Ecologie et centrisme: les rendez-vous manqués

Ecologie et centrisme sont étroitement liés. Les centristes se définissent comme des humanistes : or, l’écologie politique est un humanisme car elle considère l’environnement comme un bien commun de l’humanité. De plus, l’écologie est fondée, comme le centrisme, sur le principe de responsabilisation des individus : chacun doit, au quotidien et selon ses capacités, prendre part aux efforts que requièrent la protection de l’environnement et la préservation des ressources de la planète. Les centristes sont attachés au principe de « saine gestion » et prônent la lutte contre les déficits budgétaires : or, ce principe de « saine gestion » s’applique aussi à l’environnement. Nous avons le devoir de léguer aux générations futures une dette publique supportable, mais également une planète habitable. Enfin, l’écologie est transpartisane, car les enjeux environnementaux dépassent les clivages politiques traditionnels (même si les écologistes se situent majoritairement à gauche de l’échiquier politique). L’écologie devrait donc logiquement occuper une place de première importance dans le discours et le programme des partis centristes. Pourtant, ce n’est pas le cas.

Plusieurs centristes ont déjà cherché à promouvoir une écologie humaniste, réaliste et pragmatique. Lors de la campagne présidentielle de 2007, François Bayrou a mis l’accent sur les thématiques environnementales et sur les « obligations morales » des générations actuelles envers les générations futures. Lorsqu’il a créé le MoDem après la présidentielle de 2007, Bayrou avait l’ambition de fonder un grand parti centriste, écologiste et pro-européen. A ses débuts, le MoDem a d’ailleurs attiré quelques personnalités écologistes comme Corinne Lepage (fondatrice de Cap 21) et les anciens « Verts » Jean-Luc Bennahmias et Yann Wehrling. Hélas, Corinne Lepage et Jean-Luc Bennahmias ont tous deux quitté le MoDem parce qu’ils désapprouvaient la stratégie électorale de Bayrou. Aujourd’hui, malgré un discours fortement axé sur le développement durable et la « croissance verte », le parti de François Bayrou peine à s’imposer comme une force de proposition crédible en matière d’écologie.

Jean-Louis Borloo a tenté, lui aussi, de fonder un grand parti centriste et écologiste. Cet ancien membre de Génération Ecologie est connu pour ses convictions écologistes et pour son engagement dans la lutte contre le réchauffement climatique. En 2011, alors qu’il était Ministre de l’Environnement dans le gouvernement Fillon, il a créé l’ARES (Alliance Républicaine, Ecologiste et Sociale), une confédération regroupant plusieurs petits partis centristes de la majorité. Mais l’expérience a tourné court car l’ARES est restée un simple « satellite » de l’UMP. A l’issue des élections législatives de 2012, Borloo a remis sur les rails son projet de confédération écolo-centriste en créant l’UDI, un parti de centre-droit qui se dit partisan d’une «  écologie responsable et porteuse d’emplois durables ». Mais depuis que Jean-Louis Borloo s’est retiré de la vie politique en 2014, il faut bien avouer que l’écologie n’a plus vraiment de porte-parole crédible au sein de cette formation politique.

Plusieurs écologistes de centre-gauche ont eux aussi essayé de créer un parti écologiste modéré. En 2014, Jean-Luc Bennahmias quitta le MoDem et créa le « Front Démocrate », un micro-parti écologiste de centre-gauche allié au PS. Plus récemment, à la rentrée 2015, le député François de Rugy et le sénateur Jean-Vincent Placé, démissionnaires du parti Europe-Ecologie-Les Verts dont ils contestaient la dérive gauchiste, décidèrent de fonder un nouveau mouvement baptisé « Ecologistes ! ». Au même moment, les deux hommes annoncèrent la création de l’UDE (Union des Démocrates et Ecologistes), une fédération réunissant différents partis écologistes modérés, notamment « Ecologistes ! », le Front Démocrate de Jean-Luc Bennahmias et Génération Ecologie. François de Rugy définit l’UDE comme une nouvelle force « écologiste, réformiste, de centre-gauche », capable de soutenir l’action gouvernementale et de mettre en œuvre une écologie pragmatique refusant tout dogmatisme.

UDI ? UDE ? La ressemblance n’a rien d’une coïncidence. Même si les écologistes de l’UDE sont favorables à une alliance avec le PS, ils n’excluent pas pour autant un éventuel rapprochement avec l’UDI, ainsi qu’avec le MoDem. Après tout, des écologistes ayant une « sensibilité centriste » peuvent s’entendre avec des centristes ayant une « sensibilité écologiste ». L’UDE pourrait alors jouer le rôle de passerelle entre le centre-gauche et le centre-droit, favorisant ainsi l’émergence de ce fameux « axe central » que de nombreux centristes appellent de leurs vœux. A moins que l’UDE ne soit qu’un simple cartel électoral permettant à une poignée d’élus écologistes d’entrer au gouvernement lors d’un prochain remaniement et de conserver leur siège en 2017…

F. de Rugy et J.V. Placé.

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Programme du FN aux régionales en Île-de-France: imposture et démagogie

Tête de liste Front National dans la région Île-de-France, Wallerand de Saint Just a publié sur son site de campagne un programme détaillé de 80 pages dans lequel on retrouve tous les lieux communs du discours frontiste sur l’immigration, le « patriotisme économique », la « tolérance zéro » contre les délinquants ou encore la « préférence nationale ». Une grande partie de ce programme (environ la moitié des pages) est consacrée à la critique des précédentes majorités régionales et à la dénonciation des connivences entre élus de gauche et de droite.

Le programme de Wallerand de Saint Just met surtout l’accent sur le soutien à l’activité économique, mais certaines des mesures proposées sont purement et simplement inapplicables. Le FN veut par exemple « imposer l’utilisation de circuits courts dans la restauration collective et les écoles de la région ». Cette proposition est inapplicable pour deux raisons. Tout d’abord, le Conseil Régional n’a aucun pouvoir sur les collèges et les écoles : il gère uniquement les lycées. Deuxièmement, les collectivités ne peuvent pas choisir leurs fournisseurs en se basant sur des critères géographiques, car une telle procédure serait discriminatoire : les marchés publics attribués à des entreprises au motif qu’il s’agit d’entreprises locales encourent systématiquement une annulation par le tribunal administratif. En matière de formation professionnelle, les propositions du FN sont inapplicables car elles ne relèvent pas de compétences régionales : le FN veut par exemple permettre aux jeunes d’entrer en apprentissage dès 14 ans, ce qui suppose de modifier la loi. En ce qui concerne le soutien à l’emploi, le FN propose la mise en place d’un « statut juridique dérogatoire favorisant l’embauche des compétences nécessaires aux start-up, TPE, PME-PMI » : ce « statut dérogatoire » passerait notamment par la création d’un « salaire minimum complété par un intéressement consistant en l’attribution d’actions gratuites ». Tout ce charabia signifie concrètement que le FN veut mettre en place une sorte de SMIC régional complété par un portefeuille d’actions offert au salarié. Cette mesure serait inapplicable, puisqu’elle remettrait en cause l’unité du droit du travail sur le territoire français.

Le programme du FN en Île-de-France passe totalement à côté de plusieurs enjeux essentiels de la politique régionale : compétitivité, transports, éducation, logement, rénovation des quartiers urbains dégradés. En matière de transports, le programme du FN est d’une pauvreté consternante et ne propose qu’une modernisation des réseaux existants et une « accélération » des projets qui ont déjà été validés. En matière de logement, le FN dénonce la construction massive de logements sociaux, accusée de favoriser l’installation de populations immigrées : il veut supprimer toutes les aides régionales à la construction de logements sociaux et mettre en application le principe de la « préférence nationale » en introduisant des critères de nationalité dans l’attribution de ces logements. Par ailleurs, la critique du « Grand Paris » représente un chapitre entier de six pages dans le programme du FN, mais le parti ne fait aucune contre-proposition en matière d’aménagement régional et se contente, à la fin du chapitre, de réclamer un nouveau SDRIF (Schéma directeur de la Région Île-de-France) axé sur les transports et sur la sécurité. L’éducation est la grande absente du programme frontiste : aucune rubrique ne lui est consacrée. En ce qui concerne la culture, le FN entend supprimer le FRAC (Fonds régional d’art contemporain) et réduire drastiquement les subventions versées aux différents organismes culturels soutenus par la région ; il souhaite également recentrer la politique culturelle sur la mise en valeur du patrimoine régional au détriment de l’ouverture sur les cultures et les artistes étrangers.

La sécurité, en revanche, constitue l’un des axes majeurs du programme et bénéficie de moyens pharamineux. On peut lire dans le préambule du programme : « Nous instaurerons un vaste plan de sécurisation des personnes et des biens et nous appliquerons le principe de la tolérance zéro quels que soient la nature ou l’importance des délits ». On peut toutefois se demander comment les élus régionaux feront appliquer le principe de la « tolérance zéro », étant donné que les régions n’ont aucune compétence en matière judiciaire. Par ailleurs, en feuilletant le programme, on s’aperçoit que le « vaste plan de sécurisation des biens et des personnes » évoqué dans le préambule consiste simplement à renforcer la surveillance des transports en commun et à généraliser la vidéosurveillance et les portiques de sécurité à l’entrée des lycées. Si les candidats du FN s’intéressaient d’un peu plus près à la situation des lycées franciliens, ils se rendraient vite compte que ces établissements ont moins besoin de caméras de surveillance que de matériel pédagogique et de locaux décents… Le FN propose également de réorienter vers la sécurité le budget dédié aux associations, ce qui implique la suppression pure et simple de l’ensemble des subventions régionales versées aux associations (environ 40 millions d’euros par an, soit moins de 1% du budget régional).

En outre, on constate que le programme du FN en Île-de-France comporte un certain nombre d’incohérences flagrantes. Le FN veut par exemple réduire massivement la fiscalité sur les entreprises et les classes moyennes tout en prônant une intervention accrue de la région dans l’économie par le biais d’investissements publics. Il dénonce également la multiplication des structures administratives tout en proposant la création de nouvelles entités bureaucratiques. Ainsi, on peut lire que dans la région Île-de-France, « tous les organismes, les procédures et les dispositifs existent ; il n’y a donc rien à inventer qui ajouterait à la confusion et aux mille-feuilles administratifs » ; mais quelques pages plus loin, on découvre avec étonnement que le FN veut créer une « Banque Publique Régionale d’Investissement » (BPRI), un « Organisme de Redéploiement Economique et de Sauvegarde de l’Emploi » (ORESE), ou encore une « Agence Régionale d’Accréditation des Structures de Formation ». Par ailleurs, le FN dénonce le « train de vie honteux » de la région mais n’envisage pas de diminuer les indemnités des conseillers régionaux. Il veut lutter contre les gaspillages et réduire le déficit budgétaire de la région mais, dans le domaine sécuritaire, il n’hésite pas à proposer des dispositifs extrêmement coûteux mobilisant des personnels pléthoriques : ainsi, pour améliorer la sécurité dans les transports en commun, le FN souhaite créer un « centre de supervision régionale » chargé de visionner en permanence les images de vidéosurveillance de l’ensemble du réseau francilien, et « placer au moins deux agents de sûreté en permanence dans chacune des 381 gares métro et RER ». Le coût exorbitant de ces différentes mesures ne fait l’objet d’aucune estimation.

On trouve aussi dans le programme du FN des affirmations démagogiques sur la laïcité : « les manquements au respect de la laïcité dans les lycées, les transports publics et les bâtiments publics régionaux seront systématiquement relevés et sanctionnés ». De quels « manquements » est-il question précisément ? Comment et par qui seront-ils sanctionnés ? Le programme ne le dit pas. Il convient d’ailleurs de rappeler que, dans notre pays, les lois sur la laïcité ne s’appliquent pas aux usagers des transports en commun. On rappellera aussi, à toutes fins utiles, que dans les lycées toute sanction disciplinaire est décidée par l’établissement (et non par le Conseil Régional), conformément aux règles énoncées dans le Code de l’Éducation.

Il est vrai que l’Île-de-France n’est pas une région gagnable pour le FN : dans les sondages, la liste emmenée par Wallerand de Saint Just reste loin derrière la liste de Valérie Pécresse et celle de Claude Bartolone. Le programme du FN en Île-de-France reflète cependant assez bien la stratégie globale du parti pour les régionales. Dans chaque région, le FN critique avec virulence les précédentes majorités régionales et dénonce les « connivences » entre le PS et l’UMP : on retrouve le fameux thème de « l’Etat UMPS », décliné ici à l’échelon régional. Dans chaque région, le FN met en avant le thème de l’insécurité et prône la « tolérance zéro » face aux délinquants, bien que les régions n’aient aucune compétence judiciaire. On remarque aussi que le FN est favorable à une recentralisation de certaines compétences : le parti préconise par exemple une reprise en main de la politique du logement par l’Etat. Cette volonté de recentralisation peut sembler paradoxale dans le contexte d’une élection régionale. On comprend donc que les élections régionales sont conçues par le FN comme un tremplin vers la présidentielle et les législatives de 2017. Cela explique pourquoi le parti de Marine Le Pen fait campagne sur de nombreux thèmes qui n’ont rien à voir avec les compétences des régions : critique de l’Union européenne et de l’OMC, critique du libre-échange et apologie du protectionnisme, lutte contre l’immigration, etc. Le programme du FN pour les régionales consiste en fait à transposer dans chaque région les principes défendus par le parti au niveau national, sans vraiment se préoccuper de la mise en application concrète de ces principes à l’échelle régionale.

« L’axe central », réalité ou illusion?

Cela fait plusieurs années que François Bayrou milite pour la constitution d’un « axe central » réunissant les centristes et les modérés de gauche et de droite pour mettre en place les réformes nécessaires au pays, sur la base du compromis le plus large possible. Cet « axe central » irait des sociaux-démocrates du PS et des écologistes modérés aux libéraux de LR, en passant par les centristes du MoDem et de l’UDI. Il s’agirait donc d’une « majorité d’idées », qui dépasserait les clivages politiques traditionnels.

Cet « axe central » existe au moins virtuellement, dans l’opinion publique. C’est en tout cas l’enseignement que l’on peut tirer de plusieurs sondages récents. D’après un sondage réalisé début octobre 2015 par l’institut Elabe pour le quotidien Les Echos, les trois personnalités politiques qui ont l’image la plus positive appartiennent à ce fameux « axe central » : il s’agit d’Alain Juppé (48% des sondés considèrent qu’il a une image positive), d’Emmanuel Macron (37%) et de François Bayrou (35%). Alain Juppé incarne l’aile modérée, humaniste et européenne de LR ; Emmanuel Macron incarne plutôt la gauche « sociale-libérale » ; quant à François Bayrou, il demeure à ce jour la figure la plus populaire du centre. Selon un autre sondage réalisé par l’IFOP pour Paris Match, les quatre personnalités politiques préférées des Français seraient Alain Juppé, François Bayrou, Jean-Pierre Raffarin et Manuel Valls. Et d’après un sondage TNS-SOFRES pour Le Figaro Magazine, les trois premières places du classement des personnalités politiques les plus appréciées seraient occupées par Alain Juppé, Christine Lagarde et Emmanuel Macron.

Qu’on le veuille on non, la plupart des Français apprécient les personnalités politiques modérées, et se méfient des personnalités « clivantes » comme Nicolas Sarkozy, Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen. Les citoyens se reconnaissent davantage dans les personnalités plus consensuelles : ainsi, de nombreux Français de gauche ont une image positive d’Alain Juppé, et de nombreux Français de droite ont une image positive de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron. Cette confiance que les Français accordent aux personnalités « centristes » ou modérées doit être accueillie comme une bonne nouvelle dans le contexte actuel, marqué par une recrudescence des discours extrémistes et populistes et par une montée spectaculaire du FN.

Cela dit, le résultat de ces différents sondages doit évidemment être relativisé. Tout d’abord, ce ne sont que des sondages. De plus, comme l’a écrit Jean-Louis Pommery, directeur du CREC (Centre de Recherche et d’Etude du Centrisme), cela ne veut pas forcément dire que nos compatriotes souhaitent que ces diverses personnalités gouvernent ensemble, et cela ne veut pas dire non plus que les Français souhaitent les voir diriger la France : on peut avoir une opinion positive de quelqu’un sans avoir l’intention de voter pour lui. Pour qu’un jour cet « axe central » se concrétise, il faudrait que l’une de ces personnalités accède à la présidence de la République et fasse le choix de former un gouvernement d’ouverture incluant des personnalités du centre-gauche, du centre et du centre-droit. 

http://www.lecentrisme.com/2015/10/une-semaine-en-centrisme-laxe-central.html

F. Bayrou

Pas d’Europe sans marché européen

Sous l’Ancien Régime, les entraves à la circulation des produits sur le territoire français ne manquaient pas : les échanges intérieurs étaient freinés par d’innombrables péages (octrois, traites foraines, etc.), qui variaient considérablement d’une province à l’autre et d’une ville à l’autre. Ces douanes intérieures nuisaient au développement économique du royaume et encourageaient la contrebande. La Révolution fit heureusement disparaître ces différents péages intérieurs. Par ailleurs, il fallut plus d’un siècle pour uniformiser les règles encadrant les activités commerciales en France. Colbert avait commencé à réglementer les pratiques commerciales par le biais d’une ordonnance de 1673, mais c’est sous Napoléon, en 1807, que fut créé le Code de Commerce. Au cours du XIXème siècle, la diffusion du chemin de fer paracheva l’unification du marché intérieur.

Le processus auquel nous assistons aujourd’hui à l’échelle européenne est assez comparable : un grand marché européen est en train de voir le jour. La première étape de ce processus fut la création d’un marché commun du charbon et de l’acier, avec la CECA en 1951. En 1957, le Traité de Rome institua l’union douanière : tous les droits de douane entre les Etats-membres furent supprimés, et un tarif extérieur commun fut mis en place. L’Acte Unique (1986) puis le Traité de Maastricht (1992) jetèrent les bases d’un « marché unique » européen totalement intégré, garantissant la libre circulation des biens, des services, des travailleurs et des capitaux. L’union monétaire fut évidemment une étape décisive dans l’édification du marché européen, même si aujourd’hui seuls 19 Etats sur 28 ont adopté l’euro. Le marché unique n’est rien d’autre que la promesse d’une Europe sans frontières intérieures, où chacun sera libre d’aller vivre et travailler dans le pays de son choix, et où chaque entreprise sera libre d’investir et de s’implanter où elle le souhaite.

Aujourd’hui, le marché unique européen est encore inachevé dans certains secteurs d’activité. C’est notamment le cas du transport ferroviaire, qui reste éclaté en 28 réseaux nationaux mal connectés entre eux. Par ailleurs, la Commission européenne travaille sur l’achèvement du marché unique des livraisons de colis, car ce marché reste très défaillant dans le domaine des livraisons transnationales, et certaines régions de l’Union européenne ont encore des difficultés pour accéder à des services de livraison efficaces et compétitifs. Le marché européen de la téléphonie est, lui aussi, inachevé : chaque Etat-membre a ses propres opérateurs et ses propres réglementations, et les appels itinérants sont encore surfacturés. Alors que plusieurs centaines d’opérateurs cohabitent en Europe, la Commission souhaite encourager la formation de groupes européens transnationaux capables de proposer leurs services sur des bases réglementaires identiques dans tous les pays de l’Union européenne, et de concurrencer les grands groupes américains et asiatiques à l’échelle mondiale.

On ne peut pas construire l’Europe sans construire un marché européen. Depuis 60 ans, l’intégration économique est le moteur de la construction européenne, et c’est précisément l’ouverture des frontières qui a permis aux Européens de voir leur niveau de vie augmenter considérablement dans la seconde moitié du XXème siècle. On ne peut pas revenir en arrière. Les économies européennes sont beaucoup trop interdépendantes pour que l’on déconstruise le marché européen. Le retour au protectionnisme, que demandent les populistes de droite comme de gauche, ferait imploser l’Union européenne et nous plongerait dans la récession, car les Etats-membres de l’UE réalisent l’essentiel de leurs échanges commerciaux entre eux. L’approfondissement du marché unique dans des secteurs tels que les télécommunications, le commerce électronique ou les énergies vertes peut ouvrir de nouvelles perspectives de croissance et générer des millions d’emplois en Europe. La construction de l’Europe passera inévitablement par l’unification du marché européen.

Certains dénoncent une Europe « ultralibérale » soumise au « dogme de la concurrence libre et non faussée ». Mais la concurrence n’est pas un dogme, et le marché européen n’est pas une religion. La libre concurrence est le principe qui, dans n’importe quelle économie de marché, interdit aux entreprises d’abuser de leur position dominante pour maintenir des prix artificiellement élevés ou pour empêcher l’émergence de nouveaux concurrents. Si la « concurrence libre et non faussée » a été inscrite dans les traités européens, c’est pour protéger les consommateurs, et pour garantir à toutes les entreprises européennes la possibilité de développer librement leur activité au-delà des frontières de leur pays d’origine. Contrairement à ce que répètent les adversaires de l’Europe, le marché européen n’est pas soumis à une concurrence « sauvage ». Au contraire, il est très réglementé, et les consommateurs y sont protégés par de nombreuses normes sanitaires et environnementales : on reproche d’ailleurs souvent à la Commission européenne de produire « trop » de réglementations. Il faut également rappeler que la libre concurrence n’est pas le seul principe régissant l’économie européenne : plusieurs secteurs d’activité sont largement subventionnés par l’Union et par les Etats-membres, comme l’agriculture et l’audiovisuel. Par ailleurs, l’économie sociale et solidaire est aujourd’hui l’un des piliers de l’économie européenne, puisqu’elle représente 10% du PIB de l’Union et 11 millions d’emplois.

Ce qui pose problème, ce n’est pas la concurrence en tant que telle, mais plutôt l’hétérogénéité des Etats européens sur le plan social et sur le plan fiscal. Depuis 2004, pas moins de treize nouveaux Etats sont entrés dans l’Union européenne : la plupart de ces Etats sont des pays d’Europe centrale et orientale où le droit du travail est extrêmement laxiste, et où les salaires et les niveaux d’imposition sont beaucoup plus bas qu’en Europe de l’Ouest. L’entrée de ces pays dans le marché européen a donc déstabilisé les économies les moins compétitives de l’Union. L’erreur des gouvernements d’Europe de l’Ouest a été de penser qu’il fallait d’abord élargir l’Union pour ensuite harmoniser les normes sociales et fiscales. En réalité, il aurait d’abord fallu engager un processus de convergence fiscale et sociale dans les années 90 avant d’envisager de nouveaux élargissements. Mais les tergiversations des gouvernements et les égoïsmes nationaux ont empêché toute harmonisation fiscale et sociale, et nous avons finalement approuvé des élargissements auxquels nous n’étions pas vraiment préparés. Il est évident que, même avec le Traité de Lisbonne, on pourra difficilement harmoniser à 28 ce que l’on n’a pas su harmoniser à 15. L’Europe sociale et fiscale attendra…

Contrairement à la France, dont l’unité politique s’est réalisée avant l’unité économique, l’Europe s’est d’abord construite économiquement, par le biais du libre-échange. Le marché unique européen est indispensable, mais il ne saurait se suffire à lui-même. Il doit être prolongé par l’union bancaire et fiscale, l’élaboration d’un droit du travail européen, la mise en place d’une véritable gouvernance économique européenne, et la création d’un Trésor public européen disposant de ses propres ressources et capable de financer des politiques de soutien à la croissance. Bref, l’intégration économique rend de plus en plus nécessaire une fédéralisation de l’Europe. Le projet européen est aujourd’hui à la croisée des chemins. Trois scénarios sont possibles : le statu quo (qui est impensable compte tenu des dysfonctionnements dramatiques de l’Union européenne), la déconstruction de l’Union par le rétablissement des frontières intérieures (ce qui serait une considérable régression pour toutes les économies européennes), ou la fédéralisation.