Quelle place pour le MoDem dans la nouvelle majorité?

Le Mouvement Démocrate a été fondé par François Bayrou sur les ruines de l’UDF après l’élection présidentielle de 2007. Dès sa création, ce parti a mis en avant des thèmes forts tels que la moralisation de la vie politique, la défense du projet européen et le dépassement du clivage droite-gauche: Bayrou avait en effet l’ambition de casser les anciens clivages idéologiques et les anciennes logiques partisanes pour bâtir une nouvelle majorité allant du centre-gauche et centre-droit. Mais le MoDem, isolé politiquement, n’a pas réussi à s’affirmer comme une force politique influente sur le plan national: dépourvu d’alliés, le parti centriste n’a pu faire élire que deux députés aux législatives de 2012. Pour sortir de l’isolement, le MoDem a cependant décidé de rompre avec sa ligne de stricte indépendance et de conclure une alliance avec la droite et l’UDI lors des municipales de 2014. La victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017 fut une véritable aubaine pour le MoDem: en soutenant Macron dès le premier tour de la présidentielle et en faisant alliance avec La République En Marche aux législatives, le parti de Bayrou a pu renaître de ses cendres. Mais les choses n’ont pas vraiment pris la tournure qu’espérait François Bayrou, et tout porte à croire que le MoDem n’aura qu’un rôle limité au sein de la nouvelle majorité présidentielle.

Avec 42 députés, le MoDem peut former pour la première fois de son histoire un groupe parlementaire et faire entendre sa voix dans la majorité. La présence d’un groupe MoDem à l’Assemblée nationale permettra de garantir un certain pluralisme au sein de la majorité présidentielle car il n’est jamais souhaitable qu’un parti monopolise l’exercice du pouvoir. Mais avec 308 sièges, La République En Marche dispose à elle seule de la majorité absolue à l’Assemblée nationale et n’a donc pas besoin des députés MoDem pour faire passer les réformes. Par conséquent, le MoDem ne restera qu’une « force d’appoint » pour le gouvernement. En outre, il faut bien admettre que le MoDem est surreprésenté à l’Assemblée nationale par rapport à son poids réel dans l’opinion publique: c’est l’alliance avec La République En Marche qui a permis la percée du parti centriste aux législatives, ce qui place donc les députés MoDem dans une situation de dépendance vis-à-vis du parti présidentiel. Le MoDem ne sera donc pas, comme le souhaitait Bayrou, un « pilier » de la majorité.

Les soupçons d’emplois fictifs et d’abus de confiance impliquant les collaborateurs de plusieurs eurodéputés MoDem ont également affaibli la position du parti de François Bayrou: le MoDem est en effet soupçonné d’avoir fait travailler pour ses propres besoins plusieurs assistants parlementaires rémunérés par le Parlement européen. L’ouverture d’une enquête préliminaire a d’ailleurs conduit à la démission de François Bayrou et de Marielle de Sarnez du gouvernement. Officiellement, Marielle de Sarnez et François Bayrou ont quitté le gouvernement pour assurer leur défense et celle de leur parti, mais le président de la République a sans doute encouragé ces deux démissions. Certes, le gouvernement Edouard Philippe II comporte encore deux membres du MoDem, mais le rapport de forces est désormais beaucoup moins favorable au parti centriste. François Bayrou et Marielle de Sarnez sont les deux poids lourds du parti; or, le gouvernement Philippe II ne compte que deux personnalités secondaires du MoDem: la sénatrice Jacqueline Gourault et la députée Geneviève Darrieussecq. De plus, Bayrou et de Sarnez occupaient des postes clés dans le premier gouvernement Philippe: la Justice et les Affaires Européennes. Dans le gouvernement Philippe II, les membres du MoDem occupent des postes nettement moins importants. Jacqueline Gourault est une ministre sans portefeuille: elle a été nommée « ministre auprès du ministre de l’Intérieur ». Quant à Geneviève Darrieussecq, elle a été nommée secrétaire d’Etat auprès du ministre des Armées. En définitive, le MoDem reste représenté au gouvernement mais avec une visibilité beaucoup moins grande que dans le gouvernement Philippe I.

Celles et ceux qui fréquentent ce blog de façon régulière connaissent l’aversion du Centriloque pour les théories et les rumeurs complotistes: il n’y aura donc ici aucune spéculation sur une hypothétique cabale anti-Bayrou, même s’il ne fait à peu près aucun doute que les témoignages ayant conduit à l’ouverture d’une enquête préliminaire sur le MoDem proviennent d’individus qui avaient intérêt à déstabiliser ce parti. Le Centriloque exprime néanmoins quelque inquiétude face à cette « chasse aux sorcières » qui conduit à l’éviction de personnalités compétentes sur la base de simples soupçons et de dénonciations malveillantes. Comme le rappelait Frédéric Says dans sa chronique sur France Culture, il fallait jadis une condamnation ou, au moins, une mise en examen pour qu’un ministre démissionne; désormais, l’ouverture d’une simple enquête préliminaire suffit pour avoir la tête d’un membre du gouvernement. La moralisation de la vie publique est nécessaire, mais elle ne doit pas servir de prétexte pour évincer des personnalités politiques de premier plan, notamment le ministre qui était personnellement chargé de mettre en musique ce projet de moralisation. 

La démission de Bayrou a-t-elle permis à Macron de se « débarrasser » d’un allié trop encombrant? Peut-être. Mais elle peut aussi avoir une autre signification: en écartant François Bayrou, Marielle de Sarnez et Richard Ferrand du gouvernement, Macron n’a-t-il pas cherché à effacer les stigmates des anciennes pratiques et à « purger » son gouvernement de ceux qui représentaient l’ancienne classe politique? 

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F. Bayrou et M. de Sarnez.

 

 

 

La France sera gouvernée au centre

A l’issue du second tour des législatives, Emmanuel Macron dispose d’une large majorité à l’Assemblée nationale: La République En Marche obtient 308 sièges, et le MoDem 42. Le résultat du parti présidentiel est certes inférieur à celui qu’avaient annoncé les instituts de sondage, mais la victoire est tout de même très nette. Une fois de plus, les électeurs ont donné une majorité au président qu’ils avaient élu. Celles et ceux qui, avant la présidentielle, avaient affirmé que Macron n’aurait pas de majorité pour gouverner se sont plantés en beauté.

Cette nouvelle Assemblée nationale montre qu’une recomposition politique a effectivement commencé. Macron a réussi à faire ce que Bayrou avait tenté, sans succès, en 2007 et en 2012: dépasser le clivage droite/gauche pour bâtir une majorité centrale, réformiste et pro-européenne, allant des sociaux-démocrates du PS aux progressistes de droite en passant par les centristes. En lieu et place de l’affrontement bipolaire traditionnel, une nouvelle configuration se dessine. La majorité centrale issue des urnes devra faire face à plusieurs pôles d’opposition: une opposition de droite composée de députés LR, UDI et divers droite, mais également une opposition d’extrême droite composée des 8 députés FN et une opposition de gauche très disparate composée des Insoumis, des communistes et d’un groupe socialiste réduit à une trentaine de sièges. 

La France sera donc gouvernée au centre. Cela ne veut pas dire qu’elle sera gouvernée uniquement par des centristes, car le gouvernement et la majorité réunissent plusieurs sensibilités politiques allant du centre-gauche au centre-droit. Mais les centristes sont en quelque sorte le point d’équilibre de cette nouvelle majorité. Les élections législatives marquent d’ailleurs la renaissance du MoDem: fondé en 2007 par François Bayrou sur les ruines de l’UDF, le parti centriste n’avait réussi à faire élire que deux députés en 2012 car il n’avait aucun allié. En soutenant Macron à la présidentielle et en faisant alliance avec La République En Marche aux législatives, le parti de Bayrou a remporté 42 sièges dans la nouvelle Assemblée nationale, ce qui lui permet de former, pour la première fois, un groupe parlementaire. Quant à l’UDI, elle a fait le choix de ne pas participer à cette majorité centrale dans laquelle, pourtant, elle avait toute sa place: captive de son alliance avec Les Républicains, la confédération centriste présidée par Jean-Christophe Lagarde a manqué son rendez-vous avec les citoyens.

Certains détracteurs d’Emmanuel Macron contestent la légitimité de la nouvelle majorité en raison de la très faible mobilisation des électeurs: avec 57% d’abstention, la nouvelle assemblée serait, dit-on, une assemblée « mal élue ». Ce procès en légitimité n’est qu’un feu de paille allumé par quelques mauvais perdants. Une majorité reste une majorité, même avec une abstention record. Cette abstention massive est un réel problème car elle questionne la confiance des citoyens dans nos institutions, mais elle ne peut en aucun cas être interprétée comme un désaveu de Macron, car ceux qui ont choisi de s’abstenir au premier comme au second tour des législatives ont aussi choisi de ne pas faire barrage au parti présidentiel. Bon nombre d’abstentionnistes ont voulu laisser sa chance à Macron sans pour autant lui accorder leur suffrage. D’ailleurs, si l’on compare les législatives de 2017 à celles de 2012, on constate que la nouvelle majorité n’est pas si « mal élue » qu’on pourrait le croire. La République En Marche et le MoDem ont rassemblé 9 millions de voix au second tour le 18 juin 2017; au second tour des législatives de 2012, le Parti Socialiste et ses alliés radicaux du gauche avaient rassemblée 9,9 millions de voix, avec un taux d’abstention déjà très élevé (45%).

Certains adversaires de Macron mettent aussi en cause les compétences de la nouvelle assemblée. Mais inexpérience ne veut pas dire incompétence. Sur les 577 députés de la nouvelle assemblée, 429 n’étaient pas députés lors de la précédente législature: ce renouvellement du personnel parlementaire est une bonne chose. En choisissant les candidats de La République En Marche dans la plupart des circonscriptions, les Français ont exprimé leur adhésion au projet de renouvellement porté par Emmanuel Macron. Ce renouvellement est d’autant plus souhaitable qu’il s’accompagne d’une féminisation importante de l’Assemblée nationale: la nouvelle assemblée compte en effet 40% de femmes, alors que la précédente n’en comptait que 25%. Quant au manque d’expérience, c’est un faux problème. Le travail de député s’apprend: les nouveaux députés seront conseillés par les députés plus expérimentés. Après tout, même les « vieux » députés furent un jour des néophytes. Et dans le passé, il y eut d’autres exemples de renouvellement important de l’assemblée: en 1919, les anciens combattants de la Grande Guerre sont entrés massivement au Palais Bourbon, formant alors une chambre qualifiée de « bleu horizon ». En 1958, les gaullistes sont entrés en masse à l’Assemblée nationale. Et en 1981, avec le retour de la gauche au pouvoir, de nombreux socialistes sans expérience parlementaire ont été élus députés.

Une nouvelle ère politique s’ouvre. Le fameux « axe central » que de nombreux centristes ont appelé de leur voeu est en train de s’institutionnaliser. Depuis 2013, les publications du Centriloque ont toujours appelé au dépassement du clivage droite/gauche et à la formation d’une majorité « centrale » plus en phase avec les clivages politiques actuels. Le Centriloque apporte donc son soutien au gouvernement d’Edouard Philippe et à la nouvelle majorité, un soutien sincère mais vigilant et exigeant. 

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La recomposition politique est en marche

Trois leçons peuvent être tirées du premier tour des législatives. Premièrement, un taux d’abstention historiquement élevé : plus de la moitié des électeurs ne sont pas allés voter. Deuxièmement : l’effondrement des deux forces qui ont dominé la vie politique française durant les dernières décennies. Troisièmement : le succès incontestable des candidats de La République En Marche. La recomposition politique annoncée par Macron a bel et bien commencé : la vie politique est en train de changer en profondeur et les visages sont en train de se renouveler. La future majorité sera une majorité d’idées qui dépassera les clivages politiques d’hier et permettra de sortir, enfin, de cette guerre civile permanente qui oppose la gauche à la droite et paralyse le pays depuis plus de trente ans.

Les adversaires de Macron cherchent évidemment à minimiser le succès électoral de La République En Marche, en soulignant l’importance de l’abstention. Il est vrai qu’avec 51% d’abstention, les 32% obtenus par La République En Marche au premier tour ne représentent en réalité que 16% du corps électoral. Mais les électeurs qui ont choisi de ne pas aller voter ont aussi fait le choix de ne pas faire barrage au parti présidentiel : par conséquent, interpréter l’abstention massive du premier tour comme un rejet d’Emmanuel Macron est un non-sens. C’est l’ensemble des forces politiques du pays qui sont collectivement responsables de la forte abstention observée au premier tour, parce qu’elles n’ont pas su mobiliser les électeurs.

Selon toute vraisemblance, Emmanuel Macron disposera d’une très large majorité à l’issue du second tour, sans doute entre 60 et 80% des sièges. A titre personnel, je m’en réjouis car je souhaite la réussite de ce quinquennat et je veux donner sa chance au projet défendu par Emmanuel Macron. Contrairement à ce que l’on entend ici ou là, cette situation ne représentera pas un « danger » pour la démocratie. Sous la Cinquième République, de très larges majorités sont déjà sorties des urnes : en 1968, le parti gaulliste a remporté 60% des sièges ; en 1981, le Parti Socialiste a remporté 58% des sièges ; en 1993, la droite et le centre ont remporté 80% des sièges ; et en 2002, l’UMP a remporté 62% des sièges. La démocratie n’a pas cessé de fonctionner pour autant.

Cela étant dit, je ne veux pas d’une majorité monolithique aux ordres de l’exécutif. Il faut impérativement que le pluralisme soit préservé, au sein de l’Assemblée nationale mais également au sein même de la majorité. Je souhaite aussi qu’il y ait une opposition capable de faire entendre sa voix dans les débats et de participer au travail législatif, car l’Assemblée nationale doit être représentative de la diversité des opinions politiques du pays. N’oublions pas que le scrutin majoritaire à deux tours a pour effet d’amplifier artificiellement les majorités : c’est pourquoi Emmanuel Macron a proposé d’introduire une dose de proportionnelle aux scrutins législatifs…

Source: Le Parisien.

La non-campagne des législatives

La campagne des législatives aura été une campagne médiocre, sans débat, sans leaders, sans programmes. Bref, une « non-campagne ». Cette situation est en partie la conséquence du calendrier électoral : les élections législatives viennent simplement confirmer le résultat de la présidentielle ; leur enjeu est donc perçu (à tort) comme secondaire. Mais il faut y voir aussi une conséquence de la décomposition du système politique français : le PS est en pleine déconfiture, Les Républicains sont inaudibles, le FN est au bord de l’implosion malgré le score très élevé de Marine Le Pen à la présidentielle et les Insoumis peinent à s’affirmer comme une force d’opposition crédible à Emmanuel Macron. Quant à La République En Marche, il s’agit d’une toute nouvelle formation politique encore mal connue, dont le succès incontestable s’explique à la fois par la popularité d’Emmanuel Macron, le discrédit des partis traditionnels et une volonté forte, chez les électeurs, de renouveler la vie politique et de faire émerger de nouvelles têtes.

Cette campagne électorale a également été parasitée par les soupçons d’emplois fictifs, d’abus de confiance et de conflits d’intérêts pesant sur plusieurs membres du nouveau gouvernement et leur entourage. Après Richard Ferrand, ce sont plusieurs personnalités du MoDem qui voient aujourd’hui leur intégrité mise en cause, notamment la ministre chargée des Affaires européennes Marielle de Sarnez. Suite aux accusations lancées par une eurodéputée du Front National et aux révélations faites par un ancien assistant parlementaire de Jean-Luc Bennahmias, le MoDem est aujourd’hui soupçonné d’avoir fait travailler dans ses locaux parisiens les assistants parlementaires de plusieurs eurodéputés. Le parquet financier a ouvert une enquête préliminaire, comme cela se fait systématiquement dans ce genre d’affaires. Dans un communiqué de presse daté du 8 juin, le parti de François Bayrou dément catégoriquement tout emploi fictif et joue la transparence : « Le MoDem réaffirme qu’il a respecté toutes les règles et toutes les obligations d’un employeur. Tout salarié qui a travaillé dans ses équipes ces dernières années, souvent à temps partiel, a été rémunéré par le mouvement de manière parfaitement transparente en fonction du service effectivement assumé pour notre formation politique. Ces collaborateurs à temps partiel ont pu avoir, en même temps, d’autres contrats également à temps partiel auprès de parlementaires européens. Rien n’est plus normal et plus légal qu’un tel partage d’activité. Pour mettre fin à ces rumeurs intéressées, le MoDem réitère sa proposition de consultation de tous les contrats de travail et de tous les bulletins de salaire qui ont engagé le mouvement. »

Il faut évidemment laisser la justice faire son travail et respecter le principe de présomption d’innocence : à ce jour, il est impossible de savoir si les accusations portées contre le parti de François Bayrou sont avérées. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que cette polémique tombe très mal pour l’exécutif, en particulier pour François Bayrou qui, en tant que ministre de la Justice, est chargé de mettre en œuvre le projet de « moralisation de la vie publique » défendu par Emmanuel Macron. Le fait que toutes ces affaires éclatent en pleine campagne des législatives ne doit rien au hasard : l’objectif est bien sûr de déstabiliser le gouvernement d’Emmanuel Macron et de discréditer son projet de moralisation de la vie publique, un projet cohérent, nécessaire et attendu par les Français. La multiplication des accusations contribue largement à l’atmosphère délétère de cette campagne électorale et tend à occulter les programmes et les débats de fond. Mais je vois tout de même quelque chose de positif dans tout cela : ces affaires nous rappellent en effet que les partisans de Macron ne sont pas au-dessus des lois et ne bénéficient d’aucun traitement de faveur. Cela pourra peut-être faire taire tous ceux qui ont prétendu, un peu rapidement, que les « médias » et le « système » roulaient pour Macron. On voit bien, aujourd’hui, que la justice n’accorde aucun traitement de faveur aux macronistes et que les grands médias relaient amplement les accusations portées contre Monsieur Ferrand et contre le MoDem.

Marielle de Sarnez.

Non, Macron n’est pas « ultralibéral »

Tout au long de la campagne pour la présidentielle, la gauche radicale et le Front national ont cherché à dépeindre Emmanuel Macron comme le candidat de « l’ultralibéralisme » et de la « dérégulation ». Certes, les Français ont compris depuis longtemps que Macron n’était pas socialiste et qu’il avait un programme plutôt centriste. Plusieurs mesures défendues par Macron sont clairement d’inspiration libérale, telles que la baisse des cotisations patronales et de l’impôt sur les sociétés, la suppression de l’ISF sur le capital productif ou l’assouplissement du droit du travail. Mais les mots ont un sens, et parler « d’ultralibéralisme » à propos d’un homme comme Emmanuel Macron relève du fantasme. L’ultralibéralisme est une doctrine extrémiste qui refuse toute intervention régulatrice de l’Etat dans l’économie et qui entend soumettre la société toute entière à la tyrannie du marché : il n’y a rien de tel chez Macron.

Les ultralibéraux veulent démanteler l’Etat-providence ; Macron souhaite au contraire le préserver. Il veut par exemple sauvegarder notre système de retraite par répartition mais envisage de supprimer les régimes dits « spéciaux » de façon à uniformiser les règles pour l’ensemble des salariés : chaque euro cotisé ouvrira les mêmes droits. Macron souhaite également nationaliser l’Unedic et étendre l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants, aux agriculteurs et aux professions libérales ainsi qu’aux salariés démissionnaires : l’idée d’une assurance-chômage universelle est aux antipodes du percept néolibéral selon lequel les chômeurs doivent « se prendre en main tous seuls » sans rien attendre l’Etat.

Comme tous ses prédécesseurs à l’Elysée, Macron est partisan d’un Etat interventionniste : en tant que ministre de l’Economie, il souhaitait déjà que l’Etat puisse peser sur la stratégie des grands groupes dont il est actionnaire. En 2015, Macron s’était même opposé au PDG du groupe Renault-Nissan, Carlos Ghosn, et avait fait passer de 15 à 19,7% la part de l’Etat dans le capital de Renault pour obtenir l’application de la « loi Florange » qui accorde un droit de vote double aux actionnaires de long terme. Le programme présidentiel de Macron ne prévoit aucune nouvelle privatisation et comporte un plan d’investissement public de 50 milliards d’euros sur 5 ans dans la formation professionnelle, la transition énergétique, la santé, les transports et la modernisation des administrations ; Macron défend aussi l’idée d’un plan de relance au niveau européen.

Par ailleurs, Macron ne souhaite aucunement réduire les domaines d’intervention de l’Etat. Il a maints fois réaffirmé son attachement au secteur public hospitalier ainsi qu’à l’éducation, deux secteurs essentiels dont le nouveau président veut sanctuariser le budget. Contrairement à ce qu’affirment ses détracteurs, Macron ne souhaite pas remettre en cause le statut de la fonction publique : il envisage uniquement de généraliser le recrutement par contrats dans la haute fonction publique et dans certains secteurs non-régaliens pour permettre une gestion plus souple des effectifs et attirer des professionnels issus du secteur privé.

L’assouplissement du Code du travail proposé par Macron demeure limité : sur la question du temps de travail, par exemple, il n’y aura pas de big bang. Macron entend conserver les 35 heures comme durée légale du travail mais souhaite que le temps de travail effectif des salariés puisse être fixé au niveau de la branche ou de l’entreprise par un accord majoritaire négocié avec les syndicats, comme le prévoit déjà la loi El-Khomri. Les ultralibéraux, eux, veulent supprimer toute référence à une durée légale du travail. L’approche d’Emmanuel Macron s’inscrit plutôt dans le sillage de la social-démocratie européenne, qui accorde aux syndicats et à la négociation un rôle clé dans l’établissement des normes collectives, comme c’est le cas depuis longtemps en Allemagne ou dans les pays scandinaves. Macron ne veut pas déréglementer le travail, il veut passer d’un mode de régulation par la loi à un mode de régulation par le contrat, ce qui implique de renforcer le rôle des syndicats dans l’entreprise. Les néolibéraux veulent au contraire affaiblir les syndicats, comme l’ont fait Reagan aux Etats-Unis ou Thatcher en Grande-Bretagne.

On notera, pour finir, que le programme présidentiel d’Emmanuel Macron comporte plusieurs entorses aux principes du libre-échange. Macron défend notamment l’instauration d’un « Buy European Act » réservant les marchés publics à des entreprises localisant au moins la moitié de leur production dans l’Union européenne ; Macron souhaite aussi l’introduction d’un mécanisme de contrôle des investissements étrangers en Europe dans les secteurs présentant un « intérêt stratégique ». Cela montre que Macron n’est pas du tout cet ayatollah du libre-échange et de la dérégulation que ses adversaires ont coutume de décrire.

Résumons : un Etat-providence préservé, un secteur public sanctuarisé, des investissements publics massifs, un assouplissement très encadré du Code du Travail, et des entorses assumées au libre-échange. Emmanuel Macron n’est donc pas un « ultralibéral ». C’est un libéral modéré ou, si l’on veut, un « social-libéral ». Son programme ne s’inscrit pas dans une logique néolibérale de dérégulation tous azimuts mais plutôt dans une logique de « flexi-sécurité » : plus de flexibilité pour les entreprises, plus de protections pour les travailleurs. On peut approuver ou désapprouver de telles orientations, mais il faut être d’une grande mauvaise foi pour y voir un programme « ultralibéral ».

source: Libération.