Les violons de Châteauroux

Français Hollande avait annoncé en 2012 que les jeunes seraient la priorité de son quinquennat. Trois ans plus tard, le constat est amer : contrairement aux promesses démagogiques de 2012, la jeunesse française n’est pas du tout au cœur du quinquennat. Sur le front de l’emploi, rien de réjouissant : les jeunes restent les principales victimes de la crise, entre chômage et travail précaire. La situation des universités françaises est toujours déplorable et nos jeunes chercheurs travaillent souvent dans des conditions qui font honte à notre pays. La réforme du collège, sous prétexte de favoriser l’égalité des chances, va démanteler des enseignements d’excellence dont bénéficiaient jusqu’à présent des élèves méritants issus de toutes catégories sociales. Et sur le front du logement, ce sont encore les jeunes qui souffrent le plus : la pénurie de logements et la flambée des prix dans les métropoles empêchent de nombreux jeunes actifs d’accéder à la propriété et les conduit même, parfois, à opter pour la colocation. Pour compléter ce triste tableau, nous apprenons que l’Etat vient de supprimer la subvention qu’il versait à près de 140 conservatoires à rayonnement régional ou départemental. La plupart des communes concernées sont dans l’impossibilité de compenser la perte de cette subvention compte tenu de la baisse des dotations versées aux collectivités. Si les grandes villes parviennent à compenser totalement ou partiellement la perte de la subvention destinée aux conservatoires, il est clair que de nombreuses villes moyennes n’auront pas d’autres choix que de supprimer des postes de professeur, réduire leur offre de cours et augmenter fortement leurs tarifs. Les familles les plus modestes apprécieront, surtout celles qui ont fait de gros sacrifices pour investir dans l’achat d’un instrument de musique dont l’enseignement va disparaître : à Châteauroux, par exemple, six professeurs vont être licenciés, et un professeur prenant sa retraite ne sera pas remplacé. Les cours de violon, d’accordéon, de tuba, d’orgue et de clavecin, de chant choral, de danse classique et de hip-hop vont être sacrifiés. C’est un coup dur pour les familles, mais aussi pour l’ensemble des habitants car le conservatoire est un véritable « poumon culturel » pour la ville et sa région. Après les déserts médicaux, voici les « déserts musicaux ». Une société bloquée, un marché du travail sclérosé, une école dont la seule ambition est celle du nivellement par le bas, une vie culturelle au rabais: voilà donc ce que le quinquennat de François Hollande laissera en héritage à la jeunesse de France.

L’école du nivellement par le bas

N. Vallaud Belkacem.

C’est désormais officiel : la droite n’a plus le monopole de la « guerre contre l’intelligence ». La politique éducative désastreuse de l’actuel gouvernement nous montre que la gauche française, au nom d’une idéologie égalitariste archaïque, a clairement fait le choix du nivellement par le bas et de l’inculture généralisée. Le ministère de l’Education Nationale cherche en effet à démanteler les dispositifs et les enseignements jugés trop élitistes. Première cible attaquée : les notes. Najat Vallaud-Belkacem fait l’éloge de « l’école sans notes » et souhaite encourager l’évaluation dite « bienveillante ». La ministre s’est d’ailleurs montrée particulièrement réceptive au rapport que lui a remis fin 2014 le Conseil Supérieur des Programmes et qui préconise la suppression des moyennes chiffrées, jugées « artificielles » et « stressantes ».

Il existe à gauche, notamment chez certains syndicats enseignants, un puissant courant pédagogique égalitariste qui rêve depuis longtemps d’en finir avec les notes : la notation chiffrée est de plus en plus critiquée, on l’accuse de « favoriser » les bons élèves au détriment des autres et, ce faisant, de contribuer à la « reproduction des élites ». Cette vieille idéologie égalitariste antibourgeoise aux relents bourdieusiens a encore de fervents partisans, bien qu’elle soit déjà en partie responsable de la faillite de notre système éducatif. Soyons lucides : les notes ne sont pas la cause de l’échec scolaire. L’évaluation n’a pas à être « bienveillante » : elle doit être juste et objective. Les notes permettent aux élèves de se situer les uns par rapport aux autres et de mesurer leurs progrès. Elles permettent également de valoriser les élèves méritants. Une fois les notes supprimées, l’évaluation n’aura plus d’autre objectif que de « valider » des compétences. Dès lors, plus rien n’encouragera l’élève à se dépasser pour donner le meilleur de lui-même. Plus rien ne permettra de valoriser les élèves les plus performants et les plus méritants. Il est vrai que le système scolaire à la française est souvent considéré comme inadapté aux élèves en difficulté. Evidemment, l’école ne doit pas être faite uniquement pour les bons élèves. Mais il ne faut pas tomber dans l’excès inverse : l’école ne doit pas se faire contre les bons élèves ! A force de vouloir niveler l’enseignement par le bas, on finit par saper le fondement même de l’école républicaine : la méritocratie.

Mais ce n’est pas tout. La réforme du collège présentée en mars 2015 par la Ministre de l’Education Nationale prévoit la suppression des classes bi-langues et des sections internationales et européennes, au motif que ces classes permettent aux parents de contourner facilement la carte scolaire… Il s’agit d’un choix absurde, qui va priver les élèves d’un enseignement d’excellence offrant une ouverture particulièrement riche sur l’Europe et l’international. La réforme du collège menace également l’enseignement du latin et du grec puisqu’elle prévoit la disparition de ces deux langues en tant qu’options au collège : les langues anciennes deviendraient alors un « enseignement de complément », avec des horaires diminués. De plus, le latin et le grec ne seraient plus inscrits dans les grilles horaires des établissements : les chefs d’établissement souhaitant maintenir cet enseignement seraient donc obligés de prélever des heures sur leur marge d’autonomie. Pourquoi cette réforme ? Selon le ministère, le latin et le grec seraient devenus des « niches éducatives » réservées à une élite, et instrumentalisées par certains parents pour contourner la carte scolaire et envoyer leurs enfants dans de « bons » établissements. On marche sur la tête…

Le latin et le grec, des enseignements élitistes ? Cette accusation est aussi absurde qu’injuste. Le latin et le grec sont des luxes démocratiques : ce sont des enseignements d’excellence accessibles gratuitement à des élèves issus de milieux défavorisés qui, sans l’école, ne seraient sans doute jamais allés à la rencontre des langues anciennes. En outre, ces langues sont au fondement même de notre civilisation et de notre culture humaniste. De nombreux politiques, intellectuels et universitaires ont protesté contre la remise en cause des langues anciennes au collège. François Bayrou, président du MoDem et lui-même ancien Ministre de l’Education Nationale, a critiqué avec virulence une réforme qu’il qualifie de « criminelle » et qui, selon lui, porte atteinte à l’égalité des chances. « La connaissance s’exprime et se reçoit au travers de la langue. Il n’y a rien de plus précieux, pour recevoir une langue, pour découvrir une langue, pour savoir ce que les mots veulent dire, pour être respecté, que d’apprendre que les langues ont une histoire, des racines. (…) La décision qui a été prise par le gouvernement est très simple : désormais ces enseignements précieux, ces clés qui ouvrent les portes, seront réservés aux seuls privilégiés, aux leçons particulières et aux établissements privés », a déclaré François Bayrou dans les colonnes du Figaro le 12 avril.

Marc Fumaroli, historien et professeur des universités, a publié dans le Figaro en mars 2015 une longue tribune dans laquelle il prend la défense des langues anciennes et dénonce les « fantasmes égalitaristes » de l’Education Nationale : « Habillage scientifique d’une jalousie sociale fantasmée, l’idéologie égalitariste semble ignorer le rôle que peut jouer la culture classique dans l’ascension sociale de jeunes gens nés défavorisés. (…) L’apprentissage et la maîtrise du latin et du grec ouvrent aux jeunes esprits des perspectives dont les prive la culture exclusive de l’immédiat et de l’utile. Messagères d’un monde lointain, ces langues ouvrent l’esprit à la différence et à la ressemblance avec d’autres mondes que le nôtre. Si l’Europe a été la partie du monde la plus inventive, la plus dégagée des routines, la plus novatrice, la plus curieuse de tout ce qui est humain, si elle a inventé l’humanité plurielle qu’il nous faut sauver de la haine jalouse que lui portent les nouveaux barbares, c’est que, depuis la chute de l’Empire gréco-romain jusqu’à nous, l’éducation des Européens a été fondée sur une comparaison critique incessante entre l’expérience antique et l’expérience moderne. Ce dialogue incessant et fécond avec les vestiges les plus surprenants du passé est un exemple unique. Il n’a rien perdu de son pouvoir de mûrir les esprits. »

D’après Marc Fumaroli, la remise en cause du latin et du grec ne procède pas seulement d’une idéologie égalitariste, mais également d’un « utilitarisme à courte vue » qui tend à subordonner le contenu des enseignements aux besoins économiques. Les langues anciennes sont considérées comme des enseignements superflus parce qu’elles ne correspondent pas aux besoins des entreprises. Cette dérive utilitariste de l’école est, malheureusement, acceptée par une bonne partie des responsables politiques actuels et encouragée par l’Union européenne et l’OCDE. Pourtant, même d’un point de vue économique, l’éviction des langues anciennes est un choix tout à fait contestable à long terme car, comme le souligne Marc Fumaroli, la disparition programmée d’un vivier de latinistes et d’hellénistes dans le secondaire menace en France l’avenir même des sciences humaines, alors que ces sciences prospèrent dans les universités américaines. Dans un contexte de mise en concurrence des universités et des chercheurs du monde entier, est-il intelligent de sacrifier le latin et le grec, qui sont le fondement de plusieurs disciplines universitaires dans lesquelles la France a toujours été brillante ?

Hommage à une librairie saint-quentinoise

Chez Cognet.

C’est une vraie librairie. Ce genre de librairie où l’on est accueilli par de vrais libraires, qui connaissent leur métier et savent ce qu’ils vendent. Ce genre de librairie où les derniers livres sont accompagnés d’une petite critique rédigée par un libraire du magasin qui aime partager ses coups de cœur. Ce genre de librairie où l’on s’étonne toujours de voir un si grand choix d’ouvrages sur une aussi modeste surface. Ce genre de librairie où l’on finit toujours par acheter un livre même quand on n’a pas trouvé celui que l’on voulait. Ce genre de librairie où l’on peut commander le livre désiré, comme sur Internet, mais avec en prime les conseils avisés d’un libraire. Les librairies comme celle-là sont aujourd’hui menacées de disparition, à cause de notre frénésie d’achats sur Internet et de notre engouement pour les liseuses et les livres numériques. Pendant que Virgin Megastore dépose le bilan, que la Fnac licencie et que des centaines de librairies mettent la clé sous la porte partout en France, pendant que les « e-consommateurs » compulsifs versent des larmes de crocodile devant la débâcle dont ils sont les complices, je veux rendre hommage à la librairie-papeterie « Cognet », dans le centre-ville de Saint-Quentin (02), la ville dont je suis originaire. La librairie Cognet résiste encore et toujours, là où d’autres ont succombé. Elle fait face, tant bien que mal, à la double concurrence d’Internet et du grand magasin « Cultura » qui a ouvert ses portes en périphérie de la ville, dans une vaste zone commerciale qui ressemble à toutes les autres. Chaque fois que je retourne à Saint-Quentin, je me réjouis de voir que ce petit havre de culture est toujours là. Pour combien de temps encore ?