Moralisation de la vie publique: un texte courageux et ambitieux

L’Assemblée Nationale.

Cela fait des années que tout le monde réclame des mesures de moralisation de la vie politique afin de rétablir la confiance des citoyens dans nos institutions. Jusqu’à présent, les gouvernements se sont contentés de réglementer le financement des partis politiques et d’interdire le cumul des mandats : ces mesures étaient souhaitables, mais très insuffisantes. Lors de la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron avait, sous la pression de François Bayrou, pris l’engagement de faire voter une grande loi de moralisation de la vie publique : le projet de loi, rebaptisé « loi pour la confiance dans notre vie démocratique », est arrivé en juillet à l’Assemblée nationale pour être examiné par la Commission des Lois.

Ce projet de loi est un texte ambitieux et équilibré qui permettra de mieux encadrer l’activité des élus tout en leur garantissant les moyens d’assurer correctement leurs missions. Il comporte plusieurs mesures de bon sens, telles que l’interdiction de cumuler une fonction ministérielle avec la gestion d’un exécutif local, et l’interdiction d’effectuer plus de trois mandats successifs au Parlement et au sein des exécutifs locaux (à l’exception des petites communes). Pour lutter contre les conflits d’intérêts, le projet prévoit d’interdire aux députés d’entamer une activité de conseil pendant leur mandat ou d’exercer une activité de conseil auprès de sociétés liées à des marchés publics. Le texte prévoit aussi de supprimer la fameuse « réserve parlementaire », qui est utilisée de façon peu transparente et favorise les dérives clientélistes : pour permettre aux parlementaires de soutenir des associations et des actions à caractère social ou philanthropique dans leur circonscription, le texte prévoit la création d’un « fonds d’action pour les territoires et les projets d’intérêt général », dont l’utilisation sera mieux encadrée. Par ailleurs, le projet de loi entend durcir les règles relatives au financement des partis politiques tout en favorisant le pluralisme par la création d’une « banque de la démocratie » qui garantira à tous les partis un accès au crédit pour le financement de leurs campagnes électorales.

Deux mesures contenues dans le projet de loi ont toutefois suscité des réserves au sein de la Commission des Lois de l’Assemblée nationale. Il y a tout d’abord l’interdiction des emplois familiaux : les parlementaires, les membres du gouvernement et les élus locaux n’auront plus le droit d’embaucher des membres de leur famille comme collaborateurs. Il s’agit clairement d’une mesure de circonstances liée à l’affaire Fillon. Mais faut-il interdire les emplois familiaux sous prétexte que certains parlementaires en ont abusé par le passé ? Je ne le pense pas. Ce qui est scandaleux dans l’affaire Fillon, c’est le caractère présumé fictif des emplois occupés par l’épouse et les enfants de François Fillon, ainsi que les sommes astronomiques perçues par ces derniers. Mais les emplois familiaux ne sont pas, en eux-mêmes, choquants dès lors qu’il s’agit d’emplois réels rémunérés de façon raisonnable. Le travail parlementaire est extrêmement lourd et laisse peu de place à la vie familiale : on peut donc comprendre que des députés ou des sénateurs choisissent leur conjoint ou l’un de leurs enfants comme collaborateur. Il faut bien sûr encadrer ces pratiques pour éviter les dérapages, mais il me semble excessif de vouloir les interdire. Je ne crois pas que cette mesure soit susceptible de restaurer la confiance des citoyens envers leurs élus.

L’autre mesure qui fait débat chez les députés est la suppression de l’IFRM (indemnité de représentation et de frais de mandat), et son remplacement par un système de remboursement par notes de frais sur présentation de justificatifs. Il est vrai que l’IFRM est peu encadrée : les parlementaires peuvent l’utiliser comme bon leur semble, sans avoir de comptes à rendre, ce qui encourage évidemment les abus. Prévue pour couvrir les dépenses courantes liées à l’exercice d’un mandat parlementaire (notamment les frais de déplacement et de repas), l’IRFM est parfois dévoyée par des élus peu scrupuleux qui multiplient les voyages onéreux et les dépenses somptuaires. Une plus grande transparence est donc nécessaire dans l’indemnisation des frais de mandat, et le système proposé dans le projet de loi me semble pertinent. Pourtant, certains députés critiquent cette mesure dans laquelle ils voient une forme de flicage des parlementaires. Le plus surprenant, c’est que les protestations viennent à la fois de l’opposition et de la majorité. Le député LREM Alain Tourret a critiqué cette mesure avec des arguments plutôt surprenants : « Pourquoi avoir déjeuné dans un hôtel trois étoiles et non pas dans un McDo ? (…) À partir du moment où vous ne présenterez pas que des factures de McDo, toutes vos factures vont être rejetées ! », a-t-il déclaré en Commission des Lois. Il faut bien admettre que l’argument est de mauvaise foi : entre le McDo et un restaurant gastronomique trois étoiles, n’y a-t-il pas un juste milieu, monsieur Tourret ?

En définitive, le projet de loi présenté par le ministère de la Justice va dans le bon sens, bien que l’interdiction des emplois familiaux me semble excessive. Mais ce texte ne suffira pas à rétablir la confiance des citoyens dans nos institutions. Ce n’est que la première étape d’un long processus de rénovation de notre démocratie, un processus qui ne pourra pas faire l’économie d’une profonde réforme du Parlement : l’exécutif devra tenir sa promesse de réduire le nombre de parlementaires et d’introduire une dose de proportionnelle aux élections législatives pour améliorer l’efficacité et la représentativité du Parlement.

Cafouillages gouvernementaux sur le prélèvement à la source

L’entrée en vigueur du prélèvement à la source a été reportée du 1er janvier 2018 au 1er janvier 2019, et le gouvernement n’exclut pas d’abandonner purement et simplement cette réforme adoptée à la fin du quinquennat de François Hollande. Pourtant, la retenue à la source est une bonne réforme : elle permet d’adapter le niveau de prélèvement à la situation réelle des contribuables et de mieux répartir l’impôt sur l’ensemble de l’année, sans avances de trésorerie. C’est pourquoi ce système a déjà été adopté par l’immense majorité des pays développés : à vrai dire, au sein de l’Union européenne, la France est le seul pays qui prélève encore des impôts sur les revenus de l’année écoulée.

Certes, le prélèvement à la source a aussi des inconvénients. Il représente une surcharge de travail pour les entreprises, qui devront appliquer à chaque salaire le taux d’imposition calculé par l’administration fiscale. Or, ces tâches administratives supplémentaires sont en contradiction avec le choc de simplification promis aux entreprises par Emmanuel Macron. En outre, selon une étude commandée par les sénateurs à la société d’avocats Taj, l’entrée en vigueur de cette réforme aurait un coût difficilement supportable pour les petites entreprises, qui vont avoir besoin d’experts comptables et de logiciels spécialisés pour assumer les nouvelles tâches induites par le prélèvement à la source. Cette réforme risque aussi de compliquer les relations entre les salariés et l’employeur puisque chaque salarié devra fournir à son employeur des informations confidentielles, comme le salaire de son conjoint. Par ailleurs, certains cas de figure bien particuliers pourraient poser problème dans le cadre d’un prélèvement à la source, notamment les intéressements versés par un tiers extérieur à l’entreprise. Le Medef et la CGPME, opposés au prélèvement à la source, prétendent que la réforme a été mal conduite et que certains cas de figure n’ont pas été envisagés ; Christian Eckert, ancien secrétaire d’Etat chargé du Budget et des Comptes Publics, affirme au contraire que tout est prêt pour que le prélèvement à la source entre en application dans de bonnes conditions.

L’abandon pur et simple du prélèvement à la source constituerait un immense gâchis : cette réforme a été votée, les décrets d’application ont été signés et l’administration fiscale a déjà engagé des frais pour préparer son entrée en vigueur. Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. On ne peut pas saborder une réforme fiscale qui va bénéficier à des millions de contribuables : mieux vaut accompagner les petites entreprises et traiter au cas par cas les situations complexes et litigieuses.

Macron veut-il enterrer le prélèvement à la source ? Ce n’était pas son intention pendant la campagne. Mais le report de la réforme vient semer la confusion car plus personne ne sait vraiment quelles sont les intentions du gouvernement. Peut-être que l’entrée en vigueur de la réforme a été repoussée pour des raisons politiques, comme le suggère Christian Eckert : en effet, la baisse des cotisations sociales prévue par le président pour 2018 risquerait d’être masquée sur la fiche de paie par le prélèvement de l’impôt à la source. Quoi qu’il en soit, les tergiversations du gouvernement portent préjudice aux contribuables et aux entreprises, qui ont besoin de savoir sur quelles bases ils seront imposés en 2018. Ce « cafouillage » fiscal vient d’ailleurs s’ajouter à d’autres cafouillages d’ordre budgétaire : alors même qu’Emmanuel Macron avait promis pendant sa campagne de sanctuariser le budget de l’éducation et de la recherche et d’augmenter celui de la défense, les récentes annonces gouvernementales montrent que ces deux secteurs clés n’échapperont finalement pas aux coupes budgétaires, d’où la démission du chef d’Etat-major Pierre de Villiers. Espérons que le quinquennat tout entier ne soit pas à l’image de ces premiers cafouillages.

Gérald Darmanin, ministre des Comptes Publics.

Procès en légitimité

L’Assemblée nationale (source: France Soir).

Depuis les élections législatives de juin, les députés de La République En Marche et leurs alliés du MoDem font l’objet d’un procès en légitimité qui, à force, finit par devenir carrément grotesque. En raison d’un taux d’abstention de 57%, la nouvelle majorité serait, dit-on, « mal élue ». Certes, ce niveau d’abstention est un record historique pour des élections législatives, mais c’est l’Assemblée nationale toute entière qui est « mal élue », et non uniquement les députés de la majorité ! L’abstention n’a pas été plus forte dans les circonscriptions remportées par LREM que dans celles remportées par Les Républicains, le FN ou la France Insoumise.

Certains pointent du doigt l’inexpérience de la nouvelle majorité. Il est vrai que la moitié des députés LREM sont issus de la société civile et n’ont aucune expérience parlementaire, mais ils sont arrivés au Palais Bourbon avec leur expérience du monde de l’entreprise, du monde universitaire ou du monde associatif, ce qui n’est pas négligeable. D’ailleurs, l’inexpérience des nouveaux parlementaires est un faux problème. Le travail de député s’apprend : les nouveaux députés seront conseillés par les députés plus expérimentés. Dans le passé, il y eut d’autres exemples de renouvellement important de l’assemblée : en 1919, les anciens combattants de la Grande Guerre sont entrés massivement au Palais Bourbon, formant ainsi la fameuse chambre « bleu horizon ». En 1958, ce sont les gaullistes qui ont fait irruption à l’Assemblée nationale. Et en 1981, avec le retour de la gauche au pouvoir, de nombreux socialistes sans expérience parlementaire ont été élus députés.

On reproche aussi aux députés macronistes leur soumission au nouvel exécutif : l’Assemblée nationale élue en juin 2017 serait une « assemblée de godillots » ou, entend-on parfois, une simple « chambre d’enregistrement ». Mais les députés de la nouvelle majorité n’ont pas renoncé à leur liberté : ils n’ont signé aucun pacte qui les obligerait à voter sans discussion tous les projets de loi du gouvernement. Même si le règlement intérieur du groupe LREM comporte un article stupide et sectaire qui interdit aux députés macronistes de cosigner un amendement ou une proposition de loi issus d’un autre groupe parlementaire, cela ne remet pas en cause le droit, pour le groupe LREM, de déposer ses propres amendements et de faire des propositions de loi.

On reproche également aux députés macronistes leur opportunisme : les députés de la majorité, dit-on, auraient été élus uniquement parce qu’ils portaient l’estampille du nouveau président. Le député « Insoumis » François Ruffin s’est d’ailleurs permis de publier sur sa page Facebook le commentaire suivant : « on ne devient pas député tout seul. On contracte toujours une dette. Soit à l’égard d’un parti, d’un chef, qui vous a nommé, qui vous a réservé le bon siège. (…) Soit, comme moi, à l’égard des gens qui ont jeté leur énergie dans cette bataille. » Autrement dit, selon François Ruffin, les députés macronistes ont été élus uniquement parce qu’ils avaient fait allégeance au président de la République, tandis que les députés de la France Insoumise ont remporté la victoire grâce à leurs idées et à la mobilisation de leurs militants sur le terrain. Les députés Insoumis seraient donc plus légitimes que leurs collègues macronistes… Quelle arrogance ! Et quel mépris pour les Français qui ont voté LREM !

Ce que Monsieur Ruffin semble avoir du mal à admettre, c’est que les Français ont voulu donner une majorité parlementaire au président qu’ils avaient élu au mois de mai : les députés LREM ont été élus parce qu’ils soutenaient le projet d’Emmanuel Macron et parce qu’ils incarnaient une certaine forme de renouvellement politique. Ils ne doivent pas simplement leur victoire au « fait du prince ». Monsieur Ruffin ne veut pas admettre non plus qu’à l’instar des autres députés de la France Insoumise, il doit en grande partie son élection à la popularité de Jean-Luc Mélenchon, et que si Mélenchon n’était pas arrivé en quatrième position à la présidentielle, son mouvement ne disposerait certainement pas d’un groupe parlementaire à l’heure actuelle. Qu’il le veuille ou non, François Ruffin a donc lui aussi une « dette » envers son « chef ».

Le Parlement européen vote une résolution controversée contre l’antisémitisme

Le 1er juin 2017, le Parlement européen a adopté, à une très large majorité, une résolution visant à durcir la lutte contre l’antisémitisme. Ce texte, qui n’est pas juridiquement contraignant, encourage les pays membres de l’Union européenne à engager des « actions plus nombreuses et plus sévères » à l’encontre de l’antisémitisme pour garantir la sécurité de leurs citoyens juifs. La résolution s’appuie sur la définition de l’antisémitisme adoptée en 2016 par l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste, et invite les pays membres à transposer cette définition dans leur législation nationale. Or, cette définition établit un lien explicite entre l’antisémitisme et la diabolisation d’Israël car, selon l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste, « les manifestations de l’antisémitisme peuvent inclure le ciblage de l’Etat d’Israël ».

Certains ont cru voir dans la résolution du Parlement européen une volonté de censurer toute critique d’Israël au nom de la lutte contre l’antisémitisme. Le 4 juillet, plusieurs intellectuels ont co-signé dans Libération une tribune dénonçant une « instrumentalisation de l’antisémitisme ». Sur Internet, les médias de « réinformation » et les sites complotistes se sont déchaînés contre le Parlement européen, en dénonçant une « criminalisation » des critiques envers Israël et une mainmise des « lobbys sionistes » sur l’Union européenne… Toutes ces polémiques sont navrantes. A aucun moment les députés européens n’ont cherché à « censurer » les critiques envers Israël : ils ont simplement voulu rappeler que les attaques formulées contre Israël pouvaient, parfois, dévier vers l’antisémitisme, ce qui est vrai.

De fait, le conflit israélo-palestinien a entraîné une recrudescence des actes et des propos antisémites en Europe depuis le déclenchement de la deuxième Intifada au début des années 2000. Les amalgames entre le gouvernement israélien et la communauté juive sont fréquents : la dénonciation de l’occupation israélienne dans les territoires palestiniens sert souvent de prétexte à la haine contre les juifs, et l’antisionisme est devenu un alibi commode pour les antisémites de toutes obédiences. On peut faire l’autruche et nier cette réalité, mais elle existe. Or, pour combattre l’antisémitisme efficacement, il est nécessaire de le comprendre et d’en identifier les différents aspects.

Dans son édition du 14 au 20 juillet, Marianne a publié une remarquable tribune intitulée « Lutte contre l’antisémitisme : ce que certains intellectuels français refusent d’admettre ». Co-signé par une vingtaine de personnalités issues du monde politique, du monde universitaire et du monde de la culture, ce texte est une réponse éclairée à la tribune de Libération et dénonce le manque de lucidité de certains intellectuels progressistes face aux nouveaux visages de l’antisémitisme. A force de dénoncer « l’instrumentalisation de l’antisémitisme », on finit effectivement par ne plus voir que ce sont les antisémites eux-mêmes qui instrumentalisent le conflit israélo-palestinien et qui, sous prétexte de défendre la cause palestinienne, cautionnent des discours haineux faisant l’apologie du négationnisme et du terrorisme.

On peut très bien défendre le droit des Palestiniens à disposer d’un Etat indépendant tout en combattant l’antisémitisme sous toutes ses formes. On peut très bien défendre le droit d’Israël à exister en tant qu’Etat sans pour autant cautionner tout ce que fait le gouvernement israélien. On peut très bien dénoncer l’antisémitisme sans pour autant cautionner d’autres formes de racisme, car tous les racismes sont un affront à l’humanité et doivent être combattus. La résolution adoptée par les eurodéputés contre l’antisémitisme est juste : l’antisémitisme est un cancer qui gangrène les sociétés européennes, et toutes les initiatives permettant de le combattre plus efficacement par des moyens légaux doivent être soutenues. C’est pourquoi je déplore la polémique dangereuse qui a éclaté autour de cette résolution et qui, hélas, risque d’affaiblir la portée d’un texte intelligent, équilibré et motivé par de louables intentions.

Le Parlement européen.

Michel Onfray: de l’athéisme philosophique à l’antichristianisme de bazar

Michel Onfray.

Le philosophe Michel Onfray revendique depuis longtemps un athéisme militant qu’il a même érigé en doctrine philosophique dans son Traité d’athéologie paru en 2005. Mais l’athéisme de Michel Onfray n’est pas une simple négation de l’existence de Dieu : il revêt la forme d’une critique virulente et radicale des religions monothéistes. Entendons-nous bien : la liberté de critiquer les religions est évidemment une liberté précieuse qu’il faut défendre avec vigueur face au fanatisme et à l’obscurantisme. Mais il vaut mieux le faire avec de bons arguments, surtout lorsqu’on est un intellectuel influent et médiatique. Or, l’acharnement avec lequel Michel Onfray s’en prend aux religions monothéistes n’est pas très philosophique. Dans son Traité d’athéologie, Onfray avait déjà dressé un portrait caricatural du christianisme, du judaïsme et de l’islam en se fondant sur des amalgames et des contre-sens historiques plus ou moins grossiers. Le philosophe a récidivé en 2017 avec son livre Décadence, une volumineuse diatribe de 600 pages contre les religions monothéistes, plus particulièrement contre le christianisme : manipulant des textes anciens qu’il ne maîtrise pas, déformant la pensée d’auteurs chrétiens qu’il connaît mal, Michel Onfray falsifie la réalité historique pour tenter de justifier sa haine de la religion chrétienne.

Michel Onfray conteste par exemple l’historicité de Jésus : d’après le philosophe, Jésus de Nazareth ne serait qu’un prophète imaginaire et non un personnage ayant réellement vécu. Cette vieille théorie, parfois qualifiée de « mythiste », est apparue à la fin du XVIIIe siècle et a connu un certain succès en Europe jusqu’aux années 1930. Elle se fonde sur une critique radicale des textes anciens : les « mythistes » considèrent en effet qu’aucune des sources écrites mentionnant Jésus de Nazareth n’est fiable. Michel Onfray cite quelques auteurs appartenant à ce courant de pensée, tels que l’historien français Prosper Alfaric qui publia dans l’entre-deux-guerres plusieurs articles sur le problème de l’existence de Jésus. Mais les références bibliographiques de Michel Onfray sont périmées : depuis les années 1930, la recherche sur le christianisme ancien a beaucoup progressé. La théorie « mythiste » que défend Michel Onfray ne reflète pas du tout l’état des connaissances actuelles ! Quoi qu’en dise Michel Onfray, le débat sur l’historicité de Jésus est tranché depuis longtemps par le monde universitaire : tous les historiens spécialistes du christianisme ancien, quelles que soient leurs croyances religieuses, s’accordent aujourd’hui sur le fait qu’un prédicateur nommé Jésus a vécu en Palestine au début du Ier siècle et qu’il est mort crucifié à Jérusalem.

En fait, Jésus est l’un des personnages les mieux documentés de toute l’Antiquité : peu d’hommes ont laissé autant de traces que lui dans les textes anciens, et cela semble d’autant plus exceptionnel que Jésus lui-même n’a rien écrit. Il existe de nombreux personnages de l’Antiquité qui sont beaucoup moins bien documentés que Jésus et dont personne, pourtant, ne songerait à nier l’existence : a-t-on déjà essayé de prouver que Socrate ou Spartacus n’avaient pas existé ? Non, car il n’y a aucune raison sérieuse de nier leur existence. De même, il n’y a aucune raison sérieuse de mettre en doute l’existence de Jésus, à moins de basculer dans une forme de négationnisme aveugle. Evidemment, cela ne veut pas dire que tous les faits rapportés dans les évangiles sont vrais sur le plan historique ! Les évangiles doivent être analysés de façon scientifique, comme n’importe quel autre texte de l’Antiquité : le travail de l’historien consiste justement à étudier et à confronter les sources afin de « faire le tri » entre les informations qui sont historiquement fiables et celles qui ne le sont pas. C’est pour cela que les historiens spécialistes du christianisme ancien distinguent le « Jésus historique » du « Jésus de la tradition ». Le « Jésus de la tradition » est une construction, un mythe forgé par la foi et la tradition chrétienne : certains épisodes de sa vie, certaines de ses paroles et certains traits de sa personnalité ne peuvent pas être attestés historiquement. Le « Jésus historique », en revanche, est un personnage bien réel dont l’existence est attestée par un grand nombre de sources, principalement chrétiennes mais également juives et païennes. La plupart des textes anciens qui nous renseignent sur le « Jésus historique » ont d’ailleurs pu être authentifiés et datés par les historiens avec une marge d’incertitude relativement faible.

Si Michel Onfray se contentait de rouvrir un vieux débat folklorique sur l’historicité de Jésus, il n’y aurait pas de quoi s’émouvoir outre mesure. Mais l’auteur de Décadence va beaucoup plus loin. Aveuglé par sa haine du christianisme, le philosophe multiplie les erreurs d’interprétation sur les textes du Nouveau Testament et les écrits des Pères de l’Eglise : Michel Onfray cherche en effet à démontrer que la religion chrétienne aurait, dès l’origine, véhiculé un message intolérant, misogyne et antisémite prônant la violence et annonçant déjà tous les crimes commis au nom de l’Eglise pendant 2000 ans ! Les allégations de Michel Onfray sur l’antisémitisme supposé des premiers chrétiens sont particulièrement révélatrices de la façon dont le philosophe malmène les textes anciens pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. Onfray pense que l’antisémitisme trouve ses origines dans la littérature chrétienne des premiers siècles, en particulier chez les Pères de l’Eglise, c’est-à-dire les auteurs chrétiens dont les écrits ont contribué à forger la doctrine de l’Eglise. Mais cette théorie pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, Michel Onfray semble confondre l’antisémitisme (qui désigne la haine des juifs en tant que peuple ou en tant que « race ») avec l’antijudaïsme (qui est une hostilité envers la religion juive). Si l’on trouve effectivement dans le christianisme ancien les traces d’un antijudaïsme plus ou moins marqué, parler d’antisémitisme chez les premiers chrétiens est en revanche anachronique. En outre, Michel Onfray oublie que les premiers chrétiens se considéraient eux-mêmes comme juifs et que la séparation entre judaïsme et christianisme s’est opérée de façon progressive entre la fin du Ier et la fin du IIe siècle, période pendant laquelle s’est développé un débat fécond entre les pharisiens et les chrétiens.

Pour étayer sa théorie sur les origines chrétiennes de l’antisémitisme, Michel Onfray s’appuie sur des citations tronquées et mal interprétées qui, une fois sorties de leur contexte, peuvent donner au lecteur non averti l’impression qu’il existe un antisémitisme virulent chez les Pères de l’Eglise là où, en réalité, il faut simplement voir les traces d’une polémique entre intellectuels juifs et chrétiens. Des auteurs comme Tertullien, Origène et Augustin ne sont pas antisémites, mais leurs œuvres comportent effectivement des critiques du judaïsme portant sur divers aspects doctrinaux et rituels. Le seul auteur chrétien de l’Antiquité chez qui l’on trouve des charges violentes et haineuses contre les juifs est Jean Chrysostome, un évêque du IVe siècle que Michel Onfray ne manque pas de citer comme exemple. Mais les homélies antijuives de Jean Chrysostome doivent être replacées dans leur contexte ! Quand il les prononce, l’auteur officie en tant que prêtre dans la cité d’Antioche, où chrétiens et juifs entretiennent d’excellentes relations et où de nombreux chrétiens continuent de fréquenter la synagogue et de pratiquer certains rites juifs tels que la circoncision : on les appelle les chrétiens « judaïsants ». Les homélies de Jean Chrysostome s’adressent en fait aux chrétiens « judaïsants » d’Antioche, que l’auteur cherche à éloigner du judaïsme. Quoi qu’il en soit, la virulence des diatribes antijuives de Jean Chrysostome est une exception dans la littérature chrétienne des premiers siècles : réduire toute la pensée chrétienne antique aux vociférations antijuives de Jean Chrysostome relève d’une généralisation abusive et d’une simplification inexcusable. De plus, contrairement à ce qu’affirme Michel Onfray, les juifs de l’Empire romain n’ont pas été persécutés par les empereurs chrétiens : ces derniers ont simplement cherché à limiter l’influence du judaïsme dans la société romaine, tout comme ils ont cherché à limiter l’influence du paganisme. D’ailleurs, aux IVe et Ve siècles, près d’une dizaine de lois impériales garantissent la liberté de culte pour les juifs et protègent la vie des citoyens juifs de l’Empire romain, mais cela, Michel Onfray ne le mentionne jamais dans ses livres.

Il serait fastidieux d’énumérer toutes les élucubrations de Michel Onfray sur Jésus, Paul de Tarse, l’empereur Constantin et bien d’autres aspects du christianisme ancien. C’est pourquoi nous recommandons vivement la lecture d’un excellent ouvrage intitulé Michel Onfray au pays des mythes, dans lequel Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à l’université Paris IV Sorbonne, déconstruit méthodiquement toutes les contre-vérités assenées par Michel Onfray sur le christianisme. L’antichristianisme de Michel Onfray n’est qu’un antichristianisme de bazar qui se fonde, en grande partie, sur une méconnaissance des sources et des auteurs chrétiens de l’Antiquité. Faire de l’histoire, c’est appréhender la complexité du passé : Michel Onfray, lui, réécrit l’histoire en la simplifiant et en la caricaturant jusqu’à l’extrême. Mais la réalité historique est infiniment plus complexe et plus nuancée que les fantasmes de Michel Onfray. On ne s’improvise pas historien.

Les Républicains: une scission inévitable?

Thierry Solère.

L’UMP fut créée en 2002 pour fédérer les différents courants de la droite française dans un même parti et ainsi faire barrage au Front National. Durant ses premières années d’existence, le parti garda une ligne politique plutôt modérée, incarnée par Jacques Chirac, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin. Mais Nicolas Sarkozy, élu président de l’UMP en 2004, impulsa progressivement un durcissement de la ligne du parti, notamment sur les questions identitaires et sécuritaires, pour donner satisfaction à la frange la plus conservatrice de l’électorat de droite mais aussi pour attirer les électeurs du Front National : on parlait alors de la « droite décomplexée ». La défaite de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2012 a ravivé les clivages internes de l’UMP ; le changement de nom du parti (rebaptisé Les Républicains en 2015) n’a pas effacé les divisions.

Il n’y a jamais eu de place en France pour un grand parti de droite hégémonique comparable au Parti Conservateur britannique ou au Parti Républicain américain, car le bipartisme n’a jamais fait partie de la culture politique française. Le multipartisme est inscrit dans l’ADN de la France : il a résisté à la Cinquième République, au scrutin majoritaire et à la bipolarisation. Dans les années 80 et 90, la droite était dominée par deux grands partis à la fois partenaires et concurrents : le RPR (qui représentait la droite gaullo-conservatrice) et l’UDF (qui réunissait le centre et la droite libérale non gaulliste). La création de l’UMP n’a pas permis de réconcilier durablement les différentes composantes de la droite française : depuis 2012, ce parti est en crise. Et cette crise est à la fois une crise de leadership et une crise d’identité.

Le Centriloque a déjà consacré plusieurs publications aux fractures idéologiques de la droite française et a souvent mis en évidence l’impossibilité d’une « synthèse des droites ». Il est clair, aujourd’hui, que Les Républicains sont au bord de l’explosion : l’aile modérée, progressiste et europhile du parti, celle de Nathalie Kosciusko-Morizet et de Thierry Solère, celle qui appelle à faire barrage au Front National, ne partage plus grand-chose avec l’aile conservatrice et « identitaire » incarnée par Laurent Wauquiez, Eric Ciotti et tous ceux qui refusent la stratégie du front républicain face à l’extrême droite. La défaite de François Fillon puis la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle ont aggravé les divisions de la droite : après la présidentielle, plusieurs membres du parti ont accepté la main tendue d’Emmanuel Macron alors que les autres la refusaient. Plusieurs personnalités de LR sont entrées au gouvernement, à commencer par le Premier Ministre Edouard Philippe, alors que le parti était officiellement dans l’opposition. Certains députés LR séduits par la démarche d’ouverture de Macron ont choisi de créer un groupe parlementaire autonome, baptisé les « Constructifs », pour incarner une opposition bienveillante et soutenir les réformes qui vont dans le bon sens, alors que les autres députés LR cherchent à s’affirmer comme la « principale force d’opposition » au nouvel exécutif.

Mardi 11 juillet, six responsables LR pro-Macron ont été suspendus de leurs fonctions au sein du parti, dont Edouard Philippe, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin ; à l’automne, une « commission spéciale » statuera sur leur sort et pourrait aller jusqu’à prononcer leur exclusion du parti… Mais quel crime ont-ils commis pour mériter pareille sanction ? Ont-ils trahi leur parti en voulant apporter un soutien prudent à la politique d’Emmanuel Macron ? Ont-ils trahi leur parti en affirmant qu’ils souhaitaient la réussite du gouvernement ? Je ne le crois pas. Je comprends que le PS veuille exclure les socialistes qui ont soutenu Macron pendant la campagne présidentielle ; mais rien ne justifie que des personnalités issues de LR soient sanctionnées pour avoir choisi de soutenir ou de rallier un gouvernement d’ouverture après la défaite de leur candidat à la présidentielle. La décision du bureau politique de LR illustre parfaitement cette vision clanique et sectaire de la politique dont les Français ne veulent plus.

Pour clarifier la ligne politique du parti, une scission n’est-elle pas devenue inévitable ? La recomposition politique exige une décomposition des anciennes structures partisanes. Les Républicains « constructifs » et pro-Macron doivent quitter LR pour former, avec l’UDI, un nouveau parti de centre-droit, progressiste, libéral et européen. LR deviendrait alors un véritable parti conservateur qui, une fois purgé de ses éléments les plus modérés et les plus progressistes, pourrait assumer sa proximité avec l’extrême droite sur les questions identitaires et sécuritaires.

Macron: sauveur ou fossoyeur des centristes?

E. Macron (source: Le Figaro).

Bien qu’il soit souvent qualifié de « centriste » dans la presse étrangère, Emmanuel Macron ne s’est jamais défini comme tel et n’a jamais appartenu à l’une des familles politiques « historiques » du centrisme français. Mais il revendique un positionnement « central » et son projet politique est totalement compatible avec les valeurs et les idées centristes, tant par son orientation social-libérale et pro-européenne que par son ambition de dépasser le clivage droite/gauche. La victoire de Macron est donc une victoire idéologique du centrisme.

Pour autant, peut-on dire que la victoire de Macron a renforcé les centristes ? Cela n’a rien d’évident. Car Macron a, d’une certaine façon, dépossédé les centristes de leurs idées. La République En Marche est devenue cette grande force politique centrale que les centristes n’ont jamais réussi à bâtir à cause de leurs divisions. Le macronisme est en quelque sorte un centrisme « débarrassé » des partis et des leaders centristes. Avec 314 députés, le groupe LREM détient la majorité absolue à l’Assemblée nationale et n’a pas besoin de l’appoint des voix centristes pour faire passer les réformes. De plus, aucune personnalité majeure de la famille centriste n’est présente au gouvernement depuis la démission de François Bayrou et Marielle de Sarnez, les deux poids lourds du MoDem.

Peut-on dire que les partis centristes ont bénéficié de la victoire de Macron ? Le MoDem connaît une renaissance incontestable, mais fragile. Avec 42 députés, le parti de François Bayrou a pu constituer, pour la première fois de son histoire, un groupe parlementaire. Mais le succès électoral du MoDem est artificiel puisqu’il repose uniquement sur son alliance avec LREM, ce qui place les députés MoDem dans un rapport de dépendance à l’égard du parti présidentiel. En outre, le parti de Bayrou a été fragilisé par des soupçons d’emplois fictifs après la présidentielle.

Quant à l’UDI, elle n’a tiré aucun bénéfice de la victoire de Macron. Le parti présidé par Jean-Christophe Lagarde est en plein désarroi : miné par les divisions internes, plombé par son ralliement à Fillon lors de la présidentielle et prisonnier de son alliance avec Les Républicains lors des législatives, ce parti n’a pu faire élire que 18 députés. L’attitude de l’UDI vis-à-vis du président de la République est assez ambiguë : après avoir critiqué Macron sans ménagement, Jean-Christophe Lagarde et les autres députés UDI ont finalement rejoint le groupe des « Constructifs », qui veut incarner une opposition bienveillante prête à voter les réformes allant dans le « bon sens ». Mais ce n’est pas la première fois que l’UDI nous fait le coup de l’opposition constructive : en 2012, déjà, les députés UDI avaient affirmé qu’ils ne tomberaient pas dans l’opposition systématique et qu’ils soutiendraient les bonnes réformes. Nous avons vu le résultat : les députés UDI se sont enfermés dans une opposition stérile à la politique de François Hollande pour préparer, avec leurs alliés de droite, l’alternance de 2017.

On peut s’interroger sur l’avenir de l’UDI, qui est désormais un parti sans cohésion, sans projet, et dont plus personne ne comprend la ligne politique. Jean-Christophe Lagarde se verrait bien en leader d’un grand parti centriste rénové : il a en effet l’ambition de bâtir une « nouvelle force politique transpartisane » regroupant centre-gauche et centre-droit. Mais Lagarde n’est pas Borloo : il n’a pas la légitimité nécessaire pour construire une telle force politique. La mission semble d’autant plus périlleuse que cette « nouvelle force transpartisane » existe déjà : elle s’appelle La République En Marche, et Jean-Christophe Lagarde n’en fait pas partie…

Les micro-partis centristes qui se sont ralliés à Emmanuel Macron n’ont pas vraiment tiré profit de leur stratégie. L’Alliance Centriste, parti fondé par l’ancien ministre Jean Arthuis, a rompu avec l’UDI après avoir choisi de soutenir Emmanuel Macron pour la présidentielle ; compte tenu de son poids politique insignifiant, cette formation n’a aucune influence dans la nouvelle majorité. Même constat pour Génération Citoyens, le mouvement présidé par le député européen Jean-Marie Cavada : malgré son ralliement à Macron lors de la présidentielle, ce mouvement n’a aucun rôle dans la majorité ; de plus, la ligne pro-Macron défendue par Jean-Marie Cavada pendant la présidentielle a provoqué des divisions au sein de Génération Citoyens, hypothéquant sérieusement l’avenir de ce micro-parti.

En créant une force politique nouvelle qui réunit différentes sensibilités politiques allant du centre-gauche au centre-droit, en axant son projet sur le thème du renouvellement de la vie politique, en faisant entrer à l’Assemblée nationale et au gouvernement de nouveaux visages issus de la société civile, Macron a relégué au second plan les appareils politiques et les figures traditionnelles de la famille centriste. En définitive, Macron n’a pas tué les centristes : il les a ringardisés.

Le nouveau pouvoir est au centre

L’allocution d’Emmanuel Macron devant le Congrès à Versailles lundi 3 juillet fut assez décevante : elle se résumait à quelques mesures de bon sens noyées dans un discours interminable et verbeux qui, sur le fond, n’apportait pas grand chose de nouveau. Ce qu’il faut retenir de cette allocution, c’est surtout la réforme du Parlement : le président souhaite réduire d’un tiers le nombre de députés et de sénateurs, instaurer une dose de proportionnelle aux élections législatives pour améliorer la représentativité de l’Assemblée nationale, et limiter le nombre de mandats parlementaires dans le temps pour favoriser le renouvellement de la vie politique. Ces trois mesures sont justes, concrètes, réalistes et rejoignent très largement les idées centristes. On retiendra également la suppression de la Cour de Justice de la République et la sortie de l’état d’urgence. Les autres annonces faites par Emmanuel Macron vont dans le bon sens mais restent, hélas, beaucoup trop vagues : sur la relance du projet européen, la lutte contre le terrorisme, la maîtrise des flux migratoires et l’harmonisation des politiques d’asile à l’échelle européenne, on ne peut que regretter le manque de précision du président de la République, même si les orientations proposées sont bonnes. Les groupes LREM de l’Assemblée nationale et du Sénat, le groupe MoDem de l’Assemblée nationale et le groupe UDI-Union Centriste du Sénat ont approuvé la déclaration du président et se sont engagés à soutenir son action. Le groupe « Les Constructifs » de l’Assemblée nationale a également exprimé un avis positif sur la déclaration présidentielle bien que deux députés UDI, Jean-Christophe Lagarde et Philippe Vigier, aient boycotté le Congrès.

Le discours de politique générale d’Edouard Philippe, prononcé mardi 4 juillet devant l’Assemblée nationale, fut beaucoup précis que l’allocution présidentielle. Le Premier Ministre a présenté les principales mesures que son gouvernement allait porter : la plupart des réformes évoquées reprennent les promesses de campagne d’Emmanuel Macron sur la fiscalité, l’écologie, la moralisation de la vie publique, l’assouplissement du Code du Travail et la réforme de l’assurance chômage. Le Premier Ministre a également précisé quelle serait son action dans le domaine de la santé (en particulier l’extension de la liste des vaccins obligatoires) et dans le domaine de l’éducation (notamment la réforme du bac). Mais surtout, Edouard Philippe a détaillé le calendrier de l’action gouvernementale et montré son intention d’étaler les grandes réformes sur l’ensemble de la mandature. Le Premier Ministre a également rappelé la nécessité de maîtriser les dépenses publiques pour ramener le déficit sous le seuil de 3% du PIB, conformément aux critères du Pacte de stabilité de la zone euro. Le discours du Premier Ministre confirme donc que la France sera gouvernée au centre et que les réformes seront menées avec pragmatisme et lucidité dans un souci de juste équilibre entre efficacité économique et protection sociale, mais aussi dans un souci d’équilibre des pouvoirs entre l’Etat et les collectivités, et dans le respect des grands équilibres écologiques et budgétaires qui permettront de léguer aux générations futures une situation financière et environnementale plus supportable. D’ailleurs, selon un sondage Elabe-BFMTV publié le 5 juillet, 54% des Français estiment que l’exécutif est au centre. Le discours d’Edouard Philippe s’inscrit dans l’héritage de Jacques Chaban-Delmas et de Michel Rocard, deux anciens Premiers Ministres qui ont, eux aussi, gouverné « au centre » en dépassant les clivages politiques traditionnels et en proposant une sorte de troisième voie réformiste et progressiste entre la gauche et la droite.

Les députés du groupe LREM ont évidemment voté la confiance au gouvernement d’Edouard Philippe et ont exprimé leur adhésion sans réserve à l’ensemble de la feuille de route gouvernementale. Le groupe MoDem, par la voix de son président Marc Fesneau, a lui aussi voté la confiance au gouvernement : dans son allocution, Marc Fesneau a mis en avant la recomposition politique actuellement à l’œuvre, le refus de tout dogmatisme et la nécessaire moralisation de la vie publique ; il a aussi présenté l’allègement de la dette comme une obligation morale vis-à-vis des générations à venir ; il a enfin rappelé la nécessité de relancer le projet européen pour donner à l’Union européenne les moyens de peser sur la scène internationale mais aussi de mieux protéger les citoyens. Le groupe « Les Constructifs », qui compte 35 députés LR, UDI et divers droite, a quant à lui voté en ordre dispersé : une quinzaine d’entre eux a voté la confiance au gouvernement, les autres se sont abstenus. Stéphane Demilly, président du groupe « Les Constructifs », a déclaré dans son allocution qu’il souhaitait la réussite du gouvernement et que son groupe parlementaire incarnerait une opposition intelligente et constructive libérée de tous les « carcans partisans ». Mais il a aussi exprimé son inquiétude face à la réforme du Code du Travail par ordonnances, car selon lui la représentation nationale doit pouvoir débattre de chaque aspect de cette réforme essentielle. Stéphane Demilly a également exprimé un désaccord sur la hausse de la CSG, qui conduira selon lui à augmenter la pression fiscale, ainsi que sur la suppression de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, qui risque d’augmenter la dépendance financière des collectivités vis-à-vis de l’Etat.

C’est donc bien une majorité centrale qui soutiendra l’action du gouvernement : cette majorité qui va du centre-gauche au centre-droit dépasse les clivages politiques traditionnels. Ce qui montre que la nouvelle majorité est au centre, c’est qu’elle fait face à une opposition à la fois sur sa gauche et sur sa droite. Numériquement parlant, la principale force d’opposition est le groupe LR qui, avec une centaine de députés, constitue le deuxième groupe derrière LREM mais n’a pas de véritable leadership. Toutefois, sur le plan idéologique, la principale force d’opposition sera la « France Insoumise », qui ne compte que 17 députés mais dispose d’un leader charismatique et tonitruant dans la personne de Jean-Luc Mélenchon.

Edouard Philippe.