Comprendre l’Empire. Une critique du livre d’Alain Soral.

Publié en 2011 aux Editions Blanche (maison d’édition spécialisée dans les romans érotiques), l’essai d’Alain Soral intitulé Comprendre l’Empire a été largement ignoré des médias « officiels ». En revanche, sur les réseaux sociaux et dans les médias dits « alternatifs », le livre d’Alain Soral a reçu des critiques dithyrambiques : on parle d’un « miracle éditorial », d’un « coup de maître », de « brillantes analyses » ou encore d’une « lucidité remarquable ». Toutefois, je n’aurais certainement jamais pris la peine de lire ce livre s’il n’avait atteint des records de vente sur Amazon et si plusieurs personnes de mon entourage ne m’avaient confié leur intérêt pour la prose d’Alain Soral.

La lecture de Comprendre l’Empire fut pour moi une grande déception. A la place du remarquable essai décrit par les adorateurs de Soral, j’ai trouvé un long catalogue d’imprécations, d’approximations historiques et de clichés complotistes, écrit dans un style agressif et, parfois, inutilement grossier : il faut vraiment avoir lu peu de bons livres pour considérer Comprendre l’Empire comme un chef d’œuvre. On peut résumer de la façon suivante la thèse principale de l’ouvrage : les puissances de l’argent ont peu à peu pris le pouvoir en Europe après la Révolution Française et cherchent aujourd’hui à mettre en place, par le biais de puissants réseaux transnationaux, une dictature mondiale de la finance que Soral appelle « Nouvel ordre mondial » ou « Empire ». D’après l’auteur, c’est la destruction de la Foi par la Raison, puis de la Raison par la Banque, qui aurait ouvert la voie vers ce « Nouvel ordre mondial ». La mondialisation libérale actuelle est ainsi présentée comme le résultat d’un long processus initié dès le XVIIIe siècle par une oligarchie financière cosmopolite imprégnée de « messianisme judéo-protestant ». La solution préconisée par l’auteur pour combattre l’Empire, c’est la révolte des nations. Voulant réconcilier la « gauche du travail » et la « droite des valeurs », Soral prône l’union du prolétariat et de la classe moyenne contre une élite financière globalisée. L’idéologie qui sous-tend l’ouvrage est un étrange cocktail mêlant socialisme, anarchisme et nationalisme tout en recyclant de nombreux poncifs empruntés à l’extrême droite la plus réactionnaire : antisémitisme, antimaçonnisme, antiparlementarisme, critique de « l’humanisme bourgeois » et des Droits de l’Homme, nostalgie de l’Ancien Régime, éloge d’une chrétienté médiévale idéalisée.

Alain Soral est un homme intelligent et cultivé, mais sa paranoïa et son antisémitisme pathologique jettent un grand discrédit sur l’ensemble de son travail. Certes, tout n’est pas à jeter à la poubelle dans Comprendre l’Empire. On y trouvera en effet quelques passages pertinents et lucides, notamment sur la précarisation du salariat, la démocratie d’opinion, la société du divertissement ou encore l’instrumentalisation politique de l’antiracisme. Mais les bons passages, trop rares, n’ont rien de révolutionnaire. Quant au reste de l’ouvrage, il ne présente qu’un intérêt très limité sur le plan intellectuel. Les sujets abordés dans Comprendre l’Empire sont tellement variés qu’il faudrait des années de travail pour décortiquer et réfuter, phrase par phrase, toutes les bêtises que raconte Soral. A défaut de proposer une réfutation point par point, je souhaiterais simplement développer ici les sept principales critiques que l’on peut, selon moi, adresser à Comprendre l’Empire.

1) L’ouvrage d’Alain Soral est dénué de rigueur scientifique. Soral ne fournit aucune preuve de ce qu’il affirme, il cite rarement ses sources et déforme les propos et la pensée des auteurs dont il se réclame (Marx, Proudhon, Bakounine, Péguy, etc.). Le manque de rigueur est d’ailleurs revendiqué par l’auteur comme une qualité ! Dans l’introduction de Comprendre l’Empire, Alain Soral explique en effet que son livre est « peu universitaire dans sa forme, par respect pour le lecteur ». Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Que Soral ne veut pas faire comme tous ces universitaires prétentieux qui remplissent leurs publications de références bibliographiques et de notes de bas de page ! Sauf que, dans une publication universitaire, les références et les notes de bas de page n’ont pas pour fonction d’impressionner le lecteur : elles sont avant tout une marque d’honnêteté intellectuelle. Elles permettent de justifier les affirmations de l’auteur et offrent aux lecteurs consciencieux la possibilité de vérifier les informations à la source. Alain Soral, lui, s’autorise à dire tout et n’importe quoi puisque son travail est « peu universitaire ». Et c’est par « respect pour le lecteur » qu’il se dispense de toute rigueur scientifique : autrement dit, Soral donne du prêt-à-penser à des lecteurs crédules. Un tel mépris pour le travail universitaire et une telle condescendance vis-à-vis du public sont insultants à la fois pour les universitaires et pour les lecteurs. 

2) « L’Empire » est un concept flou dont la définition varie d’une page à l’autre. Dans le troisième chapitre du livre, on apprend que l’Empire désigne à la fois une « vision du monde » et un « processus » : l’Empire est en effet défini comme l’idéologie propre à l’oligarchie financière mondiale, et comme le processus conduisant au renforcement de la domination exercée par cette même oligarchie. Cette définition duale confère d’emblée à la notion d’Empire un caractère ambigu. De plus, on constate au fil de l’ouvrage que l’auteur décrit l’Empire tantôt comme une réalité, tantôt comme le résultat prévisible d’un processus encore inachevé, si bien qu’à la fin du livre on ignore si l’Empire existe déjà ou s’il est en train d’advenir. On comprend finalement que « l’Empire » est une expression fourre-tout qui englobe à la fois l’ONU, l’OMC, le FMI, l’OTAN, l’impérialisme états-unien, Israël, la franc-maçonnerie, les banques, les spéculateurs de Wall Street, les grands médias, les firmes transnationales, les lobbys, les think-tanks, les sociétés secrètes et les organisations privées telles que la Commission Trilatérale ou le Groupe Bilderberg. Le lecteur naïf a l’impression que « tout est lié », et que les différents groupes, Etats, individus et organisations vilipendés par l’auteur sont impliqués dans une seule et même conspiration planétaire visant à mettre en place une dictature mondiale de la finance. En dénonçant plusieurs groupes d’individus puissants dans un même ouvrage et en les regroupant sous un même vocable, Soral donne à ses lecteurs l’illusion qu’il existe effectivement une connexion, une complicité entre ces différents groupes. En ce sens, le livre d’Alain Soral est véritablement conspirationniste : la mondialisation est analysée comme un immense complot fomenté par les élites financières dans le but de soumettre les peuples et de leur imposer l’idéologie ultralibérale. Une telle approche extrêmement simpliste de réalités économiques très complexes présente un avantage non négligeable : elle valorise le lecteur naïf en lui donnant l’impression d’accéder à une vérité cachée. D’ailleurs, l’ouvrage de Soral regorge de théories du complot : sur l’assassinat de Kennedy, le réchauffement climatique (une « escroquerie scientifique » selon Soral), la crise des subprimes, le vaccin contre la grippe H1N1 et, bien sûr, les attentats du 11 Septembre (lieu commun absolument incontournable pour tout conspirationniste militant).

3) Les analyses de l’auteur sont extrêmement sommaires et superficielles. Chaque chapitre est découpé en une multitude de textes très courts dont certains ne font même pas dix lignes. Ce format peu académique présente un inconvénient majeur puisqu’il ne permet pas d’approfondir les analyses. Chaque événement est traité de façon expéditive, en quelques lignes, et le lecteur ne cesse de sauter d’un texte à l’autre sans se réapproprier les différents sujets traités. L’Affaire Dreyfus, par exemple, est traitée en vingt lignes. La démocratie athénienne, en quinze lignes. Le Traité de Maastricht, en douze lignes. La décolonisation, en sept lignes ! A ce stade, on ne peut plus parler d’analyses mais de simples allusions. La Révolution Française, point de départ de toute la réflexion d’Alain Soral, est analysée à la va-vite en quelques pages : l’auteur n’en mentionne même pas les causes principales, à savoir la situation économique et financière désastreuse de la France en 1789 et l’opposition farouche de l’aristocratie à toute réforme d’un système fiscal pourtant profondément inégalitaire. Sur la laïcité, les analyses de Soral sont également d’une effroyable indigence : l’auteur affirme, sans le démontrer, que la laïcité est une « religion d’Etat » dont la franc-maçonnerie constitue le « clergé occulte ». De même, il évoque très brièvement la loi de 2004 sur les signes religieux en la qualifiant de « loi anti-voile islamique » : Soral ne développe aucune argumentation, il n’explique pas le contenu de cette loi, ni ses objectifs, ni le contexte dans lequel elle a été votée, ni l’immense travail de réflexion mené en amont par la Commission Stasi en partenariat avec les représentants des différentes communautés religieuses… L’auteur prétend avoir condensé en 200 pages plusieurs décennies de recherches et des milliers de pages de réflexion personnelle : il est vrai que l’écriture de Soral est très synthétique, mais là où certains lecteurs voient la « fulgurance » d’un génie clairvoyant au style épuré, il n’y a souvent que des formules à l’emporte-pièces dissimulant de graves carences argumentatives. Soral ne cherche pas à faire réfléchir ses lecteurs : il leur jette ses théories à la figure dans un style incantatoire. Chez lui, les slogans font office de raisonnements. Tout lecteur attentif d’Alain Soral doit donc impérativement mener des recherches complémentaires pour se forger sa propre opinion sur chacun des sujets abordés. L’erreur la plus préjudiciable serait de s’en tenir à ce que dit Soral, et de « ruminer » chaque chapitre du livre sans chercher à creuser la question par soi-même.

4) Soral manipule ses lecteurs par des sophismes. Un sophisme est un raisonnement faux qui a l’apparence du vrai. L’auteur de Comprendre l’Empire utilise fréquemment ce genre de raisonnements fallacieux pour tenter de justifier des théories farfelues et des rumeurs grotesques. Soral établit parfois une relation de cause à effet entre deux événements qui n’ont pas de lien avéré : ainsi explique-t-il qu’en juin 1963, c’est-à-dire six mois avant l’assassinat du président Kennedy, ce dernier a signé un décret autorisant le Trésor américain à émettre 4 milliards de dollars en billets. Il n’en fallait pas plus à l’auteur pour pointer du doigt « un lien évident entre la mort du président Kennedy et sa tentative de reprendre le pouvoir sur la Banque ». Soral laisse entendre que John F. Kennedy a été tué parce qu’il cherchait à briser le monopole monétaire de la Réserve Fédérale. Mais ce « lien évident » se fonde sur une simple congruence chronologique entre deux événements et n’est confirmé par aucun élément factuel. De plus, le fameux « décret 11.110 » signé par Kennedy en juin 1963 (décret que Soral n’a manifestement pas lu) concerne les stocks de lingots d’argent détenus par le Trésor et ne remet absolument pas en cause les prérogatives monétaires de la Banque centrale américaine. Quant aux 4 milliards de dollars évoqués par Soral, ils n’ont aucun rapport avec le « décret 11.100 » de Kennedy : en réalité, c’est une vieille législation fédérale du XIXe siècle qui autorise le Trésor à mettre en circulation une certaine quantité de billets. Soral a donc tout faux. La théorie du « complot de la Fed », reprise par Soral, fait partie des nombreuses rumeurs qui entourent l’assassinat du président Kennedy et qui circulent encore aujourd’hui dans les poubelles du web. On peut également trouver de beaux exemples de sophismes dans les nombreux passages consacrés à la franc-maçonnerie : le secret maçonnique est en effet interprété par l’auteur comme une preuve du caractère malveillant de la franc-maçonnerie. « Le mal avance toujours masqué », écrit Soral. Autrement dit : si les francs-maçons cachent leurs activités, c’est forcément parce qu’elles sont honteuses ! Nous ne sommes plus très loin des rumeurs abjectes qui, sur Internet, accusent les francs-maçons de pratiques sataniques, de crimes rituels et d’orgies pédophiles ! Soral semble d’ailleurs prendre pour argent comptant certaines de ces rumeurs lorsqu’il évoque, toujours à propos de la franc-maçonnerie, « un plus grand accès au pouvoir et aux prérogatives mondaines qui vont avec : l’argent et les honneurs qui vous amènent les femmes ou les petits garçons ».

5) La thèse d’Alain Soral se fonde sur un déterminisme ethnico-religieux grotesque. Soral cherche en effet à expliquer le comportement des individus par leur religion. Ce faisant, il dresse de chaque religion un portrait simpliste et caricatural : d’après Soral, les juifs de toutes obédiences et les protestants anglo-saxons seraient plus spontanément portés vers la spéculation et l’accumulation du capital parce qu’ils suivent à la lettre les enseignements de l’Ancien Testament, contrairement aux catholiques, aux orthodoxes et aux musulmans. Le monde musulman serait même, selon Soral, « l’un des derniers remparts contre le Nouvel ordre mondial ». On pourrait bien sûr citer des tas de contre-exemples : de grands banquiers catholiques, des oligarques russes, de grands hommes d’affaires musulmans, des banques islamiques pratiquant le prêt à intérêt sous des formes déguisées, etc. Si des catholiques ou des musulmans ont rejoint l’oligarchie financière mondiale, c’est sans doute, dira Soral, parce qu’ils ont été contaminés par le « messianisme judéo-protestant ». Certes, la religion peut influer sur le rapport des individus à l’argent : les travaux du sociologue Max Weber l’ont bien montré, notamment son remarquable ouvrage paru en 1904-1905 et intitulé L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, ouvrage auquel Soral ne fait d’ailleurs qu’une brève allusion dans Comprendre l’Empire. Mais les raccourcis caricaturaux d’Alain Soral n’ont rien à voir avec l’étude magistrale de Weber : le travail de Soral n’a aucune espèce de valeur scientifique et ses raisonnements se fondent sur des stéréotypes qui ne sont jamais soumis au moindre questionnement critique. La religion n’est qu’un facteur explicatif parmi d’autres : elle ne suffit jamais à rendre compte des comportements d’un individu ou d’un groupe d’individus.

6) L’ouvrage de Soral est imprégné d’un antisémitisme maladif. Dès qu’il parle des juifs, Alain Soral réactive automatiquement de vieux stéréotypes antisémites que l’on rencontrait déjà dans la presse d’extrême droite à la fin du XIXe siècle : le juif est considéré comme un parasite, un voleur, un être cupide et dominateur, et un éternel ennemi des nations. Les juifs sont aussi décrits comme le noyau dur de l’oligarchie financière mondiale et comme une communauté puissante contrôlant les principaux médias occidentaux : Soral évoque ainsi une « omniprésence » et une « omnipotence avérées » des juifs « dans tous les secteurs clefs de la finance, de la politique, des médias et des sciences ». Le plus inquiétant, c’est que les nombreux lecteurs naïfs d’Alain Soral, subjugués par les imprécations de leur gourou, ne s’aperçoivent même plus des aberrations qu’ils sont en train de lire. La domination économique et idéologique du monde par les juifs est présentée comme un fait établi, alors qu’il n’existe aucune donnée statistique fiable permettant de démontrer que les juifs seraient surreprésentés dans les conseils d’administration des grandes banques ou dans les grands médias. De plus, l’auteur raisonne à partir de généralisations abusives : la présence de juifs dans les secteurs clés de la finance et des médias n’autorise aucunement à conclure que la communauté juive elle-même, dans sa globalité, serait plus « influente » que les autres. Si certains juifs sont influents, cela ne veut pas dire que tous les juifs le sont ! Soral présente également la domination économique des juifs comme l’aboutissement d’un processus pluriséculaire dont les fondements seraient déjà présents dans l’Ancien Testament et le Talmud : d’ailleurs, les seuls intellectuels juifs que Soral ne méprise pas sont ceux qui, tels Karl Marx, se seraient émancipés de la « pensée talmudique ». L’auteur commet ici une double erreur puisqu’il réduit toute la pensée juive à deux livres, et traite ces livres comme s’ils exprimaient une pensée cohérente, uniforme et figée. Or, les enseignements contenus dans l’Ancien Testament et le Talmud sont extrêmement diversifiés, parfois contradictoires, car ils émanent de communautés multiples ayant vécu à des époques et dans des contextes très différents. Se fonder sur le Talmud pour « prouver » que les juifs sont un peuple d’escrocs assoiffés de domination est aussi absurde que de citer le Coran pour « prouver » que les musulmans sont des djihadistes en puissance ! Mais ce n’est pas tout. L’antisémitisme d’Alain Soral se traduit aussi par un négationnisme à peine dissimulé : l’auteur compare en effet le génocide juif à une nouvelle « religion » dans laquelle « la chambre à gaz prend désormais la place du corps introuvable du Christ ressuscité ». Qualifier la Shoah de « religion » n’a rien d’anodin : cela revient à dire que l’extermination des juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale est un dogme, une croyance, et non un fait historique établi. Et comparer les chambres à gaz au corps « introuvable » du Christ ressuscité, cela sous-entend qu’il n’existe aucune preuve matérielle de l’existence des chambres à gaz (ce qui est évidemment faux). Au nom d’une liberté d’expression dévoyée, Soral cherche à réhabiliter les thèses révisionnistes en les désignant comme une « réaction de résistance » à l’idéologie de l’Empire : contester la Shoah, c’est donc résister à l’Empire !… L’antisémitisme d’Alain Soral se travestit parfois en antisionisme, notamment lorsque l’auteur dénonce avec virulence la « toute-puissance du lobby sioniste ». Il n’est pas inutile de s’arrêter quelques instants sur le terme « sioniste » et sur l’usage qu’en fait Soral. Le sionisme désigne, à l’origine, une doctrine justifiant la création de l’Etat d’Israël, mais Soral donne à ce terme une dimension communautaire. Quand Soral parle des « sionistes », il vise en fait les organisations juives, accusées de servir les intérêts d’Israël : le CRIF et le Consistoire Israélite de France sont ainsi désignés comme des agents de la propagande « sioniste ». En dénonçant un prétendu « lobby sioniste » aux contours assez flous, Alain Soral entretient une certaine confusion entre, d’une part, les lobbys pro-israéliens (qui sont présents dans toutes les grandes démocraties occidentales, au même titre que les lobbys pro-américains, pro-russes ou pro-chinois) et, d’autre part, l’ensemble des organisations juives, considérées par l’auteur comme solidaires d’Israël. Chez Soral, le mot « sioniste » désigne bel-et-bien les juifs en tant que communauté organisée. D’ailleurs, Soral prétend que l’influence du sionisme s’explique par les spécificités de la communauté juive, à savoir : « les liens du sang ; une foi plurimillénaire fondée sur un projet clairement établi de domination ; le cosmopolitisme ; la pleine maîtrise de la modernité (finance, médias et sciences) ». Soral projette en fait sur le « sioniste » les stéréotypes classiques de l’antisémitisme. Au bout du compte, sous la plume de Soral, le mot « sioniste » ne veut plus dire grand-chose et ne sert qu’à jeter l’anathème sur la communauté juive et les organisations qui la représentent. Il faut être d’une mauvaise foi inouïe pour ne pas y voir de l’antisémitisme.

7) Les analyses de Soral sont truffées de contre-sens historiques. Soral réécrit l’histoire de France, simplifie jusqu’à la caricature les événements dont il traite et occulte volontairement certains faits pour ne garder que ceux qui semblent confirmer ses théories. Le travail de Soral se situe donc aux antipodes de la démarche scientifique d’un historien : Soral affirme de façon péremptoire des pseudo-vérités historiques sans jamais les confronter aux sources, et sans jamais se référer aux travaux d’historiens reconnus. La loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat fournit un bon exemple : cette loi d’une importance capitale est traitée en seulement cinq lignes, au prix de raccourcis et de contre-sens ahurissants. Soral analyse en effet la loi de 1905 comme « la dépossession des prêtres catholiques de leur fonction d’éducateur au profit des instituteurs laïques ». Or, la loi de 1905 n’a rien à voir avec l’enseignement. Les écoles publiques ont été laïcisées par la loi Jules Ferry de 1882, et le personnel enseignant des établissements publics a été laïcisé par une loi de 1886. Il convient aussi de rappeler que la loi Falloux de 1850 sur la liberté de l’enseignement (qui autorise l’ouverture d’écoles privées, notamment catholiques) n’a jamais été remise en cause sous la Troisième République, et que cette loi est toujours en vigueur aujourd’hui. Soral fait aussi un contre-sens lorsqu’il évoque « l’éviction de de Gaulle pour son insoumission à l’Empire du dollar et à l’Etat d’Israël ». D’après Soral, « l’Empire » aurait profité de Mai 68 pour chasser De Gaulle du pouvoir. Or, Charles de Gaulle n’a pas été évincé : il a démissionné de son plein gré en 1969, à l’âge de 79 ans, après la victoire du « non » au référendum qu’il avait organisé sur un projet de réforme territoriale. Autre exemple de la méthode soralienne de falsification des faits historiques : l’Affaire Dreyfus. D’après Soral, cette crise qui a déstabilisé la Troisième République serait une étape décisive dans la liquidation des réseaux traditionnels issus de l’Ancien Régime (l’armée, la noblesse, l’Eglise) au profit de nouveaux réseaux liés à l’argent. En d’autres termes, l’Affaire Dreyfus marquerait le triomphe de la bourgeoisie judéo-maçonnique sur les élites de l’Ancien Régime. Cet épisode est décrit par Soral comme une « victoire des médias et de l’argent sur l’armée, refuge de la noblesse ». Mais cette analyse comporte quatre erreurs. Tout d’abord, Soral voit dans l’Affaire Dreyfus une « victoire des médias », comme si tous les médias français avaient pris fait et cause pour Dreyfus. L’auteur oublie que plusieurs journaux très influents étaient ouvertement antidreyfusards, comme La Croix, Le Petit Journal ou La Libre Parole. Soral interprète également l’Affaire Dreyfus comme une « victoire de l’argent », ce qui sous-entend que les grandes fortunes étaient dans le camp de Dreyfus : c’est oublier qu’une grande partie de la haute bourgeoisie française était antisémite et antidreyfusarde ; les dreyfusards les plus illustres, en revanche, étaient issus des classes moyennes ou de la petite bourgeoisie, comme Emile Zola, Georges Clemenceau, Victor Basch, Anatole France ou Yves Guyot. Alain Soral analyse aussi l’Affaire Dreyfus comme une « victoire sur l’armée », ce qui est un non-sens. Même si une grande partie de l’état-major était antidreyfusarde, il y eut aussi des officiers dreyfusards, à l’image du lieutenant-colonel Picquart qui fut le premier à réunir des preuves de l’innocence de Dreyfus. En outre, les dreyfusards n’étaient pas « contre l’armée » : ils considéraient au contraire que la condamnation d’un innocent par un Conseil de guerre entachait gravement la crédibilité de l’armée française, et que la révision du procès de Dreyfus était nécessaire pour restaurer l’honneur de l’institution militaire. Enfin, Soral présente l’armée comme « le dernier refuge de la noblesse ». Or, les études menées par des historiens tels que William Sernam sur la composition de l’armée française après la Révolution montrent que le nombre de nobles parmi les officiers s’est effondré tout au long du XIXe siècle, et que les officiers portant un titre de noblesse sont très minoritaires sous la Troisième République. Même si elle est restée attachée à certaines valeurs et à certains codes hérités de la noblesse d’Ancien Régime, l’armée française de la fin du XIXe siècle est une armée de roturiers ; les officiers sont principalement issus de deux grandes écoles militaires, Polytechnique et Saint-Cyr, dont le concours d’entrée favorise la promotion au mérite. L’armée n’est donc plus, au moment de l’Affaire Dreyfus, un bastion de la noblesse. Par ailleurs, Soral passe totalement à côté de plusieurs éléments essentiels qui ont largement contribué à la victoire du camp dreyfusard : le climat de violence entretenu par les ligues d’extrême droite, le coup d’Etat raté du nationaliste Paul Déroulède et de sa Ligue des Patriotes en 1899, l’essor de la vie associative après le vote de la loi de 1901, et le rôle clé joué par la Cour de Cassation dans la compréhension de l’Affaire Dreyfus. Soral prétend aussi que l’Affaire Dreyfus n’aurait pas eu un tel retentissement médiatique si Dreyfus n’avait pas été juif ; mais ce que l’auteur ne veut pas admettre, c’est que si Dreyfus n’avait pas été juif, il n’aurait sans doute jamais été accusé à tort.

En guise de conclusion

Une fois qu’on a terminé la lecture de Comprendre l’Empire, on n’a toujours pas compris ce qu’était vraiment « l’Empire », mais on a au moins compris pourquoi ce livre avait été snobé par les médias et par la critique. Le pamphlet de Soral n’a été ni censuré, ni boycotté, ni mis à l’index par les ayatollahs du « politiquement correct » : les élucubrations que l’on trouve dans Comprendre l’Empire suffisent amplement à expliquer pourquoi ce livre a été ignoré des principaux médias. Comprendre l’Empire ne méritait aucune publicité, tout simplement. Mais en disant cela, j’ai bien conscience de n’être qu’un idiot utile de « l’Empire »…

Macron: allié ou rival des centristes?

Macron est-il centriste ?

Le positionnement social-libéral d’Emmanuel Macron, ses efforts pour « déverrouiller » l’économie et sa volonté de dépasser le clivage droite/gauche font de lui une figure désormais incontournable de ce fameux « axe central » qui va des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR. Cela dit, l’ex-ministre de l’Economie est encore difficile à cerner politiquement car il n’a, pour l’instant, pas de projet clair pour le pays : on connaît surtout ses positions sur les questions économiques, mais il n’a développé aucune vision globale de la France ni de l’Europe ; on ignore ses positions sur les questions sociétales ou sur la politique étrangère. Les ambiguïtés de sa démarche politique n’arrangent rien à l’affaire. Son mouvement « En Marche ! » est un objet politique non identifié : cette structure n’est pas un véritable parti politique et se présente plutôt comme une plate-forme visant à faire travailler ensemble des gens venus d’horizons différents sur les réformes nécessaires au pays. Mais dans les faits, « En Marche ! » ressemble davantage à une sorte de fan club de Macron. Lorsqu’il a fondé « En Marche ! », Emmanuel Macron a déclaré que son mouvement n’avait pas vocation à devenir une écurie présidentielle ; or, les ambitions présidentielles de Macron sont désormais incontestables.

La main tendue de l’UDI

Depuis qu’il a quitté le gouvernement, Emmanuel Macron est courtisé par le président de l’UDI Jean-Christophe Lagarde. Il est vrai que les deux hommes partagent la même volonté de débloquer l’économie française et de renouveler la vie politique. Lagarde a clairement fait savoir qu’il souhaitait dialoguer avec Macron : « Macron a plus de points communs avec nous qu’avec Aubry, Hamon et Montebourg (…), il est au centre gauche et nous au centre droit ; nous avons vocation à nous parler. » Lagarde aurait sans doute bien aimé voir l’ancien ministre de l’Economie rejoindre l’UDI. Mais la « macronmania » qui semble s’être emparée de l’UDI n’est pas sans contradictions : ceux-là mêmes qui n’ont jamais pardonné à Bayrou d’avoir voté Hollande en 2012 courtisent aujourd’hui un ancien ministre de François Hollande. De plus, Lagarde et les ténors de l’UDI ont critiqué la loi Macron, dont ils déploraient le manque d’ambition, mais ne tarissent désormais pas d’éloges à l’égard de son auteur. N’y a-t-il pas là une grande part d’opportunisme ? Par cette main tendue à Macron, Jean-Christophe Lagarde ne cherche-t-il pas à « domestiquer » un rival potentiel et à redynamiser une confédération centriste ravagée par les divisions internes ?

La méfiance de Bayrou

François Bayrou, quand à lui, multiplie les attaques contre Emmanuel Macron. D’après Bayrou, le succès de Macron est un trompe-l’œil. Le président du MoDem considère Macron comme un « hologramme », une « image virtuelle » qui « parle mais n’agit pas ». Pire, Bayrou a estimé que derrière la potentielle candidature de Macron en 2017, il y avait « de grands intérêts financiers » qui « veulent avoir le pouvoir politique ». Bayrou voit donc Macron comme un allié de la finance et comme l’incarnation d’une dangereuse confusion du pouvoir politique et du pouvoir économique. Sur le fond, cette posture de Bayrou est cohérente par rapport aux idées qu’il défend depuis longtemps : le président du MoDem a toujours exprimé sa méfiance à l’égard du pouvoir financier ; en 2007, il dénonçait déjà les conflits d’intérêt, les copinages et collusions entre élites politiques et financières, et prêchait déjà la séparation du pouvoir politique et du pouvoir économique. A l’époque, ce discours contestataire aux accents populistes avait fait mouche et avait permis à Bayrou d’obtenir le score exceptionnel de 18% au premier tour de la présidentielle. Mais les charges de Bayrou contre Macron ont aussi une autre explication : Bayrou se considère comme le leader naturel du centre et a sans doute peur de voir un nouveau venu lui voler la vedette sur son propre terrain.

E. Macron.

E. Macron.

15 ans après le 11 Septembre, les théories complotistes séduisent toujours

15 ans après les terribles attentats du 11 septembre, les théories du complot continuent de polluer le web et séduisent encore des millions de personnes à travers le monde. Je vous invite à relire, dans une version récemment mise à jour, un ancien article du Centriloque sur les théories du complot relatives au 11 septembre (voir lien ci-dessous). Consulté chaque jour par une centaine d’Internautes depuis maintenant trois ans, cet article est de très loin le plus lu et le plus commenté du Centriloque. Bonne lecture, et surtout, gardez le cerveau en éveil. 

https://centriloque.wordpress.com/2013/09/11/11-septembre-pour-en-finir-avec-la-theorie-du-complot/

Six tabous à briser pour refonder (vraiment) l’école.

Premier tabou : la fin du collège unique. Au nom d’un égalitarisme rigide, le système éducatif français prétend corriger les inégalités en assignant les mêmes objectifs à tous les élèves, et ce jusqu’à la fin du collège. En réalité, notre système éducatif ne corrige pas les inégalités. Les élèves arrivent à l’école avec des capacités différentes, et il est illusoire de penser que l’école a le pouvoir de gommer ces différences. Si l’école impose à tous les élèves un niveau d’exigence élevé, elle conduit fatalement les plus faibles à l’échec. A l’inverse, un nivellement par le bas pénalisera les meilleurs élèves. L’objectif de l’école doit être de faire progresser chaque élève selon ses capacités ; pour cela, elle doit proposer des enseignements plus individualisés, adaptés au profil de chacun. Cela exige de remettre en cause le dogme du collège unique, d’accorder beaucoup plus d’autonomie aux établissements scolaires dans l’organisation des enseignements, et de créer un parcours professionnalisant pour les élèves en situation de décrochage scolaire dès le début du collège. 

Deuxième tabou : les rythmes scolaires. L’une des particularités françaises est la lourdeur des journées d’école : avant la réforme Peillon, les écoliers avaient six heures de classe par jour. Or, toutes les études s’accordent à dire que les heures de classe de l’après-midi sont contre-productives, car les élèves sont moins concentrés et ont plus de difficultés pour assimiler les informations et s’impliquer dans des activités intellectuelles. La réforme des rythmes scolaires de 2013 allait dans le bon sens : le décret Peillon a étalé la semaine d’école sur 9 demi-journées (au lieu de 8 auparavant) ; en contrepartie, la journée d’école finit plus tôt : les élèves sont ensuite pris en charge par des animateurs dans le cadre d’activités périscolaires financées par les municipalités. Cependant, la réforme Peillon n’est pas satisfaisante. Tout d’abord, sa mise en œuvre a été bâclée car de nombreuses municipalités ne disposent pas de moyens suffisants pour offrir des activités périscolaires de qualité aux élèves. Deuxièmement, la journée d’école reste lourde puisqu’il y a toujours classe l’après-midi. Troisièmement, la réforme ne concerne que les écoles : il y aurait sans doute beaucoup à faire dans les collèges. Enfin, la réforme Peillon s’est attaquée uniquement aux rythmes journaliers sans toucher au calendrier scolaire. Il serait souhaitable de raccourcir les congés d’été pour pouvoir alléger les semaines de cours de l’ensemble des élèves. Mais le calendrier scolaire est un véritable totem : quiconque envisage de toucher aux sacro-saintes vacances d’été risque de s’attirer les foudres des enseignants et des parents d’élève, mais également des professionnels du tourisme.

Troisième tabou : la réforme du Bac. Pour alléger le calendrier des épreuves et réduire le coût de l’examen (environ 100 millions d’euros chaque année), il faut réduire à trois ou quatre le nombre d’épreuves terminales dans chaque filière et faire basculer en contrôle continu les autres épreuves : seules les disciplines majeures de chaque filière feraient alors l’objet d’une évaluation finale. L’allègement du calendrier permettrait aussi de reporter de quelques jours le début des épreuves et de reconquérir en partie le mois de juin, puisqu’actuellement les cours finissent autour du 10 juin dans les lycées. La réforme du Bac est aussi l’occasion de repenser les spécificités de chaque filière : revaloriser la voie professionnelle par des épreuves plus exigeantes, renforcer l’importance des langues vivantes et l’ouverture sur l’international dans la filière littéraire, et réaffirmer la vocation scientifique de la filière S (trop souvent perçue comme une filière ouvrant toutes les portes et donnant accès à tous les métiers). La réforme du Bac doit être la clé de voûte de la réforme du lycée, car c’est le Bac qui détermine l’organisation des enseignements au lycée.

Quatrième tabou : la formation des enseignants. Les enseignants débutent leur carrière sans être suffisamment armés pour faire face aux difficultés majeures du métier. La formation initiale des enseignants, dévoyée pendant plus de vingt ans par le pédagogisme angélique dispensé dans les IUFM, a été améliorée ces dernières années. Il reste cependant beaucoup à faire dans certains domaines tels que la prise en charge des handicaps, la gestion des élèves violents, la lutte contre le décrochage ou encore l’éducation au numérique. Il faut aussi que les enseignants apprennent à évaluer les « compétences sociales » des élèves (l’écoute, la patience, l’empathie, la solidarité, le travail en équipe, etc.) car ces compétences, encore peu valorisées aujourd’hui, sont indispensables à l’apprentissage de la citoyenneté ainsi qu’à l’insertion professionnelle.

Cinquième tabou : l’évaluation des enseignants. Il s’agit d’un problème majeur : dans l’enseignement secondaire, les professeurs sont inspectés en moyenne une fois tous les six ans, ce qui ne permet évidemment pas d’assurer un suivi efficace. Cette situation est liée au fait que les inspecteurs pédagogiques régionaux sont trop peu nombreux pour inspecter régulièrement tous les professeurs. De plus, le rapport d’inspection, qui va déterminer la note pédagogique de l’enseignant, se fonde sur une seule séance de cours qui n’est pas représentative du travail fourni par l’enseignant sur l’ensemble de ses classes et sur l’ensemble de l’année. Il faut donc réfléchir à d’autres modalités d’évaluation, telles que l’évaluation par les pairs (un ou plusieurs professeurs assistent à quelques cours d’un collègue pour le conseiller). Ce genre de pratiques existe déjà dans certains établissements de façon informelle : elle pourrait être généralisée et institutionnalisée.

Sixième tabou : le système d’affectation des enseignants. Il serait souhaitable de réformer l’actuel système de barème, qui privilégie trop souvent l’ancienneté au détriment du mérite. Le système est en effet conçu de telle sorte que les enseignants débutants, qui ont un barème faible, sont affectés prioritairement dans les établissements les plus difficiles alors qu’ils ont peu d’expérience. Il faut généraliser les postes à profil pour les établissements difficiles, avec des conditions plus attractives pour les enseignants (formation spécifique, indemnité conséquente, service allégé, emploi du temps aménagé de façon à favoriser le travail interdisciplinaire, etc). Par ailleurs, le système actuel encourage peu la mobilité des personnels enseignants : lorsqu’un professeur demande à changer d’établissement, il perd le bénéfice de son ancienneté sur le poste précédent. De plus, l’enseignant qui mute se retrouve exposé au risque de voir son nouveau poste supprimé en cas de réduction de la dotation horaire de l’établissement car, lorsqu’un poste est supprimé dans une discipline, on éjecte le « dernier arrivé ». Par conséquent, le système pénalise les enseignants qui mutent et favorise ceux qui restent longtemps sur le même poste. Or, des changements d’établissement plus fréquents inciteraient les enseignants à renouveler davantage leurs pratiques et permettraient, accessoirement, de fluidifier le mouvement des mutations. Il ne s’agit pas d’obliger les professeurs à muter tous les cinq ou dix ans, mais de mettre en place des conditions plus incitatives, par exemple en supprimant les points d’ancienneté sur poste et en créant une bonification spéciale pour les professeurs les plus mobiles au sein de leur académie.