Il y a 40 ans: Mitterrand président

Le 10 mai 1981, François Mitterrand remportait l’élection présidentielle, devenant ainsi le premier homme de gauche à exercer la magistrature suprême sous la Cinquième République. Quelques semaines plus tard, la gauche remportait les élections législatives pour la toute première fois sous la Cinquième République : c’était le temps de l’alternance.

Même si le désir d’alternance était réel dans la société française, la victoire de François Mitterrand relève presque du prodige tant la gauche était divisée en 1981. La défunte Union de la Gauche de 1972 a laissé place à une bataille idéologique fratricide opposant le PCF et le PS. François Mitterrand a eu de la chance. Beaucoup de chance. Il a bénéficié du bilan calamiteux de Giscard, dont la présidence a été plombée par les deux chocs pétroliers. Mais il a surtout bénéficié de la haine que Chirac et les gaullistes nourrissaient à l’endroit du président sortant. Car les gaullistes n’ont pas apporté un soutien franc et massif à Giscard dans l’entre-deux-tours : les résultats laissent même penser que de nombreux électeurs de Chirac n’ont pas reporté leur voix sur Giscard au second tour.

L’élection présidentielle de 1981 fut une élection historique à plus d’un titre. Tout d’abord, elle marqua le retour de la gauche au pouvoir après 23 années passées dans l’opposition, ce qui explique pourquoi cette élection a suscité des espoirs immenses dans le pays. La présidentielle de 1981 marqua aussi le ralliement de la gauche aux institutions de la Cinquième République, institutions qu’elle avait pourtant combattue avec véhémence depuis 1958 (rappelons que Mitterrand avait qualifié la Cinquième République de « coup d’Etat permanent »). Mais cette élection marque aussi le début d’une grande mue idéologique de la gauche française. Confronté à l’exercice du pouvoir, le Parti Socialiste renonça à ses vieux rêves étatistes et anticapitalistes pour se transformer en parti social-démocrate gestionnaire, comme la plupart de ses homologues européens.

Mitterrand fut élu en 1981 sur un projet de rupture avec le capitalisme : son programme économique, inspiré du Programme Commun de 1972, prévoyait d’étendre considérablement le secteur public et d’étatiser des pans entiers de l’économie. Au début du septennat, le gouvernement de Pierre Mauroy mit en œuvre la plupart des grandes réformes économiques annoncées dans les « 110 propositions » de Mitterrand : nationalisation des principales banques de dépôt et des grands groupes industriels, politique de grands travaux, impôt sur la fortune, semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans. Mais dès 1982, le gouvernement suspendit l’application du programme économique de Mitterrand et mit en place un premier plan d’austérité. L’année suivante, face à l’échec de sa politique économique et à la dégradation des finances publiques, le président amorça le fameux « tournant de la rigueur » pour éviter un effondrement du franc et maintenir la France dans le système monétaire européen : c’est ainsi que, sans le dire, le PS fit son Bad-Godesberg. Lors de son second septennat, François Mitterrand s’engagea sans réserve en faveur de la construction européenne et défendit avec ardeur le Traité de Maastricht, adopté par référendum en 1992.

Pourquoi Mitterrand a-t-il choisi l’Europe plutôt que le projet politique sur lequel il avait été élu en 1981 ? Certains diront que Mitterrand a trahi. Qu’il a cédé aux pressions de ses partenaires européens et de son ministre des Finances, Jacques Delors, social-démocrate et européen convaincu. Mais François Mitterrand avait-il vraiment le choix ? Entre 1981 et 1983, les réformes économiques du gouvernement Mauroy ont provoqué une véritable catastrophe financière, le déficit public a explosé, l’inflation a frôlé les 10% par an et le franc a été dévalué quatre fois. Pour rassurer les investisseurs et pour éviter une énième dévaluation aux conséquences imprévisibles, Mitterrand a choisi la sécurité plutôt que le grand saut dans l’inconnu, car il a estimé que ce choix-là était le meilleur pour la France.

Quarante après, que reste-t-il du programme de 1981 ? Quelques grandes mesures : l’abolition de la peine de mort, les cinq semaines de congés payés, la réduction du temps de travail, la décentralisation, la révolution des radios libres, le prix unique des livres et un certain volontarisme culturel. Mais de 1981, il reste surtout de grandes illusions et des espoirs déçus.

Mais quand le PS va-t-il éclater ?

Le PS est le parti de la synthèse molle et de l’ambiguïté permanente. Malgré les profondes fractures idéologiques qui auraient dû le faire éclater depuis longtemps, le PS résiste, contraint et forcé de maintenir son unité de façade pour conserver son statut de principal parti de gauche. Pourtant, entre une aile gauche étatiste et antilibérale, et une aile droite qui oscille entre social-démocratie et social-libéralisme, le divorce est largement consommé. L’aile gauche du PS pourrait sans nul doute gouverner avec le Front de Gauche, et l’aile droite avec les centristes : il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que la majorité soit si mal en point. Heureusement, entre ces deux tendances, il y a le « ventre mou » du parti, opportuniste et inconstant, qui accepte aujourd’hui ce qu’il dénonçait hier et qui avale des couleuvres à longueur de temps pour sauver l’unité du PS depuis que Valls est à Matignon.

Le PS doit clarifier sa ligne idéologique, ou éclater. Ce parti a été fondé en 1969 lors du Congrès d’Issy-les-Moulineaux, sur les ruines de l’ancienne SFIO : depuis cette date, il n’a jamais été véritablement refondé. Les socialistes vivent encore dans la fiction de la synthèse mitterrandienne et refusent d’opérer les arbitrages qui permettraient de clarifier la ligne du parti. Le PS est-il pour l’insertion de la France dans une économie mondiale de plus en plus concurrentielle ? Est-il pour une Europe forte et intégrée ? Est-il pour la monnaie unique et les critères de Maastricht ? Est-il pour une simplification du droit du travail et une flexibilisation du marché de l’emploi ? Est-il pour la maîtrise des dépenses publiques ? Est-il pour la baisse des charges sur les entreprises ? Est-il pour l’augmentation de l’âge de départ à la retraite ? Est-il pour une régulation renforcée de l’immigration et un durcissement de la lutte contre l’immigration illégale ? Aujourd’hui, on n’en sait rien. Ce qui est plutôt gênant pour un parti de gouvernement.

Pour que les citoyens s’y retrouvent, il faudrait que le PS éclate une bonne fois pour toutes. Le système partisan français ne correspond plus aux clivages politiques réels. Aujourd’hui, nous avons en France une gauche antilibérale (qui correspond au Front de Gauche ainsi qu’à l’aile gauche du PS et d’Europe-Ecologie-Les Verts), un centre libéral et pro-européen (qui correspond peu ou prou à ce fameux « axe central » qui va des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR en passant par les centristes du MoDem et de l’UDI), et enfin, une droite « lepéno-zemmourienne », souverainiste, conservatrice et ethnocentriste (allant de l’aile droite de LR au Front National). Mais le système électoral français favorise la bipolarisation à outrance de la vie politique : il maintient des clivages politiques artificiels et perpétue la domination des deux principaux partis de gouvernement. Deux partis qui, d’ailleurs, n’inspirent plus tellement confiance aux Français.

Le Parti Socialiste est donc toujours debout. Il ressemble de plus en plus à un parti-zombie qui traîne la patte, mais il est toujours debout. Les pseudo-frondeurs du PS contestent la politique de Valls mais refusent de voter la censure du gouvernement car, au fond, ils ne veulent pas que le Parti Socialiste explose. Le Premier Secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, qui incarne à merveille la synthèse molle du socialisme à la française, défend quant à lui l’idée d’une « grande primaire de la gauche » et affirme que le Parti Socialiste est la « colonne vertébrale » de la gauche française. Comme si le PS pouvait encore être la « colonne vertébrale » de quelque chose.

J.C. Cambadélis.

Les centristes ont gagné la bataille des idées, mais pas celle des urnes

Aujourd’hui, les idées centristes sont majoritaires en France. N’oublions pas que les centristes ont été les premiers à défendre la construction européenne, à une époque où la droite française, gaulliste et souverainiste, se méfiait de l’Europe. N’oublions pas que les centristes ont été les premiers à défendre la décentralisation, à une époque où la droite française était encore étatiste et centralisatrice. N’oublions pas que les centristes ont été les premiers à prôner un libéralisme économique tempéré, face à une droite française attachée aux monopoles et à la planification gaullienne. Or, que constate-t-on ? Au cours des trente dernières années, une grande partie de la droite s’est convertie au libéralisme économique, à la décentralisation et à l’Europe : comme l’écrit Alexandre Vatimbella, directeur du CREC (Centre de Recherches et d’Etudes du Centrisme), « c’est la droite qui penche vers le centre, et non l’inverse ».

La gauche s’est, elle aussi, réapproprié les idées centristes. N’oublions pas ce qu’était le Parti Socialiste à la fin des années 70 : un parti jacobin et anticapitaliste qui pensait pouvoir émanciper les individus et faire disparaître les inégalités à grands coups de nationalisations et de dépenses publiques. Aujourd’hui, une grande partie de la gauche française a fini par accepter l’économie de marché, la lutte contre les déficits publics, le soutien au monde de l’entreprise et la nécessité de concilier solidarité et compétitivité : cette gauche réformiste, celle de Jacques Delors et de Michel Rocard, celle de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron, une gauche qualifiée parfois de « sociale-libérale », s’est en fait ralliée aux principes que défendait le centre depuis des décennies.

A mesure que la gauche et la droite se « centrisaient », les centristes ont donc vu leur poids électoral se réduire comme peau de chagrin. La banalisation des idées centristes n’a pas profité aux partis centristes. Concrètement, cela signifie qu’une majorité de Français approuvent les idées du centre et ont une bonne image des centristes, mais que cette sympathie ne se transforme pas en suffrages, puisque lors des scrutins nationaux les formations centristes dépassent rarement les 10%. Les centristes sont appréciés pour leur personnalité et leurs idées mais ne sont pas perçus comme capables de gouverner. La leçon qu’il faut tirer de cette situation paradoxale, c’est que les centristes doivent prioritairement améliorer leur crédibilité. Cela passe, bien sûr, par l’élaboration d’un projet politique lisible, articulé sur des mesures concrètes. Mais les centristes doivent aussi se démarquer, en affirmant leur spécificité par rapport à la droite et à la gauche de gouvernement. Or, ce qui fait la spécificité des centristes, ce n’est pas un corpus d’idées générales et de principes abstraits, mais plutôt une volonté de renouveler en profondeur la pratique politique, de dépasser les clivages traditionnels et de rompre avec la logique du « bloc contre bloc ».

La gauche et la droite ont-elles encore un avenir?

La vie politique française reste marquée par l’affrontement droite/gauche

Dans une étude consacrée aux « Paradoxes de l’élection présidentielle de 2012 », Edouard Lecerf (directeur général de TNS Sofres) et Olivier Duhamel (professeur de droit constitutionnel) ont souligné le caractère fortement bipolaire de la dernière présidentielle*. En effet, François Hollande et Nicolas Sarkozy ont toujours été placés largement en tête par les sondages avant le 1er tour. Une nette majorité de votants se sont portés sur eux dès le 1er tour et la participation est restée forte au 2nd tour. Les élections législatives ont encore accentué cette bipolarisation, car elles ont donné une large majorité de gauche au nouveau président.

Cette bipolarisation s’explique en grande partie par le « vote utile » : au 1er tour, beaucoup d’électeurs n’ont pas jugé nécessaire de donner leur suffrage à un candidat qui avait peu de chances d’être élu. La stratégie centriste de François Bayrou a été un échec : il n’a obtenu que 6% des suffrages, bien loin de ses 18% de 2007. Aux législatives, le Modem, isolé, n’a conservé que deux sièges sur les trois qu’il avait obtenus en 2007. L’élection présidentielle a donc renforcé la bipolarisation de la vie politique française, et semble avoir confirmé l’impossibilité d’un centre fort et indépendant.

Pourtant, Edouard Lecerf et Olivier Duhamel soulignent aussi la fragilité de cette bipolarisation.

Une bipolarisation fragile et de plus en plus contestée

Les tentatives de dépassement du clivage droite/gauche se sont multipliées au cours des dernières années. En 2012, plusieurs candidats ont essayé d’incarner une « 3e voie »  : la voie centriste de Bayrou, la voie écologiste d’Eva Joly, et surtout, la voie « nationaliste » proposée par Marine Le Pen. Les scores exceptionnels obtenus par le Front National à la présidentielle et aux législatives témoignent bien d’une contestation de la logique bipolaire : rejetant dos à dos la gauche et la droite, conspuant « l’Etat UMPS », Marine Le Pen cherche clairement à se présenter comme une alternative au bipolarisme.

De plus, la gauche et la droite sont affaiblies par leurs fractures internes. A gauche, la politique « sociale-libérale » du gouvernement scandalise les partisans de Mélenchon, et fait grincer quelques dents à l’intérieur de la majorité, chez les Verts et au sein même du PS: la ministre de l’Ecologie Delphine Batho vient d’ailleurs d’être limogée pour avoir contesté la politique budgétaire du gouvernement. A droite, ce n’est pas mieux. Jean-Louis Borloo, rejetant la droitisation de l’UMP, a claqué la porte pour fonder l’UDI, et de nombreux centristes de l’UMP lui ont emboîté le pas. L’UMP est sortie très affaiblie de la « guerre des chefs » qui opposa François Fillon à Jean-François Copé à l’automne 2012 ; le retour de Nicolas Sarkozy dans la vie politique inquiète sérieusement certaines personnalités de l’UMP qui ont tourné la page du sarkozysme. Le débat sur le « mariage pour tous » a exacerbé les divisions internes de l’UMP, entre une aile modérée qui garda ses distances avec le mouvement anti-mariage gay, et une aile conservatrice qui participa activement aux manifestations et alla jusqu’à faire la promesse démagogique d’une improbable abrogation du texte.

Une redéfinition des clivages idéologiques

Le sociologue Steve Fuller, professeur de sociologie à l’université de Warwick (Royaume-Uni), a récemment développé une théorie intéressante sur l’évolution des clivages idéologiques*: selon cet universitaire, dans les démocraties occidentales, le clivage droite-gauche est aujourd’hui obsolète et ne permet plus de comprendre l’attitude des principaux partis de gouvernement face aux grands enjeux du XXIème siècle.

Steve Fuller pense qu’au XXIème siècle, les grands clivages idéologiques n’opposeront pas une gauche « sociale » à une droite « libérale », mais deux attitudes différentes face aux risques, à savoir le « principe de précaution » et le « principe de proactivisme ». Les partisans du principe de précaution pensent que l’action politique doit avoir pour but de protéger les individus et les sociétés contre tout type de risque (économique, social ou environnemental), quitte à limiter l’innovation et la croissance. Les « proactivistes » pensent au contraire qu’il faut encourager l’innovation et la prise de risques, à condition qu’il s’agisse de risques calculés : en cas de succès, le risque est bénéfique ; en cas d’échec, l’homme en tire les leçons nécessaires. Prenons un exemple significatif. Sur la question du gaz de schiste, les partisans de la précaution souhaitent maintenir l’interdiction d’exploiter cette source d’énergie parce que les conséquences de son extraction sont potentiellement dangereuses ; les « proactivistes » considèrent qu’il faut tenter d’extraire le gaz de schiste, car ce gaz peut, à terme, être une solution à la dépendance énergétique du pays : si la méthode d’extraction est perfectible, elle sera améliorée, mais si elle a des effets plus nocifs que prévu, il faudra en tirer les leçons et renoncer au gaz de schiste.

Tâchons de ne pas caricaturer la pensée de Steve Fuller : les hommes politiques ne se répartissent pas en deux « camps » bien distincts correspondant aux « proactivistes » et aux « précautionnistes ». Un même parti, une même personnalité, peuvent avoir une posture « proactiviste » face à certaines questions et défendre le principe de précaution face à d’autres questions. En outre, l’analyse de Steve Fuller ne doit pas être considérée comme une clé de lecture du débat politique contemporain: il s’agit plutôt d’une perspective, d’un scénario, d’une évolution possible des clivages politiques dans les démocraties libérales. Steve Fuller reconnaît d’ailleurs  lui-même que les principes de précaution et de proactivisme restent marginaux dans le discours politique contemporain. Mais à bien y réfléchir, ces principes semblent tout à fait opératoires face à plusieurs questions majeures, qu’il s’agisse de l’énergie, de la compétitivité, de la défense, de la construction européenne ou des questions éthiques et sociétales.

Actuellement, le clivage entre « précaution » et « proactivisme » traverse les grandes familles politiques traditionnelles : à droite, on trouve des « traditionalistes » (l’aile droite de l’UMP et le FN) et des « libéraux » (les libéraux de l’UMP et du centre) ; et à gauche, on trouve des « socio-conservateurs » (l’aile gauche du PS et le Front de Gauche, qui luttent pour la préservation des acquis sociaux et la protection des individus contre la concurrence extérieure) et des « technocrates » (l’aile centriste du PS, qui gère les affaires de l’Etat de façon pragmatique et recherche une adaptation à la nouvelle donne économique mondiale). On peut penser, avec Steve Fuller, qu’à l’avenir les « socio-conservateurs » de gauche et les « traditionalistes » de droite pourraient se rapprocher, et que les « libéraux » de droite et les « technocrates » de gauche pourraient se rejoindre, voire se confondre.

* Référence des ouvrages et des pages Internet cités :

– E. Lecerf et O. Duhamel, « Les huit paradoxes de la présidentielle de 2012 », dans L’Etat de l’opinion 2013, TNS Sofres, Editions du Seuil, 2013.

– Le Cercle des économistes, Politique économique de droite, politique économique de gauche, Perrin, 2006.

http://lecercle.lesechos.fr/economistes-project-syndicate/autres-auteurs/221146655/evolutions-ideologiques

Le Petit Mélenchon illustré

Jean-Luc Mélenchon est un homme intellectuellement brillant et un redoutable tribun. Ancien cadre du Parti Socialiste, il fut longtemps conseiller municipal à Massy et participa à la renaissance de cette ville dans les années 80 et 90. Il fut également conseiller général de l’Essonne, sénateur et ministre dans le gouvernement Jospin. Il est actuellement député européen. Désapprouvant la ligne trop modérée du PS, il fonda son propre parti en 2009, le Parti de Gauche, prenant ainsi exemple sur l’ancien social-démocrate allemand Oskar Lafontaine, qui avait fondé « Die Linke » en 2007. Lors de la présidentielle de 2012, Monsieur Mélenchon parvint à rassembler derrière sa candidature une grande partie de l’électorat communiste et de l’électorat d’extrême-gauche, grâce à un discours anticapitaliste, populiste et altermondialiste. Fort de ses 11% de suffrages au premier tour de la présidentielle, il cherche aujourd’hui à se présenter comme un potentiel Premier Ministre, capable de mener une vraie politique de gauche. Monsieur Mélenchon est aussi un grand provocateur, un formidable démagogue et un expert de la manipulation, qui aime les discours enflammés et les « phrases choc ». Mais quand on prend la peine de relire (ou de réécouter) certaines de ses déclarations, il y a de quoi être dérouté, pour ne pas dire franchement atterré. Le leader du Front de Gauche n’a peur de rien: il falsifie l’histoire, malmène l’actualité, multiplie les amalgames et les raccourcis caricaturaux, et fait une utilisation systématiquement galvaudée de certains mots qu’il ne cesse de répéter dans ses interventions publiques. D’une certaine façon, Mélenchon invente son propre langage, un langage qui détourne le sens des mots. La fonction du langage « mélenchonnien » n’est pas de décrire le réel, mais plutôt de le transformer.  Dans la langue mélenchonienne, « austérité » devient un gros mot, « Cuba » désigne un régime démocratique, et le mot « communisme » désigne une idéologie aussi inoffensive que le Mahatma Gandhi… Cet article, intitulé « Le Petit Mélenchon illustré », essaie de décrypter le langage « mélenchonnien » à travers une liste de mots qui, dans la langue de Mélenchon, ont un sens inattendu.

« Austérité » : nom donné à toutes les politiques visant à éviter des crises budgétaires en Europe.

Une politique dite « d’austérité » est une politique qui vise à rééquilibrer le budget d’un Etat en réduisant de façon drastique ses dépenses et en augmentant ses recettes. En d’autres termes, c’est une politique qui consiste à se « serrer la ceinture », le temps que la situation financière s’améliore. On parle aussi de politique de « rigueur budgétaire », mais le terme « austérité », très négativement connoté, présente l’avantage d’effrayer l’opinion publique. D’après Jean-Luc Mélenchon, la politique menée par François Hollande est une politique « d’austérité » comparable à celle que l’Union européenne et le FMI ont imposée aux Grecs et aux Portugais. Selon Monsieur Mélenchon, ces politiques d’austérité étouffent les peuples, asphyxient l’économie et empêchent toute relance de la croissance. En appliquant une politique d’austérité, la France se dirige donc, inexorablement, vers le précipice dans lequel se sont déjà jetés la Grèce et le Portugal… Mais comment peut-on comparer la politique actuelle du gouvernement français aux politiques de redressement qui ont été menées en Grèce ou au Portugal? A vrai dire, parler « d’austérité » en France relève de la plaisanterie: contrairement à la Grèce et au Portugal, la France n’a pas fait exploser la TVA, elle n’a pas réduit le traitement de ses fonctionnaires, ni diminué les pensions de retraite.  Le gouvernement socialiste a même créé des emplois aidés et annoncé une augmentation du nombre de postes d’enseignants: nous sommes donc très loin de cette fameuse « austérité » que Monsieur Mélenchon brandit comme un épouvantail. La situation de la France n’est pas comparable à celle de la Grèce ou du Portugal. La France a une dette publique très préoccupante mais elle n’est pas en faillite, elle attire encore les capitaux étrangers, elle inspire encore confiance aux investisseurs, et elle peut encore emprunter de l’argent à des taux raisonnables sur les marchés. Par conséquent, elle dispose encore d’une marge de manœuvre suffisante pour redresser elle-même ses finances, et ainsi éviter des politiques de rigueur violentes.

« Centre » : force politique qui n’existe pas.

Pour Jean-Luc Mélenchon, le centre n’existe pas. Les centristes sont de droite, mais ils ne l’assument pas. Et Bayrou? Un illusionniste qui, depuis 2007, fait croire à tout le monde qu’il n’est pas de droite. Monsieur Mélenchon considère que la vie politique se réduit à une lutte perpétuelle entre la gauche et la droite. Pour des raisons purement politiciennes, Jean-Luc Mélenchon est obligé d’amalgamer le centre et la droite, car s’il admettait l’existence d’un centre indépendant, il admettrait du même coup la possibilité d’une coalition de centre-gauche incluant le PS, les radicaux de gauche et les centristes, ce qui placerait la « gauche de la gauche » dans une situation d’isolement politique total. Mélenchon a donc tout intérêt à défendre une vision simpliste et manichéenne de la vie politique. Toutes les idées qu’il désapprouve sont « de droite ». L’économie de marché? De droite. Le libre-échange? De droite. L’équilibre budgétaire? De droite, naturellement. Le respect des traités européens? De droite.

« Communiste » : personne qui n’a pas de sang jusqu’au coude.

Les communistes n’ont « pas de sang jusqu’au coude ». Si ce n’est pas une apologie, cela y ressemble étrangement. Les crimes commis par les régimes communistes (entendons par là: les régimes se réclamant explicitement du communisme) sont aujourd’hui largement connus et abondamment documentés. L’URSS est à elle seule responsable de plus de 20 millions de morts, d’après l’historien Stéphane Courtois (Le Livre noir du communisme): déportations dans les camps du Goulag, exécutions sommaires, condamnations à mort à l’issue de procès truqués, famine des années 1930 organisée par les autorités, etc. Aux crimes soviétiques s’ajoutent ceux des autres régimes communistes: on pense, entre autres, aux Tibétains massacrés par le gouvernement communiste chinois, au génocide perpétré au Cambodge par les Khmers Rouges, ou au gouvernement nord-coréen qui affame son peuple. Les communistes français ne sont pas responsables de ces crimes, mais ils en ont été les complices, en prenant la défense des régimes qui les ont commis. Pourquoi Monsieur Mélenchon ferme-t-il les yeux sur tant d’horreurs? Il n’y a qu’une seule explication possible. Jean-Luc Mélenchon est  un « crypto-communiste »: il a les idées d’un communiste, sans en avoir l’étiquette ni le look. Il défend un projet de société fondé sur la rupture avec le capitalisme, sur le dirigisme économique et sur la stigmatisation du patronat. Il s’est allié au Parti Communiste dans le cadre du « Front de Gauche », et les communistes ont soutenu sa candidature à la présidentielle de 2012. Ainsi, pour ne pas froisser une partie de son électorat et certains de ses amis communistes, Monsieur Mélenchon se garde bien de condamner ouvertement les crimes des régimes communistes, et cherche plutôt à les minimiser, voire à les ignorer. Quand un leader d’extrême droite minimise les crimes nazis, il est poursuivi en justice. Mais quand Mélenchon nie les crimes communistes, il est applaudi.

« Cuba » : pays qui n’est pas une dictature.

Selon Monsieur Mélenchon, Cuba n’est pas une dictature, et les Cubains « choisissent librement leurs affaires ».  Inutile de revenir, ici, sur toute l’histoire du régime castriste, régime qui, jusqu’à la fin de la guerre froide, avait toutes les caractéristiques d’une dictature totalitaire: censure, culte de la personnalité, idéologie unique, parti unique, police politique, répression massive et systématique des opposants politiques réels ou supposés, arrestations sur simple dénonciation, exécutions sommaires, camps de concentration dans lesquels on pratiquait une « rééducation par le travail ». Depuis 1959, plus de 100.000 Cubains auraient connu les camps et plus de 15.000 Cubains auraient été fusillés. Le régime castriste s’illustra en particulier dans l’art de la torture physique et psychologique, et mena pendant des années une politique ouvertement homophobe: dans ses discours Castro dénonça l’homosexualité comme une « décadence bourgeoise », et dans les années 1960 de nombreux homosexuels (des deux sexes) furent maltraités et condamnés au travail forcé, pour la seule raison qu’ils étaient homosexuels. Il est vrai que, depuis la fin de la guerre froide, les choses ont évolué: le nombre de prisonniers politiques a diminué et les conditions de vie des prisonniers se sont améliorées. Mais il existe encore des prisonniers politiques à Cuba, la liberté d’expression est toujours inexistante, la presse est toujours muselée, Internet est censuré, de nombreux journalistes croupissent en prison. Ni Fidel Castro ni son frère Raul Castro n’ont exprimé le moindre regret, la moindre repentance pour les crimes commis pendant 60 ans au nom de la Révolution. Curieusement, dès que l’on questionne Monsieur Mélenchon sur Cuba, il ne s’attarde jamais sur l’état des libertés dans ce pays, il préfère condamner avec véhémence l’embargo américain, auquel il attribue tous les échecs économiques du régime castriste. Mais il ne faut pas tout mélanger. L’embargo est une chose, la dictature en est une autre. On peut désapprouver l’embargo américain tout en admettant que Castro soit un dictateur. Le fait que Cuba soit une dictature n’est pas une conséquence de l’embargo!

« Dette publique » : dette que l’on remboursera peut-être un jour, ou pas.

Si Monsieur Mélenchon accède au pouvoir, il dira haut et fort à tous les créanciers de la France que l’Etat ne remboursera pas sa dette. Petit rappel: la dette de l’Etat français s’élève en 2012 à 1.800 milliards d’euros (soit environ 90% de notre PIB). Réduire la dette publique est devenu un impératif vital pour le pays. L’Etat français est désormais obligé d’emprunter sur les marchés financiers pour payer les intérêts de ses précédents emprunts, et pour assurer ses dépenses de fonctionnement (payer les fonctionnaires, faire fonctionner les administrations, financer les hôpitaux, etc.). Si la France renonce à payer ses créanciers et à engager des réformes profondes pour réduire sa dette, elle ne pourra plus emprunter à qui que ce soit, et sera par conséquent dans l’incapacité de payer ses fonctionnaires, d’assurer le fonctionnement de l’Etat et de faire les investissements nécessaires à l’avenir du pays. Bref, la France sera un Etat en faillite.

« Liberté de la presse » : principe nuisible au bon déroulement des meetings du Front de Gauche.

Monsieur Mélenchon se considère comme un grand défenseur des libertés démocratiques. Néanmoins, sa conception de la liberté de la presse est assez particulière. Jean-Luc Mélenchon semble avoir pris en grippe les journalistes du « Petit Journal » de Canal +. Quand une équipe du « Petit Journal » cherche à filmer une manifestation ou un meeting du Front de Gauche, les journalistes sont soit ignorés, soit carrément maintenus à l’égard comme s’ils étaient dangereux. Quand on demande des explications à Monsieur Mélenchon, il n’hésite pas à calomnier lesdits journalistes, et à dire qu’ils ne font pas un vrai travail de journaliste. Mais alors, qu’est-ce qu’un vrai travail de journaliste pour Jean-Luc Mélenchon? Eh bien, quand on est journaliste et que l’on veut faire un reportage sur un homme politique, il faut « prendre rendez-vous », et ne pas « mettre son micro sous le nez des hommes politiques ».

« Hénin-Beaumont » : terre de croisade.

Jean-Luc Mélenchon s’est auto-proclamé ambassadeur de l’antifacisme, grand pourfendeur de l’extrême droite et meilleur adversaire de Marine Le Pen. Hénin-Beaumont est devenu un symbole, une véritable terre de croisade antifasciste. Lors des législatives de 2012, Mélenchon est allé défier Marine Le Pen dans la 11ème circonscription du Pas-de-Calais (circonscription dans laquelle M. Mélenchon n’a jamais résidé ni exercé le moindre mandat). La lutte contre le FN est devenue un véritable fond de commerce pour Jean-Luc Mélenchon. Mais cette stratégie a-t-elle été payante? Pas vraiment. Au plan national, la cote de sympathie du FN n’a jamais été aussi élevée. Au 1er tour des législatives, au niveau national, le FN a obtenu 16% des voix et le Front de Gauche moins de 7%. A Hénin-Beaumont, Marine Le Pen est arrivée en tête au 1er tour avec 42% des suffrages, le candidat socialiste Philippe Kémel est arrivé deuxième avec 23,5%, et M. Mélenchon, qui totalisa 21% des suffrages, a été éliminé dès le 1er tour. Au 2nd tour, Philippe Kémel a obtenu de justesse la victoire, avec 50,11% des voix, face à Marine Le Pen. Monsieur Mélenchon a donc réussi l’exploit de diviser les voix de la gauche sans faire reculer celles de l’extrême droite, dans une circonscription populaire du Pas-de-Calais. Et sur le plan national, la tactique de Mélenchon a exactement le même effet: le Front de Gauche affaiblit le Parti Socialiste, mais n’affaiblit pas l’extrême droite (bien au contraire: les divisions de la gauche profitent électoralement au Front National). Cela nous montre que pour Mélenchon, la politique est une arène, un match de boxe, un spectacle, une mise en scène permanente.

« Mali » : pays dans lequel le peuple doit se libérer tout seul.

Pour Monsieur Mélenchon, l’intervention française au Mali est « discutable ». Depuis une vingtaine d’années les liens entre la France et le Mali se sont fortement resserrés, et la France soutient activement le développement du Mali. Plusieurs entreprises françaises sont installées au Mali, où elles emploient près de 3000 personnes, et contribuent à développer les réseaux de transports et de télécommunications. Le Mali a été pris d’assaut par des groupes jihadistes armés qui contrôlent encore tout le nord du pays, et qui tuent, oppriment et terrorisent la population au nom d’une idéologie criminelle. Plus globalement, ces mouvements islamistes menacent tout le Sahel, et doivent être arrêtés. L’intervention militaire de la France au Mali a été approuvée par l’Union européenne et par une résolution de l’ONU. Et ce sont les Maliens eux-mêmes qui nous ont appelés au secours. Notre intervention était donc tout à fait légitime. Devions-nous laisser des criminels démembrer le Mali, et imposer à ses habitants la Charia? Monsieur Mélenchon considère que la France n’a « aucun intérêt fondamental » à défendre au Mali: les Droits de l’Homme ne sont apparemment pas un « intérêt fondamental » à défendre. D’après le leader du Parti de Gauche, les Maliens doivent régler leurs problèmes « tous seuls », et se « libérer eux-mêmes »; la seule solution, pour Mélenchon, c’est d’aider le peuple malien à « organiser des élections ». Evidemment, la refondation d’un Etat malien stable et démocratique est à moyen terme un objectif incontournable et une condition indispensable au développement du pays. Mais la priorité des priorités était de stopper l’offensive jihadiste et d’empêcher un dépeçage du territoire malien. Ce n’est malheureusement pas en organisant des élections que l’on peut repousser des fanatiques armés qui, il faut bien le dire, ne font pas grand cas de la démocratie.

« Merkhollande »: formule magique transformant les socialistes français en ultra-libéraux.

« Merkhollande » est ce que l’on appelle un mot-valise (Merkel + Hollande). Par ce bon mot, Monsieur Mélenchon essaie de souligner une certaine proximité idéologique entre la chancelière allemande et le président français. « Après Merkozy », dit-il, « on a Merkhollande ». François Hollande, qualifié de « social-libéral », est accusé de cautionner la politique d’austérité voulue par l’Allemagne. Monsieur Mélenchon, très fier de son jeu de mots, le répète à qui mieux mieux dans ses meetings, dans la presse et sur les plateaux télé. « Merkhollande » est devenu, dans la bouche de Mélenchon, une sorte d’incantation. Et à force d’entendre la formule magique, on finit par y croire: Hollande et Merkel, c’est la même chose! Tous les deux sont des ultra-libéraux anti-sociaux qui veulent étouffer les pays les plus fragiles de la zone euro en leur imposant des réformes budgétaires stupides! Pourtant, François Hollande et Angela Merkel n’ont pas la même vision de l’Europe. Hollande plaide pour une politique de relance au niveau européen et pour des « euro-obligations » visant à secourir les pays surendettés de la zone euro. Angela Merkel est, quant à elle, hostile aux euro-obligations, elle refuse toute mutualisation de la dette car à ses yeux cela serait une incitation au laxisme et une pénalisation des Etats financièrement sains. Après l’élection de François Hollande, les relations entre le nouveau président français et la chancelière allemande se sont tendues, et leurs désaccords se sont exacerbés. Les divergences entre Merkel et Hollande sont donc peu négligeables, contrairement à ce que veut faire croire Monsieur Mélenchon. En réalité, Hollande essaie simplement d’honorer les règles budgétaires que tous les Etats européens se sont engagés à respecter. En effet, les traités européens fixent un certain nombre de règles budgétaires indispensables à la survie de la zone euro: le déficit annuel ne doit pas dépasser 3% du PIB, et la dette publique ne doit pas dépasser 60% du PIB. Aujourd’hui, la France ne respecte aucun de ces deux critères, et doit impérativement réduire sa dette. A quoi bon signer des traités et fixer des règles communes, si chaque Etat-membre peut ensuite se dispenser de les appliquer? Petite précision: ces critères budgétaires ont été établis en 1992 par le Traité de Maastricht. A l’époque, Jean-Luc Mélenchon avait défendu ce traité.

« Papandréou »: un « malheureux », un « lâche », un « dégonflé ».

Ce sont bien ces mots méprisants que Monsieur Mélenchon a utilisés pour qualifier l’ancien Premier Ministre grec Georges Papandréou. Ce faisant, le leader du Parti de Gauche a prouvé à tout le monde qu’il avait le sens de la diplomatie d’un véritable homme d’Etat. Mais qu’a-t-il fait, ce Papandréou, pour être insulté de la sorte? Premier ministre d’un pays en faillite miné par la fraude fiscale et par des années de laxisme budgétaire, Papandréou a reconnu la nécessité de faire des réformes structurelles profondes pour sortir la Grèce de la crise, et pour la maintenir dans la zone euro. Ces réformes étaient la contre-partie d’un plan d’aide de plusieurs dizaines de milliards d’euros, accordé par l’Union européenne et le FMI. Papandréou a donc choisi de rester dans la zone euro. Qu’aurait fait Monsieur Mélenchon à sa place? Aurait-il demandé à l’Union européenne une aide financière sans aucune contre-partie? Ou serait-il sorti de la zone euro, après avoir envoyé paître ses partenaires européens? On ne sait pas. Mais il aurait certainement trouvé une solution miraculeuse pour sortir la Grèce de la crise.

« Tibétains » : peuple représentant une sérieuse menace pour le gouvernement chinois.

Jean-Luc Mélenchon aime beaucoup la Chine communiste. Quand on l’interroge sur la répression sanglante menée au Tibet par la République Populaire de Chine, il ne condamne pas le gouvernement chinois, il n’exprime ni solidarité ni compassion vis-à-vis du peuple tibétain, et affirme clairement qu’il n’a pour les Tibétains aucune sympathie. Pourquoi une telle indifférence face au drame tibétain? Premier argument avancé par M. Mélenchon: les moines tibétains sont partisans d’un « Etat théocratique ». Donc, pour Jean-Luc Mélenchon, le fait que le Dalaï Lama défende un Etat théocratique justifie que l’on soit indifférent aux souffrances des Tibétains. Deuxième argument de M. Mélenchon: les Tibétains se sont insurgés contre le gouvernement chinois dans les années 1950. Mais Monsieur Mélenchon oublie de préciser que cette révolte était une protestation contre l’arrivée des troupes chinoises au Tibet et contre les réformes brutales imposées par le gouvernement chinois. Monsieur Mélenchon oublie aussi de préciser que l’insurrection tibétaine a été réprimée dans un bain de sang par l’armée chinoise, poussant le Dalaï Lama à s’exiler en Inde. Troisième argument de M. Mélenchon: ce sont les réformes communistes qui ont aboli le servage au Tibet. Le discours de Jean-Luc Mélenchon est donc exactement le même que celui de la propagande chinoise: les Tibétains sont présentés comme un peuple d’arriérés auxquels les communistes chinois ont apporté le « progrès ». C’est donc au nom du « progrès » que les Chinois ont massacré des Tibétains. Rappelons tout de même que les réformes communistes ont entraîné au Tibet une famine qui a tué plusieurs dizaines de milliers de personnes en l’espace de 3 ou 4 ans: tel fut le « progrès » apporté par les communistes. Quatrième argument de Monsieur Mélenchon: le Tibet est une province chinoise, qui représente 25% de la superficie totale de la Chine; l’indépendance du Tibet entraînerait donc un démembrement du territoire chinois. Cela signifie donc qu’un gouvernement a le droit d’utiliser la violence et de bafouer les Droits de l’Homme pour éviter qu’une province ne prenne son indépendance (avec le même raisonnement, on pourrait justifier de nombreux massacres, comme ceux perpétrés par Milosevic au Kosovo). Contrairement à ce que semble penser M. Mélenchon, le Tibet n’a pas toujours été une province chinoise: il a longtemps été un Etat indépendant, et n’est devenu un protectorat chinois qu’au XVIIIème siècle. Dans la Chine impériale, les Tibétains jouissaient d’une grande autonomie. A partir de 1950, l’Armée populaire de libération, bras armé des communistes chinois, a occupé le Tibet et imposé à ses habitants des réformes radicales, remettant en cause l’autonomie dont bénéficiait cette province: les terres ont été collectivisées; des dizaines de milliers de colons et de militaires chinois appartenant à la majorité Han ont été installés au Tibet; lors de la Révolution Culturelle (dans les années 1960) les Gardes Rouges ont massacré des moines, détruit et pillé de nombreux lieux de culte et remplacé les bouddhas par des portraits de Mao; pendant 60 ans l’histoire du Tibet ne fut qu’une succession de soulèvements écrasés dans le sang par l’armée chinoise. Des dizaines de milliers de Tibétains ont été tués, et des centaines de milliers ont été déportés et internés dans des camps, ou condamnés aux travaux forcés.

Les démocrates américains sont-ils de gauche ?

FRONTLINE

B. Obama

Depuis plus d’un siècle et demi, le système politique américain est dominé par deux grands partis concurrents, le Parti Démocrate et le Parti Républicain : on appelle cela le bipartisme. Les Français ont souvent tendance à considérer que les démocrates sont « de gauche », et les républicains « de droite ». D’ailleurs, la politique menée par le président démocrate Barack Obama depuis 2009 (aide aux chômeurs, sauvetage financier des banques menacées par la crise, création d’une couverture maladie universelle) et les ambitions de son second mandat (légalisation du mariage homosexuel, augmentation des impôts sur les plus hauts revenus) semblent aller dans ce sens. Mais la vie politique américaine est en réalité beaucoup plus complexe, et le Parti Démocrate ne se confond pas avec la gauche américaine.

Le Parti Démocrate n’est pas un parti de gauche

Il est difficile de définir ce qu’est « la gauche », même en se limitant à l’Europe, car cette notion complexe renvoie à des partis, à des valeurs et à des traditions politiques très différents d’un pays à l’autre. D’ailleurs, au sein d’un même pays, il arrive souvent que la gauche démocratique soit divisée. On peut néanmoins tenter de dégager quelques éléments communs à la majorité des gauches européennes de gouvernement.

La plupart des grands partis de gauche européens sont d’anciens partis ouvriers ou socialistes, et s’inscrivent dans une tradition politique liée aux luttes sociales. Le Parti Socialiste français est issu de la vieille SFIO, qui fut longtemps tiraillée entre un courant marxiste et un courant réformiste « jaurésien » défendant la démocratie et se réclamant des Lumières et de la Révolution Française. La social-démocratie allemande était d’obédience marxiste jusqu’aux années 1950, puis elle s’est ralliée à l’économie de marché lors du Congrès de Bad Godesberg de 1959. Le Parti Travailliste britannique est le lointain héritier des syndicats ouvriers britanniques du XIXème siècle, bien que le New Labour fondé par Tony Blair apparaisse plutôt comme un parti centriste, défendant une « troisième voie » entre le socialisme et le libéralisme.

D’une manière générale, les partis de gauche européens considèrent que la mission première de la puissance publique est de réduire les inégalités, et de garantir à tous les individus des conditions d’existence décentes et propices à leur épanouissement. La gauche reste attachée à l’idée qu’une transformation de la société par l’Etat est possible, et que les pouvoirs publics ont vocation à bâtir une société plus égalitaire. Elle est favorable à une intervention de l’Etat dans l’économie pour réguler le marché et assurer une meilleure répartition des richesses, notamment par une fiscalité plus lourde sur le capital et sur les hauts revenus. Elle défend ce que l’on appelle « l’Etat-providence », c’est-à-dire un Etat ayant d’assez larges compétences économiques et sociales, capable de protéger les individus contre les aléas de la vie.

Les gauches européennes ont donc toujours envisagé l’Etat comme un instrument de transformation économique et sociale. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, la donne est très différente. En effet, nous ne devons pas oublier que toute la société américaine s’est bâtie sur les principes de l’individualisme et du capitalisme libéral. Aux Etats-Unis, les prérogatives de l’Etat central sont limitées, et toute intrusion du gouvernement fédéral dans la vie économique est généralement perçue comme suspecte, voire malsaine. Aujourd’hui encore, les Américains admettent difficilement que l’Etat puisse nationaliser une entreprise privée, verser un revenu minimum à des citoyens qui n’ont pas d’emploi, ou imposer le même régime de sécurité sociale à tout le monde.

Le Parti Démocrate est le plus vieux parti politique américain (il a été fondé par Thomas Jefferson en 1792), il est donc étroitement lié à l’histoire des Etats-Unis et aux valeurs fondatrices de la société américaine. Bien que Jefferson et les premiers démocrates aient été sensibles aux idéaux de liberté et d’égalité portés par la philosophie des Lumières et par la Révolution française, il faut reconnaître que la tradition politique dans laquelle s’inscrit le Parti Démocrate n’a pas grand-chose à voir avec celle d’un parti de gauche européen. En effet, le Parti Démocrate n’a jamais été un parti ouvrier, et n’a jamais été socialiste : jusqu’à la Guerre de Sécession, il était plutôt conservateur et défendait surtout les petits propriétaires indépendants et les producteurs de coton du Sud, esclavagistes et libre-échangistes. Il faut attendre la crise de 1929 et l’élection de Franklin Roosevelt à la présidence en 1932, pour que le Parti Démocrate adopte un programme économique et social que l’on pourrait assimiler à un programme de gauche : le New Deal. Rompant avec la tradition libérale, Roosevelt a mis en place une politique de relance fondée sur le contrôle des prix, l’indemnisation des victimes de la crise, la mise en place d’un salaire minimum et le lancement de « grands travaux » destinés à relancer l’emploi. Ainsi, avec Roosevelt, les Etats-Unis se dotent pour la première fois d’un véritable Etat-providence au niveau fédéral. Mais le New Deal ne doit pas être interprété comme un revirement idéologique du Parti Démocrate : il s’agit avant tout d’une politique d’urgence, destinée à lutter contre une crise économique aux conséquences sociales désastreuses. Roosevelt n’est pas un socialiste, il s’est d’ailleurs clairement opposé à toute socialisation (même partielle) de l’économie. Rappelons aussi que le Parti Démocrate a longtemps gardé, dans les Etats du Sud, une base ultraconservatrice et raciste : au début des années 1960, le président démocrate John Fitzgerald Kennedy a voulu mettre un terme à la ségrégation raciale mais il a dû faire face à la fronde des démocrates sudistes, opposés à l’abrogation des lois raciales !

Si l’on examine l’idéologie actuelle du Parti Démocrate, on constate qu’il est resté attaché au capitalisme et aux valeurs fondatrices du modèle américain : la liberté, l’esprit d’entreprise, la réussite individuelle. Sur le plan économique, il est assez libéral et correspond davantage à un parti centriste qu’à un parti de gauche. D’ailleurs, en France, plusieurs partis centristes ont voulu suggérer, à travers leur dénomination, une certaine proximité avec le Parti Démocrate américain : c’est le cas, par exemple, du Mouvement Démocrate de François Bayrou. Enfin, sur le plan religieux, les démocrates américains accordent une grande importance à la foi et aux valeurs chrétiennes, contrairement à la gauche française qui est profondément laïque et qui a même fait preuve d’un anticléricalisme virulent dans le passé.

Une sensibilité plus progressiste que le Parti Républicain

La vie politique américaine est très différente de la vie politique européenne : le Parti Démocrate et le Parti Républicain ne doivent pas être assimilés de façon trop simpliste à ce que nous appelons la gauche et la droite. Néanmoins, sur un grand nombre de sujets essentiels, on peut clairement affirmer que les démocrates sont « plus à gauche » que leurs adversaires républicains. Le Parti Démocrate est plus ouvert à l’immigration, et il accorde une plus grande importance à l’égalité des droits et à la défense des minorités (Afro-américains, Hispaniques, etc.). Sur les questions sociétales ou éthiques telles que l’avortement, le mariage homosexuel ou la peine de mort, les démocrates sont moins conservateurs que les républicains. Sur le plan économique, le Parti Démocrate reste un parti libéral mais accepte que l’Etat joue un rôle régulateur, contrairement au Parti Républicain, hostile à toute intervention de l’Etat dans la sphère économique. Les démocrates reconnaissent aussi une plus grande légitimité à l’action syndicale, alors que les républicains se méfient des syndicats et cherchent depuis longtemps à limiter leur rôle.

Mais surtout, les démocrates américains ont une sensibilité sociale que n’ont pas leurs adversaires républicains : ils considèrent en effet que l’Etat doit améliorer les conditions de vie des Américains les plus pauvres, alors que les républicains ont une vision plus individualiste de la société. La question de l’assurance maladie en est une bonne illustration : le président démocrate Lyndon Johnson avait déjà instauré dans les années 1960 une couverture maladie pour les pauvres (« Medicaid ») et pour les retraités (« Medicare »). Dans les années 1990, Bill Clinton avait le projet de mettre en place une assurance maladie universelle, mais il n’y est pas parvenu. Barack Obama a fait voter en 2010 une grande réforme de l’assurance maladie, surnommée « Obamacare » : cette réforme, beaucoup moins ambitieuse que prévu, est tout de même une avancée historique pour l’Amérique puisqu’elle garantit à tous les Américains l’accès à une couverture maladie. La loi prévoit notamment des aides publiques pour les Américains les plus modestes en cas de longue maladie ou d’invalidité ; elle fixe également des sanctions contre les assurances privées qui refuseraient certains clients trop pauvres. Cette réforme a provoqué des critiques extrêmement vives dans les rangs des républicains lors de la campagne présidentielle de 2012.

Le poids des courants internes

La famille démocrate ne doit pas être appréhendée comme un bloc uniforme et soudé. A l’instar du Parti Républicain, le Parti Démocrate est partagé entre plusieurs courants internes, dont les divergences peuvent être fortes sur certains sujets. D’une manière générale, on peut identifier trois grands courants au sein du parti : les progressistes, les centristes et les conservateurs.

Le courant progressiste constitue l’aile gauche du Parti Démocrate. En anglais, les progressistes sont qualifiés de Liberals : ce terme, qui est un faux-ami, ne désigne pas les « libéraux » mais bien les démocrates qui réclament une forte intervention de l’Etat pour lutter contre les inégalités sociales et protéger les catégories les plus vulnérables de la population. C’est ce courant qu’incarnent le président Barack Obama, Nancy Pelosi, le pacifiste Dennis Kucinich, ou encore le très populaire sénateur Ted Kennedy décédé en 2009. Les progressistes ont largement soutenu la réforme de l’assurance maladie d’Obama ; beaucoup d’entre eux espéraient même une réforme plus ambitieuse et plus contraignante, imposant à tous les Américains la souscription d’une assurance santé. Sur le plan international, les progressistes sont réputés plus europhiles, ils défendent le multilatéralisme et préfèrent l’action diplomatique à l’action militaire : en 2003, ils se sont opposés à la guerre en Irak.

On trouve ensuite un important courant centriste, incarné par Bill et Hillary Clinton, et par l’actuel vice-président Joe Biden. Economiquement libéraux et très attachés à l’équilibre des comptes publics, les centristes prônent la restriction des dépenses de l’Etat. Leur orientation est assez comparable à l’idéologie « social-libérale » du New Labourbritannique, ou à la social-démocratie allemande depuis Schröder. Sur le plan international, les centristes sont moins attachés au multilatéralisme que leurs camarades progressistes : la plupart des centristes ont soutenu ou accepté l’intervention militaire en Irak en 2003.

Il y a enfin dans le parti un courant conservateur, auquel appartiennent le sénateur Joe Lieberman et les Blue Dogs, une coalition d’élus conservateurs du Congrès américain. Ce courant minoritaire, bien représenté dans les Etats du Sud, constitue l’aile droite du parti. Sur de nombreux sujets, les démocrates conservateurs sont assez proches des républicains et défendent des positions comparables à celles des grands partis conservateurs de la droite européenne : ils sont très libéraux économiquement ; ils réclament une baisse des impôts et une restriction drastique des dépenses publiques ; ils veulent limiter l’immigration hispanique, refusent le mariage homosexuel et sont très réservés sur le droit à l’avortement. Certains d’entre eux sont favorables à la peine de mort et au libre port d’armes. Sur les questions internationales, ils sont partisans de l’interventionnisme militaire : ils ont clairement soutenu G. W. Bush au moment de la crise irakienne de 2003. Les démocrates conservateurs veulent en fait incarner une sorte de compromis, de « passerelle » entre démocrates et républicains. D’ailleurs, ils ont déjà soutenu des candidats du Parti Républicain : ainsi, lors de la présidentielle de 2008, Joe Lieberman apporta son soutien au candidat John McCain.

On voit donc que le Parti Démocrate affiche une grande souplesse idéologique : le pluralisme est sans doute une donnée essentielle pour comprendre l’identité de ce parti. L’importance des différents courants varie d’un Etat à l’autre: les démocrates de Californie et du Nord-Ouest des Etats-Unis sont réputés plus progressistes, tandis que les démocrates des Etats du Sud et du Centre sont plus conservateurs et plus proches du Parti Républicain. Le rapport de forces entre les progressistes, les centristes et les conservateurs évolue aussi en fonction du contexte économique et politique. Depuis les années 1990 et la présidence de Bill Clinton, c’est le courant centriste qui semble dominer. La victoire du progressiste Barack Obama en 2008 et sa réélection en 2012 ont renforcé l’aile gauche du parti, mais Obama lui-même a « gouverné au centre », puisqu’il a montré un grand pragmatisme au cours de son premier mandat: en effet, il a dû faire des compromis pour mieux faire accepter ses réformes aux élus républicains et aux démocrates centristes.

Conclusion

La plupart des partis de gauche européens sont d’anciens partis socialistes et ouvriers qui ont fini par accepter l’économie de marché et se sont adaptés à la mondialisation. Le Parti Démocrate américain a suivi un cheminement idéologique très différent : c’était à l’origine un parti socialement conservateur, favorable au libéralisme économique, qui défendait les intérêts des petits propriétaires indépendants. Ce parti n’a jamais rompu avec le modèle capitaliste ni avec les valeurs libérales et individualistes qui sont au fondement de la société américaine. Mais depuis Roosevelt et l’expérience du New Deal dans les années 1930, les démocrates ont admis la possibilité d’une intervention régulatrice de l’Etat dans l’économie, ils se sont montrés plus sensibles aux problèmes sociaux et ont développé une vision plus progressiste de la société américaine. Aujourd’hui, le Parti Démocrate américain pourrait être décrit comme un grand parti centriste, attaché au libéralisme économique mais souhaitant lutter contre la pauvreté et les inégalités sociales. En ce sens, il est assez proche de certains partis européens du centre ou du centre gauche, tels que le New Labour et le SPD allemand.

L’opposition gauche/droite ne constitue pas une grille de lecture satisfaisante pour comprendre la vie politique des Etats-Unis. La gauche et la droite américaines existent, mais ce sont des courants qui agissent et cohabitent à l’intérieur même de chacun des deux grands partis : il existe une « gauche » et une « droite » démocrates, de même qu’il existe une « gauche » et une « droite » républicaines. Les rapports de force entre ces différents courants internes varient en fonction du contexte économique et politique : le Parti Républicain a eu tendance à se « droitiser » depuis la « révolution conservatrice » de Reagan dans les années 80, tandis que le Parti Démocrate a eu plutôt tendance à se « centriser » depuis les années 90.