Laïcité d’apaisement ou laïcité de combat

C’est avec une grande émotion que j’ai appris, vendredi 16 octobre, la décapitation de Samuel Paty, ce professeur d’histoire-géographie dont le seul tort a été d’enseigner la liberté d’expression à ses élèves. Toutes mes pensées vont à la famille de Samuel Paty, à ses proches, à ses élèves, à ses collègues, et au monde enseignant tout entier. Car c’est bien l’école de la République qui a été visée ce jour-là.

L’effroyable assassinat de Samuel Paty n’est pas un acte isolé perpétré par un fanatique solitaire : cet acte barbare est l’aboutissement d’une véritable campagne de dénigrement et de calomnie menée par une poignée de parents d’élèves, avec le soutien d’un prédicateur islamiste connu des services de renseignement depuis 15 ans. Cet assassinat s’inscrit dans un contexte bien précis : l’essor de l’islamisme en France et la remise en cause de la laïcité dans les écoles.

Cela fait près de 20 ans que des fonctionnaires et des élus dénoncent l’influence croissante de l’islamisme dans les écoles. En 2004, le fameux rapport Obin soulignait déjà la multiplication des atteintes à la laïcité dans les établissements scolaires : visibilité croissante des signes religieux, demande de menus halal dans les cantines, refus de la mixité en cours d’EPS, refus d’entrer dans un édifice chrétien lors d’une sortie scolaire, absentéisme massif lors des fêtes de l’aïd, prosélytisme religieux de la part d’élèves musulmans pendant la période du ramadan, banalisation des insultes antisémites, contestation de certains enseignements pour des motifs religieux, moraux ou idéologiques, etc. Pourtant, le ministère de l’Education nationale a longtemps ignoré le problème, parce qu’il ne fallait pas stigmatiser tel territoire, telle confession ou telle communauté. Il ne fallait pas faire de vagues. Pendant tout ce temps, les enseignants et les établissements ont assisté, impuissants, à la déstabilisation de l’école laïque, sans aucun soutien de leur hiérarchie. Nous payons aujourd’hui le prix de 20 années d’inaction et de déni face à l’islamisme qui gangrène nos quartiers et nos écoles.

Plus que jamais, la France doit défendre avec fermeté ses valeurs républicaines, à commencer par la laïcité. Mais de quelle laïcité parle-t-on ? Car deux conceptions de la laïcité semblent s’opposer : une laïcité d’apaisement, plus « inclusive », et une laïcité de combat, plus intransigeante car opposée à toute forme d’expression religieuse dans les écoles. A vrai dire, cette opposition me semble assez artificielle, voire nocive. La laïcité est précisément ce qui permet à toutes les confessions de cohabiter pacifiquement et sur un pied d’égalité dans l’espace public : elle garantit à chacun la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de croire ou de ne pas croire. Mais la laïcité est aussi un combat, car elle est constamment attaquée par ceux qui la refusent ou qui ne la comprennent pas, notamment à l’école. Et c’est justement parce qu’elle est menacée qu’il faut la consolider.

Qu’est-ce que la laïcité à l’école ? C’est d’abord la neutralité des établissements et des personnels, condition indispensable au respect de la liberté de conscience des élèves. Contrairement à ce qui a pu être affirmé ici ou là par quelques internautes ignares ou quelques commentateurs malveillants, Samuel Paty n’a pas manqué à son devoir de neutralité religieuse : en montrant des caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo, il n’a pas cherché à faire l’apologie du fameux journal satirique ni à heurter la sensibilité religieuse de ses élèves musulmans, il a simplement voulu les faire réfléchir sur la liberté de la presse : en aucun cas ces caricatures n’exprimaient l’opinion personnelle du professeur.

La laïcité à l’école, c’est aussi la neutralité religieuse des élèves eux-mêmes. Car les élèves sont des individus en construction, des citoyens en devenir ; ils sont vulnérables et influençables. Le devoir de l’école est donc de les protéger contre toute forme de prosélytisme et contre toute pression religieuse. La fameuse loi de 2004 sur les signes religieux n’a pas pour objectif de stigmatiser les élèves de confession musulmane, encore moins de les mettre au ban de la communauté scolaire, mais de préserver cette nécessaire neutralité religieuse de l’école : cette loi, fruit d’un long débat public, a mis un coup d’arrêt à la multiplication des incidents liés au voile islamique dans les collèges et les lycées publics. Elle permet aussi d’éviter, dans l’enceinte de l’école, toute forme de pression ou d’intimidation exercée à l’encontre des jeunes filles musulmanes qui choisissent de ne pas porter le voile. Contrairement à ce qu’affirment certains de ses détracteurs, la loi de 2004 n’est pas une loi contre les religions, elle ne vise pas à effacer toute forme de religiosité chez les élèves : elle impose plutôt un devoir de discrétion religieuse, en interdisant les signes ostentatoires et en autorisant le signes discrets. Cette loi est là pour nous rappeler que la religion est une affaire privée et que, par conséquent, les croyances religieuses des élèves n’ont pas à être exhibées dans l’espace scolaire.

La laïcité à l’école, c’est également la neutralité des contenus et des programmes. L’école publique ne dispense aucun enseignement à caractère religieux ; elle transmet des savoirs profanes, libres de tout dogme et de toute morale religieuse. Mais cette neutralité des contenus a pour corolaire l’interdiction de contester un enseignement pour des motifs religieux. Ainsi, nul ne peut contester une théorie scientifique au motif qu’elle heurte ses croyances religieuses ; nul ne peut contester un fait historique au motif qu’il contredit tel ou tel dogme religieux. Or, accuser un professeur d’avoir manqué de respect aux croyances de ses élèves parce qu’il a montré en classe des caricatures de Mahomet constitue une atteinte grave à la laïcité, car cela revient à censurer le contenu d’un cours pour des raisons religieuses alors même que le cours en question s’inscrivait dans le respect des programmes officiels et des valeurs républicaines. Si l’on accepte aujourd’hui de censurer des contenus jugés blasphématoires par certains croyants offusqués, alors on finira par accepter, dans 10, 15 ou 20 ans, que des élèves croyants boycottent un cours de SVT sur la théorie de l’évolution ou un cours d’histoire sur la naissance de l’islam. En tolérant pareilles dérives, nous ferions courir à l’école républicaine un péril mortel.

Il y a 20 ans, le quinquennat

Il y a 20 ans, en septembre 2000, les Français adoptaient le quinquennat par référendum avec une large majorité. Ainsi le mandat présidentiel passa-t-il de sept à cinq ans.

Soutenu à l’époque par le Premier Ministre Lionel Jospin et le président de la République Jacques Chirac, le quinquennat avait pour objectif de démocratiser la Cinquième République en donnant aux Français la possibilité de congédier plus rapidement leur président. Il faut rappeler que le septennat était une tradition très ancienne : il fut en effet instauré en 1873, au début de la Troisième République. A l’origine, ce long mandat présidentiel était un compromis entre les royalistes (qui voulaient un « mandat de monarque » pour préparer la restauration) et les républicains (partisans d’un mandat plus court).

Mais le quinquennat avait aussi un autre objectif : limiter les risques de cohabitation. De fait, en alignant le mandat présidentiel sur le mandat législatif, on rend les cohabitations quasi impossibles. Et de ce point de vue, le quinquennat est plutôt un succès : depuis 2002 la France n’a jamais connu de cohabitation, car les Français ont pour habitude de donner une majorité au président qu’ils viennent d’élire.

De nos jours le quinquennat est pourtant critiqué, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le quinquennat a provoqué une accélération du temps politique : avec un mandat de cinq ans, la question de la réélection se pose plus rapidement et empêche l’exécutif de proposer une vision de long terme. La quinquennat a aussi accentué la présidentialisation de la Cinquième République : il a transformé le président de la République en chef de majorité, en « hyperprésident », loin de la conception gaullienne d’un président garant des institutions, placé au-dessus de la mêlée politicienne.

Alors que faire ? Le quinquennat a-t-il fait son temps ? En 2016, Alain Juppé proposait de le remplacer par un septennat non renouvelable. Plus récemment, Xavier Bertrand s’est prononcé en faveur d’un mandat présidentiel de six ans, une sorte de compromis entre l’actuel quinquennat et l’ancien septennat. Personnellement, je ne crois pas que modifier à nouveau la durée du mandat présidentiel soit un moyen efficace de régénérer nos institutions. Et je pense que toute augmentation du mandat présidentiel serait vécue par les Français comme un recul démocratique, dans un régime où le président de la République dispose de pouvoirs particulièrement importants.

Depuis la révision constitutionnelle de 2008, un président ne peut faire que deux quinquennats consécutifs : c’est à mes yeux une formule satisfaisante, même si elle est imparfaite. Si l’on veut repenser les institutions de la Cinquième République, il faut jouer sur d’autres leviers : redéfinir le périmètre des pouvoirs présidentiels, redéfinir la fonction du Premier Ministre, renforcer les prérogatives du Parlement, assouplir la procédure du « référendum d’initiative partagée » et, surtout, introduire une dose de proportionnelle dans les scrutins législatifs afin d’améliorer la représentativité de l’Assemblée nationale.

Regard centriste sur les municipales

Le premier constat qui s’impose à l’issue du scrutin municipal de 2020, c’est celui d’un désastre démocratique : l’abstention a atteint des records (près de 60% au deuxième tour), ce qui fragilise la légitimité démocratique des maires. Ainsi, à Paris, Anne Hidalgo n’a rassemblé au second tour que 17% des électeurs inscrits. La peur du coronavirus ne suffit pas à expliquer cette forte abstention. Il faut dire les choses comme elles sont : les Français ont manqué de civisme. Ils se sont désintéressés du scrutin.

Deuxième constat : la montée en force des écologistes, qui ont remporté plusieurs grandes villes comme Lyon et Strasbourg. Le parti Europe-Ecologie-Les Verts a bénéficié d’une aspiration croissante à la transition écologique et du discrédit des autres forces de la gauche démocratique. Toutefois, la percée des écologistes est à relativiser car elle concerne surtout les grandes villes : dans les villes moyennes et les zones rurales, les écologistes ont une faible assise électorale. EELV est un parti qui séduit un électorat citadin de classes moyennes diplômées et sensibles aux enjeux écologiques mais il peine à mobiliser l’électorat  populaire.

Troisième constat : le recul du Rassemblement National. Malgré un beau succès à Perpignan, le parti de Marine Le Pen vient de perdre deux municipalités sur les dix qu’il avait remportées en 2014 : battu à Mantes-la-Ville, le Rassemblement National a perdu la seule municipalité qu’il détenait en Île-de-France. Cela témoigne du fossé entre les scrutins nationaux et locaux : le RN est arrivé en tête des européennes et sa présidente s’est qualifiée pour le second tour de la présidentielle en 2017, mais le parti peine à renforcer son ancrage local.

Quatrième constat : les partis centristes traditionnels ont réussi à se maintenir dans la plupart de leurs bastions. Le MoDem obtient d’assez bons résultats et son président, François Bayrou, a été confortablement réélu à Pau. L’UDI conserve une bonne implantation en Seine-Saint-Denis et conquiert la mairie d’Aubervilliers mais perd quatre villes dans le département (Saint-Ouen, Le Bourget, Bobigny et Noisy-le-Sec).

Dernier constat : la déroute du parti présidentiel. LREM espérait une vague macroniste aux municipales : il n’en fut rien. A Lyon, Gérard Collomb a subi une défaite retentissante dès le premier tour. A Paris, Agnès Buzyn a fait naufrage au terme d’une campagne électorale catastrophique. Il y a sans doute une part de vote sanction dans l’échec des candidats LREM, mais le parti présidentiel paie surtout son absence d’ancrage local. La victoire d’Edouard Philippe au Havre a comme un goût amer pour la majorité : Edouard Philippe a quitté ses fonctions de Premier Ministre pour se consacrer à son mandat local alors qu’une majorité de Français souhaitaient le voir rester à Matignon. Avec la nomination de Jean Castex à Matignon, Emmanuel Macron a fait le choix d’un technocrate peu connu du grand public : ainsi, le président de la République « reprend la main » et rétrograde le Premier Ministre au rang de simple collaborateur. 

L’école ne doit pas devenir un empire numérique

Connaissez-vous les TICE ? Il s’agit des « technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement ». Depuis une vingtaine d’années, les outils numériques ont envahi l’école et bouleversé les méthodes d’enseignement. La crise du coronavirus et le confinement ont accéléré cette numérisation de l’école : pour assurer la fameuse « continuité pédagogique » promue par le ministre de l’Education nationale, les professeurs ont animé des « classes virtuelles » et utilisé massivement Internet. Le confinement fut d’ailleurs une véritable aubaine pour les éditeurs de logiciels éducatifs. Mais l’école numérique n’a pas que des vertus, loin de là.

Il convient de distinguer « l’éducation au numérique » et « l’enseignement par le numérique ». Nul ne peut nier la nécessité d’éduquer les élèves au numérique. L’école doit permettre aux élèves d’acquérir une culture numérique et des compétences informatiques de base (envoyer un e-mail, utiliser un logiciel de traitement de texte et un tableur, effectuer une recherche sur Internet) ; elle doit également les sensibiliser aux enjeux du numérique, notamment à la protection des données personnelles et au problème du cyber-harcèlement. Sans remettre en question la nécessaire éducation au numérique dans les écoles, on doit toutefois s’interroger sur les bienfaits de l’enseignement par le numérique. Les outils numériques sont-ils de bons outils pour faire classe aux élèves ? Sont-ils plus efficaces que les pédagogies pré-digitales pour apprendre à lire, à compter, à mémoriser et à rédiger ? Sont-ils plus efficaces pour développer la créativité, l’autonomie et l’esprit critique des élèves ? La réponse est non : en matière de pédagogie, les TICE n’ont clairement pas fait leurs preuves.

A rebours de l’idéologie pro-numérique dominante, les travaux de recherche les plus pointus montrent que l’impact des TICE sur les performances académiques des élèves est tout à fait dérisoire par rapport aux sommes colossales investies dans la numérisation des écoles. Les TICE peuvent certes faciliter ponctuellement l’exécution de certaines tâches ou le partage de certaines ressources, mais elles ne permettent pas en elles-mêmes d’améliorer les performances scolaires des élèves. Selon certaines recherches récentes, les TICE pourraient même avoir un impact négatif sur la réussite des élèves. C’est ce que montre une enquête menée en 2015 par l’OCDE dans le cadre du programme PISA : sur dix ans, les pays de l’OCDE qui ont le moins investi dans la distribution d’ordinateurs aux élèves ont vu leurs performances académiques progresser plus rapidement que les autres pays ; à l’inverse, les pays qui ont consenti les dépenses les plus massives pour équiper leurs élèves en ordinateurs sont ceux qui ont connu la dégradation la plus sévère de leurs performances scolaires. L’étude PISA révèle aussi que les TICE ne permettent pas de combler les écarts de compétences entre élèves favorisés et défavorisés. Au contraire, l’école numérique a plutôt tendance à accentuer les inégalités car les élèves ne bénéficient pas tous du même encadrement parental ni du même accès à Internet lorsqu’ils sont à la maison.

Pourquoi les TICE sont-elles aussi peu efficaces ? Il serait facile d’incriminer les enseignants « mal formés » ou « réfractaires aux nouvelles technologies ». Ce raisonnement stalinien qui consiste à dénoncer de prétendus « saboteurs » sans jamais remettre en cause le système lui-même séduira certainement les décideurs politiques et les promoteurs du « tout numérique ». Mais la véritable explication se trouve ailleurs. Tout d’abord, les outils numériques ont un énorme pouvoir distractif qui nuit aux apprentissages : ainsi, lorsqu’on donne des tablettes aux élèves, ces derniers sont tentés d’en faire un usage récréatif. Plusieurs études expérimentales montrent aussi que la lecture sur écran est moins efficace que la lecture sur papier, car les enfants comprennent et mémorisent moins bien les contenus lus sur écran. Par ailleurs, les applications et les logiciels éducatifs sont moins efficaces qu’un enseignement traditionnel dans lequel les élèves interagissent directement avec leur professeur sans passer par l’intermédiaire des outils numériques. Notre cerveau est en effet beaucoup moins réceptif aux stimuli vidéo qu’aux interactions humaines. Ce « déficit vidéo » est particulièrement flagrant dans le cas des compétences langagières : une heure passée à communiquer avec une personne anglophone est nettement plus efficace qu’une heure passée à utiliser une application pour apprendre l’anglais. Conclusion : il vaut mieux augmenter le nombre de professeurs que le nombre d’ordinateurs dans les écoles !

Mais alors pourquoi s’obstiner à digitaliser l’enseignement si les vertus pédagogiques des TICE ne sont pas démontrées scientifiquement ? En réalité, les enjeux de la digitalisation ne sont pas tant pédagogiques que politiques. L’école numérique est en effet devenue un véritable totem pour le ministère de l’Education nationale et pour bon nombre d’élus locaux qui distribuent généreusement tablettes et PC aux élèves et aux établissements scolaires : la distribution de matériel informatique devient alors une nouvelle forme de clientélisme et permet à quelques mandarins locaux de montrer à leurs administrés qu’ils soutiennent activement l’innovation pédagogique, sans toutefois proposer de solutions aux vrais problèmes de l’école. Mais les enjeux sont également économiques, car l’Education nationale représente un marché immense pour les éditeurs de logiciels et pour les fabricants de PC et de tablettes, avec tout ce que cela peut impliquer en termes de lobbying. La numérisation de l’école permet une intrusion massive des acteurs privés dans l’Education nationale, ce qui ne semble pas susciter la moindre inquiétude au sein du ministère ni chez les syndicats enseignants. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes numériques.

Pour finir, les TICE ont un effet pervers non négligeable : elles encouragent l’addiction aux écrans. La consommation d’écrans chez les jeunes a pris des proportions alarmantes au sein des pays occidentaux : entre 8 et 12 ans, les enfants passent en moyenne 4h45 par jour devant des écrans ; entre 13 et 18 ans, c’est près de 6h45 par jour. Le temps passé devant les écrans a explosé au cours des vingt dernières années chez les jeunes, et cette augmentation s’est clairement faite au détriment du temps de sommeil et du temps consacré à d’autres activités plus structurantes. Les dangers de la surexposition aux écrans sont connus et parfaitement documentés : Michel Desmurget, docteur en neurosciences et directeur de recherches à l’Inserm, a dressé dans son livre La Fabrique du crétin digital une remarquable synthèse des publications scientifiques internationales sur le sujet. Et les données disponibles sont accablantes : les écrans altèrent les capacités intellectuelles des enfants et ont de lourds impacts sur le sommeil, la concentration, la mémorisation et le langage.

L’école ne doit pas devenir un empire numérique. Elle devrait être un espace de ressourcement pour tous nos jeunes devenus accros à leurs écrans et à leurs objets connectés. Elle devrait permettre aux enfants et aux adolescents de se libérer des écrans et de redécouvrir les bienfaits des interactions humaines et du travail sur supports papier. L’école devrait être un espace de résistance à l’idéologie du « tout numérique », pour le bien-être et pour la réussite de tous les élèves.

Faut-il détruire les vestiges de notre passé colonial?

Suite à la mort de George Floyd à Minneapolis, plusieurs statues de personnages liés à la colonisation et à l’esclavage ont été déboulonnées au Royaume-Uni, en Belgique et aux Etats-Unis. Cet iconoclasme frénétique a aussi gagné la France, où le débat sur l’héritage colonial n’est pas nouveau : deux statues de Victor Schœlcher ont été détruites en Martinique et la statue de Jean-Baptiste Colbert à l’entrée de l’Assemblée nationale a été vandalisée.

Détruire les statues de personnages impliqués dans la colonisation témoigne d’une vision superficielle, restrictive et univoque de notre passé. La statue de Colbert devant l’Assemblée nationale ne rend pas hommage à l’inspirateur du « Code Noir » mais au réformateur de génie qui a développé le grand commerce et l’industrie sous le règne de Louis XIV. Victor Schœlcher est l’auteur du texte de loi qui a définitivement aboli l’esclavage dans les colonies françaises en 1848 ; l’indemnisation des propriétaires d’esclaves, mesure attribuée à tort à Victor Schœlcher, est en fait l’œuvre de Louis-Napoléon Bonaparte en 1849. Si le général Faidherbe a droit à sa statue équestre en plein centre de Lille, et si de nombreuses rues portent son nom dans les villes du nord de la France, ce n’est pas à cause de son rôle dans la colonisation du Sénégal mais de son rôle dans la guerre contre les Prussiens en 1870-71. Vouloir détruire les statues de personnages tels que Schœlcher, Faidherbe ou Colbert témoigne donc d’une mauvaise compréhension du passé : la présence de ces statues doit être expliquée et recontextualisée.

Détruire des statues témoigne aussi d’une regrettable confusion entre mémoire et patrimoine. La mémoire désigne le souvenir – nécessairement subjectif et sélectif – qu’une communauté entretient de son propre passé. Le patrimoine désigne quant à lui l’ensemble des œuvres que nous avons reçues en héritage de nos prédécesseurs et que nous cherchons à conserver, non pour des raisons politiques ou idéologiques, mais parce que nous reconnaissons à ces œuvres une valeur intrinsèque. Les rues de nos grandes villes sont de véritables musées à ciel ouvert : elles recèlent un patrimoine artistique, monumental et architectural inestimable. Les statues de Colbert ou de Faidherbe ne sont pas une justification de la colonisation. La présence de ces statues dans l’espace public aujourd’hui ne signifie pas que l’on voue un culte à ces hommes dans la France du XXIe siècle : elle signifie simplement que ces hommes ont joué un rôle important dans l’histoire du pays.

Effacer les traces de notre passé colonialiste et esclavagiste dans l’espace public n’effacera en rien les crimes de la colonisation. Plutôt que de chercher à supprimer toutes les références au projet colonial en déboulonnant  des dizaines de statues et en renommant des milliers de rues, d’écoles et de places publiques dans tout le pays, ne faut-il pas plutôt assumer notre passé colonial, y compris dans ses aspects les plus sombres ? C’est sur le terrain du droit qu’il faut agir, et non en estropiant notre patrimoine artistique et monumental. La loi Taubira de 2001 a reconnu l’esclavage et la traite humaine comme crime contre l’humanité : il s’agit d’une avancée majeure dont peu d’anciens pays colonisateurs peuvent s’enorgueillir. Mais il faudra peut-être aller plus loin et reconnaître la colonisation elle-même comme un crime contre l’humanité : c’est l’idée qu’avait avancée Emmanuel Macron en 2017 lors d’un voyage en Algérie.

Professeurs: l’étrange procès en désertion

Pour les profs, l’état de grâce n’aura pas survécu bien longtemps au déconfinement. Il y a quelques semaines encore, on louait le dévouement et l’ingéniosité de ces fonctionnaires qui faisaient tout leur possible pour assurer la « continuité pédagogique » promue par le ministre de l’Education Nationale. Désormais, on blâme les enseignants « décrocheurs » qui ont abandonné leurs élèves en rase campagne pour prendre des vacances anticipées. « Décrocheurs », le mot est d’autant plus condescendant qu’il est ordinairement appliqué à des élèves…

Quelques rédactions, dont celle de France 2, ont en effet rendu publics des chiffres préoccupants sur l’absentéisme des enseignants : il semblerait que près de 4% de l’ensemble des professeurs du primaire et du secondaire aient disparu des écrans radars depuis le début du confinement. Il n’en fallait pas plus pour réactiver tous les bons vieux clichés sur les enseignants-fainéants-toujours-en-vacances-payés-à-rien-faire. Il n’en fallait pas plus pour que le bienveillant ministre Blanquer menace de sanctions les « brebis galeuses ».

Entendons-nous bien : il n’est pas question de nier les faits. Pas question non plus de prendre la défense des « tire-au-flanc ». Il semble normal de sanctionner les enseignants peu scrupuleux qui ont cessé toute activité sans raison valable. Mais cet étrange procès en désertion appelle tout de même quelques remarques. Premièrement, il faudrait savoir précisément quelles réalités humaines se cachent derrière ce chiffre de 4% que l’on jette en pâture au public. Parmi ces 4%, n’y a-t-il que des tire-au-flanc ? Y a-t-il aussi des enseignants qui ont été contraints d’interrompre leur activité, soit pour des raisons de santé, soit pour s’occuper de leurs enfants ou de leurs proches plus âgés ?

Deuxièmement, focaliser le débat sur les « décrocheurs » sans faire mention de l’immense majorité des enseignants qui sont restés mobilisés pendant le confinement, c’est un peu malhonnête. Et un peu démagogique aussi (car le prof-bashing est toujours très vendeur). De même que la plupart des policiers ne sont pas de grosses brutes racistes, la plupart des enseignants ne sont pas des feignasses invétérées : ce sont des fonctionnaires consciencieux qui font leur travail et qui souhaitent vraiment la réussite de leurs élèves.

Troisièmement, le manque de considération du ministre envers les enseignants a quelque chose de particulièrement irritant quand on sait dans quelles conditions les profs ont dû travailler pendant le confinement. Du jour au lendemain, ils se sont retrouvés livrés à eux-mêmes, sous les injonctions erratiques et parfois contradictoires de leur hiérarchie. Ils ont dû garder contact avec les élèves et les familles, et improviser un enseignement à distance en utilisant leurs outils informatiques personnels (non fournis par l’Education Nationale) et en gérant les caprices de plateformes souvent défaillantes et saturées.

Face au choc du confinement, c’est le ministère qui n’a rien anticipé du tout. Et ce sont les professeurs qui ont mis les mains dans le cambouis numérique pour assurer la fameuse « continuité pédagogique » et pour pallier tous les manquements du ministère. Devant les attaques dont ils sont la cibles dans certains médias, les professeurs auraient sans doute mérité un peu de soutien de la part de leur ministre de tutelle : au lieu de cela, M. Blanquer a enfoncé le clou.

Le métier de professeur nourrit encore bien des fantasmes et des incompréhensions dans l’opinion publique. On ne pourra pas dissiper tous les préjugés des Français sur ce métier qu’ils connaissent mal. Mais au moins peut-on éviter les caricatures et les amalgames grossiers. Les professeurs ne veulent pas être considérés comme des héros : ce qu’ils réclament, c’est simplement un peu de reconnaissance et de considération. Est-ce tant demander ?

LREM perd la majorité absolue à l’Assemblée nationale

Cédric Villani.

Un nouveau groupe parlementaire a vu le jour au mois de mai à l’Assemblée nationale : baptisé « Ecologie Démocratie Solidarité », ce groupe est constitué de 17 députés dont 7 macronistes dissidents qui avaient déjà pris leurs distances avec le parti présidentiel, à l’instar de Cédric Villani. Avec 288 sièges, le groupe LREM perd donc la majorité absolue, qui est de 289 sièges.

Malgré les annonces hyperboliques de certains médias sur « l’explosion du groupe LREM », il s’agit d’un non-événement politique puisque, dans les faits, la création de ce nouveau groupe parlementaire ne change guère la donne au Palais Bourbon. Le gouvernement dispose toujours d’une confortable majorité comprenant les 288 députés du groupe LREM, les 46 députés du groupe MoDem et les 7 députés affiliés au mouvement Agir. En outre, la démarche initiée par les députés du groupe « Ecologie Démocratie Solidarité » manque de lisibilité. Le moment choisi pour lancer ce nouveau groupe – en pleine crise sanitaire – ne semble guère opportun, et le positionnement de ces 17 députés, « ni dans la majorité ni dans l’opposition », est on ne peut plus ambigu (même si, en réalité, tout groupe parlementaire qui n’appartient pas à la majorité se retrouve de facto dans l’opposition).

Cela dit, la naissance de ce nouveau groupe parlementaire n’est pas une bonne nouvelle pour LREM : bien que cette scission ne modifie pas fondamentalement les rapports de forces entre majorité et opposition à l’Assemblée nationale, elle témoigne d’un certain malaise au sein du mouvement macroniste. Le groupe LREM a en effet connu plusieurs défections depuis le début de la mandature, passant ainsi de 314 à 288 députés. Le malaise est surtout palpable au sein de l’aile gauche du parti présidentiel, qui ne se reconnaît pas dans la ligne libérale du gouvernement et qui réclame une politique sociale et environnementale plus ambitieuse. Les prochains mois seront donc déterminants pour l’avenir de la majorité : si le gouvernement parvient à réorienter sa politique dans un sens plus social et plus écologique pour préparer l’après-covid 19, il pourra éviter de nouvelles défections qui fragiliseraient la majorité présidentielle et hypothèquerait sérieusement la fin du quinquennat.

L’Europe, les nations et la paix

Chaque 9 mai, la Journée de l’Europe commémore la « Déclaration Schuman » du 9 mai 1950. Dans cette fameuse déclaration inspirée par Jean Monnet, le ministre français des Affaires Etrangères Robert Schuman proposa de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier, en fusionnant les marchés nationaux et en plaçant la production des deux pays sous le contrôle d’une haute autorité commune. Pour Schuman, cette Europe du charbon et de l’acier devait être la première étape vers l’union politique. Elle devait permettre de consolider la réconciliation franco-allemande et d’assurer aux nations européennes une paix durable, au lendemain d’un conflit qui plongea le continent européen dans l’horreur. La « Déclaration Schuman » déboucha sur la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en 1951 puis de la CEE (Communauté économique européenne) en 1957, un marché commun réunissant la France, la RFA, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et l’Italie. Puis la CEE est devenue l’Union européenne, et l’Europe s’est élargie vers le nord, vers le sud et vers l’est.

Pour un Européen du XXIème siècle, la paix est une évidence, elle relève de la normalité : les guerres européennes appartiennent au passé. Mais ce n’était pas le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : il a fallu réconcilier la France et l’Allemagne, deux nations que l’on considéra longtemps comme des « ennemis héréditaires ». Il a fallu convaincre les citoyens et les dirigeants européens que la coopération économique était le soubassement nécessaire de la paix. La construction européenne a rendu la guerre impossible en Europe parce qu’elle a rendu les nations européennes interdépendantes économiquement et parce qu’elle a posé le cadre de coopérations toujours plus étroites entre les Etats. Les institutions européennes ont favorisé le dialogue permanent entre les gouvernements européens, ce qui a permis de régler pacifiquement les différends qui, autrefois, se réglaient par l’intimidation et par les armes. La paix européenne est un succès géopolitique formidable que le monde entier nous envie. En 70 ans, aucun conflit n’a jamais opposé deux Etats membres de la communauté européenne, et l’Union européenne est aujourd’hui perçue par le reste du monde comme un havre de stabilité.

Cette année, la Journée de l’Europe survient dans un contexte particulièrement délicat. Jamais le projet européen n’a été fragilisé comme il l’est aujourd’hui : après la crise des migrants et le Brexit, c’est le choc du coronavirus qui ébranle tout l’édifice communautaire en exacerbant les divergences entre les Etats membres. Les europhobes prophétisent déjà la dislocation de l’Union européenne. Nous n’en sommes pas là, fort heureusement. Je pense que l’Union européenne survivra à la crise du coronavirus comme elle a survécu à la crise de 2008. Je crois même que cette crise est une occasion historique de relancer la construction européenne par des mesures fortes : assouplir les critères de Pacte de stabilité de la zone euro pour permettre aux Etats de financer des politiques de relance économique ; renforcer le Mécanisme de Solidarité Européenne (MES) pour aider financièrement les Etats les plus durement touchés par la crise ; étendre les prérogatives de la BCE pour lui permettre de soutenir la croissance et l’emploi ; mettre en place un taux d’intérêt unique pour l’ensemble de la zone euro sur le marché obligataire et peut-être, à terme, mutualiser une partie des dettes souveraines par le biais d’un organisme supranational capable d’émettre des « eurobonds » ; mettre en œuvre un Green Deal européen ambitieux pour créer de nouveaux leviers de croissance et réussir la transition énergétique. Pour sauver l’Europe, les idées ne manquent pas. Ce qui manque, c’est la volonté politique.

Une idée pour le jour d’après: le revenu universel

En pleine épidémie de coronavirus, alors que l’économie française tourne au ralenti et que 10 millions de salariés sont au chômage partiel, nous avons besoin d’une réponse audacieuse et ambitieuse à la crise sociale majeure qui s’annonce : cette réponse pourrait être la mise en place d’un « revenu universel », entendu ici comme un revenu de base alloué à tous les individus, de façon inconditionnelle. Pour les plus fragiles, ce revenu constituerait un filet de sécurité ; pour les autres, il s’agirait plutôt d’un complément de revenu.

Comme l’a dit le philosophe Abdennour Bidar, le revenu universel est une « utopie réaliste ». Il s’agit en effet d’une mesure très concrète et relativement simple à mettre en œuvre. C’est aussi une mesure transpartisane, qui trouve des promoteurs aussi bien à gauche qu’à droite et au centre. La gauche y voit un instrument de redistribution des richesses et un puissant facteur d’émancipation ; les libéraux y voient plutôt un moyen de flexibiliser le marché du travail et de simplifier le système des aides sociales. Le coût d’une telle prestation serait certes colossal pour la collectivité, mais n’oublions pas que ce coût serait en partie compensé par les économies réalisées grâce à la simplification de notre système social. Certains s’offusquent à l’idée que l’on verse un revenu de base à des gens qui vivent dans l’aisance : cette objection est légitime, mais il s’agit là d’un problème assez périphérique par rapport aux enjeux réels d’une telle réforme puisque, de toutes façons, les allocataires les plus riches reverseront à l’Etat sous forme d’impôts des sommes bien plus importantes que celles qu’ils recevront. Certains voient aussi dans ce dispositif une incitation à la paresse. C’est oublier que le revenu universel représentera juste une allocation de base et qu’il sera cumulable avec n’importe quel revenu d’activité : pour les chômeurs, le revenu universel constituera une incitation à travailler puisque le retour à l’emploi se traduira par une forte hausse de revenus.

Lors de la présidentielle de 2017, le socialiste Benoît Hamon avait proposé la création d’un revenu universel baptisé « RUE » (revenu universel d’existence). Le RUE de Benoît Hamon posait toutefois de gros problèmes, à commencer par son financement : le candidat socialiste n’envisageait aucune rationalisation du système social existant et voulait financer le RUE grâce à la « lutte contre la fraude fiscale et l’évasion fiscale » ; or, une telle source de financement est par définition incertaine car il n’existe aucune solution miraculeuse pour faire disparaître la fraude et l’évasion fiscales du jour au lendemain. En outre, Benoît Hamon concevait son « revenu universel d’existence » uniquement comme un moyen d’augmenter le pouvoir d’achat des étudiants et des travailleurs précaires, et non comme un véritable outil d’émancipation susceptible de transformer radicalement et durablement notre rapport au travail.

A ce jour, aucun gouvernement dans le monde n’a tenté de mettre en place un revenu véritablement universel versé sans conditions : les seules expériences menées jusqu’à présent, notamment en Californie et en Finlande, concernent l’instauration d’un revenu de base pour les chômeurs. Le « revenu universel d’activité » défendu par Emmanuel Macron est assez proche du système testé en Finlande : il s’agit d’une allocation unique destinée à remplacer plusieurs allocations existantes, dont le RSA et la prime d’activité. Un tel dispositif aurait des avantages certains. Notre système de protection sociale comporte une multitude de prestations relevant d’administrations différentes : une telle complexité génère des injustices car de nombreuses personnes éligibles à certaines aides sociales n’en font pas la demande, soit par découragement, soit par ignorance. Le taux de non-recours est estimé à 30% pour le RSA, et à 50% pour la prime d’activité. Une allocation sociale unique permettrait donc de simplifier considérablement le dédale des prestations sociales. Mais le « revenu universel d’activité » voulu par Emmanuel Macron ne doit pas être confondu avec un véritable revenu universel : il est d’abord conçu comme une mesure de simplification administrative et de lutte contre la pauvreté.

Un revenu véritablement universel, versé à tout le monde sans conditions, induirait un changement de paradigme tout à fait salutaire pour faire face aux bouleversements économiques et technologiques à venir. Les carrières professionnelles sont de plus en plus imprévisibles ; le travail précaire occupe, hélas, une place croissante au sein des sociétés développées. Nous ne retrouverons jamais une situation de plein emploi comme celle que nous avons connue pendant les Trente Glorieuses. De nombreux économistes pensent même que les innovations technologiques vont entraîner une raréfaction du travail dans les pays développés : dans les décennies à avenir, des centaines de métiers vont disparaître, y compris des métiers qualifiés. Même si de nouveaux viviers d’emplois sont en train d’émerger avec la révolution numérique et la transition énergétique, nul ne sait, à l’heure actuelle, si ces nouveaux emplois seront en mesure de compenser les destructions massives d’emplois provoquées par l’automatisation de la production et le développement des algorithmes. Dans ces conditions, la mise en place d’un revenu universel de base pourrait, à terme, s’imposer à l’ensemble des sociétés post-industrielles.

Pourquoi il faut s’attendre à une nouvelle offensive des « antivax »

L’efficacité des vaccins est prouvée depuis longtemps. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la vaccination de masse a fait reculer de façon spectaculaire plusieurs maladies infectieuses mortelles et hautement contagieuses qui, autrefois, faisaient des ravages. Dans les années 1950, en Europe, on mourait encore de la tuberculose, de la coqueluche, de la diphtérie et de la poliomyélite. Ces maladies, nous avons fini par les oublier car elles ont quasiment disparu dans les pays développés. Nous avons oublié que la diphtérie provoquait la mort par suffocation, que la coqueluche tuait les nourrissons dans d’abominables quintes de toux et que la poliomyélite entraînait une paralysie des membres inférieurs et du système respiratoire. Nous avons oublié que les maladies infectieuses étaient la première cause de mortalité en Europe jusqu’au milieu du XXe siècle. Qu’on le veuille ou non, la vaccination de masse marque un progrès majeur dans l’histoire de l’humanité.

Pourtant, un mouvement anti-vaccination a émergé en Europe et en Amérique du Nord à partir des années 90 : les militants antivax prétendent que les vaccins sont inefficaces, voire dangereux. Ils dénoncent un « lobby du vaccin » et contestent le principe de la vaccination obligatoire. Certains vont même jusqu’à présenter la vaccination des nourrissons comme une maltraitance. La rhétorique anti-vaccin bascule souvent dans la théorie du complot : pour bon nombre de militants antivax, la vaccination ne servirait qu’à enrichir les laboratoires pharmaceutiques. Mais certains militants antivax vont beaucoup plus loin dans le délire complotiste et affirment que les vaccins sont des armes biologiques destinées à décimer la population mondiale. En fouillant dans les poubelles du web, on peut même trouver des publications ahurissantes qui pourraient faire sourire si elles ne concernaient pas un sujet aussi grave : des sites complotistes affirment par exemple que les vaccins comportent des nano-robots capables de modifier le comportement des individus.

La propagande antivax est d’autant plus sournoise qu’elle mélange parfois des contre-vérités à d’authentiques données scientifiques. Comme le disait Paul Valéry, « le mélange de vrai et de faux est plus toxique que le faux ». Il existe par exemple un débat sur les sels d’aluminium qui entrent dans la composition des vaccins. Depuis maintenant un siècle, des sels d’aluminium sont employés comme adjuvants dans les vaccins car l’aluminium permet d’augmenter l’efficacité des vaccins en stimulant la réaction immunitaire de l’organisme : la plupart des spécialistes considèrent les sels d’aluminium comme inoffensifs mais certains chercheurs pensent le contraire. Les recherches du Professeur Romain Gherardi, spécialiste des maladies neuromusculaires, ont montré que chez une très petite minorité d’individus ayant des prédispositions génétiques, l’aluminium des vaccins pouvait entraîner des lésions musculaires appelées myofasciites à macrophages. La plupart des patients chez qui cette pathologie a été diagnostiquée souffrent de troubles du sommeil et de troubles cognitifs mais, à ce jour, aucun lien n’a pu être scientifiquement établi entre ces différents troubles et l’aluminium des vaccins. Pour l’OMS, rien ne justifie une interdiction de l’aluminium vaccinal car une telle décision réduirait considérablement l’efficacité des vaccins et pourrait avoir de lourdes conséquences sanitaires à l’échelle mondiale. Mais cela n’empêche pas les antivax d’affirmer que les vaccins entraînent des troubles neurologiques graves et irréversibles.

La propagande antivax est dangereuse car elle a des effets réellement néfastes sur la population. Elle entretient en effet la confusion dans l’opinion publique et alimente la méfiance envers les vaccins. On sait depuis longtemps qu’une bonne couverture vaccinale est indispensable pour stopper la propagation des virus et empêcher l’apparition de nouveaux foyers épidémiques. Or, durant les vingt dernières années, la méfiance croissante envers les vaccins a entraîné une dégradation de la couverture vaccinale et favorisé la résurgence de plusieurs maladies qui avaient presque disparu en Europe, comme la tuberculose, la coqueluche et la rougeole ; un retour de la diphtérie a même été constaté en Russie. Les rumeurs antivax provoquent parfois de véritables paranoïas collectives : ainsi, au début des années 2000, une épidémie de rougeole a démarré au Royaume-Uni parce que les gens croyaient, à tort, que le vaccin ROR favorisait l’autisme.

Face à la crise sanitaire mondiale déclenchée par le coronavirus, les antivax lancent de nouvelles offensives qui pourraient avoir, elles aussi, de funestes conséquences. Depuis le début de l’épidémie nous assistons sur Internet à une recrudescence des rumeurs et des fake news au sujet des vaccins. Selon une rumeur abondamment relayée sur les réseaux sociaux et les sites complotistes, le milliardaire Bill Gates aurait déclaré que les vaccins servaient à « réduire la population mondiale » : cette fake news vient en fait d’une déformation assez grossière des propos tenus par le fondateur de Microsoft sur les conséquences démographiques de la vaccination dans les pays en développement. Selon une autre rumeur, totalement fausse elle aussi, la Fondation Bill Gates financerait un vaccin contre le covid-19 pour implanter dans les individus vaccinés des puces électroniques permettant un traçage de la population… Malheureusement, quand une rumeur est lancée, il est difficile de l’arrêter : le fact-checking et la parole des experts ne pèsent plus très lourd face au racolage complotiste. Le jour où un vaccin contre le covid-19 sera mis en circulation, il y a fort à parier que la communauté antivax dénoncera encore un gigantesque complot destiné à empoisonner ou à surveiller la population mondiale.

Comme l’explique le sociologue Gérald Bronner, le développement d’Internet a entraîné une « dérégulation du marché de l’information ». Aujourd’hui, les authentiques données scientifiques se retrouvent en concurrence avec les théories les plus folles : des centaines de sites web cherchent à vous convaincre, en avançant des arguments pseudo-scientifiques, que la Terre est plate, que le réchauffement climatique est un mythe, que les vaccins sont inefficaces ou que les dinosaures n’ont jamais existé. Dans ce grand bazar de l’information qu’est devenu le web, les pires théories côtoient les travaux les plus brillants, et chacun fait son petit marché en glanant, ici ou là, quelques idées qui le conforteront dans ses croyances et dans ses préjugés.