15 ans après le 11 Septembre, les théories complotistes séduisent toujours

15 ans après les terribles attentats du 11 septembre, les théories du complot continuent de polluer le web et séduisent encore des millions de personnes à travers le monde. Je vous invite à relire, dans une version récemment mise à jour, un ancien article du Centriloque sur les théories du complot relatives au 11 septembre (voir lien ci-dessous). Consulté chaque jour par une centaine d’Internautes depuis maintenant trois ans, cet article est de très loin le plus lu et le plus commenté du Centriloque. Bonne lecture, et surtout, gardez le cerveau en éveil. 

https://centriloque.wordpress.com/2013/09/11/11-septembre-pour-en-finir-avec-la-theorie-du-complot/

Six tabous à briser pour refonder (vraiment) l’école.

Premier tabou : la fin du collège unique. Au nom d’un égalitarisme rigide, le système éducatif français prétend corriger les inégalités en assignant les mêmes objectifs à tous les élèves, et ce jusqu’à la fin du collège. En réalité, notre système éducatif ne corrige pas les inégalités. Les élèves arrivent à l’école avec des capacités différentes, et il est illusoire de penser que l’école a le pouvoir de gommer ces différences. Si l’école impose à tous les élèves un niveau d’exigence élevé, elle conduit fatalement les plus faibles à l’échec. A l’inverse, un nivellement par le bas pénalisera les meilleurs élèves. L’objectif de l’école doit être de faire progresser chaque élève selon ses capacités ; pour cela, elle doit proposer des enseignements plus individualisés, adaptés au profil de chacun. Cela exige de remettre en cause le dogme du collège unique, d’accorder beaucoup plus d’autonomie aux établissements scolaires dans l’organisation des enseignements, et de créer un parcours professionnalisant pour les élèves en situation de décrochage scolaire dès le début du collège. 

Deuxième tabou : les rythmes scolaires. L’une des particularités françaises est la lourdeur des journées d’école : avant la réforme Peillon, les écoliers avaient six heures de classe par jour. Or, toutes les études s’accordent à dire que les heures de classe de l’après-midi sont contre-productives, car les élèves sont moins concentrés et ont plus de difficultés pour assimiler les informations et s’impliquer dans des activités intellectuelles. La réforme des rythmes scolaires de 2013 allait dans le bon sens : le décret Peillon a étalé la semaine d’école sur 9 demi-journées (au lieu de 8 auparavant) ; en contrepartie, la journée d’école finit plus tôt : les élèves sont ensuite pris en charge par des animateurs dans le cadre d’activités périscolaires financées par les municipalités. Cependant, la réforme Peillon n’est pas satisfaisante. Tout d’abord, sa mise en œuvre a été bâclée car de nombreuses municipalités ne disposent pas de moyens suffisants pour offrir des activités périscolaires de qualité aux élèves. Deuxièmement, la journée d’école reste lourde puisqu’il y a toujours classe l’après-midi. Troisièmement, la réforme ne concerne que les écoles : il y aurait sans doute beaucoup à faire dans les collèges. Enfin, la réforme Peillon s’est attaquée uniquement aux rythmes journaliers sans toucher au calendrier scolaire. Il serait souhaitable de raccourcir les congés d’été pour pouvoir alléger les semaines de cours de l’ensemble des élèves. Mais le calendrier scolaire est un véritable totem : quiconque envisage de toucher aux sacro-saintes vacances d’été risque de s’attirer les foudres des enseignants et des parents d’élève, mais également des professionnels du tourisme.

Troisième tabou : la réforme du Bac. Pour alléger le calendrier des épreuves et réduire le coût de l’examen (environ 100 millions d’euros chaque année), il faut réduire à trois ou quatre le nombre d’épreuves terminales dans chaque filière et faire basculer en contrôle continu les autres épreuves : seules les disciplines majeures de chaque filière feraient alors l’objet d’une évaluation finale. L’allègement du calendrier permettrait aussi de reporter de quelques jours le début des épreuves et de reconquérir en partie le mois de juin, puisqu’actuellement les cours finissent autour du 10 juin dans les lycées. La réforme du Bac est aussi l’occasion de repenser les spécificités de chaque filière : revaloriser la voie professionnelle par des épreuves plus exigeantes, renforcer l’importance des langues vivantes et l’ouverture sur l’international dans la filière littéraire, et réaffirmer la vocation scientifique de la filière S (trop souvent perçue comme une filière ouvrant toutes les portes et donnant accès à tous les métiers). La réforme du Bac doit être la clé de voûte de la réforme du lycée, car c’est le Bac qui détermine l’organisation des enseignements au lycée.

Quatrième tabou : la formation des enseignants. Les enseignants débutent leur carrière sans être suffisamment armés pour faire face aux difficultés majeures du métier. La formation initiale des enseignants, dévoyée pendant plus de vingt ans par le pédagogisme angélique dispensé dans les IUFM, a été améliorée ces dernières années. Il reste cependant beaucoup à faire dans certains domaines tels que la prise en charge des handicaps, la gestion des élèves violents, la lutte contre le décrochage ou encore l’éducation au numérique. Il faut aussi que les enseignants apprennent à évaluer les « compétences sociales » des élèves (l’écoute, la patience, l’empathie, la solidarité, le travail en équipe, etc.) car ces compétences, encore peu valorisées aujourd’hui, sont indispensables à l’apprentissage de la citoyenneté ainsi qu’à l’insertion professionnelle.

Cinquième tabou : l’évaluation des enseignants. Il s’agit d’un problème majeur : dans l’enseignement secondaire, les professeurs sont inspectés en moyenne une fois tous les six ans, ce qui ne permet évidemment pas d’assurer un suivi efficace. Cette situation est liée au fait que les inspecteurs pédagogiques régionaux sont trop peu nombreux pour inspecter régulièrement tous les professeurs. De plus, le rapport d’inspection, qui va déterminer la note pédagogique de l’enseignant, se fonde sur une seule séance de cours qui n’est pas représentative du travail fourni par l’enseignant sur l’ensemble de ses classes et sur l’ensemble de l’année. Il faut donc réfléchir à d’autres modalités d’évaluation, telles que l’évaluation par les pairs (un ou plusieurs professeurs assistent à quelques cours d’un collègue pour le conseiller). Ce genre de pratiques existe déjà dans certains établissements de façon informelle : elle pourrait être généralisée et institutionnalisée.

Sixième tabou : le système d’affectation des enseignants. Il serait souhaitable de réformer l’actuel système de barème, qui privilégie trop souvent l’ancienneté au détriment du mérite. Le système est en effet conçu de telle sorte que les enseignants débutants, qui ont un barème faible, sont affectés prioritairement dans les établissements les plus difficiles alors qu’ils ont peu d’expérience. Il faut généraliser les postes à profil pour les établissements difficiles, avec des conditions plus attractives pour les enseignants (formation spécifique, indemnité conséquente, service allégé, emploi du temps aménagé de façon à favoriser le travail interdisciplinaire, etc). Par ailleurs, le système actuel encourage peu la mobilité des personnels enseignants : lorsqu’un professeur demande à changer d’établissement, il perd le bénéfice de son ancienneté sur le poste précédent. De plus, l’enseignant qui mute se retrouve exposé au risque de voir son nouveau poste supprimé en cas de réduction de la dotation horaire de l’établissement car, lorsqu’un poste est supprimé dans une discipline, on éjecte le « dernier arrivé ». Par conséquent, le système pénalise les enseignants qui mutent et favorise ceux qui restent longtemps sur le même poste. Or, des changements d’établissement plus fréquents inciteraient les enseignants à renouveler davantage leurs pratiques et permettraient, accessoirement, de fluidifier le mouvement des mutations. Il ne s’agit pas d’obliger les professeurs à muter tous les cinq ou dix ans, mais de mettre en place des conditions plus incitatives, par exemple en supprimant les points d’ancienneté sur poste et en créant une bonification spéciale pour les professeurs les plus mobiles au sein de leur académie.

Le libéralisme est un humanisme

Le libéralisme pourrait être défini comme un courant de pensée qui défend la liberté à la fois en tant que fin et en tant que moyen. Un libéral considère en effet que les libertés individuelles doivent être conquises et sauvegardées au moyen d’institutions démocratiques et d’une constitution limitant le pouvoir de l’Etat. Né du refus de l’absolutisme au XVIIe siècle, le libéralisme est un humanisme en ce sens qu’il défend la dignité de la personne humaine et veut protéger l’individu contre toute forme d’arbitraire. Il affirme l’existence de droits individuels inaliénables et universels, comme la liberté d’opinion et d’expression, la liberté de conscience et de culte, ou la présomption d’innocence. Il affirme aussi la capacité de chaque individu à se gouverner lui-même et à faire des choix rationnels et justes.

On confond souvent libéralisme politique et libéralisme économique (doctrine prônant la non-intervention de l’Etat dans la sphère économique). Certes, ces deux courants sont liés car aux yeux des premiers libéraux, il ne peut y avoir de libertés politiques sans libertés économiques (l’Etat ne doit ni opprimer les individus ni entraver les « lois du marché »). Cependant, plusieurs partis politiques s’inscrivent aujourd’hui dans la tradition politique libérale mais récusent le libéralisme économique. On confond également le libéralisme économique classique (celui d’Adam Smith et de David Ricardo) avec l’ultralibéralisme (aussi appelé néolibéralisme ou libérisme), qui n’est en somme qu’un intégrisme économique amputé de la composante philosophique et morale du libéralisme. Cet ultralibéralisme a émergé dans les années 1970, sous l’impulsion d’économistes comme Friedrich Hayek ou Milton Friedman, dans un contexte marqué par l’essoufflement de la croissance dans les pays industrialisés. Il ne doit pas être considéré comme le corollaire ou le prolongement de la pensée libérale classique. D’ailleurs, les théories néolibérales s’accommodent fort bien des dictatures et des régimes autoritaires, comme le Chili de Pinochet où l’on expérimenta de façon particulièrement brutale les politiques préconisées par les économistes ultralibéraux de l’Ecole de Chicago.

De nos jours, on constate que la critique des politiques économiques libérales sert de plus en plus souvent de prétexte à une remise en cause de la démocratie libérale elle-même. L’antilibéralisme revendiqué par certains populistes de gauche comme de droite s’accompagne parfois d’une véritable fascination pour des régimes autoritaires ou semi-autoritaires incarnant une alternative à la tradition libérale occidentale : la Russie de Poutine, l’Iran des ayatollahs ou encore la République Populaire de Chine. Mais c’est bien l’islamisme radical, notamment dans sa forme djihadiste, qui incarne aujourd’hui la négation la plus totale du libéralisme, parce qu’il nie la dignité humaine et qu’il combat la démocratie, les Droits de l’Homme, la diversité des opinions et des confessions, la sécularisation du politique, la primauté de l’individu sur le groupe, bref, l’idée même de liberté. L’islamisme radical nie l’individu en tant qu’être autonome, responsable de ses actes et capable de penser par lui-même. Il prône la soumission totale de l’homme à Dieu et prétend imposer, par la violence, une idéologie barbare au nom de laquelle sont perpétrés les crimes les plus inhumains et les plus lâches.

Bien sûr, la nécessaire lutte contre le terrorisme nous amène à questionner nos valeurs libérales et démocratiques. Les mesures prises par le gouvernement français après les attentats du 13 novembre (restauration des contrôles aux frontières, état d’urgence) restreignent certaines libertés comme la liberté de circulation, le droit de réunion ou le droit de manifestation. Les mesures prévues dans le cadre de l’état d’urgence tendent également à rogner des principes essentiels de notre démocratie tels que la séparation des pouvoirs ou la présomption d’innocence. Mais ces mesures ne portent pas atteinte à nos libertés si elles sont envisagées comme des mesures temporaires et comme des instruments permettant, dans des circonstances exceptionnelles, de mieux assurer la sécurité des citoyens, car il ne peut y avoir de libertés sans sécurité. L’état d’urgence doit être employé à la protection des citoyens et ne peut en aucun cas être détourné de sa finalité première. Nous devons, sur ce point, tirer les leçons de l’expérience américaine (rappelons que le « Patriot Act » avait été utilisé de façon abusive par les services de renseignement pour espionner des citoyens américains qui n’avaient aucun lien avec la menace terroriste). La guerre que nous menons contre Daesh à l’intérieur comme à l’extérieur de nos frontières ne vise pas seulement à protéger les citoyens, elle vise également à défendre notre modèle de civilisation, nos valeurs, nos libertés.

En ces temps d’incertitude idéologique et d’inquiétude face au terrorisme globalisé, il n’est peut-être pas inutile de prendre la défense du libéralisme, au sens philosophique du terme. Pour ce faire, je me contenterai de citer quelques extraits de La Révolution démocratique, un essai rédigé par l’un de mes amis, enseignant à la retraite et passionné d’histoire politique, qui a jadis milité au sein de la « deuxième gauche », celle qui dénonçait le totalitarisme soviétique et les crimes du communisme réel. Vous trouverez en fin d’article un lien vers le blog de l’auteur.

Extraits de La Révolution démocratique (par B.W.) :

Reprenant les thèses de nombreux auteurs politiques, nous ne considérons pas le libéralisme comme une doctrine placée sur le même pied que les autres. La société démocratique se caractérise en effet par le respect des Droits de l’Homme, un État désacralisé aux pouvoirs limités par une constitution et par des contre-pouvoirs, sans idéologie officielle, donc laïque ; par la distinction entre une sphère privée et une sphère publique ; par la primauté de l’individu autonome sur le groupe (…). Autrement dit, elle repose sur des valeurs libérales. Bref, pour reprendre ce qu’écrivait Karl Popper : « Le libéralisme est le cadre conceptuel de la société ouverte pluraliste dont la démocratie représentative constitue le cadre institutionnel. »

Il s’ensuit donc que les diverses familles politiques qui s’affrontent au sein de cette société (la droite libérale conservatrice, la droite bonapartiste ou gaulliste, le radicalisme, la démocratie chrétienne, le socialisme démocratique, l’écologisme, et même la tradition libertaire), tout en gardant leurs spécificités, partagent (ou en sont venues à partager), au moins partiellement, des valeurs d’origine libérale. (…) Les grandes divergences portent surtout sur le rôle de l’État dans le domaine économique et social. (…) La dichotomie entre la droite et la gauche n’est pertinente que dans une démocratie pluraliste. Ceux qui veulent la détruire se placent hors-système. Ce sont des « ultras », du latin « ultra » (« hors de »). Leur conversion récente à la démocratie est en effet plus que suspecte.

Certaines idéologies politiques ont voulu (ou veulent toujours) briser le cours de la révolution démocratique. Malgré leur grande diversité (et leurs féroces oppositions mutuelles), elles se caractérisent toutes par la volonté de détruire la société ouverte et de rétablir une société close dans laquelle une seule idéologie est légitime ; par leur volonté de rétablir le primat du groupe sur l’individu et d’assujettir celui-ci à une entité supérieure (Dieu, l’État, la « race », la classe sociale, etc.), de rétablir un État sacralisé et tout-puissant. Qu’elles soient antimodernes (c’est le cas le plus fréquent) ou pseudo-modernes (comme le léninisme, qui a détourné sans vergogne le sens des valeurs issues de la philosophie des Lumières), leur but est de remplacer la démocratie par une idéocratie, par la soumission à une seule idéologie, que nous définissons comme une construction intellectuelle qui prétend à l’intelligibilité totale du réel, qui explique le passé et l’avenir, qui assigne un but à l’histoire ; une conception du monde finaliste, qui nie pratiquement la liberté et qui s’oppose radicalement au libéralisme, pour lequel l’avenir est indéterminé (…). Les idéocraties se combattent férocement car il ne peut exister aucun pluralisme idéologique dans leur société idéale. Pour toutes, sans exception, le libéralisme constitue l’ennemi essentiel.

Il nous a semblé pertinent de distinguer entre les idéologies autoritaires et les idéologies totalitaires. Il existe de multiples interprétations du totalitarisme. On retiendra surtout que c’est d’abord un projet de domination totale de la société au moyen de la terreur institutionnalisée par un parti-État au service d’une idéologie incarnée par un chef charismatique. Il se caractérise aussi par la définition d’un « ennemi objectif » qu’il faut éliminer avant de rééduquer le reste de la population, de forger un homme nouveau entièrement au service de la Cause. Malgré leurs différences importantes, seuls le nazisme, le léninisme et sans doute l’islamisme radical méritent le qualificatif de totalitaires. Les autres idéologies anti-démocratiques (la contre-révolution traditionnelle, de type salazariste par exemple, le fascisme italien et les doctrines du même genre) seront qualifiées d’autoritaires ; le franquisme était quant à lui une dictature conservatrice. (…)

La démocratie a semblé triompher à la fin du XXème siècle. C’est en son nom que les pays sous domination soviétique, notamment, se sont soulevés. On a pu croire un moment qu’elle allait se répandre peu à peu et en particulier dans ces pays de l’est. Il a fallu déchanter, pourtant. Un bloc d’autocraties (Chine, Russie,…), qui répriment dans leurs frontières toute velléité démocratique, s’est constitué, s’est renforcé et s’est rapproché d’autres tyrannies (Corée du nord, Cuba, Syrie,…). Les nationalismes et les conflits géopolitiques reviennent en force. Quant au « Printemps arabe », il n’a pas fait long feu, et l’islamisme radical est plus fort que jamais.

Les démocraties souffrent surtout de leurs contradictions internes : disparition du lien social, insécurité économique, arrogance du pouvoir financier, pour n’en citer que quelques unes. Le populisme, le « peuple sans la démocratie » (Julliard), se développe (…). La démocratie peut disparaître. Aucune prétendue loi de l’histoire ne rend son avènement inéluctable. L’avenir est ouvert et indéterminé. Comme l’écrit Georges Burdeau, dans Le Libéralisme (éditions du Seuil) : « Les idéologies totalitaires peuvent se passer du concours des hommes, puisqu’elles les fabriquent. Le libéralisme ne le peut pas, car c’est à partir des hommes qu’il se construit. […] Que l’homme défaille, et la théorie s’effondre. » Les démocraties doivent aussi se méfier de l’ultra-démocratisme (« tout, et tout de suite ») que semble dénoncer E. Drewerman quand il parle du « caractère démoniaque de ceux qui visent à l’absolue pureté, qui la veulent sans compromis, sans délais, sans transiger, qui détruisent tout et qui ne comprendront jamais que ce monde qu’ils espèrent n’existera jamais, que seule existe cette réalité qui va du blanc au noir dans un chatoiement de nuances et de transitions. » Il n’y aura jamais de démocratie parfaite, seulement des démocraties plus ou moins abouties.

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Lettre ouverte à Donald Trump sur le port d’armes

Monsieur Trump,

Vous ne lirez certainement jamais cette « lettre ouverte » mais peut-être que, sur les deux rives de l’Atlantique, quelques uns de vos supporters le feront. Après les attaques terroristes qui ont ensanglanté Paris, vous avez rappelé lors d’un meeting au Texas que la France était l’un des pays ayant la législation la plus restrictive sur le port d’armes, et vous avez déclaré que si les Français avaient été armés, « la situation aurait été très différente » le 13 novembre. En d’autres termes, si les Français avaient le droit de porter des armes à feu, ils seraient selon vous beaucoup plus en sécurité.

Tout d’abord, cette récupération politique des attentats du 13 novembre dans le cadre de votre campagne pour les primaires est assez lamentable. Mais ce n’est pas cela qui me choque le plus, car vous êtes connu pour votre sens aigu de la démagogie et pour vos déclarations à l’emporte-pièces. Ce qui me gène vraiment, c’est la légèreté avec laquelle vous traitez un sujet aussi grave que celui du port d’armes. Les tueries qui se sont multipliées dans votre pays au cours des dernières années prouvent pourtant de façon éloquente que vos concitoyens ne sont pas plus en sécurité que les citoyens français : au contraire, le libre port d’armes favorise les tueries de masse dans les lieux publics. Je pense même que si les Français avaient le droit de porter des armes à feu pour se défendre, certains terroristes seraient suffisamment lâches pour privilégier les cibles non armées comme les écoliers ou les patients d’un hôpital.

Monsieur Trump, vous semblez avoir la mémoire très sélective. Voici quelques faits divers qui ont traumatisé votre beau pays et qu’il serait bon de ne pas oublier. Avril 1999 : 2 lycéens tuent 13 personnes dont 12 élèves au lycée Colombine à Littleton dans le Colorado. Mars 2005 : un adolescent tue 9 personnes, dont 5 élèves, dans un lycée de Red Lake. Avril 2007 : un étudiant tue 32 personnes sur le campus universitaire de Virginia Tech. Janvier 2011 : un homme pénètre dans un meeting électoral à Tucson dans l’Arizona et ouvre le feu sur le public, tuant 6 personnes. Avril 2012 : un homme abat 7 personnes dans une université à Oikos en Californie. Juillet 2012 : une fusillade fait 12 morts dans un cinéma de Denver. Décembre 2012 : un homme abat 26 personnes, dont 20 enfants, dans une école primaire à Newton. Septembre 2013 : un homme abat 6 otages à Miami. Juin 2015 : un homme blanc tue neuf noirs dans une église à Charleston. Octobre 2015 : un homme lourdement armé abat 10 personnes sur un campus universitaire de l’Oregon. Aucun héros solitaire muni de son arme à feu n’a empêché tous ces massacres. Le libre port d’armes n’a jamais été un antidote efficace contre les tueries de masse, et malheureusement, d’autres tueries viendront s’ajouter à cette liste noire.

La France n’est pas les Etats-Unis. Nos deux pays ont des histoires différentes. Le droit de porter une arme est inscrit dans le deuxième amendement de votre Constitution, un amendement voté à la fin du XVIIIe siècle. Mais si cet amendement existe encore aujourd’hui, c’est parce que le lobby des fabricants, des vendeurs et des utilisateurs d’armes à feu, la fameuse NRA, est l’un des plus puissants du pays. En France, la législation sur le port d’armes est effectivement très restrictive, et je m’en réjouis, comme l’immense majorité de mes concitoyens.

Cordialement.

Le Centriloque

 

Economie circulaire: plaidoyer pour un « capitalisme vert »

Depuis les débuts de la révolution industrielle, le modèle économique dominant est un modèle linéaire : on extrait les matières premières, on produit des biens matériels, on les vend, on les consomme et on les jette. Ce modèle a permis d’améliorer de façon spectaculaire les conditions de vie de milliards d’individus, mais il a aujourd’hui atteint ses limites : le rythme auquel nous prélevons les matières premières dont nous avons besoin a déjà largement dépassé la capacité de la planète à les renouveler. Jusqu’à présent, les politiques de développement durable n’ont pas remis en cause les bases mêmes de notre système productif suicidaire. Cependant, l’augmentation du prix des énergies, la raréfaction de certaines matières premières et les problèmes posés par le stockage des déchets ont amené un nombre croissant de citoyens et d’entreprises à développer de nouveaux modèles économiques plus circulaires.

Qu’est-ce que l’économie circulaire ? Un modèle fondé sur une idée toute simple : les déchets des uns sont une ressource pour les autres. Ce modèle est révolutionnaire en ce sens qu’il ne vise pas simplement à réduire la quantité de déchets, mais à supprimer l’idée même de déchet. En fait, l’économie circulaire s’inspire des écosystèmes naturels : il n’existe pas de « déchets » dans la nature puisque toute substance y est transformée, réabsorbée, réutilisée. La notion d’économie circulaire est née des travaux de William McDonough et Michael Braungart sur le concept « Cradle to Cradle », ou C2C (« du berceau au berceau », par opposition au modèle linéaire « du berceau à la tombe »). Il s’agit d’un ensemble de principes d’éco-construction visant à mettre en place un nouveau modèle industriel, dans lequel tous les matériaux seraient retournés à la nature sous forme de nutriments biologiques non toxiques, ou réintroduits dans l’industrie sous forme de nutriments techniques pouvant être indéfiniment recyclés. Une certification internationale « C2C » a d’ailleurs vu le jour en 2002.

Dans une économie fonctionnant de façon circulaire, rien n’est détruit, rien ne se perd. Le recyclage n’est plus une activité périphérique, il est au cœur même du processus productif. Dans l’agriculture, on connaît depuis longtemps les vertus de l’économie circulaire : de nombreuses fermes récupèrent le biogaz produit par la décomposition du compost et des déjections animales. Dans l’industrie, des passerelles se mettent en place entre différents secteurs qui n’avaient pas l’habitude travailler ensemble auparavant : ainsi, le groupe H&M reprend les vieux vêtements pour les revendre à des sociétés fabriquant des sièges de voiture. Dans l’urbanisme et l’architecture, les principes de l’éco-construction se diffusent peu à peu : en France, par exemple, le label HQE (Haute Qualité Environnementale) encourage l’utilisation de matériaux isolants recyclés et recyclables.

Mais l’économie circulaire est plus qu’une simple généralisation du recyclage, car avant de recycler tel ou tel composant, il convient d’allonger au maximum la durée de vie des produits, par le biais de la réparation. Ainsi, le tout premier smartphone équitable, appelé « Fairphone », a été conçu pour être facilement réparable, et les pièces de rechange peuvent être commandées auprès du fabricant. L’association « Repair Café » propose des ateliers de réparation gratuits pour toutes sortes d’objet, en fournissant des outils, du matériel de remplacement et des conseils. Ce concept, né aux Pays-Bas, commence à essaimer en Europe et en Amérique du Nord. Le but des « Repair Cafés » n’est pas de concurrencer les réparateurs professionnels, mais de sensibiliser les citoyens au fait que de nombreux objets sont jetés alors qu’ils sont encore réparables.

Pour fonctionner, le modèle de l’économie circulaire nécessite un changement profond des mentalités, des modes de vie et des façons de consommer. Or, notre société encourage le remplacement systématique du moindre appareil en panne, usé ou simplement démodé. Une loi votée par le Sénat en février 2015 a créé le délit « d’obsolescence programmée »: c’est un bon début. L’économie circulaire implique aussi le passage d’une « économie de la possession » à une « société de l’usage », comme l’explique le député écologiste François-Michel Lambert, président de l’Institut de l’Economie Circulaire. Il s’agit notamment de privilégier la location et le partage plutôt que la possession : on pense par exemple au co-voiturage, ou aux bornes de vélos et d’automobiles électriques en libre service dans certaines grandes villes. Il s’agit aussi de privilégier l’achat de services plutôt que la consommation de biens. Par exemple, à l’aéroport d’Amsterdam, Philips est chargé d’assurer l’éclairage mais reste propriétaire des lampes et des ampoules : l’entreprise installe donc des ampoules de haute qualité très économes en énergie, qu’elle peut ensuite recycler.

Le modèle de l’économie circulaire intéresse de plus en plus les entreprises car il permet de réduire les coûts de production : ce modèle nous amène donc à repenser les relations entre écologie et capitalisme. Le discours écologiste a longtemps été un discours de rejet du système capitaliste, système perçu comme intrinsèquement productiviste et consumériste. Or, c’est précisément dans l’économie circulaire que réside l’avenir du capitalisme. On retrouve ici l’idée d’un « capitalisme naturel », théorisée à la fin des années 1990 par Amory et Hunter Lovins, Paul Hawken et Lionel Bony. Qu’on se le dise : l’économie circulaire est un modèle rentable, créateur de croissance et d’emplois non délocalisables. Certains économistes comme Jeremy Rifkin y voient même l’un des moteurs d’une « troisième révolution industrielle » qui favorisera la réindustrialisation des pays développés en crise.

Reste à savoir quel doit être le rôle des responsables politiques dans cette transformation : comment inciter les entreprises et les citoyens à mettre en œuvre les principes de l’économie circulaire ? Comment favoriser la coopération entre les différents acteurs économiques d’un même territoire, afin de faire émerger des synergies nouvelles fondées sur la réutilisation et le recyclage ? Comment créer des structures permettant la mise en relation de ces différents acteurs ? Tout comme la transition énergétique, la conversion à l’économie circulaire sera l’un des défis majeurs du XXIe siècle. Malheureusement, les politiques menées aujourd’hui en Europe ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. En France, l’Institut de l’Economie Circulaire agit comme une sorte de plate-forme collaborative et comme un laboratoire d’idées, mais ses moyens et sa visibilité restent limités. Quant à l’Union européenne, elle pourrait jouer un rôle majeur dans la conversion à l’économie circulaire ; malheureusement, la Commission européenne a retiré de son programme de travail le paquet « économie circulaire », qui prévoyait notamment d’augmenter les objectifs de recyclage fixés aux Etats-membres. Pourquoi la Commission Juncker a-t-elle fait marche arrière ? Officiellement, pour donner la « priorité à l’emploi ». Un choix politique absurde, qui va priver l’Europe d’un gigantesque vivier d’emplois verts.

Les partis politiques doivent eux aussi prendre part à l’immense effort de réflexion et de pédagogie qu’exige la transition vers un capitalisme plus écologique. Les centristes, qui se disent partisans d’une écologie pragmatique, ancrée dans les territoires et compatible avec l’économie de marché, devraient être à la pointe du débat sur l’économie circulaire et placer ce thème au cœur de leur programme : vont-ils bientôt se réveiller ?

Ces mots inutiles qui encombrent le discours politique

Nous les entendons à longueur de temps : ces mots et ces expressions inutiles ont investi la « novlangue » politico-médiatique, et leur usage a fini par s’imposer comme parfaitement naturel. Pourtant, nous pourrions aisément nous passer d’eux, et revenir à d’autres vocables et à d’autres expressions que la langue française avait mis à notre disposition. Voici quelques exemples.

L’adjectif « citoyen(ne) », ou l’usage galvaudé d’un substantif

Le mot « citoyen » est un nom commun, et n’est pas censé être utilisé comme adjectif. Un citoyen est une personne qui participe à la vie de la « cité » et agit dans l’intérêt général. Curieusement, l’utilisation de ce terme comme adjectif s’est peu à peu imposée dans le langage politico-médiatique. Aujourd’hui, tout doit être « citoyen » : une attitude « citoyenne », un rassemblement « citoyen », un « geste citoyen », une pétition « citoyenne », etc. Cet usage finit par devenir insupportable, parce qu’il est grammaticalement incorrect et que, dans la langue française, il existe déjà un adjectif se rapportant à l’idée de citoyenneté : il s’agit de l’adjectif civique (du latin civis, qui signifie… citoyen !), comme dans « éducation civique », par exemple. Il semblerait que « civique » soit aujourd’hui tombé en désuétude. Pourtant, ce noble adjectif fait encore partie du dictionnaire. Mais pour ceux qui trouvent « civique » trop vieillot, je rappelle que la langue française est riche, et qu’il existe d’autres adjectifs qui, selon le contexte, pourraient se substituer au pseudo-adjectif « citoyen » (démocratique, populaire, éthique, responsable, juste, équitable, etc.).

« Opportunités », « efficient  », « impacter », où l’abus d’anglicismes

En français, l’opportunité, c’est la qualité de ce qui est opportun, c’est-à-dire de ce qui arrive au bon moment. Mais le terme « opportunité » est aujourd’hui employé comme le mot anglais opportunity, un faux-ami signifiant « occasion ». Désormais, on ne dit plus jamais « occasion » mais « opportunité » : j’ai eu « l’opportunité » de rencontrer telle personne, il faut attendre la bonne « opportunité » pour faire tel voyage, etc. Voici un bel exemple d’anglicisme qui a fini par s’imposer dans les médias, comme si le mot « occasion » était devenu ringard ou… inopportun. Pourtant, j’ai beau chercher, je ne vois vraiment pas ce que le mot « occasion » peut avoir de si gênant qu’on lui préfère son homologue anglo-saxon. Même le nombre de syllabes joue en faveur du terme « occasion ». Alors quoi ? Peut-être est-ce une forme de snobisme : opportunité sonne mieux qu’occasion, et semble avoir plus d’importance. Peut-être que le mot « opportunité » est plus opportun pour les grandes occasions. Je m’y perds.

Autre anglicisme très à la mode : le verbe « impacter », qu’on nous sert à toutes les sauces (la crise « impacte » le moral des Français, la baisse du pouvoir d’achat « impacte » le chiffre d’affaires des entreprises, la crise syrienne « impacte » la sécurité des pays voisins). Ne nous attardons pas sur la laideur de ce verbe aussi désagréable à prononcer qu’à entendre. Le vrai problème, c’est qu’il s’agit, une fois de plus, d’un emprunt superflu à nos amis anglo-saxons, car « impacter » vient du verbe to impact. Mais pourquoi ne pas dire « influencer », « modifier », « contrarier », « marquer » ou, éventuellement, « faire un impact » ?

Dans la catégorie des anglicismes sans intérêt, on citera également l’adjectif « efficient », qui est de plus en plus souvent utilisé à la place de l’adjectif « efficace ». Cet usage est calqué sur l’anglais, car l’adjectif anglais efficient veut précisément dire efficace. Mais en français, pourquoi dire « efficient » quand on peut se contenter de dire « efficace » ? Certes, « efficient » existe depuis longtemps dans la langue française, mais cet adjectif a un sens très spécifique : « efficient » signifie « qui produit un effet ». L’adjectif a longtemps été utilisé en physique et en philosophie. Ainsi, depuis Aristote, on distingue traditionnellement quatre types de causes : la « cause efficiente » (c’est-à-dire le mouvement ou la force qui produit quelque chose), la « cause matérielle » (la matière qui constitue la chose), la « cause formelle » (la nature de la chose) et la « cause finale » (la finalité de la chose). Si on utilise aujourd’hui le mot efficient à la place d’efficace, c’est peut-être parce que le premier a une connotation plus technique et plus scientifique que le second, trop banal. Par conséquent, une chose qualifiée d’efficiente semblera encore plus efficace que si elle est simplement qualifiée d’efficace

L’adjectif « volontariste », ou l’art d’ajouter des suffixes inutiles

Voici encore un terme dont l’usage connaît une considérable inflation : c’est normal, car dans tous les domaines de l’action publique, il faut une politique « volontariste ». En fait, l’adjectif « volontariste » est dérivé du nom « volontarisme », lui-même dérivé de l’adjectif « volontaire », lui-même dérivé du nom « volonté »… Toutes ces dérivations me donnent mal au crâne. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Lorsqu’on utilise l’adjectif « volontariste », la plupart du temps, « volontaire » ferait très bien l’affaire. Après tout, on ne dit pas « libéraliste », mais libéral. On ne dit pas « xénophobiste », mais xénophobe. On ne dit pas « anti-américaniste » mais anti-américain. A moins que l’adjonction d’une syllabe ne confère au mot plus de poids et ne le rende plus convainquant. A voir…

« Solutionner », où la peur des conjugaisons dangereuses

Quand il existe un verbe simple et connu de tous (résoudre), pourquoi utiliser un verbe plus  long, de sens identique, et formé sur le même radical ? Est-il préférable de « solutionner » un problème, ou de le résoudre ? Je n’en sais rien. Mais j’ai une théorie pour expliquer l’éviction du verbe « résoudre » par son lointain cousin « solutionner ». N’est-ce pas une question de conjugaison ? En effet, « solutionner » est un verbe du premier groupe, dont la conjugaison ne pose, a priori, pas de problème. Mais avec « résoudre », qui est un verbe du troisième groupe, les choses se compliquent un peu, et il peut y avoir quelque hésitation (résous ? résout ? résou ?). Et au passé simple, je ne vous raconte même pas (résolu ? résolus ? résolut ? résolva ?). Donc, en ajoutant simplement « er » à la fin d’un substantif, on prend moins de risques. D’ailleurs, dans le même style que « solutionner », nous avons aussi l’abominable « émotionner » (qui, hélas, est utilisé). Pour éviter tout désagrément grammatical aux complexés de la conjugaison, je propose donc d’ajouter au dictionnaire d’autres verbes offrant les mêmes avantages : « résolutionner », « dissolutionner », « absolutionner », « apparitionner » et « disparitionner ».

« L’inversion de la courbe du chômage », ou le goût des périphrases lourdingues et inadéquates

Pas une semaine sans qu’on n’entende cette curieuse expression : il faut « inverser la courbe du chômage ». Pour ma part, j’aimerais juste que le gouvernement parvienne à faire reculer le chômage, ce qui serait déjà une très bonne chose. A quoi bon user d’une tournure complexe et inutilement lourde ? D’autant plus que, d’un point de vue strictement mathématique, « inverser la courbe du chômage », ça ne veut rien dire, car on ne peut pas donner « l’inverse d’une courbe ». En mathématiques, l’inverse d’un nombre x est le nombre qui, multiplié par x, donne 1. Et la « fonction inverse » est la fonction qui associe à tout nombre son inverse. Mais étant donné que la représentation graphique de la fonction inverse est une asymptote et que, pour les nombres réels strictement positifs, la courbe est décroissante, si nous voulons être rigoureux, il faudrait formuler les choses de la façon suivante : « Dans un repère dont l’axe des abscisses représente le temps et celui des ordonnées, le taux de chômage du pays, nous allons faire en sorte que la courbe du chômage ressemble à celle de la fonction inverse, c’est-à-dire une asymptote qui tende vers 0 à mesure que le temps passe. » Ou bien, plus simplement, on peut dire qu’il faut faire baisser le taux du chômage, ce qui présente le double avantage de la clarté et de la concision.

Appel à contribution : si vous connaissez d’autres mots inutiles couramment utilisés dans les médias ou en politique, je vous invite à les poster en commentaire afin d’enrichir cet article. Merci d’avance pour vos contributions.

Der Kompromiss

Angela Merkel.

La chancelière Angela Merkel vient d’annoncer qu’elle acceptait l’instauration d’un salaire minimum généralisé en Allemagne. En effet, il n’existe pas, en Allemagne, de salaire minimum garanti pour l’ensemble des salariés: dans certaines branches, un salaire minimum a été négocié entre les représentants syndicaux et patronaux, mais cela ne concerne pas tous les secteurs, et de nombreux Allemands ont des salaires de misère, parfois inférieurs à 2 euros de l’heure (à titre de comparaison, en France, le SMIC horaire est d’environ 9,40 euros brut, soit 7,40 euros net). Pourtant, Angela Merkel et son parti, traditionnellement libéraux, se sont toujours opposés à l’instauration d’un salaire minimum généralisé. L’annonce de la chancelière a d’ailleurs inquiété les chrétiens-démocrates les plus conservateurs, qui refusent toute incursion de l’Etat dans la vie des entreprises et qui craignent les retombées néfastes que pourrait avoir sur l’emploi la création d’un salaire minimum. Pourquoi Merkel a-t-elle changé d’avis? Aurait-elle décidé soudainement d’améliorer le sort des millions de travailleurs pauvres qui vivent (ou plutôt survivent) dans son pays? Non: la chancelière a fait volte-face pour des raisons purement politiques. Obligée de former un gouvernement de coalition avec les sociaux-démocrates, Merkel a dû faire des concessions à ses partenaires/adversaires du SPD. Or, l’instauration d’un salaire minimum était la condition sine qua non imposée par le SPD pour participer au gouvernement de Merkel. Pour que l’Allemagne puisse être gouvernée, la chancelière a donc accepté une réforme qu’elle désapprouvait sur le fond. Evidemment, les négociations entre Merkel et le SPD ne sont pas terminées. Au contraire: le montant du futur « SMIC allemand » n’a pas été fixé, et les discussions sur ce point s’annoncent houleuses. Mais ce qui se passe actuellement en Allemagne est très intéressant car la chancelière a fait preuve d’un pragmatisme tout à fait remarquable, qui semble totalement étranger aux mœurs politiques hexagonales. Les Allemands ont cet étonnant sens du compromis qui permet au centre-droit et au centre-gauche de gouverner ensemble, quand les circonstances l’exigent. C’est un peu comme si Hollande avait accepté de revenir sur les 35 heures pour gouverner avec l’UMP (totalement improbable), ou comme si Jean-François Copé avait dû accepter le « mariage pour tous » pour gouverner avec le PS (carrément inimaginable). Verra-t-on, un jour, en France, des hommes et des femmes venus du centre, de la gauche sociale-démocrate et de la droite républicaine, gouverner ensemble et négocier les réformes dont la France a besoin, en recherchant le compromis le plus large et le plus acceptable? Ou va-t-on poursuivre ad vitam aeternam la valse des alternances qui ont, depuis 30 ans, conduit notre pays au bord du gouffre?

« Indignez-vous », mais n’oubliez pas de penser

Il y a trois ans, en octobre 2010, l’ancien résistant Stéphane Hessel publiait un célèbre opuscule intitulé Indignez-vous !, dans lequel il encourageait les jeunes générations à « s’indigner » contre toutes les injustices du monde contemporain. Ce tout petit livre d’une douzaine de pages eut un retentissement considérable. Traduit en 34 langues, vendu à 4 millions d’exemplaires dans plus de 100 pays, Indignez-vous ! fut acclamé par la presse de gauche et d’extrême gauche, et inspira également la création du mouvement des « Indignés » en Espagne, en Grèce, en France, aux Etats-Unis et dans de nombreux autres pays. Après le décès de Stéphane Hessel en février 2013, l’ouvrage fut réédité et les ventes s’envolèrent de nouveau.

Stéphane Hessel était un grand intellectuel, auréolé d’un glorieux passé de résistant et d’une brillante carrière de diplomate : on peut même dire qu’il fut l’une des grandes « consciences » du XXème siècle. Pourtant, le succès phénoménal d’Indignez-vous ! semble disproportionné par rapport à la pauvreté intellectuelle de l’ouvrage. En effet, dans le livre de Stéphane Hessel, l’indignation se substitue à la réflexion, comme s’il suffisait de s’indigner sans prendre la peine de penser. L’indignation dont parle Stéphane Hessel ne fait l’objet d’aucune définition, d’aucun examen critique : elle est considérée comme étant, en elle-même, le « ferment de l’esprit de résistance ». Stéphane Hessel met sur le même plan des problèmes qui n’ont aucun rapport entre eux, tels que la globalisation financière et le conflit israélo-palestinien, en les présentant comme des motifs légitimes d’indignation, mais sans proposer la moindre analyse.

De plus, l’auteur amalgame de façon pernicieuse la Résistance et le combat des Palestiniens, comme si la Palestine était comparable à la France occupée de 1940, et comme si les Israéliens étaient devenus les « nouveaux nazis ». L’héritage de la Résistance est ainsi détourné par l’auteur de façon à cautionner des positions personnelles ouvertement pro-palestiniennes et antisionistes. Mais ce qui est plus inquiétant, c’est le fait que Stéphane Hessel ne condamne à aucun moment le terrorisme islamiste de façon ferme et explicite : l’auteur fait l’apologie de l’indignation, mais curieusement, il oublie de s’indigner contre le terrorisme, la forme la plus barbare et la plus inhumaine de violence qui puisse exister dans le monde actuel…

Enfin, on peut déplorer le manque de modernité de la pensée qui sous-tend l’ouvrage. En effet, la conscience politique de Stéphane Hessel est restée figée dans l’après-guerre : l’auteur glorifie le programme du Conseil National de la Résistance (rédigé en 1944) et les grandes réformes adoptées en France à la Libération (nationalisations, création du Commissariat au Plan, Sécurité Sociale), sans proposer la moindre réflexion critique sur la nécessaire adaptation de notre modèle économique et social aux bouleversements qu’a connus l’économie mondiale durant les soixante dernières années.

L’extraordinaire succès rencontré par Indignez-vous ! est donc assez symptomatique du désarroi intellectuel de la nouvelle génération, une génération déboussolée, privée des grands repères idéologiques et des grands maîtres à penser que connurent les générations précédentes. Sachons nous indigner, oui, mais n’oublions pas de penser

La gauche et la droite ont-elles encore un avenir?

La vie politique française reste marquée par l’affrontement droite/gauche

Dans une étude consacrée aux « Paradoxes de l’élection présidentielle de 2012 », Edouard Lecerf (directeur général de TNS Sofres) et Olivier Duhamel (professeur de droit constitutionnel) ont souligné le caractère fortement bipolaire de la dernière présidentielle*. En effet, François Hollande et Nicolas Sarkozy ont toujours été placés largement en tête par les sondages avant le 1er tour. Une nette majorité de votants se sont portés sur eux dès le 1er tour et la participation est restée forte au 2nd tour. Les élections législatives ont encore accentué cette bipolarisation, car elles ont donné une large majorité de gauche au nouveau président.

Cette bipolarisation s’explique en grande partie par le « vote utile » : au 1er tour, beaucoup d’électeurs n’ont pas jugé nécessaire de donner leur suffrage à un candidat qui avait peu de chances d’être élu. La stratégie centriste de François Bayrou a été un échec : il n’a obtenu que 6% des suffrages, bien loin de ses 18% de 2007. Aux législatives, le Modem, isolé, n’a conservé que deux sièges sur les trois qu’il avait obtenus en 2007. L’élection présidentielle a donc renforcé la bipolarisation de la vie politique française, et semble avoir confirmé l’impossibilité d’un centre fort et indépendant.

Pourtant, Edouard Lecerf et Olivier Duhamel soulignent aussi la fragilité de cette bipolarisation.

Une bipolarisation fragile et de plus en plus contestée

Les tentatives de dépassement du clivage droite/gauche se sont multipliées au cours des dernières années. En 2012, plusieurs candidats ont essayé d’incarner une « 3e voie »  : la voie centriste de Bayrou, la voie écologiste d’Eva Joly, et surtout, la voie « nationaliste » proposée par Marine Le Pen. Les scores exceptionnels obtenus par le Front National à la présidentielle et aux législatives témoignent bien d’une contestation de la logique bipolaire : rejetant dos à dos la gauche et la droite, conspuant « l’Etat UMPS », Marine Le Pen cherche clairement à se présenter comme une alternative au bipolarisme.

De plus, la gauche et la droite sont affaiblies par leurs fractures internes. A gauche, la politique « sociale-libérale » du gouvernement scandalise les partisans de Mélenchon, et fait grincer quelques dents à l’intérieur de la majorité, chez les Verts et au sein même du PS: la ministre de l’Ecologie Delphine Batho vient d’ailleurs d’être limogée pour avoir contesté la politique budgétaire du gouvernement. A droite, ce n’est pas mieux. Jean-Louis Borloo, rejetant la droitisation de l’UMP, a claqué la porte pour fonder l’UDI, et de nombreux centristes de l’UMP lui ont emboîté le pas. L’UMP est sortie très affaiblie de la « guerre des chefs » qui opposa François Fillon à Jean-François Copé à l’automne 2012 ; le retour de Nicolas Sarkozy dans la vie politique inquiète sérieusement certaines personnalités de l’UMP qui ont tourné la page du sarkozysme. Le débat sur le « mariage pour tous » a exacerbé les divisions internes de l’UMP, entre une aile modérée qui garda ses distances avec le mouvement anti-mariage gay, et une aile conservatrice qui participa activement aux manifestations et alla jusqu’à faire la promesse démagogique d’une improbable abrogation du texte.

Une redéfinition des clivages idéologiques

Le sociologue Steve Fuller, professeur de sociologie à l’université de Warwick (Royaume-Uni), a récemment développé une théorie intéressante sur l’évolution des clivages idéologiques*: selon cet universitaire, dans les démocraties occidentales, le clivage droite-gauche est aujourd’hui obsolète et ne permet plus de comprendre l’attitude des principaux partis de gouvernement face aux grands enjeux du XXIème siècle.

Steve Fuller pense qu’au XXIème siècle, les grands clivages idéologiques n’opposeront pas une gauche « sociale » à une droite « libérale », mais deux attitudes différentes face aux risques, à savoir le « principe de précaution » et le « principe de proactivisme ». Les partisans du principe de précaution pensent que l’action politique doit avoir pour but de protéger les individus et les sociétés contre tout type de risque (économique, social ou environnemental), quitte à limiter l’innovation et la croissance. Les « proactivistes » pensent au contraire qu’il faut encourager l’innovation et la prise de risques, à condition qu’il s’agisse de risques calculés : en cas de succès, le risque est bénéfique ; en cas d’échec, l’homme en tire les leçons nécessaires. Prenons un exemple significatif. Sur la question du gaz de schiste, les partisans de la précaution souhaitent maintenir l’interdiction d’exploiter cette source d’énergie parce que les conséquences de son extraction sont potentiellement dangereuses ; les « proactivistes » considèrent qu’il faut tenter d’extraire le gaz de schiste, car ce gaz peut, à terme, être une solution à la dépendance énergétique du pays : si la méthode d’extraction est perfectible, elle sera améliorée, mais si elle a des effets plus nocifs que prévu, il faudra en tirer les leçons et renoncer au gaz de schiste.

Tâchons de ne pas caricaturer la pensée de Steve Fuller : les hommes politiques ne se répartissent pas en deux « camps » bien distincts correspondant aux « proactivistes » et aux « précautionnistes ». Un même parti, une même personnalité, peuvent avoir une posture « proactiviste » face à certaines questions et défendre le principe de précaution face à d’autres questions. En outre, l’analyse de Steve Fuller ne doit pas être considérée comme une clé de lecture du débat politique contemporain: il s’agit plutôt d’une perspective, d’un scénario, d’une évolution possible des clivages politiques dans les démocraties libérales. Steve Fuller reconnaît d’ailleurs  lui-même que les principes de précaution et de proactivisme restent marginaux dans le discours politique contemporain. Mais à bien y réfléchir, ces principes semblent tout à fait opératoires face à plusieurs questions majeures, qu’il s’agisse de l’énergie, de la compétitivité, de la défense, de la construction européenne ou des questions éthiques et sociétales.

Actuellement, le clivage entre « précaution » et « proactivisme » traverse les grandes familles politiques traditionnelles : à droite, on trouve des « traditionalistes » (l’aile droite de l’UMP et le FN) et des « libéraux » (les libéraux de l’UMP et du centre) ; et à gauche, on trouve des « socio-conservateurs » (l’aile gauche du PS et le Front de Gauche, qui luttent pour la préservation des acquis sociaux et la protection des individus contre la concurrence extérieure) et des « technocrates » (l’aile centriste du PS, qui gère les affaires de l’Etat de façon pragmatique et recherche une adaptation à la nouvelle donne économique mondiale). On peut penser, avec Steve Fuller, qu’à l’avenir les « socio-conservateurs » de gauche et les « traditionalistes » de droite pourraient se rapprocher, et que les « libéraux » de droite et les « technocrates » de gauche pourraient se rejoindre, voire se confondre.

* Référence des ouvrages et des pages Internet cités :

– E. Lecerf et O. Duhamel, « Les huit paradoxes de la présidentielle de 2012 », dans L’Etat de l’opinion 2013, TNS Sofres, Editions du Seuil, 2013.

– Le Cercle des économistes, Politique économique de droite, politique économique de gauche, Perrin, 2006.

http://lecercle.lesechos.fr/economistes-project-syndicate/autres-auteurs/221146655/evolutions-ideologiques