Le 11 Septembre : matrice du complotisme moderne

Les attentats du 11 Septembre 2001 marquent l’entrée dans l’ère du complotisme de masse. D’une certaine façon, les théories du complot sur le 11 Septembre constituent la matrice du conspirationnisme moderne : la théorie de l’attentat « sous fausse bannière » est en effet devenue un lieu commun du discours complotiste. Depuis 2001, chaque nouvel attentat terroriste frappant l’Occident s’accompagne d’un cortège de rumeurs et de théories fumeuses rejouant inlassablement la même partition : la « version officielle » est un mensonge ; les médias nous manipulent ; les véritables commanditaires de l’attentat ne sont pas ceux que l’on croit. Par conséquent, étudier les théories complotistes sur le 11 Septembre nous aide à mieux appréhender les ressorts du conspirationnisme contemporain.

Les raisons d’un succès planétaire

Plusieurs facteurs expliquent le succès des théories du complot sur le 11 Septembre, à commencer par le caractère inédit et spectaculaire de ces attentats : 3.000 morts, 4 avions de ligne détournés, des attentats qui frappent le cœur même de la puissance états-unienne, et des images absolument sidérantes qui restent gravées dans les mémoires. Le gouvernement américain lui-même a contribué, sans le vouloir, à la prolifération des rumeurs de complot : l’administration Bush a en effet nourri la frénésie complotiste en instrumentalisant de façon outrancière ces attentats, qui ont servi à justifier l’invasion de l’Afghanistan en 2001 puis de l’Irak en 2003 ; les attentats ont également servi de prétexte à une restriction des libertés individuelles et à une remise en cause de la présomption d’innocence dans le cadre de la législation antiterroriste américaine, à l’image du fameux Patriot Act. Mais les théories du complot sur le 11 Septembre ont aussi bénéficié de la démocratisation d’Internet au cours des années 2000 : ces théories se sont en effet propagées massivement grâce à YouTube, aux réseaux sociaux et à d’innombrables sites complotistes.

Les théories du complot sur le 11 Septembre ont eu un large écho dans la société américaine car elles sont venues se greffer sur une foisonnante contre-culture complotiste héritée de la guerre froide : dans les années qui ont suivi la tragédie du 11 Septembre, on a vu émerger aux Etats-Unis plusieurs associations contestant la version officielle des attentats, à l’image de « ReOpen911 » ou de « Architectes et Ingénieurs pour la Vérité sur le 11 Septembre ». Les femmes et les hommes qui militent au sein de ces différentes associations se définissent comme de simples chercheurs de vérité (truthers) mais ils sont nombreux à penser que la « version officielle » est un mensonge d’Etat et que les attentats du 11 Septembre ont été orchestrés de l’intérieur par les services secrets américains. Les théories du complot sur le 11 Septembre ont aussi rencontré un grand succès en Europe et dans le monde musulman car elles y ont trouvé un terreau favorable : celui de l’antiaméricanisme et de l’antisionisme.

La théorie de la démolition contrôlée : le pouvoir des images

La théorie du complot la plus populaire à propos du 11 Septembre est celle de la « démolition contrôlée ». Selon cette théorie, l’effondrement des tours du World Trade Center aurait été provoqué par des explosifs. Cette théorie vient du fait que les tours se sont effondrées sur elles-mêmes, verticalement, comme lors d’une démolition contrôlée.

La théorie de la « démolition contrôlée » illustre le rôle déterminant joué par l’image dans les théories complotistes : les images sont en effet de puissants outils de manipulation, surtout lorsqu’elles sont spectaculaires. Dans le discours complotiste, les images des tours qui s’effondrent sont utilisées comme la « preuve » d’une démolition contrôlée ; or, ces images ne permettent aucunement de prouver que des explosifs ont été utilisés dans les tours. En réalité, il n’existe aucune preuve sérieuse accréditant la thèse de la démolition contrôlée. Plusieurs dizaines de milliers de personnes travaillaient chaque jour dans les tours du World Trade Center et ces bâtiments étaient sous haute surveillance : si les tours avaient été piégées, il aurait fallu des mois de préparation pour installer toutes les charges explosives et tous les câbles nécessaires à la démolition. Ces travaux auraient mobilisé de nombreux ouvriers et provoqué d’importantes nuisances. Or, il n’existe pas la moindre trace d’une telle opération, et il est inconcevable que des tonnes d’explosifs aient été posées dans des buildings aussi surveillés que ceux du World Trade Center sans que personne ne s’en soit rendu compte.

De nombreuses vidéos complotistes utilisent des images montrant de petites explosions visibles à différents étages des Twin Towers juste avant leur chute : ces petites projections de matières, appelées « squibs » (pétards), sont censées prouver l’utilisation de charges explosives à l’intérieur des tours. D’abord utilisé dans le film complotiste Loose Change, l’argument des squibs a ensuite été abondamment repris par les sites conspirationnistes. Pourtant, il est assez facile d’expliquer le phénomène des squibs  de façon rationnelle sans recourir à la théorie de la démolition contrôlée : lorsque la tour s’effondre, les étages supérieurs viennent comprimer l’air contenu dans les étages inférieurs ; l’air est alors expulsé par les vitres de l’immeuble, donnant ainsi aux témoins l’illusion que des explosifs ont été utilisés. Hélas, l’explication la plus rationnelle est rarement la plus séduisante.

L’effondrement des Tours Jumelles est dû à l’effet combiné de deux facteurs : l’affaiblissement des étages situés sous la zone d’impact, et l’énergie cinétique accumulée par les étages supérieurs pendant leur chute. En d’autres termes, les étages supérieurs ont écrasé les étages inférieurs. Selon l’hypothèse privilégiée par le NIST (National Institute of Standards and Technology), ce sont les incendies propagés par le kérosène qui auraient fragilisé la structure en acier des Tours Jumelles. En effet, lorsque l’acier atteint des températures proches de 1.000°C, il a déjà perdu une grande partie de sa résistance et de sa rigidité. La Tour 7 du World Trade Center, qui s’est effondrée sans avoir été percutée, était située à une centaine de mètres des Twin Towers et fut directement exposée aux débris incandescents projetés par ces dernières. Les témoignages concordent sur le fait que la Tour 7 a été ravagée par un incendie d’une extrême intensité et qu’elle est tombée après sept heures d’embrasement : aucun édifice n’est conçu pour résister à de tels dommages. D’après le rapport d’enquête du NIST, la Tour 7 s’est effondrée en deux temps : un premier pan de l’immeuble est tombé quand l’un des trois portiques principaux de la structure a cédé sous l’effet de l’incendie ; une redistribution des charges à l’intérieur de la structure a ensuite fait céder les deux autres portiques, entraînant l’effondrement de l’immeuble tout entier 6 à 7 secondes plus tard.

« Pentagate » : le syndrome de Saint Thomas

L’écrivain Thierry Meyssan, président du Réseau Voltaire International, s’est fait connaître en 2002 en affirmant qu’aucun avion n’était tombé sur le Pentagone. Il prétend qu’aucun débris du Boeing 757 n’a été retrouvé sur le site du Pentagone et que le cratère visible dans le mur de l’édifice est « trop petit » pour avoir été causé par un Boeing. D’après Thierry Meyssan, ce n’est pas un avion mais un missile qui aurait frappé le Pentagone le 11 septembre 2001.

Thierry Meyssan n’est ni architecte ni ingénieur en aéronautique ; il n’a mené aucune enquête de terrain ; il ne s’est jamais rendu sur le lieu du crash et n’a interrogé aucun témoin oculaire de l’attentat du Pentagone. Ses arguments se fondent uniquement sur l’observation de quelques photos de presse et ne résistent guère à l’analyse des experts. Par ailleurs, la théorie de Meyssan ne permet pas de répondre à certaines questions très concrètes : où est passé le Boeing 757 qui a été détourné ? Où sont passés les passagers ? Comment se fait-il qu’aucun témoin n’ait vu de missile alors que des dizaines de témoins affirment avoir vu un avion et que certains d’entre eux ont même reconnu le logo de la compagnie American Airlines ? Pourtant, la théorie de Thierry Meyssan sur le Pentagone a eu un immense retentissement et ses deux livres sur le 11 septembre, L’Effroyable imposture (paru en 2002) et Le Pentagate (paru en 2003), ont été des best-sellers mondiaux. Thierry Meyssan a bénéficié d’une audience extraordinaire : en France, des animateurs de talk-show lui ont déroulé le tapis rouge. Les théories de Meyssan ont aussi connu un grand succès en Amérique latine et au Moyen-Orient : l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad a d’ailleurs invité Meyssan à venir donner une conférence sur le 11 Septembre. Aujourd’hui encore, les théories fumeuses de Thierry Meyssan continuent de faire autorité au sein de la nébuleuse conspirationniste : étonnant succès pour un homme dont l’imposture est établie depuis longtemps.

Une raison simple peut expliquer le succès rencontré par la thèse de Thierry Meyssan : il n’existe aucune image prouvant qu’un avion s’est écrasé sur le Pentagone. Les seules images rendues publiques par le FBI sont des images de vidéosurveillance d’une qualité médiocre qui montrent une explosion sur la façade du Pentagone mais ne permettent pas d’identifier formellement un avion. L’absence de preuves visuelles a donc ouvert une brèche dans laquelle Thierry Meyssan et de nombreux autres conspirationnistes se sont engouffrés pour nier le crash du Boeing 757 : par une sorte de ruse argumentative, l’absence de preuve devient ainsi la preuve d’une absence. Comme l’explique Aurélie Ledoux, Maître de Conférences en Arts du Spectacle et auteur de plusieurs travaux sur le rôle de l’image dans les théories du complot, nous avons ici à faire à une version contemporaine de l’argument de Saint Thomas, cet apôtre qui refusait de croire à la résurrection du Christ tant qu’il n’aurait pas vu de ses yeux les marques de la crucifixion. Dans un article de la revue Esprit paru en 2009, Aurélie Ledoux écrit : « A une époque où nous sommes assiégés d’images et où chaque individu est susceptible d’en produire, l’absence d’image se fait immédiatement suspecte. En vertu de ce « syndrome de Saint-Thomas », l’absence d’image d’avion sur le Pentagone sera donc reçue comme une dissimulation et non comme une simple absence. Le conspirationniste contemporain est donc celui qui attend une preuve en image, et ce jusqu’à l’absurde ».

Une rumeur antisémite : le mythe des 4.000 Juifs

Certains conspirationnistes affirment que les attentats du 11 septembre sont l’œuvre des services secrets israéliens. De folles rumeurs antisémites ont vu le jour au lendemain des attentats : on a par exemple prétendu que 4.000 salariés juifs du World Trade Center étaient restés chez eux le 11 septembre parce qu’ils avaient été avertis à l’avance des attentats.

Quelle est l’origine de cette rumeur ? Le 17 septembre 2001, un journaliste de la chaîne libanaise Al-Manar TV annonça que « 4.000 Juifs n’étaient pas venus travailler au World Trade Center » le 11 septembre car ils avaient été avertis par le Mossad de l’imminence d’une attaque menée par des agents israéliens. Dans les jours qui suivirent, la rumeur fit le tour du monde : au Moyen-Orient, de nombreux médias rapportèrent l’affaire des « 4.000 Juifs manquants », y compris la célèbre chaîne d’information qatarie Al-Jazeera. Bien évidemment, la thèse du complot sioniste est un pur fantasme. Le chiffre de 4.000 Juifs est d’ailleurs totalement imaginaire : personne ne saurait dire combien de Juifs travaillaient dans les tours du World Trade Center car le gouvernement américain n’a pas pour habitude de « ficher » les salariés juifs. Mais alors d’où vient ce chiffre de « 4.000 Juifs » ? Le journaliste Antoine Vitkine propose une explication dans son livre Les nouveaux imposteurs (2005) : dans une interview donnée le matin des attentats, un diplomate israélien en poste à New York déclara que ses services avaient reçu près de 4.000 appels téléphoniques d’Israéliens qui s’inquiétaient pour leurs proches travaillant ou résidant à Manhattan. Cette interview est probablement à l’origine de la folle rumeur ; l’imagination, la haine et la bêtise ont fait le reste.

Il convient de préciser qu’Al-Manar TV, la chaîne libanaise qui a lancé la rumeur des 4.000 Juifs, appartient au Hezbollah, célèbre mouvement islamiste libanais, antisioniste et antisémite. Al-Manar TV est connue pour ses appels à la destruction d’Israël, pour ses clips de propagande négationnistes et pour ses « documentaires » sur le complot juif mondial : il n’y a donc rien d’étonnant dans le fait que des journalistes de cette chaîne aient voulu faire porter la responsabilité des attentats sur l’Etat d’Israël. Et même si de nombreux musulmans n’ont pas cru aux affirmations calomnieuses d’Al-Manar TV, la « rumeur des 4.000 Juifs » a eu des conséquences désastreuses car elle a nourri dans le monde entier les obsessions conspirationnistes : comme l’écrit Antoine Vitkine, « les aberrations lancées par Al-Manar TV ont amplement contribué à troubler les esprits et à instiller l’idée que tout n’était pas clair et que donc la vérité était ailleurs ». Des images montrant un groupe de jeunes Israéliens hilares en train de se photographier avec la fumée du World Trade Center en arrière-plan ont d’ailleurs fait le tour du monde : de nombreux sites complotistes et antisionistes continuent d’utiliser ce canular grotesque pour faire croire que l’Etat d’Israël est impliqué dans les attentats.

Le fantasme du « complot juif » est une vieille rengaine antisémite. A la fin du XIXème siècle, en Europe, de nombreux mouvements d’extrême droite croyaient à l’existence d’une internationale juive cherchant à prendre secrètement le contrôle du monde. Au début du XXe siècle, des membres de la police secrète du Tsar Nicolas II publièrent les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux destiné à faire croire à l’existence d’un complot juif mondial. Depuis la création de l’Etat d’Israël et les premières guerres israélo-arabes, le mythe du « complot sioniste » s’est durablement ancré dans le monde musulman. Après le 11 septembre 2001, plusieurs chefs d’Etat musulmans ont repris à leur compte la théorie selon laquelle Israël serait impliqué dans les attentats du World Trade Center : c’est le cas de l’ex-président iranien Mahmoud Ahmadinejad ou de l’ex-président égyptien Mohamed Morsi. En Europe, cette théorie est encore colportée sur Internet par de nombreux sites conspirationnistes comme celui de l’essayiste d’extrême droite Alain Soral.

L’argumentation complotiste : essai de décryptage

Les théories du complot sur le 11 Septembre nous aident à comprendre l’extraordinaire pouvoir de séduction qu’exercent les théories complotistes. Tout d’abord, ces théories donnent du sens à des événements qui nous dépassent : face à des catastrophes ou à des événements traumatisants, nous avons tendance à réinterpréter la réalité à partir des bribes d’informations que nous détenons. Les théories du complot nous fournissent une grille lecture très simple qui permet de colmater les brèches et de relier facilement les faits entre eux. Deuxièmement, les discours complotistes flattent notre égo : ils donnent aux individus crédules le sentiment d’accéder à une vérité cachée. Troisièmement, les théories du complot nous proposent un récit alternatif séduisant : elles nous racontent l’histoire que nous avons envie d’entendre. Elles reposent sur des schémas narratifs qui entrent en résonnance avec nos angoisses, nos fantasmes et nos obsessions : rejet du « système », haine de l’impérialisme états-unien, antisionisme, antisémitisme, etc. Dans le cas du 11 Septembre, la thèse du complot intérieur est séduisante car elle consolide la vision manichéenne d’un monde où les Etats-Unis et leurs alliés sont toujours les agresseurs, et où leurs ennemis sont toujours les victimes. 

Mais si le discours complotiste séduit, c’est aussi parce qu’il prend souvent l’apparence d’une démonstration logique. Les théoriciens du complot utilisent par exemple des sophismes, c’est-à-dire des raisonnements faux ayant l’apparence du vrai. Parmi les sophismes les plus utilisés on trouve notamment le « raisonnement par l’intérêt ». On pourrait le résumer par la formule suivante : si un événement A profite à un individu B, alors B est la cause de A. Les complotistes se demandent « à qui profite le crime ? » et pensent naïvement que la réponse à cette question va leur fournir le nom du coupable. Ce raisonnement fallacieux repose en fait sur une confusion entre la preuve et le mobile : le bénéficiaire supposé d’un crime n’en est pas nécessairement le commanditaire. L’instrumentalisation politique du 11 septembre par le gouvernement américain ne prouve aucunement que les Etats-Unis soient à l’origine des attentats. D’ailleurs, le gouvernement américain n’est pas le seul qui ait instrumentalisé les attentats du 11 Septembre : en Russie, Vladimir Poutine a profité des attentats pour durcir la répression en Tchétchénie au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste.

Mais ce qui fait la force de l’argumentation complotiste, c’est sa circularité. Le discours complotiste est un discours autoréférencé : il porte en lui-même sa propre justification. Il cherche à démontrer l’existence d’un complot en partant du postulat que ce complot existe. En fait, il est impossible de réfuter une théorie du complot puisque toute réfutation viendra renforcer la conviction qu’il existe un complot : si l’on rejette les arguments d’un conspirationniste, c’est que l’on est soi-même « manipulé » ; si des experts confirment la version « officielle », c’est qu’ils font eux-mêmes partie du complot, ou qu’ils ont subi des « pressions ». Ainsi, les experts du NIST qui ont enquêté sur les attentats du 11 Septembre sont accusés de collusion avec les services secrets américains : leur bonne foi et leur impartialité sont constamment mises en cause par les théoriciens du complot. Cette circularité de l’argumentation doit justement nous inciter à la plus grande méfiance car elle n’est qu’un subterfuge rhétorique permettant de verrouiller la discussion. Une théorie qui présuppose l’irrecevabilité de toutes les objections que l’on pourrait lui faire est, par définition, suspecte : comme l’a montré le philosophe Karl Popper, une hypothèse irréfutable est également invérifiable.

Le discours complotiste recourt aussi à la surinterprétation. Toutes les zones d’ombre, incohérences ou contradictions dans le discours officiel sont systématiquement interprétées comme les indices d’un complot intérieur : le film Loose Change cite par exemple certaines déclarations contradictoires de plusieurs membres de l’administration Bush, des silences inexpliqués sur certains points de l’enquête, des documents et des pièces à conviction qui auraient disparu de façon mystérieuse. Les auteurs du film en déduisent que l’Etat américain a cherché à dissimuler la vérité et à éliminer les preuves de son implication dans les attentats. La stratégie des conspirationnistes consiste en fait à rejeter les explications les plus simples pour ne retenir que les hypothèses compatibles avec la thèse du complot. La logique voudrait pourtant que l’on privilégie l’explication la plus simple et la plus rationnelle avant d’envisager toute autre explication. Ce principe de simplicité, connu également sous le nom de « rasoir d’Ockham », a été théorisé par le philosophe et théologien anglais Guillaume d’Ockham au XIVème siècle et s’applique parfaitement aux théories du complot : si l’incompétence et la confusion suffisent à expliquer les déclarations contradictoires de l’administration Bush, alors l’hypothèse d’un complot intérieur devient superflue.

On notera aussi que les théoriciens du complot effectuent un tri sélectif dans les sources dont ils disposent : ils rejettent en bloc les documents confirmant la version « officielle » et ne retiennent que les documents susceptibles de corroborer la thèse du complot. La vidéo dans laquelle Oussama Ben Laden revendique les attentats du 11 Septembre est considérée comme truquée ; à l’inverse, une vidéo montrant de jeunes Israéliens qui se réjouissent des attentats est considérée comme une preuve authentique de l’implication d’Israël. Les témoins qui affirment avoir vu un avion s’écraser sur le Pentagone sont ignorés ou décrits comme des affabulateurs ; en revanche, le témoignage d’un salarié du World Trade Center évoquant une mystérieuse opération de maintenance dans l’une des Tours Jumelles quelques jours avant les attentats est pris pour argent comptant, même s’il n’est corroboré par aucun autre témoignage et même s’il n’existe aucune trace de l’opération en question. Le rapport du NIST, fruit de trois années de recherches impliquant plus de 200 experts issus du secteur privé et du monde universitaire, est dénigré par une foule d’ignorants qui ne l’ont pas lu. En revanche, les complotistes prennent au sérieux les théories farfelues avancées par des scientifiques controversés tels que le physicien Steven E. Jones, un mormon illuminé qui prétend avoir découvert des traces de nanothermite en analysant une poignée de poussière prélevée au hasard dans les décombres du World Trade Center.

Conclusion

Un sondage réalisé en 2016 par l’institut Odoxa donna des résultats stupéfiants : 45% des Français interrogés pensaient que les vrais responsables du 11 septembre n’étaient pas connus, et 28% estimaient que le gouvernement américain était impliqué dans les attentats. Vingt ans après les attentats, les théories complotistes sur le 11 Septembre n’ont pas disparu. Mais ces théories ont un intérêt non négligeable : elles constituent un véritable cas d’école et nous aident à comprendre la « viralité » des théories complotistes modernes. Quelles leçons peut-on tirer des théories conspirationnistes sur le 11 Septembre ?

1) Privilégions les hypothèses les plus simples. Les choses que nous ignorons ne sont pas forcément des choses que l’on nous cache : la thèse du complot est rarement l’explication la plus rationnelle pour rendre compte des événements qui nous dépassent et sur lesquels nous disposons d’une information lacunaire.

2) Vérifions toujours nos sources. Restons critiques face aux témoignages douteux, aux experts autoproclamés, aux cyber-gourous, aux vidéos racoleuses, aux informations non vérifiées, aux rumeurs et aux vérités « alternatives ».

3) Méfions-nous des fausses démonstrations. Un raisonnement qui a l’apparence d’une déduction logique n’est pas forcément un raisonnement juste. Tâchons de ne pas nous laisser piéger par les sophismes ni par les argumentations circulaires qui ne démontrent rien du tout.

4) Méfions-nous des images. Une image peut nous tromper, surtout lorsqu’elle est spectaculaire. Soyons prudents et posons-nous des questions simples : d’où vient l’image ? Est-elle authentique ? Que montre-t-elle ? Que prouve-t-elle ? En quoi peut-elle nous induire en erreur ?

5) Méfions-nous de nous-mêmes. Sachons rester humbles, ne nous érigeons pas en experts dans des domaines que nous ne maîtrisons pas. N’adhérons pas trop vite à une théorie sous prétexte que nous la trouvons séduisante. Essayons de déjouer nos propres biais cognitifs, en particulier le biais de confirmation qui nous pousse à voir partout des éléments corroborant notre opinion initiale.

Non, la France n’est pas une dictature

Manifestation contre le passe sanitaire à Toulon, 7 août 2021 (AFP).

L’extension du passe sanitaire fait l’objet d’une opposition farouche qui dépasse largement les milieux « antivax » habituels. Nourris par une avalanche de fake news et de rumeurs complotistes sur les réseaux sociaux, galvanisés par quelques artistes en mal de publicité, certains adversaires du passe sanitaire n’hésitent pas à mobiliser des arguments grotesques et des références délirantes pour justifier leur combat : ils se décrivent comme des « résistants », dénoncent une mesure « antidémocratique », qualifient la France de « dictature » et comparent volontiers le passe sanitaire au nazisme, à la ségrégation raciale ou au port de l’étoile jaune. Quelques démagogues sans vergogne, venus de l’extrême droite et de l’extrême gauche, essaient même de récupérer le mouvement d’opposition au passe sanitaire à des fins électoralistes : honte à eux.

Le passe sanitaire n’est pas « antidémocratique ». Et la France n’est pas une « dictature ». L’extension du passe sanitaire a été votée par les députés et les sénateurs puis validée par le Conseil Constitutionnel. Certes, la généralisation du passe sanitaire implique une restriction de certaines libertés individuelles : personne ne le nie. Mais cette restriction est temporaire, et justifiée par des impératifs de santé publique. Dans son avis du 5 août 2021, le Conseil Constitutionnel a estimé que les dispositions relatives à l’extension du passe sanitaire étaient « proportionnées aux risques sanitaires » et conformes à « l’objectif de valeur constitutionnelle de protection de la santé ». Le Conseil Constitutionnel a aussi rappelé que l’extension du passe sanitaire était encadrée par des mesures garantissant l’accès aux soins médicaux et aux biens de première nécessité.

Il est étonnant de constater que l’extension du passe sanitaire suscite en France plus de contestations que le confinement et le couvre-feu, qui étaient pourtant des mesures beaucoup plus liberticides. Deux raisons peuvent expliquer ce paradoxe : tout d’abord, la méfiance d’une partie non négligeable de la population française à l’égard des vaccins ; deuxièmement, le fait que l’extension du passe sanitaire soit perçue comme une « discrimination » envers les non vaccinés.

L’efficacité des vaccins contre le covid est parfaitement démontrée : toutes les données disponibles à ce jour confirment qu’ils atténuent la gravité des symptômes et réduisent significativement les risques d’infection, d’hospitalisation et de décès, même face au variant delta. Quant aux effets indésirables, ils se limitent à des troubles transitoires et tout à fait bénins en comparaison des risques encourus en cas d’infection ; les effets secondaires graves nécessitant une hospitalisation sont rarissimes. Refuser la vaccination par peur des effets secondaires est une attitude irrationnelle car le virus est beaucoup plus dangereux que les vaccins. En France, l’épidémie de covid a fait 112.000 morts en un an et demi, et l’on estime que près de 300.000 personnes souffrent d’un covid long, c’est-à-dire de symptômes persistants. Sans oublier les conséquences économiques, sociales et psychologiques délétères de la pandémie. Qu’on le veuille ou non, la balance bénéfices-risques penche donc très nettement en faveur de la vaccination. Même si les vaccins anti-covid ne sont pas efficaces à 100 %, il est clair que dans un monde où le Sars-CoV-2 circule activement, la vaccination augmente nos chances de rester en bonne santé. En l’absence de traitement efficace contre le covid, la vaccination est notre seule porte de sortie, notre seule chance de retrouver une vie à peu près normale, sans couvre-feu ni confinement.

L’extension du pass sanitaire n’est pas une « discrimination » dans la mesure où le vaccin contre le covid-19 est accessible à tous, gratuitement. Les personnes qui refusent la vaccination font le choix de s’exclure elles-mêmes de la vie sociale : elles ne sont ni des victimes, ni des « résistants ». L’objectif du passe sanitaire n’est pas de stigmatiser les non vaccinés, mais d’inciter un maximum de personnes à se faire vacciner. Pour atteindre l’immunité collective et limiter le risque de voir émerger de nouveaux variants plus dangereux, nous n’avons pas d’autre choix que de vacciner massivement la population. 

Le vrai scandale, ce n’est pas le passe sanitaire ; c’est le fait qu’en France, pays de Louis Pasteur, il faille aujourd’hui recourir à des mesures contraignantes pour que les gens se fassent vacciner contre une maladie qui tue, qui laisse des séquelles, qui déstabilise notre économie et qui menace de faire imploser nos services de réanimation. Cela en dit long sur l’incapacité de l’exécutif à bâtir un consensus autour de sa politique vaccinale. Mais cela révèle aussi quelque chose de beaucoup plus préoccupant : l’extrême défiance d’une partie de nos concitoyens à l’égard des institutions en général, et des institutions scientifiques en particulier. Le mouvement d’opposition au passe sanitaire est plus qu’un simple mouvement d’opposition à la politique sanitaire d’Emmanuel Macron et de son gouvernement : c’est un mouvement anti-système, comme l’était le mouvement des gilets jaunes.

Faut-il une loi contre les séparatismes?

La République est beaucoup plus qu’un simple cadre institutionnel ; c’est un contrat social. Elle ne se réduit pas à la seule démocratie. Elle désigne aussi tout un corpus de principes qui cimentent la nation et organisent les relations entre les individus et les pouvoirs publics. Ces principes sont ceux que l’on trouve dans le bloc de constitutionnalité : souveraineté de la nation, refus de la tyrannie, indivisibilité de l’État, égalité de tous les citoyens devant la loi, égalité des droits entre hommes et femmes dans tous les domaines, respect de la dignité humaine, présomption d’innocence, inviolabilité de la propriété, liberté de conscience et de culte, liberté d’expression et d’opinion, laïcité, droit au travail, liberté syndicale, droit de grève, droit à la sécurité sociale, droit à l’éducation, à la culture et à la formation professionnelle. 

Or, la République est aujourd’hui déstabilisée par des groupes d’individus qui placent leurs propres convictions idéologiques ou religieuses au-dessus de la loi républicaine. Parmi toutes les formes de séparatisme qui minent la République, il en est une qui représente une menace particulièrement sérieuse : il s’agit de l’islamisme, entendu ici comme une idéologie prônant la soumission de l’espace social et politique à des règles issues de la religion musulmane. Les islamistes livrent une guerre insidieuse contre le pacte républicain : pratiquant l’entrisme et le double-discours, ils cherchent à fragiliser la République de l’intérieur, par la prédication, la pression ou l’intimidation, en agissant dans les sphères politique, médiatique, associative, éducative, sportive et culturelle. Cette guerre idéologique sournoise a pour objectif de séparer la communauté musulmane du reste de la société française. Et si nous laissons faire, cette guerre idéologique pourrait bien déboucher, à terme, sur une forme de guerre civile.

En 2002 sortait Les territoires perdus de la République, ouvrage décrivant la montée de l’intégrisme dans les collèges et les lycées des quartiers sensibles à travers le témoignage d’enseignants et de chefs d’établissement. Deux ans plus tard, le Rapport Obin mettait en évidence l’influence croissante de l’islamisme et la multiplication des atteintes à la laïcité dans les écoles françaises : banalisation de l’antisémitisme, refus de la mixité dans les cours d’EPS, revendication de menus halal dans les cantines, contestation de certains enseignements jugés contraires au Coran, etc. Ce rapport, bien qu’alarmant, fut soigneusement enterré par le ministre de l’Education Nationale de l’époque, un certain François Fillon. Il fallut attendre les attentats djihadistes de 2015 pour que le problème de l’islamisme soit enfin pris au sérieux par les pouvoirs publics. Mieux vaut tard que jamais, dira-t-on. Mais que de temps perdu ! 

En 2020, à l’occasion du procès des attentats de Charlie Hebdo, l’IFOP publia les résultats d’une grande enquête révélant que, sur l’ensemble des musulmans de France interrogés, 18 % ne condamnaient pas les attentats perpétrés par les frères Kouachi et 40 % déclaraient faire passer leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République. Il faut être d’une mauvaise foi inouïe pour ne pas considérer de tels chiffres comme extrêmement préoccupants. C’est aussi en 2020 que le sociologue Bernard Rougier publia Les territoires conquis de l’islamisme, ouvrage collectif qui documente de façon précise la propagation de l’islamisme en France et la constitution de véritables « enclaves » islamistes dans certains quartiers populaires au cours des trois dernières décennies. Les auteurs rappellent que les organisations islamistes, en dépit de leurs divergences idéologiques, poursuivent toutes un même objectif : celui de produire « un islam en rupture avec la société française ». Les auteurs mettent aussi en lumière l’existence d’un continuum entre islamisme et djihadisme : rejoignant la thèse de l’islamologue Gilles Kepel, Bernard Rougier montre que l’idéologie salafiste constitue le terreau de l’engagement djihadiste. L’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020 apparaît d’ailleurs comme l’aboutissement tragique d’une campagne de dénigrement menée par un petit groupe de parents d’élèves avec le soutien actif d’un prédicateur islamiste très influent sur les réseaux sociaux.

Dans ces conditions, on pouvait espérer qu’un projet de loi destiné à lutter plus efficacement contre les séparatismes fît l’objet d’un consensus politique assez large au sein des forces républicaines. Pourtant, ce n’est pas le cas. Depuis la publication du projet de loi « confortant le respect des principes de la République », l’opposition de gauche n’a pas de mots assez durs pour fustiger un texte qu’elle juge à la fois inopportun, inutile et dangereux. Inopportun, car il y aurait d’autres questions plus urgentes à régler. Inutile, car l’arsenal législatif existant serait suffisant pour combattre les logiques séparatistes. Dangereux, car le texte conduirait à « stigmatiser les musulmans » et menacerait les libertés fondamentales. Quand on voit des élus de gauche rejeter en bloc ce projet de loi, on comprend à quel point la gauche française a tourné le dos à tous les idéaux républicains et universalistes qu’elle avait défendus pendant des décennies. On comprend à quel point la gauche a trahi les combats qu’elle avait menés jadis en faveur de l’école, de l’égalité, de la laïcité et de la dignité humaine. La gauche française, en tout cas une partie de celle-ci, a tout simplement renoncé à défendre la République.

Ce projet de loi est-il inopportun ? Voilà une bien curieuse accusation que l’on ressort chaque fois qu’un texte un peu sensible arrive devant le Parlement. Il s’agit là d’un argument commode pour contester à peu de frais le bien-fondé d’une réforme et, au bout du compte, pour justifier le statu quo. S’il fallait attendre la fin de la crise sanitaire, de la crise économique et de la crise climatique pour traiter les autres problèmes, nous pourrions attendre longtemps ! Pourtant, dans un pays où furent assassinés un professeur et des journalistes dont le seul tort était d’avoir montré des caricatures de Mahomet, ne peut-on pas considérer comme une priorité la lutte contre l’intégrisme religieux ? Pendant plus de trente ans les pouvoirs publics ont fermé les yeux, par lâcheté ou par naïveté, sur la montée de l’islamisme dans les quartiers populaires : tétanisée par la seule idée de passer pour « islamophobe », une partie de nos élites a préféré ignorer le problème. Et le déni continue : malgré la succession de rapports, de tribunes, d’articles, de livres, d’enquêtes et de baromètres attestant la progression de l’islam radical et des logiques séparatistes au sein de la société française, il se trouve encore aujourd’hui quelques prêcheurs munichois pour nous expliquer qu’il est urgent de ne rien faire. 

Certes, il existe déjà tout un arsenal permettant de lutter contre les séparatismes. La question est de savoir si cet arsenal suffit. Or, les progrès de l’islamisme au sein de la société française au cours des trois dernières décennies tendent à montrer que la République ne dispose pas de moyens d’action suffisants contre ceux qui cherchent à la déstabiliser. Il s’agit donc bien de renforcer l’arsenal existant. Par exemple, l’article 4 du projet de loi crée une nouvelle infraction pénale visant à mieux protéger les agents du service public en sanctionnant les menaces, violences et intimidations exercées à leur encontre par tout usager qui tenterait de se soustraire aux règles de fonctionnement des services publics. Par ailleurs, plusieurs articles durcissent les mesures de lutte contre la polygamie. Comme le rappellent à juste titre les adversaires du projet de loi, la polygamie est déjà interdite en France. Mais l’État peine à faire respecter cette interdiction. Si la loi est adoptée, la polygamie deviendra un motif opposable à la délivrance d’un titre de séjour dans toutes les situations, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Cette loi n’est pas une loi contre l’islam, encore moins contre les musulmans. On peut déplorer que l’opposition de droite ait dénaturé le texte en y introduisant des amendements contre le port du voile, mais ces amendements ne correspondent pas à la philosophie du texte initial et ont été condamnés par le gouvernement. Le projet de loi vise à combattre l’islamisme en tant qu’idéologie, et non l’islam en tant que religion. Qualifier cette loi d’islamophobe est absurde et malhonnête. C’est oublier que les premières victimes de l’islamisme sont les musulmans eux-mêmes, pris en otages par des intégristes qui cherchent à leur imposer une vision sectaire de l’islam et à délégitimer toute offre religieuse alternative. C’est oublier aussi que le projet de loi protège les droits des femmes musulmanes en garantissant l’égalité entre hommes et femmes face à l’héritage, en renforçant la lutte contre les mariages forcés et en interdisant les certificats de virginité. C’est oublier, enfin, que les dispositions du texte s’appliquent à tous les séparatismes quels qu’ils soient, et non uniquement à l’islamisme : cette loi sera donc utile contre d’autres idéologies radicales en rupture avec les principes républicains.

Le projet de loi ne remet pas en question la liberté d’association telle qu’elle a été définie dans la loi de 1901, mais il astreint les associations à une plus grande transparence financière et clarifie les motifs de dissolution administrative des associations dont les activités portent atteinte aux libertés fondamentales. En outre, les articles 6 et 7 imposent à toute association sollicitant des financements publics la signature d’un « contrat d’engagement républicain » ; les associations qui refuseront d’adhérer à ce contrat ne deviendront pas illicites mais perdront leur agrément et leurs subventions publiques, ce qui est la moindre des choses ! Le projet de loi ne remet pas davantage en question la liberté de culte ; au contraire, il durcit les peines en cas d’atteintes à la liberté d’exercer un culte. Il modifie cependant les règles encadrant le fonctionnement des associations à but religieux : il accroît les obligations des associations cultuelles en matière de transparence financière et renforce le contrôle de l’État sur les financements d’origine étrangère : il s’agit tout particulièrement d’empêcher la propagation du salafisme dans les mosquées françaises et d’éviter l’ingérence des pays du Moyen-Orient dans l’organisation du culte musulman. Par ailleurs, le projet de loi prévoit de faire passer toutes les associations à but religieux sous le statut défini par la loi de 1905 : ce statut offre des avantages fiscaux non négligeables aux associations cultuelles mais interdit, en contrepartie, toute activité n’ayant pas pour finalité d’organiser l’exercice d’un culte. Or, la plupart des mosquées françaises ont actuellement le statut d’association loi 1901, qui est beaucoup moins encadré. Enfin, l’article 43 interdit à toute personne condamnée pour des actes de terrorisme de présider ou administrer une association cultuelle pendant dix ans, une mesure de bon sens.

En matière de liberté d’expression, le texte renforce la lutte contre la haine sur Internet mais ne modifie pas les infractions pénales définies par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse ; la seule véritable innovation introduite par le projet de loi est la création d’un délit de « mise en danger de la vie d’autrui par la diffusion d’informations relatives à la vie privée d’une personne, permettant de l’identifier ou de la localiser », dans le but avéré de lui nuire. Cette mesure, qui vise à prévenir le harcèlement, l’agression et le meurtre d’agents dépositaires de l’autorité publique, est une réponse à la décapitation de Samuel Paty : n’oublions pas que ce crime abominable a été rendu possible par la diffusion, sur Internet, d’informations qui ont permis à l’assassin d’identifier le professeur et de localiser son établissement.

Enfin, le projet de loi vise à combattre certaines dérives de la liberté d’instruction. On sait par exemple que l’instruction à domicile est parfois utilisée comme un instrument de radicalisation et un moyen d’échapper à la scolarité obligatoire : pour contourner les contrôles de plus en plus stricts imposés aux écoles privées hors-contrat, certaines familles ont en effet recours à des écoles salafistes clandestines ou à des organisations islamistes proposant des tutoriels pour l’instruction à domicile. C’est pourquoi le projet de loi réaffirme le principe de scolarisation obligatoire pour tous les enfants âgés de trois à seize ans : les familles ne pourront déroger à l’obligation de fréquenter un établissement scolaire que sur autorisation délivrée par les services académiques, pour des motifs définis par la loi et tirés de la situation de l’enfant. L’instruction à domicile ne sera donc plus un choix des parents, mais une dérogation liée à des situations exceptionnelles. N’oublions pas que depuis les lois Ferry de 1881 et 1882, l’école a toujours été au cœur du projet républicain ; elle a toujours été conçue comme un lieu de socialisation, d’émancipation et de transmission des valeurs républicaines. On ne peut tolérer que des familles utilisent l’instruction à domicile pour échapper à la scolarité obligatoire et pour inculquer à leurs enfants des valeurs incompatibles avec les principes républicains.

En 1877, le député républicain Léon Gambetta déclara devant la Chambre des Députés : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! ». Gambetta avait parfaitement compris que le clergé catholique était hostile au régime républicain et que l’enracinement de la République, à la fin du XIXe siècle, ne pouvait pas faire l’économie d’un bras de fer avec l’Église, compte tenu de la mainmise du clergé sur l’école et sur des pans entiers de la vie sociale. Pour sauver la République, il fallut imposer la laïcisation de l’école. Il fallut fermer des milliers d’établissements congréganistes qui dispensaient un enseignement antirépublicain. Pour faire appliquer la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’État, il fallut des centaines de procédures judiciaires contre des prêtres et des évêques réfractaires qui plaçaient l’autorité pontificale au-dessus des autorités républicaines. Mais la République imposa sa loi. On pourrait aujourd’hui déclarer, en détournant la fameuse phrase de Gambetta : « L’islamisme, voilà l’ennemi ! ». De même que la République laïque s’est construite contre le cléricalisme, elle doit aujourd’hui se protéger contre l’islamisme et contre toutes les idéologies sectaires qui la contestent dans ses principes. C’est pourquoi le projet de loi « confortant le respect des valeurs de la République » va dans le bon sens. 

Ce que l’on peut reprocher à ce texte, c’est surtout ce qu’il ne contient pas. La question des séparatismes est ici complètement dissociée de la question sociale. Or, nous savons que le séparatisme gangrène les quartiers populaires des banlieues les plus défavorisées où s’accumulent tous les problèmes de chômage, d’exclusion, de délinquance et de repli communautaire. Nous savons que l’offensive islamiste cible en priorité les territoires et les populations les plus vulnérables. C’est pourquoi la lutte contre les séparatismes est indissociable de la politique de la ville. En 2018, Jean-Louis Borloo remit au président de la République un rapport de 150 pages comportant des mesures fortes pour relancer la politique de la ville. Ce rapport avait un titre audacieux : « Vivre ensemble. Vivre en grand. Pour une réconciliation nationale ». Le chef de l’État balaya d’un revers de main le rapport Borloo : c’était une erreur.

La stratégie du RN en Île-de-France: faire campagne sans programme?

Jordan Bardella.

Moins de quatre semaines avant le premier tour des régionales, le parti de Marine Le Pen a une liste et une tête d’affiche mais toujours pas de programme en Île-de-France. Sur le site de campagne de Jordan Bardella, vice-président du Rassemblement National et tête de liste en Île-de-France, on ne trouve même pas un embryon de programme. On ne trouve qu’une affiche du candidat et un petit tract à télécharger. Bardella mise toute sa campagne sur le thème de la sécurité, comme le résume son slogan : « Le choix de la sécurité ». Dans son tract comme dans ses interviews, il ne cesse de matraquer le même message sur l’insécurité en Île-de-France, à grands renforts de statistiques et de formules anxiogènes : « ultraviolence », « rixes de bandes », « effondrement de l’autorité », « zones de non-droit », « l’Île-de-France concentre 80% des bandes violentes », « 1 agression gratuite toutes les 44 secondes ». Pour le candidat du RN, il s’agit de capitaliser sur la peur et de torpiller le bilan – jugé médiocre – de Valérie Pécresse en matière de lutte contre la délinquance.

A moins d’un mois du scrutin, le programme du candidat Bardella pour la région Île-de-France se résume à une mesure phare : placer « deux agents de sécurité armés dans chaque gare de la région ». Mais aucun chiffrage n’est avancé. Interviewé sur BFM TV le 11 avril, Jordan Bardella s’est montré incapable de donner le nombre de gares en Île-de-France et a reconnu que sa mesure phare n’était pas encore chiffrée. La région Île-de-France compte plus de 800 gares de métro, RER et Transilien ; plusieurs grandes gares très fréquentées bénéficient déjà d’une présence militaire continue, mais certaines gares de banlieue très peu fréquentées sont de simples guichets automatiques et n’accueillent que très rarement des personnels SNCF ou RATP : on ignore si M. Bardella entend déployer deux agents armés en permanence dans chacune de ces gares. En tout état de cause, une telle mesure est irréaliste car elle représenterait un coût abyssal pour la région.

Trois autres propositions apparaissent également sur le tract de Jordan Bardella : « investir massivement dans la vidéosurveillance et les équipements des forces de l’ordre » (mais là encore, aucun chiffrage), « renforcer la sécurité aux abords des établissements scolaires » (mais on ignore de quelle façon) et « démanteler les zones de non-droit » (lesquelles ? de quelle façon ? et avec quels moyens ?). Autrement dit, ces quelques mesures floues et racoleuses ne sont rien d’autre que des vœux pieux destinés à ancrer la campagne du candidat dans une logique exclusivement sécuritaire, au détriment des nombreux autres défis majeurs que doit relever un territoire comme l’Île-de-France : attractivité internationale, innovation, transition écologique, amélioration des infrastructures de transport, réduction des inégalités sociales et territoriales, insertion professionnelle.

On pourrait en rire s’il ne s’agissait pas d’une question aussi sérieuse que l’avenir de la région Île-de-France. Mais à bien y réfléchir, la stratégie du Rassemblement National n’est pas si absurde qu’on pourrait le penser. Le parti de Marine Le Pen sait qu’il a peu de chance d’arriver en tête en Île-de-France. En 2015, la liste FN menée par Wallerand de Saint-Just est arrivée en troisième position avec 14% des suffrages, très loin derrière les listes de Valérie Pécresse et de Claude Bartolone. En fait, Jordan Bardella n’a pas besoin d’élaborer un programme cohérent : il sait qu’il ne présidera pas la région Île-de-France. Il est là pour préparer les scrutins nationaux de 2022.

Pour Marine Le Pen, les élections régionales sont un marchepied vers la présidentielle : « aujourd’hui nos régions, demain la France » peut-on lire sur les tracts des candidats du RN. C’est pourquoi la campagne de Jordan Bardella mélange habilement les enjeux régionaux et nationaux, comme l’avait déjà fait Wallerand de Saint-Just lors des élections régionales de 2015. Le tract de Jordan Bardella parle plus de politique nationale que d’enjeux régionaux, et annonce déjà quelques unes des mesures qui seront portées par Marine Le Pen en 2022 : « Face à Macron, nous exigerons le rétablissement  des effectifs de police (…), l’armement de toutes les polices municipales, (…), l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans, l’expulsion des délinquants et criminels étrangers, la fermeture de toutes les mosquées radicales et l’interdiction du voile islamiste dans l’espace public ». Autant de propositions qui n’ont, a priori, pas leur place dans la campagne des régionales puisqu’elles ne relèvent pas des compétences des Conseils Régionaux. L’objectif est clair : imposer dans le débat des régionales les thèmes de prédilection du Rassemblement National en vue de la prochaine présidentielle. La formule « face à Macron » est d’ailleurs assez explicite : le parti d’extrême droite se projette déjà dans un nouveau duel Macron/Le Pen au second tour.

Victoire de Le Pen en 2022, un nouveau 10 mai 1981?

M. Le Pen.

Une victoire de Marine Le Pen en 2022 ressemblerait probablement à celle de François Mitterrand en 1981. Pas question, ici, de bricoler de hasardeuses comparaisons entre l’ancien président de la République et l’actuelle présidente du Rassemblement National : il ne s’agit pas de comparer des individus, ni même des idées, mais des moments politiques.

La victoire de la gauche en 1981 apparaît comme l’épilogue d’une longue séquence politique ouverte en 1968. La crise de Mai 68 n’a pas immédiatement profité à la gauche, malgré les tentatives de récupération du mouvement par François Mitterrand. Mais cette crise a révélé un désir de changement qui s’est amplifié dans les années suivantes et qui a porté Mitterrand au pouvoir en mai 1981. Le Programme Commun de la Gauche, publié en 1972, est né de Mai 68 et a largement inspiré le projet présidentiel du candidat socialiste en 1981. La victoire de Marine Le Pen en 2022 s’inscrirait, quant à elle, dans une séquence politique marquée par la crise des gilets jaunes en 2018 et 2019. Même si le mouvement des gilets jaunes apparaît comme apolitique, il exprime un rejet des partis traditionnels au sein de catégories sociales qui se perçoivent comme les grandes perdantes de la mondialisation. C’est surtout à cette frange de la population que s’adresse Marine Le Pen aujourd’hui ; comme l’a montré le géographe Christophe Guilluy, c’est en effet dans les territoires de la « France périphérique » que le Rassemblement National obtient ses scores les plus élevés.

Tout comme François Mitterrand en 1981, Marine Le Pen pourrait profiter de la crise économique majeure qui a plombé le bilan du président sortant. En 1981, Mitterrand a bénéficié du bilan calamiteux de Valéry Giscard d’Estaing, confronté aux conséquences des deux chocs pétroliers : on se rappelle que, lors du débat d’entre-deux-tours, Mitterrand avait ridiculisé son adversaire en le qualifiant « d’homme du passif ». En 2022, le bilan économique d’Emmanuel Macron sera terni par la crise sanitaire et par les mesures de confinement qui ont asphyxié des secteurs entiers de notre économie : Marine Le Pen pourra donc capitaliser sur l’impopularité de Macron, sur la dégradation de la situation économique et sur la mauvaise gestion de la crise sanitaire par l’exécutif. 

Si Marine Le Pen remportait la présidentielle de 2022, la France connaîtrait une alternance historique, comparable à celle de 1981. La présidentielle de 1981 a permis à la gauche d’exercer le pouvoir pour la première fois sous la Cinquième République ; une victoire de Marine Le Pen ouvrirait pour la première fois les portes du pouvoir au RN. Comme le PS en 1981, le RN est un parti sans expérience gouvernementale. Certes, il y avait déjà eu des socialistes au pouvoir en France avant la Cinquième République, mais le nouveau Parti Socialiste, fondé entre 1969 et 1971 sur les ruines de l’ancienne SFIO, était encore vierge de toute participation gouvernementale en 1981 : la présidentielle et les législatives de 1981 ont propulsé au pouvoir toute une génération d’hommes et de femmes qui n’avaient jamais exercé de responsabilités politiques à l’échelle nationale.

Enfin, Marine Le Pen est porteuse d’un projet de rupture, tout comme François Mitterrand en 1981. Mitterrand a été élu sur un projet de rupture avec le capitalisme : son programme économique prévoyait d’étendre considérablement le secteur public et d’étatiser des pans entiers de l’économie française (les banques, les assurances, les grands groupes industriels). Marine Le Pen porte quant à elle un projet de rupture avec le cadre européen, avec le libéralisme et avec une conception ouverte de la nation. Mais comme les socialistes en 1981, le parti de Marine le Pen risque de se fracasser sur le mur de la réalité. Dès 1982, face à la dégradation des finances publiques, le gouvernement Mauroy mit en place un premier plan d’austérité ; dès 1983, Mitterrand annonça une pause dans les réformes et amorça le fameux « tournant de la rigueur » pour éviter un effondrement du franc et rester dans le système monétaire européen. De même, le Rassemblement National pourrait opérer un « tournant pragmatique » un ou deux ans après son arrivée au pouvoir, pour éviter un désastre économique et une rupture avec l’Union européenne. Confronté à l’exercice du pouvoir, le Parti Socialiste s’est « normalisé », il s’est transformé en parti gestionnaire et s’est rallié à l’Europe et à l’économie de marché. Le RN pourrait, quant à lui, gouverner la France comme un parti de droite nationaliste et conservateur, à l’instar du Parti populaire autrichien de Sebastian Kurz ou du Fidesz de Viktor Orban en Hongrie. Quitte à trahir une partie de ses promesses électorales.

Il y a 40 ans: Mitterrand président

Le 10 mai 1981, François Mitterrand remportait l’élection présidentielle, devenant ainsi le premier homme de gauche à exercer la magistrature suprême sous la Cinquième République. Quelques semaines plus tard, la gauche remportait les élections législatives pour la toute première fois sous la Cinquième République : c’était le temps de l’alternance.

Même si le désir d’alternance était réel dans la société française, la victoire de François Mitterrand relève presque du prodige tant la gauche était divisée en 1981. La défunte Union de la Gauche de 1972 a laissé place à une bataille idéologique fratricide opposant le PCF et le PS. François Mitterrand a eu de la chance. Beaucoup de chance. Il a bénéficié du bilan calamiteux de Giscard, dont la présidence a été plombée par les deux chocs pétroliers. Mais il a surtout bénéficié de la haine que Chirac et les gaullistes nourrissaient à l’endroit du président sortant. Car les gaullistes n’ont pas apporté un soutien franc et massif à Giscard dans l’entre-deux-tours : les résultats laissent même penser que de nombreux électeurs de Chirac n’ont pas reporté leur voix sur Giscard au second tour.

L’élection présidentielle de 1981 fut une élection historique à plus d’un titre. Tout d’abord, elle marqua le retour de la gauche au pouvoir après 23 années passées dans l’opposition, ce qui explique pourquoi cette élection a suscité des espoirs immenses dans le pays. La présidentielle de 1981 marqua aussi le ralliement de la gauche aux institutions de la Cinquième République, institutions qu’elle avait pourtant combattue avec véhémence depuis 1958 (rappelons que Mitterrand avait qualifié la Cinquième République de « coup d’Etat permanent »). Mais cette élection marque aussi le début d’une grande mue idéologique de la gauche française. Confronté à l’exercice du pouvoir, le Parti Socialiste renonça à ses vieux rêves étatistes et anticapitalistes pour se transformer en parti social-démocrate gestionnaire, comme la plupart de ses homologues européens.

Mitterrand fut élu en 1981 sur un projet de rupture avec le capitalisme : son programme économique, inspiré du Programme Commun de 1972, prévoyait d’étendre considérablement le secteur public et d’étatiser des pans entiers de l’économie. Au début du septennat, le gouvernement de Pierre Mauroy mit en œuvre la plupart des grandes réformes économiques annoncées dans les « 110 propositions » de Mitterrand : nationalisation des principales banques de dépôt et des grands groupes industriels, politique de grands travaux, impôt sur la fortune, semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans. Mais dès 1982, le gouvernement suspendit l’application du programme économique de Mitterrand et mit en place un premier plan d’austérité. L’année suivante, face à l’échec de sa politique économique et à la dégradation des finances publiques, le président amorça le fameux « tournant de la rigueur » pour éviter un effondrement du franc et maintenir la France dans le système monétaire européen : c’est ainsi que, sans le dire, le PS fit son Bad-Godesberg. Lors de son second septennat, François Mitterrand s’engagea sans réserve en faveur de la construction européenne et défendit avec ardeur le Traité de Maastricht, adopté par référendum en 1992.

Pourquoi Mitterrand a-t-il choisi l’Europe plutôt que le projet politique sur lequel il avait été élu en 1981 ? Certains diront que Mitterrand a trahi. Qu’il a cédé aux pressions de ses partenaires européens et de son ministre des Finances, Jacques Delors, social-démocrate et européen convaincu. Mais François Mitterrand avait-il vraiment le choix ? Entre 1981 et 1983, les réformes économiques du gouvernement Mauroy ont provoqué une véritable catastrophe financière, le déficit public a explosé, l’inflation a frôlé les 10% par an et le franc a été dévalué quatre fois. Pour rassurer les investisseurs et pour éviter une énième dévaluation aux conséquences imprévisibles, Mitterrand a choisi la sécurité plutôt que le grand saut dans l’inconnu, car il a estimé que ce choix-là était le meilleur pour la France.

Quarante après, que reste-t-il du programme de 1981 ? Quelques grandes mesures : l’abolition de la peine de mort, les cinq semaines de congés payés, la réduction du temps de travail, la décentralisation, la révolution des radios libres, le prix unique des livres et un certain volontarisme culturel. Mais de 1981, il reste surtout de grandes illusions et des espoirs déçus.

Deux idées simples pour sauver la réforme du lycée

J.M. Blanquer.

Entrée en vigueur à la rentrée 2019, la réforme du lycée pilotée par Jean-Michel Blanquer repose sur deux piliers. Premièrement, les traditionnelles séries L, ES et S ont été remplacées par un lycée « à la carte » comprenant un tronc commun et des enseignements de spécialité. Les élèves suivent trois enseignements de spécialité en Première et n’en conservent que deux en Terminale. Deuxièmement, la réforme du lycée a renforcé la part de contrôle continu dans la note finale du bac afin de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves sur le long terme. Les moyennes de bulletin comptent pour 10% de la note totale ; les épreuves communes de contrôle continu représentent quant à elles 20% de la note globale.

La  crise sanitaire a considérablement perturbé la mise en place de la réforme du lycée, mais cette réforme est aussi contestée dans son principe même, tant par les syndicats d’enseignants que par les syndicats de lycéens et les associations de parents d’élèves. L’abandon d’une spécialité en Terminale est l’un des points les plus problématiques. Avant la réforme, les élèves de Terminale se spécialisaient grâce au renforcement d’une discipline : ainsi, un élève de Terminale S pouvait se spécialiser en maths ou en sciences de l’ingénieur sans pour autant renoncer aux autres enseignements du pôle scientifique. Désormais, la spécialisation s’effectue par l’abandon d’une spécialité, ce qui appauvrit le contenu de la formation en Terminale ; cette logique de spécialisation « par défaut » place les lycéens devant des choix quasi cornéliens car l’abandon d’une discipline peut les pénaliser sur Parcoursup et leur fermer des portes dans l’enseignement supérieur.

En outre, les épreuves communes de contrôle continu (EC) ont été mal conçues. Il s’agit d’une forme d’épreuve hybride, à mi-chemin entre le contrôle continu stricto sensu et les épreuves terminales classiques. Les EC présentent deux inconvénients majeurs : premièrement, elles sont extrêmement lourdes à organiser car elles impliquent des contraintes énormes et une surcharge de tâches administratives pour les établissements. Deuxièmement, ces épreuves accentuent les problèmes que le contrôle continu était censé résoudre car elles encouragent le bachotage permanent : les élèves doivent en effet passer leurs EC en milieu et en fin de Première puis pendant l’année de Terminale.

Pour sauver ce qui peut être sauvé dans cette réforme, il faut donc lui apporter deux modifications : supprimer les épreuves communes de contrôle continu et maintenir trois enseignements de spécialité en Terminale. Ces changements sont relativement simples à mettre en œuvre et n’impliquent pas de surcoûts.

Maintenir trois enseignements de spécialité jusqu’à la fin du cycle terminal garantira aux élèves une formation solide qui leur ouvrira un maximum de portes dans l’enseignement supérieur. Afin de rendre supportable la charge de travail qu’induit le maintien de trois spécialités en Terminale, on peut réduire de quelques heures le volume horaire du tronc commun et ramener de six à quatre heures le volume horaire alloué à chaque spécialité, moyennant des allègements de programme. On peut aussi envisager un système de coefficients modulés permettant, par exemple, de majorer le coefficient de la spécialité dans laquelle l’élève obtient les meilleurs résultats.

La suppression des EC permettrait quant à elle de simplifier et d’alléger le calendrier des épreuves. Le calendrier actuel est illisible et entraîne une forte dispersion des épreuves dans le temps : sur vingt mois de cours en Première et en Terminale, sept mois sont impactés par des épreuves de bac, ce qui est extrêmement lourd. Supprimer les EC permettrait aussi de rendre le nouveau bac beaucoup plus lisible. On peut en effet envisager les coefficients suivants : 20% de la note correspondrait au contrôle continu (c’est-à-dire aux moyennes de bulletin) et 80% aux épreuves terminales, à raison de 50% pour les enseignements de spécialité et 30% pour les autres épreuves terminales (français, philosophie et « grand oral »).

Il est important de maintenir une part de contrôle continu dans la note du bac. Mais nous parlons ici d’un véritable contrôle continu, c’est-à-dire une évaluation des élèves par leurs professeurs, au fil de l’eau, sur l’ensemble du cycle terminal. Les disciplines du tronc commun peuvent être évaluées en contrôle continu intégral, comme le prévoyait initialement le Rapport Mathiot : seules les moyennes de Première et de Terminale seraient alors prises en compte au bac, avec un cadrage national sur les exercices proposés aux élèves et les compétences à évaluer.La principale fonction du bac, aujourd’hui, est de valider un certain nombre de compétences acquises par les élèves au lycée : le contrôle continu peut tout à fait assumer ce rôle. Les épreuves terminales classiques ne garantissent qu’un simulacre d’égalité entre les candidats : en réalité, tout se joue avant le bac, puisque les établissements du supérieur se fondent déjà sur le contrôle continu pour recruter leurs étudiants. Il faut donc « dédramatiser » le contrôle continu et faire confiance aux équipes enseignantes, qui sont parfaitement capables d’évaluer de façon juste et objective le niveau de leurs élèves en valorisant les efforts et les progrès de chacun.

Fermer les écoles: une faillite collective

Nous avons déjà sacrifié les étudiants, les restaurateurs, les petits commerçants, le monde de la culture et du spectacle ; l’école était la dernière digue, celle qui ne devait jamais sauter. L’exécutif avait l’ambition – tout à fait louable – de maintenir les écoles ouvertes. Hélas, face à ce qui ressemble à une troisième vague particulièrement virulente, l’exécutif a décidé de fermer à nouveau les établissements scolaires.

La fermeture des écoles est l’aboutissement d’une faillite collective. Le gouvernement n’a pas réussi à éviter une nouvelle saturation des services de réanimation ; il a échoué à mettre en place un dépistage efficace des personnels et des élèves dans les établissements scolaires. C’est aussi la société toute entière qui a failli : les Français nous donnent chaque jour la démonstration de leur irresponsabilité. Par lassitude ou par indifférence, nombre de nos concitoyens ne respectent pas les gestes barrières, ne portent pas de masque, sortent de chez eux avec des symptômes du covid, continuent de se réunir en famille ou entre amis sans prendre les précautions nécessaires. Si nous fermons les écoles, c’est aussi à cause d’eux. Il faudra penser à les remercier.

La décision de fermer les écoles, bien que légitime d’un point de vue médical, n’en demeure pas moins catastrophique d’un point de vue éducatif, social et psychologique. Fermer les écoles, c’est sacrifier la scolarité et la santé mentale de millions d’élèves, dans le seul but de désengorger les services de réanimation. C’est exacerber les inégalités. C’est augmenter les risques de décrochage et de dépression. La décision est d’autant plus difficile à accepter que seuls 0,2% des élèves et des personnels enseignants étaient atteints du covid avant la fermeture des établissements. Nous savons que les écoles ne sont pas des foyers épidémiques : le virus n’y circule pas davantage qu’ailleurs, et bien souvent les élèves se contaminent hors de leur établissement, dans la sphère privée. Nous connaissons aussi l’ampleur des dégâts causés par la fermeture des établissements scolaires lors du premier confinement. Et nous savons que l’école à distance fonctionne mal, en raison de serveurs trop instables et d’outils numériques défaillants.

Il ne sera guère aisé de récupérer les élèves au mois de mai, de les remettre au travail après trois semaines de fermeture des écoles, quatre semaines pour les collèges et les lycées. Il sera quasi impossible de rattraper le temps perdu et de combler toutes les lacunes accumulées. La fermeture des écoles est toujours le pire des scénarios. Et une fois de plus, ce sont les élèves les plus vulnérables socialement qui paieront le plus lourd tribut.

Ecriture inclusive: arrêtons le massacre

Source: francetvinfo.fr

Depuis 2017, l’écriture inclusive sème la zizanie. En fait, c’est surtout le « point médian » qui divise les Français, ce petit point miraculeux capable, selon ses promoteurs, de corriger les injustices de notre langue machiste. Et d’offrir aux femmes la visibilité grammaticale qu’elles désirent toutes ardemment, cela va sans dire. Sauf que ce point magique pose tout un tas de problèmes non négligeables qui n’ont manifestement pas été anticipés par ses inventeurs.

Dans un communiqué au vitriol paru en 2017, les membres de l’Académie Française ont condamné avec fermeté l’écriture inclusive, qu’ils qualifient de « péril mortel ». Le célèbre linguiste Alain Rey, décédé en 2020, a lui aussi critiqué l’écriture inclusive : selon lui, le point médian serait « voué à l’échec » en raison de sa complexité d’utilisation. Hélas, quatre ans plus tard, non seulement cet affreux gadget orthographique n’a pas disparu, mais il a gagné du terrain : d’abord cantonné aux réseaux sociaux et à quelques publications militantes, il s’est répandu de façon quasi virale. Il a désormais investi les médias mainstream, les universités, les établissements scolaires et la communication officielle de certaines administrations publiques. De nombreux linguistes s’en inquiétent : ainsi, trente-deux linguistes issus du monde universitaire ont publié en septembre 2020 dans Marianne une remarquable tribune collective dénonçant les dangers du point médian.

Qu’est-ce qui cloche avec ce fameux point ? Pour commencer, il ne sert à rien. Il ne sera d’aucune utilité dans la lutte pour l’égalité réelle entre hommes et femmes. Le patriarcat et le sexisme ordinaire s’accommoderont fort bien du point médian et de toute autre babiole inclusive. Il suffit d’observer les autres langues parlées à travers le monde pour constater qu’il n’existe aucune corrélation entre la place des femmes dans la société et les règles grammaticales relatives au genre.

Mais le point médian n’est pas seulement inutile ; il est aussi dangereux. Son utilisation complexifie terriblement l’écriture du français et entraîne une discordance entre la langue orale et la langue écrite : ainsi, pour prononcer le mot « citoyen.ne.s », il faudra utiliser la double flexion « citoyennes et citoyens » puisque la forme écrite est imprononçable. Sous prétexte d’inclusion, le point médian va donc rendre la lecture du français beaucoup plus ardue pour les enfants et les étrangers qui apprennent notre langue ; il va considérablement aggraver les difficultés auxquelles sont confrontées les personnes dyslexiques et, de manière générale, toutes les personnes qui ont du mal à déchiffrer le français : n’oublions pas que 7% de la population française adulte souffre d’illettrisme, ce qui représente environ 2,5 millions d’individus. De fait, l’écriture dite inclusive exclut beaucoup plus qu’elle n’inclut : l’utilisation du point médian est l’apanage d’une élite cultivée qui maîtrise suffisamment la grammaire française pour se permettre d’en complexifier les règles à des fins militantes.

Le point médian conduit aussi à une forme de séparatisme linguistique puisqu’une fracture est déjà en train de se former entre ceux qui l’utilisent et ceux qui ne l’utilisent pas. Or, au sein d’un Etat unitaire comme la France, la langue joue un rôle absolument essentiel dans la cohésion de la nation : c’est un socle commun, un héritage partagé. La langue française doit nous rassembler, pas nous diviser. Si nous ne partageons plus la même grammaire ni la même orthographe, c’est l’unité même de la langue qui est menacée : tel était précisément le « péril mortel » que dénonçait l’Académie Française dans son communiqué de 2017.

L’écriture inclusive, en dépit de ses louables intentions, se fonde sur un postulat très discutable : la langue française serait « sexiste ». Accuser la langue française de sexisme témoigne d’une compréhension très partielle de son fonctionnement : si le masculin « l’emporte » sur le féminin, c’est tout simplement parce que le français ne dispose pas de genre neutre. Le masculin fait donc office de genre neutre, comme on peut le voir dans de nombreuses tournures telles que « c’est beau », « il pleut », « le vrai et le faux », « quelque chose de grand », etc. Le masculin est en effet le genre non marqué : dans la plupart des cas, la forme masculine correspond à la forme de base d’un nom ou d’un adjectif, et il faut ajouter un « e » pour obtenir la forme féminine. Même si les grammairiens du XVIIe siècle ont invoqué une prétendue supériorité du masculin sur le féminin, c’est donc surtout par souci d’économie que le masculin s’est imposé comme genre neutre dans la langue française.

Cela dit, pour celles et ceux qui veulent rendre la langue française plus égalitaire sans la massacrer, on rappellera que l’écriture inclusive ne se limite pas au point médian et qu’il existe des alternatives beaucoup plus respectueuses de notre langue et de son histoire. Il y a, tout d’abord, la double flexion : il suffit d’utiliser successivement la forme féminine et la forme masculine, comme dans « les Françaises et les Français ». On peut également s’intéresser à d’autres procédés plus audacieux tels que l’accord de proximité, qui consiste par exemple à accorder un adjectif selon le genre du nom le plus proche, comme dans : « les hommes et les femmes sont belles » ; cette pratique était d’ailleurs assez répandue jusqu’au XVIe siècle.

Parcoursup, ce désastre qui n’a pas eu lieu

La plateforme Parcoursup, qui gère l’affectation des bacheliers dans l’enseignement supérieur, vient de souffler sa troisième bougie : elle a remplacé en 2018 l’ancienne plateforme APB (Admission Post-bac). Le fonctionnement de Parcoursup est plus souple que celui d’APB : les élèves ne hiérarchisent plus leurs vœux comme ils devaient le faire avec APB ; les réponses arrivent au fil de l’eau à partir du mois de mai alors que sur APB elles arrivaient par vagues successives. Parcoursup fournit aussi aux élèves des informations beaucoup plus précises sur les différentes formations. Mais le vrai changement réside dans le traitement des dossiers de candidature : la loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants), qui accompagna la mise en place de Parcoursup en 2018, permet aux universités de classer les dossiers de candidature en s’appuyant sur les résultats scolaires des candidats. Lorsque les capacités d’accueil sont inférieures au nombre de candidats, les universités ont donc la possibilité de recruter en priorité les meilleurs candidats et de placer les autres sur liste d’attente, ce qui évite ainsi le recours à des procédures de sélection absurdes et injustes telles que les tirages au sort.

Lors de sa mise en place, Parcoursup essuya une avalanche de critiques de la part des professeurs de lycée, des enseignants du supérieur, des syndicats de lycéens et d’une partie de l’opposition. La ministre de l’Enseignement Supérieur Frédérique Vidal eut beau multiplier les interventions dans les médias pour défendre la nouvelle plateforme, rien n’y fit : aux yeux de ses détracteurs, Parcoursup ne pouvait déboucher que sur un désastre. On accusa la plateforme de généraliser la sélection à l’entrée des universités, de « broyer les élèves », de creuser les inégalités entre lycées. Mais la catastrophe annoncée n’a pas eu lieu. Depuis sa création, Parcoursup fonctionne plutôt bien, si l’on excepte quelques « bugs » rapidement résolus. Ainsi, en mai 2019, des milliers de candidats ont eu la mauvaise surprise de se retrouver sur liste d’attente après avoir été déclarés admis dans certaines formations. Le problème ne venait pas d’une défaillance de Parcoursup mais d’une erreur humaine : 400 formations avaient accepté un nombre de candidats nettement supérieur à leur capacité d’accueil réelle. Le problème a été réglé en moins de 24 heures mais ce « bug de Parcoursup » a considérablement accru le stress des candidats et nourri la défiance envers la plateforme. 

Si l’on regarde la réalité avec un tant soit peu d’objectivité, on admettra que Parcoursup n’est pas cette « machine à broyer » que l’on a tant décrié. Les statistiques montrent que la plateforme a globalement rempli sa mission. En 2018, année de mise en service de Parcoursup, 95% des candidats ont reçu au moins une proposition d’admission correspondant à l’un de leurs vœux : le pourcentage était identique l’année précédente sur la plateforme APB. En outre, 85% des inscrits ont reçu au moins une réponse positive dès la première phase, entre mai et juillet, et 61% ont accepté l’une de ces propositions. En octobre, à la fin de la procédure, seuls 3,3% des inscrits n’avaient reçu que des réponses négatives. Les chiffres sont assez stables d’une année à l’autre : en 2020, malgré la crise sanitaire et la forte hausse du nombre de bacheliers, 93,5% des inscrits ont reçu au moins une réponse positive ; 3,3% des inscrits n’ont reçu que des réponses négatives à l’issue de la procédure, soit la même proportion qu’en 2018. On observe aussi que, dans l’immense majorité des cas, la formation acceptée par le candidat correspond au type de formation qu’il a le plus demandé dans ses vœux : en 2020, à titre d’exemple, 73% des candidats ayant demandé majoritairement des classes préparatoires ont accepté une place en CPGE ; 87% des candidats ayant demandé majoritairement une licence ont accepté une place en licence.

Si chaque année une petite proportion de candidats se retrouve sans affectation à l’issue de la procédure, Parcoursup n’y est pas pour grand-chose. Le problème est davantage lié au manque de places dans les universités, mais également à des stratégies inadéquates et risquées de la part de certains candidats qui, malgré des résultats très fragiles, demandent uniquement des formations sélectives. Parcoursup ne transforme pas le plomb en or : les élèves ayant les dossiers les plus fragiles ont peu de chances d’obtenir des formations sélectives ou des établissements prestigieux. Les statistiques publiées par le ministère de l’Enseignement Supérieur montrent que les vœux portant sur des formations sélectives – notamment des CPGE – ont augmenté au cours des dernières années. Cet intérêt pour les formations sélectives est plutôt une bonne nouvelle car il montre que les élèves ont de l’ambition et que les phénomènes d’autocensure ont tendance à reculer. Mais cela ne dispense pas les élèves de faire preuve de réalisme dans leurs choix et de « sécuriser » leur dossier en demandant des formations universitaires non sélectives : les candidats peuvent formuler jusqu’à dix vœux, ce qui leur laisse la possibilité de faire des vœux diversifiés.

On accusa aussi Parcoursup de creuser les inégalités entre élèves et de favoriser les candidats issus des meilleurs lycées au détriment des lycées situés en zone sensible. Il est vrai qu’en 2018 certains établissements d’enseignement supérieur ont classé les dossiers en utilisant des algorithmes discriminatoires qui pénalisaient les candidats issus de lycées réputés difficiles. Le Défenseur des Droits a d’ailleurs rendu en 2019 un avis dénonçant explicitement comme discriminatoire le recours au critère du lycée d’origine pour départager les candidats. Mais Parcoursup n’est pas responsable de telles dérives. La plateforme fournit aux établissements du supérieur toutes les données dont ils ont besoin pour classer les dossiers de candidature : moyennes, appréciations des professeurs, avis du chef d’établissement, « projet motivé » du candidat, etc. C’est aux établissements qu’il incombe d’utiliser ces informations à bon escient, avec un maximum de transparence et d’équité.

Parcoursup offre d’ailleurs aux établissements des possibilités nouvelles pour diversifier socialement le profil de leurs étudiants : utilisés intelligemment, les algorithmes peuvent en effet devenir un instrument d’ouverture sociale et permettre aux lycéens issus de milieux populaires d’entrer plus facilement dans les grandes écoles, comme l’ont récemment démontré les travaux du sociologue Vincent Tiberj sur la politique de recrutement de l’IEP de Bordeaux. Il faut également rappeler que Parcoursup met à la disposition des élèves de Terminale un grand nombre d’informations qui les aident à élaborer leur stratégie : les dates des journées portes ouvertes, les compétences attendues, les critères d’examen des dossiers, les taux d’accès, le contenu et les débouchés des différentes formations. On sait à quel point le milieu familial peut favoriser ou, au contraire, limiter l’accès à l’information : en centralisant toutes ces données sur une même plateforme, Parcoursup contribue donc à réduire les inégalités entre élèves.

Parcoursup pourrait aussi avoir un autre avantage non négligeable : celui de réduire le fossé abyssal qui existe entre les grandes écoles et les universités. On connaît depuis longtemps la dualité de l’enseignement supérieur en France : il y a, d’une part, des classes préparatoires et des grandes écoles qui sélectionnent les meilleurs profils et, d’autre part, des formations universitaires peu attractives, généralement perçues comme des formations pour le « tout venant ». Or, Parcoursup permet désormais aux universités de renforcer leur attractivité face aux classes préparatoires. De nombreuses universités, d’abord réticentes, ont aujourd’hui compris les avantages qu’elles pouvaient tirer de ce nouvel outil pour recruter de bons étudiants, mais aussi pour augmenter les chances de réussite des étudiants les plus fragiles en leur imposant dès la première année une remise à niveau dans certains enseignements.

Trois ans après la mise en service de Parcoursup, le bilan n’est donc pas si mauvais. Mais il reste beaucoup à faire pour réduire les inégalités entre élèves, renforcer l’attractivité de nos universités et lutter contre le décrochage des étudiants les plus fragiles, en particulier dans le contexte sanitaire actuel. Parcoursup n’est ni la cause de tous ces problèmes, ni un outil suffisant pour y remédier.