Vers une « union des centres » aux municipales et aux européennes?

C’est désormais quasi officiel: Jean-Louis Borloo, président de l’UDI, et François Bayrou, président du Modem, sont d’accord sur l’idée de présenter des listes communes aux élections municipales et européennes de 2014. Ce rapprochement a été favorisé par les critiques de plus en plus explicites adressées par François Bayrou à la politique du président Hollande et du gouvernement socialiste (incapacité à réformer, dérapage fiscal, absence de projet politique clair). Pour le moment, les deux partis centristes n’ont pas encore de programme commun: le projet politique de l’alliance UDI-Modem devrait être dévoilé dans le courant du mois d’octobre.

L’initiative de Bayrou et de Borloo fait renaître l’espoir d’une grande union centriste, que la plupart des électeurs et sympathisants centristes attendent depuis longtemps. Sur le fond, cette alliance est assez naturelle: le Modem et l’UDI défendent les mêmes valeurs et ont des idées tout à fait similaires sur un grand nombre de sujets (compétitivité, fiscalité, environnement, Europe, décentralisation, etc.). C’est plutôt la stratégie qui risque de poser problème. En effet, l’alliance Modem-UDI repose sur un malentendu. Pour Bayrou, il s’agit de bâtir un centre fort et indépendant, capable de dépasser le clivage droite/gauche. Mais pour Borloo, il s’agit de reconstituer un grand parti de centre-droit, à l’image de l’ancienne UDF, en vue d’une coalition avec l’UMP: Borloo espère contrecarrer la droitisation de l’UMP, et « tirer vers le centre » le parti de Jean-François Copé. Le projet politique de l’alliance Modem-UDI devra formuler une ligne claire sur la question des relations avec l’UMP: François Bayrou pourra-t-il renoncer à la ligne d’indépendance qu’il a défendue bec et ongles depuis 2007 ? Borloo prendra-t-il le risque de s’éloigner de ses alliés de l’UMP ? En outre, les tensions entre les deux partis centristes ne sont pas totalement apaisées. Au Modem, on se méfie de l’UDI, perçue comme une simple force d’appoint de l’UMP. Et à l’UDI, certains, comme Hervé Morin, n’ont toujours pas pardonné à Bayrou d’avoir voté Hollande en 2012.

Trois scénarios peuvent être envisagés quant à l’avenir de cette union centriste.

Scénario n° 1: les listes UDI-Modem obtiennent de bons scores en 2014, l’alliance est pérennisée. On voit alors émerger un mouvement centriste unifié, capable de peser dans le débat politique jusqu’à la fin de la présidence de François Hollande, et d’envisager une candidature commune avec des primaires pour les présidentielles de 2017.

Scénario n° 2: les listes UDI-Modem obtiennent de bons résultats en 2014, mais l’alliance éclate ensuite sur la question de la ligne politique. L’UDI revient dans le giron de l’UMP, et le Modem se trouve à nouveau isolé.

Scénario n° 3: les listes UDI-Modem sont laminées aux élections de 2014, ce qui met immédiatement un terme à l’alliance. Le centre pourrait ne pas se relever de cet échec.

11 septembre: pour en finir avec la théorie du complot

Attentat du World Trade Center.

Après la tragédie du 11 septembre 2001, toutes sortes de rumeurs et de théories complotistes ont vu le jour à travers le monde : niant l’origine terroriste des attentats, les partisans de ces théories fumeuses affirment, par exemple, que les attaques du 11 septembre ont été orchestrées de l’intérieur (« inside job ») par les services secrets américains, pour justifier une intervention militaire en Afghanistan et en Irak et ainsi garantir l’accès des Etats-Unis aux ressources de ces deux pays. Certains affirment aussi que les attentats sont l’œuvre des services secrets israéliens. Al-Qaïda n’aurait donc aucune responsabilité dans les événements du 11 septembre, et la version « officielle » serait un « mensonge d’Etat » destiné à couvrir un gigantesque complot intérieur.

Depuis 2001, ces théories sont colportées par d’innombrables sites web et relayées par des millions d’Internautes sur les forums et les réseaux sociaux. Certains sites Internet sont même devenus des références en la matière : on peut citer, à titre d’exemples, « ReOpen911.info » et « voltaire.net » (le site du « Réseau Voltaire International », organisation présidée par l’écrivain Thierry Meyssan). Sur des sites comme Youtube ou Dailymotion, on trouve encore des centaines de vidéos qui remettent en question la version « officielle » des attentats, avec des arguments souvent fallacieux. Mais toutes ces théories seraient sans doute restées dans les poubelles du web si elles n’avaient pas reçu le soutien de quelques personnalités du showbiz et du monde politique, telles que le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, l’acteur Jesse Ventura aux Etats-Unis, l’humoriste Jean-Marie Bigard et l’ancien ministre socialiste Roland Dumas en France.

Le succès des théories du complot sur le 11 septembre ne s’est jamais démenti depuis 2001. Pourtant, de nombreux scientifiques et intellectuels se sont efforcés de réfuter ces théories, comme le célèbre linguiste américain Noam Chomsky et le sociologue français Pierre-André Taguieff. Aux Etats-Unis comme en Europe, les sites Internet et les publications « anti-conspirationnistes » se sont multipliés, à l’image du remarquable site « Conspiracy Watch » (Observatoire des théories du complot) et du site « Bastison.net » animé par l’ingénieur français Jérôme Quirant. L’historien Pierre Rigoulot et les journalistes Guillaume Dasquié et Jean Guisnel ont depuis longtemps réfuté les théories complotistes de Thierry Meyssan. Hélas, la parole des intellectuels a souvent peu de poids face au racolage complotiste.

Dès l’origine, les théoriciens du complot ont essayé de faire croire au public que leurs théories s’appuyaient sur une contre-enquête minutieuse qui faisait voler en éclats la « thèse officielle ». Certes, sur des événements d’une telle gravité, toute version officielle soulève des doutes légitimes : il est normal que les contre-pouvoirs remplissent leur rôle, que la presse, les intellectuels et les citoyens cherchent à se protéger contre toute manipulation. Mais il ne faut pas s’autoriser à dire n’importe quoi sous prétexte que l’on a des doutes. Les partisans des théories conspirationnistes n’ont jamais cherché à « rétablir la vérité » : au contraire, ils ont réécrit l’histoire à leur gré, en se fondant sur de simples suspicions, et sans jamais apporter de preuve.

Qu’est-ce qu’une théorie du complot ?

L’expression « théorie du complot » désigne toute théorie qui impute une situation ou un événement inattendu à l’action secrète et concertée de plusieurs individus puissants dont les intentions auraient été délibérément cachées à la population. Ces théories mettent souvent en cause le pouvoir politique et les principaux médias, soupçonnés d’entretenir une « version officielle » mensongère afin de tromper l’opinion publique. On parle parfois de « conspirationnisme » pour désigner le point de vue de ceux qui adhèrent aux théories du complot. Les historiens considèrent que les premières véritables théories du complot sont apparues en Europe à la fin du XVIIIe siècle : certains auteurs tels que l’abbé Barruel ont en effet analysé la Révolution Française comme un « complot judéo-maçonnique » destiné à renverser l’Eglise catholique et la monarchie. La théorie du complot judéo-maçonnique a d’ailleurs été reprise au début du XXe siècle dans les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux fabriqué par des membres de la police secrète du Tsar Nicolas II.

Les rumeurs de complot sont faciles à fabriquer et se répandent souvent comme une traînée de poudre. Face à des faits qui nous dépassent, à des événements incroyables, traumatisants ou très chargés émotionnellement, nous avons tendance à réinterpréter la réalité à partir des bribes d’informations que nous détenons ou que nous croyons détenir. Dans ce genre de circonstances, nous sommes beaucoup plus perméables aux rumeurs et aux discours d’inquiétude : un simple soupçon, une simple coïncidence peuvent nourrir une véritable paranoïa collective et faire jaillir toutes sortes de théories complotistes. Ainsi, face à la tragédie du 11 septembre qui a sidéré la planète entière, une partie de l’opinion publique a été séduite par les théories qui remettaient en cause la version « officielle ». D’ailleurs, le contexte était plutôt favorable aux rumeurs de complot : le manque d’informations, les zones d’ombre dans les rapports des enquêteurs, les contradictions dans les déclarations officielles ont largement alimenté les fantasmes et ont ouvert un boulevard à tous les mystificateurs et à tous les théoriciens du complot.

Mais les raisons qui expliquent le succès des théories conspirationnistes ne sont pas seulement d’ordre psychologique : elles sont aussi idéologiques. Le gouvernement des Etats-Unis déchaîne depuis longtemps des passions haineuses, y compris au sein de la société américaine. La politique impérialiste menée par les Etats-Unis durant la guerre froide et les coups d’Etat soutenus par les services secrets américains, comme celui de Pinochet au Chili en 1973, ont créé un terreau favorable au conspirationnisme. Les rumeurs accusant de complot les Etats-Unis d’Amérique ont existé bien avant le 11 septembre. En 1963, l’assassinat du président Kennedy a suscité de nombreuses rumeurs. Après les premiers pas de l’homme sur la Lune en 1969, des rumeurs ont circulé aux Etats-Unis à propos d’un prétendu « complot de la Nasa » : Neil Armstrong n’aurait jamais posé le pied sur la Lune et le film de la mission Apollo 11 serait une vidéo truquée, enregistrée en studio dans le but de démontrer la supériorité technologique des Etats-Unis sur l’URSS. Dans les années 1990, d’abominables rumeurs ont accusé le gouvernement américain d’avoir créé le virus du sida pour assurer de nouveaux débouchés aux firmes pharmaceutiques ou pour décimer la population africaine. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que certaines personnes aient soupçonné la CIA ou le « lobby militaro-industriel » américain d’avoir cyniquement orchestré les attentats du 11/09 dans le but de justifier une intervention militaire au Moyen-Orient. La « thèse » des attentats islamistes est dérangeante car elle implique la vulnérabilité de l’hyperpuissance américaine. En revanche, la thèse du complot intérieur consolide la vision manichéenne d’un monde dans lequel les Etats-Unis sont toujours les agresseurs, et leurs ennemis, des victimes. Mais surtout, les théories du complot sur le 11/09 conduisent à nier ou à minimiser la responsabilité des mouvements djihadistes dans les attentats, d’où le succès considérable de ces théories dans les pays musulmans.

Parler de « la » théorie du complot à propos des attentats du 11/09 est un usage trompeur, car il existe en réalité plusieurs théories du complot qui, parfois, se contredisent entre elles : certains conspirationnistes prétendent par exemple que les Tours Jumelles ont été percutées par des avions de chasse, mais d’autres affirment qu’aucun avion ne s’est écrasé à Manhattan le 11 septembre 2001 et que les vidéos du crash sont truquées. Malgré leurs divergences, toutes ces théories ont en commun le même postulat : la « version officielle » est un mensonge et les attentats du 11 septembre sont de faux attentats organisés de l’intérieur par les services secrets américains ou avec leur complicité.

Il existe plusieurs degrés d’adhésion aux théories du complot sur le 11/09 : on ne doit pas confondre les sceptiques (qui ont simplement des doutes à propos de la version « officielle » des attentats) et les conspirationnistes purs et durs (qui ont la certitude que les attentats sont le résultat d’un complot intérieur). On peut effectivement avoir des doutes sans pour autant adhérer aux théories du complot. Cela dit, même si les conspirationnistes « militants » sont ultra-minoritaires, ils ont déjà remporté une victoire non négligeable en semant le doute au sein de l’opinion publique : nous connaissons tous, dans notre entourage, des gens qui ne croient pas à la version « officielle » et qui ont le sentiment qu’on leur cache la vérité. Or, le scepticisme est souvent la première étape vers le complotisme et constitue l’alibi facile de nombreux théoriciens du complot.

L’expression « théorie du complot » est devenue l’objet d’une véritable bataille sémantique après les attentats du 11/09 : les théoriciens du complot se présentent souvent comme de simples « chercheurs de vérité » (« truthers ») et récusent l’expression « théorie du complot », qu’ils jugent péjorative. Certains conspirationnistes cherchent d’ailleurs à semer la confusion dans le débat en qualifiant de « théorie du complot » la version officielle elle-même car, selon eux, les autorités américaines auraient inventé le scénario d’un complot terroriste contre les Etats-Unis. Ce tour de passe-passe rhétorique permet aux théoriciens du complot de retourner contre leurs adversaires l’accusation de « conspirationnisme » et de critiquer à peu de frais la version dite « officielle ».

La théorie de la « démolition contrôlée »

Trois tours du World Trade Center se sont effondrées le 11 septembre 2001 : les tours 1 et 2 (aussi appelées « Tours Jumelles »), qui ont été percutées par les deux Boeing, et la tour 7, dont la destruction apparaît plutôt comme un dommage collatéral. La théorie du complot la plus répandue à propos du 11/09 est celle de la « démolition contrôlée » : d’après cette théorie, l’effondrement des tours du World Trade Center aurait été provoqué par des explosifs. Cette théorie se fonde notamment sur le fait que les tours se sont effondrées sur elles-mêmes, verticalement, comme lors d’une démolition contrôlée.

Le Rapport d’enquête du NIST (National Institute of Standards and Technology) a fourni des éléments permettant d’expliquer scientifiquement pourquoi les Tours Jumelles sont tombées à la verticale. L’effondrement des Tours Jumelles s’explique par l’effet combiné de deux facteurs : l’affaiblissement des étages situés sous la zone d’impact, et l’énergie cinétique accumulée par les étages supérieurs pendant leur chute. En d’autres termes, les étages supérieurs ont écrasé les étages inférieurs. Selon l’hypothèse défendue par le NIST, ce sont les incendies propagés par le kérosène qui auraient fragilisé la structure en acier des Tours Jumelles. En effet, lorsque l’acier atteint des températures proches de 1000°C, il a déjà perdu une grande partie de sa résistance et de sa rigidité : dès lors, les phénomènes d’instabilité élastique et la rupture des boulonnages et des soudures peuvent conduire à l’effondrement de l’édifice. Ces vulnérabilités propres aux immeubles à structure métallique sont d’ailleurs bien connues des spécialistes. Mais une autre hypothèse a vu le jour en 2011 : selon un expert norvégien nommé Christian Simensen, c’est une réaction chimique qui serait à l’origine de l’effondrement des Twin Towers. L’aluminium composant la carlingue des avions aurait fondu sous l’effet de l’incendie et aurait coulé vers les étages inférieurs, où il serait entré en contact avec l’eau du système anti-incendie : la rencontre de l’eau et de l’aluminium en fusion aurait alors provoqué d’importantes explosions au cœur des deux tours. La structure métallique des tours se serait alors affaissée en son centre, ce qui expliquerait pourquoi les tours se sont effondrées sur elles-mêmes.

Le cas de la tour 7 est différent, car cet immeuble s’est effondré sans avoir été percuté par un avion. D’après les théoriciens du complot, la tour 7 n’a pas pu tomber toute seule : l’utilisation d’explosifs serait donc la seule explication possible à sa chute. Mais avant de se forger une opinion, il faut tout de même avoir en tête plusieurs éléments importants pour comprendre ce qui s’est passé. La tour 7 était située à une centaine de mètres de la tour 1 : elle fut donc directement exposée aux débris incandescents projetés par cette dernière. Les témoignages concordent sur le fait que la tour 7 a été ravagée par un incendie d’une extrême intensité et qu’elle a succombé après sept heures d’embrasement : aucun édifice n’est conçu pour résister à de tels dommages. D’après le rapport d’enquête du NIST, la tour 7 s’est effondrée en deux temps : un premier pan de l’immeuble est tombé quand l’un des trois portiques principaux de la structure a cédé sous l’effet de l’incendie ; une redistribution des charges à l’intérieur de la structure a ensuite fait céder les deux autres portiques, entraînant l’effondrement de l’immeuble tout entier 6 à 7 secondes plus tard. Les vidéos permettent d’ailleurs de vérifier que la tour 7 s’est effondrée en deux temps. Les conspirationnistes cherchent à minimiser l’ampleur de l’incendie de la tour 7 : ainsi, le film complotiste Loose Change ne montre que les façades sur lesquelles les flammes ne sont pas visibles, mais le réalisateur occulte les images et les témoignages attestant que, sur la façade sud, des flammes s’échappaient d’un trou béant d’une hauteur de 20 étages. Les théoriciens du complot comparent souvent la tour 7 à d’autres gratte-ciels qui ont résisté à de spectaculaires incendies : l’exemple le plus connu est sans doute celui de la Tour Windsor à Madrid, qui a brûlé pendant 6 heures en 2005 sans s’effondrer. Mais les tours du World Trade Center sont des immeubles à structure en acier, tandis que la Tour Windsor est un immeuble à structure en béton, plus stable que les structures métalliques en cas d’incendie. D’ailleurs, l’incendie de la Tour Windsor est devenu un « cas d’école » en matière de sécurité dans les immeubles d’affaires, car cet événement a démontré que les tours en béton résistaient mieux au feu que les tours métalliques.

La théorie de la « démolition contrôlée » soulève deux questions très simples mais tout à fait essentielles. La première question est : pourquoi ? Pourquoi piéger les tours avec des explosifs ? Pourquoi les auteurs du prétendu complot se seraient-ils donné autant de mal ? Pourquoi auraient-ils pris le risque d’éveiller les soupçons en piégeant les tours alors que les avions détournés suffisaient pour faire de nombreuses victimes et pour infliger un traumatisme sans précédent à la nation américaine ? Rien ne justifiait le recours à une démolition contrôlée. Absolument rien ! Les théoriciens du complot ont cherché des raisons pouvant justifier une démolition des tours 1, 2 et 7, mais n’ont jamais rien trouvé de convaincant. Le film Loose Change évoque une réserve d’or cachée dans les sous-sols du World Trade Center : la démolition des Tours Jumelles aurait donc permis aux services secrets américains de récupérer le mystérieux trésor. Cette rumeur vient du fait que des lingots d’or et d’argent ont effectivement été évacués des gravats du World Trade Center après les attentats, mais il ne s’agit pas d’une réserve secrète : les lingots en question appartenaient à la Banque Scotia, une grande banque canadienne installée dans un immeuble voisin des Twin Towers. Les locaux de la Banque Scotia ont été réduits en miettes lors des attentats mais les lingots, protégés par une chambre forte, ont pu être déménagés en lieu sûr le soir même du 11 septembre : plusieurs camions blindés assistés par une centaine d’agents fédéraux lourdement armés ont récupéré les fameux lingots dans les décombres de Ground Zero. D’après certains théoriciens du complot, la destruction de la tour 7 aurait servi à détruire des « documents compromettants de la CIA ». Il est vrai que la CIA possédait des bureaux dans la tour 7 du World Trade Center, mais cette histoire de « documents compromettants » est un pur fantasme complotiste, inventé de toutes pièces pour justifier l’idée d’une démolition contrôlée de la tour 7. Si la CIA avait des documents compromettants à faire disparaître, elle était parfaitement capable de les détruire sans faire sauter l’immeuble tout entier…

La deuxième question essentielle que soulève la théorie de la démolition contrôlée est : comment ? Comment piéger les tours en toute discrétion ? Plusieurs dizaines de milliers de personnes travaillaient chaque jour dans les tours du World Trade Center, et ces bâtiments étaient sous haute surveillance depuis l’attentat à la bombe de 1993. Si la destruction des tours avait été provoquée par des explosifs, il aurait fallu des mois de préparation pour installer toutes les charges explosives et tous les câbles nécessaires à la démolition. Ces travaux auraient mobilisé de nombreux ouvriers et provoqué d’importantes nuisances. Si tous ces travaux avaient existé, nous aurions des témoins et des preuves. Or, il n’existe pas la moindre trace d’une telle opération, et il est inconcevable que des tonnes d’explosifs aient été posées dans des buildings aussi surveillés que ceux du World Trade Center sans que personne ne s’en soit rendu compte. Les explosifs auraient-ils été posés la nuit ? Dans ce cas, il aurait fallu que les ouvriers travaillent des nuits entières pendant des semaines, toutes lumières allumées, en plein Manhattan, pour acheminer puis installer des tonnes de charges explosives dans les tours, et tout cela sans éveiller le moindre soupçon, et sans qu’aucun témoignage ni aucune image ne puisse l’attester. Cette hypothèse ne tient pas la route.

Certains théoriciens du complot pensent que des travaux de maintenance auraient servi à « couvrir » l’installation des explosifs. Le site « Reopen911 » a notamment publié une interview de Scott Forbes, un employé de la tour sud : ce dernier évoque une « opération de maintenance » qui aurait eu lieu dans la tour sud le week-end précédant les attentats et qui aurait nécessité de couper le courant et de désactiver les systèmes de sécurité pendant une trentaine d’heures. Pourtant, il n’existe aucune trace de cette prétendue opération de maintenance. Aucun autre salarié n’a confirmé les propos de Scott Forbes. Aucun mail, aucun document écrit n’évoque cette mystérieuse maintenance. Les auteurs du film Loose Change défendent une autre théorie : le film cite en effet le témoignage d’un certain Ben Fountain, analyste financier du World Trade Center, qui évoque dans une interview à People Magazine plusieurs exercices d’évacuation inhabituels durant les semaines précédant les attentats. Mais là encore, il n’existe aucune trace de ces exercices, et aucun autre salarié n’a corroboré l’affirmation de Ben Fountain.

Il existe une autre hypothèse encore plus ahurissante pour expliquer comment les tours ont pu être piégées. Dans un documentaire canadien intitulé 11 Septembre, la théorie du complot démontée, on peut voir les extraits d’une interview de l’architecte Richard Gage, fondateur de l’organisation « Architectes et Ingénieurs pour la vérité sur le 11 septembre ». Richard Cage émet l’idée que les explosifs auraient pu être posés lors de rénovations (lesquelles ? quand ?) ou même « lors de la construction de l’édifice », c’est-à-dire 20 ans avant les attentats ! Il s’agit évidemment d’une pure conjecture, qui ne repose sur aucune preuve ni aucun élément tangible. D’ailleurs, cette théorie est techniquement indéfendable car les explosifs sont des produits périssables : ceux qui sont utilisés pour les démolitions contrôlées ont en général une durée de vie n’excédant pas 3 ans ; au-delà de cette période, les fabricants ne garantissent plus leur efficacité.

Les théoriciens du complot ont recherché, en vain, les preuves « scientifiques » d’une démolition contrôlée. Par exemple, sur certaines vidéos montrant l’effondrement des Twin Towers, on peut observer de petites projections de matière à l’extérieur des buildings : ces petites explosions, appelées « squibs » (pétards), sont souvent utilisées par les théoriciens du complot pour « prouver » l’utilisation de charges explosives à l’intérieur des tours. Ce phénomène est pourtant facile à expliquer : pendant que la tour s’effondre, les étages supérieurs viennent comprimer l’air contenu dans les étages inférieurs ; l’air est alors expulsé par les vitres de l’immeuble, donnant ainsi aux témoins l’illusion que des explosifs ont été utilisés à différents étages des Twin Towers. Par ailleurs, certains rescapés des Tours Jumelles disent avoir entendu des bruits d’explosion à l’intérieur des bâtiments, mais de tels bruits ne prouvent aucunement la présence d’explosifs dans les tours : étant donné qu’un Boeing a déversé de grandes quantités de kérosène enflammé à l’intérieur de chaque tour, on peut aisément admettre que des explosions aient été entendues à l’intérieur des Tours Jumelles.

Les « squibs ».

Des traces dexplosifs dans les poussières du World Trade Center ?

En 2009, une équipe de neuf scientifiques publia dans la revue en ligne The Open Chemical Physics Journal un article démontrant la présence de « nanothermite » (un explosif extrêmement puissant) dans les ruines du World Trade Center. L’équipe qui a mené ces recherches était dirigée par le physicien américain Steven E. Jones, un mormon illuminé connu pour ses thèses complotistes sur le 11 septembre et pour ses recherches délirantes sur les « preuves » archéologiques de la venue du Christ en Amérique il y a 2000 ans. Pour prouver l’utilisation de nanothermite, les auteurs de l’article ont analysé des échantillons de poussière prélevés à proximité des décombres du World Trade Center. A l’aide d’un aimant, ils sont parvenus à isoler plusieurs écailles bicolores constituées d’une couche grise et d’une couche rouge. La composition de ces écailles a été analysée au microscope électronique à balayage : en étudiant les spectres ainsi obtenus, les auteurs sont arrivés à la conclusion que les particules de la couche rouge étaient des résidus de nanothermite. Après la publication de l’article, Steven E. Jones a parcouru le monde en exhibant triomphalement ses fameuses « red chips », et le chimiste danois Niels Harrit, l’un des auteurs de l’article, a donné plusieurs interviews à la télévision.

Le problème, c’est que les découvertes de Steven E. Jones et de son équipe n’ont jamais été prises au sérieux par la communauté scientifique. Les résultats fournis dans l’article de Steven E. Jones laissent penser que les prétendues « chips » de nanothermite sont en réalité de simples écailles de peinture : en 2012, une étude menée par le chimiste américain Jim Millette a prouvé que la couche rouge des « chips » était constituée de kaolinite et d’oxyde ferrique, deux substances qui entrent dans la composition des peintures anticorrosion appliquées sur les poutres du World Trade Center. En consultant des sites tels que le Journal of 9/11 Studies ou International Skeptics Forum, on s’aperçoit que l’article de Steven E. Jones est tourné en dérision par de nombreux scientifiques : manque d’objectivité, analyses bâclées, conclusions erronées, absence de vérifications… La liste des griefs est plutôt lourde. Pourtant, les recherches de Steven E. Jones sur les « chips » du World Trade Center continuent de faire autorité dans les milieux conspirationnistes.

Par ailleurs, Steven E. Jones affirma que les traces de soufre découvertes sur plusieurs échantillons d’acier du World Trade Center étaient liées à l’utilisation de « thermate », un mélange de thermite, de soufre et de nitrate de baryum utilisé pour accélérer la fonte de l’acier. Or, les travaux du Dr. Franck Greening (chimiste et auteur d’un article de 2006 intitulé Sulfur and the World Trade Center Disaster) ont montré que la présence de soufre dans les ruines du World Trade Center pouvait aisément s’expliquer par la décomposition du plâtre : le soufre est en effet l’un des composants principaux du gypse, qui sert à la fabrication du plâtre. De plus, aucune trace de nitrate de baryum n’a jamais été découverte dans les décombres, alors que cette substance est quantitativement beaucoup plus importante que le soufre dans la composition de la thermate. L’équipe de Steven E. Jones n’a donc retenu que l’hypothèse de la thermate pour expliquer l’origine du soufre découvert dans les décombres, bien que la décomposition du plâtre soit une hypothèse beaucoup plus réaliste compte tenu des quantités considérables de plâtre contenues dans les tours.

Un faux passeport dans les décombres ?

Les autorités américaines prétendent avoir retrouvé dans les décombres du World Trade Center le passeport de Satam al Suqami, l’un des cinq pirates de l’air qui a détourné le vol AA11 : aux yeux des conspirationnistes, il s’agit d’une mise en scène visant à faire accuser des membres d’Al-Qaïda, car la probabilité de retrouver dans les décombres de Ground Zero le passeport intact de l’un des terroristes était quasi nulle. Mais il ne faut pas oublier que de nombreux effets personnels ont été éjectés des avions au moment où les appareils se sont encastrés dans les tours : on a retrouvé de nombreux papiers d’identité, des photos et des cartes de crédit appartenant à des passagers des avions détournés. Il n’est donc pas impossible que les enquêteurs aient aussi retrouvé des papiers appartenant à l’un des terroristes. Selon le rapport officiel de la Commission d’enquête sur le 11 Septembre, ce passeport a été ramassé par un passant peu de temps avant que les tours ne s’effondrent, puis il a été confié à un inspecteur de police de New York, qui l’a lui-même remis au FBI. Ce passeport a été utilisé comme pièce à conviction lors du procès du Français Zacarias Moussaoui en 2006 (on peut trouver des photos de ce passeport sur Internet). Rien ne permet d’affirmer que le passeport de Satam al Suqami est un faux. D’ailleurs, quel serait l’intérêt d’une telle mise en scène sachant que Satam al Suqami avait été enregistré lors de l’embarquement, comme tous les autres passagers du vol AA11 ? Nul besoin de placer intentionnellement un faux passeport dans les décombres du World Trade Center pour faire accuser Satam al Suqami, puisque ce dernier a été filmé par les caméras de surveillance de l’aéroport et que son nom apparaît dans la liste des passagers enregistrés.

Les théories complotistes autour du crash de Shanksville

Suite à une révolte de ses passagers, le vol 93 de United Airlines s’est écrasé dans un champ de Pennsylvanie, à Shanksville, au sud-est de Pittsburgh, sans atteindre sa cible (à savoir la Maison Blanche). L’impact a été si violent que les débris de l’appareil ont été projetés sur plusieurs centaines de mètres : en arrivant sur le lieu du crash, les témoins n’ont vu qu’un immense cratère quasi vide. Certains théoriciens du complot prétendent que le vol 93 de United Airlines n’a jamais existé, parce qu’aucune épave de l’avion n’a été retrouvée. D’autres affirment que l’avion ne transportait pas de passagers, car on n’a retrouvé aucun cadavre sur le lieu du crash. Certains disent aussi que l’avion a été abattu en plein vol par l’armée de l’air, ce qui expliquerait la dispersion des débris. Mais ces théories farfelues ne reposent sur rien de sérieux.

Plusieurs éléments attestent que le vol 93 de United Airlines a bien existé : les boîtes noires de l’appareil ont été retrouvées et confirment la rébellion des passagers contre les terroristes. De plus, pendant le détournement de l’avion, une trentaine d’appels téléphoniques ont été passés par des passagers à des membres de leur famille ou à des amis, comme le célèbre appel de l’hôtesse de l’air CeeCee Lyles à son mari. Ces appels téléphoniques ont d’ailleurs fourni aux enquêteurs des informations extrêmement précises sur le déroulement de l’attaque terroriste. Les théoriciens du complot ont cherché, en vain, à démontrer que les enregistrements étaient faux, bien qu’il n’existe aucune raison sérieuse de mettre en doute leur authenticité. Par ailleurs, le fait que l’avion se soit entièrement désintégré lors du crash n’a rien d’exceptionnel : le 15 juillet 2009, un Tupolev de la compagnie Caspian Airlines a été entièrement détruit lors d’un crash en Iran près du village de Jannatabad. Et le 24 juillet 2014, au Mali, un avion de la compagnie Air Algérie s’est lui aussi désintégré en s’écrasant au sol. Quant à l’absence de cadavres, il s’agit d’un mensonge éhonté : le légiste Wally Miller a retrouvé de nombreux restes humains sur le site du crash et, après plusieurs mois de travail, il a réussi à identifier l’ADN des passagers du vol 93.

La « no plane theory » : aucun avion ne s’est écrasé le 11 septembre

Certains conspirationnistes radicaux nient purement et simplement la réalité des attentats et affirment qu’aucun avion ne s’est écrasé aux Etats-Unis le 11 septembre 2001 : cette théorie est souvent qualifiée de « no plane theory ». D’un point de vue strictement rhétorique, la « no plane theory » est fascinante car elle nous montre que tout peut être déconstruit, y compris la réalité elle-même. Quiconque maîtrise un tant soit peu l’art de la persuasion est capable de démontrer n’importe quoi. Les faits, les preuves et les témoignages perdent alors toute espèce de consistance et finissent par s’estomper derrière l’immense écran de fumée de la rhétorique négationniste.

Thierry Meyssan, président du Réseau Voltaire et grand apôtre de la théorie du complot, s’est fait connaître en 2002 en affirmant qu’aucun avion n’était tombé sur le Pentagone. Avec quels arguments ? Sur les photographies prises le jour de l’attentat, on n’aperçoit aucun débris du Boeing 757 à l’extérieur du Pentagone ; de plus, le cratère que l’on peut voir dans le mur de l’édifice est « trop petit » pour avoir été causé par un Boeing. Mais alors, si aucun avion ne s’est écrasé à Washington le 11 septembre 2001, qu’est-ce qui a bien pu percuter le bâtiment du Pentagone ce jour-là ? D’après Thierry Meyssan, il s’agirait d’un missile. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Meyssan a largement tiré profit des attentats : ses deux livres sur le 11 septembre, L’Effroyable imposture (2002) et Le Pentagate (2003), ont été des best-sellers mondiaux.

Le best-seller de Thierry Meyssan

Thierry Meyssan n’est ni architecte ni ingénieur en aéronautique. Il ne s’est jamais rendu sur le lieu du crash. Il n’a interrogé aucun témoin oculaire de l’attentat du Pentagone. Ses arguments se fondent uniquement sur l’observation de quelques photos de presse et ne résistent guère à l’analyse des experts. Jacques Rolland, ancien pilote de chasse considéré comme le plus grand expert français en crashs aériens, a montré comment le Boeing 757 s’était encastré dans le bâtiment blindé du Pentagone : ce faisant, Jacques Rolland a expliqué que les débris du Boeing devaient logiquement se trouver à l’intérieur de l’édifice, et non à l’extérieur, d’où l’absence de débris sur les photos de presse utilisées par Thierry Meyssan. Quant à la taille du cratère, Jacques Rolland a démontré qu’elle n’avait rien d’aberrant. D’après les mesures faites par Thierry Meyssan, le cratère du Pentagone faisait environ 19 mètres de large. L’envergure d’un Boeing 757 est d’environ 38 mètres, mais la largeur du fuselage est inférieure à 4 mètres. Etant donné que l’avion s’est encastré entièrement dans le Pentagone et que les ailes de l’appareil se sont brisées puis repliées sur le fuselage au moment de l’impact, un cratère de 19 mètres de large est tout à fait cohérent par rapport aux dimensions du Boeing. Par ailleurs, la théorie de Thierry Meyssan ne permet pas de répondre à certaines questions très concrètes : si c’est un missile qui a percuté le Pentagone, où est passé le Boeing 757 qui a été détourné ? Où sont passés les passagers ? Comment se fait-il qu’aucun témoin n’ait vu le prétendu missile, alors que des dizaines de témoins affirment avoir vu un avion, et que certains d’entre eux ont même reconnu le logo de la compagnie American Airlines ? Ces témoins existent, ils sont fiables et n’ont aucun lien avec le Pentagone : il s’agit de riverains, de piétons, d’automobilistes, de salariés de l’Université de Washington ou encore d’ouvriers travaillant sur le Wilson Bridge au moment du crash. Tous ces gens ont vu l’avion de leurs propres yeux, et il faut être d’une mauvaise foi inouïe pour contester leur témoignage.

Nul besoin d’être ingénieur en aéronautique pour comprendre que la thèse de Thierry Meyssan sur l’attentat du Pentagone s’appuie sur des arguments dérisoires et qu’elle est invalidée par de nombreux témoignages. Les théories défendues par Thierry Meyssan dans son livre L’Effroyable imposture ont d’ailleurs été mises en pièces par deux journalistes français, Jean Guisnel et Guillaume Dasquié, dans un pamphlet paru en 2002 et intitulé L’Effroyable mensonge. Pourtant, Thierry Meyssan a bénéficié d’une audience extraordinaire après les attentats. En France, des animateurs de talk-show lui ont déroulé le tapis rouge. Les théories de Meyssan ont aussi connu un grand succès en Amérique latine et dans le monde musulman : le président iranien Mahmoud Ahmadinejad l’a même invité à venir donner une conférence en Iran sur le 11 Septembre. Le film conspirationniste Loose Change reprend exactement les mêmes arguments que Thierry Meyssan et s’appuie sur les mêmes photographies du Pentagone. Aujourd’hui encore, sur Internet, la nébuleuse conspirationniste continue de croire à la théorie délirante de Thierry Meyssan sur l’attentat du Pentagone. Etonnant succès pour un homme dont l’imposture est établie depuis longtemps.

Une raison simple peut nous aider à comprendre le succès rencontré par la thèse de Thierry Meyssan : il n’existe aucune image prouvant qu’un avion s’est écrasé sur le Pentagone. De fait, les seules images rendues publiques par le FBI sont des images de vidéosurveillance d’une qualité médiocre, qui montrent une explosion sur la façade du Pentagone mais ne permettent pas d’identifier formellement un avion. L’absence de preuves visuelles constitue donc une brèche dans laquelle Thierry Meyssan et de nombreux autres conspirationnistes se sont engouffrés pour nier le crash du Boeing 757. Par une sorte de retournement rhétorique, l’absence de preuve devient elle-même la « preuve d’une absence ». Ce procédé a d’ailleurs été analysé par Aurélie Ledoux, agrégée de philosophie, Maître de Conférences à la Faculté de Nanterre en Arts du Spectacle et auteur de plusieurs travaux sur le rôle de l’image dans les théories du complot. Dans un article intitulé « Vidéos en ligne, la preuve par l’image » et paru dans la revue Esprit en mars 2009, Aurélie Ledoux revient sur la théorie niant le crash du Pentagone : « nous avons affaire à une version contemporaine de l’argument de saint Thomas qui refusait de croire en la Résurrection du Christ tant qu’il n’aurait pas vu les marques de la Crucifixion. A une époque où nous sommes assiégés d’images et où chaque individu est susceptible d’en produire, l’absence d’image se fait immédiatement suspecte. En vertu de ce « syndrome de Saint-Thomas », l’absence d’image d’avion sur le Pentagone sera donc reçue comme une dissimulation et non comme une simple absence. Le conspirationniste contemporain est donc celui qui attend une preuve en image, et ce jusqu’à l’absurde ».

Aussi impensable que cela puisse paraître, certains conspirationnistes vont jusqu’à nier l’existence des deux avions qui ont percuté les Twin Towers, et ce malgré les nombreuses vidéos disponibles. Selon ces extrémistes du complot, toutes les vidéos du crash de la tour sud auraient été truquées : l’avion que l’on aperçoit sur les vidéos serait un « fake plane », un effet spécial destiné à tromper les spectateurs ! On a du mal à imaginer que des gens dotés d’un minimum d’intelligence aient pu avaler une théorie aussi délirante. Et pourtant, certains y ont cru ! Comment des génies de la manipulation sont-ils parvenus à démontrer l’indémontrable et à défier la réalité elle-même ?

Les partisans de la « fake plane theory » évoquent des anomalies sur les vidéos du deuxième crash : sur certaines images, on a effectivement l’impression que l’avion disparaît avant même d’entrer en contact avec la façade de l’immeuble, comme s’il s’agissait d’un trucage grossier. Il y a une explication très simple à ce phénomène : les images utilisées proviennent de vidéos amateur dont la résolution est assez mauvaise. Quand on agrandit l’image, les détails s’estompent et certains éléments peuvent apparaître déformés ou décalés. Sur les vidéos de meilleure qualité, on ne retrouve pas cette anomalie. De toutes façons, l’argument des vidéos truquées est techniquement indéfendable car le deuxième crash a été filmé sous des dizaines d’angles différents par des amateurs, des caméras de télévision et des caméras de vidéosurveillance : il était donc impossible de truquer la totalité des enregistrements disponibles. Comment peut-on croire un seul instant que des gens soient parvenus à rajouter de faux avions en quelques fractions de seconde sur des dizaines de vidéos amateur avant même que celles-ci ne soient diffusées dans les médias ? Et naturellement, aucun vidéaste amateur n’a eu l’idée de conserver les enregistrements originaux sur lesquels il n’y a pas d’avion.

La « fake plane theory » se fonde également sur des incohérences dans les déclarations des témoins oculaires : certains témoins évoquent un avion de ligne, d’autres un avion de chasse. Ces contradictions apparentes n’ont rien de suspect : comment des gens situés dans la rue au moment des faits auraient-ils pu déterminer avec certitude le type d’avion qui les a survolés à 800 km/heure avant de s’encastrer dans un gratte-ciel ? Les partisans de la « fake plane theory » utilisent aussi le témoignage de plusieurs personnes qui ont déclaré ne pas avoir vu d’avion : mais en quoi cela prouve-t-il que les avions n’existent pas ? Ces personnes ont admis, en toute bonne foi, qu’elles n’avaient pas vu les avions de leurs propres yeux, mais elles ne contestent pas pour autant l’existence de ces avions !

Les défenseurs de la « fake plane theory » avancent aussi l’argument de l’impossibilité technique des crashs du World Trade Center : on prétend par exemple que les pilotes n’auraient pas pu atteindre leur cible à une telle vitesse, ou que les Boeing n’auraient pas pu s’encastrer entièrement dans des tours à structure en acier. Aucune de ces affirmations ne fait l’objet d’un consensus parmi les experts, mais cela n’arrête pas les conspirationnistes les plus dogmatiques. Il est amusant de constater que certains théoriciens du complot raisonnent à partir de postulats, et non à partir des faits : au lieu de prendre en compte ce qui est arrivé, ils partent du principe que cela n’a pas pu arriver.

Il n’existe aucune raison sérieuse de nier les deux crashs du World Trade Center : nous avons des montagnes de preuves et de témoignages. De nombreux passants ont vu et entendu les avions. Nous avons d’innombrables vidéos amateur montrant clairement le crash de la tour sud sous des dizaines d’angles différents. Nous avons même des témoignages attestant le premier crash, celui que personne n’a pu filmer. L’un des rescapés de la tour nord, George Sleigh, ancien cadre de la société ABS (American Bureau of Shipping), travaillait au 91ème étage de l’immeuble au moment du crash : depuis son bureau, il a vu l’avion d’American Airlines s’enfoncer dans la tour juste au-dessus de lui et a clairement distingué le ventre de l’appareil. Chacun est libre de rejeter la masse des preuves et des témoignages qui confirment la réalité des deux crashs du World Trade Center, mais ces preuves et ces témoignages existent, n’en déplaise à tous les fanatiques du complot qui s’obstinent à nier l’évidence des faits.

Dans une interview largement relayée sur les sites conspirationnistes, un ancien pilote militaire américain nommé John Lear prétend que les avions qui ont percuté les Twin Towers sont en réalité des hologrammes ! Selon John Lear, l’armée américaine aurait développé secrètement une technologie holographique extrêmement poussée : cette technologie aurait été utilisée le 11 septembre 2001 pour faire croire que les tours avaient été heurtées par des avions. Le plus consternant, c’est que la théorie des « avions hologrammes » a séduit de nombreux internautes crédules : plus c’est gros, plus ça passe ! John Lear avait déjà fait parler de lui dans les années 80 aux Etats-Unis à cause de ses théories délirantes sur les aliens : à cette époque, il avait inventé une théorie selon laquelle des extraterrestres implantés sur Terre auraient passé un accord secret avec l’armée américaine pour avoir l’autorisation de mener des expériences biologiques sur des cobayes humains. En échange, les aliens auraient fourni à l’armée américaine une technologie révolutionnaire assurant aux Etats-Unis une domination mondiale !

Ben Laden, agent de la CIA ?

Que n’a-t-on pas entendu sur Oussama Ben Laden ? Ce personnage à l’itinéraire complexe a fait l’objet des rumeurs les plus folles. Pour de nombreux conspirationnistes, Ben Laden est un bouc-émissaire : il n’a pas orchestré les attentats ; le gouvernement Bush lui a fait porter le chapeau pour justifier une intervention militaire en Afghanistan. Certains conspirationnistes présentent Ben Laden comme un vieillard grabataire vivant reclus dans sa grotte et, par conséquent, incapable d’organiser des attentats aussi sophistiqués que ceux du 11 septembre. Ce portrait naïf de Ben Laden omet cependant plusieurs détails non négligeables. Ben Laden n’était pas un pauvre vieillard vivant dans une grotte : il vient d’une famille de milliardaires saoudiens. L’image du vieux guerrier moudjahidine terré dans sa grotte est bien évidemment une mise en scène de la propagande d’Al Qaïda. D’après les auteurs du film Loose Change, Oussama Ben Laden n’aurait jamais revendiqué les attentats du 11 septembre : la mauvaise qualité de la vidéo dans laquelle on voit Ben Laden se réjouir des attentats serait la preuve qu’il s’agit d’un document truqué. La fameuse vidéo serait donc un faux grossier, fabriqué de toutes pièces par les Etats-Unis, dans lequel Ben Laden serait en réalité un acteur dont le visage est à peine discernable. Mais Ben Laden a souvent fait appel à des doublures dans ses vidéos de propagande : l’argument n’est donc pas recevable.

Une autre rumeur a circulé à propos d’Oussama Ben Laden : le chef d’Al Qaïda serait en fait une marionnette des services secrets américains. Toutes les vidéos de Ben Laden auraient donc été réalisées par la CIA. Cette théorie se fonde sur le fait que Ben Laden a été soutenu financièrement par la CIA lors de la guerre d’Afghanistan, au début des années 1980, après l’invasion du pays par l’URSS. Certains esprits éclairés en concluent, un peu rapidement, que Ben Laden est un « agent de la CIA » et que son exécution est une mise en scène visant à éliminer un allié devenu trop gênant. Pire : pour certains, Ben Laden ne serait pas mort et jouirait d’une retraite paisible dans un lieu inconnu, à l’ombre des cocotiers. En réalité, Ben Laden n’a jamais appartenu à la CIA ; il a rompu toutes relations avec les Etats-Unis après la guerre du Golfe de 1990-91, lors de laquelle une coalition internationale sous commandement américain a expulsé les troupes irakiennes du Koweït. C’est après la guerre du Golfe que Ben Laden a fondé Al Qaïda et qu’il a commencé à lancer des appels au djihad contre les « croisés » occidentaux. Toutes les théories évoquant un Ben Laden « agent de la CIA » relèvent de la fiction.

La théorie du complot sioniste : le « mythe des 4000 juifs »

Certains conspirationnistes affirment que les attentats du 11 septembre sont l’œuvre des services secrets israéliens, et qu’ils avaient pour but de renforcer l’impérialisme américano-sioniste au Moyen-Orient. De folles rumeurs antisémites ont vu le jour au lendemain des attentats : on a par exemple prétendu que 4.000 salariés juifs du World Trade Center étaient restés chez eux le 11 septembre parce qu’ils avaient été avertis à l’avance des attentats. Quelle est l’origine de cette rumeur obscène ?

Le 13 septembre 2001, deux jours seulement après les attentats, le journal jordanien Al-Doustour titrait : « Ce qui s’est passé est le travail du sionisme juif américain et des sionistes qui contrôlent le monde économiquement, politiquement et par les médias ». Al-Doustour prétendait tenir cette information de « sources diplomatiques arabes » (sans préciser lesquelles). Le 17 septembre, un journaliste de la chaîne libanaise Al-Manar TV annonça que « 4.000 Juifs n’étaient pas venus travailler au World Trade Center » le 11 septembre car ils avaient été avertis par le Mossad de l’imminence d’une attaque menée par des agents israéliens. Dans les jours qui suivirent, la rumeur fit le tour du monde : des dizaines de médias arabes ou musulmans, du Caire à Téhéran et de Damas à Riyad, rapportèrent l’affaire des « 4.000 Juifs manquants », y compris la célèbre chaîne d’information qatarie Al-Jazira.

Naturellement, la thèse du complot sioniste est un pur fantasme. Le chiffre de « 4.000 juifs » est d’ailleurs totalement imaginaire : personne ne saurait dire avec certitude combien de juifs travaillaient dans les tours du World Trade Center, car le gouvernement américain n’a pas pour habitude de « ficher » les salariés juifs. Il suffit cependant de consulter la liste des victimes du World Trade Center pour y trouver plusieurs centaines de noms d’origine ashkénaze. Mais alors d’où vient ce chiffre de « 4.000 juifs » ? Le journaliste Antoine Vitkine propose une explication dans son livre Les nouveaux imposteurs (2005) : dans une interview donnée le matin des attentats, un diplomate israélien en poste à New York déclara que ses services avaient reçu près de 4.000 appels téléphoniques d’Israéliens qui s’inquiétaient pour leurs proches travaillant ou résidant à Manhattan. Cette interview est probablement à l’origine de la folle rumeur ; l’imagination, la haine et la bêtise ont fait le reste.

Il convient ici de préciser qu’Al-Manar TV, la chaîne libanaise qui a lancé la rumeur des 4.000 juifs, appartient au Hezbollah, célèbre mouvement islamiste libanais, antisioniste et antisémite. Al-Manar TV est connue pour ses appels à la destruction d’Israël, pour ses clips de propagande négationnistes et pour ses « documentaires » sur le complot juif mondial : il n’y a donc rien d’étonnant dans le fait que des journalistes de cette chaîne aient voulu faire porter la responsabilité des attentats sur l’Etat d’Israël. Et même si de nombreux musulmans n’ont pas cru aux affirmations calomnieuses d’Al-Manar TV, la « rumeur des 4.000 juifs » a eu des conséquences désastreuses car elle a nourri dans le monde entier les obsessions conspirationnistes : comme l’écrit Antoine Vitkine, « les aberrations lancées par Al-Manar TV ont amplement contribué à troubler les esprits et à instiller l’idée que tout n’était pas clair et que donc la vérité était ailleurs ». Des images montrant un groupe de jeunes israéliens hilares en train de se photographier avec la fumée du World Trade Center en arrière-plan ont d’ailleurs fait le tour du monde : de nombreux sites complotistes et anti-israéliens continuent d’utiliser ce canular grotesque pour faire croire que l’Etat d’Israël est impliqué dans les attentats.

Le fantasme du « complot juif mondial » est une vieille rengaine antisémite. A la fin du XIXème siècle, en Europe, de nombreux mouvements d’extrême droite croyaient à l’existence d’une organisation juive secrète voulant contrôler le monde. Depuis la création de l’Etat d’Israël et les premières guerres israélo-arabes, le mythe du complot juif s’est durablement ancré dans le monde musulman : de nos jours, au Moyen-Orient, on continue de publier et de lire les Protocoles des Sages de Sion. Après le 11 septembre 2001, plusieurs chefs d’Etat musulmans ont repris à leur compte la théorie selon laquelle Israël serait derrière les attentats du World Trade Center : c’est le cas de l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, ou de l’ancien président égyptien Mohamed Morsi, membre des Frères Musulmans. En Europe, cette théorie est encore colportée sur Internet par d’obscurs sites conspirationnistes mais aussi par des sites ayant une forte audience, comme celui de l’essayiste Alain Soral. Malheureusement, l’histoire nous a déjà démontré plus d’une fois l’extraordinaire capacité de résistance des fantasmes antisémites.

Certaines personnes étaient au courant…

Thierry Meyssan prétend que les salariés du World Trade Center ont été avertis à l’avance des attentats et que beaucoup sont restés chez eux le 11 septembre. Cette affirmation fantaisiste se fonde sur le nombre apparemment « limité » de victimes. Environ 2.800 personnes ont trouvé la mort dans les attentats du World Trade Center, alors que 50.000 personnes travaillaient en temps normal dans les tours jumelles. D’après Thierry Meyssan, le bilan aurait été beaucoup plus lourd si l’ensemble des salariés s’était trouvé dans les tours le 11 septembre, car l’évacuation des personnes situées dans les étages supérieurs était techniquement impossible. Voici le raisonnement suivi par Thierry Meyssan : les tours jumelles comptaient chacune 110 étages, soit une moyenne d’environ 230 personnes par étage. La tour 1 a été percutée entre le 93ème et le 97ème étage, ce qui empêchait l’évacuation des 17 étages supérieurs de l’édifice (soit 3.900 personnes). Quant à la tour 2, elle a été percutée entre le 77ème et le 85ème étage, ce qui bloquait 33 étages (soit 7.500 personnes). Au total, plus de 11.000 personnes auraient donc dû se retrouver prisonnières des Twin Towers, beaucoup plus que les 2.800 victimes recensées. Sauf que le raisonnement mathématique de Thierry Meyssan est totalement biaisé. En effet, le calcul se fonde sur des chiffres théoriques (une « moyenne » de 230 occupants par étage). Or, dans la réalité, ces chiffres ne correspondent à rien. En effet, le nombre de personnes n’était pas le même à chaque étage. De plus, au moment du crash, tous les salariés ne se trouvaient pas nécessairement à l’étage qu’ils occupaient en temps normal. Près de vingt minutes se sont écoulées entre les deux crashs : certains salariés de la tour 2 ont donc eu le temps de quitter leur immeuble avant que le deuxième avion n’arrive. Par conséquent, il est impossible de déterminer par un simple calcul combien de personnes auraient dû se retrouver prises au piège dans les tours. Par ailleurs, si les salariés avaient été avertis à l’avance, des témoignages l’auraient forcément confirmé, nous aurions des preuves, des mails, des documents écrits, il y aurait eu des fuites. Or, ce n’est pas le cas. Les témoins anonymes sur lesquels Thierry Meyssan prétend s’appuyer refusent de témoigner publiquement ! Des calculs incertains, des preuves inexistantes et des témoins fantômes : voilà une démonstration des plus convaincantes. Bravo Monsieur Meyssan.

Certains théoriciens du complot prétendent aussi que les milieux financiers ont été prévenus à l’avance des attentats. Le film Loose Change évoque en effet des mouvements spéculatifs à Wall Street pendant les jours qui ont précédé les attentats : des actionnaires, avertis à l’avance des attentats, auraient vendu les actions qu’ils détenaient dans les compagnies aériennes et dans plusieurs sociétés installées au World Trade Center. Mais la théorie du « délit d’initiés » n’est guère convaincante : quand bien même des mouvements financiers inhabituels auraient été observés avant les attentats, cela ne suffit pas à prouver qu’il y ait eu un quelconque délit d’initiés. Des rumeurs d’attentat ont circulé peu avant le 11 septembre : même si le gouvernement américain n’a pas pris au sérieux ces menaces, une rumeur suffit pour affoler les marchés financiers. Certains observateurs pensent même que ce mouvement spéculatif est parti de plusieurs banques islamiques du Proche-Orient : constatant ces mouvements anormaux, des spéculateurs occidentaux inquiets auraient à leur tour revendu leurs actions pour anticiper une possible baisse des cours. La complexité des mécanismes boursiers doit donc nous inciter à la prudence.

Le contrat d’assurance de Larry Silverstein, propriétaire de la tour 7 du World Trade Center, a lui aussi fait couler beaucoup d’encre dans les milieux complotistes. Peu de temps avant les attentats, Larry Silverstein a souscrit une assurance incluant les risques d’attentats terroristes. Il n’en fallait pas plus aux théoriciens du complot pour affirmer que Larry Silverstein était au courant des attentats lorsqu’il a négocié son contrat d’assurance. De fait, pour obtenir le leasing du World Trade Center, Larry Silverstein était obligé de souscrire une assurance prenant en charge tous les types de risques, y compris les risques terroristes, étant donné que le World Trade Center avait déjà été la cible d’attentats à la bombe en 1993. Le contrat d’assurance prévoyait un remboursement à hauteur de 3,5 milliards de dollars, c’est-à-dire la somme dépensée par Larry Silverstein pour acquérir le leasing. Mais après les attentats, Larry Silverstein a réclamé à ses assureurs la somme de 7 milliards de dollars car il estimait que les deux attentats constituaient deux sinistres distincts. A l’issue d’une bataille judiciaire de six années, il n’a pas obtenu les 7 milliards espérés, mais la justice lui a tout de même accordé un dédommagement à hauteur de 4,68 milliards de dollars, ce qui a permis à Larry Silverstein de réaliser un bénéfice de plus d’1 milliard de dollars. Larry Silverstein est un homme d’affaires sans scrupules qui a profité d’un événement tragique pour faire du profit et pour extorquer de l’argent à ses assureurs : un tel cynisme est moralement choquant, mais ne prouve aucunement l’existence d’un complot.

De nombreux théoriciens du complot sont également persuadés que l’armée américaine a « laissé faire » alors qu’elle aurait pu intervenir pour intercepter les avions détournés. Il est facile de dire, après-coup, que l’armée a « laissé faire ». En réalité, les choses sont beaucoup plus complexes. En cas de problème sur le réseau aérien civil, ce n’est pas l’armée qui intervient en premier, mais la FAA (Federal Aviation Administration), qui est un organisme civil. Or, au moment des attentats, la FAA devait gérer plusieurs milliers de vols en même temps. Le signal des avions détournés avait été coupé, ce qui rendait leur trajectoire impossible à suivre. Rappelons également que les Etats-Unis d’Amérique n’avaient jamais été confrontés à une telle situation avant le 11 septembre 2001, car aucun aéronef n’avait auparavant été détourné sur le territoire américain et utilisé comme arme par des terroristes.  Par ailleurs, l’armée ne pouvait pas intervenir directement pour intercepter les avions : l’Etat-major ne pouvait intervenir qu’après en avoir reçu l’ordre du Président des Etats-Unis en personne, et n’avait pas le droit de décider, en quelques minutes, d’abattre des avions civils avec des centaines de passagers à bord.

Le mirage de la « réinformation »

Les théories du complot s’adossent en général à une critique acerbe des médias : ces derniers sont en effet accusés de manipuler le public en lui imposant une version « officielle » mensongère. Aux yeux des conspirationnistes, tout média établi est nécessairement suspect. Toute information qui tend à corroborer un tant soit peu la version « officielle » est perçue comme de la propagande : sur les sites complotistes et les réseaux sociaux, la critique des « merdias » (sic) est devenue un exercice quasi incontournable, une sorte de lieu commun rhétorique. N’ayant aucune confiance dans les médias traditionnels, les théoriciens du complot préfèrent s’informer dans les médias dits « alternatifs », qui revendiquent une totale indépendance et qui prétendent « réinformer » les citoyens. Il s’agit, par exemple, de sites conspirationnistes comme « Réseau Voltaire » (le site de Thierry Meyssan) ou « Egalité et Réconciliation » (le site du célèbre polémiste antisémite Alain Soral). Il s’agit également de médias « citoyens » comme le site d’information participative « Agoravox », où des Internautes exposent librement leurs théories personnelles sur divers sujets d’actualité, souvent de façon anonyme. Il s’agit, enfin, de sites comme « Réseau International », « Alter Info », « Nouvel Ordre Mondial » ou « Pilule Rouge », qui se présentent comme de simples sites d’information « indépendants » mais qui sont en réalité des sites de propagande fortement politisés déformant l’actualité et colportant toutes sortes de rumeurs complotistes.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le journalisme est un métier. Certes, il ne suffit pas d’avoir une carte de presse pour être un bon journaliste. Mais les informations délivrées par des journalistes professionnels seront toujours plus dignes de confiance que d’obscurs sites complotistes qui ne respectent aucune règle déontologique et qui, au nom d’une liberté d’expression dévoyée, se permettent de raconter n’importe quoi. Par ailleurs, même si les grandes chaînes de télévision et les principaux journaux appartiennent à de grands groupes industriels, et même si les chaînes d’information en continu délivrent une information souvent superficielle et sélective, cela ne constitue pas une raison suffisante pour dénigrer l’ensemble des médias « officiels ». Il ne faut pas oublier qu’il existe, en France comme ailleurs, des médias indépendants animés par des journalistes professionnels et délivrant une information de qualité : Médiapart, le Canard Enchaîné, Politis, Alternatives Economiques ou l’excellent site d’information « Arrêt sur Images » sont des médias totalement indépendants du pouvoir politique et financier, qui ne peuvent pas être accusés d’imposer au public je ne sais quelle version « officielle ». Or, ces médias-là n’ont jamais relayé la moindre théorie complotiste à propos des attentats du 11 septembre. S’informer n’est pas chose facile dans la jungle du web : les médias traditionnels sont loin d’être irréprochables, mais la désinformation et la manipulation ne sont pas toujours du côté que l’on croit. Les médias dits « alternatifs » constituent désormais une puissante caisse de résonnance pour les rumeurs et les théories complotistes, et séduisent une foule toujours plus nombreuse d’Internautes paranoïaques et crédules.

La rhétorique du complot

Les théories complotistes ne sont pas fondées sur une « contre-enquête » méticuleuse, mais sur des soupçons et sur des hypothèses invérifiables. Pour étayer leurs thèses, les conspirationnistes font croire qu’ils ont des « preuves » : en réalité, quand on examine avec un peu d’attention la rhétorique des conspirationnistes, on comprend qu’ils n’ont aucune preuve à proposer. Si l’on reprend l’ensemble des arguments conspirationnistes, on constate que sept procédés reviennent de façon récurrente.

Premier procédé : la négation des preuves et des témoignages. De façon arbitraire, les documents et les témoignages confirmant la « version officielle » sont ignorés ou rejetés comme faux. Ainsi, la vidéo dans laquelle Ben Laden revendique les attentats est considérée comme truquée. De même, les nombreux témoins qui affirment avoir vu un avion s’écraser sur le Pentagone sont ignorés ou considérés comme des menteurs achetés par les services secrets américains.

Deuxième procédé : la manipulation par l’image. Toutes les photos ou les vidéos susceptibles de faire naître un doute chez le spectateur sont brandies comme les preuves d’un complot intérieur. De simples photos de presse sur lesquelles on entrevoit une partie des dégâts du Pentagone ont été utilisées pour « prouver » qu’aucun avion ne s’était écrasé à Washington. De même, les images montrant les tours en train de s’effondrer verticalement sont présentées comme la preuve irréfutable d’une démolition contrôlée. En réalité, toutes ces images ne constituent pas des « preuves », mais elles permettent de manipuler le public et de lui donner l’impression que le complot est flagrant. On peut faire dire ce que l’on veut à une image, surtout lorsqu’elle est impressionnante.

Troisième procédé : le recours à des témoignages douteux. Les conspirationnistes prennent pour argent comptant tous les témoignages accréditant la thèse du complot. Ainsi, un salarié du World Trade Center évoquant une mystérieuse opération de maintenance dans l’une des Twin Towers est pris au sérieux, bien que ce témoignage isolé ne soit corroboré par aucun autre salarié. Si besoin, les conspirationnistes inventent aussi leurs propres témoins : ainsi, Thierry Meyssan évoque des témoins anonymes, invisibles et muets, dont on ne sait absolument rien.

Quatrième procédé : la surinterprétation. Toutes les zones d’ombre, incohérences ou contradictions dans le « discours officiel » sont systématiquement interprétées comme les indices d’un complot intérieur. Le film Loose Change cite par exemple certaines déclarations contradictoires de plusieurs membres de l’administration Bush, des silences inexpliqués sur certains points de l’enquête, des documents et des pièces à conviction qui auraient disparu de façon douteuse. Les auteurs du film en déduisent que l’Etat américain a cherché à dissimuler la vérité et à éliminer toute preuve de son implication dans les attentats. Par ailleurs, des éléments qui pourraient être de simples coïncidences sont toujours considérés comme suspects : ainsi, le fait que le propriétaire de la tour 7, Larry Silverstein, ait souscrit un contrat d’assurance couvrant les risques d’attentat peu de temps avant le 11 septembre « prouve » que cet homme avait été averti à l’avance des attentats. La stratégie des conspirationnistes consiste en fait à rejeter les explications les plus simples pour ne retenir que les hypothèses compatibles avec la théorie du complot. La logique voudrait pourtant que l’on privilégie l’explication la plus évidente et la plus simple avant d’envisager un hypothétique complot : si les incohérences dans les déclarations de l’administration Bush peuvent s’expliquer facilement par l’incompétence, l’ignorance et l’improvisation, l’hypothèse d’un complot intérieur devient superflue. En philosophie, c’est ce que l’on appelle le « principe d’économie », théorisé au XIVème siècle par Guillaume d’Ockham et connu également sous le nom de « rasoir d’Ockham ».

Cinquième procédé : la contestation des expertises officielles. Les conspirationnistes essaient de disqualifier tous les experts qui ont validé la version « officielle », notamment les experts du NIST. Le rapport du NIST, fruit de trois années d’enquête impliquant plus de 200 experts issus du NIST, du monde universitaire et du secteur privé, est dénigré par une foule d’ignorants qui ne l’ont pas lu. Les auteurs du rapport sont traités de faussaires et leur impartialité est systématiquement mise en doute par les conspirationnistes. Mais cela n’empêche pas ces derniers de prendre au sérieux les théories farfelues avancées par des experts controversés tels que le physicien Steven E. Jones, qui prétend avoir découvert de la nanothermite dans les décombres du World Trade Center. De même, les théoriciens du complot s’appuient sur l’expertise très contestée de l’architecte américain Richard Gage et de son association « Architectes et Ingénieurs pour la Vérité sur le 11 Septembre », dont la plupart des membres n’ont aucune compétence en génie des structures et dont certains membres sont de simples architectes d’intérieur. D’ailleurs, en 2015, l’assemblée générale de l’American Institute of Architects a rejeté à une écrasante majorité une résolution déposée par Richard Gage demandant une nouvelle enquête sur l’attentat du World Trade Center.

Sixième procédé : l’utilisation du mobile comme preuve. Les complotistes se demandent : « à qui profite le crime ? », et pensent naïvement que la réponse à cette question va leur fournir le nom du coupable. Il est indéniable que l’administration Bush a tiré parti des attentats, mais l’instrumentalisation politique du 11 septembre par le gouvernement américain ne permet pas de désigner les Etats-Unis comme responsables des attentats ! D’ailleurs, le gouvernement américain n’est pas le seul à avoir instrumentalisé les attentats du 11 septembre : la Russie a tiré prétexte des attentats pour durcir la répression en Tchétchénie au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste. Et pourtant, la Russie n’est aucunement impliquée dans les attentats.

Septième procédé : l’énoncé de postulats qui verrouillent la discussion. Les théoriciens du complot ont toujours réponse à tout : quand on réfute leurs arguments, c’est qu’on est soi-même « manipulé » ; quand on leur montre des publications qui invalident leurs théories, ils prétendent que les auteurs font partie du complot et que, par conséquent, leurs travaux sont falsifiés. Il est donc impossible de « réfuter » une théorie du complot, puisque toute réfutation vient renforcer la conviction qu’il existe un complot ! Le philosophe Karl Popper a travaillé sur le principe de « réfutabilité » : il a montré que, pour être scientifiquement valide, une hypothèse devait être vérifiable, donc réfutable ; par conséquent, une hypothèse irréfutable est également invérifiable, donc suspecte.

En résumé, les conspirationnistes n’ont rien démontré, ils n’ont apporté aucune preuve : ils ont simplement manipulé les sources, les images et les témoignages. Ils ont systématiquement écarté les explications les plus simples pour ne retenir que la thèse du complot. Ils ont éliminé de leur démonstration tout ce qui infirmait l’idée d’un complot intérieur. Ils ont axé leurs recherches sur quelques points de détail, quelques éléments troublants à partir desquels ils ont reconstitué leur propre version des faits.

Les failles de la théorie du complot

A force de pérorer sur l’effondrement des Twin Towers ou sur les trous dans les murs du Pentagone, on finit par oublier l’essentiel. C’est un peu le principe de l’arbre qui cache la forêt : en attirant l’attention du public sur des points de détail et sur des témoignages isolés, les conspirationnistes ont réussi à faire oublier que leurs théories étaient totalement incohérentes. Comment imaginer un seul instant qu’un complot d’une telle ampleur ait pu réussir ? Si les attentats du 11 septembre avaient effectivement été préparés par le gouvernement ou les services secrets américains, ils auraient dû être planifiés longtemps à l’avance. Et pour qu’un tel complot puisse réussir, il aurait fallu mettre dans la confidence un nombre si important de personnes dans l’administration, l’armée, l’aviation civile, les médias, qu’il semble totalement insensé qu’aucune fuite ne se soit produite, dans une démocratie où, jadis, la presse a renversé un président à cause d’une affaire d’espionnage au Watergate. Plus récemment, l’Affaire Snowden et l’Affaire WikiLeaks nous ont montré que les Etats-Unis étaient incapables d’empêcher la divulgation de leurs secrets les plus compromettants. Comment le gouvernement américain aurait-il pu organiser dans le plus grand secret les attentats du 11 septembre alors qu’il n’a même pas été capable d’empêcher la divulgation des écoutes téléphoniques pratiquées par la NSA dans plusieurs pays européens, dont la France et l’Allemagne ?

Mais il existe une autre faille majeure dans les théories du complot : le silence d’Al Qaïda. Si les attentats du 11 septembre sont effectivement un « inside job », et si la célèbre organisation djihadiste n’a aucune responsabilité dans cet événement, pourquoi les chefs d’Al-Qaïda n’ont-ils jamais dénoncé la supercherie alors qu’ils avaient là une occasion inespérée d’anéantir la crédibilité des Etats-Unis, leur ennemi juré ? Si Ben Laden était, comme certains le pensent, un « agent de la CIA », pourquoi les véritables chefs d’Al Qaïda n’ont-ils jamais pointé du doigt cette imposture ? Le célèbre réseau terroriste serait-il, lui aussi, un partenaire des Etats-Unis ? Les attentats de Madrid et de Londres, les attentats commis par Al Qaïda en Irak, les attentats revendiqués par AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) auraient-ils tous été perpétrés avec la complicité des services secrets américains ? Si l’on poussait la logique du complot jusqu’au bout, il faudrait imputer aux Etats-Unis la quasi-totalité des attentats terroristes survenus dans le monde pendant les dix années qui ont suivi les attentats du 11 septembre.

Conclusion

Le « dossier du 11 septembre » est sans doute trop complexe et les zones d’ombre trop nombreuses pour qu’un jour toute la vérité soit faite : nous n’aurons jamais toutes les informations qui nous manquent. Dans ces conditions, les théories du complot sur le 11 septembre ont encore beaux jours devant elles. D’une certaine façon, on peut dire que les conspirationnistes ont gagné la bataille, car la théorie du complot s’est durablement installée dans les consciences. Partout dans le monde, des gens sont persuadés que les attentats du 11 septembre sont une supercherie. Mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras. Il faut poursuivre le travail de déconstruction des rumeurs, des mythes et des fantasmes conspirationnistes. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur les théories du complot, voici un lien vers le site Conspiracy Watch (Observatoire des théories du complot). Bonne lecture, et surtout, gardez le cerveau en éveil, en toutes circonstances.

http://www.conspiracywatch.info/