La gauche n’est plus un rempart contre l’extrême droite

Christiane Taubira, Yannick Jadot, Anne Hidalgo, J.L. Mélenchon.

L’ascension de l’extrême droite est le résultat d’une faillite collective : toutes les forces politiques qui ont gouverné le pays à tour de rôle depuis quarante ans ont une lourde part dans ce désastre, compte tenu de leur incapacité à enrayer la crise et à proposer à la France un nouveau récit national fédérateur. Mais la gauche a une responsabilité particulière dans la montée de l’extrême droite en France : elle doit sans attendre faire son examen de conscience et tirer les leçons de ce naufrage démocratique. En dépit de sa rhétorique antifasciste aussi désuète qu’inefficace, la gauche française n’est plus un rempart contre l’extrême droite.

La gauche s’est montrée incapable d’empêcher la montée du Front National au cours des quarante dernières années. Au contraire, c’est sous les gouvernements de gauche que le FN a connu ses plus fortes progressions : dans les années 80 François Mitterrand a même encouragé l’ascension médiatique de Jean-Marie Le Pen pour affaiblir la droite républicaine. Lors des scrutins nationaux, les divisions de la gauche profitent toujours à l’extrême droite : lors de la présidentielle de 2002, la multiplication des candidatures à gauche a privé Lionel Jospin d’une qualification pour le second tour au profit de Jean-Marie Le Pen. Les leaders de la gauche n’ont apparemment tiré aucune leçon de ce séisme politique : le même scénario s’est répété en 2017 et peut encore se réitérer en 2022 au vu du nombre ahurissant de candidats déjà déclarés à gauche. Par ailleurs, la stratégie du « front républicain » a fait long feu : on sait désormais qu’il ne faut plus compter sur Jean-Luc Mélenchon pour faire barrage à l’extrême droite. En 2017, le patron des Insoumis a refusé d’appeler à voter Macron pour barrer la route à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. Qu’en sera-t-il en 2022 si la gauche est de nouveau absente au second tour ?

La gauche n’est plus un rempart contre l’extrême droite car elle a perdu le soutien des classes populaires : une partie de l’électorat ouvrier s’est évaporée dans l’abstention, l’autre partie a été siphonnée par le FN. La gauche de gouvernement a tant de fois trahi ses électeurs qu’elle a depuis longtemps perdu toute crédibilité auprès des catégories populaires. Le mouvement écologiste séduit surtout un électorat diplômé, bobo et métropolitain, mais ses positions dogmatiques sur le nucléaire, l’agriculture ou l’automobile n’ont que peu d’écho dans la France des périphéries. Quant à la gauche radicale, elle s’est coupée des classes populaires à cause de sa lente dérive idéologique vers l’indigénisme, le décolonialisme, l’antiracisme victimaire et le féminisme intersectionnel : dans le discours de la nouvelle gauche radicale, la défense des minorités et des victimes de discrimination a pris la place qu’occupait jadis la défense du prolétariat dans le discours marxiste. La gauche radicale ne séduit plus la classe ouvrière et se cherche aujourd’hui un électorat de substitution auprès des minorités.

Mais si la gauche a perdu le soutien des classes populaires, c’est surtout parce qu’elle n’a pas apporté de réponses à l’inquiétude croissante qu’éprouvent les Français face à l’insécurité, à l’immigration et à l’islamisme. Au lieu de prendre au sérieux ce sentiment d’insécurité culturelle qu’évoquait le politologue Laurent Bouvet, la gauche l’a purement et simplement ignoré car elle n’y a vu qu’un fantasme identitaire. De peur de passer pour raciste et islamophobe, la gauche a renoncé à défendre la laïcité, elle a fermé les yeux sur la montée de l’islam politique et du communautarisme dans les cités. Pire : au nom de la lutte contre l’islamophobie, une partie de la gauche s’est acoquinée avec des organisations islamistes proches de la mouvance frériste, à l’instar de la France Insoumise qui participa en 2019 à la « marche contre l’islamophobie » organisée par le CCIF.

Au milieu de ce naufrage, un candidat de gauche – un seul – ose briser les tabous : il s’agit de Fabien Roussel. Le candidat communiste se démarque de ses concurrents par un discours iconoclaste : il ose parler d’immigration et d’insécurité, soutient les forces de l’ordre, glorifie les terroirs et les traditions culinaires françaises, défend le nucléaire et plaide pour une baisse massive des taxes sur l’essence et le diesel, autant de positions qui lui valent aujourd’hui d’être vertement critiqué par les autres leaders de la gauche. Et si la dérive « conservatrice » du candidat communiste n’était en fait que du bon sens ? De toutes façons, la stratégie de Fabien Roussel ne ressuscitera pas le Parti Communiste Français, pas plus qu’elle ne ramènera pas au bercail un électorat populaire qui ne fait plus confiance à la gauche depuis fort longtemps. Il est trop tard. Beaucoup trop tard. Mais c’est bien essayé quand même.

La Chine de Xi Jinping: un cauchemar néo-totalitaire

Le président chinois Xi Jinping.

Loin du « rêve chinois » promu par Xi Jinping lors de son investiture, la Chine actuelle a tout d’un cauchemar totalitaire. Derrière le sourire débonnaire du président chinois, il y a l’enfer, la censure, la persécution des minorités, la traque des opposants et la surveillance de masse. Bienvenue dans la Chine de Xi Jinping, l’empire du totalitarisme high-tech.

La plus grande dictature du monde

Tout le monde a gardé en tête les images du Printemps de Pékin, cette manifestation étudiante réprimée dans un bain de sang par l’armée chinoise en 1989 sur la place Tiananmen. Trente ans plus tard, la Chine est toujours une dictature et son gouvernement continue de piétiner allégrement les libertés fondamentales. Avec 1,4 milliard d’habitants, la République Populaire de Chine est d’ailleurs la plus grande dictature de la planète. C’est aussi le pays qui détient le triste record du nombre de journalistes en prison : selon l’ONG Reporters Sans Frontières, une centaine de journalistes et de blogueurs croupissent actuellement dans les geôles chinoises. Le régime de Pékin n’applique plus la peine de mort à l’encontre des opposants politiques mais laisse intentionnellement leur santé se dégrader en prison jusqu’à ce que mort s’ensuive. En 2009, l’écrivain dissident Liu Xiaobo fut condamné à 11 ans de prison pour avoir réclamé une démocratisation du régime chinois : atteint d’un cancer en phase terminale, il fut hospitalisé en urgence au mois de juin 2017 et mourut trois semaines plus tard. Bien que le gouvernement chinois ait officiellement annoncé en 2013 la fermeture des derniers Laogai, ces camps de travail hérités de l’époque maoïste, le système concentrationnaire chinois existe toujours : en 2017, le sinologue Jean-Luc Domenach estimait que 5 à 8 millions de Chinois étaient encore détenus dans des camps de « rééducation par le travail ».

La « restauration autoritaire » de Xi Jinping

Sous ses airs débonnaires, le président chinois Xi Jinping est un autocrate pur et dur qui tient son pays d’une main de fer. Après son arrivée à la tête de la Chine en 2012, Xi Jinping a mis en œuvre une véritable « restauration autoritaire », selon les mots du sinologue François Godement qui décrit l’actuel président chinois comme une sorte de « Gorbatchev à l’envers ». Contrairement à Mikhaïl Gorbatchev qui a tenté de libéraliser le système soviétique dans les années 80, Xi Jinping a durci la censure et la répression en Chine. « Jamais un président chinois n’a été aussi puissant que Xi Jinping », déclare la sinologue Marie Holzman. L’un des symboles de ce durcissement fut la disparition de la revue réformiste Yanhuang Chunqiu, qui a cessé toute activité en 2016 sous la pression de Pékin. Depuis sa création en 1991, Yanhuang Chunqiu incarnait une ligne politique plutôt libérale et plaidait pour un assouplissement du système politique chinois. La mise à mort de cette revue libérale illustre parfaitement la reprise en main idéologique voulue par le président Xi Jinping : l’idéologie officielle ne souffre aucune critique et n’admet aucune doctrine alternative.  

Un Parti Communiste omniprésent

La Chine est un système à parti unique : le Parti Communiste Chinois (PCC) exerce le pouvoir sans partage depuis 1949, date de naissance de la République Populaire de Chine. Comme l’URSS au temps de Staline, la Chine est un « Etat-parti ». Les structures de l’Etat se confondent étroitement avec celles du parti et les dirigeants chinois sont tous issus des cadres du PCC. Mais le rôle du parti dépasse très largement la sphère politique : comme l’a déclaré lui-même le président Xi Jinping, « le Parti dirige tout ». En Chine, tout est encadré par le Parti Communiste : l’activité économique du pays, la défense, l’aménagement du territoire, l’éducation, la recherche scientifique, la culture, les médias, la propagande, les loisirs. Toute fonction importante, dans l’administration ou dans les grandes entreprises chinoises, doit être occupée par un membre du PCC.

Hong Kong : l’Etat de droit menacé

Hong Kong est une petite enclave démocratique aujourd’hui menacée par l’autoritarisme du gouvernement chinois. Ancienne colonie britannique rétrocédée à la Chine en 1997, Hong Kong bénéficiait jusqu’à récemment d’un statut original : bien qu’intégré à l’Etat chinois, ce territoire jouissait en effet d’une grande autonomie et disposait d’une constitution garantissant les libertés individuelles et la séparation des pouvoirs, comme le résume la fameuse formule « un pays, deux systèmes ». Une révolte a éclaté à Hong Kong en mars 2019 lorsque le gouvernement local de Carrie Lam a présenté un projet de loi autorisant les extraditions vers la Chine. Des manifestations géantes ont réuni plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues de Hong Kong. Avec le soutien de  Pékin, les autorités hongkongaises essaient depuis trois ans de mater la révolte en employant des méthodes violentes. La stratégie du président Xi Jinping consiste à « laisser pourrir » la situation : tôt au tard, une intervention directe de Pékin deviendra nécessaire pour imposer l’ordre chinois. A Hong Kong, les libertés démocratiques se meurent à petit feu, dans l’indifférence de la communauté internationale.

Surveillance de masse

La Chine possède l’un des systèmes de vidéosurveillance les plus performants au monde : près de 500.000 caméras filment les habitants des grandes villes chinoises. Mais depuis peu, la Chine est aussi dotée d’un redoutable système de reconnaissance faciale qui permet d’identifier n’importe quel passant : si un individu jette un déchet au sol, traverse au rouge ou se rend coupable d’une incivilité, son visage et son nom sont diffusés publiquement. Une telle technologie permettra, si elle est généralisée, de surveiller en permanence tous les faits et gestes des habitants dans les lieux publics. Imaginons toutes les applications possibles de cet outil : surveiller les va-et-vient des dissidents politiques, identifier des opposants lors de manifestations ou encore garder un œil sur les journalistes étrangers installés en Chine. Autrefois, Mao Zedong encourageait la délation et l’autocritique ; Xi Jinping dispose aujourd’hui de moyens ultramodernes pour contrôler sa population à grande échelle. Mao lui-même n’aurait pas rêvé mieux ! Le gouvernement pratique aussi une censure extrêmement efficace des contenus en ligne grâce à la « Grande Muraille du Net », ce gigantesque firewall qui permet à Pékin de rendre certains sites et certains mots-clés inaccessibles aux internautes chinois, mais aussi de repérer les dissidents sur les réseaux sociaux. La crise du coronavirus a encore renforcé la censure et la surveillance de masse : dès le début de l’épidémie, les premiers lanceurs d’alerte ont été persécutés par les autorités, les ravages du covid ont été dissimulés par les médias officiels et toutes les images montrant les hôpitaux saturés de cadavres ont été censurées.

Espionnage de masse

L’œil de Pékin est partout. Les grandes entreprises chinoises, même privées, sont tenues de soutenir les intérêts de l’Etat chinois et de coopérer avec les services de renseignement. L’exemple de Huawei, le géant chinois de la téléphonie, est assez éloquent : cette firme étroitement liée au Parti Communiste est soupçonnée d’espionnage au profit des services de renseignement chinois ; en 2016, le New York Times révélait que des backdoors avaient été installés sur les puces électroniques des appareils Huawei, ce qui permettait un espionnage à grande échelle. On sait aussi que le siège de l’Union Africaine, à Addis-Abeba, fut espionné par Pékin pendant des années. Construit en 2012, le bâtiment a été entièrement équipé par des sociétés chinoises (dont Huawei) : en 2017, les informaticiens de l’Union Africaine ont découvert que leurs serveurs étaient espionnés par la Chine et que l’ensemble des données de l’institution étaient transférées quotidiennement vers un data center situé à Shanghai.

Le cauchemar des minorités persécutées

La Chine est un cauchemar pour les minorités. Depuis maintenant 70 ans, les Tibétains sont la cible de persécutions récurrentes dénoncées par la communauté internationale et par les ONG. La communauté ouïghoure, musulmane et turcophone, vit un véritable enfer dans la province du Xinjiang, où le Parti Communiste chinois mène une politique de terreur de masse. Privés d’Internet, coupés du monde, les Ouïghours sont harcelés continuellement par les autorités au nom de la lutte contre le terrorisme djihadiste. Selon l’ONG Human Rights Watch, des centaines de milliers de Ouïghours ont été arrêtés puis envoyés en « camps de rééducation » sur la base de simples soupçons : toute la province du Xinjiang a fini par se transformer en camp de concentration géant. A cela s’ajoute une politique d’assimilation forcée qui risque d’aboutir à la destruction de la langue et de la culture ouïghoures : certains parlent déjà d’un « génocide culturel ». Ces pratiques ne sont pas sans rappeler les pires heures du maoïsme et la fameuse « Révolution Culturelle » des années 1960. Même à l’étranger, les communautés ouïghoures et tibétaines sont la cible de pressions et d’intimidations de la part du gouvernement chinois. Début 2020, la cellule investigation de Radio France rapportait le témoignage de ressortissants ouïghours et tibétains expatriés en France mais surveillés à distance par les autorités chinoises : certains ont même reçu des lettres de menace. 

Il ne fait aucun doute que la Chine de Xi Jinping est un régime totalitaire qui foule aux pieds les droits humains et dispose d’outils très avancés technologiquement pour surveiller, contrôler et endoctriner massivement sa population. Par lâcheté, la communauté internationale ne dit rien. Les puissances européennes ont opté pour une attitude de conciliation avec ce partenaire économique devenu incontournable. Business as usual, même avec la plus sournoise des dictatures du XXIe siècle. La ligne rouge a déjà été franchie depuis longtemps par Pékin : les puissances occidentales auront-elles un jour le courage de dire non ? Jusqu’à quel point la Reapolitik doit-elle prévaloir sur la défense de nos valeurs les plus essentielles ?

Emmanuel Macron a-t-il réussi son quinquennat?

Il est des crises capables de broyer le mandat d’un président de la République : les chocs pétroliers ont plombé le bilan économique de Valéry Giscard d’Estaing ; Nicolas Sarkozy a passé la plus grande partie de son quinquennat à lutter contre le cataclysme déclenché par la crise financière de 2008 ; et François Hollande a été confronté à la pire vague d’attentats terroristes sur le sol français depuis la fin de la guerre d’Algérie. Emmanuel Macron appartient, lui aussi, au petit club des présidents fracassés puisque son quinquennat fut ébranlé par deux crises d’une exceptionnelle gravité. Une crise sociale : les gilets jaunes. Puis une crise sanitaire : l’épidémie de covid-19.

Revenons d’abord sur la révolte des gilets jaunes. Celle-ci a éclaté à l’automne 2018 à cause de l’augmentation de la fiscalité sur les carburants. D’abord perçu comme une simple jacquerie antifiscale, le mouvement des gilets jaunes exprimait en réalité un malaise beaucoup plus profond, celui de cette « France périphérique » dévitalisée par la mondialisation et abandonnée par les élites. Pour calmer la colère des gilets jaunes, Emmanuel Macron a mis en place quelques mesures d’urgence en faveur du pouvoir d’achat. Début 2019, il a aussi lancé un « grand débat national » axé sur la transition écologique, la fiscalité, les services publics et les institutions : pendant deux mois, plus de 10.000 réunions publiques ont été organisées dans les territoires ; le président de la République a lui-même participé à une dizaine d’entre elles. Au total, 16.000 cahiers de doléances ont été rédigés localement et 2 millions de contributions ont été enregistrées sur le site Internet du « grand débat national ». Cette expérience de démocratie participative à l’échelle du pays était tout à fait inédite, mais il faut bien admettre qu’elle n’a pas débouché sur grand-chose : le « grand débat » aura surtout été une gigantesque opération de communication politique. Quant au mouvement des gilets jaunes, il a fini par s’essouffler de lui-même au cours de l’année 2019. Toutefois, l’ombre des gilets jaunes a continué de planer sur le reste du quinquennat : le blocage des tarifs du gaz et la mise en place d’une « indemnité inflation » à l’automne 2021 face à la flambée du prix des énergies s’expliquent, en partie, par la volonté d’éviter un nouvel embrasement social avant la présidentielle.

La pire crise du quinquennat fut bien sûr la crise sanitaire. L’épidémie de covid-19 a gagné la France au début de l’année 2020 et déstabilisé toute la seconde moitié du mandat d’Emmanuel Macron. Indiscutablement, l’exécutif a manqué de réactivité face au covid : l’ampleur de l’épidémie a longtemps été minimisée ; la pénurie de masques n’a pas été anticipée ; la France a tardé à faire tester massivement sa population malgré les recommandations de l’OMS. En outre, l’exécutif s’est discrédité par une communication brouillonne et des changements de stratégie incompréhensibles aux yeux de la population : il a dû prendre des décisions extrêmement difficiles, dans l’urgence, en s’appuyant sur des expertises parfois contradictoires et sur des données scientifiques en perpétuelle évolution. Malgré tout, la gestion de l’épidémie n’a pas été si catastrophique qu’on le dit, et les manquements de l’exécutif ne doivent pas faire oublier ses réussites. Les confinements et les couvre-feux ont empêché à plusieurs reprises l’implosion de nos hôpitaux. La politique vaccinale du gouvernement a été un succès puisque près de 90% de la population adulte a été complètement vaccinée en seulement dix mois. Bien que très contesté, le « passe sanitaire » a fait la preuve de son utilité puisqu’il a fortement incité les Français à se faire vacciner. La crise sanitaire a aussi accéléré la réforme du système de santé : la télémédecine a connu un développement impressionnant et le « Ségur de la Santé » a débouché sur une revalorisation historique des carrières hospitalières et sur un investissement sans précédent dans le désendettement des hôpitaux publics et la numérisation du système de santé.

La politique anti-crise du gouvernement a considérablement atténué les impacts économiques et sociaux de l’épidémie : la généralisation du chômage partiel a empêché un effondrement du revenu des ménages ; le Fonds de solidarité et les prêts garantis par l’Etat ont sauvé des milliers de PME au plus fort de la crise ; enfin, le Plan de Relance a mobilisé 100 milliards d’euros sur deux ans pour soutenir les entreprises et les collectivités locales. En 2021, l’économie française a connu un rebond spectaculaire : la France a enregistré l’un des plus hauts taux de croissance de la zone euro, la production a retrouvé son niveau d’avant-crise et le taux de chômage est redescendu à son plus bas niveau depuis 2008. Emmanuel Macron laisse en revanche une ardoise extrêmement chargée : la dette publique a en effet atteint les 120% du PIB. Le gouvernement a fait le choix de mener une politique de relance keynésienne et de creuser la dette pour éviter un effondrement de l’économie, comme le résume la fameuse formule « quoi qu’il en coûte ». Ce choix était parfaitement justifié en pleine crise sanitaire mais la « dette covid » continuera de peser sur les finances publiques bien après la fin de l’épidémie. La politique anti-crise a donné aux Français le sentiment que la dette n’était plus un problème et que le gouvernement pouvait dépenser sans compter, mais le retour à la réalité sera difficile.

Malgré les crises majeures auxquelles il a été confronté, Emmanuel Macron a appliqué le programme sur lequel il avait été élu en 2017. Hormis la réforme des retraites, toutes les mesures phares de son projet présidentiel ont été mises en œuvre, comme l’extension de l’assurance-chômage, le dédoublement des classes de CP et CE1 dans les établissements REP, la suppression de la taxe d’habitation, la réforme de l’ISF, la loi de « moralisation de la vie publique », la création du « Pass Culture » pour les jeunes ou encore la mise en place d’un « service national universel ». Emmanuel Macron a tenu la plupart de ses engagements électoraux. Mais a-t-il, pour autant, « réussi » son quinquennat ?

Emmanuel Macron s’est fait élire sur la promesse de débloquer la société française : telle était l’ambition exposée dès 2016 par le candidat Macron dans son livre-programme intitulé Révolution. Il est clair qu’un mandat de cinq ans ne suffit pas à refonder le modèle économique et social du pays, surtout lorsqu’une crise sanitaire vient bouleverser les priorités. Mais l’œuvre accomplie en cinq ans est déjà considérable. Les réformes d’Emmanuel Macron ont mis en place de nouvelles règles qui favorisent davantage la mobilité professionnelle : la « loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel » a développé la formation et l’apprentissage ; elle a aussi étendu l’assurance-chômage aux indépendants et aux salariés démissionnaires afin de garantir à tous les travailleurs un filet de sécurité face aux aléas de la vie professionnelle. Les réformes d’Emmanuel Macron ont également amélioré la compétitivité de l’économie française en créant des conditions plus propices à l’investissement, à l’innovation et à la prise de risques. Le gouvernement a assoupli le Code du travail pour permettre aux entreprises de s’adapter plus facilement à leur environnement économique. Il a simplifié les démarches administratives des entrepreneurs et allégé la fiscalité sur les entreprises et les revenus financiers. Il a réduit le coût du travail en baissant les cotisations patronales et en transférant vers la CSG le financement de l’assurance-chômage. Emmanuel Macron a développé l’écosystème de la « French Tech » et a su accompagner la croissance des start-ups françaises en lançant des appels à projet, en soutenant massivement le numérique et les technologies de rupture dans le cadre du Plan de Relance et en créant le « French Tech Visa » pour attirer les entrepreneurs extra-européens. Par ailleurs, Emmanuel Macron a renforcé la diplomatie économique de la France grâce au succès des sommets « Choose France » à Versailles. D’après le baromètre du cabinet Ersnt & Young, la France est devenue en 2019 le pays européen le plus attractif pour les investissements internationaux : la politique économique d’Emmanuel Macron a amplement contribué à ce gain d’attractivité.

Le quinquennat d’Emmanuel Macron a également permis d’importantes avancées sociales. Le gouvernement a revalorisé la prime d’activité sur les bas-salaires de manière à verser l’équivalent d’un treizième mois aux salariés qui touchent le SMIC. La durée du congé paternité est passée de 14 à 28 jours. Les lunettes et les prothèses dentaires et auditives sont désormais prises en charge à 100%, ce qui représente un progrès majeur en termes d’accès aux soins. La loi du 7 août 2020 a posé les fondements d’une cinquième branche de la Sécurité Sociale couvrant la perte d’autonomie : la dépendance est donc enfin considérée comme un risque social à part entière, que la collectivité se doit de prendre en charge. Enfin, le gouvernement a cherché à réduire les inégalités scolaires en concentrant les efforts sur l’école primaire et sur les publics les plus défavorisés : c’est pourquoi les classes de CP et de CE1 ont été dédoublées dans les établissements REP et REP+. En outre, la « loi Blanquer » a fixé l’âge d’entrée dans la scolarité obligatoire à 3 ans au lieu de 6, un âge qui n’avait pas été modifié depuis les lois scolaires de Jules Ferry.

Les droits des femmes ont considérablement progressé durant le quinquennat. La PMA a été élargie aux couples de femmes et aux femmes célibataires. La contraception est désormais gratuite pour toutes les femmes jusqu’à l’âge de 25 ans. Depuis 2021, des protections périodiques gratuites sont mises à la disposition des étudiantes sur les campus universitaires et dans les résidences des CROUS. Bien que peu médiatisée, la création de « l’index de l’égalité professionnelle hommes-femmes » représente une avancée importante puisqu’elle soumet les entreprises à une obligation de résultats en matière d’égalité salariale. La « loi Rixain » impose un quota de 40% de femmes dans les postes de direction des grandes entreprises d’ici 2030. Par ailleurs, la lutte contre les violences faites aux femmes a été l’une des grandes causes du quinquennat : la « loi contre les violences sexuelles et sexistes », dite « loi Schiappa », a renforcé l’arsenal répressif contre le harcèlement de rue, notamment par la création d’un délit d’outrage sexiste. La loi du 30 juillet 2020 a repris plusieurs des propositions élaborées lors du « Grenelle des violences conjugales », telles que la levée du secret médical lorsque les violences mettent en danger la vie de la victime. Plusieurs mesures ont aussi été prises dans le but de faciliter les dépôts de plainte pour les femmes victimes d’agressions sexuelles ou de violences conjugales, telles que les prises de plainte à l’extérieur des commissariats. Même s’il reste beaucoup à faire en matière de lutte contre les violences faites aux femmes, les avancées de ce quinquennat doivent être saluées.

En revanche, la refondation démocratique voulue par Emmanuel Macron est un échec absolu : jamais la défiance des Français envers nos institutions n’a été aussi forte ; jamais la fracture entre les citoyens et la classe politique n’a été aussi profonde. La présidence d’Emmanuel Macron a été marquée par une série de scandales qui ont affaibli l’Etat de droit : l’affaire Benalla, l’affaire Delevoye, l’affaire Darmanin et, bien sûr, les violences policières récurrentes qui ont émaillé les différents mouvements sociaux du quinquennat. La lutte contre l’islamisme, contre le terrorisme et contre la haine en ligne a conduit le gouvernement à faire voter des lois sécuritaires qui ont fragilisé certaines libertés démocratiques, à l’image de la fameuse « loi sécurité globale » ou de la « loi SILT » qui a inscrit dans le droit commun certaines mesures d’exception appliquées pendant l’état d’urgence. La « loi de moralisation de la vie publique », votée dès 2017, a permis de mieux encadrer les pratiques des élus mais n’a aucunement restauré la confiance des Français dans les institutions. Le « grand débat national » et la « Convention Citoyenne pour le Climat » constituent des expériences démocratiques innovantes mais n’ont pas dépassé le stade expérimental et n’ont donc pas permis de repenser le fonctionnement de la démocratie sur le long terme.

Emmanuel Macron n’a pas réussi à rassembler les Français. Par son arrogance technocratique et ses déclarations méprisantes, il a souvent renvoyé l’image d’un président hors-sol, déconnecté des citoyens et insensible au sort des plus vulnérables. L’exécutif s’est montré incapable de bâtir un consensus autour des grandes réformes indispensables au pays. La réforme du bac, qui a renforcé le poids du contrôle continu et supprimé les traditionnelles séries L, ES et S de la voie générale, a été mise en place à marche forcée dans des conditions chaotiques et dans l’improvisation la plus totale. La réforme de l’assurance-chômage, qui a durci les règles de calcul de l’allocation-chômage, a été rejetée par l’ensemble des syndicats de cadres et de salariés. La réforme de l’ISF a provoqué des débats passionnés car elle a été perçue comme un cadeau fiscal aux grandes fortunes : c’est pourquoi les appels à « rétablir l’ISF » ont parasité tout le quinquennat. La transformation de l’ISF en « impôt sur la fortune immobilière » avait pour objectif de réorienter l’épargne des Français vers le financement des entreprises, mais ses résultats ont été peu probants : comme le montrent les rapports d’évaluation publiés par France Stratégie, la mise en place de l’IFI a freiné l’exil des capitaux mais n’a pas eu d’effets significatifs sur l’investissement. Emmanuel Macron avait déclaré en 2019 que la réforme de l’ISF serait « corrigée » si elle s’avérait inefficace : il n’a pas tenu parole. Mais le pire fiasco de l’exécutif reste bien sûr la réforme des retraites. La création d’un système universel de retraite à points devait être l’un des grands chantiers du quinquennat ; pourtant, le gouvernement a obscurci toutes les avancées que l’on pouvait attendre d’une telle réforme en présentant un projet illisible et en s’arc-boutant sur des mesures budgétaires combattues par les syndicats. C’est finalement la crise sanitaire qui est venue enterrer le projet de loi sur les retraites.

L’écologie constitue l’autre grand échec du quinquennat. La transition écologique était pourtant l’un des piliers du projet présidentiel d’Emmanuel Macron ; l’objectif de neutralité carbone en 2050 a d’ailleurs été inscrit dans le « Plan Climat » présenté en début de quinquennat. On se rappelle aussi le fameux slogan « Make our planet great again » prononcé par le président de la République en juin 2017 après le retrait américain de l’Accord de Paris. Mais les actes n’ont clairement pas été à la hauteur des ambitions. La politique écologique d’Emmanuel Macron s’est heurtée à de puissants groupes d’intérêt, notamment sur la question du glyphosate et des néonicotinoïdes. L’exécutif s’est aussi heurté au problème de l’acceptabilité sociale des mesures écologiques, comme en témoigne le gel de la taxe carbone. Le programme d’Emmanuel Macron prévoyait en effet une augmentation graduelle de la taxe carbone sur l’ensemble du quinquennat mais, en 2018, la première hausse a déclenché le mouvement des gilets jaunes, poussant l’exécutif à annuler toutes les autres hausses prévues jusqu’en 2022. De facto, le gel de la taxe carbone a rendu beaucoup plus difficile le respect des engagements pris par la France en matière de lutte contre le changement climatique. En 2021, le Tribunal Administratif de Paris a condamné l’Etat français pour inaction climatique ; la même année, le Conseil d’Etat a pointé l’insuffisance des mesures gouvernementales visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre.

On retiendra tout de même quelques avancées non négligeables en matière d’écologie. Le gouvernement a créé le Haut Conseil pour le Climat. Il a décidé la fermeture des dernières centrales à charbon. Il a aussi abandonné le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, le projet de méga-centre commercial « Europa City » en Île-de-France et le projet « Montagne d’Or » en Guyane. La « loi Hulot » a programmé la fin de l’exploitation et de l’exploration des hydrocarbures. La loi anti-gaspillage du 10 février 2020 prévoit l’interdiction des plastiques à usage unique. La « loi climat et résilience » a repris une grande partie des propositions faites par la Convention Citoyenne sur le Climat, comme l’interdiction des vols intérieurs lorsqu’il existe une alternative bas carbone. Le Plan de Relance a débloqué 30 milliards d’euros en faveur de la transition écologique, notamment pour la rénovation énergétique des logements et le développement de la filière hydrogène. Enfin, Emmanuel Macron a pris une décision courageuse et historique en annonçant la construction de nouveaux réacteurs nucléaires : contrairement à l’Allemagne qui a choisi de sortir brutalement du nucléaire et de remettre en service des centrales à charbon, Emmanuel Macron a estimé que le nucléaire était un atout pour mener à bien la transition énergétique, parce qu’il s’agit d’une énergie décarbonée et capable d’assurer la souveraineté énergétique de la France.

Sur l’Europe, dont Emmanuel Macron avait fait l’un des thèmes forts de sa campagne en 2017, les déceptions sont grandes : le président de la République a fait beaucoup de promesses qui ne se sont pas traduites en actes. Il n’a pas su donner corps à cette « Europe souveraine, unie et démocratique » annoncée en grande pompe dans le discours de la Sorbonne en septembre 2017. Il a diagnostiqué la « mort cérébrale » de l’OTAN mais n’a pas réussi à concrétiser le projet de défense européenne qui lui tenait à cœur. Il faut toutefois reconnaître à Emmanuel Macron une grande constance dans ses positions pro-européennes : jamais il n’a cédé à la tentation d’utiliser l’Europe comme bouc-émissaire dans les moments difficiles. Au contraire, on peut dire qu’Emmanuel Macron a toujours cru à la solidarité européenne. En pleine crise sanitaire, c’est lui qui a proposé de mutualiser les achats de vaccins pour éviter une mise en concurrence des Etats-membres de l’Union ; Emmanuel Macron a aussi obtenu, avec le soutien d’Angela Merkel, l’adoption d’un grand plan de relance de 750 milliards d’euros financé par des emprunts européens. La présidence française du Conseil de l’Union, qui a débuté au 1er janvier 2022, a également permis à Emmanuel Macron de replacer au centre des priorités l’instauration d’un salaire minimum européen.

Conclusion. Après cinq années à la tête de l’Etat, Emmanuel Macron a démontré sa capacité d’adaptation face à des crises d’une grande brutalité. Il laisse derrière lui une économie plus compétitive et mieux armée face aux défis technologiques du XXIe siècle. Mais il laisse aussi une société plus fracturée et une démocratie plus fragile. Emmanuel Macron n’a pas réussi à restaurer la confiance des Français envers les institutions, et c’est là que réside son principal échec. Il est trop tôt pour savoir ce que la postérité retiendra du quinquennat. Contrairement à l’IVG sous Giscard, à l’abolition de la peine de mort sous Mitterrand et au « mariage pour tous » sous Hollande, il n’y a pas de grande réforme emblématique de la présidence d’Emmanuel Macron : son quinquennat aura surtout été un quinquennat de réformes techniques et de gestion de crises. Les réformes ont été nombreuses et utiles, mais d’immenses défis restent à relever : réparer la démocratie, redresser les finances publiques et engager de manière beaucoup franche le pays dans la transition écologique. Au terme de ce quinquennat, la « révolution » macroniste a comme un goût d’inachevé.

La zemmourisation des esprits

Il paraît qu’Eric Zemmour dit tout haut ce que beaucoup de gens pensent tout bas. C’est sans doute vrai, mais ce n’est pas la seule explication au succès d’Eric Zemmour. Car le polémiste ne convainc pas que les convaincus : il a su imposer ses thèses dans le débat public en séduisant des gens qui, à l’origine, ne les partageaient pas. Cette « zemmourisation » des esprits se traduit par la banalisation de quelques axiomes qui constituent l’armature d’une idéologie nationaliste, réactionnaire et xénophobe.

1° La « préférence nationale ». Il s’agit d’un vieux refrain de l’extrême droite, mais Zemmour lui a donné un nouveau souffle puisqu’il en a fait une condition de survie de la nation elle-même : « s’il n’y a pas de préférence nationale, il n’y a pas de nation ». La loi française établit déjà une distinction entre nationaux et non-nationaux : certains droits sont en effet réservés aux citoyens français, tels que le droit de vote. Mais ce principe de distinction s’applique aux droits civiques, et non aux droits économiques et sociaux. Or, Eric Zemmour étend ce principe à la sphère socio-économique, ce qui revient à justifier une discrimination systématique et généralisée à l’encontre des étrangers pour l’accès aux prestations sociales, au logement ou à l’emploi.

2° Le devoir d’assimilation. Selon Eric Zemmour, l’intégration est un mirage : seule l’assimilation permet d’assurer la paix civile. Les immigrés doivent donc renoncer totalement à leur culture d’origine pour se fondre dans la communauté nationale et en adopter pleinement le mode de vie. Cette vision assimilationniste se trouve au centre de la polémique lancée par Eric Zemmour autour de la question du prénom : pour Zemmour, un immigré commet une faute lorsqu’il donne à ses enfants un prénom issu de sa culture d’origine plutôt qu’un prénom français issu du calendrier catholique. Le problème ne réside pas dans le fait que Zemmour défende l’assimilation, mais dans le fait qu’il érige l’assimilation en devoir moral pour l’immigré. Car l’assimilation ne se décrète pas : elle résulte le plus souvent d’un processus long, inconscient et imparfait qui s’opère sur plusieurs générations, plutôt que d’une adhésion totale et immédiate au modèle culturel du pays d’accueil. Les gens qui arrivent en France avec la volonté de s’intégrer ne peuvent abandonner du jour au lendemain la culture dans laquelle ils ont grandi, et qui constitue une part de leur identité. En outre, l’assimilationnisme radical de Zemmour relève du fantasme étant donné qu’il est impossible d’éliminer, au plus profond de soi, tout ce qui pourrait être considéré comme non conforme à « l’identité française », identité dont il n’existe d’ailleurs aucune définition claire et consensuelle.

3° Le « grand remplacement ». La théorie du « grand remplacement » est un vieux fantasme de l’extrême droite qu’Eric Zemmour a contribué à vulgariser. Selon cette théorie, les populations blanches de souche européenne seraient peu à peu remplacées par des populations africaines et arabes à la fécondité plus élevée. Bien qu’elle soit largement contredite par les données démographiques, cette théorie connaît un large écho parce qu’elle généralise de façon abusive des réalités observées localement, à l’échelle d’un quartier ou d’une commune. Mais si la rhétorique du « grand remplacement » séduit un nombre croissant de Français, y compris parmi les populations aisées qui vivent loin des quartiers sensibles, c’est parce qu’elle joue à la fois sur la nostalgie et sur la peur. Nostalgie d’une France blanche et chrétienne. Peur de voir « disparaître » la France, ou de la voir « colonisée » par des populations africaines et arabes.

4° La « bien-pensance ». Par « bien-pensance », Eric Zemmour désigne ce qu’il considère comme l’idéologie devenue dominante au sein des élites françaises, à savoir une idéologie progressiste, féministe, antiraciste et favorable au multiculturalisme. L’argument est assez commode pour délégitimer tout intellectuel ou tout chercheur dont les travaux contredisent les dogmes zemmouriens : plutôt que de réfuter ces travaux sur le fond avec des arguments scientifiquement éprouvés, le discours zemmourien disqualifie les auteurs eux-mêmes en leur attribuant de supposés biais idéologiques. Deux exemples peuvent illustrer ce raisonnement. Tout d’abord, Eric Zemmour dénigre l’historien américain Robert Paxton, qu’il accuse d’avoir « diabolisé Vichy » et d’avoir nourri un sentiment de « repentance ». Autre exemple : le démographe Hervé Le Bras est considéré par Zemmour comme l’archétype de l’intellectuel « bien-pensant » parce qu’il récuse la théorie du « grand remplacement ». La « bien-pensance » permet donc à Zemmour de s’attaquer à des thèses faisant l’objet d’un large consensus scientifique en les présentant comme de simples opinions.

5° L’amalgame entre islam et islamisme. Eric Zemmour ne se contente pas de dénoncer « l’islamisation » de la société française comme le fait l’extrême droite depuis maintenant une trentaine d’années : il abolit aussi la distinction, pourtant fondamentale, entre islam et islamisme, le premier terme désignant une religion tandis que le second désigne une idéologie politico-religieuse qui a émergé très tardivement dans l’histoire de l’islam et qui apparaît surtout comme une réaction à l’occidentalisation et à la sécularisation croissante du monde musulman. « L’islamisme, c’est l’islam en action ; l’islam, c’est l’islamisme au repos », affirme Eric Zemmour. L’objectif, on l’aura compris, est d’attiser la peur d’une religion considérée comme insoluble dans la République. L’amalgame est si outrancier que Marine Le Pen elle-même n’oserait jamais le faire en public.

Eric Zemmour s’est donc réapproprié un certain nombre de poncifs de l’extrême droite, qu’il a su vulgariser par des formules simples, des exemples concrets et des déclarations polémiques reprises en boucle sur Internet. La rhétorique zemmourienne est une machine redoutable parce qu’elle pousse à son terme le processus de normalisation des thèses de l’extrême droite et parce qu’elle réussit à les présenter comme des évidences. A ce stade, même si Eric Zemmour choisit de ne pas se lancer dans l’arène de la présidentielle, on peut dire qu’il a déjà remporté une victoire idéologique : ses idées sont en train de devenir mainstream.

Le 11 Septembre : matrice du complotisme moderne

Les attentats du 11 Septembre 2001 marquent l’entrée dans l’ère du complotisme de masse. D’une certaine façon, les théories du complot sur le 11 Septembre constituent la matrice du conspirationnisme moderne : la théorie de l’attentat « sous fausse bannière » est en effet devenue un lieu commun du discours complotiste. Depuis 2001, chaque nouvel attentat terroriste frappant l’Occident s’accompagne d’un cortège de rumeurs et de théories fumeuses rejouant inlassablement la même partition : la « version officielle » est un mensonge ; les médias nous manipulent ; les véritables commanditaires de l’attentat ne sont pas ceux que l’on croit. Par conséquent, étudier les théories complotistes sur le 11 Septembre nous aide à mieux appréhender les ressorts du conspirationnisme contemporain.

Les raisons d’un succès planétaire

Plusieurs facteurs expliquent le succès des théories du complot sur le 11 Septembre, à commencer par le caractère inédit et spectaculaire de ces attentats : 3.000 morts, 4 avions de ligne détournés, des attentats qui frappent le cœur même de la puissance états-unienne, et des images absolument sidérantes qui restent gravées dans les mémoires. Le gouvernement américain lui-même a contribué, sans le vouloir, à la prolifération des rumeurs de complot : l’administration Bush a en effet nourri la frénésie complotiste en instrumentalisant de façon outrancière ces attentats, qui ont servi à justifier l’invasion de l’Afghanistan en 2001 puis de l’Irak en 2003 ; les attentats ont également servi de prétexte à une restriction des libertés individuelles et à une remise en cause de la présomption d’innocence dans le cadre de la législation antiterroriste américaine, à l’image du fameux Patriot Act. Mais les théories du complot sur le 11 Septembre ont aussi bénéficié de la démocratisation d’Internet au cours des années 2000 : ces théories se sont en effet propagées massivement grâce à YouTube, aux réseaux sociaux et à d’innombrables sites complotistes.

Les théories du complot sur le 11 Septembre ont eu un large écho dans la société américaine car elles sont venues se greffer sur une foisonnante contre-culture complotiste héritée de la guerre froide : dans les années qui ont suivi la tragédie du 11 Septembre, on a vu émerger aux Etats-Unis plusieurs associations contestant la version officielle des attentats, à l’image de « ReOpen911 » ou de « Architectes et Ingénieurs pour la Vérité sur le 11 Septembre ». Les femmes et les hommes qui militent au sein de ces différentes associations se définissent comme de simples chercheurs de vérité (truthers) mais ils sont nombreux à penser que la « version officielle » est un mensonge d’Etat et que les attentats du 11 Septembre ont été orchestrés de l’intérieur par les services secrets américains. Les théories du complot sur le 11 Septembre ont aussi rencontré un grand succès en Europe et dans le monde musulman car elles y ont trouvé un terreau favorable : celui de l’antiaméricanisme et de l’antisionisme.

La théorie de la démolition contrôlée : le pouvoir des images

La théorie du complot la plus populaire à propos du 11 Septembre est celle de la « démolition contrôlée ». Selon cette théorie, l’effondrement des tours du World Trade Center aurait été provoqué par des explosifs. Cette théorie vient du fait que les tours se sont effondrées sur elles-mêmes, verticalement, comme lors d’une démolition contrôlée.

La théorie de la « démolition contrôlée » illustre le rôle déterminant joué par l’image dans les théories complotistes : les images sont en effet de puissants outils de manipulation, surtout lorsqu’elles sont spectaculaires. Dans le discours complotiste, les images des tours qui s’effondrent sont utilisées comme la « preuve » d’une démolition contrôlée ; or, ces images ne permettent aucunement de prouver que des explosifs ont été utilisés dans les tours. En réalité, il n’existe aucune preuve sérieuse accréditant la thèse de la démolition contrôlée. Plusieurs dizaines de milliers de personnes travaillaient chaque jour dans les tours du World Trade Center et ces bâtiments étaient sous haute surveillance : si les tours avaient été piégées, il aurait fallu des mois de préparation pour installer toutes les charges explosives et tous les câbles nécessaires à la démolition. Ces travaux auraient mobilisé de nombreux ouvriers et provoqué d’importantes nuisances. Or, il n’existe pas la moindre trace d’une telle opération, et il est inconcevable que des tonnes d’explosifs aient été posées dans des buildings aussi surveillés que ceux du World Trade Center sans que personne ne s’en soit rendu compte.

De nombreuses vidéos complotistes utilisent des images montrant de petites explosions visibles à différents étages des Twin Towers juste avant leur chute : ces petites projections de matières, appelées « squibs » (pétards), sont censées prouver l’utilisation de charges explosives à l’intérieur des tours. D’abord utilisé dans le film complotiste Loose Change, l’argument des squibs a ensuite été abondamment repris par les sites conspirationnistes. Pourtant, il est assez facile d’expliquer le phénomène des squibs  de façon rationnelle sans recourir à la théorie de la démolition contrôlée : lorsque la tour s’effondre, les étages supérieurs viennent comprimer l’air contenu dans les étages inférieurs ; l’air est alors expulsé par les vitres de l’immeuble, donnant ainsi aux témoins l’illusion que des explosifs ont été utilisés. Hélas, l’explication la plus rationnelle est rarement la plus séduisante.

L’effondrement des Tours Jumelles est dû à l’effet combiné de deux facteurs : l’affaiblissement des étages situés sous la zone d’impact, et l’énergie cinétique accumulée par les étages supérieurs pendant leur chute. En d’autres termes, les étages supérieurs ont écrasé les étages inférieurs. Selon l’hypothèse privilégiée par le NIST (National Institute of Standards and Technology), ce sont les incendies propagés par le kérosène qui auraient fragilisé la structure en acier des Tours Jumelles. En effet, lorsque l’acier atteint des températures proches de 1.000°C, il a déjà perdu une grande partie de sa résistance et de sa rigidité. La Tour 7 du World Trade Center, qui s’est effondrée sans avoir été percutée, était située à une centaine de mètres des Twin Towers et fut directement exposée aux débris incandescents projetés par ces dernières. Les témoignages concordent sur le fait que la Tour 7 a été ravagée par un incendie d’une extrême intensité et qu’elle est tombée après sept heures d’embrasement : aucun édifice n’est conçu pour résister à de tels dommages. D’après le rapport d’enquête du NIST, la Tour 7 s’est effondrée en deux temps : un premier pan de l’immeuble est tombé quand l’un des trois portiques principaux de la structure a cédé sous l’effet de l’incendie ; une redistribution des charges à l’intérieur de la structure a ensuite fait céder les deux autres portiques, entraînant l’effondrement de l’immeuble tout entier 6 à 7 secondes plus tard.

« Pentagate » : le syndrome de Saint Thomas

L’écrivain Thierry Meyssan, président du Réseau Voltaire International, s’est fait connaître en 2002 en affirmant qu’aucun avion n’était tombé sur le Pentagone. Il prétend qu’aucun débris du Boeing 757 n’a été retrouvé sur le site du Pentagone et que le cratère visible dans le mur de l’édifice est « trop petit » pour avoir été causé par un Boeing. D’après Thierry Meyssan, ce n’est pas un avion mais un missile qui aurait frappé le Pentagone le 11 septembre 2001.

Thierry Meyssan n’est ni architecte ni ingénieur en aéronautique ; il n’a mené aucune enquête de terrain ; il ne s’est jamais rendu sur le lieu du crash et n’a interrogé aucun témoin oculaire de l’attentat du Pentagone. Ses arguments se fondent uniquement sur l’observation de quelques photos de presse et ne résistent guère à l’analyse des experts. Par ailleurs, la théorie de Meyssan ne permet pas de répondre à certaines questions très concrètes : où est passé le Boeing 757 qui a été détourné ? Où sont passés les passagers ? Comment se fait-il qu’aucun témoin n’ait vu de missile alors que des dizaines de témoins affirment avoir vu un avion et que certains d’entre eux ont même reconnu le logo de la compagnie American Airlines ? Pourtant, la théorie de Thierry Meyssan sur le Pentagone a eu un immense retentissement et ses deux livres sur le 11 septembre, L’Effroyable imposture (paru en 2002) et Le Pentagate (paru en 2003), ont été des best-sellers mondiaux. Thierry Meyssan a bénéficié d’une audience extraordinaire : en France, des animateurs de talk-show lui ont déroulé le tapis rouge. Les théories de Meyssan ont aussi connu un grand succès en Amérique latine et au Moyen-Orient : l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad a d’ailleurs invité Meyssan à venir donner une conférence sur le 11 Septembre. Aujourd’hui encore, les théories fumeuses de Thierry Meyssan continuent de faire autorité au sein de la nébuleuse conspirationniste : étonnant succès pour un homme dont l’imposture est établie depuis longtemps.

Une raison simple peut expliquer le succès rencontré par la thèse de Thierry Meyssan : il n’existe aucune image prouvant qu’un avion s’est écrasé sur le Pentagone. Les seules images rendues publiques par le FBI sont des images de vidéosurveillance d’une qualité médiocre qui montrent une explosion sur la façade du Pentagone mais ne permettent pas d’identifier formellement un avion. L’absence de preuves visuelles a donc ouvert une brèche dans laquelle Thierry Meyssan et de nombreux autres conspirationnistes se sont engouffrés pour nier le crash du Boeing 757 : par une sorte de ruse argumentative, l’absence de preuve devient ainsi la preuve d’une absence. Comme l’explique Aurélie Ledoux, Maître de Conférences en Arts du Spectacle et auteur de plusieurs travaux sur le rôle de l’image dans les théories du complot, nous avons ici à faire à une version contemporaine de l’argument de Saint Thomas, cet apôtre qui refusait de croire à la résurrection du Christ tant qu’il n’aurait pas vu de ses yeux les marques de la crucifixion. Dans un article de la revue Esprit paru en 2009, Aurélie Ledoux écrit : « A une époque où nous sommes assiégés d’images et où chaque individu est susceptible d’en produire, l’absence d’image se fait immédiatement suspecte. En vertu de ce « syndrome de Saint-Thomas », l’absence d’image d’avion sur le Pentagone sera donc reçue comme une dissimulation et non comme une simple absence. Le conspirationniste contemporain est donc celui qui attend une preuve en image, et ce jusqu’à l’absurde ».

Une rumeur antisémite : le mythe des 4.000 Juifs

Certains conspirationnistes affirment que les attentats du 11 septembre sont l’œuvre des services secrets israéliens. De folles rumeurs antisémites ont vu le jour au lendemain des attentats : on a par exemple prétendu que 4.000 salariés juifs du World Trade Center étaient restés chez eux le 11 septembre parce qu’ils avaient été avertis à l’avance des attentats.

Quelle est l’origine de cette rumeur ? Le 17 septembre 2001, un journaliste de la chaîne libanaise Al-Manar TV annonça que « 4.000 Juifs n’étaient pas venus travailler au World Trade Center » le 11 septembre car ils avaient été avertis par le Mossad de l’imminence d’une attaque menée par des agents israéliens. Dans les jours qui suivirent, la rumeur fit le tour du monde : au Moyen-Orient, de nombreux médias rapportèrent l’affaire des « 4.000 Juifs manquants », y compris la célèbre chaîne d’information qatarie Al-Jazeera. Bien évidemment, la thèse du complot sioniste est un pur fantasme. Le chiffre de 4.000 Juifs est d’ailleurs totalement imaginaire : personne ne saurait dire combien de Juifs travaillaient dans les tours du World Trade Center car le gouvernement américain n’a pas pour habitude de « ficher » les salariés juifs. Mais alors d’où vient ce chiffre de « 4.000 Juifs » ? Le journaliste Antoine Vitkine propose une explication dans son livre Les nouveaux imposteurs (2005) : dans une interview donnée le matin des attentats, un diplomate israélien en poste à New York déclara que ses services avaient reçu près de 4.000 appels téléphoniques d’Israéliens qui s’inquiétaient pour leurs proches travaillant ou résidant à Manhattan. Cette interview est probablement à l’origine de la folle rumeur ; l’imagination, la haine et la bêtise ont fait le reste.

Il convient de préciser qu’Al-Manar TV, la chaîne libanaise qui a lancé la rumeur des 4.000 Juifs, appartient au Hezbollah, célèbre mouvement islamiste libanais, antisioniste et antisémite. Al-Manar TV est connue pour ses appels à la destruction d’Israël, pour ses clips de propagande négationnistes et pour ses « documentaires » sur le complot juif mondial : il n’y a donc rien d’étonnant dans le fait que des journalistes de cette chaîne aient voulu faire porter la responsabilité des attentats sur l’Etat d’Israël. Et même si de nombreux musulmans n’ont pas cru aux affirmations calomnieuses d’Al-Manar TV, la « rumeur des 4.000 Juifs » a eu des conséquences désastreuses car elle a nourri dans le monde entier les obsessions conspirationnistes : comme l’écrit Antoine Vitkine, « les aberrations lancées par Al-Manar TV ont amplement contribué à troubler les esprits et à instiller l’idée que tout n’était pas clair et que donc la vérité était ailleurs ». Des images montrant un groupe de jeunes Israéliens hilares en train de se photographier avec la fumée du World Trade Center en arrière-plan ont d’ailleurs fait le tour du monde : de nombreux sites complotistes et antisionistes continuent d’utiliser ce canular grotesque pour faire croire que l’Etat d’Israël est impliqué dans les attentats.

Le fantasme du « complot juif » est une vieille rengaine antisémite. A la fin du XIXème siècle, en Europe, de nombreux mouvements d’extrême droite croyaient à l’existence d’une internationale juive cherchant à prendre secrètement le contrôle du monde. Au début du XXe siècle, des membres de la police secrète du Tsar Nicolas II publièrent les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux destiné à faire croire à l’existence d’un complot juif mondial. Depuis la création de l’Etat d’Israël et les premières guerres israélo-arabes, le mythe du « complot sioniste » s’est durablement ancré dans le monde musulman. Après le 11 septembre 2001, plusieurs chefs d’Etat musulmans ont repris à leur compte la théorie selon laquelle Israël serait impliqué dans les attentats du World Trade Center : c’est le cas de l’ex-président iranien Mahmoud Ahmadinejad ou de l’ex-président égyptien Mohamed Morsi. En Europe, cette théorie est encore colportée sur Internet par de nombreux sites conspirationnistes comme celui de l’essayiste d’extrême droite Alain Soral.

L’argumentation complotiste : essai de décryptage

Les théories du complot sur le 11 Septembre nous aident à comprendre l’extraordinaire pouvoir de séduction qu’exercent les théories complotistes. Tout d’abord, ces théories donnent du sens à des événements qui nous dépassent : face à des catastrophes ou à des événements traumatisants, nous avons tendance à réinterpréter la réalité à partir des bribes d’informations que nous détenons. Les théories du complot nous fournissent une grille lecture très simple qui permet de colmater les brèches et de relier facilement les faits entre eux. Deuxièmement, les discours complotistes flattent notre égo : ils donnent aux individus crédules le sentiment d’accéder à une vérité cachée. Troisièmement, les théories du complot nous proposent un récit alternatif séduisant : elles nous racontent l’histoire que nous avons envie d’entendre. Elles reposent sur des schémas narratifs qui entrent en résonnance avec nos angoisses, nos fantasmes et nos obsessions : rejet du « système », haine de l’impérialisme états-unien, antisionisme, antisémitisme, etc. Dans le cas du 11 Septembre, la thèse du complot intérieur est séduisante car elle consolide la vision manichéenne d’un monde où les Etats-Unis et leurs alliés sont toujours les agresseurs, et où leurs ennemis sont toujours les victimes. 

Mais si le discours complotiste séduit, c’est aussi parce qu’il prend souvent l’apparence d’une démonstration logique. Les théoriciens du complot utilisent par exemple des sophismes, c’est-à-dire des raisonnements faux ayant l’apparence du vrai. Parmi les sophismes les plus utilisés on trouve notamment le « raisonnement par l’intérêt ». On pourrait le résumer par la formule suivante : si un événement A profite à un individu B, alors B est la cause de A. Les complotistes se demandent « à qui profite le crime ? » et pensent naïvement que la réponse à cette question va leur fournir le nom du coupable. Ce raisonnement fallacieux repose en fait sur une confusion entre la preuve et le mobile : le bénéficiaire supposé d’un crime n’en est pas nécessairement le commanditaire. L’instrumentalisation politique du 11 septembre par le gouvernement américain ne prouve aucunement que les Etats-Unis soient à l’origine des attentats. D’ailleurs, le gouvernement américain n’est pas le seul qui ait instrumentalisé les attentats du 11 Septembre : en Russie, Vladimir Poutine a profité des attentats pour durcir la répression en Tchétchénie au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste.

Mais ce qui fait la force de l’argumentation complotiste, c’est sa circularité. Le discours complotiste est un discours autoréférencé : il porte en lui-même sa propre justification. Il cherche à démontrer l’existence d’un complot en partant du postulat que ce complot existe. En fait, il est impossible de réfuter une théorie du complot puisque toute réfutation viendra renforcer la conviction qu’il existe un complot : si l’on rejette les arguments d’un conspirationniste, c’est que l’on est soi-même « manipulé » ; si des experts confirment la version « officielle », c’est qu’ils font eux-mêmes partie du complot, ou qu’ils ont subi des « pressions ». Ainsi, les experts du NIST qui ont enquêté sur les attentats du 11 Septembre sont accusés de collusion avec les services secrets américains : leur bonne foi et leur impartialité sont constamment mises en cause par les théoriciens du complot. Cette circularité de l’argumentation doit justement nous inciter à la plus grande méfiance car elle n’est qu’un subterfuge rhétorique permettant de verrouiller la discussion. Une théorie qui présuppose l’irrecevabilité de toutes les objections que l’on pourrait lui faire est, par définition, suspecte : comme l’a montré le philosophe Karl Popper, une hypothèse irréfutable est également invérifiable.

Le discours complotiste recourt aussi à la surinterprétation. Toutes les zones d’ombre, incohérences ou contradictions dans le discours officiel sont systématiquement interprétées comme les indices d’un complot intérieur : le film Loose Change cite par exemple certaines déclarations contradictoires de plusieurs membres de l’administration Bush, des silences inexpliqués sur certains points de l’enquête, des documents et des pièces à conviction qui auraient disparu de façon mystérieuse. Les auteurs du film en déduisent que l’Etat américain a cherché à dissimuler la vérité et à éliminer les preuves de son implication dans les attentats. La stratégie des conspirationnistes consiste en fait à rejeter les explications les plus simples pour ne retenir que les hypothèses compatibles avec la thèse du complot. La logique voudrait pourtant que l’on privilégie l’explication la plus simple et la plus rationnelle avant d’envisager toute autre explication. Ce principe de simplicité, connu également sous le nom de « rasoir d’Ockham », a été théorisé par le philosophe et théologien anglais Guillaume d’Ockham au XIVème siècle et s’applique parfaitement aux théories du complot : si l’incompétence et la confusion suffisent à expliquer les déclarations contradictoires de l’administration Bush, alors l’hypothèse d’un complot intérieur devient superflue.

On notera aussi que les théoriciens du complot effectuent un tri sélectif dans les sources dont ils disposent : ils rejettent en bloc les documents confirmant la version « officielle » et ne retiennent que les documents susceptibles de corroborer la thèse du complot. La vidéo dans laquelle Oussama Ben Laden revendique les attentats du 11 Septembre est considérée comme truquée ; à l’inverse, une vidéo montrant de jeunes Israéliens qui se réjouissent des attentats est considérée comme une preuve authentique de l’implication d’Israël. Les témoins qui affirment avoir vu un avion s’écraser sur le Pentagone sont ignorés ou décrits comme des affabulateurs ; en revanche, le témoignage d’un salarié du World Trade Center évoquant une mystérieuse opération de maintenance dans l’une des Tours Jumelles quelques jours avant les attentats est pris pour argent comptant, même s’il n’est corroboré par aucun autre témoignage et même s’il n’existe aucune trace de l’opération en question. Le rapport du NIST, fruit de trois années de recherches impliquant plus de 200 experts issus du secteur privé et du monde universitaire, est dénigré par une foule d’ignorants qui ne l’ont pas lu. En revanche, les complotistes prennent au sérieux les théories farfelues avancées par des scientifiques controversés tels que le physicien Steven E. Jones, un mormon illuminé qui prétend avoir découvert des traces de nanothermite en analysant une poignée de poussière prélevée au hasard dans les décombres du World Trade Center.

Conclusion

Un sondage réalisé en 2016 par l’institut Odoxa donna des résultats stupéfiants : 45% des Français interrogés pensaient que les vrais responsables du 11 septembre n’étaient pas connus, et 28% estimaient que le gouvernement américain était impliqué dans les attentats. Vingt ans après les attentats, les théories complotistes sur le 11 Septembre n’ont pas disparu. Mais ces théories ont un intérêt non négligeable : elles constituent un véritable cas d’école et nous aident à comprendre la « viralité » des théories complotistes modernes. Quelles leçons peut-on tirer des théories conspirationnistes sur le 11 Septembre ?

1) Privilégions les hypothèses les plus simples. Les choses que nous ignorons ne sont pas forcément des choses que l’on nous cache : la thèse du complot est rarement l’explication la plus rationnelle pour rendre compte des événements qui nous dépassent et sur lesquels nous disposons d’une information lacunaire.

2) Vérifions toujours nos sources. Restons critiques face aux témoignages douteux, aux experts autoproclamés, aux cyber-gourous, aux vidéos racoleuses, aux informations non vérifiées, aux rumeurs et aux vérités « alternatives ».

3) Méfions-nous des fausses démonstrations. Un raisonnement qui a l’apparence d’une déduction logique n’est pas forcément un raisonnement juste. Tâchons de ne pas nous laisser piéger par les sophismes ni par les argumentations circulaires qui ne démontrent rien du tout.

4) Méfions-nous des images. Une image peut nous tromper, surtout lorsqu’elle est spectaculaire. Soyons prudents et posons-nous des questions simples : d’où vient l’image ? Est-elle authentique ? Que montre-t-elle ? Que prouve-t-elle ? En quoi peut-elle nous induire en erreur ?

5) Méfions-nous de nous-mêmes. Sachons rester humbles, ne nous érigeons pas en experts dans des domaines que nous ne maîtrisons pas. N’adhérons pas trop vite à une théorie sous prétexte que nous la trouvons séduisante. Essayons de déjouer nos propres biais cognitifs, en particulier le biais de confirmation qui nous pousse à voir partout des éléments corroborant notre opinion initiale.

Non, la France n’est pas une dictature

Manifestation contre le passe sanitaire à Toulon, 7 août 2021 (AFP).

L’extension du passe sanitaire fait l’objet d’une opposition farouche qui dépasse largement les milieux « antivax » habituels. Nourris par une avalanche de fake news et de rumeurs complotistes sur les réseaux sociaux, galvanisés par quelques artistes en mal de publicité, certains adversaires du passe sanitaire n’hésitent pas à mobiliser des arguments grotesques et des références délirantes pour justifier leur combat : ils se décrivent comme des « résistants », dénoncent une mesure « antidémocratique », qualifient la France de « dictature » et comparent volontiers le passe sanitaire au nazisme, à la ségrégation raciale ou au port de l’étoile jaune. Quelques démagogues sans vergogne, venus de l’extrême droite et de l’extrême gauche, essaient même de récupérer le mouvement d’opposition au passe sanitaire à des fins électoralistes : honte à eux.

Le passe sanitaire n’est pas « antidémocratique ». Et la France n’est pas une « dictature ». L’extension du passe sanitaire a été votée par les députés et les sénateurs puis validée par le Conseil Constitutionnel. Certes, la généralisation du passe sanitaire implique une restriction de certaines libertés individuelles : personne ne le nie. Mais cette restriction est temporaire, et justifiée par des impératifs de santé publique. Dans son avis du 5 août 2021, le Conseil Constitutionnel a estimé que les dispositions relatives à l’extension du passe sanitaire étaient « proportionnées aux risques sanitaires » et conformes à « l’objectif de valeur constitutionnelle de protection de la santé ». Le Conseil Constitutionnel a aussi rappelé que l’extension du passe sanitaire était encadrée par des mesures garantissant l’accès aux soins médicaux et aux biens de première nécessité.

Il est étonnant de constater que l’extension du passe sanitaire suscite en France plus de contestations que le confinement et le couvre-feu, qui étaient pourtant des mesures beaucoup plus liberticides. Deux raisons peuvent expliquer ce paradoxe : tout d’abord, la méfiance d’une partie non négligeable de la population française à l’égard des vaccins ; deuxièmement, le fait que l’extension du passe sanitaire soit perçue comme une « discrimination » envers les non vaccinés.

L’efficacité des vaccins contre le covid est parfaitement démontrée : toutes les données disponibles à ce jour confirment qu’ils atténuent la gravité des symptômes et réduisent significativement les risques d’infection, d’hospitalisation et de décès, même face au variant delta. Quant aux effets indésirables, ils se limitent à des troubles transitoires et tout à fait bénins en comparaison des risques encourus en cas d’infection ; les effets secondaires graves nécessitant une hospitalisation sont rarissimes. Refuser la vaccination par peur des effets secondaires est une attitude irrationnelle car le virus est beaucoup plus dangereux que les vaccins. En France, l’épidémie de covid a fait 112.000 morts en un an et demi, et l’on estime que près de 300.000 personnes souffrent d’un covid long, c’est-à-dire de symptômes persistants. Sans oublier les conséquences économiques, sociales et psychologiques délétères de la pandémie. Qu’on le veuille ou non, la balance bénéfices-risques penche donc très nettement en faveur de la vaccination. Même si les vaccins anti-covid ne sont pas efficaces à 100 %, il est clair que dans un monde où le Sars-CoV-2 circule activement, la vaccination augmente nos chances de rester en bonne santé. En l’absence de traitement efficace contre le covid, la vaccination est notre seule porte de sortie, notre seule chance de retrouver une vie à peu près normale, sans couvre-feu ni confinement.

L’extension du pass sanitaire n’est pas une « discrimination » dans la mesure où le vaccin contre le covid-19 est accessible à tous, gratuitement. Les personnes qui refusent la vaccination font le choix de s’exclure elles-mêmes de la vie sociale : elles ne sont ni des victimes, ni des « résistants ». L’objectif du passe sanitaire n’est pas de stigmatiser les non vaccinés, mais d’inciter un maximum de personnes à se faire vacciner. Pour atteindre l’immunité collective et limiter le risque de voir émerger de nouveaux variants plus dangereux, nous n’avons pas d’autre choix que de vacciner massivement la population. 

Le vrai scandale, ce n’est pas le passe sanitaire ; c’est le fait qu’en France, pays de Louis Pasteur, il faille aujourd’hui recourir à des mesures contraignantes pour que les gens se fassent vacciner contre une maladie qui tue, qui laisse des séquelles, qui déstabilise notre économie et qui menace de faire imploser nos services de réanimation. Cela en dit long sur l’incapacité de l’exécutif à bâtir un consensus autour de sa politique vaccinale. Mais cela révèle aussi quelque chose de beaucoup plus préoccupant : l’extrême défiance d’une partie de nos concitoyens à l’égard des institutions en général, et des institutions scientifiques en particulier. Le mouvement d’opposition au passe sanitaire est plus qu’un simple mouvement d’opposition à la politique sanitaire d’Emmanuel Macron et de son gouvernement : c’est un mouvement anti-système, comme l’était le mouvement des gilets jaunes.

Faut-il une loi contre les séparatismes?

La République est beaucoup plus qu’un simple cadre institutionnel ; c’est un contrat social. Elle ne se réduit pas à la seule démocratie. Elle désigne aussi tout un corpus de principes qui cimentent la nation et organisent les relations entre les individus et les pouvoirs publics. Ces principes sont ceux que l’on trouve dans le bloc de constitutionnalité : souveraineté de la nation, refus de la tyrannie, indivisibilité de l’État, égalité de tous les citoyens devant la loi, égalité des droits entre hommes et femmes dans tous les domaines, respect de la dignité humaine, présomption d’innocence, inviolabilité de la propriété, liberté de conscience et de culte, liberté d’expression et d’opinion, laïcité, droit au travail, liberté syndicale, droit de grève, droit à la sécurité sociale, droit à l’éducation, à la culture et à la formation professionnelle. 

Or, la République est aujourd’hui déstabilisée par des groupes d’individus qui placent leurs propres convictions idéologiques ou religieuses au-dessus de la loi républicaine. Parmi toutes les formes de séparatisme qui minent la République, il en est une qui représente une menace particulièrement sérieuse : il s’agit de l’islamisme, entendu ici comme une idéologie prônant la soumission de l’espace social et politique à des règles issues de la religion musulmane. Les islamistes livrent une guerre insidieuse contre le pacte républicain : pratiquant l’entrisme et le double-discours, ils cherchent à fragiliser la République de l’intérieur, par la prédication, la pression ou l’intimidation, en agissant dans les sphères politique, médiatique, associative, éducative, sportive et culturelle. Cette guerre idéologique sournoise a pour objectif de séparer la communauté musulmane du reste de la société française. Et si nous laissons faire, cette guerre idéologique pourrait bien déboucher, à terme, sur une forme de guerre civile.

En 2002 sortait Les territoires perdus de la République, ouvrage décrivant la montée de l’intégrisme dans les collèges et les lycées des quartiers sensibles à travers le témoignage d’enseignants et de chefs d’établissement. Deux ans plus tard, le Rapport Obin mettait en évidence l’influence croissante de l’islamisme et la multiplication des atteintes à la laïcité dans les écoles françaises : banalisation de l’antisémitisme, refus de la mixité dans les cours d’EPS, revendication de menus halal dans les cantines, contestation de certains enseignements jugés contraires au Coran, etc. Ce rapport, bien qu’alarmant, fut soigneusement enterré par le ministre de l’Education Nationale de l’époque, un certain François Fillon. Il fallut attendre les attentats djihadistes de 2015 pour que le problème de l’islamisme soit enfin pris au sérieux par les pouvoirs publics. Mieux vaut tard que jamais, dira-t-on. Mais que de temps perdu ! 

En 2020, à l’occasion du procès des attentats de Charlie Hebdo, l’IFOP publia les résultats d’une grande enquête révélant que, sur l’ensemble des musulmans de France interrogés, 18 % ne condamnaient pas les attentats perpétrés par les frères Kouachi et 40 % déclaraient faire passer leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République. Il faut être d’une mauvaise foi inouïe pour ne pas considérer de tels chiffres comme extrêmement préoccupants. C’est aussi en 2020 que le sociologue Bernard Rougier publia Les territoires conquis de l’islamisme, ouvrage collectif qui documente de façon précise la propagation de l’islamisme en France et la constitution de véritables « enclaves » islamistes dans certains quartiers populaires au cours des trois dernières décennies. Les auteurs rappellent que les organisations islamistes, en dépit de leurs divergences idéologiques, poursuivent toutes un même objectif : celui de produire « un islam en rupture avec la société française ». Les auteurs mettent aussi en lumière l’existence d’un continuum entre islamisme et djihadisme : rejoignant la thèse de l’islamologue Gilles Kepel, Bernard Rougier montre que l’idéologie salafiste constitue le terreau de l’engagement djihadiste. L’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020 apparaît d’ailleurs comme l’aboutissement tragique d’une campagne de dénigrement menée par un petit groupe de parents d’élèves avec le soutien actif d’un prédicateur islamiste très influent sur les réseaux sociaux.

Dans ces conditions, on pouvait espérer qu’un projet de loi destiné à lutter plus efficacement contre les séparatismes fît l’objet d’un consensus politique assez large au sein des forces républicaines. Pourtant, ce n’est pas le cas. Depuis la publication du projet de loi « confortant le respect des principes de la République », l’opposition de gauche n’a pas de mots assez durs pour fustiger un texte qu’elle juge à la fois inopportun, inutile et dangereux. Inopportun, car il y aurait d’autres questions plus urgentes à régler. Inutile, car l’arsenal législatif existant serait suffisant pour combattre les logiques séparatistes. Dangereux, car le texte conduirait à « stigmatiser les musulmans » et menacerait les libertés fondamentales. Quand on voit des élus de gauche rejeter en bloc ce projet de loi, on comprend à quel point la gauche française a tourné le dos à tous les idéaux républicains et universalistes qu’elle avait défendus pendant des décennies. On comprend à quel point la gauche a trahi les combats qu’elle avait menés jadis en faveur de l’école, de l’égalité, de la laïcité et de la dignité humaine. La gauche française, en tout cas une partie de celle-ci, a tout simplement renoncé à défendre la République.

Ce projet de loi est-il inopportun ? Voilà une bien curieuse accusation que l’on ressort chaque fois qu’un texte un peu sensible arrive devant le Parlement. Il s’agit là d’un argument commode pour contester à peu de frais le bien-fondé d’une réforme et, au bout du compte, pour justifier le statu quo. S’il fallait attendre la fin de la crise sanitaire, de la crise économique et de la crise climatique pour traiter les autres problèmes, nous pourrions attendre longtemps ! Pourtant, dans un pays où furent assassinés un professeur et des journalistes dont le seul tort était d’avoir montré des caricatures de Mahomet, ne peut-on pas considérer comme une priorité la lutte contre l’intégrisme religieux ? Pendant plus de trente ans les pouvoirs publics ont fermé les yeux, par lâcheté ou par naïveté, sur la montée de l’islamisme dans les quartiers populaires : tétanisée par la seule idée de passer pour « islamophobe », une partie de nos élites a préféré ignorer le problème. Et le déni continue : malgré la succession de rapports, de tribunes, d’articles, de livres, d’enquêtes et de baromètres attestant la progression de l’islam radical et des logiques séparatistes au sein de la société française, il se trouve encore aujourd’hui quelques prêcheurs munichois pour nous expliquer qu’il est urgent de ne rien faire. 

Certes, il existe déjà tout un arsenal permettant de lutter contre les séparatismes. La question est de savoir si cet arsenal suffit. Or, les progrès de l’islamisme au sein de la société française au cours des trois dernières décennies tendent à montrer que la République ne dispose pas de moyens d’action suffisants contre ceux qui cherchent à la déstabiliser. Il s’agit donc bien de renforcer l’arsenal existant. Par exemple, l’article 4 du projet de loi crée une nouvelle infraction pénale visant à mieux protéger les agents du service public en sanctionnant les menaces, violences et intimidations exercées à leur encontre par tout usager qui tenterait de se soustraire aux règles de fonctionnement des services publics. Par ailleurs, plusieurs articles durcissent les mesures de lutte contre la polygamie. Comme le rappellent à juste titre les adversaires du projet de loi, la polygamie est déjà interdite en France. Mais l’État peine à faire respecter cette interdiction. Si la loi est adoptée, la polygamie deviendra un motif opposable à la délivrance d’un titre de séjour dans toutes les situations, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Cette loi n’est pas une loi contre l’islam, encore moins contre les musulmans. On peut déplorer que l’opposition de droite ait dénaturé le texte en y introduisant des amendements contre le port du voile, mais ces amendements ne correspondent pas à la philosophie du texte initial et ont été condamnés par le gouvernement. Le projet de loi vise à combattre l’islamisme en tant qu’idéologie, et non l’islam en tant que religion. Qualifier cette loi d’islamophobe est absurde et malhonnête. C’est oublier que les premières victimes de l’islamisme sont les musulmans eux-mêmes, pris en otages par des intégristes qui cherchent à leur imposer une vision sectaire de l’islam et à délégitimer toute offre religieuse alternative. C’est oublier aussi que le projet de loi protège les droits des femmes musulmanes en garantissant l’égalité entre hommes et femmes face à l’héritage, en renforçant la lutte contre les mariages forcés et en interdisant les certificats de virginité. C’est oublier, enfin, que les dispositions du texte s’appliquent à tous les séparatismes quels qu’ils soient, et non uniquement à l’islamisme : cette loi sera donc utile contre d’autres idéologies radicales en rupture avec les principes républicains.

Le projet de loi ne remet pas en question la liberté d’association telle qu’elle a été définie dans la loi de 1901, mais il astreint les associations à une plus grande transparence financière et clarifie les motifs de dissolution administrative des associations dont les activités portent atteinte aux libertés fondamentales. En outre, les articles 6 et 7 imposent à toute association sollicitant des financements publics la signature d’un « contrat d’engagement républicain » ; les associations qui refuseront d’adhérer à ce contrat ne deviendront pas illicites mais perdront leur agrément et leurs subventions publiques, ce qui est la moindre des choses ! Le projet de loi ne remet pas davantage en question la liberté de culte ; au contraire, il durcit les peines en cas d’atteintes à la liberté d’exercer un culte. Il modifie cependant les règles encadrant le fonctionnement des associations à but religieux : il accroît les obligations des associations cultuelles en matière de transparence financière et renforce le contrôle de l’État sur les financements d’origine étrangère : il s’agit tout particulièrement d’empêcher la propagation du salafisme dans les mosquées françaises et d’éviter l’ingérence des pays du Moyen-Orient dans l’organisation du culte musulman. Par ailleurs, le projet de loi prévoit de faire passer toutes les associations à but religieux sous le statut défini par la loi de 1905 : ce statut offre des avantages fiscaux non négligeables aux associations cultuelles mais interdit, en contrepartie, toute activité n’ayant pas pour finalité d’organiser l’exercice d’un culte. Or, la plupart des mosquées françaises ont actuellement le statut d’association loi 1901, qui est beaucoup moins encadré. Enfin, l’article 43 interdit à toute personne condamnée pour des actes de terrorisme de présider ou administrer une association cultuelle pendant dix ans, une mesure de bon sens.

En matière de liberté d’expression, le texte renforce la lutte contre la haine sur Internet mais ne modifie pas les infractions pénales définies par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse ; la seule véritable innovation introduite par le projet de loi est la création d’un délit de « mise en danger de la vie d’autrui par la diffusion d’informations relatives à la vie privée d’une personne, permettant de l’identifier ou de la localiser », dans le but avéré de lui nuire. Cette mesure, qui vise à prévenir le harcèlement, l’agression et le meurtre d’agents dépositaires de l’autorité publique, est une réponse à la décapitation de Samuel Paty : n’oublions pas que ce crime abominable a été rendu possible par la diffusion, sur Internet, d’informations qui ont permis à l’assassin d’identifier le professeur et de localiser son établissement.

Enfin, le projet de loi vise à combattre certaines dérives de la liberté d’instruction. On sait par exemple que l’instruction à domicile est parfois utilisée comme un instrument de radicalisation et un moyen d’échapper à la scolarité obligatoire : pour contourner les contrôles de plus en plus stricts imposés aux écoles privées hors-contrat, certaines familles ont en effet recours à des écoles salafistes clandestines ou à des organisations islamistes proposant des tutoriels pour l’instruction à domicile. C’est pourquoi le projet de loi réaffirme le principe de scolarisation obligatoire pour tous les enfants âgés de trois à seize ans : les familles ne pourront déroger à l’obligation de fréquenter un établissement scolaire que sur autorisation délivrée par les services académiques, pour des motifs définis par la loi et tirés de la situation de l’enfant. L’instruction à domicile ne sera donc plus un choix des parents, mais une dérogation liée à des situations exceptionnelles. N’oublions pas que depuis les lois Ferry de 1881 et 1882, l’école a toujours été au cœur du projet républicain ; elle a toujours été conçue comme un lieu de socialisation, d’émancipation et de transmission des valeurs républicaines. On ne peut tolérer que des familles utilisent l’instruction à domicile pour échapper à la scolarité obligatoire et pour inculquer à leurs enfants des valeurs incompatibles avec les principes républicains.

En 1877, le député républicain Léon Gambetta déclara devant la Chambre des Députés : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! ». Gambetta avait parfaitement compris que le clergé catholique était hostile au régime républicain et que l’enracinement de la République, à la fin du XIXe siècle, ne pouvait pas faire l’économie d’un bras de fer avec l’Église, compte tenu de la mainmise du clergé sur l’école et sur des pans entiers de la vie sociale. Pour sauver la République, il fallut imposer la laïcisation de l’école. Il fallut fermer des milliers d’établissements congréganistes qui dispensaient un enseignement antirépublicain. Pour faire appliquer la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’État, il fallut des centaines de procédures judiciaires contre des prêtres et des évêques réfractaires qui plaçaient l’autorité pontificale au-dessus des autorités républicaines. Mais la République imposa sa loi. On pourrait aujourd’hui déclarer, en détournant la fameuse phrase de Gambetta : « L’islamisme, voilà l’ennemi ! ». De même que la République laïque s’est construite contre le cléricalisme, elle doit aujourd’hui se protéger contre l’islamisme et contre toutes les idéologies sectaires qui la contestent dans ses principes. C’est pourquoi le projet de loi « confortant le respect des valeurs de la République » va dans le bon sens. 

Ce que l’on peut reprocher à ce texte, c’est surtout ce qu’il ne contient pas. La question des séparatismes est ici complètement dissociée de la question sociale. Or, nous savons que le séparatisme gangrène les quartiers populaires des banlieues les plus défavorisées où s’accumulent tous les problèmes de chômage, d’exclusion, de délinquance et de repli communautaire. Nous savons que l’offensive islamiste cible en priorité les territoires et les populations les plus vulnérables. C’est pourquoi la lutte contre les séparatismes est indissociable de la politique de la ville. En 2018, Jean-Louis Borloo remit au président de la République un rapport de 150 pages comportant des mesures fortes pour relancer la politique de la ville. Ce rapport avait un titre audacieux : « Vivre ensemble. Vivre en grand. Pour une réconciliation nationale ». Le chef de l’État balaya d’un revers de main le rapport Borloo : c’était une erreur.

La stratégie du RN en Île-de-France: faire campagne sans programme?

Jordan Bardella.

Moins de quatre semaines avant le premier tour des régionales, le parti de Marine Le Pen a une liste et une tête d’affiche mais toujours pas de programme en Île-de-France. Sur le site de campagne de Jordan Bardella, vice-président du Rassemblement National et tête de liste en Île-de-France, on ne trouve même pas un embryon de programme. On ne trouve qu’une affiche du candidat et un petit tract à télécharger. Bardella mise toute sa campagne sur le thème de la sécurité, comme le résume son slogan : « Le choix de la sécurité ». Dans son tract comme dans ses interviews, il ne cesse de matraquer le même message sur l’insécurité en Île-de-France, à grands renforts de statistiques et de formules anxiogènes : « ultraviolence », « rixes de bandes », « effondrement de l’autorité », « zones de non-droit », « l’Île-de-France concentre 80% des bandes violentes », « 1 agression gratuite toutes les 44 secondes ». Pour le candidat du RN, il s’agit de capitaliser sur la peur et de torpiller le bilan – jugé médiocre – de Valérie Pécresse en matière de lutte contre la délinquance.

A moins d’un mois du scrutin, le programme du candidat Bardella pour la région Île-de-France se résume à une mesure phare : placer « deux agents de sécurité armés dans chaque gare de la région ». Mais aucun chiffrage n’est avancé. Interviewé sur BFM TV le 11 avril, Jordan Bardella s’est montré incapable de donner le nombre de gares en Île-de-France et a reconnu que sa mesure phare n’était pas encore chiffrée. La région Île-de-France compte plus de 800 gares de métro, RER et Transilien ; plusieurs grandes gares très fréquentées bénéficient déjà d’une présence militaire continue, mais certaines gares de banlieue très peu fréquentées sont de simples guichets automatiques et n’accueillent que très rarement des personnels SNCF ou RATP : on ignore si M. Bardella entend déployer deux agents armés en permanence dans chacune de ces gares. En tout état de cause, une telle mesure est irréaliste car elle représenterait un coût abyssal pour la région.

Trois autres propositions apparaissent également sur le tract de Jordan Bardella : « investir massivement dans la vidéosurveillance et les équipements des forces de l’ordre » (mais là encore, aucun chiffrage), « renforcer la sécurité aux abords des établissements scolaires » (mais on ignore de quelle façon) et « démanteler les zones de non-droit » (lesquelles ? de quelle façon ? et avec quels moyens ?). Autrement dit, ces quelques mesures floues et racoleuses ne sont rien d’autre que des vœux pieux destinés à ancrer la campagne du candidat dans une logique exclusivement sécuritaire, au détriment des nombreux autres défis majeurs que doit relever un territoire comme l’Île-de-France : attractivité internationale, innovation, transition écologique, amélioration des infrastructures de transport, réduction des inégalités sociales et territoriales, insertion professionnelle.

On pourrait en rire s’il ne s’agissait pas d’une question aussi sérieuse que l’avenir de la région Île-de-France. Mais à bien y réfléchir, la stratégie du Rassemblement National n’est pas si absurde qu’on pourrait le penser. Le parti de Marine Le Pen sait qu’il a peu de chance d’arriver en tête en Île-de-France. En 2015, la liste FN menée par Wallerand de Saint-Just est arrivée en troisième position avec 14% des suffrages, très loin derrière les listes de Valérie Pécresse et de Claude Bartolone. En fait, Jordan Bardella n’a pas besoin d’élaborer un programme cohérent : il sait qu’il ne présidera pas la région Île-de-France. Il est là pour préparer les scrutins nationaux de 2022.

Pour Marine Le Pen, les élections régionales sont un marchepied vers la présidentielle : « aujourd’hui nos régions, demain la France » peut-on lire sur les tracts des candidats du RN. C’est pourquoi la campagne de Jordan Bardella mélange habilement les enjeux régionaux et nationaux, comme l’avait déjà fait Wallerand de Saint-Just lors des élections régionales de 2015. Le tract de Jordan Bardella parle plus de politique nationale que d’enjeux régionaux, et annonce déjà quelques unes des mesures qui seront portées par Marine Le Pen en 2022 : « Face à Macron, nous exigerons le rétablissement  des effectifs de police (…), l’armement de toutes les polices municipales, (…), l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans, l’expulsion des délinquants et criminels étrangers, la fermeture de toutes les mosquées radicales et l’interdiction du voile islamiste dans l’espace public ». Autant de propositions qui n’ont, a priori, pas leur place dans la campagne des régionales puisqu’elles ne relèvent pas des compétences des Conseils Régionaux. L’objectif est clair : imposer dans le débat des régionales les thèmes de prédilection du Rassemblement National en vue de la prochaine présidentielle. La formule « face à Macron » est d’ailleurs assez explicite : le parti d’extrême droite se projette déjà dans un nouveau duel Macron/Le Pen au second tour.

Victoire de Le Pen en 2022, un nouveau 10 mai 1981?

M. Le Pen.

Une victoire de Marine Le Pen en 2022 ressemblerait probablement à celle de François Mitterrand en 1981. Pas question, ici, de bricoler de hasardeuses comparaisons entre l’ancien président de la République et l’actuelle présidente du Rassemblement National : il ne s’agit pas de comparer des individus, ni même des idées, mais des moments politiques.

La victoire de la gauche en 1981 apparaît comme l’épilogue d’une longue séquence politique ouverte en 1968. La crise de Mai 68 n’a pas immédiatement profité à la gauche, malgré les tentatives de récupération du mouvement par François Mitterrand. Mais cette crise a révélé un désir de changement qui s’est amplifié dans les années suivantes et qui a porté Mitterrand au pouvoir en mai 1981. Le Programme Commun de la Gauche, publié en 1972, est né de Mai 68 et a largement inspiré le projet présidentiel du candidat socialiste en 1981. La victoire de Marine Le Pen en 2022 s’inscrirait, quant à elle, dans une séquence politique marquée par la crise des gilets jaunes en 2018 et 2019. Même si le mouvement des gilets jaunes apparaît comme apolitique, il exprime un rejet des partis traditionnels au sein de catégories sociales qui se perçoivent comme les grandes perdantes de la mondialisation. C’est surtout à cette frange de la population que s’adresse Marine Le Pen aujourd’hui ; comme l’a montré le géographe Christophe Guilluy, c’est en effet dans les territoires de la « France périphérique » que le Rassemblement National obtient ses scores les plus élevés.

Tout comme François Mitterrand en 1981, Marine Le Pen pourrait profiter de la crise économique majeure qui a plombé le bilan du président sortant. En 1981, Mitterrand a bénéficié du bilan calamiteux de Valéry Giscard d’Estaing, confronté aux conséquences des deux chocs pétroliers : on se rappelle que, lors du débat d’entre-deux-tours, Mitterrand avait ridiculisé son adversaire en le qualifiant « d’homme du passif ». En 2022, le bilan économique d’Emmanuel Macron sera terni par la crise sanitaire et par les mesures de confinement qui ont asphyxié des secteurs entiers de notre économie : Marine Le Pen pourra donc capitaliser sur l’impopularité de Macron, sur la dégradation de la situation économique et sur la mauvaise gestion de la crise sanitaire par l’exécutif. 

Si Marine Le Pen remportait la présidentielle de 2022, la France connaîtrait une alternance historique, comparable à celle de 1981. La présidentielle de 1981 a permis à la gauche d’exercer le pouvoir pour la première fois sous la Cinquième République ; une victoire de Marine Le Pen ouvrirait pour la première fois les portes du pouvoir au RN. Comme le PS en 1981, le RN est un parti sans expérience gouvernementale. Certes, il y avait déjà eu des socialistes au pouvoir en France avant la Cinquième République, mais le nouveau Parti Socialiste, fondé entre 1969 et 1971 sur les ruines de l’ancienne SFIO, était encore vierge de toute participation gouvernementale en 1981 : la présidentielle et les législatives de 1981 ont propulsé au pouvoir toute une génération d’hommes et de femmes qui n’avaient jamais exercé de responsabilités politiques à l’échelle nationale.

Enfin, Marine Le Pen est porteuse d’un projet de rupture, tout comme François Mitterrand en 1981. Mitterrand a été élu sur un projet de rupture avec le capitalisme : son programme économique prévoyait d’étendre considérablement le secteur public et d’étatiser des pans entiers de l’économie française (les banques, les assurances, les grands groupes industriels). Marine Le Pen porte quant à elle un projet de rupture avec le cadre européen, avec le libéralisme et avec une conception ouverte de la nation. Mais comme les socialistes en 1981, le parti de Marine le Pen risque de se fracasser sur le mur de la réalité. Dès 1982, face à la dégradation des finances publiques, le gouvernement Mauroy mit en place un premier plan d’austérité ; dès 1983, Mitterrand annonça une pause dans les réformes et amorça le fameux « tournant de la rigueur » pour éviter un effondrement du franc et rester dans le système monétaire européen. De même, le Rassemblement National pourrait opérer un « tournant pragmatique » un ou deux ans après son arrivée au pouvoir, pour éviter un désastre économique et une rupture avec l’Union européenne. Confronté à l’exercice du pouvoir, le Parti Socialiste s’est « normalisé », il s’est transformé en parti gestionnaire et s’est rallié à l’Europe et à l’économie de marché. Le RN pourrait, quant à lui, gouverner la France comme un parti de droite nationaliste et conservateur, à l’instar du Parti populaire autrichien de Sebastian Kurz ou du Fidesz de Viktor Orban en Hongrie. Quitte à trahir une partie de ses promesses électorales.

Il y a 40 ans: Mitterrand président

Le 10 mai 1981, François Mitterrand remportait l’élection présidentielle, devenant ainsi le premier homme de gauche à exercer la magistrature suprême sous la Cinquième République. Quelques semaines plus tard, la gauche remportait les élections législatives pour la toute première fois sous la Cinquième République : c’était le temps de l’alternance.

Même si le désir d’alternance était réel dans la société française, la victoire de François Mitterrand relève presque du prodige tant la gauche était divisée en 1981. La défunte Union de la Gauche de 1972 a laissé place à une bataille idéologique fratricide opposant le PCF et le PS. François Mitterrand a eu de la chance. Beaucoup de chance. Il a bénéficié du bilan calamiteux de Giscard, dont la présidence a été plombée par les deux chocs pétroliers. Mais il a surtout bénéficié de la haine que Chirac et les gaullistes nourrissaient à l’endroit du président sortant. Car les gaullistes n’ont pas apporté un soutien franc et massif à Giscard dans l’entre-deux-tours : les résultats laissent même penser que de nombreux électeurs de Chirac n’ont pas reporté leur voix sur Giscard au second tour.

L’élection présidentielle de 1981 fut une élection historique à plus d’un titre. Tout d’abord, elle marqua le retour de la gauche au pouvoir après 23 années passées dans l’opposition, ce qui explique pourquoi cette élection a suscité des espoirs immenses dans le pays. La présidentielle de 1981 marqua aussi le ralliement de la gauche aux institutions de la Cinquième République, institutions qu’elle avait pourtant combattue avec véhémence depuis 1958 (rappelons que Mitterrand avait qualifié la Cinquième République de « coup d’Etat permanent »). Mais cette élection marque aussi le début d’une grande mue idéologique de la gauche française. Confronté à l’exercice du pouvoir, le Parti Socialiste renonça à ses vieux rêves étatistes et anticapitalistes pour se transformer en parti social-démocrate gestionnaire, comme la plupart de ses homologues européens.

Mitterrand fut élu en 1981 sur un projet de rupture avec le capitalisme : son programme économique, inspiré du Programme Commun de 1972, prévoyait d’étendre considérablement le secteur public et d’étatiser des pans entiers de l’économie. Au début du septennat, le gouvernement de Pierre Mauroy mit en œuvre la plupart des grandes réformes économiques annoncées dans les « 110 propositions » de Mitterrand : nationalisation des principales banques de dépôt et des grands groupes industriels, politique de grands travaux, impôt sur la fortune, semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans. Mais dès 1982, le gouvernement suspendit l’application du programme économique de Mitterrand et mit en place un premier plan d’austérité. L’année suivante, face à l’échec de sa politique économique et à la dégradation des finances publiques, le président amorça le fameux « tournant de la rigueur » pour éviter un effondrement du franc et maintenir la France dans le système monétaire européen : c’est ainsi que, sans le dire, le PS fit son Bad-Godesberg. Lors de son second septennat, François Mitterrand s’engagea sans réserve en faveur de la construction européenne et défendit avec ardeur le Traité de Maastricht, adopté par référendum en 1992.

Pourquoi Mitterrand a-t-il choisi l’Europe plutôt que le projet politique sur lequel il avait été élu en 1981 ? Certains diront que Mitterrand a trahi. Qu’il a cédé aux pressions de ses partenaires européens et de son ministre des Finances, Jacques Delors, social-démocrate et européen convaincu. Mais François Mitterrand avait-il vraiment le choix ? Entre 1981 et 1983, les réformes économiques du gouvernement Mauroy ont provoqué une véritable catastrophe financière, le déficit public a explosé, l’inflation a frôlé les 10% par an et le franc a été dévalué quatre fois. Pour rassurer les investisseurs et pour éviter une énième dévaluation aux conséquences imprévisibles, Mitterrand a choisi la sécurité plutôt que le grand saut dans l’inconnu, car il a estimé que ce choix-là était le meilleur pour la France.

Quarante après, que reste-t-il du programme de 1981 ? Quelques grandes mesures : l’abolition de la peine de mort, les cinq semaines de congés payés, la réduction du temps de travail, la décentralisation, la révolution des radios libres, le prix unique des livres et un certain volontarisme culturel. Mais de 1981, il reste surtout de grandes illusions et des espoirs déçus.