Adieu Rocard

Michel Rocard est décédé le 2 juillet 2016, à l’âge de 85 ans. La France a perdu un homme politique brillant, visionnaire et intègre, un Européen convaincu et un observateur avisé de la mondialisation, admiré aussi bien à gauche qu’à droite et au centre. Rocard était un théoricien de la « deuxième gauche », celle qui n’était pas marxiste et qui refusait le sectarisme. Celle qui était antisoviétique, antitotalitaire et qui dénonçait sans ambiguïtés les crimes du communisme réel. Celle qui s’appuyait sur les associations et les syndicats plutôt que sur un parti centralisé, monolithique et bureaucratique. Rocard incarnait une gauche ouverte et réaliste, qui voulait concilier solidarité et liberté.

Premier Ministre de 1988 à 1991, Michel Rocard incarna durant cette brève période la fameuse « ouverture au centre » souhaitée par le Président de la République François Mitterrand. Le premier gouvernement Rocard ne comptait que trois personnalités centristes mais, après les élections législatives de juin 1988, le second gouvernement Rocard comptait sept personnalités de l’UDF, dont le radical Michel Durafour, le barriste Jean-Pierre Soisson et la giscardienne Hélène Dorlhac de Borne. L’expérience prit fin en mai 1991 quand François Mitterrand poussa le Premier Ministre à démissionner. Selon une opinion couramment admise, cette expérience d’ouverture au centre a été un échec. Il est vrai que l’ouverture en question était plutôt timide : les centristes étaient peu nombreux au sein du gouvernement Rocard et les principaux portefeuilles ministériels étaient détenus par des proches de François Mitterrand. Comme le disait le constitutionaliste Olivier Duhamel, l’ouverture de 1988 fut plutôt une « entrouverture ». De plus, le Premier Ministre eut beaucoup de mal à trouver une majorité pour faire adopter certaines réformes, car l’aile gauche du PS contestait sa politique économique : Rocard utilisa d’ailleurs vingt-huit fois l’article 49-3, un record absolu. Cela dit, l’ouverture de 1988 n’a pas été l’échec que l’on dit parfois : Michel Rocard a tenu trois ans dans un contexte économique et social morose, face au président Mitterrand qui le détestait !

Le gouvernement Rocard a souvent été taxé d’immobilisme. Une telle accusation est injuste au regard des nombreuses réformes que ce gouvernement a mises en œuvre : en seulement trois ans, il a créé le RMI (revenu minimum d’insertion), la CSG et le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, modifié les règles de financement des partis politiques, modernisé les services de renseignement, réformé le statut de la Régie Renault, donné une impulsion décisive à la politique de la ville et mis un terme aux violences en Nouvelle-Calédonie. Il a aussi fait voter la première loi de prévention de la maltraitance infantile et mis en place la première campagne nationale de lutte contre la pédophilie. Michel Rocard a donc prouvé aux Français que l’on pouvait gouverner « autrement », en dépassant les clivages politiques habituels.

Rocard a tenté de briser deux tabous de la gauche française. Le premier tabou, c’est l’économie de marché : Rocard était un réformiste et un pragmatique. Il ne voulait pas rompre avec l’économie de marché, mais l’humaniser. Il ne croyait pas à la lutte des classes, mais au dialogue social. Le second tabou, c’est l’immigration. Lorsqu’il était à Matignon, Rocard a choisi de rompre avec le discours angélique de la gauche sur l’immigration et de mener une politique migratoire plus restrictive : « Nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde ; (…) la France doit rester ce qu’elle est, une terre d’asile politique, mais pas plus », déclara-t-il en décembre 1989. Michel Rocard n’aura cependant pas réussi à réformer la gauche française, et son héritage politique est encore assumé avec beaucoup de tiédeur par bon nombre de responsables socialistes : d’ailleurs, les quelques socialistes qui se disent « rocardiens » sont loin de faire l’unanimité dans leur propre camp, à commencer par Manuel Valls. Il faut dire que Rocard n’a cessé de fustiger les archaïsmes de la gauche française en général, et du PS en particulier : quelques jours avant son décès, il avait accordé au magazine Le Point une dernière interview acerbe dans laquelle il reprochait à la gauche française d’être « la plus rétrograde d’Europe »

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Mais quand le PS va-t-il éclater ?

Le PS est le parti de la synthèse molle et de l’ambiguïté permanente. Malgré les profondes fractures idéologiques qui auraient dû le faire éclater depuis longtemps, le PS résiste, contraint et forcé de maintenir son unité de façade pour conserver son statut de principal parti de gauche. Pourtant, entre une aile gauche étatiste et antilibérale, et une aile droite qui oscille entre social-démocratie et social-libéralisme, le divorce est largement consommé. L’aile gauche du PS pourrait sans nul doute gouverner avec le Front de Gauche, et l’aile droite avec les centristes : il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que la majorité soit si mal en point. Heureusement, entre ces deux tendances, il y a le « ventre mou » du parti, opportuniste et inconstant, qui accepte aujourd’hui ce qu’il dénonçait hier et qui avale des couleuvres à longueur de temps pour sauver l’unité du PS depuis que Valls est à Matignon.

Le PS doit clarifier sa ligne idéologique, ou éclater. Ce parti a été fondé en 1969 lors du Congrès d’Issy-les-Moulineaux, sur les ruines de l’ancienne SFIO : depuis cette date, il n’a jamais été véritablement refondé. Les socialistes vivent encore dans la fiction de la synthèse mitterrandienne et refusent d’opérer les arbitrages qui permettraient de clarifier la ligne du parti. Le PS est-il pour l’insertion de la France dans une économie mondiale de plus en plus concurrentielle ? Est-il pour une Europe forte et intégrée ? Est-il pour la monnaie unique et les critères de Maastricht ? Est-il pour une simplification du droit du travail et une flexibilisation du marché de l’emploi ? Est-il pour la maîtrise des dépenses publiques ? Est-il pour la baisse des charges sur les entreprises ? Est-il pour l’augmentation de l’âge de départ à la retraite ? Est-il pour une régulation renforcée de l’immigration et un durcissement de la lutte contre l’immigration illégale ? Aujourd’hui, on n’en sait rien. Ce qui est plutôt gênant pour un parti de gouvernement.

Pour que les citoyens s’y retrouvent, il faudrait que le PS éclate une bonne fois pour toutes. Le système partisan français ne correspond plus aux clivages politiques réels. Aujourd’hui, nous avons en France une gauche antilibérale (qui correspond au Front de Gauche ainsi qu’à l’aile gauche du PS et d’Europe-Ecologie-Les Verts), un centre libéral et pro-européen (qui correspond peu ou prou à ce fameux « axe central » qui va des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR en passant par les centristes du MoDem et de l’UDI), et enfin, une droite « lepéno-zemmourienne », souverainiste, conservatrice et ethnocentriste (allant de l’aile droite de LR au Front National). Mais le système électoral français favorise la bipolarisation à outrance de la vie politique : il maintient des clivages politiques artificiels et perpétue la domination des deux principaux partis de gouvernement. Deux partis qui, d’ailleurs, n’inspirent plus tellement confiance aux Français.

Le Parti Socialiste est donc toujours debout. Il ressemble de plus en plus à un parti-zombie qui traîne la patte, mais il est toujours debout. Les pseudo-frondeurs du PS contestent la politique de Valls mais refusent de voter la censure du gouvernement car, au fond, ils ne veulent pas que le Parti Socialiste explose. Le Premier Secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, qui incarne à merveille la synthèse molle du socialisme à la française, défend quant à lui l’idée d’une « grande primaire de la gauche » et affirme que le Parti Socialiste est la « colonne vertébrale » de la gauche française. Comme si le PS pouvait encore être la « colonne vertébrale » de quelque chose.

J.C. Cambadélis.

Les modérés de droite et de gauche peuvent travailler ensemble

Faire travailler ensemble des modérés de gauche et de droite sur les réformes nécessaires au pays : François Bayrou et de nombreux centristes défendent cette idée depuis longtemps. Déjà, lors de la présidentielle de 2007, Bayrou avait proposé de rassembler des personnalités du centre, de la gauche et de la droite au sein d’un gouvernement d’union nationale. A l’époque, on lui avait ri au nez… Or, l’idée semble désormais dans l’ère du temps. Après le séisme des régionales de décembre 2015, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin a déclaré que la droite républicaine devait « travailler avec le gouvernement » pour combattre le chômage et le FN. Manuel Valls a réagi de façon enthousiaste à cette proposition. A droite comme à gauche, d’autres voix commencent à s’élever pour demander une collaboration entre l’opposition et la majorité sur le dossier de l’emploi. Un autre ancien Premier ministre, François Fillon, a d’ailleurs déclaré qu’il allait « faire des propositions » au Président de la République.

La proposition de Jean-Pierre Raffarin n’a rien d’aberrant : sur les questions socio-économiques, il est clair que Valls et Macron sont beaucoup plus proches d’un Raffarin, d’un Juppé ou d’un Bayrou que d’un Mélenchon. Par ailleurs, le Front National est en train de dynamiter le paysage politique français : la principale fracture idéologique, aujourd’hui, n’est plus celle qui oppose la gauche à la droite, mais celle qui oppose les partis républicains, modérés et pro-européens à l’extrême droite populiste, nationaliste et europhobe. Le clivage droite/gauche est devenu obsolète face aux défis majeurs auxquels est confronté notre pays, qu’il s’agisse de l’emploi, de la compétitivité, de la transition énergétique ou de la lutte contre le terrorisme djihadiste. Les modérés de gauche et de droite ont intérêt à travailler ensemble car ils sont d’accord sur l’essentiel : « l’axe central » que Bayrou et de nombreux centristes appellent de leurs vœux est bel-et-bien en train d’émerger.

Pour l’heure, il n’est pas encore question d’un gouvernement d’union nationale ni d’une « grande coalition » à l’allemande mais simplement d’une plate-forme collaborative permettant à l’opposition de travailler avec le gouvernement et la majorité sur des propositions concrètes visant à relancer l’emploi (simplification du droit du travail, soutien aux investissements, soutien aux PME et aux exploitants agricoles, etc.). C’est un bon début. Hélas, que de temps perdu ! Il aura fallu attendre que le nombre de chômeurs dépasse les 5 millions et que le Front National arrive en tête au premier tour des régionales pour qu’enfin les modérés de gauche et de droite acceptent de faire une « trêve » et de travailler ensemble.

Mais rien n’est gagné, car le PS et Les Républicains sont des partis profondément divisés. A droite, l’aile « dure » des Républicains refuse tout dialogue avec le gouvernement. Nicolas Sarkozy défend la stratégie de l’affrontement et la ligne mortifère du « ni PS ni FN ». Au Parti Socialiste, ce n’est pas mieux : certains réclament un virage à gauche et prônent l’ouverture de la majorité vers le Front de Gauche et Europe-Ecologie-Les Verts. Le Premier Secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, nous a ressorti son projet de « grande alliance populaire », une sorte de grande coalition de gauche allant des centristes aux communistes, dont le PS serait la « colonne vertébrale ». Comme si le PS pouvait encore être la « colonne vertébrale » de quelque chose. Comme si les communistes et les amis de Mélenchon (antilibéraux et anti-européens) pouvaient s’entendre avec les centristes (libéraux et pro-européens). Ouvrons les yeux : il n’y aura pas de véritable recomposition du champ politique tant que le PS et LR n’auront pas éclaté.

J.P. Raffarin.

Qu’est-ce que le social-libéralisme?

Quand on parle de « social-libéralisme », on pense d’abord à des hommes politiques de centre-gauche convertis au libéralisme économique. A la fin des années 1990 et au début des années 2000, le chancelier allemand Gerhard Schröder et le Premier Ministre britannique Tony Blair sont devenus des symboles de cette gauche « sociale-libérale » qui voyait la mondialisation comme un processus inéluctable et qui faisait passer l’efficacité économique avant l’idéologie. En France, l’expression « social-libéral » est presque une insulte : on l’emploie généralement pour dénigrer les gouvernements de gauche qui mettent en œuvre des réformes économiques jugées « trop à droite ». Pour une partie de la gauche française, le « social-libéral » est en quelque sorte le nouveau visage du « social-traître », l’incarnation d’une gauche dévoyée qui aurait trahi les travailleurs et embrassé la cause du patronat. Le Front de Gauche et les frondeurs du PS ont ainsi reproché à Manuel Valls de mener une politique « sociale-libérale ». Or, Valls a toujours récusé l’étiquette de social-libéral, tout comme la direction du PS : « le social-libéralisme ne fait partie ni de notre vocabulaire ni de notre tradition », a déclaré le Premier Secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis. Qu’est-ce donc que le « social-libéralisme » et pourquoi ce courant politique a-t-il si mauvaise réputation au sein de la gauche française ?

Tony Blair.

Origines et fondements idéologiques du social-libéralisme

Le social-libéralisme n’est pas apparu avec le « blairisme » ni avec la social-démocratie version Schröder. Il s’agit en réalité d’un courant de pensée beaucoup plus ancien, qu’on appelle également « libéralisme social ». En France, on distingue parfois les « sociaux-libéraux » (hommes de gauche convertis au libéralisme économique) et les « libéraux sociaux » (libéraux ayant une sensibilité sociale) : les premiers seraient situés au centre-gauche tandis que les seconds seraient au centre-droit. Il s’agit toutefois d’une distinction artificielle qui n’existe pas dans le monde anglo-saxon : en français, le terme « social-libéralisme » est calqué sur l’anglais social liberalism, qui signifie littéralement « libéralisme social ».

Le libéralisme social a émergé en Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle et a été fortement influencé par les théories de l’économiste John Stuart Mill et par celles du sociologue Leonard Trelawny Hobhouse. On pourrait définir ce courant de pensée comme une volonté de concilier libéralisme économique et justice sociale : les « libéraux sociaux » prônent une économie de marché fondée sur la libre concurrence et l’initiative privée mais encadrée par des normes sociales et par une action régulatrice de l’Etat. Contrairement aux libéraux classiques, les libéraux sociaux n’accordent pas une confiance aveugle aux lois du marché : ils considèrent l’Etat comme un outil légitime de régulation des rapports sociaux, à condition que cette action régulatrice ne remette pas en cause les libertés individuelles. Pour les libéraux sociaux, il ne peut y avoir de véritable liberté que si les individus disposent des conditions matérielles nécessaires pour l’exercer : dès lors que les lois du marché ne garantissent pas une redistribution suffisamment juste des richesses et que la solidarité spontanée entre individus ne permet pas de corriger les inégalités les plus criantes, la puissance publique doit intervenir.

Le libéralisme social a connu un essor important aux Etats-Unis entre 1900 et 1920, période souvent qualifiée de « Progressive Era » (ère progressiste) dans l’histoire politique américaine. Face au creusement des inégalités sociales et à la puissance des trusts, les présidents américains de cette époque ont rompu avec le principe libéral classique du « laisser-faire » et ont cherché à mieux encadrer le capitalisme. Deux présidents ont particulièrement marqué cette période progressiste : le républicain Theodore Roosevelt (président de 1901 à 1909) et le démocrate Thomas Woodrow Wilson (président de 1913 à 1921). Au Royaume-Uni, ce sont les « Whigs » du Parti Libéral qui ont, dès la fin du XIXe siècle, embrassé les principes du libéralisme social. Lloyd George en fut l’un des plus éminents représentants : nommé Chancelier de l’Echiquier en 1908, il mit en œuvre une politique sociale audacieuse et instaura, en 1911, le premier système d’assurances sociales obligatoire, financé par l’Etat et par les cotisations des travailleurs et du patronat.

Theodore Roosevelt.

La doctrine « solidariste » développée en France par le radical Léon Bourgeois à la fin du XIXe siècle peut être considérée comme une variante française du libéralisme social. Juriste de formation, Léon Bourgeois occupa plusieurs ministères importants sous la Troisième République (il fut notamment Ministre du Travail et Ministre de l’Instruction Publique). Pour Léon Bourgeois, la société se compose d’individus interdépendants liés entre eux par des obligations morales : tous les individus ont une dette envers la société, et chacun doit s’acquitter de sa « dette sociale » selon les moyens dont il dispose. La doctrine de Léon Bourgeois, que l’on pourrait définir comme une sorte de troisième voie entre le socialisme et le libéralisme classique, servit de fondement philosophique et moral aux lois sociales de la Belle Epoque (comme la loi de 1898 sur les accidents du travail ou la loi de 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes) mais également à la création d’un impôt progressif sur le revenu en 1914.

Après la crise de 1929, les travaux du célèbre économiste britannique John Maynard Keynes ont largement nourri la pensée sociale-libérale. Keynes croyait aux vertus de la libre concurrence mais considérait que, dans un contexte de crise économique et d’effondrement de la demande, une régulation macro-économique était nécessaire pour soutenir la consommation et stabiliser le marché. Ces principes furent d’ailleurs appliqués aux Etats-Unis dans les années 30 avec le « New Deal » du président démocrate Franklin Delanoe Roosevelt : pour sortir de la crise, Roosevelt mit en œuvre une politique de « grands travaux » destinée à relancer l’économie américaine. Mais il chercha aussi à moraliser le capitalisme en renforçant le rôle des syndicats, en établissant un code de bonne conduite pour les entreprises et en luttant contre la spéculation boursière. Soucieux de porter secours aux victimes de la crise, il mit en place une assurance chômage et un système de retraites financé par l’impôt, jetant ainsi les bases d’un Etat-providence.

Le renouveau de la pensée sociale-libérale à la fin du XXe siècle

A la fin du XXe siècle, plusieurs auteurs ont largement contribué au renouveau de la pensée sociale-libérale. Il faut tout d’abord mentionner le philosophe américain John Rawls, qui a travaillé sur les notions de justice et d’égalité. Selon John Rawls, c’est l’égalité des chances qui constitue le fondement de la justice sociale. L’égalité des chances ne requiert pas la suppression de toutes les inégalités socio-économiques mais uniquement de celles qui ne sont pas bénéfiques aux individus les plus déshérités : c’est ce que le philosophe appelle le « principe de différence ». Au nom de ce principe, la puissance publique doit garantir à tous les individus l’accès à certains « biens premiers » (comme l’éducation) et mettre en place des mesures visant à favoriser l’intégration des catégories de population les plus défavorisées ; aux Etats-Unis, les travaux de John Rawls ont notamment inspiré les politiques d’affirmative action en faveur des Afro-américains. L’économiste indien Amartya Sen, qui a reçu le prix Nobel d’économie en 1998, est lui aussi considéré comme un théoricien du social-libéralisme contemporain. Cet économiste est surtout connu pour ses travaux sur la famine, sur les inégalités entre hommes et femmes et sur « l’économie du bien-être ». Amartya Sen considère que les mécanismes de l’économie de marché doivent être mis au service du développement des pays pauvres ; ses recherches ont largement contribué à l’essor de l’économie sociale et solidaire.

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John Rawls.

Le sociologue britannique Anthony Giddens a théorisé dans les années 1990 l’idée d’une « troisième voie » entre la social-démocratie classique et le néolibéralisme. D’après Giddens, les partis de centre-gauche ne pouvaient survivre à l’effondrement du monde bipolaire qu’en s’adaptant prudemment aux nouvelles règles de la mondialisation libérale. Dès lors, la priorité ne devait plus être la redistribution des richesses mais l’accroissement de la compétitivité des entreprises par une politique de l’offre (baisses d’impôts, flexibilisation du marché du travail) ; l’Etat-providence devait être maintenu mais restructuré, de façon à rétablir l’équilibre des comptes publics. L’éducation demeurait quant à elle un pilier de l’action publique, car elle devait donner un haut niveau de qualification à la population active et, par conséquent, garantir son « employabilité ». Les travaux de Giddens ont influencé plusieurs dirigeants de centre-gauche tels que Tony Blair et Gerhard Schröder, qui ont flexibilisé le marché du travail et réduit les impôts tout en préservant les fondements de l’Etat-providence et les services publics d’éducation et de santé : Giddens a d’ailleurs été le conseiller de Tony Blair et l’un des principaux inspirateurs du New Labour. Ses analyses ont également influencé le président Bill Clinton et les New Democrats aux Etats-Unis.

La gauche française n’est pas social-libérale

La gauche française est une exception en Europe car elle été relativement peu réceptive à la « troisième voie » théorisée par Giddens et adoptée par la plupart des sociaux-démocrates européens. Jean-Christophe Cambadélis a raison d’affirmer que le social-libéralisme est étranger à la tradition socialiste française : les sociaux-libéraux sont ultra-minoritaires au PS. Au début des années 2000, Jean-Marie Bockel a tenté de promouvoir un courant social-libéral au sein du Parti Socialiste mais, suite à la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007, il a quitté le PS pour rejoindre la nouvelle majorité présidentielle et a fondé un petit parti baptisé « La Gauche Moderne », aujourd’hui membre de l’UDI. Quant à Emmanuel Macron, qui est souvent présenté comme un social-libéral, il n’a jamais été membre du PS. En France, les véritables héritiers du « libéralisme social » ne sont pas à gauche : ils sont plutôt à chercher du côté du centre-droit, chez les libéraux modérés de l’UDI ou de LR. Même si la gauche a contribué à la libéralisation de l’économie française à partir des années 80, elle n’a jamais mis en place de véritables réformes structurelles du marché du travail et n’a jamais voulu toucher à l’Etat-providence : toutes les réformes de l’assurance maladie et des retraites ont été menées par la droite et le centre.

François Hollande a parfois été qualifié de « social-libéral » mais son héritage est celui de la « deuxième gauche » et de Jacques Delors, et non celui du social-libéralisme. Il est vrai que les réformes économiques mises en place pendant le quinquennat de François Hollande s’inscrivent dans une logique libérale, mais sans aller vraiment jusqu’au bout de cette logique. Le CICE fournit un bon exemple : ce dispositif accorde aux entreprises un crédit d’impôt sous réserve que celles-ci embauchent de nouveaux salariés ou investissent dans la recherche, l’innovation ou la formation. Or, les vrais libéraux plaident pour des baisses de charge permanentes et sans contrepartie. Quant à la « loi Travail », souvent présentée comme une réforme libérale, elle n’a permis qu’un assouplissement très limité du droit du Travail. Cette loi n’a pas abrogé les 35 heures : la semaine de 35 heures demeure la référence légale en France, et toute augmentation de la durée du travail dans une entreprise doit passer par un accord d’entreprise signé par des syndicats majoritaires ou, à défaut, ratifié par les salariés dans le cadre d’un référendum interne. En outre, la « loi Travail » n’a pas véritablement assoupli les conditions de licenciement : elle n’a fait qu’inscrire dans le Code du Travail des motifs de licenciement déjà reconnus par la jurisprudence.

Quel social-libéralisme pour le XXIe siècle ?

Le social-libéralisme est-il devenu obsolète ? Non : face à la droite conservatrice et à la montée des populismes en Europe, nous avons besoin de courants politiques modérés capables de concilier protection et compétitivité. Cela dit, une rénovation idéologique s’impose : le blairisme et la social-démocratie de Schröder, qui incarnaient une certaine modernité politique au début des années 2000, sont aujourd’hui des modèles dépassés. Au Royaume-Uni, l’arrivée de Jeremy Corbyn à la tête du Parti Travailliste en 2015 exprime d’ailleurs une volonté de tourner le dos à l’héritage du blairisme. En Italie, la démission de Matteo Renzi fin 2016 illustre elle aussi l’essoufflement de la « troisième voie » en Europe. Les sociaux-libéraux doivent donc se trouver de nouveaux modèles et un nouveau socle intellectuel adapté aux enjeux du XXIe siècle.

Quelques idées intéressantes ont récemment émergé dans le débat politique européen : « revenu universel de base », « flat tax », assurance-chômage universelle, systèmes de retraite « à la carte », etc. Ces propositions ne constituent évidemment pas un corpus idéologique cohérent mais donnent déjà quelques orientations sur ce que pourrait être le social-libéralisme du XXIe siècle : un courant de pensée qui veut encourager l’innovation et la prise de risques tout en préservant les fondements de l’Etat-providence ; un courant de pensée qui entend favoriser la mobilité professionnelle sans précariser les travailleurs ; un courant de pensée qui souhaite introduire plus de souplesse dans le droit du travail et dans les systèmes sociaux en laissant à chaque travailleur la possibilité de trouver des solutions adaptées à sa situation et à ses besoins. Par ailleurs, le social-libéralisme du XXIe siècle devra dépasser le cadre national et s’inscrire dans une réflexion beaucoup plus globale. Jusqu’à présent, les sociaux-libéraux ont surtout cherché à insérer les économies nationales dans la mondialisation : il s’agit désormais de promouvoir, à l’échelle européenne comme à l’échelle mondiale, l’idée d’une globalisation plus humaine régulée par des normes fiscales, sanitaires et environnementales plus exigeantes.

1988: Michel Rocard et l’ouverture au centre

Quand François Mitterrand fut réélu à la présidence de la République en 1988, il décida de former un « gouvernement d’ouverture » comportant à la fois des socialistes, des centristes et des personnalités issues de la société civile. Cette fameuse ouverture fut alors incarnée par Michel Rocard, figure emblématique de la « deuxième gauche », nommé à Matignon dès la réélection de Mitterrand. Le premier gouvernement Rocard ne comptait que trois centristes. Après les élections législatives de juin 88, le second gouvernement Rocard comptait sept personnalités de l’UDF, dont le radical Michel Durafour (Ministre de la Fonction Publique), le barriste Jean-Pierre Soisson (Ministre de l’Emploi) ou la giscardienne Hélène Dorlhac de Borne (Secrétaire d’Etat chargée de la Famille).

L’ouverture au centre n’était pas une nécessité absolue, mais un choix politique. Mitterrand avait annoncé dès sa réélection sa volonté de former un gouvernement d’ouverture. Aux législatives de 1988, le PS n’obtint qu’une majorité relative mais, puisqu’aucune majorité alternative n’était possible, les socialistes pouvaient quand même gouverner en s’appuyant soit sur les communistes, soit sur les centristes. A l’Assemblée Nationale, le groupe UDF resta dans l’opposition mais une partie des députés UDF, séduits par la démarche d’ouverture de l’exécutif, décida de constituer un groupe autonome afin de soutenir l’action du gouvernement Rocard : ainsi naquit le groupe UDC (Union du Centre), présidé par Jacques Barrot et composé d’une quarantaine de députés centristes issus de l’UDF. L’expérience prit fin en mai 1991 quand François Mitterrand poussa le Premier Ministre à démissionner (Rocard dira plus tard qu’il a été « viré »).

Selon une opinion couramment admise, cette expérience d’ouverture au centre aurait été un échec. Il est vrai que l’ouverture était plutôt timide. Seule une frange de l’UDF soutenait Michel Rocard, les centristes étaient peu nombreux au sein du gouvernement et les principaux porte-feuilles ministériels étaient détenus par des proches de François Mitterrand. Comme le disait Olivier Duhamel, l’ouverture de 1988 fut plutôt une « entrouverture ». De plus, Michel Rocard eut beaucoup de mal à trouver une majorité pour faire adopter certaines réformes car l’aile gauche du PS contestait sa politique économique : le Premier Ministre utilisa d’ailleurs vingt-huit fois l’article 49-3 de la Constitution, ce qui est un record. Cela dit, l’ouverture de 1988 n’a pas été l’échec que l’on dit parfois : Michel Rocard a tenu trois ans dans un contexte économique et social morose, face au président Mitterrand qui le détestait. Trois années passées à gouverner le pays dans de telles conditions, ce n’est pas si mal.

Le gouvernement Rocard a souvent été taxé d’immobilisme. Pourtant, ce gouvernement ne s’est pas contenté de faire de la gestion. En trois ans, il a mis en place le RMI (revenu minimum d’insertion) et la CSG, créé le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, modifié les règles de financement des partis politiques, modernisé les services de renseignement, donné une impulsion décisive à la politique de la ville, réformé le statut de la Régie Renault et mis un terme aux violences qui frappaient la Nouvelle-Calédonie. Il a aussi fait voter la première loi de prévention de la maltraitance infantile et mis en place la première campagne nationale de lutte contre la pédophilie. Michel Rocard a prouvé aux Français que l’on pouvait gouverner autrement, en dépassant les clivages politiques habituels.

Si l’ouverture au centre a été possible, c’est parce que, sur bon nombre de sujets, il existait des convergences entre les centristes et les socialistes : la plupart des socialistes sont favorables à la construction européenne, à la décentralisation et à la lutte contre les déficits publics ; ils défendent une économie de marché régulée par la puissance publique et admettent la nécessité d’un juste équilibre entre solidarité et compétitivité. Pourtant, l’expérience de 1988 n’a jamais été renouvelée par la suite. Lors de l’élection présidentielle de 2007, Michel Rocard et Bernard Kouchner proposèrent à Ségolène Royal de s’allier à François Bayrou : elle refusa. En 2012, François Bayrou déclara qu’il voterait pour Hollande au second tour de la présidentielle, mais fut totalement ignoré par le PS et ne reçut pas le moindre témoignage de gratitude de la part du candidat socialiste. En 2014, le Premier Ministre Manuel Valls déclara : « nous avons commis l’erreur de ne pas tendre la main à François Bayrou en 2012 », déclaration qui ne manqua pas d’irriter les « frondeurs » du PS.

Ni Ségolène Royal, ni François Hollande (qui se prétend social-démocrate), ni Manuel Valls (qui se prétend rocardien) n’ont osé réitérer l’expérience de 1988. Mais de l’autre côté du mur, combien de centristes seraient prêts aujourd’hui à gouverner avec le PS ? Au MoDem, l’idée de gouverner avec la gauche réformiste est admise depuis longtemps. A l’UDI, en revanche, le son de cloche n’est pas tout à fait le même. La plupart des députés UDI considèrent la droite comme un allié « naturel » et le PS comme un parti archaïque et infréquentable : beaucoup, à l’UDI, n’ont jamais pardonné à Bayrou d’avoir voté Hollande en 2012. Quelques francs-tireurs, comme Jean-Christophe Fromantin, ont soutenu la loi Macron et refusé de voter les motions de censure déposées par la droite ; pour autant, ils ne veulent pas entendre parler d’alliance avec la gauche. Manifestement, l’esprit de clan et la logique du « bloc contre bloc » ont encore un bel avenir.

Michel Rocard.

Et si Valls gouvernait avec les centristes?…

La majorité gouvernementale continue de s’étioler. Le volet « recettes » du budget 2015 vient d’être voté de justesse par l’Assemblée nationale: 266 voix pour, 245 voix contre. 39 députés socialistes se sont abstenus, dont deux anciens ministres du gouvernement Valls I (Benoît Hamon et Aurélie Filippetti). Cela signifie que le nombre de députés « frondeurs » a augmenté par rapport au vote de confiance du 16 septembre (ce jour-là, 32 députés socialistes s’étaient abstenus). Si les 39 députés « frondeurs » avaient voté contre le budget au lieu de s’abstenir, le budget aurait été rejeté, ce qui aurait gravement déstabilisé le gouvernement.

La majorité socialiste est donc extrêmement fragilisée: sans le soutien des 17 députés du groupe radical, le gouvernement n’aurait pas eu assez de voix pour faire voter son budget. Pire: ce vote a exacerbé les tensions internes du PS. Certains frondeurs parlent comme s’ils étaient dans l’opposition, Benoît Hamon déclare que la France va vers un « immense désastre démocratique », tandis que Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du PS, qualifie de « déplorable » l’attitude de Monsieur Hamon et de Madame Filippetti. Sans parler de Martine Aubry qui, depuis sa mairie lilloise, torpille le gouvernement Valls et réclame une « réorientation économique ». Bref, la cacophonie atteint des sommets. Après les Verts, l’aile gauche du Parti Socialiste s’est clairement désolidarisée du gouvernement. On serait alors tenté de se poser une question un peu loufoque: puisque la politique du gouvernement Valls a perdu le soutien des socialistes les plus intransigeants, et puisque la majorité ne cesse de se réduire, pourquoi Manuel Valls n’envisagerait-il pas de gouverner avec le centre?

Le groupe UDI compte 29 députés, auxquels s’ajoutent deux députés Modem. Soit 32 députés, autant que les « frondeurs » socialistes qui ont refusé de voter la confiance au gouvernement Valls en septembre. Si Manuel Valls assumait clairement l’orientation sociale-libérale de sa politique, il pourrait ouvrir des négociations avec les centristes en vue d’un pacte de gouvernement. Car il est désormais incontestable que sur les questions socio-économiques, les réformistes modérés du PS, les sociaux-démocrates « rocardiens » comme Valls, les sociaux-libéraux comme Macron, sont plus proches des centristes que de l’aile gauche du PS. Cela permettrait, au passage, de faire éclater une bonne fois pour toutes un PS à bout de souffle et profondément divisé. Bien évidemment, il s’agit d’une simple vue de l’esprit. Un tel scénario est très improbable, parce que le gouvernement continuera d’entretenir la fiction de l’unité. Mais aussi parce que les centristes préfèreront rester bien tranquillement dans l’opposition, pour ne pas se compromettre avec les socialistes, et pour ne pas offusquer l’UMP (n’oublions pas que les députés UDI auront besoin de l’alliance avec l’UMP pour être réélus). Ainsi, la logique du « bloc contre bloc » triomphera envers et contre tout.

Valls 2: un gouvernement sans majorité?

La démission du gouvernement Valls 1 illustre (s’il en était besoin) les fractures du PS et l’incapacité de la gauche à mettre en œuvre les réformes dont le pays a besoin. Le tableau que nous offrent les socialistes est affligeant : un Président qui bat des records d’impopularité deux ans seulement après son élection, un Premier Ministre qui n’a pas le soutien de son parti, une coalition de « frondeurs » au Parlement, un Ministre de l’Economie qui démissionne après avoir lancé des attaques virulentes contre le chef de l’Etat, et un Ministre de l’Education Nationale qui démissionne une semaine avant la rentrée scolaire. Il faut néanmoins reconnaître un mérite à Manuel Valls et à François Hollande : ils ont fait le choix d’un gouvernement plus cohérent et plus homogène pour mener une véritable « politique de l’offre », incarnée par le nouveau Ministre de l’Economie Emmanuel Macron et axée sur le soutien aux entreprises et à l’investissement. Cette voie est sans doute la plus réaliste. Le problème, c’est que Manuel Valls n’a pas la majorité qui lui permettrait de mener à bien sa politique. Remaniement après remaniement, la majorité s’est étiolée : après l’éviction des Verts, c’est désormais l’aile gauche du PS qui sort du gouvernement. Pour mettre en œuvre la ligne économique qu’il défend, Valls doit s’appuyer sur l’aile droite du PS, qui est minoritaire. Et si le Premier Ministre ne trouve pas de majorité pour gouverner, Hollande n’aura plus qu’une seule issue : la dissolution.