Victoire de Le Pen en 2022, un nouveau 10 mai 1981?

M. Le Pen.

Une victoire de Marine Le Pen en 2022 ressemblerait probablement à celle de François Mitterrand en 1981. Pas question, ici, de bricoler de hasardeuses comparaisons entre l’ancien président de la République et l’actuelle présidente du Rassemblement National : il ne s’agit pas de comparer des individus, ni même des idées, mais des moments politiques.

La victoire de la gauche en 1981 apparaît comme l’épilogue d’une longue séquence politique ouverte en 1968. La crise de Mai 68 n’a pas immédiatement profité à la gauche, malgré les tentatives de récupération du mouvement par François Mitterrand. Mais cette crise a révélé un désir de changement qui s’est amplifié dans les années suivantes et qui a porté Mitterrand au pouvoir en mai 1981. Le Programme Commun de la Gauche, publié en 1972, est né de Mai 68 et a largement inspiré le projet présidentiel du candidat socialiste en 1981. La victoire de Marine Le Pen en 2022 s’inscrirait, quant à elle, dans une séquence politique marquée par la crise des gilets jaunes en 2018 et 2019. Même si le mouvement des gilets jaunes apparaît comme apolitique, il exprime un rejet des partis traditionnels au sein de catégories sociales qui se perçoivent comme les grandes perdantes de la mondialisation. C’est surtout à cette frange de la population que s’adresse Marine Le Pen aujourd’hui ; comme l’a montré le géographe Christophe Guilluy, c’est en effet dans les territoires de la « France périphérique » que le Rassemblement National obtient ses scores les plus élevés.

Tout comme François Mitterrand en 1981, Marine Le Pen pourrait profiter de la crise économique majeure qui a plombé le bilan du président sortant. En 1981, Mitterrand a bénéficié du bilan calamiteux de Valéry Giscard d’Estaing, confronté aux conséquences des deux chocs pétroliers : on se rappelle que, lors du débat d’entre-deux-tours, Mitterrand avait ridiculisé son adversaire en le qualifiant « d’homme du passif ». En 2022, le bilan économique d’Emmanuel Macron sera terni par la crise sanitaire et par les mesures de confinement qui ont asphyxié des secteurs entiers de notre économie : Marine Le Pen pourra donc capitaliser sur l’impopularité de Macron, sur la dégradation de la situation économique et sur la mauvaise gestion de la crise sanitaire par l’exécutif. 

Si Marine Le Pen remportait la présidentielle de 2022, la France connaîtrait une alternance historique, comparable à celle de 1981. La présidentielle de 1981 a permis à la gauche d’exercer le pouvoir pour la première fois sous la Cinquième République ; une victoire de Marine Le Pen ouvrirait pour la première fois les portes du pouvoir au RN. Comme le PS en 1981, le RN est un parti sans expérience gouvernementale. Certes, il y avait déjà eu des socialistes au pouvoir en France avant la Cinquième République, mais le nouveau Parti Socialiste, fondé entre 1969 et 1971 sur les ruines de l’ancienne SFIO, était encore vierge de toute participation gouvernementale en 1981 : la présidentielle et les législatives de 1981 ont propulsé au pouvoir toute une génération d’hommes et de femmes qui n’avaient jamais exercé de responsabilités politiques à l’échelle nationale.

Enfin, Marine Le Pen est porteuse d’un projet de rupture, tout comme François Mitterrand en 1981. Mitterrand a été élu sur un projet de rupture avec le capitalisme : son programme économique prévoyait d’étendre considérablement le secteur public et d’étatiser des pans entiers de l’économie française (les banques, les assurances, les grands groupes industriels). Marine Le Pen porte quant à elle un projet de rupture avec le cadre européen, avec le libéralisme et avec une conception ouverte de la nation. Mais comme les socialistes en 1981, le parti de Marine le Pen risque de se fracasser sur le mur de la réalité. Dès 1982, face à la dégradation des finances publiques, le gouvernement Mauroy mit en place un premier plan d’austérité ; dès 1983, Mitterrand annonça une pause dans les réformes et amorça le fameux « tournant de la rigueur » pour éviter un effondrement du franc et rester dans le système monétaire européen. De même, le Rassemblement National pourrait opérer un « tournant pragmatique » un ou deux ans après son arrivée au pouvoir, pour éviter un désastre économique et une rupture avec l’Union européenne. Confronté à l’exercice du pouvoir, le Parti Socialiste s’est « normalisé », il s’est transformé en parti gestionnaire et s’est rallié à l’Europe et à l’économie de marché. Le RN pourrait, quant à lui, gouverner la France comme un parti de droite nationaliste et conservateur, à l’instar du Parti populaire autrichien de Sebastian Kurz ou du Fidesz de Viktor Orban en Hongrie. Quitte à trahir une partie de ses promesses électorales.

Il y a 40 ans: Mitterrand président

Le 10 mai 1981, François Mitterrand remportait l’élection présidentielle, devenant ainsi le premier homme de gauche à exercer la magistrature suprême sous la Cinquième République. Quelques semaines plus tard, la gauche remportait les élections législatives pour la toute première fois sous la Cinquième République : c’était le temps de l’alternance.

Même si le désir d’alternance était réel dans la société française, la victoire de François Mitterrand relève presque du prodige tant la gauche était divisée en 1981. La défunte Union de la Gauche de 1972 a laissé place à une bataille idéologique fratricide opposant le PCF et le PS. François Mitterrand a eu de la chance. Beaucoup de chance. Il a bénéficié du bilan calamiteux de Giscard, dont la présidence a été plombée par les deux chocs pétroliers. Mais il a surtout bénéficié de la haine que Chirac et les gaullistes nourrissaient à l’endroit du président sortant. Car les gaullistes n’ont pas apporté un soutien franc et massif à Giscard dans l’entre-deux-tours : les résultats laissent même penser que de nombreux électeurs de Chirac n’ont pas reporté leur voix sur Giscard au second tour.

L’élection présidentielle de 1981 fut une élection historique à plus d’un titre. Tout d’abord, elle marqua le retour de la gauche au pouvoir après 23 années passées dans l’opposition, ce qui explique pourquoi cette élection a suscité des espoirs immenses dans le pays. La présidentielle de 1981 marqua aussi le ralliement de la gauche aux institutions de la Cinquième République, institutions qu’elle avait pourtant combattue avec véhémence depuis 1958 (rappelons que Mitterrand avait qualifié la Cinquième République de « coup d’Etat permanent »). Mais cette élection marque aussi le début d’une grande mue idéologique de la gauche française. Confronté à l’exercice du pouvoir, le Parti Socialiste renonça à ses vieux rêves étatistes et anticapitalistes pour se transformer en parti social-démocrate gestionnaire, comme la plupart de ses homologues européens.

Mitterrand fut élu en 1981 sur un projet de rupture avec le capitalisme : son programme économique, inspiré du Programme Commun de 1972, prévoyait d’étendre considérablement le secteur public et d’étatiser des pans entiers de l’économie. Au début du septennat, le gouvernement de Pierre Mauroy mit en œuvre la plupart des grandes réformes économiques annoncées dans les « 110 propositions » de Mitterrand : nationalisation des principales banques de dépôt et des grands groupes industriels, politique de grands travaux, impôt sur la fortune, semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans. Mais dès 1982, le gouvernement suspendit l’application du programme économique de Mitterrand et mit en place un premier plan d’austérité. L’année suivante, face à l’échec de sa politique économique et à la dégradation des finances publiques, le président amorça le fameux « tournant de la rigueur » pour éviter un effondrement du franc et maintenir la France dans le système monétaire européen : c’est ainsi que, sans le dire, le PS fit son Bad-Godesberg. Lors de son second septennat, François Mitterrand s’engagea sans réserve en faveur de la construction européenne et défendit avec ardeur le Traité de Maastricht, adopté par référendum en 1992.

Pourquoi Mitterrand a-t-il choisi l’Europe plutôt que le projet politique sur lequel il avait été élu en 1981 ? Certains diront que Mitterrand a trahi. Qu’il a cédé aux pressions de ses partenaires européens et de son ministre des Finances, Jacques Delors, social-démocrate et européen convaincu. Mais François Mitterrand avait-il vraiment le choix ? Entre 1981 et 1983, les réformes économiques du gouvernement Mauroy ont provoqué une véritable catastrophe financière, le déficit public a explosé, l’inflation a frôlé les 10% par an et le franc a été dévalué quatre fois. Pour rassurer les investisseurs et pour éviter une énième dévaluation aux conséquences imprévisibles, Mitterrand a choisi la sécurité plutôt que le grand saut dans l’inconnu, car il a estimé que ce choix-là était le meilleur pour la France.

Quarante après, que reste-t-il du programme de 1981 ? Quelques grandes mesures : l’abolition de la peine de mort, les cinq semaines de congés payés, la réduction du temps de travail, la décentralisation, la révolution des radios libres, le prix unique des livres et un certain volontarisme culturel. Mais de 1981, il reste surtout de grandes illusions et des espoirs déçus.

Deux idées simples pour sauver la réforme du lycée

J.M. Blanquer.

Entrée en vigueur à la rentrée 2019, la réforme du lycée pilotée par Jean-Michel Blanquer repose sur deux piliers. Premièrement, les traditionnelles séries L, ES et S ont été remplacées par un lycée « à la carte » comprenant un tronc commun et des enseignements de spécialité. Les élèves suivent trois enseignements de spécialité en Première et n’en conservent que deux en Terminale. Deuxièmement, la réforme du lycée a renforcé la part de contrôle continu dans la note finale du bac afin de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves sur le long terme. Les moyennes de bulletin comptent pour 10% de la note totale ; les épreuves communes de contrôle continu représentent quant à elles 20% de la note globale.

La  crise sanitaire a considérablement perturbé la mise en place de la réforme du lycée, mais cette réforme est aussi contestée dans son principe même, tant par les syndicats d’enseignants que par les syndicats de lycéens et les associations de parents d’élèves. L’abandon d’une spécialité en Terminale est l’un des points les plus problématiques. Avant la réforme, les élèves de Terminale se spécialisaient grâce au renforcement d’une discipline : ainsi, un élève de Terminale S pouvait se spécialiser en maths ou en sciences de l’ingénieur sans pour autant renoncer aux autres enseignements du pôle scientifique. Désormais, la spécialisation s’effectue par l’abandon d’une spécialité, ce qui appauvrit le contenu de la formation en Terminale ; cette logique de spécialisation « par défaut » place les lycéens devant des choix quasi cornéliens car l’abandon d’une discipline peut les pénaliser sur Parcoursup et leur fermer des portes dans l’enseignement supérieur.

En outre, les épreuves communes de contrôle continu (EC) ont été mal conçues. Il s’agit d’une forme d’épreuve hybride, à mi-chemin entre le contrôle continu stricto sensu et les épreuves terminales classiques. Les EC présentent deux inconvénients majeurs : premièrement, elles sont extrêmement lourdes à organiser car elles impliquent des contraintes énormes et une surcharge de tâches administratives pour les établissements. Deuxièmement, ces épreuves accentuent les problèmes que le contrôle continu était censé résoudre car elles encouragent le bachotage permanent : les élèves doivent en effet passer leurs EC en milieu et en fin de Première puis pendant l’année de Terminale.

Pour sauver ce qui peut être sauvé dans cette réforme, il faut donc lui apporter deux modifications : supprimer les épreuves communes de contrôle continu et maintenir trois enseignements de spécialité en Terminale. Ces changements sont relativement simples à mettre en œuvre et n’impliquent pas de surcoûts.

Maintenir trois enseignements de spécialité jusqu’à la fin du cycle terminal garantira aux élèves une formation solide qui leur ouvrira un maximum de portes dans l’enseignement supérieur. Afin de rendre supportable la charge de travail qu’induit le maintien de trois spécialités en Terminale, on peut réduire de quelques heures le volume horaire du tronc commun et ramener de six à quatre heures le volume horaire alloué à chaque spécialité, moyennant des allègements de programme. On peut aussi envisager un système de coefficients modulés permettant, par exemple, de majorer le coefficient de la spécialité dans laquelle l’élève obtient les meilleurs résultats.

La suppression des EC permettrait quant à elle de simplifier et d’alléger le calendrier des épreuves. Le calendrier actuel est illisible et entraîne une forte dispersion des épreuves dans le temps : sur vingt mois de cours en Première et en Terminale, sept mois sont impactés par des épreuves de bac, ce qui est extrêmement lourd. Supprimer les EC permettrait aussi de rendre le nouveau bac beaucoup plus lisible. On peut en effet envisager les coefficients suivants : 20% de la note correspondrait au contrôle continu (c’est-à-dire aux moyennes de bulletin) et 80% aux épreuves terminales, à raison de 50% pour les enseignements de spécialité et 30% pour les autres épreuves terminales (français, philosophie et « grand oral »).

Il est important de maintenir une part de contrôle continu dans la note du bac. Mais nous parlons ici d’un véritable contrôle continu, c’est-à-dire une évaluation des élèves par leurs professeurs, au fil de l’eau, sur l’ensemble du cycle terminal. Les disciplines du tronc commun peuvent être évaluées en contrôle continu intégral, comme le prévoyait initialement le Rapport Mathiot : seules les moyennes de Première et de Terminale seraient alors prises en compte au bac, avec un cadrage national sur les exercices proposés aux élèves et les compétences à évaluer.La principale fonction du bac, aujourd’hui, est de valider un certain nombre de compétences acquises par les élèves au lycée : le contrôle continu peut tout à fait assumer ce rôle. Les épreuves terminales classiques ne garantissent qu’un simulacre d’égalité entre les candidats : en réalité, tout se joue avant le bac, puisque les établissements du supérieur se fondent déjà sur le contrôle continu pour recruter leurs étudiants. Il faut donc « dédramatiser » le contrôle continu et faire confiance aux équipes enseignantes, qui sont parfaitement capables d’évaluer de façon juste et objective le niveau de leurs élèves en valorisant les efforts et les progrès de chacun.

Fermer les écoles: une faillite collective

Nous avons déjà sacrifié les étudiants, les restaurateurs, les petits commerçants, le monde de la culture et du spectacle ; l’école était la dernière digue, celle qui ne devait jamais sauter. L’exécutif avait l’ambition – tout à fait louable – de maintenir les écoles ouvertes. Hélas, face à ce qui ressemble à une troisième vague particulièrement virulente, l’exécutif a décidé de fermer à nouveau les établissements scolaires.

La fermeture des écoles est l’aboutissement d’une faillite collective. Le gouvernement n’a pas réussi à éviter une nouvelle saturation des services de réanimation ; il a échoué à mettre en place un dépistage efficace des personnels et des élèves dans les établissements scolaires. C’est aussi la société toute entière qui a failli : les Français nous donnent chaque jour la démonstration de leur irresponsabilité. Par lassitude ou par indifférence, nombre de nos concitoyens ne respectent pas les gestes barrières, ne portent pas de masque, sortent de chez eux avec des symptômes du covid, continuent de se réunir en famille ou entre amis sans prendre les précautions nécessaires. Si nous fermons les écoles, c’est aussi à cause d’eux. Il faudra penser à les remercier.

La décision de fermer les écoles, bien que légitime d’un point de vue médical, n’en demeure pas moins catastrophique d’un point de vue éducatif, social et psychologique. Fermer les écoles, c’est sacrifier la scolarité et la santé mentale de millions d’élèves, dans le seul but de désengorger les services de réanimation. C’est exacerber les inégalités. C’est augmenter les risques de décrochage et de dépression. La décision est d’autant plus difficile à accepter que seuls 0,2% des élèves et des personnels enseignants étaient atteints du covid avant la fermeture des établissements. Nous savons que les écoles ne sont pas des foyers épidémiques : le virus n’y circule pas davantage qu’ailleurs, et bien souvent les élèves se contaminent hors de leur établissement, dans la sphère privée. Nous connaissons aussi l’ampleur des dégâts causés par la fermeture des établissements scolaires lors du premier confinement. Et nous savons que l’école à distance fonctionne mal, en raison de serveurs trop instables et d’outils numériques défaillants.

Il ne sera guère aisé de récupérer les élèves au mois de mai, de les remettre au travail après trois semaines de fermeture des écoles, quatre semaines pour les collèges et les lycées. Il sera quasi impossible de rattraper le temps perdu et de combler toutes les lacunes accumulées. La fermeture des écoles est toujours le pire des scénarios. Et une fois de plus, ce sont les élèves les plus vulnérables socialement qui paieront le plus lourd tribut.

Ecriture inclusive: arrêtons le massacre

Source: francetvinfo.fr

Depuis 2017, l’écriture inclusive sème la zizanie. En fait, c’est surtout le « point médian » qui divise les Français, ce petit point miraculeux capable, selon ses promoteurs, de corriger les injustices de notre langue machiste. Et d’offrir aux femmes la visibilité grammaticale qu’elles désirent toutes ardemment, cela va sans dire. Sauf que ce point magique pose tout un tas de problèmes non négligeables qui n’ont manifestement pas été anticipés par ses inventeurs.

Dans un communiqué au vitriol paru en 2017, les membres de l’Académie Française ont condamné avec fermeté l’écriture inclusive, qu’ils qualifient de « péril mortel ». Le célèbre linguiste Alain Rey, décédé en 2020, a lui aussi critiqué l’écriture inclusive : selon lui, le point médian serait « voué à l’échec » en raison de sa complexité d’utilisation. Hélas, quatre ans plus tard, non seulement cet affreux gadget orthographique n’a pas disparu, mais il a gagné du terrain : d’abord cantonné aux réseaux sociaux et à quelques publications militantes, il s’est répandu de façon quasi virale. Il a désormais investi les médias mainstream, les universités, les établissements scolaires et la communication officielle de certaines administrations publiques. De nombreux linguistes s’en inquiétent : ainsi, trente-deux linguistes issus du monde universitaire ont publié en septembre 2020 dans Marianne une remarquable tribune collective dénonçant les dangers du point médian.

Qu’est-ce qui cloche avec ce fameux point ? Pour commencer, il ne sert à rien. Il ne sera d’aucune utilité dans la lutte pour l’égalité réelle entre hommes et femmes. Le patriarcat et le sexisme ordinaire s’accommoderont fort bien du point médian et de toute autre babiole inclusive. Il suffit d’observer les autres langues parlées à travers le monde pour constater qu’il n’existe aucune corrélation entre la place des femmes dans la société et les règles grammaticales relatives au genre.

Mais le point médian n’est pas seulement inutile ; il est aussi dangereux. Son utilisation complexifie terriblement l’écriture du français et entraîne une discordance entre la langue orale et la langue écrite : ainsi, pour prononcer le mot « citoyen.ne.s », il faudra utiliser la double flexion « citoyennes et citoyens » puisque la forme écrite est imprononçable. Sous prétexte d’inclusion, le point médian va donc rendre la lecture du français beaucoup plus ardue pour les enfants et les étrangers qui apprennent notre langue ; il va considérablement aggraver les difficultés auxquelles sont confrontées les personnes dyslexiques et, de manière générale, toutes les personnes qui ont du mal à déchiffrer le français : n’oublions pas que 7% de la population française adulte souffre d’illettrisme, ce qui représente environ 2,5 millions d’individus. De fait, l’écriture dite inclusive exclut beaucoup plus qu’elle n’inclut : l’utilisation du point médian est l’apanage d’une élite cultivée qui maîtrise suffisamment la grammaire française pour se permettre d’en complexifier les règles à des fins militantes.

Le point médian conduit aussi à une forme de séparatisme linguistique puisqu’une fracture est déjà en train de se former entre ceux qui l’utilisent et ceux qui ne l’utilisent pas. Or, au sein d’un Etat unitaire comme la France, la langue joue un rôle absolument essentiel dans la cohésion de la nation : c’est un socle commun, un héritage partagé. La langue française doit nous rassembler, pas nous diviser. Si nous ne partageons plus la même grammaire ni la même orthographe, c’est l’unité même de la langue qui est menacée : tel était précisément le « péril mortel » que dénonçait l’Académie Française dans son communiqué de 2017.

L’écriture inclusive, en dépit de ses louables intentions, se fonde sur un postulat très discutable : la langue française serait « sexiste ». Accuser la langue française de sexisme témoigne d’une compréhension très partielle de son fonctionnement : si le masculin « l’emporte » sur le féminin, c’est tout simplement parce que le français ne dispose pas de genre neutre. Le masculin fait donc office de genre neutre, comme on peut le voir dans de nombreuses tournures telles que « c’est beau », « il pleut », « le vrai et le faux », « quelque chose de grand », etc. Le masculin est en effet le genre non marqué : dans la plupart des cas, la forme masculine correspond à la forme de base d’un nom ou d’un adjectif, et il faut ajouter un « e » pour obtenir la forme féminine. Même si les grammairiens du XVIIe siècle ont invoqué une prétendue supériorité du masculin sur le féminin, c’est donc surtout par souci d’économie que le masculin s’est imposé comme genre neutre dans la langue française.

Cela dit, pour celles et ceux qui veulent rendre la langue française plus égalitaire sans la massacrer, on rappellera que l’écriture inclusive ne se limite pas au point médian et qu’il existe des alternatives beaucoup plus respectueuses de notre langue et de son histoire. Il y a, tout d’abord, la double flexion : il suffit d’utiliser successivement la forme féminine et la forme masculine, comme dans « les Françaises et les Français ». On peut également s’intéresser à d’autres procédés plus audacieux tels que l’accord de proximité, qui consiste par exemple à accorder un adjectif selon le genre du nom le plus proche, comme dans : « les hommes et les femmes sont belles » ; cette pratique était d’ailleurs assez répandue jusqu’au XVIe siècle.

Parcoursup, ce désastre qui n’a pas eu lieu

La plateforme Parcoursup, qui gère l’affectation des bacheliers dans l’enseignement supérieur, vient de souffler sa troisième bougie : elle a remplacé en 2018 l’ancienne plateforme APB (Admission Post-bac). Le fonctionnement de Parcoursup est plus souple que celui d’APB : les élèves ne hiérarchisent plus leurs vœux comme ils devaient le faire avec APB ; les réponses arrivent au fil de l’eau à partir du mois de mai alors que sur APB elles arrivaient par vagues successives. Parcoursup fournit aussi aux élèves des informations beaucoup plus précises sur les différentes formations. Mais le vrai changement réside dans le traitement des dossiers de candidature : la loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants), qui accompagna la mise en place de Parcoursup en 2018, permet aux universités de classer les dossiers de candidature en s’appuyant sur les résultats scolaires des candidats. Lorsque les capacités d’accueil sont inférieures au nombre de candidats, les universités ont donc la possibilité de recruter en priorité les meilleurs candidats et de placer les autres sur liste d’attente, ce qui évite ainsi le recours à des procédures de sélection absurdes et injustes telles que les tirages au sort.

Lors de sa mise en place, Parcoursup essuya une avalanche de critiques de la part des professeurs de lycée, des enseignants du supérieur, des syndicats de lycéens et d’une partie de l’opposition. La ministre de l’Enseignement Supérieur Frédérique Vidal eut beau multiplier les interventions dans les médias pour défendre la nouvelle plateforme, rien n’y fit : aux yeux de ses détracteurs, Parcoursup ne pouvait déboucher que sur un désastre. On accusa la plateforme de généraliser la sélection à l’entrée des universités, de « broyer les élèves », de creuser les inégalités entre lycées. Mais la catastrophe annoncée n’a pas eu lieu. Depuis sa création, Parcoursup fonctionne plutôt bien, si l’on excepte quelques « bugs » rapidement résolus. Ainsi, en mai 2019, des milliers de candidats ont eu la mauvaise surprise de se retrouver sur liste d’attente après avoir été déclarés admis dans certaines formations. Le problème ne venait pas d’une défaillance de Parcoursup mais d’une erreur humaine : 400 formations avaient accepté un nombre de candidats nettement supérieur à leur capacité d’accueil réelle. Le problème a été réglé en moins de 24 heures mais ce « bug de Parcoursup » a considérablement accru le stress des candidats et nourri la défiance envers la plateforme. 

Si l’on regarde la réalité avec un tant soit peu d’objectivité, on admettra que Parcoursup n’est pas cette « machine à broyer » que l’on a tant décrié. Les statistiques montrent que la plateforme a globalement rempli sa mission. En 2018, année de mise en service de Parcoursup, 95% des candidats ont reçu au moins une proposition d’admission correspondant à l’un de leurs vœux : le pourcentage était identique l’année précédente sur la plateforme APB. En outre, 85% des inscrits ont reçu au moins une réponse positive dès la première phase, entre mai et juillet, et 61% ont accepté l’une de ces propositions. En octobre, à la fin de la procédure, seuls 3,3% des inscrits n’avaient reçu que des réponses négatives. Les chiffres sont assez stables d’une année à l’autre : en 2020, malgré la crise sanitaire et la forte hausse du nombre de bacheliers, 93,5% des inscrits ont reçu au moins une réponse positive ; 3,3% des inscrits n’ont reçu que des réponses négatives à l’issue de la procédure, soit la même proportion qu’en 2018. On observe aussi que, dans l’immense majorité des cas, la formation acceptée par le candidat correspond au type de formation qu’il a le plus demandé dans ses vœux : en 2020, à titre d’exemple, 73% des candidats ayant demandé majoritairement des classes préparatoires ont accepté une place en CPGE ; 87% des candidats ayant demandé majoritairement une licence ont accepté une place en licence.

Si chaque année une petite proportion de candidats se retrouve sans affectation à l’issue de la procédure, Parcoursup n’y est pas pour grand-chose. Le problème est davantage lié au manque de places dans les universités, mais également à des stratégies inadéquates et risquées de la part de certains candidats qui, malgré des résultats très fragiles, demandent uniquement des formations sélectives. Parcoursup ne transforme pas le plomb en or : les élèves ayant les dossiers les plus fragiles ont peu de chances d’obtenir des formations sélectives ou des établissements prestigieux. Les statistiques publiées par le ministère de l’Enseignement Supérieur montrent que les vœux portant sur des formations sélectives – notamment des CPGE – ont augmenté au cours des dernières années. Cet intérêt pour les formations sélectives est plutôt une bonne nouvelle car il montre que les élèves ont de l’ambition et que les phénomènes d’autocensure ont tendance à reculer. Mais cela ne dispense pas les élèves de faire preuve de réalisme dans leurs choix et de « sécuriser » leur dossier en demandant des formations universitaires non sélectives : les candidats peuvent formuler jusqu’à dix vœux, ce qui leur laisse la possibilité de faire des vœux diversifiés.

On accusa aussi Parcoursup de creuser les inégalités entre élèves et de favoriser les candidats issus des meilleurs lycées au détriment des lycées situés en zone sensible. Il est vrai qu’en 2018 certains établissements d’enseignement supérieur ont classé les dossiers en utilisant des algorithmes discriminatoires qui pénalisaient les candidats issus de lycées réputés difficiles. Le Défenseur des Droits a d’ailleurs rendu en 2019 un avis dénonçant explicitement comme discriminatoire le recours au critère du lycée d’origine pour départager les candidats. Mais Parcoursup n’est pas responsable de telles dérives. La plateforme fournit aux établissements du supérieur toutes les données dont ils ont besoin pour classer les dossiers de candidature : moyennes, appréciations des professeurs, avis du chef d’établissement, « projet motivé » du candidat, etc. C’est aux établissements qu’il incombe d’utiliser ces informations à bon escient, avec un maximum de transparence et d’équité.

Parcoursup offre d’ailleurs aux établissements des possibilités nouvelles pour diversifier socialement le profil de leurs étudiants : utilisés intelligemment, les algorithmes peuvent en effet devenir un instrument d’ouverture sociale et permettre aux lycéens issus de milieux populaires d’entrer plus facilement dans les grandes écoles, comme l’ont récemment démontré les travaux du sociologue Vincent Tiberj sur la politique de recrutement de l’IEP de Bordeaux. Il faut également rappeler que Parcoursup met à la disposition des élèves de Terminale un grand nombre d’informations qui les aident à élaborer leur stratégie : les dates des journées portes ouvertes, les compétences attendues, les critères d’examen des dossiers, les taux d’accès, le contenu et les débouchés des différentes formations. On sait à quel point le milieu familial peut favoriser ou, au contraire, limiter l’accès à l’information : en centralisant toutes ces données sur une même plateforme, Parcoursup contribue donc à réduire les inégalités entre élèves.

Parcoursup pourrait aussi avoir un autre avantage non négligeable : celui de réduire le fossé abyssal qui existe entre les grandes écoles et les universités. On connaît depuis longtemps la dualité de l’enseignement supérieur en France : il y a, d’une part, des classes préparatoires et des grandes écoles qui sélectionnent les meilleurs profils et, d’autre part, des formations universitaires peu attractives, généralement perçues comme des formations pour le « tout venant ». Or, Parcoursup permet désormais aux universités de renforcer leur attractivité face aux classes préparatoires. De nombreuses universités, d’abord réticentes, ont aujourd’hui compris les avantages qu’elles pouvaient tirer de ce nouvel outil pour recruter de bons étudiants, mais aussi pour augmenter les chances de réussite des étudiants les plus fragiles en leur imposant dès la première année une remise à niveau dans certains enseignements.

Trois ans après la mise en service de Parcoursup, le bilan n’est donc pas si mauvais. Mais il reste beaucoup à faire pour réduire les inégalités entre élèves, renforcer l’attractivité de nos universités et lutter contre le décrochage des étudiants les plus fragiles, en particulier dans le contexte sanitaire actuel. Parcoursup n’est ni la cause de tous ces problèmes, ni un outil suffisant pour y remédier.

Marielle de Sarnez, centriste de combat, Européenne d’espérance

Les obsèques de Marielle de Sarnez ont eu lieu lundi 18 janvier en l’église Saint-Sulpice à Paris. L’ancienne vice-présidente du MoDem, éphémère ministre des Affaires européennes dans le gouvernement d’Edouard Philippe, est décédée à l’âge de 69 ans, emportée par une leucémie foudroyante. Le courage et la loyauté de Marielle de Sarnez ont été salués par l’ensemble des familles politiques, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen. Sa disparition laisse un grand vide chez les centristes. Elle n’était pas seulement l’amie de François-Bayrou : elle était son mentor, son alter ego. Fidèle entre les fidèles, Marielle a toujours cru en François, même dans les moments les plus difficiles. Elle a théorisé l’idée d’un centre indépendant, équidistant de la gauche et de la droite. Elle a poussé François Bayrou à rénover le courant centriste et à créer le MoDem, en 2007, sur les ruines de l’ancienne UDF. Mais la vraie passion de Marielle de Sarnez, c’était l’Europe. Cette fédéraliste convaincue, députée européenne de 1999 à 2017 et grande connaisseuse des institutions européennes, milita avec une remarquable constance pour une Europe plus forte, plus solidaire et plus démocratique. Le Centriloque salue la mémoire de cette grande Européenne et de cette grande dame du Centre.

2020. Bilan d’une année noire.

En 2020, la France aura payé un lourd tribut au coronavirus : plus de 60.000 décès liés à l’épidémie de covid-19 et une économie plombée par deux confinements. Notre pays connaît actuellement sa pire récession depuis la Seconde Guerre mondiale, et selon toute vraisemblance la situation économique devrait continuer à se dégrader en 2021. Les conséquences psychologiques et sociales de la crise sont préoccupantes elles aussi : chômage, précarité, isolement, repli sur soi, dépression. Pour limiter la circulation du virus, on a sacrifié des catégories entières de la population : les pensionnaires des EHPAD, les étudiants, les restaurateurs, le monde de la culture et du spectacle, pour ne mentionner que ces quelques exemples. Malgré les espoirs suscités par l’arrivée des premiers vaccins contre le covid, les Français ont le moral en berne car ils savent que le bout du tunnel est encore loin.

Indiscutablement, l’exécutif a manqué de réactivité face à la crise. Les manquements ont été nombreux et lourds de conséquences : l’ampleur de l’épidémie a longtemps été minimisée ; la pénurie de masques de protection n’a pas du tout été anticipée ; le gouvernement a attendu le mois de mai pour généraliser les tests de dépistage alors que l’OMS avait préconisé un dépistage massif des populations dès le mois de mars. En outre, le gouvernement s’est discrédité par une communication brouillonne et des changements de stratégie incompréhensibles, notamment sur la question des masques. On ne saurait cependant imputer l’ensemble de nos malheurs à l’incurie de l’exécutif. L’ampleur et la brutalité de l’épidémie ont surpris tous les gouvernements européens : aucun pays ne s’était préparé à une telle crise. Le gouvernement français a dû naviguer à vue sans aucun recul sur la situation ; il a dû prendre dans l’urgence des décisions extrêmement délicates sur la base de données scientifiques parcellaires, en écoutant des expertises parfois divergentes. La crise sanitaire a aussi exacerbé les fragilités structurelles de notre système de santé : le manque de personnels, le manque de moyens, sans oublier les lourdeurs administratives d’une bureaucratie déconnectée du terrain et engluée dans des procédures chronophages. Ces lourdeurs, bien réelles, ont largement contribué à notre manque de réactivité : elles ont par exemple retardé l’homologation, la fabrication et la distribution des tests au moment où nous en avions le plus besoin.

Malgré tout, la gestion de la crise sanitaire n’a pas été ce désastre que l’on a si souvent dénoncé. Au vu de ce qui s’est passé chez nos voisins italiens, espagnols, britanniques et belges, la France n’a pas à rougir de la façon dont elle a affronté l’épidémie. A force de pointer nos échecs, on finit par ne plus voir nos réussites : notre système hospitalier a tenu bon, grâce à la mobilisation remarquable des personnels soignants et grâce aux mesures de confinement qui ont freiné la circulation du virus. Par ailleurs, le gouvernement a très tôt mis en place des mesures d’urgence destinées à soutenir les entreprises et à protéger les salariés. Deux dispositifs ont été particulièrement efficaces : premièrement, les PGE (Prêts Garantis par l’Etat) ont sauvé des milliers de petites et moyennes entreprises ; deuxièmement, la généralisation du chômage partiel a permis de limiter les licenciements et d’éviter un effondrement des revenus. A défaut d’avoir anticipé la crise sanitaire, le gouvernement français a donc su déployer des « filets de sécurité » qui ont considérablement limité l’impact social de la crise, ce qui mérite tout de même d’être salué.

Il est encore trop tôt pour mesurer toutes les conséquences politiques de la crise sanitaire. On sait déjà, en revanche, que l’explosive réforme des retraites a été ajournée sine die et que le projet initial est enterré. On sait aussi que la crise a remis en cause l’un des piliers du macronisme : la rigueur budgétaire. La politique anti-crise du gouvernement a fait exploser le déficit public, comme le résume la fameuse formule d’Emmanuel Macron « quoi qu’il en coûte ». Ce choix était parfaitement justifié dans l’urgence de la crise, mais ne soyons pas naïfs : un jour ou l’autre, il faudra payer la facture. Même si la Banque Centrale Européenne rachète et annule une partie des obligations émises par les Etats membres de l’Union, l’ardoise restera chargée. Une fois notre économie rétablie, l’Etat devra consentir des efforts importants pour maîtriser son déficit, éviter des hausses d’impôts déraisonnables et préserver la confiance des marchés financiers. Les réalités économiques se rappelleront bientôt à nous de façon brutale : il faudra y préparer l’opinion publique.

A la crise sanitaire est venue s’ajouter une crise sécuritaire. Notre pays a été de nouveau frappé par la folie criminelle du djihadisme, avec l’assassinat de Samuel Patty à Conflans-Sainte-Honorine et le massacre de la basilique Notre-Dame de Nice. Le gouvernement a présenté en décembre sa loi contre les séparatismes, un texte très attendu sur lequel l’exécutif travaillait depuis le début de l’année 2020 mais dont l’élaboration a été retardée par l’épidémie : il aura fallu dix mois de travail, un changement de gouvernement et deux attentats pour que ce projet de loi puisse voir le jour. Cette « loi confortant les principes républicains » comprend toute une série de mesures visant à lutter plus efficacement contre l’islamisme et le communautarisme : elle facilite la dissolution des associations qui contreviennent aux principes républicains garantis par la Constitution, elle prévoit de mieux encadrer l’enseignement à domicile et l’enseignement privé hors-contrat, elle renforce le principe de neutralité du service public, elle durcit l’arsenal répressif contre la polygamie et interdit les « certificats de virginité ». Mais il est clair qu’une telle loi ne suffira pas à lutter contre les séparatismes : la reconquête des territoires perdus de la République passera aussi par des initiatives économiques et sociales fortes en direction des banlieues déshéritées. Ce programme d’urgence pour les banlieues existait, il avait un nom et un visage : c’était le Plan Borloo. Hélas, le président de la République l’a balayé d’un revers de main en 2018 sans proposer d’alternatives sérieuses.

La multiplication des images de violences policières a exacerbé la défiance d’une partie des Français vis-à-vis des forces de l’ordre. La proposition de loi sur la « Sécurité Globale » a mis de l’huile sur le feu, en particulier son fameux article 24 qui interdit la diffusion « malveillante » d’images montrant le visage d’un policier. Cette mesure, réclamée depuis des années par les syndicats de police, vise à protéger l’identité des policiers sur Internet, mais les adversaires du texte y voient surtout une atteinte à la liberté d’informer. L’article 24 a d’ailleurs été sévèrement critiqué par la Défenseure des Droits et par la Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme de l’ONU, qui estiment toutes les deux que ce texte n’apporte pas de garanties suffisantes pour les journalistes et les lanceurs d’alerte. Afin de réparer le nécessaire lien de confiance qui doit unir la nation à ceux qui la protègent, Emmanuel Macron  a annoncé un « Beauvau de la Sécurité » pour janvier : l’initiative est louable mais tardive, puisqu’elle survient après des années d’inaction et de déni face au problème des brutalités policières. Soyons clairs : il n’est pas question de jeter l’anathème sur l’ensemble de la profession. L’immense majorité des policiers fait son travail correctement, dans des conditions souvent très difficiles, en affrontant quotidiennement les insultes, les menaces et la haine anti-flic ordinaire. Mais c’est l’image de la police toute entière qui est salie par la violence de quelques uns. Et c’est à l’Etat qu’il incombe de faire le ménage.

Un triple défi attend l’exécutif en 2021 : gagner la bataille sanitaire, gagner la bataille de la relance économique, et gagner la bataille de la confiance. Cette dernière bataille sera sans doute la plus difficile des trois, car la confiance des Français dans leurs institutions a été mise à rude épreuve depuis le début du quinquennat. Certains dénoncent une « dérive autoritaire » du pouvoir ; d’autres vont même jusqu’à parler de « fascisme » et croient déjà entendre le bruit des bottes ! Est-ce bien sérieux ? Tâchons de ne pas tomber dans ce genre de caricatures outrancières. La France est une démocratie imparfaite, certes, mais c’est une démocratie. Il n’y a pas de « dérive autoritaire » du pouvoir. Il y a en revanche une inflexion sécuritaire de la politique d’Emmanuel Macron. Et cette inflexion contredit la promesse de liberté et de rénovation démocratique sur laquelle le candidat Macron s’est fait élire en 2017.

Le Centriloque vous souhaite une belle année 2021 et vous remercie pour votre fidélité.

2022: l’hypothèse Le Pen

Marine Le Pen peut-elle remporter la présidentielle de 2022 ? La réponse est oui. La patronne du Rassemblement National n’a jamais été aussi proche de l’Elysée. Ses chances de victoire en 2022 seront plus grandes qu’en 2017. Les débats anxiogènes autour de questions politiquement sensibles telles que l’immigration, l’islamisme et l’insécurité profitent toujours à l’extrême droite. En outre, il est clair que le « front républicain », déjà moribond en 2017, sera encore plus fragile en 2022 : si le second tour oppose Marine Le Pen à Emmanuel Macron ou à un candidat issu de la droite, une partie du « peuple de gauche » ne fera pas le déplacement. Si le second tour oppose Marine Le Pen à un candidat issu de la gauche, c’est le « peuple de droite » qui boudera les urnes. Dans ces conditions, il n’y aura plus grand monde pour faire barrage à l’extrême droite. 

Marine Le Pen peut-elle obtenir une majorité aux législatives ? La réponse est oui. Car sous la Cinquième République, tout se joue à la présidentielle : un président nouvellement élu obtient toujours une majorité aux législatives. L’élection présidentielle bouleverse les rapports de forces et recompose le champ politique. N’oublions pas qu’en 2017 beaucoup pensaient qu’Emmanuel Macron n’aurait pas de majorité pour gouverner, car son parti était trop jeune et n’avait aucun ancrage local. Pourtant, La République En Marche a obtenu la majorité absolue aux législatives. Il en sera de même pour le Rassemblement National si Marine Le Pen est élue à la tête de l’Etat. Sans oublier de probables ralliements opportunistes chez certains élus de droite qui n’auront aucun scrupule à faire ce qu’a fait l’ex-LR Thierry Mariani lors des européennes : en cas de victoire de Marine Le Pen, la digue séparant la droite républicaine de l’extrême droite ne résistera pas.

Marine Le Pen pourra-t-elle appliquer son programme ? Oui, partiellement. Marine Le Pen pourra détricoter quelques réformes de ses prédécesseurs et mettre en œuvre certaines mesures qui ne requièrent pas de rompre avec les principes constitutionnels ni avec les Traités européens. Les mesures les plus radicales seront soit abandonnées, soit vidées de leur contenu. Marine Le Pen utilisera vraisemblablement les premiers mois de son quinquennat pour mettre en application quelques mesures phares de son projet présidentiel et ainsi donner des gages aux électeurs qui ont voté par adhésion ; sa majorité cherchera ensuite à gérer le pays de façon plus pragmatique, comme le ferait un parti de droite ultra-conservateur : cette expérience politique serait alors comparable à celle d’un Sebastian Kurz en Autriche ou d’un Viktor Orban en Hongrie.

Comment barrer la route à Marine Le Pen ? Etant donné qu’on ne peut plus compter sur la constitution d’un large front républicain au second tour de la présidentielle, la seule façon de faire barrage à l’extrême droite, c’est d’éliminer Marine Le Pen dès le premier tour. Si Marine Le Pen se qualifie pour le second tour, elle aura des chances de remporter la présidentielle. Si elle est battue au second tour, son parti sortira quand même renforcé du scrutin et pourra facilement s’imposer comme le premier parti d’opposition à l’issue des législatives. Mais pour que Marine Le Pen soit battue dès le premier tour, plusieurs conditions doivent être réunies : 1) un nombre limité de candidatures à gauche et à droite ; 2) des candidats crédibles et charismatiques, capables de fédérer au-delà des frontières de leur famille politique ; 3) une campagne électorale de qualité, qui ne soit pas focalisée uniquement sur les questions sécuritaires et migratoires ; 4) une forte participation des électeurs ; 5) une bonne dose de « vote utile » dès le premier tour afin d’éviter une trop forte dispersion des suffrages. L’éviction de Marine Le Pen dépendra donc autant du comportement des électeurs que de l’offre politique.

M. Le Pen.

Giscard, libéral et européen

Valéry Giscard d’Estaing s’en est allé. Enarque et polytechnicien, ancien ministre des Finances de Charles de Gaulle et de Georges Pompidou, il fut élu président de la République en 1974, à seulement 48 ans. Giscard n’était pas un centriste pure souche : c’était un homme de droite, mais ses convictions libérales et pro-européennes ont fait de lui le candidat naturel des centristes à la présidentielle de 1974. Il tenta de gouverner la France au centre, dans un contexte pourtant marqué par une bipolarisation croissante de la vie politique. Il voulut incarner une troisième voie entre le conservatisme gaullien et le socialisme. Giscard fut aussi une figure tutélaire de l’UDF, l’Union pour la Démocratie Française, ce grand cartel qui rassembla pendant vingt ans les partis du centre et du centre-droit.

Giscard était un authentique libéral. Dans son livre Démocratie Française paru en 1976, il théorisa la notion de « société libérale avancée », une société fondée sur les principes du libéralisme politique (défense des libertés fondamentales, séparation des pouvoirs), du libéralisme économique (économie de marché, libre concurrence) et du libéralisme culturel (liberté des mœurs). Giscard avait compris, après Mai 68, que la société française avait besoin d’une plus grande liberté, et qu’il fallait moderniser les institutions de la République. Son septennat fut marqué par l’abaissement de la majorité à 18 ans, le démantèlement de l’ORTF, la création d’un secrétariat d’Etat à la condition féminine, la loi Veil sur l’IVG, la reconnaissance du divorce par consentement mutuel. Giscard renforça également les droits du Parlement : la révision constitutionnelle de 1974 permit en effet à 60 députés ou 60 sénateurs de saisir le Conseil Constitutionnel, une procédure encore fréquemment employée par l’opposition aujourd’hui.

Giscard était un libéral modéré, un « social-libéral » qui voulait concilier liberté économique et protection sociale. Lors de son mandat présidentiel, il fut confronté à une crise économique de grande ampleur provoquée par les deux chocs pétroliers. Cette crise mit fin brutalement à la prospérité des « Trente Glorieuses » ; elle provoqua une explosion du chômage et de l’inflation, deux fléaux qui plombèrent le bilan économique de Giscard et contribuèrent grandement à sa défaite en 1981 contre François Mitterrand. Face à la crise, Giscard s’efforça pourtant de protéger les Français en consolidant l’Etat-Providence : il généralisa la Sécurité Sociale à toutes les catégories professionnelles et mit en place l’indemnisation des chômeurs à 90% de leur ancien salaire pendant un an. Ainsi, à défaut d’avoir pu relancer l’économie et stopper la montée du chômage, Valéry Giscard d’Estaing limita les impacts sociaux de la crise.

Giscard était aussi un Européen convaincu. Tout au long de sa carrière politique il promut la construction européenne avec une remarquable constance. Avec son partenaire allemand Helmut Schmidt, il contribua à la création du Conseil Européen ; il plaida pour l’élection du Parlement européen au suffrage universel. Il défendit l’entrée de la Grèce dans le marché commun : « on ne ferme pas la porte à Platon », aurait-il déclaré. Giscard fut aussi l’inspirateur du « Traité établissant une Constitution pour l’Europe », que les Français et les Néerlandais rejetèrent par référendum en 2005. Le Traité de Lisbonne, adopté en 2007, reprit certaines innovations contenues dans le Traité constitutionnel telles que la création d’un Haut-Représentant de l’Union pour les Affaires Etrangères.

Giscard s’en est allé. Et la famille centriste se sent un peu orpheline.