Ces mots inutiles qui encombrent le discours politique

Nous les entendons à longueur de temps : ces mots et ces expressions inutiles ont investi la « novlangue » politico-médiatique, et leur usage a fini par s’imposer comme parfaitement naturel. Pourtant, nous pourrions aisément nous passer d’eux, et revenir à d’autres vocables et à d’autres expressions que la langue française avait mis à notre disposition. Voici quelques exemples.

L’adjectif « citoyen(ne) », ou l’usage galvaudé d’un substantif

Le mot « citoyen » est un nom commun, et n’est pas censé être utilisé comme adjectif. Un citoyen est une personne qui participe à la vie de la « cité » et agit dans l’intérêt général. Curieusement, l’utilisation de ce terme comme adjectif s’est peu à peu imposée dans le langage politico-médiatique. Aujourd’hui, tout doit être « citoyen » : une attitude « citoyenne », un rassemblement « citoyen », un « geste citoyen », une pétition « citoyenne », etc. Cet usage finit par devenir insupportable, parce qu’il est grammaticalement incorrect et que, dans la langue française, il existe déjà un adjectif se rapportant à l’idée de citoyenneté : il s’agit de l’adjectif civique (du latin civis, qui signifie… citoyen !), comme dans « éducation civique », par exemple. Il semblerait que « civique » soit aujourd’hui tombé en désuétude. Pourtant, ce noble adjectif fait encore partie du dictionnaire. Mais pour ceux qui trouvent « civique » trop vieillot, je rappelle que la langue française est riche, et qu’il existe d’autres adjectifs qui, selon le contexte, pourraient se substituer au pseudo-adjectif « citoyen » (démocratique, populaire, éthique, responsable, juste, équitable, etc.).

« Opportunités », « efficient  », « impacter », où l’abus d’anglicismes

En français, l’opportunité, c’est la qualité de ce qui est opportun, c’est-à-dire de ce qui arrive au bon moment. Mais le terme « opportunité » est aujourd’hui employé comme le mot anglais opportunity, un faux-ami signifiant « occasion ». Désormais, on ne dit plus jamais « occasion » mais « opportunité » : j’ai eu « l’opportunité » de rencontrer telle personne, il faut attendre la bonne « opportunité » pour faire tel voyage, etc. Voici un bel exemple d’anglicisme qui a fini par s’imposer dans les médias, comme si le mot « occasion » était devenu ringard ou… inopportun. Pourtant, j’ai beau chercher, je ne vois vraiment pas ce que le mot « occasion » peut avoir de si gênant qu’on lui préfère son homologue anglo-saxon. Même le nombre de syllabes joue en faveur du terme « occasion ». Alors quoi ? Peut-être est-ce une forme de snobisme : opportunité sonne mieux qu’occasion, et semble avoir plus d’importance. Peut-être que le mot « opportunité » est plus opportun pour les grandes occasions. Je m’y perds.

Autre anglicisme très à la mode : le verbe « impacter », qu’on nous sert à toutes les sauces (la crise « impacte » le moral des Français, la baisse du pouvoir d’achat « impacte » le chiffre d’affaires des entreprises, la crise syrienne « impacte » la sécurité des pays voisins). Ne nous attardons pas sur la laideur de ce verbe aussi désagréable à prononcer qu’à entendre. Le vrai problème, c’est qu’il s’agit, une fois de plus, d’un emprunt superflu à nos amis anglo-saxons, car « impacter » vient du verbe to impact. Mais pourquoi ne pas dire « influencer », « modifier », « contrarier », « marquer » ou, éventuellement, « faire un impact » ?

Dans la catégorie des anglicismes sans intérêt, on citera également l’adjectif « efficient », qui est de plus en plus souvent utilisé à la place de l’adjectif « efficace ». Cet usage est calqué sur l’anglais, car l’adjectif anglais efficient veut précisément dire efficace. Mais en français, pourquoi dire « efficient » quand on peut se contenter de dire « efficace » ? Certes, « efficient » existe depuis longtemps dans la langue française, mais cet adjectif a un sens très spécifique : « efficient » signifie « qui produit un effet ». L’adjectif a longtemps été utilisé en physique et en philosophie. Ainsi, depuis Aristote, on distingue traditionnellement quatre types de causes : la « cause efficiente » (c’est-à-dire le mouvement ou la force qui produit quelque chose), la « cause matérielle » (la matière qui constitue la chose), la « cause formelle » (la nature de la chose) et la « cause finale » (la finalité de la chose). Si on utilise aujourd’hui le mot efficient à la place d’efficace, c’est peut-être parce que le premier a une connotation plus technique et plus scientifique que le second, trop banal. Par conséquent, une chose qualifiée d’efficiente semblera encore plus efficace que si elle est simplement qualifiée d’efficace

L’adjectif « volontariste », ou l’art d’ajouter des suffixes inutiles

Voici encore un terme dont l’usage connaît une considérable inflation : c’est normal, car dans tous les domaines de l’action publique, il faut une politique « volontariste ». En fait, l’adjectif « volontariste » est dérivé du nom « volontarisme », lui-même dérivé de l’adjectif « volontaire », lui-même dérivé du nom « volonté »… Toutes ces dérivations me donnent mal au crâne. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Lorsqu’on utilise l’adjectif « volontariste », la plupart du temps, « volontaire » ferait très bien l’affaire. Après tout, on ne dit pas « libéraliste », mais libéral. On ne dit pas « xénophobiste », mais xénophobe. On ne dit pas « anti-américaniste » mais anti-américain. A moins que l’adjonction d’une syllabe ne confère au mot plus de poids et ne le rende plus convainquant. A voir…

« Solutionner », où la peur des conjugaisons dangereuses

Quand il existe un verbe simple et connu de tous (résoudre), pourquoi utiliser un verbe plus  long, de sens identique, et formé sur le même radical ? Est-il préférable de « solutionner » un problème, ou de le résoudre ? Je n’en sais rien. Mais j’ai une théorie pour expliquer l’éviction du verbe « résoudre » par son lointain cousin « solutionner ». N’est-ce pas une question de conjugaison ? En effet, « solutionner » est un verbe du premier groupe, dont la conjugaison ne pose, a priori, pas de problème. Mais avec « résoudre », qui est un verbe du troisième groupe, les choses se compliquent un peu, et il peut y avoir quelque hésitation (résous ? résout ? résou ?). Et au passé simple, je ne vous raconte même pas (résolu ? résolus ? résolut ? résolva ?). Donc, en ajoutant simplement « er » à la fin d’un substantif, on prend moins de risques. D’ailleurs, dans le même style que « solutionner », nous avons aussi l’abominable « émotionner » (qui, hélas, est utilisé). Pour éviter tout désagrément grammatical aux complexés de la conjugaison, je propose donc d’ajouter au dictionnaire d’autres verbes offrant les mêmes avantages : « résolutionner », « dissolutionner », « absolutionner », « apparitionner » et « disparitionner ».

« L’inversion de la courbe du chômage », ou le goût des périphrases lourdingues et inadéquates

Pas une semaine sans qu’on n’entende cette curieuse expression : il faut « inverser la courbe du chômage ». Pour ma part, j’aimerais juste que le gouvernement parvienne à faire reculer le chômage, ce qui serait déjà une très bonne chose. A quoi bon user d’une tournure complexe et inutilement lourde ? D’autant plus que, d’un point de vue strictement mathématique, « inverser la courbe du chômage », ça ne veut rien dire, car on ne peut pas donner « l’inverse d’une courbe ». En mathématiques, l’inverse d’un nombre x est le nombre qui, multiplié par x, donne 1. Et la « fonction inverse » est la fonction qui associe à tout nombre son inverse. Mais étant donné que la représentation graphique de la fonction inverse est une asymptote et que, pour les nombres réels strictement positifs, la courbe est décroissante, si nous voulons être rigoureux, il faudrait formuler les choses de la façon suivante : « Dans un repère dont l’axe des abscisses représente le temps et celui des ordonnées, le taux de chômage du pays, nous allons faire en sorte que la courbe du chômage ressemble à celle de la fonction inverse, c’est-à-dire une asymptote qui tende vers 0 à mesure que le temps passe. » Ou bien, plus simplement, on peut dire qu’il faut faire baisser le taux du chômage, ce qui présente le double avantage de la clarté et de la concision.

Appel à contribution : si vous connaissez d’autres mots inutiles couramment utilisés dans les médias ou en politique, je vous invite à les poster en commentaire afin d’enrichir cet article. Merci d’avance pour vos contributions.

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Der Kompromiss

Angela Merkel.

La chancelière Angela Merkel vient d’annoncer qu’elle acceptait l’instauration d’un salaire minimum généralisé en Allemagne. En effet, il n’existe pas, en Allemagne, de salaire minimum garanti pour l’ensemble des salariés: dans certaines branches, un salaire minimum a été négocié entre les représentants syndicaux et patronaux, mais cela ne concerne pas tous les secteurs, et de nombreux Allemands ont des salaires de misère, parfois inférieurs à 2 euros de l’heure (à titre de comparaison, en France, le SMIC horaire est d’environ 9,40 euros brut, soit 7,40 euros net). Pourtant, Angela Merkel et son parti, traditionnellement libéraux, se sont toujours opposés à l’instauration d’un salaire minimum généralisé. L’annonce de la chancelière a d’ailleurs inquiété les chrétiens-démocrates les plus conservateurs, qui refusent toute incursion de l’Etat dans la vie des entreprises et qui craignent les retombées néfastes que pourrait avoir sur l’emploi la création d’un salaire minimum. Pourquoi Merkel a-t-elle changé d’avis? Aurait-elle décidé soudainement d’améliorer le sort des millions de travailleurs pauvres qui vivent (ou plutôt survivent) dans son pays? Non: la chancelière a fait volte-face pour des raisons purement politiques. Obligée de former un gouvernement de coalition avec les sociaux-démocrates, Merkel a dû faire des concessions à ses partenaires/adversaires du SPD. Or, l’instauration d’un salaire minimum était la condition sine qua non imposée par le SPD pour participer au gouvernement de Merkel. Pour que l’Allemagne puisse être gouvernée, la chancelière a donc accepté une réforme qu’elle désapprouvait sur le fond. Evidemment, les négociations entre Merkel et le SPD ne sont pas terminées. Au contraire: le montant du futur « SMIC allemand » n’a pas été fixé, et les discussions sur ce point s’annoncent houleuses. Mais ce qui se passe actuellement en Allemagne est très intéressant car la chancelière a fait preuve d’un pragmatisme tout à fait remarquable, qui semble totalement étranger aux mœurs politiques hexagonales. Les Allemands ont cet étonnant sens du compromis qui permet au centre-droit et au centre-gauche de gouverner ensemble, quand les circonstances l’exigent. C’est un peu comme si Hollande avait accepté de revenir sur les 35 heures pour gouverner avec l’UMP (totalement improbable), ou comme si Jean-François Copé avait dû accepter le « mariage pour tous » pour gouverner avec le PS (carrément inimaginable). Verra-t-on, un jour, en France, des hommes et des femmes venus du centre, de la gauche sociale-démocrate et de la droite républicaine, gouverner ensemble et négocier les réformes dont la France a besoin, en recherchant le compromis le plus large et le plus acceptable? Ou va-t-on poursuivre ad vitam aeternam la valse des alternances qui ont, depuis 30 ans, conduit notre pays au bord du gouffre?

La Commission européenne veut-elle interdire les potagers?

Le Parlement européen examine actuellement un projet de règlement sur la commercialisation des semences, présenté par la Commission européenne en mai 2013. Depuis quelques semaines, une rumeur étonnante circule sur Internet: la Commission européenne serait sur le point « d’interdire les potagers privés ». Les jardiniers amateurs qui utilisent des semences non homologuées par l’Union européenne deviendraient ainsi des « criminels ». De nombreux blogs dénoncent la loi scélérate et le lobbying des firmes semencières. On peut même voir des photomontages montrant de malheureux jardiniers plaqués au sol par des policiers armés. Une « pétition citoyenne » circule pour demander la « dépénalisation des potagers ». Ainsi, le petit jardinier devient le nouveau symbole de la résistance à Monsanto et aux « technocrates de Bruxelles »…

Naturellement, cette rumeur est totalement fausse: une telle mesure serait d’ailleurs inapplicable. La Commission européenne ne s’intéresse qu’aux professionnels et se fiche totalement des petits potagers privés. Cependant, le projet de règlement actuellement débattu apporte certaines modifications qui n’ont rien d’anodin.

Que prévoit la législation actuellement en vigueur ?

Pour pouvoir être commercialisée dans l’Union européenne, une semence doit être enregistrée sur le « catalogue officiel des espèces végétales » : ce catalogue répertorie plus de 30.000 variétés autorisées par l’Union européenne. Pour être inscrite au catalogue, une espèce doit être soumise à des tests et répondre à certains critères, qu’on appelle les « critères DHS » : distinction (l’espèce doit être distincte des autres espèces), homogénéité (l’espèce doit être issue de plantes identiques) et stabilité (les caractéristiques de l’espèce ne doivent pas changer). Ces critères ont pour objectif de garantir aux professionnels la traçabilité et la qualité des semences. Mais ces critères sont parfois critiqués car, selon certains, ils favoriseraient la productivité et la standardisation des semences, au détriment de la biodiversité et de l’environnement. Les Etats membres sont libres d’ajouter, dans leur réglementation nationale, d’autres critères.

L’OCVV (Office Communautaire des Variétés Végétales) est l’agence européenne chargée de tester les semences et de les inscrire au catalogue. Il existe toutefois une procédure d’autocontrôle : les entreprises ont la possibilité de faire tester elles-mêmes des semences, en faisant appel à un laboratoire accrédité par l’Union européenne. L’inscription au catalogue officiel est payante : les producteurs qui veulent faire certifier une variété doivent s’acquitter d’une redevance d’enregistrement.

Quelles sont les principales modifications introduites par le nouveau règlement ?

Le nouveau texte n’a rien de révolutionnaire : il s’agit surtout d’une simplification et d’une mise à jour de la réglementation existante. Les objectifs sont multiples : renforcer la biodiversité tout en favorisant la productivité, mais aussi améliorer la traçabilité des produits et la sécurité des consommateurs. Voici quelques unes des principales innovations introduites par le texte :

– L’inscription des espèces au catalogue officiel reste obligatoire, mais le texte prévoit certaines dérogations : ainsi, les variétés végétales qui sont produites en petites quantités et qui sont destinées uniquement au marché local (les « variétés de niche ») n’auront pas l’obligation d’être inscrites au catalogue officiel.

– Le texte prévoit des aménagements favorables aux très petits producteurs. En effet, les micro-entreprises qui souhaitent faire inscrire une espèce au catalogue officiel devraient être exonérées de la redevance d’enregistrement, et devraient bénéficier d’aides publiques pour faire face au coût des tests de certification.

– Le nouveau règlement assouplit les critères d’inscription au catalogue officiel, dans le but de favoriser la biodiversité. Ainsi, les « variétés anciennes » pourront être inscrites au catalogue sans avoir été testées. De plus, le règlement devrait permettre d’inscrire au catalogue les espèces dites « hétérogènes » (c’est-à-dire les variétés hybrides). Auparavant, ces variétés obtenaient difficilement la certification car elles répondaient rarement aux critères d’homogénéité et de stabilité fixés par l’OCVV.

– De nouvelles règles sont définies pour renforcer les procédures de contrôle : les Etats-membres ont l’obligation de sanctionner tout professionnel qui ne respecte pas la réglementation ou qui refuse de se soumettre aux contrôles.

– Le règlement généralise les « passeports phytosanitaires », afin d’améliorer le contrôle des variétés végétales entrant dans l’Union européenne et circulant sur le territoire européen.

A qui cette réglementation s’applique-t-elle ?

La législation s’applique uniquement aux professionnels de la filière agroalimentaire. Les jardiniers amateurs ne sont pas concernés: ils peuvent donc utiliser des semences qui n’ont pas été testées. Les potagers privés ne sont pas réglementés par la législation communautaire, et les jardiniers ne risquent pas de devenir des « criminels ».

Par ailleurs, la législation s’applique uniquement aux espèces qui sont destinées à être commercialisées : les échanges de végétaux en nature (c’est-à-dire le troc) sont exclus de la réglementation. Par conséquent, les semences peuvent être échangées librement par des particuliers et des jardiniers amateurs, ce qui favorise la biodiversité et la conservation des espèces végétales.

Une réglementation favorable aux multinationales ?

Comme tout règlement européen, ce nouveau règlement sur les semences est un texte de compromis : il a été élaboré au terme de cinq années de négociations entre différents acteurs aux intérêts divergents (gouvernements, petits producteurs, semenciers, ONG, etc.). Comme tout règlement européen, ce texte est écrit dans un langage bureaucratique imbuvable et parfois incompréhensible (les semences sont appelées « matériel végétal de reproduction »), ce qui alimente les angoisses et les malentendus. Comme tout règlement européen, ce texte n’est pas parfait : il comporte un certain nombre d’avancées, mais aussi des ambigüités. Il peut faire l’objet d’interprétations différentes, et tous ses effets ne peuvent pas être anticipés avec certitude.

Ainsi, l’ouverture du catalogue officiel aux variétés dites « hétérogènes » fait l’objet de vifs débats. En effet, cet assouplissement peut favoriser la commercialisation de certains produits bio, qui ne pouvaient pas obtenir de certification jusqu’à présent. Mais cette mesure risque aussi de favoriser l’entrée des OGM sur le marché européen : or, l’autorisation des variétés hétérogènes génétiquement modifiées et protégées par des brevets inquiète beaucoup les petits producteurs, les écologistes et les militants anti-OGM, car cela risque de menacer la biodiversité, et de renforcer la mainmise des grandes firmes semencières sur le marché agricole européen. Il faudra donc que le Parlement et les Etats membres examinent le texte avec prudence, et l’amendent si nécessaire.

Le texte a dressé contre lui une vaste nébuleuse d’opposants de tous horizons et de tous bords : des militants venus de l’extrême gauche anticapitaliste, des militants écologistes anti-OGM, des militants d’extrême droite anti-européens, des agriculteurs dépassés et écœurés par la complexité des réglementations européennes, mais aussi des ultralibéraux qui plaident pour une dérégulation du marché des produits agricoles et critiquent l’inflation de textes réglementaires « faussant » les lois du marché. Malheureusement, le désintérêt du grand public pour les questions européennes et la faible médiatisation du travail législatif de la Commission et du Parlement européen encouragent, une fois encore, les propos caricaturaux et les diatribes europhobes.

Pour celles et ceux qui souhaitent consulter le projet de règlement, voici un lien:

 http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do…

Le Parlement européen vote la directive sur les travailleurs saisonniers: qui en parle?

Le Parlement européen vient d’adopter la « directive travailleurs saisonniers », qui était débattue depuis 2010. Jusqu’à présent, il n’existait aucun cadre légal pour l’accueil des travailleurs saisonniers extracommunautaires dans l’Union européenne, alors que, dans certains secteurs comme l’agriculture, la demande est forte en raison d’une main d’œuvre locale insuffisante. Cette situation encourageait l’exploitation des travailleurs temporaires immigrés et le « dumping social » au détriment des travailleurs européens (car les saisonniers extracommunautaires étaient sous-payés, et travaillaient parfois dans des conditions scandaleuses). La directive définit une procédure d’admission commune pour les saisonniers ressortissants des Etats tiers, mais surtout, elle établit l’égalité des droits entre saisonniers communautaires et extracommunautaires : égalité salariale, droits syndicaux, droit de grève, droit à un logement décent fourni par l’employeur, etc. Ces nouvelles dispositions permettront d’améliorer nettement les conditions de travail des saisonniers extracommunautaires, de lutter contre le dumping social et, par conséquent, de mieux réguler les flux d’immigration, puisque les employeurs n’auront plus autant d’intérêt qu’avant à utiliser une main d’oeuvre extra-européenne. Il s’agit donc d’une directive européenne intelligente, utile et humaine, fruit d’un compromis longuement négocié. Malheureusement, personne (ou presque) n’en a parlé. La médiatisation quasi nulle de ce vote nous montre, une fois de plus, le désintérêt des grands médias pour le travail du Parlement européen : l’Union européenne est toujours évoquée pour ses dysfonctionnements et ses crises, rarement pour ses avancées.

« L’extrême centre » de Bayrou est-il mort?

Pendant plus de 10 ans, François Bayrou s’est efforcé de bâtir un mouvement centriste indépendant, libéré des alliances traditionnelles qui enfermaient les centristes dans le rôle d’alliés « naturels » de la droite. Pourtant, la charte de partenariat qu’il vient de signer avec Jean-Louis Borloo enterre l’utopie bayrouiste d’un « extrême-centre » équidistant de la gauche et de la droite. Comment expliquer pareille volte-face ? Bayrou avait-il vraiment intérêt à faire cela ?

Bayrou et la droite : histoire d’un divorce

En 2002, Bayrou, président de l’UDF, refusa d’être absorbé par l’UMP, le nouveau parti de Jacques Chirac qui avait pour ambition de fédérer toute la droite, des centristes aux gaullistes en passant par les libéraux. Critiquant, au nom du pluralisme, la constitution d’un grand parti de droite hégémonique, Bayrou déclarait alors: « Quand on pense tous la même chose, alors on ne pense plus rien du tout ». Durant le quinquennat de Jacques Chirac, Bayrou prit de plus en plus ses distances avec la majorité UMP, n’hésitant pas à torpiller ouvertement certaines réformes du gouvernement de Villepin, telles que la privatisation intégrale des sociétés d’autoroutes, ou le fameux « CPE » (Contrat Première Embauche), qui devait permettre aux entreprises de licencier sans motifs de jeunes salariés. Lors de la présidentielle de 2007, la rupture entre Bayrou et la droite fut consommée: le leader centriste refusa de soutenir Nicolas Sarkozy au second tour, estimant que les idées et les valeurs portées par le candidat UMP étaient dangereuses et qu’elles dressaient les Français les uns contre les autres. Une partie des membres de l’UDF abandonna alors Bayrou pour se jeter dans les bras de Sarkozy. Bayrou décida de saborder l’UDF et annonça la création d’un nouveau parti centriste, le Modem (Mouvement Démocrate), strictement indépendant de la gauche et de la droite. Délaissé par ses lieutenants, Bayrou ouvrit son parti vers la gauche et fut rejoint par d’anciens socialistes et d’anciens Verts, comme Yann Wehrling et Jean-Luc Bennahmias. Mais sur le plan électoral, la stratégie de Bayrou s’avéra désastreuse: privé d’alliances à droite et à gauche, le Modem, complètement isolé, réalisa des scores catastrophiques aux législatives de 2007, et ne fit élire que trois députés (François Bayrou, Jean Lassalle et le député de Mayotte Abdoulatifou Aly). Pendant les cinq années de la présidence de Nicolas Sarkozy, Bayrou bascula clairement dans l’opposition, dénonçant à la fois la politique et le style de Nicolas Sarkozy.

2012 : Bayrou vote Hollande

En 2012, François Bayrou refusa, comme en 2007, de soutenir Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle, mais cette fois, le président du Modem alla encore plus loin puisqu’il annonça clairement qu’il voterait pour François Hollande. Le Nouveau Centre, ulcéré, fustigea la trahison de Bayrou. L’UMP, qui n’attendait de toutes façons plus grand-chose de Bayrou, n’eut que mépris et sarcasme à son égard. Quant à François Hollande et au Parti Socialiste, ils restèrent indifférents à la déclaration du candidat centriste. Bayrou paya son choix très cher aux législatives: il perdit son siège de député à Pau (face à un candidat socialiste !), et le Modem fut laminé. Pourtant, le ralliement de Bayrou à Hollande n’était pas une « trahison » et n’avait rien d’absurde. Tout d’abord, contrairement à ce qu’on entend souvent dire dans les médias, François Bayrou n’a pas donné de consigne de vote à ses électeurs, il n’a pas « appelé à voter Hollande »: il a juste annoncé qu’à titre personnel, il voterait pour Hollande. De plus, le ralliement de Bayrou à Hollande semblait cohérent: le chef du Modem avait combattu pendant cinq ans la politique de Nicolas Sarkozy, donc s’il avait soutenu Sarkozy au deuxième tour de la présidentielle, il aurait perdu toute crédibilité. Mais ce n’est pas uniquement par « antisarkozysme » que Bayrou a voté Hollande en 2012: qu’on se le dise, Bayrou a cru en François Hollande, il a voulu voir en lui un réformiste, un authentique social-démocrate, capable de fédérer les Français et de piloter, dans un climat apaisé, les réformes de fond dont avait besoin le pays (réforme des retraites, réforme fiscale, réforme du marché du travail, compétitivité, lutte contre l’illettrisme et le décrochage scolaire, retour à l’équilibre budgétaire, non-cumul des mandats, réforme du Parlement, transition énergétique, etc.). Tout en restant lucide sur les failles du programme de François Hollande, Bayrou a sincèrement pensé que le candidat socialiste avait toutes les cartes en main pour faire avancer le pays. Et beaucoup d’électeurs ont eu le même raisonnement: comme Bayrou, ils se sont résignés à voter Hollande au deuxième tour, sans enthousiasme, mais avec l’espoir d’un vrai changement.

L’introuvable sociale-démocratie et la volte-face de Bayrou

Malheureusement, un an et demi après l’élection de François Hollande, force est de constater que le changement attendu n’est pas venu, et que le gouvernement s’est enlisé dans une politique aussi incohérente qu’incompréhensible. Au lieu d’agir vite durant les premiers mois de son mandat sur les questions économiques et sociales les plus urgentes, le président a préféré donner la priorité à une réforme sociétale contestée (le mariage pour tous), qui a divisé le pays. La réforme des retraites annoncée par Hollande n’a jamais vu le jour: au lieu de repenser le système de retraites, le gouvernement a augmenté les cotisations, rognant ainsi un peu plus sur le pouvoir d’achat. En matière d’emploi, aucun cap n’a été fixé, aucune réforme décisive n’a été adoptée pour améliorer la compétitivité des entreprises, dynamiser le marché du travail et lutter contre le chômage de longue durée. En matière d’insécurité, face à l’inquiétude profonde des citoyens et à la montée du Front National, le gouvernement a répondu par une réforme d’une étonnante indulgence qui permet à des délinquants multirécidivistes d’éviter la prison. Mais ce sont surtout les dérapages fiscaux qui scandalisent les Français: hausse de la taxe sur les transports collectifs, hausse des prélèvements sur l’épargne, hausse des impôts sur le revenu, re-fiscalisation des heures supplémentaires, hausse de la TVA annoncée pour 2014…  La politique fiscale du gouvernement frappe directement les classes moyennes, chose incompréhensible pour un gouvernement qui se dit de gauche, dont les classes moyennes constituent l’assise électorale. Déçu, François Bayrou a donc pris acte de l’incapacité du gouvernement à réformer le pays, et s’est clairement inscrit dans l’opposition, ouvrant ainsi la voie à une alliance entre le Modem et l’UDI de Jean-Louis Borloo.

L’Alternative, ou la fin de l’utopie bayrouiste

Début novembre 2013, Borloo et Bayrou ont dévoilé « L’Alternative », leur nouvelle charte de partenariat. Trois principes importants sont institués par ce texte. Premièrement, le Modem et l’UDI présenteront des listes communes aux municipales et aux européennes de 2014. Deuxièmement, la nouvelle coalition Modem-UDI se situera clairement dans l’opposition à François Hollande et à l’actuelle majorité. Troisièmement, les centristes ne pourront s’allier qu’avec la droite. Ainsi peut-on lire dans la charte: « l’alliance avec le PS est impossible »; « la droite républicaine est naturellement notre partenaire politique », à condition qu’elle « respecte les valeurs humanistes » (comprenez : à condition qu’elle ne chasse pas sur les terres du Front National). Bayrou a donc cédé à Borloo: c’en est fini de « l’extrême centre » que le fondateur du Modem voulait incarner. « L’Alternative », à l’instar de l’ancienne UDF, est un centre qui « penche à droite ». Est-ce un mal ou un bien ? Sur le fond, cela ne change pas grand-chose: Bayrou et Borloo défendent depuis longtemps les mêmes idées, leur alliance en vue des élections municipales et européennes de 2014 est donc assez naturelle. Mais en acceptant le principe d’un « partenariat naturel » avec la droite, Bayrou a renié la ligne politique qui était au fondement même du Modem, et qui avait permis à ce parti d’attirer des personnalités issues du centre-gauche. Celles et ceux qui ont rejoint Bayrou précisément parce qu’il avait rompu la logique d’alliance avec la droite risquent bien de devenir les cocus du Modem, et ils auront raison de se sentir trahis. Bayrou a toutefois obtenu une petite concession de la part de Borloo: la charte affirme que « le pays a besoin d’une large majorité réformiste, allant non seulement de la droite républicaine au Centre mais jusqu’aux sensibilités écologistes et sociales-démocrates ». En résumé: le centre refuse toute alliance avec la gauche, mais plaide pour la formation d’une grande coalition allant jusqu’au centre-gauche. Pas sûr que cette mention suffise à rassurer les sociaux-démocrates qui avaient rejoint Bayrou en 2007.

Bayrou a-t-il eu raison de s’allier à l’UDI ?

L’Alternative présente plusieurs avantages non négligeables pour Bayrou. Premièrement, la fin de l’isolement. Deuxièmement, la clarification (Bayrou est désormais clairement identifié par l’opinion comme un membre de l’opposition). Troisièmement, la légitimité du « fédérateur » (Bayrou peut désormais apparaître comme celui qui a, avec Borloo, réunifié le courant centriste). Mais Bayrou prend aussi de gros risques: il peut perdre la confiance de ceux qui sont venus de la gauche pour le soutenir, sans pour autant retrouver la confiance de ses anciens camarades centristes, qui ne lui ont jamais pardonné sa « trahison » de 2012. Seul un succès centriste aux élections de 2014 pourra légitimer a posteriori le choix dangereux de Bayrou.

 

Les centristes sont de retour

Conférence de presse de J.L. Borloo et F. Bayrou.

Cette fois, ça y est: lors d’une conférence de presse commune, les deux leaders centristes Jean-Louis Borloo (UDI) et François Bayrou (Modem) ont présenté ce mardi 5 novembre leur « charte de partenariat », intitulée « L’Alternative ». Sommes-nous en train d’assister à l’émergence d’un nouveau mouvement centriste indépendant et unifié, comme l’attendaient la plupart des militants et sympathisants centristes? Rien n’est gagné.

Alliance naturelle ou alliance de circonstance ?

C’est un peu les deux, mon capitaine… Sur le fond, Borloo et Bayrou ont les mêmes convictions, ils défendent les mêmes valeurs, et partagent le même diagnostic sur la situation du pays et les réformes nécessaires. Lors de leur conférence de presse, les deux hommes ont rappelé qu’ils avaient été éloignés l’un de l’autre par le jeu de la bipolarisation et des alliances électorales, mais ont souligné que leur union était devenue « nécessaire », parce que la situation catastrophique du pays et le désarroi des Français exigeaient une nouvelle offre politique au centre, une « alternative » constructive à la gauche et à la droite. Toutefois, le rapprochement UDI-Modem obéit aussi à des motifs plus pragmatiques. Bayrou et Borloo ont tous les deux échoué dans leur stratégie: en effet, Borloo a échoué dans sa tentative de « centriser » l’opposition, et Bayrou a échoué dans sa tentative de bâtir un centre indépendant. Les deux hommes avaient donc besoin l’un de l’autre pour faire exister politiquement le centre, et n’avaient guère d’autre choix que de se rapprocher.

Les grands axes de la Charte

La grande nouveauté, c’est que l’UDI et le Modem ont désormais pour objectif de présenter des listes communes aux européennes et aux municipales de 2014, et peut-être même un candidat commun pour la prochaine présidentielle. Pour le moment, Bayrou et Borloo n’ont pas encore développé de propositions concrètes, et se sont contentés d’exposer les grandes orientations de leur projet politique. Une dizaine de chantiers prioritaires ont été ciblés, dont les premiers sont celui des institutions et celui de l’éducation. François Bayrou a souligné, lors de la conférence de presse, la nécessité de modifier les règles de la représentation nationale, pour permettre à toutes les forces politiques importantes d’être représentées au Parlement. Quant à l’éducation, il s’agit de mettre en place un plan d’urgence pour combattre l’illettrisme, un problème majeur qui traduit de façon éclatante l’inadaptation de notre système scolaire.

Une nouvelle UDF ?…

La Charte clarifie le positionnement des centristes par rapport au PS et à l’UMP: le nouveau rassemblement centriste de Borloo et Bayrou se situera dans l’opposition à la politique de l’actuel gouvernement socialiste (manque de cohérence et de lisibilité, dérapage fiscal, incapacité à réformer en profondeur le pays, absence de réponse face à des problèmes majeurs tels que la compétitivité, l’illettrisme et le chômage de longue durée). La Charte écarte explicitement toute alliance avec le PS (sauf cas particuliers dans quelques municipalités); la « droite républicaine » est présentée comme un « partenaire naturel » des centristes, à condition qu’elle reste fidèle à ses valeurs humanistes. Autrement dit, le nouveau rassemblement centriste se définit clairement comme une force de centre-droit, à l’image de l’ancienne UDF. Il s’agit là d’une importante concession faite par Bayrou à Borloo. En effet, depuis 2007, Bayrou a toujours défendu une ligne de stricte indépendance à l’égard de l’UMP: il avait refusé de se rallier à Nicolas Sarkozy en 2007, et avait voté pour Hollande au deuxième tour en 2012, provoquant ainsi l’exaspération de nombreux centristes. Bayrou a finalement cédé à Borloo, en acceptant le principe d’une alliance avec la droite. Bayrou aurait-il renoncé à ses rêves d’indépendance? Oui, mais il l’a fait parce qu’il a été profondément déçu par François Hollande (et il n’est pas le seul). Cela dit, la Charte de Bayrou et Borloo affirme quand même l’indépendance des centristes, la nécessité de dépasser les clivages idéologiques traditionnels, et plaide pour un grand rassemblement réformiste allant de la droite républicaine aux « sociaux-démocrates » du centre-gauche: François Bayrou a d’ailleurs évoqué, dans sa conférence de presse, le cas de l’Allemagne, où se négocie actuellement une « grande coalition » entre la CDU et les sociaux-démocrates. Finalement, « L’Alternative » de Bayrou et Borloo ne serait-elle pas une nouvelle version de l’ancienne UDF (une « UDF 2.0 », en quelque sorte)?… Pas tout à fait, car l’Alternative n’est pas un parti politique, c’est une structure très souple, regroupant deux partis (UDI et Modem) qui sont eux-mêmes des fédérations de petits partis. L’Alternative n’est pas dotée de la personnalité juridique, et sera dirigée par un « bureau exécutif » réduit, dont les membres seront issus de l’UDI et du Modem.

Un « manifeste » centriste

La Charte constitue aussi un véritable « manifeste », qui propose une définition du centrisme d’aujourd’hui. En effet, les centristes y sont décrits comme des « humanistes », des « réformistes » et des « Européens ». Des « humanistes », parce qu’ils mettent l’épanouissement de l’homme au cœur de la politique. Des « réformistes », parce qu’ils veulent moderniser l’Etat et la société, mais préfèrent les « efforts continus » aux « ruptures violentes ». Des « Européens », parce qu’ils militent pour une Europe forte et unie: la Charte précise d’ailleurs quelles doivent être les nouvelles priorités de l’Union européenne (emploi, compétitivité des entreprises, environnement, régulation financière, lutte contre les paradis fiscaux, grandes infrastructures de transport, convergence « par le haut » des normes sociales). Le Charte réaffirme l’importance du développement durable et de l’écologie (notamment la nécessité d’une transition énergétique raisonnée), et plaide pour une maîtrise des flux migratoires (à la fois par le contrôle des frontières européennes et par une politique active de co-développement). Les centristes défendent également les corps intermédiaires, la décentralisation et les collectivités territoriales, ils refusent l’empilement des structures administratives et souhaitent une simplification du « mille-feuilles » territorial. Enfin, le centrisme est défini comme une tentative de dépassement des clivages idéologiques « usés ».

Conclusion

« L’Alternative » n’est pas encore le grand parti unifié que de nombreux centristes appellent de leurs vœux, mais constitue sans doute un bon début. Depuis 50 ans, en France, le centre n’a cessé de se décomposer et de se recomposer, de s’unir et de se disperser, en fonction de la situation politique. Le rapprochement stratégique de Borloo et de Bayrou ne doit donc pas être appréhendé comme un tournant « historique » pour le centre. Le véritable enjeu, c’est l’épreuve électorale: l’Alternative ne pourra être pérennisée que si elle obtient des scores satisfaisants en 2014.

La Charte est consultable sur le lien suivant:

http://mouvementdemocrate.fr/media/PDF/Charte-UDI-MoDem.pdf

L’émoi des lycéens face aux expulsions d’élèves sans-papiers

Les principaux syndicats étudiants et lycéens ont prévu pour le mardi 5 novembre de nouvelles manifestations contre les expulsions d’élèves étrangers scolarisés en France. Aujourd’hui, lundi 4, plusieurs lycées parisiens connaissent déjà de fortes perturbations, notamment des blocages. Cette mobilisation lycéenne fait suite à l’expulsion de la collégienne kosovare Leonarda, ainsi qu’à celle du lycéen arménien Khatchik Kachatryan. Lycéens, syndicats et associations humanitaires dénoncent une « chasse à l’homme » honteuse, et brandissent l’étendard du droit à l’éducation. Evidemment, personne ne saurait reprocher aux lycéens mobilisés leur générosité ni leur élan de solidarité vis-à-vis de leurs camarades sans-papiers. Mais une fois de plus, on constate que, sur une question complexe et particulièrement sensible, l’émotion et l’indignation compassionnelle prennent le pas sur la raison.

Nous savons aujourd’hui que l’expulsion de la famille de Leonarda est conforme au droit, comme l’indique le rapport d’enquête remis au président de la République le 19 octobre (et consultable en ligne). La famille de Leonarda était en situation irrégulière sur le territoire français depuis 2009 et avait épuisé, depuis 2012, tous les recours pour demander l’asile. Le père s’est vu refuser sa demande de régularisation en raison de son comportement agressif et de son refus évident de s’intégrer à la société française: insultes envers des personnels sociaux, infractions diverses, refus de rencontrer un interprète, refus de rechercher un emploi et de donner suite aux offres d’emploi qui lui avaient été faites, absentéisme scolaire des enfants, etc. En outre, le père a reconnu avoir menti aux autorités françaises (ses enfants sont nés en Italie, et non au Kosovo); il a aussi reconnu avoir volontairement détruit le titre de séjour italien de sa fille pour demander l’asile en France. L’expulsion de Leonarda était justifiée par le principe du regroupement familial: l’adolescente ne pouvait pas être séparée de ses parents et rester seule en France. Il est vrai que Leonarda n’aurait pas dû être arrêtée au cours d’une sortie scolaire, et il semble souhaitable qu’à l’avenir une circulaire empêche qu’un incident similaire se reproduise. Rappelons toutefois que la collégienne n’a pas été arrêtée sous les yeux de ses camarades. En ce qui concerne le cas du jeune arménien Khatchik Kachatryan, la question est plus délicate, puisque le lycéen risquait d’être incarcéré à son retour en Arménie pour désertion. Rappelons toutefois que le jeune homme est majeur (il a 19 ans), qu’il était en situation irrégulière depuis deux ans, et qu’il venait d’être arrêté pour un vol à l’arrachée aux Halles. Rappelons aussi qu’à son arrivée en Arménie, Khatchik a été emprisonné puis immédiatement relâché.

Même si l’émoi suscité par l’expulsion de Leonarda et celle de Khatchik est compréhensible et légitime, il faut garder à l’esprit que ces deux expulsions sont conformes au droit français, ce qui n’empêche pas un réexamen des dossiers a posteriori, au cas par cas, et un éventuel retour en France, sur la base d’éléments nouveaux. Quoi qu’il en soit, l’indignation des lycéens (qu’elle soit sincère ou opportuniste) ne justifie absolument pas des actions violentes et illégales, comme le blocage d’un établissement scolaire. Beaucoup de lycéens rêvent de faire leur apprentissage de l’engagement politique en saisissant la moindre occasion pour manifester et pour exprimer leurs idéaux (louables) de solidarité et d’égalité. Mais ils ne doivent pas oublier que la République a des lois, et qu’elle doit les faire appliquer. Il est assez cocasse de voir une poignée de lycéens militer pour le droit à l’éducation de leurs camarades étrangers, en bloquant l’entrée d’un lycée et en empêchant d’autres camarades d’aller en cours. Il est  assez cocasse, aussi, de constater que la mobilisation lycéenne reprend subitement le jour de la rentrée après deux semaines de calme plat (les vacances, c’est sacré: les élèves sans-papiers pourront bien attendre la rentrée). Il est assez cocasse, enfin, de constater que la plupart des lycées mobilisés sont des établissements privilégiés de la capitale (lycée Turgot, lycée Charlemagne, lycée Dorian), situés dans le « Saint du Saint » du Paris « bo-bo » et bien-pensant, qui vote à gauche, défend l’immigration et la mixité sociale, pourfend le racisme et l’intolérance, mais qui vit totalement coupé de la réalité sociale de l’immigration et qui, pour rien au monde, ne renoncerait au confort d’un bel arrondissement parisien pour se mêler à la population des cités et des banlieues défavorisées.