La Terre est-elle plate ?

Connaissez-vous les « platistes », ces gens qui affirment que la Terre est plate ? Aussi improbable que cela puisse paraître, cette folle croyance compte encore aujourd’hui de nombreux adeptes à travers le monde : selon un sondage Ifop sorti en janvier 2018, un Français sur dix penserait que la Terre est plate. Comment expliquer une telle ineptie au XXIe siècle ?

En 1956, un Anglais nommé Samuel Shenton fonda la Flat Earth Society, une organisation internationale soutenant la thèse d’une Terre plate. Cette organisation rassembla jusqu’à 3.500 membres à son apogée mais déclina rapidement à partir des années 80. Puis Internet arriva, et donna aux théories platistes une visibilité inespérée. Aujourd’hui, les platistes sont très actifs sur le net : on trouve en effet des sites web, des forums, des vidéos Youtube et même des pages Facebook affirmant sérieusement que la Terre est plate. Bien que la Flat Earth Society de Shenton ait officiellement cessé d’exister en 2001, plusieurs forums et plusieurs sites continuent d’utiliser le nom de cette organisation.

Si le platisme a encore une audience de nos jours, c’est parce qu’il se trouve à la confluence du fondamentalisme religieux et du complotisme. Cette croyance continue de circuler dans certaines communautés chrétiennes intégristes : ces dernières font une interprétation littérale de divers passages de la Bible évoquant les « extrémités » de la Terre ou décrivant un monde fixe recouvert d’une voûte céleste. On retrouve également cette croyance chez certains musulmans qui font une lecture littérale du Coran : plusieurs versets coraniques décrivent effectivement la Terre comme un lit ou un tapis « étiré » par Allah. Mais le platisme est aussi une théorie du complot : les platistes sont persuadés qu’il existe un complot de la NASA destiné à faire croire que la Terre est ronde. Cette théorie stupide flatte l’égo des individus qui adhèrent aux sottises complotistes car elle leur donne l’impression d’accéder à une vérité « cachée ».

Les platistes se représentent la Terre comme un disque plat centré sur le pôle Nord et entouré d’un immense mur de glace : d’après eux, donc, le pôle Sud n’existe pas. Ils pensent aussi que la Lune et le Soleil tournent au-dessus de la Terre comme les pièces d’un mobile musical suspendu au-dessus d’un lit de bébé. Pour illustrer leur vision du monde, les platistes utilisent des planisphères à projection azimutale équidistante centrés sur le pôle Nord. Ce type de planisphère apparaît d’ailleurs dans le célèbre logo des Nations Unies, logo que les platistes considèrent naïvement comme une confirmation de leur théorie ! Ils oublient cependant qu’un planisphère est toujours une construction, et non une représentation fidèle du monde physique. Un planisphère à projection azimutale centré sur le pôle Nord ne permet évidemment pas de représenter le pôle Sud. On pourrait tout aussi bien réaliser, avec le même système de projection cartographique, des planisphères centrés sur le pôle Sud (c’est alors le pôle Nord qui disparaîtrait comme par magie).

Logo de l’ONU.

Les platistes essaient de corroborer leurs théories par des arguments d’une affligeante naïveté qui revêtent, pourtant, l’apparence du « bon sens ». L’horizon rectiligne apporterait ainsi la preuve que la Terre est plate : on oublie alors que le globe terrestre a une circonférence de 40.000 km et que, par conséquent, sa courbure est invisible à l’œil nu. Il existe en revanche plusieurs méthodes scientifiques permettant de calculer de façon assez précise la courbure de la Terre grâce à la trigonométrie, par exemple en mesurant l’angle des rayons du Soleil au même instant dans plusieurs points du globe situés sur un même méridien. Les platistes affirment aussi que les photographies montrant la Terre depuis l’espace sont des images truquées, car on ne voit aucune étoile sur les photos de la NASA. L’argument est certes séduisant mais ne tient pas la route scientifiquement, car les étoiles émettent un rayonnement lumineux très faible qu’il est difficile de capter lorsqu’on fait de la photographie. On peut d’ailleurs facilement vérifier ce phénomène en photographiant une personne la nuit avec un ciel étoilé en arrière-plan : si la mise au point est faite sur la personne, il y a de fortes chances pour que les étoiles n’apparaissent pas sur la photo. De même, quand des satellites ou des astronautes photographient la Terre, la mise au point est faite sur le globe terrestre et non sur les étoiles.

Les platistes soulignent également le fait que les grandes compagnies aériennes ne proposent jamais de liaisons directes entre l’Afrique du Sud et l’Amérique du Sud, ni entre l’Afrique du Sud et l’Australie : ainsi, pour aller du Cap à Sidney, une escale à Dubaï est souvent nécessaire bien qu’un avion de ligne ait suffisamment d’autonomie pour effectuer un vol direct. Ces escales apporteraient la « preuve » que le monde est plat et que Dubaï se trouve sur la trajectoire d’un vol reliant l’Afrique du Sud à l’Australie ! Un tel raisonnement témoigne d’une connaissance très superficielle des réseaux aériens : pour des raisons de rentabilité évidentes, les grandes compagnies aériennes ne peuvent pas se permettre de proposer des liaisons directes entre toutes les grandes villes de la planète et doivent effectuer des correspondances dans des hubs aéroportuaires tels que Dubaï, Pékin ou Roissy.

Comme l’écrivait René Descartes, « le bon sens est la chose la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu que même ceux qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont ». Tout le monde peut mettre le bon sens de son côté pour défendre des idées fausses et des théories farfelues. Mais la science n’est pas une affaire de bon sens. Une vérité scientifique est une idée qui fait consensus dans la communauté scientifique parce qu’elle est corroborée par des preuves irréfutables ou parce qu’elle a été validée par des expériences menées de façon rigoureuse et objective.

Dès l’Antiquité, mathématiciens, astronomes et géographes comprirent que la Terre était ronde en regardant le mât des navires disparaître derrière l’horizon et en observant les éclipses de Lune. Platon et Aristote étaient persuadés que la Terre était sphérique, tout comme l’immense majorité des savants de leur époque. Au IIIe siècle avant J.C., le mathématicien grec Eratosthène fut le premier à mesurer la circonférence de la Terre en utilisant la trigonométrie, et ses calculs étaient d’une précision époustouflante. Au XVIe siècle, les premières circumnavigations vinrent confirmer les découvertes faites par les savants de l’Antiquité. Au XVIIIe siècle, le géographe français Charles Marie de La Condamine mesura la courbure terrestre lors d’une expédition géodésique en Equateur et découvrit que la Terre formait une sphère imparfaite car elle était légèrement aplatie au niveau des pôles. Les premières photographies satellites montrant le globe terrestre depuis l’espace n’ont pas révolutionné nos représentations de la Terre : elles n’ont fait qu’apporter de nouvelles preuves d’une sphéricité qui était déjà parfaitement démontrée depuis des siècles.

La résurgence du platisme est à la fois inquiétante et fascinante. Elle nous montre les profondeurs abyssales que l’ignorance et la bêtise humaines sont capables d’atteindre. Elle nous montre que les progrès de la science ne suffisent pas à éradiquer l’obscurantisme. Elle nous montre que toute vérité parfaitement établie sur le plan scientifique peut être contestée avec des arguments ayant l’apparence du bon sens : on peut ainsi « démontrer » que la Terre est plate, que les vaccins sont inefficaces, que le réchauffement climatique est un mythe ou que les dinosaures n’ont jamais existé. Le platisme nous montre aussi qu’avec Internet et les réseaux sociaux, les théories les plus grotesques trouvent toujours des canaux de diffusion et des promoteurs zélés.

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Ecriture inclusive: les femmes méritent mieux qu’un affreux « point médian »

Source: Nice Matin.

La fameuse règle grammaticale selon laquelle le « masculin l’emporte sur le féminin » a été codifiée par des grammairiens du XVIIe siècle qui ont décidé, un peu arbitrairement, que le genre masculin était supérieur au genre féminin. Le but de cette règle n’était pas de graver dans le marbre la supériorité de l’homme sur la femme : il s’agissait surtout d’unifier la langue française, à une époque où les règles grammaticales n’étaient pas encore bien fixées. Et comme il n’existe pas de genre neutre dans la langue française, on a décidé que le masculin aurait aussi une valeur générique.

Cette vieille règle est aujourd’hui remise en cause par l’écriture dite « inclusive », un ensemble d’usages grammaticaux et orthographiques destinés à garantir l’égalité entre hommes et femmes dans la langue française. Il s’agit, par exemple, de féminiser tous les noms de métier ou de fonction (« chercheuse », « auteure ») ou d’utiliser la double flexion lorsqu’on parle d’un groupe de personnes composé d’hommes et de femmes (« les lecteurs et les lectrices »). A vrai dire, ces pratiques-là ne font guère débat. La féminisation des noms de fonction est déjà monnaie courante. Quant à la double flexion, elle est fréquemment employée par les responsables politiques lorsqu’ils disent, par exemple, « les Françaises et les Français ». Ce qui fait débat, en réalité, c’est un simple petit point. Certains partisans de l’écriture inclusive prônent en effet l’utilisation d’une nouvelle forme de ponctuation appelée « point médian » ou « point milieu », qui consiste à ajouter des points à l’intérieur d’un mot pour y inclure à la fois le suffixe masculin et le suffixe féminin, par exemple : « les candidat.e.s ont été désigné.e.s ». Ce point médian a déchaîné tant de passions qu’il a fini par devenir, à lui seul, un symbole de l’écriture inclusive.

On ne peut pas nier que le langage influence notre vision du monde et structure notre façon de penser. J’admets donc volontiers la nécessité de faire évoluer la langue française afin de mieux représenter les femmes. Mais pour atteindre ce but, faut-il s’autoriser à massacrer la langue ? Je ne le crois pas. La langue n’est pas un simple matériau que l’on peut remodeler en fonction des besoins du moment : c’est aussi un héritage, un patrimoine qu’il faut respecter et préserver. Or, le « point médian » me semble difficilement compatible avec le respect le plus élémentaire dû à la langue française. Tout d’abord, ce point est particulièrement inesthétique. Mais ce n’est pas cela qui me gêne le plus, car en alourdissant la graphie de termes usuels, en complexifiant inutilement la langue, le « point médian » risque de rendre l’apprentissage et la lecture du français encore plus difficiles aux écoliers et aux étrangers. Il va créer de la confusion chez tous les élèves qui ne maîtrisent pas la ponctuation et à qui l’on essaie d’apprendre que le point sert à marquer la fin d’une phrase.

J’ai beau faire des efforts, j’ai beau tester moi-même le fameux point : rien n’y fait, cette ponctuation me semble toujours aussi absurde. Prenons une phrase tout à fait banale : « Les directeurs se sont engagés à recevoir les délégués syndicaux ». Réécrivons maintenant cette phrase avec des « points médians », et l’on obtiendra quelque chose de cet ordre : « Les directeur.trice.s se sont engagé.e.s à recevoir les délégué.e.s syndicaux.ales ». Peut-on vraiment se satisfaire d’un tel charcutage ? Osera-t-on me dire que cette phrase-là n’est pas affreuse à lire et à prononcer ? Les femmes ne méritent-elles pas mieux que ce point ridicule ? Hélas, on voit actuellement fleurir dans les médias et sur les réseaux sociaux toutes sortes de publications utilisant le « point médian ». Bon nombre de journalistes ont aujourd’hui le sentiment de lutter contre le sexisme en infligeant à leurs lecteurs cette ponctuation disgracieuse : cela m’agace et m’inquiète profondément. L’écriture inclusive offre toute une palette de solutions alternatives beaucoup plus simples et, surtout, plus respectueuses de la langue française : pourquoi donc s’obstiner à utiliser cet insupportable point qui défigure les mots ? Je pourrais faire comme si le « point médian » n’existait pas, et laisser en paix les gens qui souhaitent l’utiliser. Mais la situation est un peu plus complexe, car les partisans du « point médian » ne se contentent pas de l’utiliser pour eux-mêmes, dans leur coin : ils cherchent à le banaliser, à en faire la nouvelle norme, ce qui, à terme, aura pour effet prévisible de faire passer les réfractaires pour de sales réacs antiféministes. Et cela, je ne peux l’accepter. Mon amour de la langue française étant (presque) aussi grand que mon attachement à l’égalité entre les hommes et les femmes, j’espère sincèrement que l’usage ne s’accommodera pas de ce gadget linguistique promu par une poignée de journalistes bobos et de féministes en mal d’idées.

L’écriture inclusive a provoqué de vives polémiques en 2017 après la parution d’un manuel scolaire destiné à des élèves de CE2 et utilisant le « point médian ». En octobre 2017, l’Académie Française a publié un communiqué incendiaire pour dénoncer l’écriture inclusive, qualifiée de « péril mortel » par les Académiciens. Une circulaire du Premier Ministre datée du 21 novembre 2017 préconise de ne pas utiliser l’écriture inclusive dans les textes destinés à être publiés au Journal officiel de la République Française mais, dans la même circulaire, le Premier Ministre encourage la féminisation des noms de fonction. La circulaire dit en effet que, lorsqu’un arrêté est signé par une femme, l’auteure doit être désignée comme « la ministre », « la secrétaire générale » ou « la directrice ». En outre, dans tous les actes de nomination, l’intitulé des fonctions tenues par une femme doit être féminisé ; s’il s’agit d’un acte de recrutement, il faudra utiliser une formule telle que « le candidat ou la candidate ». A travers cette circulaire, le Premier Ministre a donc cherché à bannir le « point médian » des textes officiels, mais pas à condamner l’écriture inclusive dans sa globalité. Cette circulaire a peut-être été influencée par le communiqué de l’Académie Française mais j’y vois surtout, de la part du Premier Ministre, la volonté de trouver le compromis le plus juste entre, d’une part, la conservation de la langue et, d’autre part, l’égalité des sexes. Ce compromis me semble tout à fait raisonnable. C’est d’ailleurs la position qu’avait défendue la Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les hommes et les femmes, Marlène Schiappa, bien avant la parution de la circulaire du Premier Ministre. Marlène Schiappa s’était en effet exprimée à plusieurs reprises dans les médias contre l’usage du « point médian » mais pour la féminisation des noms de fonction.

Quoi qu’il en soit, et même s’il semble souhaitable de faire évoluer la langue vers une plus grande égalité entre les genres, nous serions naïfs de penser que l’écriture dite inclusive sera capable de bouleverser les rapports entre les hommes et les femmes dans notre société. A force de débattre sur les vices et les vertus du « point médian », on risque d’oublier que les enjeux essentiels sont ailleurs, dans la lutte contre les inégalités salariales, contre le harcèlement sexuel et contre les violences faites aux femmes. L’égalité des sexes passera par des mesures concrètes, et non par des gadgets grammaticaux.

La « PMA pour toutes les femmes » est-elle vraiment un progrès?

Marlène Schiappa.

Marlène Schiappa, la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, vient d’annoncer qu’en 2018 la PMA serait ouverte aux couples de femmes ainsi qu’aux femmes célibataires. Cette décision, divulguée au cours d’une interview télévisée, a même été présentée par la secrétaire d’Etat comme une mesure de « justice sociale ». 

Je suis défavorable à cette mesure car je pense que tout enfant a besoin d’un père et d’une mère. Autoriser la PMA sans père, c’est priver l’enfant à naître d’une partie de son identité, ce qui risque de nuire gravement à son épanouissement et à son équilibre psychologique. Je conçois qu’une femme célibataire ou lesbienne éprouve le désir d’enfanter, mais ce désir ne saurait primer sur l’intérêt de l’enfant. L’extension de la PMA trouve sa justification dans un principe qui me semble aussi absurde que dangereux : celui du « droit à l’enfant ». Or, ce prétendu « droit à l’enfant » n’existe pas. Il n’est que le caprice d’une société individualiste où le désir a fini par l’emporter sur l’éthique. Avoir un enfant n’est pas un « droit ». On ne peut pas revendiquer le droit d’avoir des enfants comme on revendiquerait le droit au logement, à l’éducation ou au travail.

La procréation médicalement assistée est un acte thérapeutique destiné aux couples hétérosexuels victimes d’une pathologie ou d’une malformation qui les empêche de procréer naturellement. Mais le cas des femmes célibataires et des couples de femmes est tout à fait différent car il ne s’agit pas ici d’infertilité. Le célibat et l’homosexualité ne sont pas des pathologies ni des « anomalies » empêchant la procréation. Une fois détournée de sa finalité thérapeutique, la PMA cessera d’être un acte médical pour devenir un acte technique au service de nos désirs individuels, donc un dévoiement de la médecine elle-même.

Evidemment, il sera facile de caricaturer mon propos et d’y voir les vociférations d’un sale réactionnaire homophobe et misogyne. J’ai toujours dénoncé l’homophobie comme j’ai toujours exécré la misogynie. Mais ce qui est en jeu derrière l’extension de la PMA, ce n’est pas l’égalité entre hommes et femmes ni même l’acceptation de l’homosexualité. Ce qui est en jeu, c’est l’avenir de l’humanité. Quelle humanité voulons-nous ? Une humanité respectueuse des équilibres naturels fondamentaux et soucieuse d’encadrer la science par des règles éthiques, ou au contraire une humanité qui ne tolère plus aucune limite à ses désirs et à ses caprices ?

15 ans après le 11 Septembre, les théories complotistes séduisent toujours

15 ans après les terribles attentats du 11 septembre, les théories du complot continuent de polluer le web et séduisent encore des millions de personnes à travers le monde. Je vous invite à relire, dans une version récemment mise à jour, un ancien article du Centriloque sur les théories du complot relatives au 11 septembre (voir lien ci-dessous). Consulté chaque jour par une centaine d’Internautes depuis maintenant trois ans, cet article est de très loin le plus lu et le plus commenté du Centriloque. Bonne lecture, et surtout, gardez le cerveau en éveil. 

https://centriloque.wordpress.com/2013/09/11/11-septembre-pour-en-finir-avec-la-theorie-du-complot/

Six tabous à briser pour refonder (vraiment) l’école.

Premier tabou : la fin du collège unique. Au nom d’un égalitarisme rigide, le système éducatif français prétend corriger les inégalités en assignant les mêmes objectifs à tous les élèves, et ce jusqu’à la fin du collège. En réalité, notre système éducatif ne corrige pas les inégalités. Les élèves arrivent à l’école avec des capacités différentes, et il est illusoire de penser que l’école a le pouvoir de gommer ces différences. Si l’école impose à tous les élèves un niveau d’exigence élevé, elle conduit fatalement les plus faibles à l’échec. A l’inverse, un nivellement par le bas pénalisera les meilleurs élèves. L’objectif de l’école doit être de faire progresser chaque élève selon ses capacités ; pour cela, elle doit proposer des enseignements plus individualisés, adaptés au profil de chacun. Cela exige de remettre en cause le dogme du collège unique, d’accorder beaucoup plus d’autonomie aux établissements scolaires dans l’organisation des enseignements, et de créer un parcours professionnalisant pour les élèves en situation de décrochage scolaire dès le début du collège. 

Deuxième tabou : les rythmes scolaires. L’une des particularités françaises est la lourdeur des journées d’école : avant la réforme Peillon, les écoliers avaient six heures de classe par jour. Or, toutes les études s’accordent à dire que les heures de classe de l’après-midi sont contre-productives, car les élèves sont moins concentrés et ont plus de difficultés pour assimiler les informations et s’impliquer dans des activités intellectuelles. La réforme des rythmes scolaires de 2013 allait dans le bon sens : le décret Peillon a étalé la semaine d’école sur 9 demi-journées (au lieu de 8 auparavant) ; en contrepartie, la journée d’école finit plus tôt : les élèves sont ensuite pris en charge par des animateurs dans le cadre d’activités périscolaires financées par les municipalités. Cependant, la réforme Peillon n’est pas satisfaisante. Tout d’abord, sa mise en œuvre a été bâclée car de nombreuses municipalités ne disposent pas de moyens suffisants pour offrir des activités périscolaires de qualité aux élèves. Deuxièmement, la journée d’école reste lourde puisqu’il y a toujours classe l’après-midi. Troisièmement, la réforme ne concerne que les écoles : il y aurait sans doute beaucoup à faire dans les collèges. Enfin, la réforme Peillon s’est attaquée uniquement aux rythmes journaliers sans toucher au calendrier scolaire. Il serait souhaitable de raccourcir les congés d’été pour pouvoir alléger les semaines de cours de l’ensemble des élèves. Mais le calendrier scolaire est un véritable totem : quiconque envisage de toucher aux sacro-saintes vacances d’été risque de s’attirer les foudres des enseignants et des parents d’élève, mais également des professionnels du tourisme.

Troisième tabou : la réforme du Bac. Pour alléger le calendrier des épreuves et réduire le coût de l’examen (environ 100 millions d’euros chaque année), il faut réduire à trois ou quatre le nombre d’épreuves terminales dans chaque filière et faire basculer en contrôle continu les autres épreuves : seules les disciplines majeures de chaque filière feraient alors l’objet d’une évaluation finale. L’allègement du calendrier permettrait aussi de reporter de quelques jours le début des épreuves et de reconquérir en partie le mois de juin, puisqu’actuellement les cours finissent autour du 10 juin dans les lycées. La réforme du Bac est aussi l’occasion de repenser les spécificités de chaque filière : revaloriser la voie professionnelle par des épreuves plus exigeantes, renforcer l’importance des langues vivantes et l’ouverture sur l’international dans la filière littéraire, et réaffirmer la vocation scientifique de la filière S (trop souvent perçue comme une filière ouvrant toutes les portes et donnant accès à tous les métiers). La réforme du Bac doit être la clé de voûte de la réforme du lycée, car c’est le Bac qui détermine l’organisation des enseignements au lycée.

Quatrième tabou : la formation des enseignants. Les enseignants débutent leur carrière sans être suffisamment armés pour faire face aux difficultés majeures du métier. La formation initiale des enseignants, dévoyée pendant plus de vingt ans par le pédagogisme angélique dispensé dans les IUFM, a été améliorée ces dernières années. Il reste cependant beaucoup à faire dans certains domaines tels que la prise en charge des handicaps, la gestion des élèves violents, la lutte contre le décrochage ou encore l’éducation au numérique. Il faut aussi que les enseignants apprennent à évaluer les « compétences sociales » des élèves (l’écoute, la patience, l’empathie, la solidarité, le travail en équipe, etc.) car ces compétences, encore peu valorisées aujourd’hui, sont indispensables à l’apprentissage de la citoyenneté ainsi qu’à l’insertion professionnelle.

Cinquième tabou : l’évaluation des enseignants. Il s’agit d’un problème majeur : dans l’enseignement secondaire, les professeurs sont inspectés en moyenne une fois tous les six ans, ce qui ne permet évidemment pas d’assurer un suivi efficace. Cette situation est liée au fait que les inspecteurs pédagogiques régionaux sont trop peu nombreux pour inspecter régulièrement tous les professeurs. De plus, le rapport d’inspection, qui va déterminer la note pédagogique de l’enseignant, se fonde sur une seule séance de cours qui n’est pas représentative du travail fourni par l’enseignant sur l’ensemble de ses classes et sur l’ensemble de l’année. Il faut donc réfléchir à d’autres modalités d’évaluation, telles que l’évaluation par les pairs (un ou plusieurs professeurs assistent à quelques cours d’un collègue pour le conseiller). Ce genre de pratiques existe déjà dans certains établissements de façon informelle : elle pourrait être généralisée et institutionnalisée.

Sixième tabou : le système d’affectation des enseignants. Il serait souhaitable de réformer l’actuel système de barème, qui privilégie trop souvent l’ancienneté au détriment du mérite. Le système est en effet conçu de telle sorte que les enseignants débutants, qui ont un barème faible, sont affectés prioritairement dans les établissements les plus difficiles alors qu’ils ont peu d’expérience. Il faut généraliser les postes à profil pour les établissements difficiles, avec des conditions plus attractives pour les enseignants (formation spécifique, indemnité conséquente, service allégé, emploi du temps aménagé de façon à favoriser le travail interdisciplinaire, etc). Par ailleurs, le système actuel encourage peu la mobilité des personnels enseignants : lorsqu’un professeur demande à changer d’établissement, il perd le bénéfice de son ancienneté sur le poste précédent. De plus, l’enseignant qui mute se retrouve exposé au risque de voir son nouveau poste supprimé en cas de réduction de la dotation horaire de l’établissement car, lorsqu’un poste est supprimé dans une discipline, on éjecte le « dernier arrivé ». Par conséquent, le système pénalise les enseignants qui mutent et favorise ceux qui restent longtemps sur le même poste. Or, des changements d’établissement plus fréquents inciteraient les enseignants à renouveler davantage leurs pratiques et permettraient, accessoirement, de fluidifier le mouvement des mutations. Il ne s’agit pas d’obliger les professeurs à muter tous les cinq ou dix ans, mais de mettre en place des conditions plus incitatives, par exemple en supprimant les points d’ancienneté sur poste et en créant une bonification spéciale pour les professeurs les plus mobiles au sein de leur académie.

Le libéralisme est un humanisme

Le libéralisme pourrait être défini comme un courant de pensée qui défend la liberté à la fois en tant que fin et en tant que moyen. Un libéral considère en effet que les libertés individuelles doivent être conquises et sauvegardées au moyen d’institutions démocratiques et d’une constitution limitant le pouvoir de l’Etat. Né du refus de l’absolutisme au XVIIe siècle, le libéralisme est un humanisme en ce sens qu’il défend la dignité de la personne humaine et veut protéger l’individu contre toute forme d’arbitraire. Il affirme l’existence de droits individuels inaliénables et universels, comme la liberté d’opinion et d’expression, la liberté de conscience et de culte, ou la présomption d’innocence. Il affirme aussi la capacité de chaque individu à se gouverner lui-même et à faire des choix rationnels et justes.

On confond souvent libéralisme politique et libéralisme économique (doctrine prônant la non-intervention de l’Etat dans la sphère économique). Certes, ces deux courants sont liés car aux yeux des premiers libéraux, il ne peut y avoir de libertés politiques sans libertés économiques (l’Etat ne doit ni opprimer les individus ni entraver les « lois du marché »). Cependant, plusieurs partis politiques s’inscrivent aujourd’hui dans la tradition politique libérale mais récusent le libéralisme économique. On confond également le libéralisme économique classique (celui d’Adam Smith et de David Ricardo) avec l’ultralibéralisme (aussi appelé néolibéralisme ou libérisme), qui n’est en somme qu’un intégrisme économique amputé de la composante philosophique et morale du libéralisme. Cet ultralibéralisme a émergé dans les années 1970, sous l’impulsion d’économistes comme Friedrich Hayek ou Milton Friedman, dans un contexte marqué par l’essoufflement de la croissance dans les pays industrialisés. Il ne doit pas être considéré comme le corollaire ou le prolongement de la pensée libérale classique. D’ailleurs, les théories néolibérales s’accommodent fort bien des dictatures et des régimes autoritaires, comme le Chili de Pinochet où l’on expérimenta de façon particulièrement brutale les politiques préconisées par les économistes ultralibéraux de l’Ecole de Chicago.

De nos jours, on constate que la critique des politiques économiques libérales sert de plus en plus souvent de prétexte à une remise en cause de la démocratie libérale elle-même. L’antilibéralisme revendiqué par certains populistes de gauche comme de droite s’accompagne parfois d’une véritable fascination pour des régimes autoritaires ou semi-autoritaires incarnant une alternative à la tradition libérale occidentale : la Russie de Poutine, l’Iran des ayatollahs ou encore la République Populaire de Chine. Mais c’est bien l’islamisme radical, notamment dans sa forme djihadiste, qui incarne aujourd’hui la négation la plus totale du libéralisme, parce qu’il nie la dignité humaine et qu’il combat la démocratie, les Droits de l’Homme, la diversité des opinions et des confessions, la sécularisation du politique, la primauté de l’individu sur le groupe, bref, l’idée même de liberté. L’islamisme radical nie l’individu en tant qu’être autonome, responsable de ses actes et capable de penser par lui-même. Il prône la soumission totale de l’homme à Dieu et prétend imposer, par la violence, une idéologie barbare au nom de laquelle sont perpétrés les crimes les plus inhumains et les plus lâches.

Bien sûr, la nécessaire lutte contre le terrorisme nous amène à questionner nos valeurs libérales et démocratiques. Les mesures prises par le gouvernement français après les attentats du 13 novembre (restauration des contrôles aux frontières, état d’urgence) restreignent certaines libertés comme la liberté de circulation, le droit de réunion ou le droit de manifestation. Les mesures prévues dans le cadre de l’état d’urgence tendent également à rogner des principes essentiels de notre démocratie tels que la séparation des pouvoirs ou la présomption d’innocence. Mais ces mesures ne portent pas atteinte à nos libertés si elles sont envisagées comme des mesures temporaires et comme des instruments permettant, dans des circonstances exceptionnelles, de mieux assurer la sécurité des citoyens, car il ne peut y avoir de libertés sans sécurité. L’état d’urgence doit être employé à la protection des citoyens et ne peut en aucun cas être détourné de sa finalité première. Nous devons, sur ce point, tirer les leçons de l’expérience américaine (rappelons que le « Patriot Act » avait été utilisé de façon abusive par les services de renseignement pour espionner des citoyens américains qui n’avaient aucun lien avec la menace terroriste). La guerre que nous menons contre Daesh à l’intérieur comme à l’extérieur de nos frontières ne vise pas seulement à protéger les citoyens, elle vise également à défendre notre modèle de civilisation, nos valeurs, nos libertés.

En ces temps d’incertitude idéologique et d’inquiétude face au terrorisme globalisé, il n’est peut-être pas inutile de prendre la défense du libéralisme, au sens philosophique du terme. Pour ce faire, je me contenterai de citer quelques extraits de La Révolution démocratique, un essai rédigé par l’un de mes amis, enseignant à la retraite et passionné d’histoire politique, qui a jadis milité au sein de la « deuxième gauche », celle qui dénonçait le totalitarisme soviétique et les crimes du communisme réel. Vous trouverez en fin d’article un lien vers le blog de l’auteur.

Extraits de La Révolution démocratique (par B.W.) :

Reprenant les thèses de nombreux auteurs politiques, nous ne considérons pas le libéralisme comme une doctrine placée sur le même pied que les autres. La société démocratique se caractérise en effet par le respect des Droits de l’Homme, un État désacralisé aux pouvoirs limités par une constitution et par des contre-pouvoirs, sans idéologie officielle, donc laïque ; par la distinction entre une sphère privée et une sphère publique ; par la primauté de l’individu autonome sur le groupe (…). Autrement dit, elle repose sur des valeurs libérales. Bref, pour reprendre ce qu’écrivait Karl Popper : « Le libéralisme est le cadre conceptuel de la société ouverte pluraliste dont la démocratie représentative constitue le cadre institutionnel. »

Il s’ensuit donc que les diverses familles politiques qui s’affrontent au sein de cette société (la droite libérale conservatrice, la droite bonapartiste ou gaulliste, le radicalisme, la démocratie chrétienne, le socialisme démocratique, l’écologisme, et même la tradition libertaire), tout en gardant leurs spécificités, partagent (ou en sont venues à partager), au moins partiellement, des valeurs d’origine libérale. (…) Les grandes divergences portent surtout sur le rôle de l’État dans le domaine économique et social. (…) La dichotomie entre la droite et la gauche n’est pertinente que dans une démocratie pluraliste. Ceux qui veulent la détruire se placent hors-système. Ce sont des « ultras », du latin « ultra » (« hors de »). Leur conversion récente à la démocratie est en effet plus que suspecte.

Certaines idéologies politiques ont voulu (ou veulent toujours) briser le cours de la révolution démocratique. Malgré leur grande diversité (et leurs féroces oppositions mutuelles), elles se caractérisent toutes par la volonté de détruire la société ouverte et de rétablir une société close dans laquelle une seule idéologie est légitime ; par leur volonté de rétablir le primat du groupe sur l’individu et d’assujettir celui-ci à une entité supérieure (Dieu, l’État, la « race », la classe sociale, etc.), de rétablir un État sacralisé et tout-puissant. Qu’elles soient antimodernes (c’est le cas le plus fréquent) ou pseudo-modernes (comme le léninisme, qui a détourné sans vergogne le sens des valeurs issues de la philosophie des Lumières), leur but est de remplacer la démocratie par une idéocratie, par la soumission à une seule idéologie, que nous définissons comme une construction intellectuelle qui prétend à l’intelligibilité totale du réel, qui explique le passé et l’avenir, qui assigne un but à l’histoire ; une conception du monde finaliste, qui nie pratiquement la liberté et qui s’oppose radicalement au libéralisme, pour lequel l’avenir est indéterminé (…). Les idéocraties se combattent férocement car il ne peut exister aucun pluralisme idéologique dans leur société idéale. Pour toutes, sans exception, le libéralisme constitue l’ennemi essentiel.

Il nous a semblé pertinent de distinguer entre les idéologies autoritaires et les idéologies totalitaires. Il existe de multiples interprétations du totalitarisme. On retiendra surtout que c’est d’abord un projet de domination totale de la société au moyen de la terreur institutionnalisée par un parti-État au service d’une idéologie incarnée par un chef charismatique. Il se caractérise aussi par la définition d’un « ennemi objectif » qu’il faut éliminer avant de rééduquer le reste de la population, de forger un homme nouveau entièrement au service de la Cause. Malgré leurs différences importantes, seuls le nazisme, le léninisme et sans doute l’islamisme radical méritent le qualificatif de totalitaires. Les autres idéologies anti-démocratiques (la contre-révolution traditionnelle, de type salazariste par exemple, le fascisme italien et les doctrines du même genre) seront qualifiées d’autoritaires ; le franquisme était quant à lui une dictature conservatrice. (…)

La démocratie a semblé triompher à la fin du XXème siècle. C’est en son nom que les pays sous domination soviétique, notamment, se sont soulevés. On a pu croire un moment qu’elle allait se répandre peu à peu et en particulier dans ces pays de l’est. Il a fallu déchanter, pourtant. Un bloc d’autocraties (Chine, Russie,…), qui répriment dans leurs frontières toute velléité démocratique, s’est constitué, s’est renforcé et s’est rapproché d’autres tyrannies (Corée du nord, Cuba, Syrie,…). Les nationalismes et les conflits géopolitiques reviennent en force. Quant au « Printemps arabe », il n’a pas fait long feu, et l’islamisme radical est plus fort que jamais.

Les démocraties souffrent surtout de leurs contradictions internes : disparition du lien social, insécurité économique, arrogance du pouvoir financier, pour n’en citer que quelques unes. Le populisme, le « peuple sans la démocratie » (Julliard), se développe (…). La démocratie peut disparaître. Aucune prétendue loi de l’histoire ne rend son avènement inéluctable. L’avenir est ouvert et indéterminé. Comme l’écrit Georges Burdeau, dans Le Libéralisme (éditions du Seuil) : « Les idéologies totalitaires peuvent se passer du concours des hommes, puisqu’elles les fabriquent. Le libéralisme ne le peut pas, car c’est à partir des hommes qu’il se construit. […] Que l’homme défaille, et la théorie s’effondre. » Les démocraties doivent aussi se méfier de l’ultra-démocratisme (« tout, et tout de suite ») que semble dénoncer E. Drewerman quand il parle du « caractère démoniaque de ceux qui visent à l’absolue pureté, qui la veulent sans compromis, sans délais, sans transiger, qui détruisent tout et qui ne comprendront jamais que ce monde qu’ils espèrent n’existera jamais, que seule existe cette réalité qui va du blanc au noir dans un chatoiement de nuances et de transitions. » Il n’y aura jamais de démocratie parfaite, seulement des démocraties plus ou moins abouties.

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Lettre ouverte à Donald Trump sur le port d’armes

Monsieur Trump,

Vous ne lirez certainement jamais cette « lettre ouverte » mais peut-être que, sur les deux rives de l’Atlantique, quelques uns de vos supporters le feront. Après les attaques terroristes qui ont ensanglanté Paris, vous avez rappelé lors d’un meeting au Texas que la France était l’un des pays ayant la législation la plus restrictive sur le port d’armes, et vous avez déclaré que si les Français avaient été armés, « la situation aurait été très différente » le 13 novembre. En d’autres termes, si les Français avaient le droit de porter des armes à feu, ils seraient selon vous beaucoup plus en sécurité.

Tout d’abord, cette récupération politique des attentats du 13 novembre dans le cadre de votre campagne pour les primaires est assez lamentable. Mais ce n’est pas cela qui me choque le plus, car vous êtes connu pour votre sens aigu de la démagogie et pour vos déclarations à l’emporte-pièces. Ce qui me gène vraiment, c’est la légèreté avec laquelle vous traitez un sujet aussi grave que celui du port d’armes. Les tueries qui se sont multipliées dans votre pays au cours des dernières années prouvent pourtant de façon éloquente que vos concitoyens ne sont pas plus en sécurité que les citoyens français : au contraire, le libre port d’armes favorise les tueries de masse dans les lieux publics. Je pense même que si les Français avaient le droit de porter des armes à feu pour se défendre, certains terroristes seraient suffisamment lâches pour privilégier les cibles non armées comme les écoliers ou les patients d’un hôpital.

Monsieur Trump, vous semblez avoir la mémoire très sélective. Voici quelques faits divers qui ont traumatisé votre beau pays et qu’il serait bon de ne pas oublier. Avril 1999 : 2 lycéens tuent 13 personnes dont 12 élèves au lycée Colombine à Littleton dans le Colorado. Mars 2005 : un adolescent tue 9 personnes, dont 5 élèves, dans un lycée de Red Lake. Avril 2007 : un étudiant tue 32 personnes sur le campus universitaire de Virginia Tech. Janvier 2011 : un homme pénètre dans un meeting électoral à Tucson dans l’Arizona et ouvre le feu sur le public, tuant 6 personnes. Avril 2012 : un homme abat 7 personnes dans une université à Oikos en Californie. Juillet 2012 : une fusillade fait 12 morts dans un cinéma de Denver. Décembre 2012 : un homme abat 26 personnes, dont 20 enfants, dans une école primaire à Newton. Septembre 2013 : un homme abat 6 otages à Miami. Juin 2015 : un homme blanc tue neuf noirs dans une église à Charleston. Octobre 2015 : un homme lourdement armé abat 10 personnes sur un campus universitaire de l’Oregon. Aucun héros solitaire muni de son arme à feu n’a empêché tous ces massacres. Le libre port d’armes n’a jamais été un antidote efficace contre les tueries de masse, et malheureusement, d’autres tueries viendront s’ajouter à cette liste noire.

La France n’est pas les Etats-Unis. Nos deux pays ont des histoires différentes. Le droit de porter une arme est inscrit dans le deuxième amendement de votre Constitution, un amendement voté à la fin du XVIIIe siècle. Mais si cet amendement existe encore aujourd’hui, c’est parce que le lobby des fabricants, des vendeurs et des utilisateurs d’armes à feu, la fameuse NRA, est l’un des plus puissants du pays. En France, la législation sur le port d’armes est effectivement très restrictive, et je m’en réjouis, comme l’immense majorité de mes concitoyens.

Cordialement.

Le Centriloque

 

Economie circulaire: plaidoyer pour un « capitalisme vert »

Depuis les débuts de la révolution industrielle, le modèle économique dominant est un modèle linéaire : on extrait les matières premières, on produit des biens matériels, on les vend, on les consomme et on les jette. Ce modèle a permis d’améliorer de façon spectaculaire les conditions de vie de milliards d’individus, mais il a aujourd’hui atteint ses limites : le rythme auquel nous prélevons les matières premières dont nous avons besoin a déjà largement dépassé la capacité de la planète à les renouveler. Jusqu’à présent, les politiques de développement durable n’ont pas remis en cause les bases mêmes de notre système productif suicidaire. Cependant, l’augmentation du prix des énergies, la raréfaction de certaines matières premières et les problèmes posés par le stockage des déchets ont amené un nombre croissant de citoyens et d’entreprises à développer de nouveaux modèles économiques plus circulaires.

Qu’est-ce que l’économie circulaire ? Un modèle fondé sur une idée toute simple : les déchets des uns sont une ressource pour les autres. Ce modèle est révolutionnaire en ce sens qu’il ne vise pas simplement à réduire la quantité de déchets, mais à supprimer l’idée même de déchet. En fait, l’économie circulaire s’inspire des écosystèmes naturels : il n’existe pas de « déchets » dans la nature puisque toute substance y est transformée, réabsorbée, réutilisée. La notion d’économie circulaire est née des travaux de William McDonough et Michael Braungart sur le concept « Cradle to Cradle », ou C2C (« du berceau au berceau », par opposition au modèle linéaire « du berceau à la tombe »). Il s’agit d’un ensemble de principes d’éco-construction visant à mettre en place un nouveau modèle industriel, dans lequel tous les matériaux seraient retournés à la nature sous forme de nutriments biologiques non toxiques, ou réintroduits dans l’industrie sous forme de nutriments techniques pouvant être indéfiniment recyclés. Une certification internationale « C2C » a d’ailleurs vu le jour en 2002.

Dans une économie fonctionnant de façon circulaire, rien n’est détruit, rien ne se perd. Le recyclage n’est plus une activité périphérique, il est au cœur même du processus productif. Dans l’agriculture, on connaît depuis longtemps les vertus de l’économie circulaire : de nombreuses fermes récupèrent le biogaz produit par la décomposition du compost et des déjections animales. Dans l’industrie, des passerelles se mettent en place entre différents secteurs qui n’avaient pas l’habitude travailler ensemble auparavant : ainsi, le groupe H&M reprend les vieux vêtements pour les revendre à des sociétés fabriquant des sièges de voiture. Dans l’urbanisme et l’architecture, les principes de l’éco-construction se diffusent peu à peu : en France, par exemple, le label HQE (Haute Qualité Environnementale) encourage l’utilisation de matériaux isolants recyclés et recyclables.

Mais l’économie circulaire est plus qu’une simple généralisation du recyclage, car avant de recycler tel ou tel composant, il convient d’allonger au maximum la durée de vie des produits, par le biais de la réparation. Ainsi, le tout premier smartphone équitable, appelé « Fairphone », a été conçu pour être facilement réparable, et les pièces de rechange peuvent être commandées auprès du fabricant. L’association « Repair Café » propose des ateliers de réparation gratuits pour toutes sortes d’objet, en fournissant des outils, du matériel de remplacement et des conseils. Ce concept, né aux Pays-Bas, commence à essaimer en Europe et en Amérique du Nord. Le but des « Repair Cafés » n’est pas de concurrencer les réparateurs professionnels, mais de sensibiliser les citoyens au fait que de nombreux objets sont jetés alors qu’ils sont encore réparables.

Pour fonctionner, le modèle de l’économie circulaire nécessite un changement profond des mentalités, des modes de vie et des façons de consommer. Or, notre société encourage le remplacement systématique du moindre appareil en panne, usé ou simplement démodé. Une loi votée par le Sénat en février 2015 a créé le délit « d’obsolescence programmée »: c’est un bon début. L’économie circulaire implique aussi le passage d’une « économie de la possession » à une « société de l’usage », comme l’explique le député écologiste François-Michel Lambert, président de l’Institut de l’Economie Circulaire. Il s’agit notamment de privilégier la location et le partage plutôt que la possession : on pense par exemple au co-voiturage, ou aux bornes de vélos et d’automobiles électriques en libre service dans certaines grandes villes. Il s’agit aussi de privilégier l’achat de services plutôt que la consommation de biens. Par exemple, à l’aéroport d’Amsterdam, Philips est chargé d’assurer l’éclairage mais reste propriétaire des lampes et des ampoules : l’entreprise installe donc des ampoules de haute qualité très économes en énergie, qu’elle peut ensuite recycler.

Le modèle de l’économie circulaire intéresse de plus en plus les entreprises car il permet de réduire les coûts de production : ce modèle nous amène donc à repenser les relations entre écologie et capitalisme. Le discours écologiste a longtemps été un discours de rejet du système capitaliste, système perçu comme intrinsèquement productiviste et consumériste. Or, c’est précisément dans l’économie circulaire que réside l’avenir du capitalisme. On retrouve ici l’idée d’un « capitalisme naturel », théorisée à la fin des années 1990 par Amory et Hunter Lovins, Paul Hawken et Lionel Bony. Qu’on se le dise : l’économie circulaire est un modèle rentable, créateur de croissance et d’emplois non délocalisables. Certains économistes comme Jeremy Rifkin y voient même l’un des moteurs d’une « troisième révolution industrielle » qui favorisera la réindustrialisation des pays développés en crise.

Reste à savoir quel doit être le rôle des responsables politiques dans cette transformation : comment inciter les entreprises et les citoyens à mettre en œuvre les principes de l’économie circulaire ? Comment favoriser la coopération entre les différents acteurs économiques d’un même territoire, afin de faire émerger des synergies nouvelles fondées sur la réutilisation et le recyclage ? Comment créer des structures permettant la mise en relation de ces différents acteurs ? Tout comme la transition énergétique, la conversion à l’économie circulaire sera l’un des défis majeurs du XXIe siècle. Malheureusement, les politiques menées aujourd’hui en Europe ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. En France, l’Institut de l’Economie Circulaire agit comme une sorte de plate-forme collaborative et comme un laboratoire d’idées, mais ses moyens et sa visibilité restent limités. Quant à l’Union européenne, elle pourrait jouer un rôle majeur dans la conversion à l’économie circulaire ; malheureusement, la Commission européenne a retiré de son programme de travail le paquet « économie circulaire », qui prévoyait notamment d’augmenter les objectifs de recyclage fixés aux Etats-membres. Pourquoi la Commission Juncker a-t-elle fait marche arrière ? Officiellement, pour donner la « priorité à l’emploi ». Un choix politique absurde, qui va priver l’Europe d’un gigantesque vivier d’emplois verts.

Les partis politiques doivent eux aussi prendre part à l’immense effort de réflexion et de pédagogie qu’exige la transition vers un capitalisme plus écologique. Les centristes, qui se disent partisans d’une écologie pragmatique, ancrée dans les territoires et compatible avec l’économie de marché, devraient être à la pointe du débat sur l’économie circulaire et placer ce thème au cœur de leur programme : vont-ils bientôt se réveiller ?

Ces mots inutiles qui encombrent le discours politique

Nous les entendons à longueur de temps : ces mots et ces expressions inutiles ont investi la « novlangue » politico-médiatique, et leur usage a fini par s’imposer comme parfaitement naturel. Pourtant, nous pourrions aisément nous passer d’eux, et revenir à d’autres vocables et à d’autres expressions que la langue française avait mis à notre disposition. Voici quelques exemples.

L’adjectif « citoyen(ne) », ou l’usage galvaudé d’un substantif

Le mot « citoyen » est un nom commun, et n’est pas censé être utilisé comme adjectif. Un citoyen est une personne qui participe à la vie de la « cité » et agit dans l’intérêt général. Curieusement, l’utilisation de ce terme comme adjectif s’est peu à peu imposée dans le langage politico-médiatique. Aujourd’hui, tout doit être « citoyen » : une attitude « citoyenne », un rassemblement « citoyen », un « geste citoyen », une pétition « citoyenne », etc. Cet usage finit par devenir insupportable, parce qu’il est grammaticalement incorrect et que, dans la langue française, il existe déjà un adjectif se rapportant à l’idée de citoyenneté : il s’agit de l’adjectif civique (du latin civis, qui signifie… citoyen !), comme dans « éducation civique », par exemple. Il semblerait que « civique » soit aujourd’hui tombé en désuétude. Pourtant, ce noble adjectif fait encore partie du dictionnaire. Mais pour ceux qui trouvent « civique » trop vieillot, je rappelle que la langue française est riche, et qu’il existe d’autres adjectifs qui, selon le contexte, pourraient se substituer au pseudo-adjectif « citoyen » (démocratique, populaire, éthique, responsable, juste, équitable, etc.).

« Opportunités », « efficient  », « impacter », où l’abus d’anglicismes

En français, l’opportunité, c’est la qualité de ce qui est opportun, c’est-à-dire de ce qui arrive au bon moment. Mais le terme « opportunité » est aujourd’hui employé comme le mot anglais opportunity, un faux-ami signifiant « occasion ». Désormais, on ne dit plus jamais « occasion » mais « opportunité » : j’ai eu « l’opportunité » de rencontrer telle personne, il faut attendre la bonne « opportunité » pour faire tel voyage, etc. Voici un bel exemple d’anglicisme qui a fini par s’imposer dans les médias, comme si le mot « occasion » était devenu ringard ou… inopportun. Pourtant, j’ai beau chercher, je ne vois vraiment pas ce que le mot « occasion » peut avoir de si gênant qu’on lui préfère son homologue anglo-saxon. Même le nombre de syllabes joue en faveur du terme « occasion ». Alors quoi ? Peut-être est-ce une forme de snobisme : opportunité sonne mieux qu’occasion, et semble avoir plus d’importance. Peut-être que le mot « opportunité » est plus opportun pour les grandes occasions. Je m’y perds.

Autre anglicisme très à la mode : le verbe « impacter », qu’on nous sert à toutes les sauces (la crise « impacte » le moral des Français, la baisse du pouvoir d’achat « impacte » le chiffre d’affaires des entreprises, la crise syrienne « impacte » la sécurité des pays voisins). Ne nous attardons pas sur la laideur de ce verbe aussi désagréable à prononcer qu’à entendre. Le vrai problème, c’est qu’il s’agit, une fois de plus, d’un emprunt superflu à nos amis anglo-saxons, car « impacter » vient du verbe to impact. Mais pourquoi ne pas dire « influencer », « modifier », « contrarier », « marquer » ou, éventuellement, « faire un impact » ?

Dans la catégorie des anglicismes sans intérêt, on citera également l’adjectif « efficient », qui est de plus en plus souvent utilisé à la place de l’adjectif « efficace ». Cet usage est calqué sur l’anglais, car l’adjectif anglais efficient veut précisément dire efficace. Mais en français, pourquoi dire « efficient » quand on peut se contenter de dire « efficace » ? Certes, « efficient » existe depuis longtemps dans la langue française, mais cet adjectif a un sens très spécifique : « efficient » signifie « qui produit un effet ». L’adjectif a longtemps été utilisé en physique et en philosophie. Ainsi, depuis Aristote, on distingue traditionnellement quatre types de causes : la « cause efficiente » (c’est-à-dire le mouvement ou la force qui produit quelque chose), la « cause matérielle » (la matière qui constitue la chose), la « cause formelle » (la nature de la chose) et la « cause finale » (la finalité de la chose). Si on utilise aujourd’hui le mot efficient à la place d’efficace, c’est peut-être parce que le premier a une connotation plus technique et plus scientifique que le second, trop banal. Par conséquent, une chose qualifiée d’efficiente semblera encore plus efficace que si elle est simplement qualifiée d’efficace

L’adjectif « volontariste », ou l’art d’ajouter des suffixes inutiles

Voici encore un terme dont l’usage connaît une considérable inflation : c’est normal, car dans tous les domaines de l’action publique, il faut une politique « volontariste ». En fait, l’adjectif « volontariste » est dérivé du nom « volontarisme », lui-même dérivé de l’adjectif « volontaire », lui-même dérivé du nom « volonté »… Toutes ces dérivations me donnent mal au crâne. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Lorsqu’on utilise l’adjectif « volontariste », la plupart du temps, « volontaire » ferait très bien l’affaire. Après tout, on ne dit pas « libéraliste », mais libéral. On ne dit pas « xénophobiste », mais xénophobe. On ne dit pas « anti-américaniste » mais anti-américain. A moins que l’adjonction d’une syllabe ne confère au mot plus de poids et ne le rende plus convainquant. A voir…

« Solutionner », où la peur des conjugaisons dangereuses

Quand il existe un verbe simple et connu de tous (résoudre), pourquoi utiliser un verbe plus  long, de sens identique, et formé sur le même radical ? Est-il préférable de « solutionner » un problème, ou de le résoudre ? Je n’en sais rien. Mais j’ai une théorie pour expliquer l’éviction du verbe « résoudre » par son lointain cousin « solutionner ». N’est-ce pas une question de conjugaison ? En effet, « solutionner » est un verbe du premier groupe, dont la conjugaison ne pose, a priori, pas de problème. Mais avec « résoudre », qui est un verbe du troisième groupe, les choses se compliquent un peu, et il peut y avoir quelque hésitation (résous ? résout ? résou ?). Et au passé simple, je ne vous raconte même pas (résolu ? résolus ? résolut ? résolva ?). Donc, en ajoutant simplement « er » à la fin d’un substantif, on prend moins de risques. D’ailleurs, dans le même style que « solutionner », nous avons aussi l’abominable « émotionner » (qui, hélas, est utilisé). Pour éviter tout désagrément grammatical aux complexés de la conjugaison, je propose donc d’ajouter au dictionnaire d’autres verbes offrant les mêmes avantages : « résolutionner », « dissolutionner », « absolutionner », « apparitionner » et « disparitionner ».

« L’inversion de la courbe du chômage », ou le goût des périphrases lourdingues et inadéquates

Pas une semaine sans qu’on n’entende cette curieuse expression : il faut « inverser la courbe du chômage ». Pour ma part, j’aimerais juste que le gouvernement parvienne à faire reculer le chômage, ce qui serait déjà une très bonne chose. A quoi bon user d’une tournure complexe et inutilement lourde ? D’autant plus que, d’un point de vue strictement mathématique, « inverser la courbe du chômage », ça ne veut rien dire, car on ne peut pas donner « l’inverse d’une courbe ». En mathématiques, l’inverse d’un nombre x est le nombre qui, multiplié par x, donne 1. Et la « fonction inverse » est la fonction qui associe à tout nombre son inverse. Mais étant donné que la représentation graphique de la fonction inverse est une asymptote et que, pour les nombres réels strictement positifs, la courbe est décroissante, si nous voulons être rigoureux, il faudrait formuler les choses de la façon suivante : « Dans un repère dont l’axe des abscisses représente le temps et celui des ordonnées, le taux de chômage du pays, nous allons faire en sorte que la courbe du chômage ressemble à celle de la fonction inverse, c’est-à-dire une asymptote qui tende vers 0 à mesure que le temps passe. » Ou bien, plus simplement, on peut dire qu’il faut faire baisser le taux du chômage, ce qui présente le double avantage de la clarté et de la concision.

Appel à contribution : si vous connaissez d’autres mots inutiles couramment utilisés dans les médias ou en politique, je vous invite à les poster en commentaire afin d’enrichir cet article. Merci d’avance pour vos contributions.

Der Kompromiss

La chancelière Angela Merkel vient d’annoncer qu’elle acceptait l’instauration d’un salaire minimum généralisé en Allemagne. En effet, il n’existe pas, en Allemagne, de salaire minimum garanti pour l’ensemble des salariés: dans certaines branches, un salaire minimum a été négocié entre les représentants syndicaux et patronaux, mais cela ne concerne pas tous les secteurs, et de nombreux Allemands ont des salaires de misère, parfois inférieurs à 2 euros de l’heure (à titre de comparaison, en France, le SMIC horaire est d’environ 9,40 euros brut, soit 7,40 euros net). Pourtant, Angela Merkel et son parti, traditionnellement libéraux, se sont toujours opposés à l’instauration d’un salaire minimum généralisé. L’annonce de la chancelière a d’ailleurs inquiété les chrétiens-démocrates les plus conservateurs, qui refusent toute incursion de l’Etat dans la vie des entreprises et qui craignent les retombées néfastes que pourrait avoir sur l’emploi la création d’un salaire minimum. Pourquoi Merkel a-t-elle changé d’avis? Aurait-elle décidé soudainement d’améliorer le sort des millions de travailleurs pauvres qui vivent (ou plutôt survivent) dans son pays? Non: la chancelière a fait volte-face pour des raisons purement politiques. Obligée de former un gouvernement de coalition avec les sociaux-démocrates, Merkel a dû faire des concessions à ses partenaires/adversaires du SPD. Or, l’instauration d’un salaire minimum était la condition sine qua non imposée par le SPD pour participer au gouvernement de Merkel. Pour que l’Allemagne puisse être gouvernée, la chancelière a donc accepté une réforme qu’elle désapprouvait sur le fond. Evidemment, les négociations entre Merkel et le SPD ne sont pas terminées. Au contraire: le montant du futur « SMIC allemand » n’a pas été fixé, et les discussions sur ce point s’annoncent houleuses. Mais ce qui se passe actuellement en Allemagne est très intéressant car la chancelière a fait preuve d’un pragmatisme tout à fait remarquable, qui semble totalement étranger aux mœurs politiques hexagonales. Les Allemands ont cet étonnant sens du compromis qui permet au centre-droit et au centre-gauche de gouverner ensemble, quand les circonstances l’exigent. C’est un peu comme si Hollande avait accepté de revenir sur les 35 heures pour gouverner avec l’UMP (totalement improbable), ou comme si Jean-François Copé avait dû accepter le « mariage pour tous » pour gouverner avec le PS (carrément inimaginable). Verra-t-on, un jour, en France, des hommes et des femmes venus du centre, de la gauche sociale-démocrate et de la droite républicaine, gouverner ensemble et négocier les réformes dont la France a besoin, en recherchant le compromis le plus large et le plus acceptable? Ou va-t-on poursuivre ad vitam aeternam la valse des alternances qui ont, depuis 30 ans, conduit notre pays au bord du gouffre?