Macron infléchit sa politique sous la pression des « gilets jaunes »

Lors de son allocution du 10 décembre, Emmanuel Macron a d’abord envoyé un message de fermeté en condamnant la violence des casseurs et en soulignant que ces derniers ne bénéficieraient d’aucune indulgence : ce message était nécessaire et salutaire face aux actes inadmissibles qui ont été commis en marge des manifestations de « gilets jaunes ». Le président de la République a aussi écarté l’hypothèse d’un rétablissement de l’ISF. Le remplacement de l’ISF par un « impôt sur la fortune immobilière » a pour but d’inciter les grandes fortunes à investir dans les entreprises plutôt que dans la constitution de patrimoines dormants : cette mesure semble avoir des effets positifs puisque les investissements ont connu une forte croissance en 2018. Restaurer l’ISF tel qu’il existait avant 2017 serait inutile économiquement, voire contre-productif. 

Mais le président de la République a aussi fait plusieurs gestes en faveur du pouvoir d’achat des Français. Le SMIC net mensuel augmentera de 100 euros dès le début de l’année 2019 grâce à une revalorisation accélérée de la prime d’activité. En outre, Emmanuel Macron a appelé les entreprises à verser une prime exceptionnelle de fin d’année, qui sera exonérée d’impôts et de cotisations. Il a également annoncé la défiscalisation totale des heures supplémentaires, mesure mise en place par Nicolas Sarkozy puis abrogée sous François Hollande. Enfin, Emmanuel Macron a décidé d’annuler la hausse de la CSG pour les retraités touchant moins de 2.000 euros par mois.

Toutes ces mesures vont dans le bon sens car elles permettront un gain de pouvoir d’achat effectif et rapide sans rogner la compétitivité des entreprises. Elles posent toutefois un réel problème de financement, puisque leur coût est estimé à 10 milliards d’euros par le gouvernement et que ces dépenses n’ont pas été prévues dans le budget 2019. On peut s’interroger en particulier sur le financement des baisses de charges et de cotisations, car la politique sociale d’Emmanuel Macron se fondait jusqu’à présent sur un équilibre budgétaire subtil dans lequel la hausse de la CSG permettait de compenser la baisse des cotisations salariales : en annulant partiellement l’augmentation de la CSG, le chef de l’Etat se prive d’un levier budgétaire indispensable au financement de notre système social.

Par ailleurs, Emmanuel Macron a confirmé l’annulation de la hausse des taxes sur les carburants en 2019. Cette reculade est regrettable car, une fois encore, c’est l’écologie que l’on sacrifie. Nous n’avons pas le droit de faire marche arrière sur la transition énergétique : nous devons sortir du « tout pétrole », et cela passera inévitablement par des mesures impopulaires et contraignantes. L’objectif premier de la fiscalité écologique est de changer les comportements : en augmentant graduellement la taxation des énergies fossiles et en réduisant la taxation des énergies renouvelables, le gouvernement veut inciter les Français à se tourner vers des énergies plus propres. L’urgence climatique nous oblige à repenser totalement notre modèle énergétique, et la fiscalité écologique est l’un des leviers qui permettront d’atteindre cet objectif. Il ne fallait pas faire marche arrière sur la hausse de la TICPE : il fallait rendre cette mesure plus acceptable aux yeux des Français, par exemple en l’élargissant au kérosène des avions et au fuel des cargos, et en proposant des mesures d’accompagnement plus incitatives.

Sans aller jusqu’à parler d’un « tournant social », on peut dire que les annonces d’Emmanuel Macron marquent une inflexion de la politique présidentielle. Jusqu’à présent, le gouvernement avait appliqué avec une détermination sans failles le programme d’Emmanuel Macron. Pour la première fois, sous la pression d’un mouvement populaire, l’exécutif modifie sa feuille de route et fait marche arrière sur des mesures fortement contestées : la hausse de la CSG et la hausse de la « taxe carburant ». Cette inflexion est à double tranchant : elle peut être perçue comme un geste positif en faveur des classes moyennes et populaires, mais elle peut aussi créer un précédent et inciter les gilets jaunes les plus « jusqu’au-boutistes » à poursuivre la mobilisation pour obtenir d’autres concessions. Hélas, quand on écoute les réactions de certains gilets jaunes au discours du président, on mesure à quel point leurs intentions sont confuses. On en vient presque à se demander si l’objectif des gilets jaunes les plus radicaux n’est pas d’entretenir le chaos et de faire durer le mouvement à tout prix, quitte à formuler des revendications de plus en plus surréalistes.

Quelles réponses apporter à la révolte des gilets jaunes?

La place de l’Etoile et les Champs-Elysées ont connu un troisième samedi de violences en marge de la manifestation des gilets jaunes. Nous avons assisté à de véritables scènes de guérilla urbaine en plein Paris : des véhicules et un immeuble ont été incendiés, des CRS ont été tabassés par des gilets jaunes et l’Arc de Triomphe a été vandalisé. Fort heureusement, le pire a pu être évité : personne n’a trouvé la mort dans les affrontements du 1er décembre. La peur de la bavure a probablement conduit la préfecture de Paris à tolérer quelques poches de violence et à « laisser faire » certains casseurs pour éviter un drame aux conséquences catastrophiques.

Il faut condamner fermement toutes les violences inacceptables survenues à Paris depuis le début du mouvement des gilets jaunes. La colère des Français ne justifie en rien de tels actes, et il faut être bien naïf pour penser que les casseurs des Champs Elysées sont animés par un sentiment d’injustice sociale : les casseurs sont venus pour semer le chaos dans Paris, et non pour exprimer des revendications. Certes, il ne faut pas faire d’amalgames : les gilets jaunes ne sont pas tous des casseurs ; la plupart d’entre eux sont venus manifester pacifiquement, et certains ont même aidé à la protection des commerces et de l’Arc de Triomphe. Mais il ne faut pas, a contrario, nier les liens qui existent entre les casseurs et les gilets jaunes : les casseurs font partie du mouvement des gilets jaunes, ils en constituent la composante la plus radicale. De plus, en organisant des rassemblements non autorisés sur les Champs-Elysées, les gilets jaunes ont créé les conditions qui ont rendu possibles toutes les dérives auxquelles nous avons assisté à Paris le 1er décembre.

Il est temps que l’ordre républicain soit rétabli, mais cela ne pourra pas se faire par la répression. Le pouvoir exécutif doit apporter des réponses concrètes pour apaiser les colères. Plusieurs mesures ont déjà été annoncées par Emmanuel Macron, telles que le doublement de la prime à la conversion ou la revalorisation du bonus écologique et du chèque énergie. Le président de la République a également évoqué l’idée d’une taxe modulable sur les carburants, qui s’adapterait aux fluctuations des prix mondiaux. Ces mesures n’ont cependant pas mis un terme au mouvement des gilets jaunes, pour deux raisons. Premièrement, ces annonces apparaissent comme de simples mesures techniques, alors que les Français attendent des mesures fortes et symboliques. Deuxièmement, ces annonces sont arrivées trop tard : le prix du carburant n’a été que l’élément déclencheur de la révolte et les revendications des gilets jaunes dépassent aujourd’hui largement la question des taxes sur le carburant.

Deux revendications reviennent de façon récurrente au sein du mouvement des gilets jaunes. Il y a tout d’abord la baisse de la taxe sur les carburants. Hélas, l’urgence climatique nous interdit de faire marche arrière. Il faut impérativement sortir du « tout pétrole » et cela suppose des mesures contraignantes et impopulaires. La hausse de la taxe sur les carburants permet de financer la transition énergétique, mais elle a aussi une fonction incitative : en augmentant la fiscalité sur les énergies fossiles et en baissant la fiscalité sur les énergies renouvelables, le gouvernement veut encourager les Français et les entreprises à se tourner vers des énergies plus propres. C’est ce que l’on appelle, en économie, la « fiscalité comportementale ». L’exécutif ne doit pas renoncer à la hausse de la TICPE. Mais il doit prendre des dispositions qui la rendront plus acceptable aux yeux des Français, car les classes moyennes et populaires ont le sentiment d’être les seules à supporter le coût de la transition énergétique. Cela doit passer par le renforcement des mesures d’accompagnement car, même revalorisée, la prime à la conversion demeure insuffisante pour inciter les ménages à changer de véhicule et à se tourner vers des motorisations électriques ou hybrides. Cela doit aussi passer par une extension de la taxe carburant : il est injuste que le kérosène des avions et le fuel des cargos ne soient pas soumis à la même taxation que le gazole des automobilistes. Enfin, il faudrait que l’augmentation de la TICPE soit entièrement affectée au financement de la transition énergétique : or, d’après un récent rapport du Sénat, sur les 3,9 milliards d’euros de recettes supplémentaires attendues en 2018, seuls 184 millions seront alloués à la transition énergétique.

De nombreux gilets jaunes réclament également le rétablissement de l’ISF. Le remplacement de l’ISF par un « impôt sur la fortune immobilière » avait pour but d’inciter les grandes fortunes à investir dans l’économie : cette mesure a déjà eu des effets positifs puisque les investissements étrangers ont connu une forte croissance en 2018 ; les projets d’investissement ont aujourd’hui atteint leur plus haut niveau depuis 10 ans, ce qui montre que la France est redevenue attractive pour les investisseurs étrangers. Restaurer l’ISF tel qu’il existait avant 2017 serait une mesure purement symbolique mais inutile économiquement, voire contre-productive. En revanche, il faut améliorer le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires en accélérant et en amplifiant la baisse des prélèvements obligatoires. Le gouvernement a déjà réduit la taxe d’habitation : il faut maintenant la supprimer intégralement pour les Français les plus modestes. Le gouvernement souhaite désocialiser les heures supplémentaires : pourquoi ne pas aussi les défiscaliser, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy ? Le gouvernement a augmenté la prime d’activité pour les bas salaires : pourquoi ne pas aller plus loin et mettre en place une exonération totale de charges sur le SMIC ?

Je pense qu’il y a beaucoup à faire pour apaiser le « ras-le-bol fiscal » et pour réparer, au moins partiellement, le lien qui s’est brisé entre le président de la République et les Français. Mais s’il veut vraiment trouver une sortie de crise, l’exécutif doit revoir sa feuille de route. Il ne s’agit pas de renoncer aux réformes : il s’agit de modifier l’agenda des réformes pour donner la priorité au pouvoir d’achat des Français. Il faut aussi que le président de la République abandonne sa posture « jupitérienne » arrogante et qu’il accepte d’entendre le malaise profond des classes moyennes et populaires.