Macron a-t-il une politique sociale?

E. Macron.

A l’issue d’une première année de quinquennat dominée par les réformes libérales, l’aile gauche de la majorité réclame une réorientation sociale de la politique du pays. Mais il n’y aura pas de « tournant social », parce que l’exécutif ne le souhaite pas. D’ailleurs, le gouvernement n’a pas vraiment les moyens de mener une politique sociale généreuse car il a déjà utilisé toutes ses marges de manœuvre budgétaires pour baisser les impôts. Or, il n’y a pas d’argent magique : on ne peut pas baisser les impôts tout en augmentant les dépenses sociales et en réduisant les déficits publics. Basique…

Macron a-t-il une politique sociale ? Oui, mais elle est restée assez timide jusqu’à présent. L’allocation adulte handicapé, le minimum vieillesse et l’aide à la garde d’enfants pour les familles monoparentales ont été revalorisés. Le gouvernement a aussi mis en place le « zéro reste à charge » sur les lunettes et sur les prothèses dentaires et auditives. Ces quelques mesures sont bonnes mais ne constituent pas une politique sociale très ambitieuse. Le dédoublement des classes de CP dans les écoles situées en REP et REP+ est aussi une mesure de justice sociale puisqu’elle a pour but d’améliorer les conditions d’enseignement dans les écoles accueillant les publics les plus défavorisés ; le problème, c’est que cette réforme a été mise en œuvre à moyens constants, ce qui a entraîné mécaniquement des suppressions de postes et une hausse des effectifs par classe dans beaucoup d’écoles primaires.

En fait, les principales réformes sociales du gouvernement sont encore à venir. La réforme de l’apprentissage, qui est en préparation, augmentera le nombre de jeunes en apprentissage et favorisera leur insertion sur le marché du travail. La réforme de la formation professionnelle améliorera l’accès à la formation pour tous les actifs, tout au long de leur carrière, avec un effort particulier consacré à la formation des demandeurs d’emploi. Enfin, la réforme de l’assurance-chômage étendra l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants et aux salariés démissionnaires : ce chantier apparaît comme l’un des plus ambitieux du quinquennat puisqu’il s’agit ici de reconnaître un véritable droit universel au chômage.

La déclaration d’Emmanuel Macron sur les aides sociales qui « coûtent un pognon de dingue » était maladroite et offensante pour celles et ceux qui bénéficient de ces prestations. Les minimas sociaux ont évidemment un rôle essentiel puisqu’ils constituent le dernier filet de sécurité pour les ménages les plus vulnérables : ces aides atténuent les impacts de la crise et permettent aux plus démunis de ne pas basculer dans la misère. Cela étant dit, il ne faut pas se voiler la face quant aux effets pervers de ces aides sociales : celles-ci peuvent devenir des trappes à pauvreté qui maintiennent les bénéficiaires dans une forme de dépendance sans pour autant les aider à se réinsérer durablement dans le monde du travail.

Emmanuel Macron ne conçoit pas la politique sociale comme une simple revalorisation des prestations sociales mais plutôt comme un ensemble de dispositifs dont l’objectif est d’améliorer l’employabilité de la population active et de garantir à tous les travailleurs une protection contre les aléas de la vie professionnelle. En ce sens, la politique sociale du gouvernement s’inscrit dans une logique de « flexi-sécurité » à la scandinave : plus de flexibilité pour les entreprises, et une sécurisation accrue des parcours professionnels. La réforme de l’assurance-chômage, celle de l’apprentissage et celle de la formation professionnelle apparaissent alors comme les nécessaires « contreparties sociales » aux ordonnances de 2017 qui ont assoupli le Code du Travail.

Le monde du travail évolue à une vitesse inouïe. L’informatisation, la robotisation et les algorithmes sont en train de bouleverser toute notre économie. Le télétravail et l’auto-entreprenariat ne cessent de gagner du terrain. Les reconversions professionnelles sont de plus en plus fréquentes. De nouveaux métiers se créent à mesure que d’anciens disparaissent : on estime d’ailleurs que la plupart des métiers qui seront exercés en 2050 n’existent pas encore aujourd’hui. Emmanuel Macron est sans nul doute le premier président français qui ait conscience de tous ces bouleversements. Il a compris que le monde actuel imposait à notre pays l’instauration de nouvelles règles plus souples favorisant la prise de risques et la mobilité professionnelle. Mobilité : c’est le maître-mot qui sous-tend la politique sociale de Macron et de son gouvernement. Car il s’agit, en somme, d’adapter notre modèle social à l’imprévisibilité croissante des parcours professionnels.

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Il faut lutter contre le fléau des portables à l’école

Le Code de l’Education interdisait déjà l’usage des téléphones portables dans les salles de classe : l’Assemblée nationale vient de voter une proposition de loi LREM interdisant totalement l’utilisation des portables par les élèves dans l’enceinte des écoles et des collèges.

Je suis favorable à cette mesure même si, en réalité, elle ne fait qu’inscrire dans la loi une interdiction que bon nombre d’établissements avaient déjà intégrée dans leur règlement intérieur. Depuis 10 ans, les portables ont envahi les établissements scolaires et sont devenus un vrai fléau pour l’Education nationale. Je ne parle pas seulement des téléphones qui vibrent en plein cours ou des élèves qui fraudent pendant les contrôles. Les smartphones sont désormais omniprésents : nos collèges sont peuplés de hordes d’élèves qui avancent à l’aveugle dans les couloirs en faisant des selfies, en tapant des textos ou en consultant leur compte « Snapchat ». Depuis quelques années, le nombre d’incidents liés aux téléphones portables a explosé dans les établissements scolaires : il y a les vols, bien sûr, mais aussi les problèmes de cyber-harcèlement, la consultation de sites pornographiques, les élèves et les professeurs photographiés ou enregistrés à leur issue. Tout cela prend des proportions effrayantes et il faut y mettre un coup d’arrêt.

Le problème, ce n’est pas la loi mais son application. Il est techniquement et humainement impossible de faire appliquer l’interdiction du portable à l’école car il faudrait, pour cela, mettre un surveillant derrière chaque élève. Les personnels éducatifs n’ont pas les moyens de faire appliquer l’interdiction du portable à l’école. Ils ne peuvent pas confisquer les portables car cela constitue une atteinte à la propriété ; en outre, c’est la responsabilité de l’établissement qui est engagée en cas de perte, de vol ou de dégradation d’un téléphone confisqué : quand le téléphone en question coûte 600 euros, les parents sont généralement assez procéduriers. Dans bon nombre d’établissements, le règlement intérieur n’est tout simplement pas appliqué : on tolère que les élèves utilisent leur téléphone dans les couloirs même si le règlement l’interdit explicitement. Ce qui, du même coup, discrédite à la fois le règlement et l’institution aux yeux des élèves.

L’installation de brouilleurs d’ondes est souvent évoquée mais cette mesure ne résoudrait qu’une partie du problème : les brouilleurs n’empêchent pas les élèves d’utiliser les appareils photo de leurs mobiles. De plus, le principe de précaution rend cette solution inenvisageable car on ne connaît pas précisément les effets d’une exposition quotidienne aux ondes émises par ce type d’appareils. Quant à la fameuse « boîte à téléphones » dans laquelle certains voudraient obliger les élèves à déposer leur portable au début de chaque cours, il s’agit d’une fausse bonne idée car son application serait extrêmement chronophage et n’empêcherait nullement les élèves de dissimuler un deuxième portable dans leur sac ou leur poche.

On peut donc aisément comprendre que l’interdiction du portable ne suffira pas à régler tous les problèmes liés à l’irruption de ces appareils dans la vie des enfants et des adolescents. L’interdiction du portable doit être accompagnée d’un volet préventif et éducatif : il faut évidemment renforcer l’éducation au numérique et sensibiliser les élèves aux dangers d’une utilisation excessive et malveillante des nouvelles technologies. Les parents, qui ont une responsabilité directe et qui font, eux aussi, partie de la communauté éducative, doivent devenir des partenaires de l’école dans sa lutte contre l’utilisation abusive des portables. En ce qui concerne cet amendement bouffon et démagogique soutenu par quelques députés de la majorité pour étendre aux enseignants l’interdiction du portable dans les écoles au nom de « l’exemplarité », je me réjouis qu’il ait été rejeté par le ministre de l’Education Nationale et abandonné par la majorité, parce que les enseignants ont besoin d’être facilement joignables sur leur lieu de travail. Et parce qu’il dangereux de vouloir assigner les mêmes obligations à des élèves mineurs et à des adultes chargés de leur éducation.

La mort des Guignols

« PPD », présentateur historique des Guignols.

Canal+ vient d’annoncer la fin des Guignols de l’Info. Cette annonce n’a rien de surprenant étant donné la chute des audiences de l’émission depuis l’arrivée de Vincent Bolloré à la tête du groupe Canal+. Les Guignols étaient sur le point de fêter leur trentième anniversaire.

C’est en 1988 que furent créées Les Arènes de l’Info, rebaptisées Les Guignols de l’Info deux ans plus tard. Les célèbres marionnettes se sont imposées dans les années 90 comme un programme emblématique de « l’esprit Canal », ce style irrévérencieux et décalé qui a largement contribué au succès de la chaîne cryptée. Pendant près de 30 ans, tous les soirs de la semaine, les Guignols ont « maltraité » l’actualité avec une grande liberté de ton. Le célèbre journal satirique présenté par « PPD », caricature de Patrick Poivre d’Arvor, a connu un immense succès grâce aux voix d’Yves Lecoq, Daniel Herzog et Nicolas Canteloup, et grâce aux textes de Jean-François Halin, Benoît Delépine et Bruno Gaccio. Certains sketchs des Guignols ont marqué leur époque : Johnny et sa « boîte à coucou », Jacques Chirac dans son costume de « Super Menteur », Richard Virenque et ses piqûres, sans oublier Monsieur Sylvestre et la « World Company », puissante multinationale symbolisant les dérives du capitalisme globalisé.

La caricature est une tradition française et les Guignols faisaient partie du patrimoine national. Il y avait dans les Guignols un peu de Charlie Hebdo et de Canard Enchaîné, un peu de Moisan et d’Honoré Daumier, un peu de cette verve satirique et de cette impertinence qui sont, depuis Voltaire, indissociables du génie français. Mais surtout, les Guignols étaient un véritable contre-pouvoir. Ils s’emparaient de tous les sujets. Ils tapaient allégrement sur tout et sur tout le monde : les politiques, les religions, les chanteurs populaires, les jeunes de banlieue, les grands patrons, les sportifs, la téléréalité, etc. Tout y passait. Les Guignols tournaient toute l’actualité en dérision mais ils nous faisaient aussi réfléchir sur les affres du temps présent.

Disons les choses clairement : Bolloré a tué les Guignols. L’émission est passée en crypté, les auteurs ont été remplacés, le format et l’horaire ont été modifiés plusieurs fois et « PPD » a été mis au placard. Depuis 2015, le grand patron a tout fait pour saccager les derniers bastions de « l’esprit Canal » et pour transformer Canal+ en simple chaîne d’entertainment insipide et conformiste : après le départ de Yann Barthès et du Zapping, il était assez logique de voir disparaître les Guignols. Canal+ a définitivement cessé d’être une chaîne indépendante et impertinente. Canal+ est mort. Merci Vincent. A tchao bonsoir.

L’écologie, angle mort du macronisme?

N. Hulot et E. Macron (source: rtl.fr).

La première année du quinquennat d’Emmanuel Macron a manqué d’écologie, indiscutablement. Malgré la nomination de Nicolas Hulot au ministère de la Transition Ecologique et Solidaire, force est de constater qu’en matière environnementale, le bilan du gouvernement est assez indigent.

Certes, il faut saluer quelques avancées. Le gouvernement a définitivement enterré le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, qui était une aberration écologique. L’objectif de 50% de produits bio dans les cantines a été inscrit dans la loi. Nicolas Hulot a lancé en septembre 2017 son « Plan climat » prévoyant, entre autres, une « prime à la reconversion des véhicules », une hausse de la taxe carbone et une convergence des fiscalités sur le diesel et sur l’essence. Le ministre a également fait voter une loi interdisant toute nouvelle exploration d’hydrocarbures. A l’échelle européenne, la France a obtenu l’interdiction des néonicotinoïdes, ces pesticides jugés responsables de l’effondrement du nombre d’abeilles.

Toutes ces mesures vont dans le bon sens mais ne sont pas à la hauteur des enjeux, qu’il s’agisse de la question climatique, de la pollution ou de la biodiversité. Pire : certaines décisions votées sous ce quinquennat vont à contre-courant des impératifs écologiques actuels. Ainsi, en mai 2018, sous la pression du ministre de l’Agriculture, de la FNSEA et du lobby agro-industriel, les députés de la majorité ont renoncé à inscrire dans la « loi Agriculture et alimentation » l’interdiction du glyphosate pour 2021, malgré la promesse faite par Emmanuel Macron. Les députés ont également rejeté les amendements qui visaient à lutter contre la maltraitance des animaux d’élevage. La « nouvelle France agricole » de Macron attendra… Pendant ce temps-là, au Sénat, lors du débat sur la loi relative au développement des territoires littoraux, on a voté un amendement qui assouplissait la loi Littoral de 1986 en autorisant le comblement des « dents creuses », ces parcelles non bâties situées entre deux terrains construits d’un même hameau. De toutes évidences, la majorité actuelle n’a pas fait de l’environnement une priorité. La formule de Macron « Make our planet great again » pourrait bien ne rester qu’un joli slogan.

Nicolas Hulot n’a pas renoncé à ses ambitions, mais ses marges de manœuvre sont très limitées. Hulot est tributaire des choix budgétaires du gouvernement : or, une politique d’austérité budgétaire est difficile à concilier avec une politique environnementale exigeante. Hulot doit aussi faire des arbitrages complexes entre différents acteurs aux intérêts contradictoires : ONG, organisations écologistes, agriculteurs, industriels, associations d’automobilistes, syndicats, élus locaux soucieux de maintenir l’emploi sur leur territoire, etc. Le report à 2035 de l’objectif de réduire à 50% la part du nucléaire dans le mix énergétique français a été vivement reproché à Nicolas Hulot, mais il ne s’agit pas d’un renoncement : le ministre a simplement pris acte du fait que, dans les conditions actuelles, l’objectif ne pourrait jamais être atteint compte tenu du rythme auquel se développent les énergies renouvelables en France. Hulot sait qu’il ne peut pas tout faire, et qu’il ne peut pas imposer son calendrier à tout le monde. Il sait que les vrais changements prennent du temps, car ces changements-là résident dans les consciences. Je ne souhaite pas que Nicolas Hulot quitte le gouvernement. Cet homme est profondément, viscéralement écologiste : ce qu’il n’a pas réussi à faire au gouvernement, aucun autre ministre ne le fera à sa place.

L’écologie n’est pas une utopie, c’est une nécessité. Une obligation morale vis-à-vis des générations futures. Je suis persuadé qu’une écologie pragmatique et ambitieuse est possible, une écologie capable de transformer en profondeur notre modèle économique par des mesures réalistes et concrètes. Pour cela, il faut sortir du « tout pétrole » en encourageant de façon beaucoup plus massive le développement des motorisations électriques et hybrides. Il faut un grand plan national de transition agricole en faveur de l’agriculture biologique, de l’agriculture raisonnée et de la permaculture, pour sortir graduellement du modèle productiviste qui ruine les sols, maltraite les bêtes et empoisonne les consommateurs. Il faut « déplastiquer » notre économie en réduisant drastiquement la production de plastiques, en rendant obligatoire le tri des déchets plastiques recyclables sur l’ensemble du territoire et en interdisant de façon immédiate et irréversible la distribution de sacs plastiques dans notre pays. Il faut un effort sans précédent en direction des mobilités douces dans les grandes villes par des investissements massifs dans les réseaux urbains visant, à terme, la quasi gratuité des transports en commun pour les résidents.

Parcoursup, un fiasco?

Sur 800.000 élèves inscrits, près de 400.000 n’ont reçu aucune réponse positive en se connectant à la plateforme Parcoursup le 22 mai. Et dans certaines filières, les listes d’attente sont longues, très longues. Il n’en fallait pas plus à l’opposition et aux syndicats étudiants pour dénoncer le « fiasco » de Parcoursup.

Pourtant, sur le plan technique, la plateforme a bien fonctionné. Il n’y a eu aucun bug majeur : tous les élèves ont pu se connecter à Parcoursup le 22 mai pour prendre connaissance des premières réponses. Les résultats publiés le 22 mai ont créé beaucoup de déceptions chez les élèves en raison du grand nombre de réponses « en attente » mais le processus d’affectation n’est pas encore achevé : jusqu’aux résultats du bac, les lycéens continueront à recevoir des réponses à mesure que des places se libèreront. Le grand nombre d’élèves en attente de réponses à la date du 22 mai s’explique en partie par la nature des vœux formulés : en effet, les vœux portant sur des filières sélectives sont en nette hausse par rapport à l’année dernière. Les licences ne représentent que 32% des vœux enregistrés sur Parcoursup ; autrement dit, les deux tiers des vœux concernent des filières sélectives telles que les classes prépa, les BTS et les IUT. Sur l’ancienne plateforme APB, les élèves avaient l’obligation de formuler au moins un vœu sur une filière en accès libre, c’est-à-dire une filière universitaire qui n’est pas « en tension » et où l’élève est certain d’être accepté : ces vœux étaient appelés les « pastilles vertes ». Or, sur Parcoursup, les « pastilles vertes » ont disparu, ce qui signifie que les vœux sont totalement libres : chaque élève a le droit de faire tous ses vœux dans des filières sélectives ou des licences « en tension » comme STAPS, PACES ou psychologie, avec le risque de n’avoir aucune réponse positive.

La lenteur de la procédure pose un réel problème : c’est une source de stress pour les élèves de Terminale qui vont aborder les épreuves du bac sans savoir dans quels établissements ils seront pris à la rentrée. On ne peut évidemment pas se satisfaire d’une telle situation. Sur APB, les élèves devaient classer leurs vœux : dès qu’un élève recevait une réponse positive, tous les vœux suivants étaient automatiquement supprimés, ce qui permettait de libérer des places plus rapidement. Mais sur Parcoursup les vœux ne sont plus hiérarchisés, ce qui ralentit la procédure car les élèves ont la possibilité de faire le tri au fur et à mesure. Des réajustements seront donc nécessaires l’an prochain pour optimiser le fonctionnement de Parcoursup : il est souhaitable de rétablir le classement des vœux pour accélérer la procédure, tout comme il est souhaitable de rétablir le principe de la « pastille verte » obligatoire pour s’assurer que tous les élèves aient au moins une réponse positive.

Mais il faut aussi améliorer les procédures de classement des dossiers car certaines universités n’ont pas les moyens d’examiner correctement les milliers de dossiers de candidature qu’elles ont reçus. Cela conduit à des situations préoccupantes : examen superficiel des dossiers, lettres de motivation non lues, dossiers classés selon des critères purement quantitatifs. Les procédures de recrutement, gérées par des algorithmes, s’en trouvent totalement déshumanisées. Dans certaines universités, les dossiers sont triés en fonction du lycée d’origine des candidats : les résultats obtenus en contrôle continu sont ainsi recalculés selon un coefficient établi à partir du taux de réussite de chaque lycée au baccalauréat. Cette procédure est techniquement efficace mais moralement très contestable puisqu’elle tend à renforcer les inégalités entre établissements : à résultats équivalents, un élève issu d’un bon lycée parisien ou d’un bon lycée privé sera mieux classé qu’un élève issu d’un lycée public de banlieue. Dans chaque université, les équipes pédagogiques sont donc confrontées à un choix quasi cornélien : accepter la discrimination entre établissements pour recruter des étudiants ayant un meilleur niveau, ou refuser cette discrimination et recruter des étudiants moins bons. Pour éviter ce type de situations, il faudrait que les universités disposent des résultats obtenus aux épreuves finales du bac, ce qui garantirait une plus grande équité entre candidats et limiterait le poids du contrôle continu dans le classement des dossiers. Dans sa version initiale, la réforme du bac de Jean-Michel Blanquer prévoyait un calendrier anticipé pour les épreuves de spécialité, ce qui devait permettre une prise en compte du résultat de ces épreuves lors de la procédure d’affectation. Pour des raisons assez obscures, cette idée a malheureusement été abandonnée dans la version finale du texte.

Parscoursup n’est pas le « fiasco » que dénoncent les adversaires de la loi ORE. Il est encore trop tôt pour en dresser le bilan car la procédure d’affectation va se poursuivre jusqu’en septembre. Nous verrons alors si Parcoursup a atteint son objectif : garantir à chaque bachelier une place dans l’enseignement supérieur, dans une filière de son choix ou, à défaut, dans une filière proche de ses demandes initiales et cohérente par rapport à son profil. Affirmer dès le mois de mai que Parcoursup a échoué n’est pas un constat objectif, mais une posture politique.

Le projet de loi Schiappa sur les violences sexuelles est-il trop clément?

L’article 2 du projet de loi sur les violences sexuelles et sexistes, qui crée un délit « d’atteinte sexuelle sur mineur avec pénétration », a déclenché une vague de protestations dans l’opinion publique. Les détracteurs du texte craignent une correctionnalisation du viol sur mineur : autrement dit, selon les adversaires du projet de loi, le viol sur mineur deviendrait un simple délit jugé en correctionnelle et non plus aux assises.

Il convient de clarifier deux ou trois choses à propos de ce texte tant décrié. Le projet de loi de Marlène Schiappa ne prévoit aucunement de transformer le viol sur mineur en simple délit : le viol sur mineur est un crime et le restera. Il relèvera donc toujours des assises. Mais il faut rappeler que, d’un point de vue strictement légal, tout acte sexuel avec pénétration commis par un majeur sur un mineur ne relève pas nécessairement du viol car, dans la loi française, le viol suppose une « contrainte », une « surprise » ou une « intimidation », même quand la victime est mineure. Ainsi, un homme majeur ayant des relations sexuelles avec une jeune fille de 13 ans ne peut être accusé de viol si le consentement de la jeune fille est formellement établi : dans ce cas de figure, il s’agit d’une « atteinte sexuelle sur mineur », qui relève de la correctionnelle.

Qu’on le veuille ou non, le projet de loi de Marlène Schiappa représente une avancée par rapport à la législation actuelle puisqu’il permet de punir plus facilement et plus sévèrement (10 ans de prison au lieu de 5) les atteintes sexuelles sur mineur quand il n’y a pas de viol caractérisé, c’est-à-dire quand la contrainte, l’intimidation ou la surprise n’ont pas été démontrées. La vraie question est celle de la définition légale du consentement : à partir de quel âge peut-on considérer qu’une personne est capable de consentir librement des relations sexuelles ? La loi française ne dit rien là-dessus. Or, il est indispensable de fixer un âge légal de consentement aux relations sexuelles, c’est-à-dire un âge en-dessous duquel le consentement serait irrecevable devant le justice. Cet âge pourrait par exemple être fixé à 13 ou 14 ans : en-dessous de cet âge-là, tout acte sexuel avec pénétration serait un viol au regard de la loi, et passerait donc devant les assises.

Le projet de loi de Marlène Schiappa ne pêche pas par excès de mansuétude mais plutôt par manque d’ambition. L’intention initiale du gouvernement était bel-et-bien d’inscrire dans la loi un âge minimum de consentement aux relations sexuelles : cet objectif a été purement et simplement abandonné, alors même que l’opinion publique attendait un signal fort après l’affaire de Pontoise. C’est là que réside le vrai scandale.

Universités: la sélection est-elle un piège à cons?

Manifestation étudiante à Lille en avril 2018.

La loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants) a rouvert un vieux débat sur la question très sensible de la sélection à l’entrée des universités. Même si le gouvernement refuse d’employer le mot, cette réforme autorise bel et bien une forme de sélection. Mais la vague de colère provoquée par la loi ORE et le blocage d’une dizaine d’universités pendant plusieurs semaines semblent disproportionnés par rapport aux enjeux réels du texte, car la sélection reste très limitée et très encadrée.

Dans les licences ayant une capacité d’accueil suffisante par rapport aux demandes d’inscription, il n’y aura pas de sélection : les universités pourront simplement fixer des conditions particulières à l’entrée des élèves les plus fragiles, comme par exemple une remise à niveau. Dans les licences dites « en tension », comme STAPS ou psychologie, la sélection existait déjà auparavant : la réforme ne fait que remplacer l’injustice des tirages au sort par une sélection sur dossier, beaucoup plus équitable. En d’autres termes, la loi ORE n’instaure pas de sélection généralisée mais donne aux universités un droit de regard sur le niveau et le profil des étudiants qu’elles recrutent.

Si le mot sélection déchaîne autant de passions dans notre pays, c’est parce qu’il entre en contradiction avec un certain idéal démocratique selon lequel l’Université devrait être un lieu accessible à tous. L’article L612-3 du Code de l’Education stipule d’ailleurs que le premier cycle universitaire est « ouvert à tous les titulaires du baccalauréat ». Autrefois, la question de la sélection à l’université ne se posait pas car le bac opérait déjà une forme de pré-sélection. Mais de nos jours, avec un taux de réussite avoisinant les 80%, le bac a perdu sa fonction de sélection et ne sert plus qu’à valider un certain nombre de compétences acquises au lycée. Qu’on le veuille ou non, tous les bacheliers n’ont pas les capacités requises pour réussir des études universitaires.

Les chiffres donnent le vertige. Le taux d’échec en première année de licence est de l’ordre de 60%. Et près de 30% des étudiants inscrits en L1 sortent du système universitaire dès la première année, sans aucun diplôme. Or, beaucoup d’entre eux vivent dans des conditions précaires et doivent travailler pour payer leur loyer. Un tel gâchis n’est pas acceptable. Il est immoral d’envoyer chaque année des dizaines de milliers d’étudiants dans des filières où ils n’ont aucune chance de réussir. Le système actuel, démocratique en apparence, est en réalité profondément injuste car il perpétue le fossé entre, d’une part, des établissements élitistes pratiquant depuis longtemps la sélection et, d’autre part, des universités incapables de faire réussir les cohortes d’étudiants qu’elles doivent accueillir chaque année.

A petite dose, la sélection à l’université n’est pas forcément mauvaise : elle peut améliorer les conditions de travail des étudiants, tirer vers le haut la qualité de l’enseignement et, par là-même, contribuer à la revalorisation des diplômes universitaires. Mais surtout, introduire une dose de sélection à l’entrée des universités permettra de lutter contre le scandale de la sélection par l’échec. Cela fait des années que les présidents d’université réclament la sélection ; cela fait des années que les enseignants se plaignent du niveau désastreux de leurs étudiants de première année. La sélection à l’université n’est pas un « piège à cons », comme se plaisent à le dire certains adversaires de la loi ORE. Le vrai « piège à cons », c’est la grande illusion sur laquelle repose notre système universitaire et qui consiste à faire croire aux bacheliers qu’ils peuvent tous réussir à l’université, quel que soit leur niveau, quel que soit leur profil et quelle que soit la filière choisie.

La loi ORE ne vise ni à « casser » l’université ni à transformer l’enseignement supérieur en « privilège ». Elle vise d’abord à favoriser la réussite des étudiants. Il s’agit, en amont, de mieux accompagner les élèves de Terminale dans leur projet d’orientation : c’est le rôle des professeurs principaux. Il s’agit, ensuite, d’aiguiller les élèves vers des filières où ils ont des chances de réussir, au vu de leurs résultats, de leur motivation et de la cohérence de leur projet : c’est l’objectif de la plateforme Parcoursup. Il s’agit, enfin, de mieux accompagner les étudiants pendant leur première année de licence pour éviter les décrochages précoces et réduire le risque d’échec aux examens : cette responsabilité incombe aux universités. Ce qui pose réellement problème, ce n’est pas tant l’esprit de la réforme que sa mise en œuvre : chaque université doit dorénavant examiner des milliers de dossiers de candidature alors que de nombreux enseignants-chercheurs sont déjà noyés sous la masse des tâches administratives qu’ils doivent assumer en plus de leurs cours et de leurs travaux de recherche. Manifestement, ces difficultés n’ont pas été anticipées par le gouvernement, et les moyens supplémentaires alloués aux universités dans le budget 2018 ne sont pas suffisants.

Si la loi ORE passe aussi mal, c’est peut-être parce qu’elle survient dans un contexte déjà très difficile pour les universités françaises : manque de moyens, manque de matériel, locaux vétustes et inadaptés, amphis surchargés, raréfaction des postes et des bourses de recherche, précarisation des enseignants-chercheurs. Cette situation désastreuse est le résultat de plusieurs décennies de sous-investissement dans les universités françaises, alors même que le nombre d’étudiants n’a cessé d’augmenter. La réforme actuelle n’apporte pas de réponses concrètes à ces problèmes et crée des obligations nouvelles pour des universités qui sont déjà au bord de la suffocation. C’est sans doute là que réside le vrai malaise, beaucoup plus que dans le semblant de sélection prévu par la loi ORE.

Il y a vingt ans: la France de 1998

Jacques Chirac et Lionel Jospin avec l’équipe de France de football et la coupe du monde.

Fichtre! Encore un de ces blablas nostalgiques dont l’auteur va nous expliquer doctement pourquoi « c’était mieux avant ». Et si c’était vraiment mieux avant? Parlons d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Faisons un petit voyage 20 ans en arrière, dans la France de 1998. Et mesurons, sans tomber dans la nostalgie facile, tout le fossé qui nous sépare de cette époque pourtant pas si lointaine.

En 1998, il n’y avait pas d’attentats djihadistes sur le territoire français. Pas depuis ceux du GIA en 1995. Certes, c’était déjà la crise, on avait déjà le chômage de masse, la « fracture sociale », le problème des cités. Mais la France a connu, comme les autres pays développés, une embellie économique à la fin des années 90: la croissance mondiale a en effet redémarré grâce à la « bulle Internet » et à l’essor du numérique. En France, l’économie respire, la confiance revient et le fameux « trou de la Sécu » se résorbe.

1998, c’est aussi la cohabitation: suite à la dissolution ratée de 1997, la « gauche plurielle » a remporté les élections législatives et Jacques Chirac a nommé le socialiste Lionel Jospin au poste de Premier Ministre. La France est gouvernée à gauche, par un vrai gouvernement de gauche qui mène une vraie politique de gauche. C’est en 1998 que le gouvernement Jospin crée la « police de proximité », qui sera supprimée par Nicolas Sarkozy en 2003 mais reviendra, sous une autre forme, avec Macron et sa « police de sécurité du quotidien ». C’est aussi en 1998 qu’est la votée la loi Aubry 1, premier pas vers la semaine de 35 heures.

1998, c’était l’apogée de la France « black-blanc-beur », comme on disait alors. La victoire de la France lors de la Coupe du Monde de football, à domicile, redonne le moral au pays et déclenche un véritable ouragan de joie et de liesse populaire. Mais surtout, cette victoire a créé un lien tout à fait particulier entre la nation et l’équipe de France. Les « Bleus » sont érigés en symbole d’une France ouverte, multiethnique et multiculturelle, à l’image de Zinedine Zidane, surnommé « Zizou » (d’origine kabyle), de Lilian Thuram (d’origine antillaise) ou de Marcel Desailly (d’origine ghanéenne).

A la même époque, plusieurs Maghrébins commencent à percer dans le monde du spectacle et de l’audiovisuel, comme le journaliste Rachid Arhab, qui présente le JT de 13 heures sur France 2 aux côtés de Carole Goessler, ou le très populaire Jamel Debbouze, humoriste et comédien franco-marocain repéré grâce à ses talents d’improvisateur: il débarque en 1998 sur Canal + dans la rubrique « Le cinéma de Jamel » puis dans la série humoristique « H » où il donne la réplique à Eric Judor et Ramzy Bédia. Cette année-là, le raï est l’un des genres musicaux les plus populaires en France: le chanteur Faudel, surnommé le « petit prince du Raï », enregistre avec Khaled et Rachid Taha un album live intitulé « 1, 2, 3 soleils », où les trois artistes chantent en arabe et en français.

Cette France « black-blanc-beur » était-elle un illusion? Il est vrai que l’euphorie du Mondial de football a effacé, pendant quelques temps, les barrières et les préjugés racistes. Il est vrai que des artistes comme Jamel ou Faudel ont donné à la communauté maghrébine une visibilité qu’elle n’avait pas auparavant. Mais ces phénomènes renvoient une image quelque peu idéalisée de la société française, une société où les préjugés racistes et xénophobes restent profondément ancrés, et où les « jeunes des cités » issus de l’immigration sont victimes de discriminations incessantes. Le retour de bâton n’en sera que plus dur, avec le séisme du 21 avril 2002 qui verra Jean-Marie Le Pen accéder au second tour de la présidentielle, puis avec les « émeutes de banlieue » en 2005. Douce France.

Un an de macronisme : quel bilan ?

E. Macron.

Le 7 mai 2017, Emmanuel Macron devenait président de la République. Un an après, quel bilan tirer de son action à la tête de l’Etat ?

Macron a réussi à dépasser, au moins temporairement, le clivage droite-gauche. Il a construit une majorité « centrale » et formé un gouvernement composé de personnalités politiques issues du centre, de la gauche réformiste et de la droite modérée. Ce faisant, il a donné un coup d’accélérateur au processus de recomposition politique qui s’était amorcé sous la présidence de François Hollande. Macron a également réussi à renouveler en profondeur le personnel politique : même si la République En Marche compte beaucoup d’anciens élus socialistes dans ses rangs, la moitié des députés de la majorité sont issus de la société civile et n’exerçaient aucun mandat politique avant 2017. Le gouvernement, lui aussi, fait la part belle aux personnalités venues de la société civile, à l’image de Nicolas Hulot, Agnès Buzyn, Marlène Schiappa ou Frédérique Vidal.

Macron a mis en application le programme sur lequel il avait été élu. Pendant un an, il a respecté scrupuleusement la feuille de route annoncée lors de la campagne : une loi de moralisation de la vie publique a été votée dès le mois de juillet 2017 ; les effectifs des classes de CP dans les REP et REP+ ont été divisés par deux à la rentrée 2017 ; le Code du travail a été assoupli par ordonnances ; la France est sortie de l’état d’urgence à l’automne 2017 et une loi antiterroriste a été votée pour pérenniser certains dispositifs d’exception permettant de lutter contre le terrorisme djihadiste ; la réforme de l’ISF et l’augmentation de la CSG ont été votées fin 2017 ; la réforme du bac a été adoptée en février 2018. L’exécutif a aussi augmenté le budget des armées : dans le projet de loi de finance voté fin 2017, le budget de la défense a été porté à 1,82% du PIB en vue d’atteindre l’objectif des 2% à la fin du quinquennat. Jusqu’à présent, donc, Macron a respecté ses engagements.

Il y a toutefois une question sur laquelle Macron a fait volte-face : Notre-Dame-des-Landes. Pendant la campagne présidentielle, Macron avait déclaré que l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes serait construit. Mais à l’issue d’une vaste concertation menée sous l’égide du Premier Ministre, et suite à la publication d’un rapport sur le coût prévisionnel de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le gouvernement a finalement choisi de renoncer au projet pour privilégier le réaménagement de Nantes-Atlantique. Il s’agit là d’une décision juste, car le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes était une aberration écologique. De plus, les tergiversations de l’Etat ont entraîné, au fil des années, un pourrissement de la situation. Quant à l’évacuation de la ZAD, elle était nécessaire : dans un Etat de droit, nul ne peut occuper illégalement des terres et y exercer des activités économiques sans payer d’impôts ni verser de cotisations sociales. Mais l’exécutif a fait preuve de pragmatisme : la trêve hivernale a été respectée et le gouvernement a permis aux zadistes de déposer leur projet individuel en préfecture afin que les expériences agricoles menées à Notre-Dame-des-Landes puissent se poursuivre dans un cadre légal ; une quarantaine de projets ont d’ailleurs été déposés.

Ce qui surprend, dans ce début de quinquennat, c’est le rythme vertigineux des réformes. Souhaitant rattraper en quelques mois plusieurs décennies d’immobilisme, l’exécutif a fait preuve d’une détermination sans faille dans sa volonté de moderniser le pays et de « déverrouiller » l’économie. Mais la frontière entre volontarisme et autoritarisme est parfois ténue. La méthode Macron consiste à agir vite, quitte à employer des procédures expéditives comme les ordonnances. C’est également une méthode très technocratique : le gouvernement a commandé à des experts indépendants plusieurs rapports (comme le rapport Mathiot sur la réforme du lycée ou le rapport Spinetta sur la SNCF) dont la publication a directement débouché sur un projet de réforme. La méthode Macron consiste aussi à ouvrir quasi simultanément plusieurs chantiers de réforme : cette stratégie présente un inconvénient majeur puisqu’elle favorise une certaine coagulation des mécontentements, comme l’illustre la mobilisation des fonctionnaires, des cheminots, des personnels hospitaliers, des magistrats et des universités au printemps 2018. Deux réformes ont provoqué des mouvements de contestation particulièrement durs : la réforme de la SNCF, qui vise à préparer l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire de voyageurs, et la « loi ORE » (Orientation et Réussite des Etudiants), qui a ravivé un débat déjà ancien sur la question très sensible de la sélection à l’entrée des universités. Mais il n’y a pas eu de « convergence des luttes » car une grande partie des Français approuve les réformes de l’exécutif.

Même si les réformes vont globalement dans le bon sens, il faut bien admettre que la première année du quinquennat d’Emmanuel Macron a manqué d’humanité : à force de viser l’efficacité partout et tout le temps, on finit par prendre des libertés avec les Droits de l’Homme. Ainsi, le projet de loi très controversé de Gérard Collomb sur l’asile et l’immigration facilite l’expulsion des demandeurs d’asile et augmente la durée légale de rétention, y compris pour les mineurs. Or, les conditions de vie dans les Centres de Rétention Administrative sont quasi carcérales et rien, dans le projet de loi, ne prévoit de les humaniser. La France a l’obligation morale de respecter les droits fondamentaux et la dignité de tous les hommes et toutes les femmes présents sur son territoire, quel que soit leur statut et quel que soit leur pays d’origine. L’Etat français a d’ailleurs été condamné plusieurs fois par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour sa gestion calamiteuse des demandeurs d’asile, et le projet de loi sur l’asile a été critiqué par le Défenseur des Droits, Jacques Toubon, qui a parlé de « maltraitance ».

La politique menée jusqu’à présent manque aussi de justice sociale. Le gouvernement a multiplié les mesures en faveur des entreprises et des grandes fortunes sans proposer de véritables contreparties aux salariés, aux classes moyennes et aux populations les plus fragiles. Certes, quelques avancées sociales sont à souligner, comme la hausse du minimum vieillesse, la hausse des allocations aux familles monoparentales ou encore la baisse de la taxe d’habitation. Le dédoublement des classes de CP en REP et REP+ est également une mesure de justice sociale puisqu’elle améliore les conditions d’apprentissage dans les écoles accueillant les publics les plus défavorisés. Mais ces mesures sociales restent assez timides par rapport aux différentes réformes libérales adoptées depuis le début du quinquennat, telles que l’assouplissement du Code du travail, la réduction de l’assiette de l’ISF ou la « flat tax » à 30%. Macron mène-t-il une « politique de classe » en faveur des grands patrons et des possédants ? Pour comprendre le sens de ces mesures, il convient de les replacer dans une perspective plus large. Emmanuel Macron défend un projet que l’on pourrait qualifier de social-libéral : il entend libéraliser l’économie tout en préservant les fondements de l’Etat-providence, l’objectif étant de parvenir au meilleur équilibre possible entre l’efficacité économique et la justice sociale. Macron a choisi de commencer par les réformes les plus libérales de son programme pour pouvoir se consacrer, durant la suite du quinquennat, aux réformes plus sociales. La réforme de l’assurance chômage et celle de la formation professionnelle seront les deux prochains grands chantiers du quinquennat : elles apporteront des contreparties à l’assouplissement du Code du travail, en sécurisant davantage les parcours professionnels et en ouvrant de nouveaux droits pour les travailleurs et les chômeurs.

Il est encore trop tôt pour mesurer l’efficacité des réformes économiques engagées par le gouvernement car celles-ci ne porteront leurs fruits que dans plusieurs années, voire plusieurs décennies. Ce qui est en jeu derrière les réformes actuelles, ce n’est pas la France de 2020 mais celle de 2050. Emmanuel Macron veut adapter la société française à un monde où la compétition internationale, les bouleversements technologiques et l’imprévisibilité des parcours professionnels imposent l’instauration de nouvelles règles beaucoup plus souples favorisant l’innovation, la prise de risques et la mobilité. Le monde du travail évolue à une vitesse inouïe : on estime d’ailleurs que la plupart des métiers qui seront exercés en 2050 n’existent pas encore aujourd’hui. La politique économique de Macron est un pari sur l’avenir, un pari sur la capacité du pays à se moderniser pour faire face aux grands défis économiques et technologiques du XXIe siècle.

Le Centriloque souhaite la réussite de ce quinquennat et encourage le gouvernement à poursuivre les réformes, à condition de ne pas oublier la justice sociale et de ne pas sacrifier les principes humanistes indissociables de la morale républicaine. Il est urgent que le gouvernement infléchisse sa politique dans un sens plus progressiste, par des réformes qui ouvriront de nouveaux droits aux travailleurs et qui apporteront des améliorations concrètes à la vie des Français restés sur le bord du chemin.

Petite leçon d’apiculture et d’arithmétique européenne

Vendredi 27 avril, les Etats membres de l’Union européenne ont voté une proposition de la Commission interdisant l’usage de trois néonicotinoïdes, des pesticides employés massivement dans l’agriculture et considérés comme responsables de l’effondrement dramatique du nombre d’abeilles en Europe durant les dernières années. Cette mesure s’applique à toutes les cultures en plein air : les cultures sous serre pourront y déroger à condition que les plantes et les semences ne quittent pas leur abri fermé.

La nocivité des néonicotinoïdes est connue depuis des années : en 2013, l’Autorité Européenne pour la Sécurité Alimentaire avait déjà recommandé leur interdiction. Ces substances altèrent le système nerveux et l’appareil reproductif des abeilles ; à forte dose, elles deviennent mortelles pour les abeilles et les bourdons. La décision d’interdire les néonicotinoïdes constitue une avancée majeure puisque l’importance de la santé des abeilles est enfin reconnue par l’Union européenne. Ce vote répond aux attentes des apiculteurs, des scientifiques, des écologistes et de la société civile en général, qui s’émeut de plus en plus de la disparition des abeilles domestiques.

Cet événement est aussi l’occasion d’un petit rappel sur la façon dont l’Union européenne prend ses décisions. Le Conseil de l’Union statue à la majorité qualifiée. D’après le Traité de Lisbonne, pour qu’une proposition de la Commission européenne soit adoptée, elle doit être votée par au moins 55% des Etats membres (soit 16 sur 28) représentant au moins 65% de la population totale de l’UE : cela s’appelle la « double majorité ». Mais dans la pratique, la double majorité n’est pas toujours nécessaire car si la minorité de blocage n’est pas atteinte, la majorité qualifiée est considérée comme acquise. Depuis 2017, la minorité de blocage doit représenter au moins 55% de la population ou 55% des Etats-membres.

Seuls 15 Etats membres ont voté l’interdiction des néonicotinoïdes, dont la France (qui était pionnière sur le sujet puisqu’elle avait interdit ces pesticides sur son territoire dès 2016) ; 9 Etats se sont abstenus et 4 seulement ont voté contre le texte (le Danemark, la Hongrie, la Roumanie et la République Tchèque). La minorité de blocage n’a pas été atteinte et le texte a pu passer. L’Espagne et l’Italie, qui ont rejoint au dernier moment le camp des anti-néonicotinoïdes, ont joué un rôle clé dans l’issue du scrutin. Le Royaume-Uni fait lui aussi partie des Etats qui ont voté en faveur du texte.

Tout cela nous montre une chose essentielle que l’on a parfois tendance à oublier : l’Union européenne est entre les mains des Etats membres. Contrairement à ce qu’affirment les europhobes de tous bords, il n’existe pas de « super-Etat » européen qui, depuis Bruxelles, imposerait ses diktats aux Etats membres. L’Union européenne est le résultat des choix faits par ses Etats membres ; ses décisions reflètent avant tout les rapports de force entre gouvernements. La décision historique d’interdire les néonicotinoïdes montre aussi que les Etats européens sont capables de résister aux lobbys industriels quand ils le veulent vraiment.