Gaza: l’impuissance de l’Union européenne

Le cauchemar de Gaza révèle de façon éclatante l’impuissance de l’Union européenne face au conflit israélo-palestinien. Compte tenu de la crise humanitaire gravissime qui frappe actuellement la Bande de Gaza (1.200 Palestiniens ont déjà trouvé la mort), l’Union européenne aurait dû adopter des mesures d’urgence pour faire pression sur Israël et mettre un terme au bain de sang. Elle n’a rien fait. N’a-t-elle pas les moyens d’agir ? Bien sûr que si. Elle pourrait par exemple décider un embargo immédiat sur les ventes d’armes à Israël. Rappelons aussi que l’Union européenne est le premier partenaire commercial d’Israël : elle pourrait donc prendre des mesures de rétorsion, par exemple en surtaxant les produits israéliens. Elle pourrait menacer Israël de bloquer toutes les subventions qu’elle verse à ce pays. Elle pourrait aussi geler les avoirs détenus en Europe par des Israéliens, comme elle l’a fait récemment avec les avoirs des oligarques russes ou avec ceux des ministres syriens. Mais l’Union européenne n’a rien fait de tout cela. Pourquoi ? La pression des lobbys pro-israéliens n’est évidemment pas une explication suffisante : il y a d’autres raisons, plus profondes. Mais n’étant pas spécialiste du conflit israélo-palestinien, je ne m’embarquerai pas dans des spéculations fumeuses : je préfère laisser aux spécialistes le soin d’expliquer l’inertie des Etats européens.

Plus globalement, cette situation pose aussi la question du rôle de l’Europe dans le processus de paix au Proche-Orient. Aujourd’hui, il n’y a guère que l’Union européenne qui puisse avoir un rôle de médiateur dans le conflit israélo-palestinien. Les Etats-Unis n’assument plus ce rôle depuis 20 ans, et l’action de l’ONU est annihilée par le veto américain dès qu’il s’agit de réprimander Israël.

L’Union européenne a depuis longtemps pris position en faveur d’un Etat palestinien indépendant. Elle a adopté plusieurs déclarations condamnant la politique de colonisation israélienne et demandant le démantèlement des colonies « sauvages » installées depuis 2001 en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. L’Union européenne verse également des subventions à l’Autorité Palestinienne pour l’aider à financer ses infrastructures et à payer ses fonctionnaires. Mais jusqu’à présent, l’Union européenne s’est montrée incapable d’imposer au gouvernement israélien les conditions d’une paix durable, à commencer par l’arrêt de la colonisation dans les territoires palestiniens, le démantèlement des colonies « sauvages » et la levée du blocus imposé à Gaza par Israël. Une directive européenne de 2013 rend inéligible aux financements européens toute entreprise, université ou association israélienne exerçant une activité dans une colonie de Cisjordanie ou de Jérusalem-Est : il s’agit d’un premier pas, mais c’est évidemment insuffisant. L’Union européenne peut aller beaucoup plus loin, par exemple en interdisant l’importation des produits fabriqués dans les colonies israéliennes. Il est temps que l’Europe s’affirme enfin comme une force de paix sur la scène internationale, et qu’elle cesse de renvoyer au monde entier l’image d’un nain diplomatique impuissant et englué dans les tergiversations des Etats membres.

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Election de Jean-Claude Juncker: une bonne nouvelle pour l’Europe?

Jean-Claude Juncker.

L’élection du luxembourgeois Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne est plutôt une bonne nouvelle. Tout d’abord, cette élection est une réelle avancée sur le plan démocratique. C’est en effet la première fois qu’a été mise en application la nouvelle procédure d’élection prévue par le Traité de Lisbonne. Jusqu’à présent, les eurodéputés ne disposaient que du droit d’accepter ou de refuser en bloc l’ensemble des commissaires européens proposés par les Etats membres. Le Traité de Lisbonne a introduit deux innovations majeures. Premièrement, le Parlement accorde son investiture au président de la Commission, sur proposition des Etats membres. Deuxièmement, les Etats membres sont censés choisir le président de la Commission en tenant compte du résultat des élections européennes. Ces changements permettent de politiser les élections européennes et de démocratiser le fonctionnement de l’Union, puisque le président de la Commission doit désormais refléter la majorité sortie des urnes. Avant les dernières élections européennes, quelques sceptiques avaient prédit que le choix des électeurs serait ignoré par les Etats membres, et que les garanties apportées par le traité n’étaient pas suffisantes. Il n’en fut rien : les Etats membres ont choisi, à une très large majorité, le candidat issu de la formation politique qui avait remporté les élections (il s’agit du Parti Populaire Européen, de centre-droit). En acceptant le verdict des urnes, le Conseil européen a en quelque sorte créé un « précédent », et il est peu probable qu’à l’avenir les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union prennent le risque d’aller contre l’avis des électeurs.

Autre bonne nouvelle : le nouveau président de la Commission est un fédéraliste, ardent défenseur de la construction européenne, partisan d’un droit du travail et d’un « SMIC » européens. Juncker veut aussi approfondir le marché unique dans le secteur du numérique et des télécommunications, et harmoniser les règlementations des Etats en ce qui concerne le droit d’auteur et la protection des données personnelles. A propos du Traité de libre-échange actuellement négocié entre la Commission européenne et les Etats-Unis, Juncker s’est voulu rassurant : il s’est engagé à défendre les normes sanitaires et environnementales de l’Union, et s’est dit opposé à la création de juridictions qui règleraient les litiges entre Etats et entreprises et qui empiéteraient sur la souveraineté des Etats européens. Par ailleurs, Jean-Claude Juncker est un homme charismatique et un orateur brillant qui, espérons-le, saura « incarner » l’Europe aux yeux des citoyens, contrairement à son prédécesseur José Manuel Barroso, qui apparaissait souvent comme l’archétype du technocrate européen sans charisme.

Toutefois, l’élection de Jean-Claude Juncker pose un certain nombre de problèmes, à commencer par celui de l’harmonisation fiscale. En effet, Juncker est luxembourgeois, il fut Premier Ministre du Luxembourg pendant 18 ans, et a toujours refusé de considérer son pays comme un paradis fiscal. On peut donc avoir de sérieux doutes quant à son envie de lutter efficacement contre la fraude fiscale en Europe et d’initier un processus de convergence fiscale. Par ailleurs, Jean-Claude Juncker a toujours défendu la ligne de l’austérité, et a clairement réaffirmé pendant la campagne électorale son attachement aux principes de l’orthodoxie budgétaire : « On ne peut pas dépenser de l’argent que l’on n’a pas », avait-il asséné lors du débat européen du 15 mai à Bruxelles. Quelle crédibilité peut-on alors lui accorder lorsqu’il parle de faire un « New Deal » européen pour relancer la croissance et l’emploi ? Jean-Claude Juncker a effectivement annoncé sa volonté de mobiliser 300 milliards d’euros d’investissements. Simple effet d’annonce, en réalité, car ces dépenses avaient déjà été décidées l’année dernière : le budget adopté en 2013 prévoit d’engager 325 milliards d’euros sur sept ans dans le cadre des fonds structurels européens. Or, les fonds structurels servent à réduire les inégalités entre les différentes régions de l’Union : ils n’ont pas pour objectif de doper la croissance à court terme. De plus, les fonds structurels permettent de financer des projets existants, lancés par les Etats et les collectivités : l’Union n’a pas encore les moyens d’action qui lui permettraient de planifier de grands projets d’aménagement à l’échelle européenne.

Les « 300 milliards » promis par Juncker ne correspondent donc pas à des investissements supplémentaires. Juncker n’a jamais été un keynésien, il croit aux vertus de la rigueur budgétaire et ne souhaite pas remettre en cause les statuts de la Banque Centrale Européenne, dont le rôle est de lutter contre l’inflation et de maintenir la stabilité de l’euro. L’idée de Juncker, c’est d’employer différemment l’argent disponible. Le président de la Commission veut encourager l’investissement privé et faciliter la mobilisation de l’épargne des ménages ; il évoque aussi une recapitalisation de la BEI (Banque Européenne d’Investissement). Mais il sera très difficile de relancer la croissance en Europe sans toucher aux statuts de la BCE, et sans créer un véritable Trésor Public européen qui disposerait de ses propres ressources et qui ne serait pas tributaire des dotations consenties par les Etats membres.

Les centristes n’ont pas leur place à l’UMP

Lors de sa création en 2002, l’UMP avait pour ambition de rassembler au sein d’un même parti toutes les sensibilités de la droite et du centre (gaullistes, libéraux, conservateurs, centristes et démocrates-chrétiens). François Bayrou, qui était alors président de l’UDF, refusa d’entrer à l’UMP et critiqua, au nom du pluralisme, la création d’un grand parti hégémonique : « Quand on pense tous la même chose, alors on ne pense plus rien », avait-il déclaré à l’époque. Bien que certains centristes aient choisi de rejoindre l’UMP dès 2002, la plupart des centristes ont préféré, comme Bayrou, rester en dehors de ce nouveau parti. L’UMP fut, dès l’origine, dominée par d’anciens cadres du RPR, et les centristes n’occupèrent qu’une place marginale au sein du parti. La droitisation de l’UMP sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy ruina les espoirs de ceux qui pensaient pouvoir « centriser » l’UMP de l’intérieur.

Aujourd’hui, l’UMP continue de se présenter abusivement comme le « grand parti de la droite et du centre ». Mais depuis le retrait du Parti Radical de Jean-Louis Borloo en 2011, le courant centriste de l’UMP est quasi inexistant. Les quelques rares centristes qui ont fait le choix de rester à l’UMP sont ultra-minoritaires et ne parviendront jamais à peser de façon significative sur les orientations de ce parti. Comme l’a déclaré François Bayrou dans une interview récente au site d’information Atlantico,  « le parti unique de la droite et du centre est une illusion ».

Fr. Bayrou.

Sur le plan idéologique, les centristes n’ont clairement pas leur place dans l’UMP telle qu’elle existe aujourd’hui. En effet, l’UMP est dominée par deux grandes tendances : une tendance modérée, humaniste, libérale et pro-européenne (incarnée par des hommes comme Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin ou François Fillon), et une tendance conservatrice et souverainiste (incarnée par des courants comme la « Droite Forte » de Guillaume Peltier ou la « Droite Populaire » de Thierry Mariani et Lionnel Luca). Si la tendance libérale et modérée semble assez proche des centristes, il est clair, en revanche, que la seconde tendance est très éloignée des valeurs du centre. La « Droite Forte » est actuellement le courant majoritaire au sein de l’UMP (la motion de la « Droite Forte » est arrivée en tête au congrès de 2012), et son fondateur, Guillaume Peltier, vient du Front National. Quant à la « Droite Populaire », elle représente l’aile la plus dure et la plus conservatrice de l’UMP, et l’on peut affirmer sans hésitation que, sur des sujets comme l’Europe ou l’immigration, ses membres sont plus en phase avec le Front National qu’avec les centristes.

En France, comme dans beaucoup d’autres démocraties, le centrisme est fondé sur le refus du bipartisme et sur la défense d’une « troisième voie » entre la gauche et la droite. Par conséquent, le centre n’est pas soluble dans l’UMP. Si les centristes veulent incarner une alternative crédible au bipartisme et promouvoir efficacement leurs idées et leurs valeurs, ils doivent rester indépendants de l’UMP. L’indépendance est même une condition nécessaire à la survie du centrisme. Des rapprochements ou des alliances avec l’UMP sont envisageables, à condition qu’il y ait compatibilité des valeurs et des projets.

La gangrène de l’antisémitisme en France

Je suis horrifié par la violence des slogans antisémites qui ont été scandés en marge de certaines manifestations pro-palestiniennes, et par ceux qui ont été scandés dans les rues de Paris le 26 janvier 2014 lors du « Jour de Colère ».

Je suis horrifié par le fait qu’en France, au XXIe siècle, des familles juives ne se sentent pas en sécurité dans la capitale parce que des voyous prennent pour cibles des magasins juifs et des synagogues, comme cela se faisait pendant l’Affaire Dreyfus ou dans l’Allemagne des années 30.

Je suis horrifié par la bêtise de ceux qui profitent de manifestations pacifiques pour semer la haine et la violence, et par la bêtise de ceux qui banalisent l’antisémitisme en s’abritant derrière l’alibi facile de l’antisionisme.

Je suis horrifié par les milliers d’Internautes qui, en France, voient partout la main du « lobby juif » et qui se disent fans des provocations antisémites de Dieudonné ou des théories fumeuses d’Alain Soral sur le « complot juif mondial ».

Je suis horrifié par tous ces Internautes qui dénoncent la prétendue mainmise des Juifs sur les grands médias français, alors même que la France est sans doute, parmi tous les pays occidentaux, l’un de ceux qui ont défendu le plus constamment la cause palestinienne depuis 50 ans, et que la presse française a toujours largement relayé la détresse du peuple palestinien lors de chaque flambée de violence à Gaza ou en Cisjordanie.

Je suis horrifié par le déferlement de commentaires antisémites que provoque, sur les réseaux sociaux, chaque vidéo montrant une interview de BHL ou d’Alain Finkielkraut, surtout lorsque je constate que ces commentaires émanent de crétins illettrés qui n’ont manifestement jamais ouvert un livre de Finkielkraut ni de BHL (et qui n’ont d’ailleurs pas dû ouvrir beaucoup de livres au cours de leur vie).

Cet antisémitisme-là n’est plus celui de l’extrême droite française traditionnelle, dont on perçoit encore quelques relents nauséabonds dans les dérapages verbaux d’un Jean-Marie Le Pen à la retraite. Cet antisémitisme, on le sait bien, émane d’individus plutôt jeunes qui ne viennent pas de l’extrême droite ; beaucoup d’entre eux sont des musulmans issus de l’immigration nord-africaine, qui réagissent de façon très violente au conflit israélo-palestinien. Chez ces individus, la réflexion personnelle et l’esprit critique ont capitulé devant les amalgames les plus grossiers : la haine envers le gouvernement israélien débouche facilement sur la haine envers le peuple israélien lui-même, puis envers les sionistes, et finalement, envers les juifs en général, alors même que de nombreux juifs réprouvent la politique du gouvernement israélien.

Pourquoi continue-t-on à parler pudiquement de « tensions interreligieuses » ? Le déferlement de haine dont nous sommes actuellement témoins est à sens unique : aucun juif, en France, n’a proféré de slogans islamophobes. Aucun juif n’a vandalisé de magasins tenus par des musulmans. Aucun juif ne s’est photographié en train de faire une « quenelle » devant la Grande Mosquée de Paris ou devant des tombes musulmanes. Cette haine que nous voyons, c’est de l’antisémitisme pur et dur, qui ne répond à aucune provocation islamophobe. Le conflit israélo-palestinien n’est qu’un prétexte. Et les exactions de Tsahal ne justifient en rien les abominations antisémites que nous observons aujourd’hui. L’antisémitisme est une gangrène, et cette gangrène gagne chaque jour un peu de terrain dans le pays des Droits de l’Homme.

Droit de vote des étrangers: les centristes doivent prendre position

Le droit de vote des étrangers résidents est une vieille promesse que la gauche nous ressort régulièrement depuis plus de 30 ans. En 1981, cette proposition figurait déjà dans le programme de François Mitterrand. François Hollande, lui aussi, l’avait inscrite à son programme en 2012. Le président semblait avoir oublié cette promesse de campagne après l’élection mais il vient de la remettre à l’ordre du jour en annonçant un texte d’ici 2016, comme pour faire diversion dans un contexte économique et social calamiteux.

D’après François Hollande, tous les étrangers qui résident légalement en France depuis 5 ans devraient pouvoir voter aux élections locales. Il s’agirait donc de reconnaître une « citoyenneté de résidence ». Or, dans la tradition républicaine française, le droit de vote est fondé sur la nationalité, et sur elle seule: on vote parce que l’on est français. Ce principe est d’ailleurs inscrit dans l’article 3 de notre Constitution, qui stipule que seuls « les nationaux français majeurs des deux sexes » sont électeurs. L’acte de voter est donc l’un de ceux par lesquels on exprime son appartenance à la nation. Et c’est bien la nation qui est souveraine. Le simple fait de résider en France (même depuis plus de 5 ans) ne devrait pas donner de droits politiques aux ressortissants étrangers. La « citoyenneté de résidence » que la gauche essaie de promouvoir est contraire à notre Constitution et aux fondements mêmes de notre modèle républicain.

Dans la crise identitaire que nous traversons, il serait dangereux de remettre en cause le lien entre citoyenneté et nationalité. Les étrangers qui résident en France, qui aiment ce pays et qui veulent participer à la vie politique française doivent aller jusqu’au bout de leur démarche et demander la nationalité française. On entend souvent dire que la procédure de naturalisation est un véritable parcours du combattant, que les délais d’attente sont excessifs et que les lourdeurs administratives peuvent décourager certains demandeurs. Mais celui qui souhaite vraiment obtenir la nationalité française et qui remplit toutes les conditions nécessaires finit toujours par l’obtenir. Rappelons que les critères d’obtention de la nationalité ont déjà été assouplis plusieurs fois depuis l’arrivée au pouvoir de François Hollande, et que 130.000 étrangers ont été naturalisés en 2013, soit 14% de plus qu’en 2012. La nationalité française n’est donc pas un Eldorado inaccessible.

Pour justifier l’idée d’une « citoyenneté de résidence », ses promoteurs invoquent parfois l’exemple des étrangers communautaires, qui jouissent déjà du droit de vote aux élections locales. Mais la citoyenneté européenne ne doit justement pas être confondue avec une simple « citoyenneté de résidence »: si un Espagnol, un Allemand ou un Polonais qui réside en France a le droit de vote aux élections locales, ce n’est pas seulement en tant que résident, mais en tant que citoyen européen. Toute personne ayant la nationalité d’un Etat-membre de l’Union jouit de la citoyenneté européenne: c’est donc bien sur la nationalité que se fonde cette citoyenneté européenne. En outre, la citoyenneté européenne repose sur la réciprocité: un Allemand qui réside en France peut voter aux élections municipales et européennes en France, de même qu’un Français qui réside en Allemagne peut voter aux élections locales et européennes en Allemagne. Si l’on accorde le droit de vote sans distinction à tous les étrangers qui résident en France depuis 5 ans, il n’y aura aucune clause de réciprocité: un Algérien ou un Russe pourra voter en France, mais les Français qui résident en Algérie ou en Russie n’auront évidemment pas le droit de vote dans ces pays.

Est-il « injuste » que des étrangers qui paient des impôts en France ne puissent pas voter? Non. Le droit de vote n’a aucun rapport avec la situation fiscale (à moins de rétablir le suffrage censitaire). Payer des impôts est une obligation qui incombe à tous, Français ou étrangers. Les impôts servent à financer des aides sociales, des aménagements et des services publics dont les étrangers bénéficient au même titre que les Français.

Le droit de vote va-t-il favoriser l’intégration des étrangers vivant en France? Difficile à dire. Pour s’intégrer, un étranger a plus besoin d’un emploi et d’un logement que du droit de vote aux municipales. D’ailleurs, la majorité des étrangers qui résident en France ne réclament pas le droit de vote: ce qu’ils attendent en priorité de la part du gouvernement, ce sont des mesures concrètes pour favoriser leur insertion professionnelle. Pour celui qui veut réellement s’intégrer en France, le droit de vote n’est pas une condition préalable, mais plutôt un aboutissement et une récompense.

Le droit de vote des étrangers permettra-t-il de mieux lutter contre le communautarisme? Rien n’est moins sûr. Tout d’abord parce que les comportements « communautaristes » ne concernent pas seulement des étrangers, mais aussi des Français issus de l’immigration. Par ailleurs, le droit de vote des étrangers pourrait, dans certaines villes, exacerber les communautarismes. Dans plusieurs communes d’Île-de-France, les étrangers représentent plus de 30% de la population (c’est le cas, par exemple, à Aubervilliers ou à Sarcelles). Donner le droit de vote à ces populations risquerait d’encourager certaines dérives inacceptables et de « communautariser » les élections municipales, car pour être élu ou réélu à la mairie, un candidat n’aurait pas d’autre choix que de céder aux pressions et aux revendications communautaires. Et si le droit de vote des étrangers est assorti d’un droit d’éligibilité (comme c’était le cas dans la proposition de loi votée par le Sénat en 2011), des étrangers pourraient même devenir maires ou conseillers municipaux: dans certaines communes les élections municipales ressembleraient alors à une compétition inter-communautaire, chaque communauté cherchant à faire élire le candidat qui la représente.

Le droit de vote des étrangers soulève deux grandes questions: une question de fond (faut-il accorder le droit de vote aux étrangers résidant légalement en France?) et une question de calendrier (est-ce le bon moment pour proposer cette réforme?). Jusqu’à présent, les centristes sont restés extrêmement prudents. Les cadres du Modem et de l’UDI n’ont pas vraiment répondu sur le fond et se sont contentés de répondre sur la question du calendrier, en affirmant que le moment n’était pas opportun pour engager un tel débat. Effectivement, le moment est inopportun. Comme le « mariage pour tous », la question du droit de vote des étrangers diviserait profondément la société française, alors que nous avons, plus que jamais, besoin de cohésion. De plus, pour accorder le droit de vote aux étrangers, une simple modification du Code Électoral ne suffirait pas: il faudrait également réviser l’article 3 de la Constitution, ce qui suppose d’organiser un référendum ou de réunir en Congrès les deux Chambres du Parlement pour qu’elles votent cette révision à la majorité des 2/3. Il serait déraisonnable d’engager aujourd’hui une procédure aussi lourde, car il y a évidemment des tas de problèmes beaucoup plus urgents (l’emploi, la dette, la compétitivité, la relance du projet européen, etc.). Mais le problème principal n’est pas celui du calendrier.

En refusant de répondre sur le fond, les centristes entretiennent une certaine ambiguïté sur une question pourtant cruciale, et abandonnent aux autres forces politiques la réflexion sur le thème de l’identité nationale. Les électeurs effrayés par la proposition de François Hollande risquent de se tourner vers le FN. Quelques barons de l’UMP ont déjà pris ouvertement position contre ce projet. Les centristes doivent réagir et se positionner de façon claire contre la proposition du président s’ils ne veulent pas être mis à l’écart du débat, et s’ils veulent réaffirmer leur place dans l’opposition.

Réforme territoriale: un projet qui manque d’ambition et de cohérence

La réforme territoriale de François Hollande s’enlise. Le texte présenté en juin par le président a été directement rejeté par le Sénat et vient d’arriver à l’Assemblée nationale, où les débats s’annoncent houleux.

Cette réforme partait d’une intention plutôt louable : réduire le nombre de régions métropolitaines de 22 à 14 pour ainsi renforcer leur poids face aux grandes régions européennes. Le redécoupage régional dévoilé par François Hollande évite l’écueil du charcutage territorial, contrairement au rapport Balladur qui avait proposé le démantèlement pur et simple de certaines régions. Mais le projet du président a deux inconvénients. Tout d’abord, la nouvelle carte a été dessinée à la va-vite et dans la plus grande opacité depuis l’Elysée : les conseils généraux et régionaux n’ont pas eu leur mot à dire (curieuse conception de la décentralisation). Deuxièmement, la nouvelle carte n’a guère de cohérence géographique, historique et culturelle. Manifestement, les auteurs du projet n’ont pas fait grand cas des identités régionales et des aspirations des habitants : les préoccupations des cartographes élyséens étaient surtout statistiques et, on le sait, politiques, car il fallait satisfaire les desiderata de quelques puissants chefs de région socialistes.

Les incohérences, en effet, ne manquent pas. Ainsi, bien que Nantes soit la capitale historique de la Bretagne et que les Nantais se considèrent depuis des siècles comme des Bretons, les Pays de la Loire n’ont pas été rattachés à la Bretagne. La région Picardie doit quant à elle fusionner avec la région Champagne-Ardenne, au mépris des réalités historiques et culturelles qui unissent étroitement la Picardie au Nord-Pas-de-Calais (le picard et le ch’ti sont une seule et même langue). Autre aberration : dans le projet initial, la région Poitou-Charentes était censée fusionner avec le Centre et le Limousin, de façon à constituer une gigantesque région « Poitou-Charente-Centre-Limousin » sans aucune identité, couvrant 15% du territoire métropolitain, et s’étendant de La Rochelle à Orléans, et de Brive à Dreux : la Commission des Lois de l’Assemblée nationale a heureusement amendé ce projet, en rattachant le Limousin à l’Aquitaine.

Certes, aucune carte ne pourra satisfaire tout le monde. Tout projet de redécoupage régional, même le plus équilibré, comportera une part d’arbitraire. Mais pour que la réforme territoriale soit acceptée du plus grand nombre, il faut que les Français puissent s’identifier à leur région. Ce n’est pas la taille qui fait la force d’une région, mais les compétences qu’on lui donne. Les Länder allemands ont des tailles très différentes (le petit Land de Hambourg compte moins de 2 millions d’habitants et fait 2.400 km², tandis que le Land de Bavière compte 12 millions d’habitants pour 70.000 km²), mais quelle que soit leur taille, ces Länder ont tous de larges pouvoirs et une identité forte. La décentralisation en France est restée inaboutie et superficielle. Si l’on veut des régions françaises puissantes, il faut supprimer les conseils généraux et transférer aux régions les compétences des départements : les régions ont vocation à devenir des acteurs majeurs de l’aménagement du territoire. Mais pour cela, il faut qu’elles aient une identité.

Mairies FN élues en mars 2014: un bilan déjà affligeant

Vous pensiez que la page était tournée? Que le FN avait changé? Que les municipalités frontistes élues en mars dernier seraient différentes des municipalités FN calamiteuses des années 90? Eh bien non. La nouvelle génération de maires FN est à la hauteur de l’ancienne. Trois mois et demi seulement après les municipales, le bilan des 11 nouvelles mairies FN est déjà consternant: dérapages verbaux, politiques discriminatoires, guerre ouverte contre l’islam et la mixité culturelle, stigmatisation des chômeurs, sans oublier l’augmentation généreuse du salaire de certains édiles qui avaient pourtant promis des économies budgétaires… Tout cela pourrait prêter à rire, s’il ne s’agissait pas de vrais maires, dans de vraies villes avec de vrais habitants, en France.

David Rachline, maire de Fréjus.

Béziers (Hérault): Robert Ménard, maire non encarté soutenu par le FN, a eu la curieuse idée d’interdire aux habitants d’étendre du linge aux balcons et aux fenêtres des immeubles visibles depuis la voie publique. Dans quel but? Redonner de « l’attractivité touristique » à la ville de Béziers. Car c’est bien connu, tous les touristes ont une sainte horreur du linge étendu aux fenêtres… Evidemment, cette mesure grotesque n’aura pas le moindre effet sur le tourisme à Béziers. Robert Ménard a également décidé de supprimer l’étude surveillée de 7h35 à 8h20 dans les écoles primaires, et de la remplacer par un simple accueil, réservé aux enfants dont les deux parents ont un emploi. Les enfants de chômeurs ne seront donc pas admis à l’école avant 8h20, au seul motif que leurs parents peuvent s’en occuper jusqu’à l’heure de la classe. Mesure discriminatoire qui, sous couvert d’économies budgétaires, vise à stigmatiser les chômeurs.

Beaucaire (Gard): le maire FN Julien Sanchez a fait parler de lui à cause de certains propos douteux. Alors que plusieurs professeurs avaient refusé de lui serrer la main et de siéger en sa compagnie au conseil d’administration du lycée Paul Langevin de Beaucaire, le maire les qualifia publiquement de « syndicalistes enseignants sans éducation, privilégiés, aigris et sectaires, dont le comportement n’a rien à envier à celui de racailles ». Holly Harvey-Turchet, chef de cabinet de Julien Sanchez, a quant à elle publié plusieurs messages ouvertement racistes sur sa page Facebook, du genre: « France: Fédération des Réfugiés Arabes Nourris par les Caisses de l’Etat ». Sans commentaire.

Le Pontet (Vaucluse): en juin 2014, le maire FN Joris Hébrard a fait supprimer la gratuité des cantines scolaires, gratuité dont bénéficiaient jusqu’alors les familles les plus démunies. Le maire justifie cette mesure par la nécessité de « responsabiliser » les familles et de restaurer l’équilibre des finances municipales. Le problème, c’est que le même Joris Hébrard a augmenté son propre salaire de 44% (soit 1000 euros de plus par mois) peu de temps après son élection à la mairie. D’après les calculs d’un élu de l’opposition, l’augmentation de salaire du maire représenterait le coût de 500 repas de cantine par mois. L’argument de la rigueur budgétaire est donc difficile à avaler, quand le maire s’accorde une substantielle augmentation tout en imposant des efforts aux familles les plus modestes.

Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais): immédiatement après sa victoire, le maire Steeve Briois a expulsé la Ligue des Droits de l’Homme du local que la mairie mettait auparavant à la disposition de cette association. Il va sans dire que la Ligue des Droits de l’Homme a également été privée des subventions dont elle bénéficiait. Pourquoi une telle décision? La LDH fait depuis longtemps campagne contre les idées du FN, au niveau local comme au niveau national: le maire d’Hénin-Beaumont considère qu’en intervenant dans le débat politique, la LDH se comporte comme une organisation partisane et qu’à ce titre, elle ne doit plus recevoir de subventions ni bénéficier d’un quelconque soutien de la part de la municipalité. Cette décision purement politique a comme un parfum de règlement de compte… Rappelons toutefois que la Ligue des Droits de l’Homme est une association apolitique, fondée en 1898, en pleine Affaire Dreyfus, pour défendre et promouvoir les Droits de l’Homme dans tous les domaines de la vie publique. La décision de Steeve Briois illustre bien la conception que le FN a de la démocratie: les associations favorables au FN sont les bienvenues, mais celles qui critiquent les idées du parti doivent, comme le disait Marine Le Pen, « être mises au pied du mur ».

Fréjus (Var): le maire David Rachline a déclaré qu’il était opposé à la construction d’une mosquée dans le quartier de La Gabelle, et qu’il souhaitait organiser un référendum sur la question. Pourtant, les travaux ont commencé avant l’élection de David Rachline, grâce à un permis de construire parfaitement légal délivré par l’ancien maire UMP, et la future mosquée est entièrement financée par les musulmans de Fréjus. Le projet de référendum municipal est donc une décision aberrante, qui vise uniquement à flatter les sentiments islamophobes d’une partie de l’électorat de David Rachline.

Le Luc (Var): bien qu’élu sur le thème du redressement des finances municipales, le maire Philippe de la Grange a décidé de s’accorder, ainsi qu’à ses adjoints, une augmentation de 15% juste après son élection, ce qui porte à 2404 euros le salaire mensuel du maire de cette petite ville de 9000 habitants. Comment Monsieur de la Grange a-t-il justifié cette augmentation? « Les adjoints touchent quand même moins qu’un étranger venant prendre sa retraite en France sans jamais y avoir travaillé » (dixit Philippe de la Grange). Quel est le rapport?…

Cogolin (Var): le maire Marc-Etienne Lansade, qui avait promis de réduire les dépenses de fonctionnement de la mairie, s’est accordé une belle enveloppe mensuelle de 1250 euros pour ses « frais de représentation », en plus de son salaire, qui a lui-même été augmenté de 14%. Selon le journal Var Matin, la dette de la commune s’élève pourtant à 13 millions d’euros.

Mantes la Ville (Yvelines): le jeune Cyril Nauth, élu maire de Mantes la Ville à seulement 32 ans, est le premier maire FN d’Île-de-France. Comme son homologue de Fréjus David Rachline, Cyril Nauth a fait campagne contre la construction d’une salle de prière musulmane dans sa ville. En mai, le nouveau maire a refusé de signer la vente d’un bâtiment à une association musulmane locale. Or, cette vente avait été décidée par l’ancienne équipe municipale, et la transaction était quasiment bouclée avant l’élection de Cyril Nauth. L’association musulmane s’était engagée à couvrir l’ensemble des frais liés à l’achat du bâtiment et aux travaux. Pour des raisons purement idéologiques, l’édile a donc rompu les engagements pris par la mairie, en avançant de faux prétextes (difficultés de stationnement, non-solvabilité supposée de l’association musulmane). Décidément, il n’est pas bon d’être musulman dans une ville gérée par le FN.

Hayange (Moselle): Fabien Engelmann, le jeune maire d’Hayange, a publié en avril une autobiographie truffée de passages ouvertement islamophobes. L’auteur (qui n’est absolument pas spécialiste de la religion musulmane) y qualifie l’islam d’idéologie « sectaire », « figée dans son passé »« incompatible avec notre Constitution », et dénonce un « dogme dangereux pour la démocratie ». Il y multiplie aussi les amalgames entre islam et islamisme, ou entre islam et immigration. Non content de s’improviser théologien, Fabien Engelmann se prend aussi pour un historien et réécrit l’histoire de l’Algérie, pays qui « doit tout à la France » et qui, avant la colonisation, n’était qu’un « désert sans peuple défini ». Islamophobie, xénophobie, apologie de la colonisation: l’imposture intellectuelle de Fabien Engelmann est sans limites.

Marseille, 7ème secteur (Bouches-du-Rhône): à Marseille, les maires de secteur ont peu de pouvoir, ce qui limite a priori les possibilités de dérapages de Stéphane Ravier, le nouveau maire du 7ème secteur. Ce monsieur a quand même réussi à faire parler de lui en adressant aux agents municipaux qui gèrent les centres d’animation une circulaire « sur l’usage de la langue française dans les services publics ». Cette circulaire rappelle que « la langue de la République est le français », et interdit aux agents municipaux l’usage d’une langue autre que le français pendant leur service. La circulaire ferait suite à des « plaintes » adressées à la mairie par des administrés offusqués d’entendre des agents municipaux s’exprimer dans une langue étrangère. Le journal La Provence précise pourtant qu’aucune plainte n’a été enregistrée par la mairie du 7ème secteur à propos des langues utilisées par les agents municipaux. Rappelons que Stéphane Ravier est un ardent défenseur de la culture provençale. Il est assez amusant de voir un promoteur de la langue provençale défendre soudain la langue de la République avec autant de zèle. Heureusement, pour le moment, le maire du 7ème secteur n’a pas encore envisagé de poser des micros pour écouter ses agents municipaux.

Villers-Cotterêts (Aisne): le nouveau maire Franck Briffaut a refusé de commémorer l’abolition de l’esclavage, alors que chaque année depuis 7 ans, une cérémonie de commémoration est organisée le 10 mai dans sa commune. En effet, depuis un décret de 2006, une célébration doit être organisée tous les 10 mai à Paris ainsi que dans chaque département pour commémorer l’abolition de l’esclavage en France. Cette commémoration a une portée particulièrement symbolique à Villers-Cotterêts, puisque cette ville abrite la tombe du Général Dumas, célèbre général de la Révolution Française né à Saint-Domingue d’une mère esclave d’origine africaine (le général Dumas était aussi le père d’Alexandre Dumas, auteur des Trois Mousquetaires). Le maire de Villers-Cotterêts considère cette commémoration comme une « auto-culpabilisation permanente des autorités françaises ». Le 10 mai 2014, la cérémonie a donc eu lieu à Villers-Cotterêts sans Monsieur Briffaut, qui avait sans doute mieux à faire ce jour-là. Franchement, que dire face une telle bêtise? En quoi le fait de célébrer l’abolition de l’esclavage serait-il une « auto-culpabilisation »? L’abolition de l’esclavage n’est-elle pas plutôt un événement heureux qui fait honneur à la République Française? Monsieur Briffaut, lui, ne fait honneur ni à sa ville, ni à son pays.

Bayrou et la droite: la réconciliation

Alain Juppé et François Bayrou en 2013.

Bayrou avait rêvé d’un grand parti centriste indépendant, équidistant de la gauche et de la droite. Le Modem, fondé après la présidentielle de 2007, devait être cette nouvelle force politique, un parti ouvert, capable de dépasser les clivages traditionnels et de fédérer des « modérés » de gauche et de droite, des démocrates-chrétiens, des sociaux-démocrates et des écolos. Capable aussi de faire éclater le système bipolaire classique pour devenir le pivot d’une « grande coalition » réunissant les réformistes de gauche, de droite et du centre. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy, marqué par une « droitisation » de l’UMP, aurait sans doute pu donner raison à Bayrou et pousser vers le Modem tous les déçus du sarkozysme et les centristes de l’UMP.

Mais ce ne fut pas le cas. Le grand parti dont rêvait Bayrou n’a pas vu le jour. Après la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007, le Modem n’a pas réussi à s’imposer comme la « 3e force » du pays, et Bayrou s’est retrouvé isolé. La plupart des centristes, bien que profondément agacés par la démagogie et les gesticulations de Sarkozy, n’ont pas suivi Bayrou dans son aventure périlleuse et ont choisi de rester dans la majorité en espérant la « centriser ». L’élection présidentielle de 2012 aura été fatale à Bayrou. En votant Hollande au second tour, le président du Modem jouait gros : il paria sur un éclatement de l’UMP et sur un rapprochement du PS et du centre, mais perdit son pari. Méprisé par l’UMP, accusé de « trahison » par ses anciens amis centristes, ignoré par le PS et par François Hollande, Bayrou se retrouva désespérément seul. Les législatives de 2012 lui donnèrent le coup de grâce : le Modem, privé d’alliances, obtint des résultats désastreux et Bayrou perdit son siège de député dans les Pyrénées-Atlantiques.

Tirant les leçons de ses échecs, Bayrou a donc adopté une attitude plus pragmatique pour sortir de l’isolement et réussir sa « résurrection » politique. Tout d’abord, il y eut le naufrage du gouvernement Ayrault, qui fit basculer François Bayrou dans l’opposition et rendit possible une alliance entre le Modem et l’UDI de Jean-Louis Borloo. En novembre 2013, le Modem et l’UDI célébraient publiquement leurs noces : « l’Alternative » devait alors préparer la réunification du courant centriste. Mais pour aboutir à cette alliance, Bayrou dut faire une concession importante : accepter l’idée d’un partenariat avec la droite républicaine, et renoncer à toute alliance avec le PS. Ainsi, l’alliance UDI-Modem permettait à Bayrou de sortir de l’isolement mais détruisait du même coup l’utopie bayrouiste d’un « hypercentre » totalement indépendant, puisque la droite était explicitement reconnue comme le « partenaire naturel » du centre. Aux municipales de 2014, l’UDI et le Modem firent alliance avec l’UMP, ce qui permit l’élection (et la réélection) de nombreux maires centristes. François Bayrou fut triomphalement élu maire de Pau, grâce au soutien de l’UMP et d’un vieil ami venu spécialement de Bordeaux : Alain Juppé.

Bayrou est donc officiellement réconcilié avec l’UMP. Dans une longue interview parue dans Le Point du 3 juillet, François Bayrou va encore plus loin. Le maire de Pau y confirme son ancrage dans l’opposition : selon lui, Hollande n’a plus la crédibilité pour agir efficacement et Manuel Valls a de bonnes idées mais n’a pas la majorité qui lui permettrait de concrétiser ses intentions. Bayrou dénonce également les contradictions de la politique gouvernementale : annoncer des économies sur la Sécurité sociale tout en généralisant le tiers payant, et promettre des économies sur les collectivités territoriales tout en repoussant aux calendes grecques la suppression des conseils généraux. Pour Bayrou, François Hollande n’a plus d’autre choix qu’une dissolution, pour transmettre le pouvoir à l’opposition dans le cadre d’une nouvelle cohabitation. Bayrou déclare que la droite et le centre doivent se rassembler pour bâtir une « alliance d’alternance crédible ». Le chef du Modem reconnaît même qu’il pourrait s’entendre avec François Fillon ou Alain Juppé, deux hommes qui incarnent à ses yeux une droite républicaine responsable et modérée : d’ailleurs Bayrou n’exclut pas de renoncer à la présidentielle pour soutenir un candidat unique de la droite et du centre en 2017. Enfin, le président du Modem expose les grandes lignes de ce qui ressemble déjà à un programme pour 2017 : redéfinition des missions de l’Etat, réduction des déficits publics, réforme de l’Assurance Maladie, simplification du droit du travail, réforme de l’Education Nationale (dont les missions doivent être recentrées sur la « transmission des fondamentaux »), et surtout, réforme des institutions : Bayrou propose de réduire le nombre de députés et de sénateurs, de fiscaliser les indemnités parlementaires, de supprimer le Conseil Economique et Social et les conseils généraux, et d’adopter un scrutin semi-proportionnel aux législatives (comme en Allemagne) pour  assurer une majorité au vainqueur tout en garantissant la représentation des courants minoritaires.

Bayrou a-t-il renoncé à ses rêves et trahi les espoirs de ses partisans ? Disons plutôt qu’il a évolué vers une posture plus réaliste et pragmatique : le président du Modem reste profondément attaché à l’idée d’une « grande coalition » des réformistes de gauche et de droite, mais il considère que la gauche est actuellement incapable de réformer le pays et que le centre, pour exister politiquement et préparer une alternance crédible, doit envisager un rapprochement avec la droite. François Bayrou sait aussi qu’avec un Front National à plus de 20%, une dispersion des voix au premier tour de la présidentielle de 2017 profiterait inévitablement à Marine Le Pen, et que pour faire barrage au FN, la droite et le centre ont intérêt à jouer la carte du rassemblement.

Cependant, pour Bayrou ce rassemblement ne pourra pas se faire à n’importe quel prix. En effet, un retour de Nicolas Sarkozy à la tête de l’UMP compromettrait l’alliance avec le centre car aux yeux de Bayrou, Nicolas Sarkozy ne peut pas être le « rassembleur » dont la politique française a besoin. De plus, le président du Modem rappelle à juste titre que deux grandes sensibilités sont aujourd’hui en conflit au sein de l’UMP : une sensibilité « ouverte, modérée, européenne », avec laquelle les centristes sont « en phase », et une sensibilité ultraconservatrice, « nationaliste et souverainiste », dont les valeurs sont incompatibles avec celles du centre (Bayrou désigne ici des courants comme celui de la « Droite populaire », animé par des personnalités telles que Thierry Mariani et Lionnel Luca). Une clarification idéologique s’impose donc pour l’UMP.

Le problème de Bayrou, c’est qu’il semble toujours un peu à contre-temps : il soutient Hollande en 2012 dans l’espoir de voir la gauche mener une politique réformiste d’inspiration sociale-démocrate, puis, fin 2013, il bascule dans l’opposition, alors que François Hollande annonce un tournant social-libéral qui aurait normalement dû satisfaire les centristes… Enfin, en 2014, Bayrou annonce qu’il envisage un rapprochement avec l’UMP au moment même où ce parti est discrédité par les rivalités internes et les scandales financiers. Il réclame une dissolution et une cohabitation, alors même que l’UMP n’est clairement pas prête aujourd’hui à exercer le pouvoir. Le président du Modem aime vivre dangereusement… La stratégie de Bayrou est-elle la bonne ? A court terme, oui, car il sort de l’isolement et clarifie sa ligne politique en assumant son ancrage dans l’opposition. A long terme, tout dépendra du bilan de la gauche et de la situation de l’UMP en 2017. La prudence est donc de rigueur, la patience également.

Saint Nicolas, ne t’en fais pas, ils prient pour toi

Les responsables politiques français inquiétés par la justice ont pour habitude de crier au complot, et Nicolas Sarkozy manipule mieux que quiconque l’art de la victimisation. Chez les militants sarkozystes les plus fervents, qui ont mis leur esprit critique au placard pour mieux se vautrer dans l’idolâtrie, l’innocence de l’ex-Président de la République est beaucoup plus qu’une simple présomption, elle relève de la foi: on « croit » à l’innocence de Nicolas Sarkozy parce qu’il ne peut pas être coupable, parce que c’est un homme droit, parce qu’il est le sauveur de la France, parce qu’il doit revenir en politique et parce que des magistrats machiavéliques de gauche instrumentalisés par le gouvernement socialiste veulent sa peau. Les sarkozystes de base font rarement dans la nuance. Ne t’en fais pas Saint Nicolas le martyr, ils prient pour toi… Nicolas Sarkozy est-il traité comme un justiciable ordinaire? C’est la grande question médiatique du moment. La réponse est non. Nicolas Sarkozy n’est pas traité comme un simple justiciable. Pas parce qu’il serait victime d’un « acharnement judiciaire » comme le répètent ses adorateurs, mais parce qu’il a pu, contrairement aux justiciables ordinaires, clamer haut et fort son innocence lors d’une interview complaisante retransmise à une heure de grande écoute sur TF1. Ne t’en fais pas, Saint Nicolas, les Français ont entendu ta parole.

L’Europe de l’énergie reste à faire

C’est l’un des paradoxes de la construction européenne : l’énergie était au fondement du projet européen après la Seconde Guerre mondiale, mais aujourd’hui, il n’existe pas de politique énergétique européenne digne de ce nom. La CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), créée en 1951 à l’initiative de Robert Schuman et Jean Monnet, avait pour but de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier. A cette époque, le charbon était encore la principale source d’énergie en Europe de l’Ouest. Ce projet devait empêcher un nouveau conflit entre la France et l’Allemagne, tout en favorisant le redressement industriel des deux pays. En 1957 naquit la CEEA (Communauté européenne de l’énergie atomique) ou « Euratom », qui devait coordonner les programmes de recherche des Etats européens sur l’énergie nucléaire. Dans un contexte marqué par une dépendance pétrolière croissante, l’Euratom avait pour but de développer le nucléaire civil et de réduire la dépendance énergétique des Etats d’Europe de l’Ouest. Mais l’Euratom s’est rapidement montré incapable d’encourager une véritable coopération énergétique entre Etats européens, car la politique énergétique demeurait une prérogative nationale : la France et l’Allemagne s’engagèrent dans une véritable course au nucléaire, en multipliant la construction de centrales sans aucune mutualisation des ressources et des savoir-faire. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont encore exacerbé les égoïsmes énergétiques et la course au nucléaire. Les élargissements successifs de l’Union européenne ont eux aussi retardé l’émergence d’une véritable politique énergétique européenne, en raison des divergences entre Etats membres.

Centrale nucléaire de Tricastin.

Aujourd’hui, un grand marché européen du gaz et de l’électricité a été mis en place, mais les compétences de l’Union européenne restent très limitées dans le domaine énergétique. En effet, les politiques énergétiques sont toujours menées dans un cadre national, sans véritable concertation, ce qui multiplie les incohérences. Ainsi, l’exploitation du gaz de schiste est interdite en France pour des raisons environnementales, mais elle est autorisée dans d’autres Etats membres, comme le Royaume-Uni et la Pologne. Après la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011, l’Allemagne a décidé unilatéralement de fermer toutes ses centrales nucléaires d’ici 2022, mais elle doit augmenter ses importations d’électricité (or cette électricité est en grande partie d’origine nucléaire) et envisage de relancer sa production de charbon (malgré les émissions colossales de gaz à effet de serre que cela va entraîner). Pire : les égoïsmes nationaux sont aujourd’hui un obstacle au développement des énergies renouvelables en Europe, comme le montre l’affaire des panneaux photovoltaïques chinois. Rappelons que la Chine contrôle aujourd’hui 80% du marché mondial des panneaux photovoltaïques, grâce à des prix de vente extrêmement bas. En 2013, la Commission européenne menaça de surtaxer les importations de panneaux « made in China » pour protéger les producteurs européens contre le dumping chinois, mais la majorité des Etats membres (Allemagne en tête) ont protesté contre ces mesures par peur d’une guerre commerciale avec la Chine. Finalement, sous la pression des Etats-membres, la Commission européenne s’est contentée d’une taxation symbolique, quitte à étouffer de jeunes PME qui essaient de développer les énergies renouvelables sur le territoire européen.

L’Union européenne représente près de 20% de la consommation énergétique mondiale : le secteur des transports absorbe à lui seul 1/3 de la consommation européenne. Les ressources de l’Europe en charbon et en hydrocarbures sont en train de s’épuiser. L’UE importe plus de 50% de l’énergie qu’elle consomme, et ce taux pourrait dépasser 70% d’ici 2020. L’Europe est donc dépendante de fournisseurs extérieurs, notamment la Russie (notre principal fournisseur de gaz) et les pays de l’OPEP, ce qui nous rend extrêmement vulnérables en cas de crise géopolitique au Moyen-Orient ou en Europe de l’Est. Il est urgent que l’Union européenne se dote d’une politique énergétique ambitieuse et cohérente, afin de réduire notre dépendance, d’assurer la sécurité de nos approvisionnements, de garantir à tous les consommateurs européens des prix acceptables, et de lutter contre la pollution et le changement climatique en accélérant la transition des Etats membres vers des énergies plus durables. Comme l’écrit le sénateur centriste Jean Arthuis, « face aux défis actuels, l’UE doit être investie de pouvoirs suffisamment larges pour instituer une mutualisation des ressources énergétiques et sortir des visions à court terme et des pratiques totalement incohérentes. (…) Comme l’agriculture, l’énergie répond à un impératif d’indépendance et de sécurité collective. » (J. Arthuis, L’Europe, dernière chance pour la France, Calmann-Lévy, 2014).