montrent que les vœux portant sur des formations sélectives – notamment des CPGE – ont augmenté au cours des dernières années. Cet intérêt pour les formations sélectives est plutôt une bonne nouvelle car il montre que les élèves ont de l’ambition et que les phénomènes d’autocensure ont tendance à reculer. Mais cela ne dispense pas les élèves de faire preuve de réalisme dans leurs choix et de « sécuriser » leur dossier en demandant des formations universitaires non sélectives : les candidats peuvent formuler jusqu’à dix vœux, ce qui leur laisse la possibilité de faire des vœux diversifiés.

On accusa aussi Parcoursup de creuser les inégalités entre élèves et de favoriser les candidats issus des meilleurs lycées au détriment des lycées situés en zone sensible. Il est vrai qu’en 2018 certains établissements d’enseignement supérieur ont classé les dossiers en utilisant des algorithmes discriminatoires qui pénalisaient les candidats issus de lycées réputés difficiles. Le Défenseur des Droits a d’ailleurs rendu en 2019 un avis dénonçant explicitement comme discriminatoire le recours au critère du lycée d’origine pour départager les candidats. Mais Parcoursup n’est pas responsable de telles dérives. La plateforme fournit aux établissements du supérieur toutes les données dont ils ont besoin pour classer les dossiers de candidature : moyennes, appréciations des professeurs, avis du chef d’établissement, « projet motivé » du candidat, etc. C’est aux établissements qu’il incombe d’utiliser ces informations à bon escient, avec un maximum de transparence et d’équité.

Parcoursup offre d’ailleurs aux établissements des possibilités nouvelles pour diversifier socialement le profil de leurs étudiants : utilisés intelligemment, les algorithmes peuvent en effet devenir un instrument d’ouverture sociale et permettre aux lycéens issus de milieux populaires d’entrer plus facilement dans les grandes écoles, comme l’ont récemment démontré les travaux du sociologue Vincent Tiberj sur la politique de recrutement de l’IEP de Bordeaux. Il faut également rappeler que Parcoursup met à la disposition des élèves de Terminale un grand nombre d’informations qui les aident à élaborer leur stratégie : les dates des journées portes ouvertes, les compétences attendues, les critères d’examen des dossiers, les taux d’accès, le contenu et les débouchés des différentes formations. On sait à quel point le milieu familial peut favoriser ou, au contraire, limiter l’accès à l’information : en centralisant toutes ces données sur une même plateforme, Parcoursup contribue donc à réduire les inégalités entre élèves.

Parcoursup pourrait aussi avoir un autre avantage non négligeable : celui de réduire le fossé abyssal qui existe entre les grandes écoles et les universités. On connaît depuis longtemps la dualité de l’enseignement supérieur en France : il y a, d’une part, des classes préparatoires et des grandes écoles qui sélectionnent les meilleurs profils et, d’autre part, des formations universitaires peu attractives, généralement perçues comme des formations pour le « tout venant ». Or, Parcoursup permet désormais aux universités de renforcer leur attractivité face aux classes préparatoires. De nombreuses universités, d’abord réticentes, ont aujourd’hui compris les avantages qu’elles pouvaient tirer de ce nouvel outil pour recruter de bons étudiants, mais aussi pour augmenter les chances de réussite des étudiants les plus fragiles en leur imposant dès la première année une remise à niveau dans certains enseignements.

Trois ans après la mise en service de Parcoursup, le bilan n’est donc pas si mauvais. Mais il reste beaucoup à faire pour réduire les inégalités entre élèves, renforcer l’attractivité de nos universités et lutter contre le décrochage des étudiants les plus fragiles, en particulier dans le contexte sanitaire actuel. Parcoursup n’est ni la cause de tous ces problèmes, ni un outil suffisant pour y remédier.

Marielle de Sarnez, centriste de combat, Européenne d’espérance

Les obsèques de Marielle de Sarnez ont eu lieu lundi 18 janvier en l’église Saint-Sulpice à Paris. L’ancienne vice-présidente du MoDem, éphémère ministre des Affaires européennes dans le gouvernement d’Edouard Philippe, est décédée à l’âge de 69 ans, emportée par une leucémie foudroyante. Le courage et la loyauté de Marielle de Sarnez ont été salués par l’ensemble des familles politiques, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen. Sa disparition laisse un grand vide chez les centristes. Elle n’était pas seulement l’amie de François-Bayrou : elle était son mentor, son alter ego. Fidèle entre les fidèles, Marielle a toujours cru en François, même dans les moments les plus difficiles. Elle a théorisé l’idée d’un centre indépendant, équidistant de la gauche et de la droite. Elle a poussé François Bayrou à rénover le courant centriste et à créer le MoDem, en 2007, sur les ruines de l’ancienne UDF. Mais la vraie passion de Marielle de Sarnez, c’était l’Europe. Cette fédéraliste convaincue, députée européenne de 1999 à 2017 et grande connaisseuse des institutions européennes, milita avec une remarquable constance pour une Europe plus forte, plus solidaire et plus démocratique. Le Centriloque salue la mémoire de cette grande Européenne et de cette grande dame du Centre.

2020. Bilan d’une année noire.

En 2020, la France aura payé un lourd tribut au coronavirus : plus de 60.000 décès liés à l’épidémie de covid-19 et une économie plombée par deux confinements. Notre pays connaît actuellement sa pire récession depuis la Seconde Guerre mondiale, et selon toute vraisemblance la situation économique devrait continuer à se dégrader en 2021. Les conséquences psychologiques et sociales de la crise sont préoccupantes elles aussi : chômage, précarité, isolement, repli sur soi, dépression. Pour limiter la circulation du virus, on a sacrifié des catégories entières de la population : les pensionnaires des EHPAD, les étudiants, les restaurateurs, le monde de la culture et du spectacle, pour ne mentionner que ces quelques exemples. Malgré les espoirs suscités par l’arrivée des premiers vaccins contre le covid, les Français ont le moral en berne car ils savent que le bout du tunnel est encore loin.

Indiscutablement, l’exécutif a manqué de réactivité face à la crise. Les manquements ont été nombreux et lourds de conséquences : l’ampleur de l’épidémie a longtemps été minimisée ; la pénurie de masques de protection n’a pas du tout été anticipée ; le gouvernement a attendu le mois de mai pour généraliser les tests de dépistage alors que l’OMS avait préconisé un dépistage massif des populations dès le mois de mars. En outre, le gouvernement s’est discrédité par une communication brouillonne et des changements de stratégie incompréhensibles, notamment sur la question des masques. On ne saurait cependant imputer l’ensemble de nos malheurs à l’incurie de l’exécutif. L’ampleur et la brutalité de l’épidémie ont surpris tous les gouvernements européens : aucun pays ne s’était préparé à une telle crise. Le gouvernement français a dû naviguer à vue sans aucun recul sur la situation ; il a dû prendre dans l’urgence des décisions extrêmement délicates sur la base de données scientifiques parcellaires, en écoutant des expertises parfois divergentes. La crise sanitaire a aussi exacerbé les fragilités structurelles de notre système de santé : le manque de personnels, le manque de moyens, sans oublier les lourdeurs administratives d’une bureaucratie déconnectée du terrain et engluée dans des procédures chronophages. Ces lourdeurs, bien réelles, ont largement contribué à notre manque de réactivité : elles ont par exemple retardé l’homologation, la fabrication et la distribution des tests au moment où nous en avions le plus besoin.

Malgré tout, la gestion de la crise sanitaire n’a pas été ce désastre que l’on a si souvent dénoncé. Au vu de ce qui s’est passé chez nos voisins italiens, espagnols, britanniques et belges, la France n’a pas à rougir de la façon dont elle a affronté l’épidémie. A force de pointer nos échecs, on finit par ne plus voir nos réussites : notre système hospitalier a tenu bon, grâce à la mobilisation remarquable des personnels soignants et grâce aux mesures de confinement qui ont freiné la circulation du virus. Par ailleurs, le gouvernement a très tôt mis en place des mesures d’urgence destinées à soutenir les entreprises et à protéger les salariés. Deux dispositifs ont été particulièrement efficaces : premièrement, les PGE (Prêts Garantis par l’Etat) ont sauvé des milliers de petites et moyennes entreprises ; deuxièmement, la généralisation du chômage partiel a permis de limiter les licenciements et d’éviter un effondrement des revenus. A défaut d’avoir anticipé la crise sanitaire, le gouvernement français a donc su déployer des « filets de sécurité » qui ont considérablement limité l’impact social de la crise, ce qui mérite tout de même d’être salué.

Il est encore trop tôt pour mesurer toutes les conséquences politiques de la crise sanitaire. On sait déjà, en revanche, que l’explosive réforme des retraites a été ajournée sine die et que le projet initial est enterré. On sait aussi que la crise a remis en cause l’un des piliers du macronisme : la rigueur budgétaire. La politique anti-crise du gouvernement a fait exploser le déficit public, comme le résume la fameuse formule d’Emmanuel Macron « quoi qu’il en coûte ». Ce choix était parfaitement justifié dans l’urgence de la crise, mais ne soyons pas naïfs : un jour ou l’autre, il faudra payer la facture. Même si la Banque Centrale Européenne rachète et annule une partie des obligations émises par les Etats membres de l’Union, l’ardoise restera chargée. Une fois notre économie rétablie, l’Etat devra consentir des efforts importants pour maîtriser son déficit, éviter des hausses d’impôts déraisonnables et préserver la confiance des marchés financiers. Les réalités économiques se rappelleront bientôt à nous de façon brutale : il faudra y préparer l’opinion publique.

A la crise sanitaire est venue s’ajouter une crise sécuritaire. Notre pays a été de nouveau frappé par la folie criminelle du djihadisme, avec l’assassinat de Samuel Patty à Conflans-Sainte-Honorine et le massacre de la basilique Notre-Dame de Nice. Le gouvernement a présenté en décembre sa loi contre les séparatismes, un texte très attendu sur lequel l’exécutif travaillait depuis le début de l’année 2020 mais dont l’élaboration a été retardée par l’épidémie : il aura fallu dix mois de travail, un changement de gouvernement et deux attentats pour que ce projet de loi puisse voir le jour. Cette « loi confortant les principes républicains » comprend toute une série de mesures visant à lutter plus efficacement contre l’islamisme et le communautarisme : elle facilite la dissolution des associations qui contreviennent aux principes républicains garantis par la Constitution, elle prévoit de mieux encadrer l’enseignement à domicile et l’enseignement privé hors-contrat, elle renforce le principe de neutralité du service public, elle durcit l’arsenal répressif contre la polygamie et interdit les « certificats de virginité ». Mais il est clair qu’une telle loi ne suffira pas à lutter contre les séparatismes : la reconquête des territoires perdus de la République passera aussi par des initiatives économiques et sociales fortes en direction des banlieues déshéritées. Ce programme d’urgence pour les banlieues existait, il avait un nom et un visage : c’était le Plan Borloo. Hélas, le président de la République l’a balayé d’un revers de main en 2018 sans proposer d’alternatives sérieuses.

La multiplication des images de violences policières a exacerbé la défiance d’une partie des Français vis-à-vis des forces de l’ordre. La proposition de loi sur la « Sécurité Globale » a mis de l’huile sur le feu, en particulier son fameux article 24 qui interdit la diffusion « malveillante » d’images montrant le visage d’un policier. Cette mesure, réclamée depuis des années par les syndicats de police, vise à protéger l’identité des policiers sur Internet, mais les adversaires du texte y voient surtout une atteinte à la liberté d’informer. L’article 24 a d’ailleurs été sévèrement critiqué par la Défenseure des Droits et par la Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme de l’ONU, qui estiment toutes les deux que ce texte n’apporte pas de garanties suffisantes pour les journalistes et les lanceurs d’alerte. Afin de réparer le nécessaire lien de confiance qui doit unir la nation à ceux qui la protègent, Emmanuel Macron  a annoncé un « Beauvau de la Sécurité » pour janvier : l’initiative est louable mais tardive, puisqu’elle survient après des années d’inaction et de déni face au problème des brutalités policières. Soyons clairs : il n’est pas question de jeter l’anathème sur l’ensemble de la profession. L’immense majorité des policiers fait son travail correctement, dans des conditions souvent très difficiles, en affrontant quotidiennement les insultes, les menaces et la haine anti-flic ordinaire. Mais c’est l’image de la police toute entière qui est salie par la violence de quelques uns. Et c’est à l’Etat qu’il incombe de faire le ménage.

Un triple défi attend l’exécutif en 2021 : gagner la bataille sanitaire, gagner la bataille de la relance économique, et gagner la bataille de la confiance. Cette dernière bataille sera sans doute la plus difficile des trois, car la confiance des Français dans leurs institutions a été mise à rude épreuve depuis le début du quinquennat. Certains dénoncent une « dérive autoritaire » du pouvoir ; d’autres vont même jusqu’à parler de « fascisme » et croient déjà entendre le bruit des bottes ! Est-ce bien sérieux ? Tâchons de ne pas tomber dans ce genre de caricatures outrancières. La France est une démocratie imparfaite, certes, mais c’est une démocratie. Il n’y a pas de « dérive autoritaire » du pouvoir. Il y a en revanche une inflexion sécuritaire de la politique d’Emmanuel Macron. Et cette inflexion contredit la promesse de liberté et de rénovation démocratique sur laquelle le candidat Macron s’est fait élire en 2017.

Le Centriloque vous souhaite une belle année 2021 et vous remercie pour votre fidélité.

2022: l’hypothèse Le Pen

Marine Le Pen peut-elle remporter la présidentielle de 2022 ? La réponse est oui. La patronne du Rassemblement National n’a jamais été aussi proche de l’Elysée. Ses chances de victoire en 2022 seront plus grandes qu’en 2017. Les débats anxiogènes autour de questions politiquement sensibles telles que l’immigration, l’islamisme et l’insécurité profitent toujours à l’extrême droite. En outre, il est clair que le « front républicain », déjà moribond en 2017, sera encore plus fragile en 2022 : si le second tour oppose Marine Le Pen à Emmanuel Macron ou à un candidat issu de la droite, une partie du « peuple de gauche » ne fera pas le déplacement. Si le second tour oppose Marine Le Pen à un candidat issu de la gauche, c’est le « peuple de droite » qui boudera les urnes. Dans ces conditions, il n’y aura plus grand monde pour faire barrage à l’extrême droite. 

Marine Le Pen peut-elle obtenir une majorité aux législatives ? La réponse est oui. Car sous la Cinquième République, tout se joue à la présidentielle : un président nouvellement élu obtient toujours une majorité aux législatives. L’élection présidentielle bouleverse les rapports de forces et recompose le champ politique. N’oublions pas qu’en 2017 beaucoup pensaient qu’Emmanuel Macron n’aurait pas de majorité pour gouverner, car son parti était trop jeune et n’avait aucun ancrage local. Pourtant, La République En Marche a obtenu la majorité absolue aux législatives. Il en sera de même pour le Rassemblement National si Marine Le Pen est élue à la tête de l’Etat. Sans oublier de probables ralliements opportunistes chez certains élus de droite qui n’auront aucun scrupule à faire ce qu’a fait l’ex-LR Thierry Mariani lors des européennes : en cas de victoire de Marine Le Pen, la digue séparant la droite républicaine de l’extrême droite ne résistera pas.

Marine Le Pen pourra-t-elle appliquer son programme ? Oui, partiellement. Marine Le Pen pourra détricoter quelques réformes de ses prédécesseurs et mettre en œuvre certaines mesures qui ne requièrent pas de rompre avec les principes constitutionnels ni avec les Traités européens. Les mesures les plus radicales seront soit abandonnées, soit vidées de leur contenu. Marine Le Pen utilisera vraisemblablement les premiers mois de son quinquennat pour mettre en application quelques mesures phares de son projet présidentiel et ainsi donner des gages aux électeurs qui ont voté par adhésion ; sa majorité cherchera ensuite à gérer le pays de façon plus pragmatique, comme le ferait un parti de droite ultra-conservateur : cette expérience politique serait alors comparable à celle d’un Sebastian Kurz en Autriche ou d’un Viktor Orban en Hongrie.

Comment barrer la route à Marine Le Pen ? Etant donné qu’on ne peut plus compter sur la constitution d’un large front républicain au second tour de la présidentielle, la seule façon de faire barrage à l’extrême droite, c’est d’éliminer Marine Le Pen dès le premier tour. Si Marine Le Pen se qualifie pour le second tour, elle aura des chances de remporter la présidentielle. Si elle est battue au second tour, son parti sortira quand même renforcé du scrutin et pourra facilement s’imposer comme le premier parti d’opposition à l’issue des législatives. Mais pour que Marine Le Pen soit battue dès le premier tour, plusieurs conditions doivent être réunies : 1) un nombre limité de candidatures à gauche et à droite ; 2) des candidats crédibles et charismatiques, capables de fédérer au-delà des frontières de leur famille politique ; 3) une campagne électorale de qualité, qui ne soit pas focalisée uniquement sur les questions sécuritaires et migratoires ; 4) une forte participation des électeurs ; 5) une bonne dose de « vote utile » dès le premier tour afin d’éviter une trop forte dispersion des suffrages. L’éviction de Marine Le Pen dépendra donc autant du comportement des électeurs que de l’offre politique.

M. Le Pen.

Giscard, libéral et européen

Valéry Giscard d’Estaing s’en est allé. Enarque et polytechnicien, ancien ministre des Finances de Charles de Gaulle et de Georges Pompidou, il fut élu président de la République en 1974, à seulement 48 ans. Giscard n’était pas un centriste pure souche : c’était un homme de droite, mais ses convictions libérales et pro-européennes ont fait de lui le candidat naturel des centristes à la présidentielle de 1974. Il tenta de gouverner la France au centre, dans un contexte pourtant marqué par une bipolarisation croissante de la vie politique. Il voulut incarner une troisième voie entre le conservatisme gaullien et le socialisme. Giscard fut aussi une figure tutélaire de l’UDF, l’Union pour la Démocratie Française, ce grand cartel qui rassembla pendant vingt ans les partis du centre et du centre-droit.

Giscard était un authentique libéral. Dans son livre Démocratie Française paru en 1976, il théorisa la notion de « société libérale avancée », une société fondée sur les principes du libéralisme politique (défense des libertés fondamentales, séparation des pouvoirs), du libéralisme économique (économie de marché, libre concurrence) et du libéralisme culturel (liberté des mœurs). Giscard avait compris, après Mai 68, que la société française avait besoin d’une plus grande liberté, et qu’il fallait moderniser les institutions de la République. Son septennat fut marqué par l’abaissement de la majorité à 18 ans, le démantèlement de l’ORTF, la création d’un secrétariat d’Etat à la condition féminine, la loi Veil sur l’IVG, la reconnaissance du divorce par consentement mutuel. Giscard renforça également les droits du Parlement : la révision constitutionnelle de 1974 permit en effet à 60 députés ou 60 sénateurs de saisir le Conseil Constitutionnel, une procédure encore fréquemment employée par l’opposition aujourd’hui.

Giscard était un libéral modéré, un « social-libéral » qui voulait concilier liberté économique et protection sociale. Lors de son mandat présidentiel, il fut confronté à une crise économique de grande ampleur provoquée par les deux chocs pétroliers. Cette crise mit fin brutalement à la prospérité des « Trente Glorieuses » ; elle provoqua une explosion du chômage et de l’inflation, deux fléaux qui plombèrent le bilan économique de Giscard et contribuèrent grandement à sa défaite en 1981 contre François Mitterrand. Face à la crise, Giscard s’efforça pourtant de protéger les Français en consolidant l’Etat-Providence : il généralisa la Sécurité Sociale à toutes les catégories professionnelles et mit en place l’indemnisation des chômeurs à 90% de leur ancien salaire pendant un an. Ainsi, à défaut d’avoir pu relancer l’économie et stopper la montée du chômage, Valéry Giscard d’Estaing limita les impacts sociaux de la crise.

Giscard était aussi un Européen convaincu. Tout au long de sa carrière politique il promut la construction européenne avec une remarquable constance. Avec son partenaire allemand Helmut Schmidt, il contribua à la création du Conseil Européen ; il plaida pour l’élection du Parlement européen au suffrage universel. Il défendit l’entrée de la Grèce dans le marché commun : « on ne ferme pas la porte à Platon », aurait-il déclaré. Giscard fut aussi l’inspirateur du « Traité établissant une Constitution pour l’Europe », que les Français et les Néerlandais rejetèrent par référendum en 2005. Le Traité de Lisbonne, adopté en 2007, reprit certaines innovations contenues dans le Traité constitutionnel telles que la création d’un Haut-Représentant de l’Union pour les Affaires Etrangères.

Giscard s’en est allé. Et la famille centriste se sent un peu orpheline.

Quelques outils pour penser un capitalisme plus écologique

Parce qu’il encourage la surexploitation des ressources et la surconsommation, le système capitaliste semble difficilement compatible avec l’écologie. Nous savons désormais que si les pays industrialisés ne parviennent pas à réduire drastiquement leurs émissions de gaz à effet de serre, la planète pourrait devenir inhabitable avant la fin du XXIe siècle ; or, notre modèle économique a une responsabilité directe dans le dérèglement climatique. Le temps est-il venu de rompre avec le capitalisme pour sauver la planète ? Pas si sûr. Car nous ne devons pas sous-estimer la capacité du système capitaliste à rebondir et à surmonter ses propres contradictions : dans le passé, le capitalisme a déjà survécu à des crises majeures qui menaçaient de l’anéantir. Les débats actuels sur l’avenir du capitalisme rappellent ceux qui ont suivi la crise de 1929 : la Grande Dépression fut une divine surprise pour les marxistes car elle préfigurait à leurs yeux l’effondrement du capitalisme industriel. Mais la crise de 1929 n’a pas tué le capitalisme : elle l’a transformé. De même, le changement climatique nous oblige à réinventer le capitalisme pour sortir de la « civilisation fossile ». Voici donc quelques outils conceptuels pour penser un capitalisme plus écologique au XXIe siècle.

Le « capitalisme naturel »

La nécessité de transformer le capitalisme pour en limiter l’impact environnemental a émergé dès les années 1970 avec les réflexions du Club de Rome et le fameux Rapport Meadows de 1972 sur les limites de la croissance. En 1987, le Rapport Brundtland de l’ONU a défini le concept de développement durable et la nécessité de concilier développement économique et préservation des ressources naturelles. Plus récemment, dans les années 1990, l’idée d’un « capitalisme naturel » a été théorisée par Amory et Hunter Lovins, Paul Hawken et Lionel Bony : le « capitalisme naturel » désigne un capitalisme respectueux de la planète, économe en énergies et en matières premières.

La théorie du « capitalisme naturel » part d’un constat simple : depuis les débuts de l’âge industriel, les acteurs économiques ont agi comme si les ressources naturelles étaient inépuisables. Il faut donc que les politiques macroéconomiques et la stratégie des entreprises prennent en compte le « capital naturel ». L’idée n’est pas si utopique qu’on pourrait le penser mais sa mise en œuvre suppose une transformation profonde de notre modèle économique. Dans l’ouvrage Natural Capitalism publié en 1999, Paul Hawken, Amory Lovins et Hunter Lovins proposent une stratégie en quatre volets pour mettre en place un capitalisme écologique : 1) augmenter l’efficacité énergétique ; 2) développer le biomimétisme afin d’éliminer les déchets non réutilisables ; 3) développer de nouveaux modèles fondés sur la prestation de services et la location plutôt que sur l’acquisition de biens matériels ; 4) investir massivement dans le « capital naturel », c’est-à-dire dans la sauvegarde et la restauration des écosystèmes naturels.

L’économie circulaire

La notion d’économie circulaire est née des travaux de William McDonough et Michael Braungart sur le concept « Cradle to Cradle » ou C2C (« du berceau au berceau », par opposition au modèle linéaire « du berceau à la tombe »). Depuis les débuts de l’âge industriel, le modèle économique dominant est un modèle linéaire : on extrait des matières premières, on produit des biens matériels, on les commercialise, on les consomme et on les jette. L’économie circulaire est un modèle alternatif fondé sur une idée très simple : les déchets des uns sont une ressource pour les autres. Ce modèle est révolutionnaire en ce sens qu’il ne vise pas simplement à réduire la quantité de déchets, mais à supprimer l’idée même de déchet.

L’économie circulaire s’inspire des écosystèmes naturels : il n’existe pas de déchets dans la nature puisque toute substance y est transformée, réabsorbée, réutilisée. Dans une économie fonctionnant de façon circulaire, le recyclage n’est plus une simple activité périphérique, il est au cœur même du processus productif. Dans l’agriculture, on connaît depuis longtemps les vertus de l’économie circulaire : de nombreuses fermes récupèrent le biogaz produit par la décomposition du compost et des déjections animales. En architecture, les principes de l’éco-construction s’inspirent eux aussi de l’économie circulaire. Dans l’industrie, des passerelles se mettent en place entre différents secteurs qui n’avaient pas l’habitude travailler ensemble auparavant : certaines enseignes de prêt-à-porter reprennent les vieux vêtements pour les revendre à des sociétés qui fabriquent des objets à partir de textiles recyclés.

L’économie circulaire nécessite un changement profond des façons de consommer. Notre société encourage encore le remplacement systématique du moindre appareil en panne, usé ou simplement démodé. Il faut donc lutter contre l’obsolescence programmée, y compris par des moyens coercitifs : en France, par exemple, la loi de 2015 sur la transition énergétique a créé un « délit d’obsolescence programmée ». Il convient également d’allonger au maximum la durée de vie des produits en valorisant la réparation et la low tech : l’association « Repair Café » propose ainsi des ateliers de réparation gratuits pour toutes sortes d’objet, en fournissant des outils, du matériel de remplacement et des conseils ; ce concept né aux Pays-Bas commence à essaimer en Europe et en Amérique du Nord.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, l’économie circulaire est un modèle rentable. Les entreprises ont intérêt à développer des logiques circulaires : cela permet en effet de réduire les coûts de production grâce au recyclage et au remanufacturing. Ainsi, une entreprise spécialisée dans la production de cartouches d’encre a tout intérêt à développer un service de recyclage des cartouches et des toners usagés. Si elle recycle ses cartouches, elle peut les vendre à des tarifs plus compétitifs que les cartouches neuves. L’économie circulaire permet aussi de fidéliser les clients grâce à des modèles économiques basés sur la location de produits ou sur l’abonnement. Ainsi, au lieu de vendre des ampoules, la société Philips propose de fournir aux professionnels une certaine quantité de lumière pour un coût fixe. L’entreprise demeure propriétaire des ampoules et assure leur maintenance ; elle bénéficie en retour d’un engagement des clients sur le long terme.

Le « capitalisme vert »

L’idée d’un capitalisme vert a émergé dans les années 2000. Si les théoriciens du « capitalisme naturel » mettent l’accent sur la low-tech et la sobriété énergétique, la notion de capitalisme vert est davantage centrée sur le développement des green tech : énergies renouvelables, biocarburants, voitures intelligentes, etc. Ces technologies vertes ont été développées par des entrepreneurs et des ingénieurs visionnaires. Dans son livre Les pionniers de l’or vert paru en 2009, la journaliste Dominique Nora s’est intéressée à quelques unes de ces personnalités, comme l’inventeur australien Saul Griffith, connu pour ses recherches sur l’énergie éolienne, ou le célèbre entrepreneur Elon Musk, président de Tesla et de la société SolarCity spécialisée dans les panneaux photovoltaïques.

Il n’existe pas de définition académique du capitalisme vert. Ses détracteurs n’y voient d’ailleurs qu’un simple « verdissement » du capitalisme traditionnel et non un véritable changement de paradigme. En fait, le capitalisme vert n’est pas à proprement parler un modèle économique : il doit plutôt être envisagé comme un pari sur la rentabilité future des green tech. La théorie du capitalisme vert part du postulat suivant : à terme, les technologies vertes vont devenir rentables et se développer dans un cadre concurrentiel classique ; elles seront même capables de générer de la croissance et des emplois pérennes. Pour les promoteurs du capitalisme vert, l’écologie n’est pas incompatible avec l’économie de marché ; le marché pourrait lui-même devenir un puissant moteur de la transition écologique. Avec l’épuisement des ressources fossiles et le durcissement des réglementations environnementales, les actifs financiers détenus dans les secteurs liés aux énergies fossiles vont peu à peu perdre leur valeur : ces « actifs bloqués » seront de moins en moins attractifs. De nombreux fonds de pension et autres investisseurs institutionnels ont d’ores-et-déjà délaissé le secteur des énergies fossiles pour investir dans la croissance verte, et ce mouvement est amené à prendre de l’ampleur dans les années à venir : le marché commence donc à anticiper la fin de la « bulle carbone ».

Par ailleurs, de grandes firmes se sont converties aux énergies vertes : c’est le cas notamment des géants du numérique, les fameux GAFAM. Les data centers représentent en effet une part croissante de l’énergie consommée dans le monde, et les géants du numérique se veulent exemplaires en matière d’énergies vertes. Les data centers de Google fonctionnent intégralement aux énergies renouvelables ; la moitié de ceux de Microsoft fonctionnent aux énergies renouvelables et l’entreprise a fixé un objectif de 100% pour 2023. En 2018, Facebook a annoncé que tous ses nouveaux data centers fonctionneraient eux aussi aux énergies vertes.

Le « Green New Deal »

L’idée d’un « New Deal vert » connait un succès croissant depuis quelques années. Inspiré du célèbre New Deal mis en œuvre par l’administration Roosevelt dans les années 1930 pour lutter contre la Grande Dépression, le « New Deal vert » consiste à lutter contre le réchauffement climatique par un vaste plan d’investissement dans les énergies vertes. Aux Etats-Unis, ce projet est porté par plusieurs membres du Parti Démocrate, comme la très médiatique Alexandra Ocasio-Cortez. Un projet similaire est aussi porté par la nouvelle présidente de la Commission européenne : lors de son investiture, Ursula von der Leyen a présenté son « Pacte Vert » (« Green Deal ») comme une nouvelle stratégie de croissance pour l’Europe. A terme, elle veut que 25% du budget de l’Union soit consacré à la transition écologique avec un objectif de neutralité carbone en 2050. Pour financer son « Pacte Vert », la présidente de la Commission européenne propose de mettre à contribution les fonds de cohésion européens, de remettre à plat toute la fiscalité écologique et de déduire les investissements verts du montant de la dette publique des Etats-membres.

Dans son livre The Green New Deal paru en 2019, l’économiste américain Jeremy Rifkin, théoricien de la « troisième révolution industrielle », préconise la mise en place d’un « New Deal vert » mondial qui permettrait, en 20 ans, de basculer vers une économie entièrement décarbonée. Selon Rifkin, la « civilisation fossile » va s’effondrer avant 2030, et les grandes puissances n’ont pas d’autre choix que de mettre en place rapidement un « New Deal vert » si elles veulent éviter une catastrophe économique sans précédent. L’économiste donne quelques pistes qui pourraient être les piliers de ce « New Deal vert » : supprimer toute subvention aux industries fossiles ; mettre en place une taxe carbone généralisée dont les recettes seraient en priorité redistribuées aux ménages les plus modestes ; accélérer le développement des énergies vertes par des crédits d’impôts et des subventions massives ; investir dans l’infrastructure énergétique digitale.

Pour Jeremy Rifkin, les infrastructures digitales constituent un enjeu majeur car elles représentent le socle de la « troisième révolution industrielle ». L’économiste considère en effet que les réseaux intelligents sont la clé de la transition énergétique. A terme, particuliers et entreprises produiront leur propre électricité d’origine solaire ou éolienne : les excédents seront revendus aux compagnies d’électricité puis redistribués dans les zones déficitaires. Un tel système de distribution nécessite un réseau digital intelligent capable de collecter, de traiter et de partager, grâce à des appareils connectés à Internet, de grandes quantités de données sur la production et la consommation d’énergie : c’est ce que Rifkin appelle « l’Internet de l’énergie ». La Chine et l’Union européenne sont déjà engagées dans la construction d’une telle infrastructure ; les Etats-Unis, en revanche, ont pris beaucoup de retard dans ce domaine à cause du gaz de schiste. Et de Donald Trump.

Jeremy Rifkin.

Conclusion

Le capitalisme de demain sera plus écologique parce que c’est son unique chance de survie. La transition écologique ne requiert pas l’abolition du capitalisme, mais son évolution. Elle nécessite aussi d’importants changements dans les mentalités et les façons de consommer, puisqu’elle implique le passage d’une « économie de la possession » à une « société de l’usage ». De tels changements ont déjà commencé : même tardifs, ils peuvent être rapides et spectaculaires, à l’instar des grandes ruptures économiques et technologiques induites par la machine à vapeur il y a 200 ans.

La fermeté, ce n’est pas l’hystérie.

Dans un Etat démocratique et laïque, le droit au blasphème est un droit fondamental. La liberté de critiquer une religion est absolument indispensable pour garantir la liberté d’expression et préserver la séparation du politique et du religieux. La République doit tenir bon. Elle ne doit céder à aucune pression, aucune menace, aucune intimidation, aucun sectarisme : elle doit défendre avec fermeté la liberté d’expression et le droit au blasphème, quitte à froisser la susceptibilité de certains croyants. Mais la fermeté, ce n’est pas l’hystérie. Ni l’amalgame. Ni la provocation. Or, le débat est bel et bien en train de tourner à l’hystérie. A quoi riment donc les sorties récentes de Gérald Darmanin sur la « cuisine communautaire » ou de Jean-Michel Blanquer sur « l’islamo-gauchisme » dans les universités ? Pourquoi cette surenchère absurde alors que nous avons tant besoin d’apaisement ? Et à quoi riment donc ces appels, relayés par des intellectuels et des enseignants, à exhiber les caricatures de Mahomet dans les lieux publics ? Quelle vertu pédagogique un tel exercice pourrait-il avoir, sans remise en contexte ni réflexion critique ? Quel message constructif cela pourrait-il faire passer ? Montrer de telles caricatures à des élèves doit rester un choix pédagogique de l’enseignant : ça ne peut pas être une injonction médiatique. Et si ça le devenait, ce serait totalement contre-productif ! Une caricature doit rester ce qu’elle est : un mode d’expression, une satire sociale, un art de la provocation et de la désacralisation, une œuvre de circonstances à laquelle chacun est libre d’adhérer ou de ne pas adhérer. Or, en prônant le placardage des caricatures de Mahomet, on risque non seulement d’exacerber les malentendus, mais aussi d’ériger en totems des objets qui n’ont pas du tout vocation à le devenir, dans une République laïque qui, par définition, ne reconnaît aucun culte, aucune icône, aucun sacré. A vouloir trop en faire, on risquerait bien de faire du tort à la cause que l’on prétend défendre.

Laïcité d’apaisement ou laïcité de combat

C’est avec une grande émotion que j’ai appris, vendredi 16 octobre, la décapitation de Samuel Paty, ce professeur d’histoire-géographie dont le seul tort a été d’enseigner la liberté d’expression à ses élèves. Toutes mes pensées vont à la famille de Samuel Paty, à ses proches, à ses élèves, à ses collègues, et au monde enseignant tout entier. Car c’est bien l’école de la République qui a été visée ce jour-là.

L’effroyable assassinat de Samuel Paty n’est pas un acte isolé perpétré par un fanatique solitaire : cet acte barbare est l’aboutissement d’une véritable campagne de dénigrement et de calomnie menée par une poignée de parents d’élèves, avec le soutien d’un prédicateur islamiste connu des services de renseignement depuis 15 ans. Cet assassinat s’inscrit dans un contexte bien précis : l’essor de l’islamisme en France et la remise en cause de la laïcité dans les écoles.

Cela fait près de 20 ans que des fonctionnaires et des élus dénoncent l’influence croissante de l’islamisme dans les écoles. En 2004, le fameux rapport Obin soulignait déjà la multiplication des atteintes à la laïcité dans les établissements scolaires : visibilité croissante des signes religieux, demande de menus halal dans les cantines, refus de la mixité en cours d’EPS, refus d’entrer dans un édifice chrétien lors d’une sortie scolaire, absentéisme massif lors des fêtes de l’aïd, prosélytisme religieux de la part d’élèves musulmans pendant la période du ramadan, banalisation des insultes antisémites, contestation de certains enseignements pour des motifs religieux, moraux ou idéologiques, etc. Pourtant, le ministère de l’Education nationale a longtemps ignoré le problème, parce qu’il ne fallait pas stigmatiser tel territoire, telle confession ou telle communauté. Il ne fallait pas faire de vagues. Pendant tout ce temps, les enseignants et les établissements ont assisté, impuissants, à la déstabilisation de l’école laïque, sans aucun soutien de leur hiérarchie. Nous payons aujourd’hui le prix de 20 années d’inaction et de déni face à l’islamisme qui gangrène nos quartiers et nos écoles.

Plus que jamais, la France doit défendre avec fermeté ses valeurs républicaines, à commencer par la laïcité. Mais de quelle laïcité parle-t-on ? Car deux conceptions de la laïcité semblent s’opposer : une laïcité d’apaisement, plus « inclusive », et une laïcité de combat, plus intransigeante car opposée à toute forme d’expression religieuse dans les écoles. A vrai dire, cette opposition me semble assez artificielle, voire nocive. La laïcité est précisément ce qui permet à toutes les confessions de cohabiter pacifiquement et sur un pied d’égalité dans l’espace public : elle garantit à chacun la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de croire ou de ne pas croire. Mais la laïcité est aussi un combat, car elle est constamment attaquée par ceux qui la refusent ou qui ne la comprennent pas, notamment à l’école. Et c’est justement parce qu’elle est menacée qu’il faut la consolider.

Qu’est-ce que la laïcité à l’école ? C’est d’abord la neutralité des établissements et des personnels, condition indispensable au respect de la liberté de conscience des élèves. Contrairement à ce qui a pu être affirmé ici ou là par quelques internautes ignares ou quelques commentateurs malveillants, Samuel Paty n’a pas manqué à son devoir de neutralité religieuse : en montrant des caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo, il n’a pas cherché à faire l’apologie du fameux journal satirique ni à heurter la sensibilité religieuse de ses élèves musulmans, il a simplement voulu les faire réfléchir sur la liberté de la presse : en aucun cas ces caricatures n’exprimaient l’opinion personnelle du professeur.

La laïcité à l’école, c’est aussi la neutralité religieuse des élèves eux-mêmes. Car les élèves sont des individus en construction, des citoyens en devenir ; ils sont vulnérables et influençables. Le devoir de l’école est donc de les protéger contre toute forme de prosélytisme et contre toute pression religieuse. La fameuse loi de 2004 sur les signes religieux n’a pas pour objectif de stigmatiser les élèves de confession musulmane, encore moins de les mettre au ban de la communauté scolaire, mais de préserver cette nécessaire neutralité religieuse de l’école : cette loi, fruit d’un long débat public, a mis un coup d’arrêt à la multiplication des incidents liés au voile islamique dans les collèges et les lycées publics. Elle permet aussi d’éviter, dans l’enceinte de l’école, toute forme de pression ou d’intimidation exercée à l’encontre des jeunes filles musulmanes qui choisissent de ne pas porter le voile. Contrairement à ce qu’affirment certains de ses détracteurs, la loi de 2004 n’est pas une loi contre les religions, elle ne vise pas à effacer toute forme de religiosité chez les élèves : elle impose plutôt un devoir de discrétion religieuse, en interdisant les signes ostentatoires et en autorisant le signes discrets. Cette loi est là pour nous rappeler que la religion est une affaire privée et que, par conséquent, les croyances religieuses des élèves n’ont pas à être exhibées dans l’espace scolaire.

La laïcité à l’école, c’est également la neutralité des contenus et des programmes. L’école publique ne dispense aucun enseignement à caractère religieux ; elle transmet des savoirs profanes, libres de tout dogme et de toute morale religieuse. Mais cette neutralité des contenus a pour corolaire l’interdiction de contester un enseignement pour des motifs religieux. Ainsi, nul ne peut contester une théorie scientifique au motif qu’elle heurte ses croyances religieuses ; nul ne peut contester un fait historique au motif qu’il contredit tel ou tel dogme religieux. Or, accuser un professeur d’avoir manqué de respect aux croyances de ses élèves parce qu’il a montré en classe des caricatures de Mahomet constitue une atteinte grave à la laïcité, car cela revient à censurer le contenu d’un cours pour des raisons religieuses alors même que le cours en question s’inscrivait dans le respect des programmes officiels et des valeurs républicaines. Si l’on accepte aujourd’hui de censurer des contenus jugés blasphématoires par certains croyants offusqués, alors on finira par accepter, dans 10, 15 ou 20 ans, que des élèves croyants boycottent un cours de SVT sur la théorie de l’évolution ou un cours d’histoire sur la naissance de l’islam. En tolérant pareilles dérives, nous ferions courir à l’école républicaine un péril mortel.

Il y a 20 ans, le quinquennat

Il y a 20 ans, en septembre 2000, les Français adoptaient le quinquennat par référendum avec une large majorité. Ainsi le mandat présidentiel passa-t-il de sept à cinq ans.

Soutenu à l’époque par le Premier Ministre Lionel Jospin et le président de la République Jacques Chirac, le quinquennat avait pour objectif de démocratiser la Cinquième République en donnant aux Français la possibilité de congédier plus rapidement leur président. Il faut rappeler que le septennat était une tradition très ancienne : il fut en effet instauré en 1873, au début de la Troisième République. A l’origine, ce long mandat présidentiel était un compromis entre les royalistes (qui voulaient un « mandat de monarque » pour préparer la restauration) et les républicains (partisans d’un mandat plus court).

Mais le quinquennat avait aussi un autre objectif : limiter les risques de cohabitation. De fait, en alignant le mandat présidentiel sur le mandat législatif, on rend les cohabitations quasi impossibles. Et de ce point de vue, le quinquennat est plutôt un succès : depuis 2002 la France n’a jamais connu de cohabitation, car les Français ont pour habitude de donner une majorité au président qu’ils viennent d’élire.

De nos jours le quinquennat est pourtant critiqué, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le quinquennat a provoqué une accélération du temps politique : avec un mandat de cinq ans, la question de la réélection se pose plus rapidement et empêche l’exécutif de proposer une vision de long terme. La quinquennat a aussi accentué la présidentialisation de la Cinquième République : il a transformé le président de la République en chef de majorité, en « hyperprésident », loin de la conception gaullienne d’un président garant des institutions, placé au-dessus de la mêlée politicienne.

Alors que faire ? Le quinquennat a-t-il fait son temps ? En 2016, Alain Juppé proposait de le remplacer par un septennat non renouvelable. Plus récemment, Xavier Bertrand s’est prononcé en faveur d’un mandat présidentiel de six ans, une sorte de compromis entre l’actuel quinquennat et l’ancien septennat. Personnellement, je ne crois pas que modifier à nouveau la durée du mandat présidentiel soit un moyen efficace de régénérer nos institutions. Et je pense que toute augmentation du mandat présidentiel serait vécue par les Français comme un recul démocratique, dans un régime où le président de la République dispose de pouvoirs particulièrement importants.

Depuis la révision constitutionnelle de 2008, un président ne peut faire que deux quinquennats consécutifs : c’est à mes yeux une formule satisfaisante, même si elle est imparfaite. Si l’on veut repenser les institutions de la Cinquième République, il faut jouer sur d’autres leviers : redéfinir le périmètre des pouvoirs présidentiels, redéfinir la fonction du Premier Ministre, renforcer les prérogatives du Parlement, assouplir la procédure du « référendum d’initiative partagée » et, surtout, introduire une dose de proportionnelle dans les scrutins législatifs afin d’améliorer la représentativité de l’Assemblée nationale.