Les centristes doivent-ils participer à la primaire de la droite?

La question embarrasse profondément les centristes : faut-il ou non participer à la primaire de LR ? Hervé Morin, président du Nouveau Centre, plaide pour une candidature unique de la droite et du centre à la présidentielle de 2017 et souhaite que l’UDI participe à la primaire de la droite. Le président de l’UDI, Jean-Christophe Lagarde, a une position plus ambigüe : il n’exclut pas une éventuelle participation à la primaire de la droite, mais n’exclut pas non plus la possibilité d’une candidature autonome du centre en 2017. François Bayrou, quant à lui, n’envisage pas de participer à la primaire de la droite : le président du MoDem est hostile au principe même de la primaire, qui donnerait selon lui une place trop importante aux partis politiques dans l’élection présidentielle. Défendant une conception très « gaullienne » de la magistrature suprême, François Bayrou considère que l’élection présidentielle est avant tout la rencontre d’un homme avec le peuple : le candidat doit donc s’affranchir des appareils politiques afin de rassembler un électorat plus large que celui du parti auquel il appartient. François Bayrou a d’ores-et-déjà déclaré qu’il soutiendrait Alain Juppé si ce dernier remportait la primaire de la droite ; en revanche, si c’est Nicolas Sarkozy qui remporte la primaire, le président du MoDem ne le soutiendra pas et pourrait être lui-même candidat en 2017.

Que les choses soient claires : les centristes n’ont aucune chance de remporter la primaire de la droite. S’ils y participent, ce ne sera que pour y faire de la figuration. Mais s’ils veulent jouer un rôle significatif dans la prochaine élection présidentielle, ils ne doivent pas participer à cette primaire. Une candidature autonome du centre permettrait aux centristes de faire entendre leur voix, de défendre leurs idées et de marquer leur différence avec la droite. A l’inverse, une candidature unique de la droite et du centre en 2017 impliquerait l’absence de candidat centriste au premier tour de la présidentielle et maintiendrait le centre dans une situation de dépendance à l’égard de la droite : dans ces conditions, les centristes pourraient difficilement faire entendre leur voix dans la campagne électorale en 2017. Malheureusement, aucun leader centriste n’a proposé d’organiser une « primaire centriste ». Les centristes ont encore perdu une occasion de se rassembler.

Certes, une candidature centriste en 2017 aurait aussi des inconvénients non négligeables : avec un Front National plus puissant que jamais, une candidature centriste autonome risquerait de provoquer une sorte de « 21 avril » inversé, c’est-à-dire une défaite de la droite républicaine dès le premier tour. Mais le « chantage au vote utile » ne doit pas décourager les centristes de participer à la prochaine présidentielle. Le risque de voir Marine Le Pen au second tour ne doit pas servir de prétexte au parti de Nicolas Sarkozy pour verrouiller l’élection et empêcher une candidature centriste indépendante. Au regard de la situation actuelle, la position de François Bayrou est sans doute la plus raisonnable : Alain Juppé est le seul candidat de droite « compatible » avec le centre, et plusieurs sondages ont montré qu’il jouissait d’une grande popularité au sein de l’électorat centriste. Si Juppé remporte la primaire de LR, un ralliement des centristes dès le premier tour est donc envisageable. En revanche, si Nicolas Sarkozy remporte la primaire, ses chances de victoire seront de toutes façons limitées car il est très impopulaire : la présence d’un candidat centriste à l’élection serait alors souhaitable. Or, il ne fait aucun doute que François Bayrou est à ce jour le seul centriste présidentiable : sa popularité est nettement supérieure à celle d’Hervé Morin ou de Jean-Christophe Lagarde. Le seul centriste qui aurait pu lui voler la vedette est Jean-Louis Borloo, mais ce dernier s’est retiré de la vie politique.

F. Bayrou.

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L’antisémitisme, cancer de la France

Le terme « antisémitisme » fait depuis quelques années l’objet de polémiques ridicules. Certains considèrent que l’antisémitisme est un racisme « comme les autres » et que rien ne justifie l’existence d’un vocable spécifique pour le désigner. Evidemment, toute forme de racisme doit être combattue, et tout appel à la haine raciale doit être puni. Mais l’antisémitisme n’est pas un racisme « comme les autres » car il ne se nourrit d’aucun critère physique bien défini : tout le monde sait ce qu’est un Noir, un Blanc ou un Arabe, mais personne ne sait vraiment ce qu’est un « Juif ». Dans l’histoire européenne, la haine des Juifs s’est nourrie de fantasmes à la fois religieux, sociaux et raciaux, qu’il s’agisse du peuple « déicide », de la « race parasite » chez Hitler ou du financier juif apatride que dépeignait la presse antisémite européenne à la fin du XIXe siècle. L’antisémitisme n’est pas un racisme « comme les autres » car il a une histoire bien particulière en Europe, une histoire marquée par les pogroms et par l’Affaire Dreyfus, par les lois de Nuremberg et par la politique nazie d’extermination, par Auschwitz-Birkenau et par l’insurrection du ghetto de Varsovie. Aucune communauté, en Europe, n’a été persécutée avec le même acharnement que les Juifs. Ceux qui refusent de reconnaître le caractère singulier de l’antisémitisme par rapport aux autres formes de racisme renoncent, du même coup, à le combattre, car pour le combattre il faut d’abord le comprendre.

Nous assistons actuellement à une montée dramatique de l’antisémitisme en France. Lundi 11 janvier 2016, à Marseille, un enseignant juif a été agressé à la machette par un adolescent musulman radicalisé qui prétend avoir agi au nom d’Allah et de l’Etat Islamique. Cette effroyable agression est venue s’ajouter à la longue liste des actes antisémites commis en France depuis le début des années 2000 : insultes, agressions physiques, déluge de commentaires antisémites postés sur les réseaux sociaux, profanation de tombes juives, mise à sac de magasins juifs en Seine-Saint-Denis. A tous ces actes il faut aussi ajouter quelques crimes d’une violence exceptionnelle, comme la séquestration inhumaine et l’assassinat d’Ilan Halimi par le « Gang des barbares » en 2006, et les opérations commando de djihadistes lourdement armés tels que Mohammed Merah en 2012 et Amedy Coulibaly en 2015. De plus en plus de Juifs ne se sentent plus en sécurité en France : les synagogues et les écoles juives sont désormais sous protection militaire, certaines familles juives ont été obligées de déménager pour échapper aux insultes et aux agressions dont elles étaient victimes dans leur quartier, et près de 8.000 Juifs quittent chaque année la France pour se réfugier en Israël parce qu’ils ont le sentiment qu’ils seront plus en sécurité là-bas, malgré la guerre. La France est d’ailleurs devenue le premier pays d’émigration vers Israël, devant les Etats-Unis et la Russie.

La France est-elle « redevenue » antisémite ? Non, car elle n’avait pas cessé de l’être. L’antisémitisme a toujours existé au sein de la société française. Mais la poussée d’antisémitisme à laquelle nous assistons actuellement n’est pas une simple résurgence de l’antisémitisme « traditionnel ». L’antisémitisme contemporain est le résultat d’une stratification complexe : au substrat de l’antisémitisme européen d’hier est venu s’ajouter, depuis une quinzaine d’années, un antisémitisme « importé » qui trouve son origine dans une haine féroce à l’égard d’Israël et qui s’est ancré dans une partie de la communauté arabo-musulmane. Attisé par le discours de certains intégristes et par de nombreux sites Internet islamistes, cet antisémitisme-là se nourrit d’une vision fantasmée du conflit israélo-palestinien, interprété abusivement comme une « guerre de religions » entre Juifs et Palestiniens musulmans. Il se fonde également sur un amalgame entre l’Etat israélien et les Juifs de la diaspora : les Juifs sont alors perçus comme des « complices » d’Israël et comme des « ennemis » de l’Islam. Depuis le déclenchement de la deuxième Intifada en 2000, chaque flambée de violence en Palestine s’accompagne d’une recrudescence des actes antisémites en France. Dans certaines cités gangrénées par l’islamisme, la haine des Juifs est devenue un véritable code culturel et l’enseignement de la Shoah est ouvertement contesté par les élèves.

De nombreux jeunes musulmans français ne connaissent le conflit israélo-palestinien qu’à travers les réseaux sociaux et les sites de propagande anti-israéliens sur Internet. Curieusement, les massacres perpétrés par le gouvernement russe contre les musulmans tchétchènes, la répression brutale qui s’abat sur les opposants politiques en Arabie Saoudite ou en Iran et les milliers de musulmans massacrés par Bachar El Assad et par Daesh en Syrie ne semblent guère provoquer dans la communauté musulmane de France une émotion aussi vive que les exactions et les bavures hyper-médiatisées de l’armée israélienne : Israël est toujours perçu comme l’ennemi suprême. Cet antisionisme virulent s’adosse très souvent à une vision « conspirationniste » du monde largement relayée sur Internet, notamment par des sites comme celui d’Egalité & Réconciliation, l’organisation du polémiste d’extrême droite Alain Soral : de nombreux jeunes gens n’ayant qu’une connaissance très superficielle des problèmes géopolitiques sont persuadés qu’il existe un grand « complot américano-sioniste » visant à perpétuer la domination des Juifs sur le monde et à humilier les musulmans. Le complot américano-sioniste est en fait la version moderne d’un vieux fantasme antisémite : le mythe du « complot judéo-maçonnique », apparu sous la Révolution Française et popularisé par les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux rédigé au début du XXe siècle par des membres de la police secrète du Tsar russe Nicolas II.

L’antisémitisme contemporain ne se traduit pas seulement par des attaques physiques ou verbales contre des membres de la communauté juive et par des théories délirantes sur un supposé « complot sioniste » mondial. Il prend parfois des formes moins radicales mais plus sournoises. Il n’est pas rare, en France, d’entendre dire que les Juifs sont « trop influents » ou « trop présents » dans les médias (bien qu’il n’existe aucune statistique officielle sur le nombre de Juifs dans les médias français). Ce constat est plutôt étrange : personne ne s’amuse à compter le nombre de Corses, d’Arméniens, de Chinois, de protestants ou de supporters du PSG dans les médias français, car cela semblerait totalement ridicule : pourquoi certains se permettent-ils de le faire avec les Juifs ? Lorsque l’écrivain Renaud Camus nous dit que les Juifs sont surreprésentés dans les médias, s’agit-il d’un simple constat objectif sans arrière-pensée ? Non, évidemment. De tels propos apparemment inoffensifs participent déjà d’une forme d’antisémitisme car ils réactivent de vieux stéréotypes antisémites : la présence de Juifs dans les médias dérange, car elle renvoie l’image d’une communauté fantasmée qui, dit-on, chercherait à « dominer ». Qu’il s’agisse de BHL, d’Elisabeth Lévy, de Patrick Cohen, d’Alain Finkielkraut ou d’Arthur, les personnalités juives du monde médiatique sont ainsi renvoyées à leur « judaïté », et traitées comme les « porte-parole » d’une communauté juive dont tous les membres partageraient forcément la même vision du monde et défendraient forcément les mêmes intérêts. Compter le nombre de Juifs présents sur un plateau télé ou dans la rédaction d’un journal pour essayer de montrer que la communauté juive serait « surreprésentée » dans les médias, c’est déjà de l’antisémitisme. C’est déjà considérer les Juifs comme des individus suspects. C’est déjà penser que les Juifs sont un peu coupables d’être juifs, et qu’ils sont « trop » visibles dans la société.

L’antisémitisme contemporain se traduit aussi par le retour en force du négationnisme. Même si, de nos jours, plus personne (ou presque) ne conteste ouvertement l’extermination de 5 à 6 millions de Juifs en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, il existe un négationnisme « rampant » qui cherche à minimiser la Shoah, en contestant les chiffres avancés par les historiens, en critiquant une commémoration « excessive » de l’Holocauste, ou en légitimant certaines théories négationnistes au nom de la « liberté d’expression ». C’est précisément ce que font Alain Soral et son grand ami Dieudonné quand ils essaient de réhabiliter le négationniste Robert Faurisson. Il n’existe aucune loi qui interdise de se moquer des Juifs ou de plaisanter sur la Shoah, mais nul ne peut s’abriter derrière la liberté d’expression pour contester ou minimiser le génocide des Juifs, car le négationnisme n’est pas une simple opinion : c’est un délit puni par la loi, tout comme le racisme. Certains dénoncent une « sur-médiatisation » et un « sur-enseignement » de la Shoah, et qualifient de « pornographie mémorielle » la commémoration de l’Holocauste et les visites organisées au camp d’Auschwitz-Birkenau. Comment peut-on parler de « sur-enseignement » alors que la Shoah ne représente que deux à trois heures de cours dans l’ensemble des programmes d’histoire du collège et une à deux heures dans l’ensemble des programmes du lycée, c’est-à-dire moins que la démocratie athénienne ou la décolonisation ? Comment peut-on comparer à de la « pornographie » la commémoration du plus grand génocide commis au XXe siècle ? Ceux qui se prennent pour des défenseurs de la liberté d’expression sous prétexte qu’ils s’acharnent à traîner dans la boue la mémoire de la Shoah n’ont rien compris. Leurs propos nauséabonds ne contribuent nullement à renforcer la liberté d’expression, et ne font que renforcer l’antisémitisme ambiant.

La communauté juive a toujours été un « thermomètre » de la fièvre hexagonale : quand les Juifs vont mal, la France va mal. Quand les Juifs sont brimés ou insultés, c’est que la société française est profondément fracturée. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aujourd’hui la France va vraiment, vraiment très mal. L’antisémitisme est un cancer. On croyait la France définitivement guérie après la Seconde Guerre mondiale. On avait tort.

Portrait d’un centriste historique: Raymond Barre

Le 25 août 1976, Raymond Barre était nommé Premier Ministre suite à la démission inattendue de son prédécesseur Jacques Chirac. Le nouveau locataire de Matignon, peu connu du grand public, était un homme grave et discret, « un esprit carré dans un corps rond » comme il aimait se définir lui-même. Présenté par Giscard comme « l’un des meilleurs économistes français », Raymond Barre devenait alors le Premier Ministre d’une France en crise, déstabilisée par le premier choc pétrolier et minée par une inflation galopante et par la hausse du chômage.

En nommant à Matignon un technicien de l’économie plutôt qu’un professionnel de la politique, Valéry Giscard d’Estaing voulait faire de la lutte contre la crise une priorité absolue. Raymond Barre avait un cursus remarquable et semblait être l’homme de la situation : agrégé de sciences économiques, il avait été professeur d’économie à la Faculté de Caen, à Tunis et à Sciences Po avant d’obtenir en 1963 la chaire d’économie politique de la Faculté de Droit de Paris. Il avait aussi publié dans les années 50 un célèbre manuel d’économie qui s’était rapidement imposé comme une référence pour les étudiants. Européen convaincu, Raymond Barre avait été, de 1967 à 1973, vice-président de la Commission européenne : chargé des questions économiques et financières au sein de la Commission, il avait dès cette époque plaidé en faveur de l’union économique et monétaire.

A Matignon, Raymond Barre mena une lutte incessante contre l’inflation. Pour stabiliser le franc, il lança dès 1976 un plan de rigueur qui prévoyait notamment de freiner les hausses de salaire et d’augmenter l’impôt sur le revenu et les taxes sur le carburant et l’alcool. Après la victoire inespérée de la droite et du centre aux législatives de 1978, Raymond Barre fut reconduit dans ses fonctions de Premier Ministre et mit en œuvre une politique plus ambitieuse, d’inspiration libérale : le gouvernement favorisa la concurrence dans le secteur industriel, libéralisa les prix (notamment celui du pain, qui était fixé par l’Etat depuis la Révolution) et créa les premiers produits financiers d’épargne ouverts aux particuliers, les « Sicav Monory », dont l’objectif était de réorienter l’épargne des ménages vers le financement des entreprises. La politique de Raymond Barre permit de maîtriser l’inflation, de stabiliser le déficit de l’Etat, de freiner la hausse du chômage et de ramener temporairement la croissance. Hélas, en 1979, le second choc pétrolier replongea l’économie française dans la dépression et ruina les efforts mis en œuvre pour combattre l’inflation et assainir les finances publiques. La cote de popularité du Premier Ministre et celle du Président de la République s’effondrèrent, ce qui favorisa grandement la victoire de la gauche en 1981.

Malgré un bilan décevant, la politique de Raymond Barre a eu un impact considérable sur les consciences puisqu’elle a marqué le retour du libéralisme en France après trois décennies de dirigisme économique. Raymond Barre a desserré le carcan administratif qui étouffait l’économie française, il a réhabilité la bourse et encouragé l’actionnariat populaire, il a remis les entrepreneurs au centre du débat économique, il a introduit dans le discours politique la notion de compétitivité, il a diagnostiqué la fin des Trente Glorieuses et anticipé les bouleversements liés à la mondialisation et à l’émergence de nouvelles puissances industrielles en Asie, il a été l’un des premiers responsables politiques français à vouloir adapter notre appareil productif à un contexte international de plus en plus concurrentiel : dans la France des années 70, tout cela représentait une petite révolution culturelle. Barre n’était pas seulement « l’homme de la rigueur », c’était un économiste lucide et visionnaire. D’ailleurs, aucun gouvernement de droite ni de gauche n’est jamais revenu sur les réformes qu’il avait mises en place.

Raymond Barre était un libéral. Pas un « ultralibéral », mais un libéral modéré, attaché à l’Etat-providence et à la protection des plus modestes. Un « libéral social », pourrait-on dire. Il a certes opéré une restructuration douloureuse (mais nécessaire) du secteur sidérurgique français, mais il n’a jamais voulu imposer à la France une libéralisation brutale de l’économie comme l’ont fait Thatcher en Grande-Bretagne et Reagan aux Etats-Unis : il n’a jamais été partisan d’une déréglementation tous azimuts, il n’a jamais cherché à privatiser des pans entiers de nos services publics ni à démanteler notre système de protection sociale. Partisan prudent des théories monétaristes, Raymond Barre a toujours considéré que le redressement économique et financier de la France ne devait pas se faire au détriment des plus fragiles : c’est la raison pour laquelle il augmenta le minimum vieillesse et revalorisa les retraites et les allocations familiales. Quand on lui demanda s’il était partisan du libéralisme économique, il répondit : « Si vous entendez par libéralisme économique le contraire du socialisme collectiviste, centralisateur et planificateur, alors je suis libéral. Si vous entendez par libéralisme économique, la doctrine du laisser-faire, alors je ne suis certainement pas de ce libéralisme-là. Si vous entendez par libéralisme économique la gestion décentralisée d’une économie moderne (…) comportant une intervention régulatrice de l’État, alors vous pouvez me tenir pour un libéral. »

Esprit solitaire et indépendant, Raymond Barre n’appartenait à aucun clan. Il se tenait toujours à distance des partis politiques et méprisait la « ratatouille politicienne ». Il se définissait d’ailleurs lui-même comme un « extraterrestre » de la politique. Longtemps proche de l’UDF, il n’a jamais été membre de ce parti. Mais cette indépendance était à la fois une force et un handicap : candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1988, Barre ne disposait pas de réseaux suffisamment puissants et organisés pour battre son rival Jacques Chirac au premier tour et affronter en duel François Mitterrand. Après la présidentielle de 88, Raymond Barre fonda la CLES (Convention libérale, européenne et sociale), un petit club libéral et pro-européen qui périclita dans les années 90. La mairie de Lyon fut le couronnement de sa carrière politique : député du Rhône depuis 1981, Raymond Barre se fit élire maire de Lyon en 1995. Au cours de son unique mandat de maire, il modernisa le réseau de transports urbains, redynamisa l’ancien quartier industriel de Vaise, transforma le quartier de Gerland en pôle scientifique et universitaire, et fit classer une partie de la ville au patrimoine mondial de l’UNESCO. En 2001, il refusa de briguer un second mandat municipal. Il mourut le 25 août 2007, 31 ans jour pour jour après sa nomination à Matignon. Il avait 83 ans.

Raymond Barre était connu pour son franc-parler. Préférant la pédagogie à la démagogie, refusant les vaines promesses, il se faisait un devoir de dire la vérité aux Français, même quand la vérité ne plaisait pas. Lorsqu’il était à Matignon, il fut le premier à dire que la France vivait « au-dessus de ses moyens », une formule qui resta dans les mémoires. Certains propos de Raymond Barre provoquèrent d’ailleurs de vives polémiques. Il y eut par exemple ses déclarations maladroites sur l’attentat antisémite de la rue Copernic en 1980 et sur le « lobby juif ». Il y eut aussi l’affaire Papon : ancien fonctionnaire de Vichy, Maurice Papon fut ministre du Budget dans le gouvernement Barre de 1978 avant d’être inculpé pour crime contre l’humanité ; plus tard, Raymond Barre prit la défense de son ancien ministre et le décrivit comme un « grand commis de l’Etat » et comme un « bouc émissaire ». Il y eut également l’affaire Bruno Gollnisch, cet élu FN de Lyon condamné pour des propos négationnistes, mais en qui Raymond Barre voyait un conseiller municipal compétent et un « homme bien »Raymond Barre était-il antisémite ? Avait-il des sympathies pour l’extrême droite et pour Vichy ? Non, évidemment. Ceux qui ont connu Raymond Barre savent qu’il n’était pas antisémite : il a d’ailleurs épousé Eva Hegedüs, une juive hongroise. Ceux qui ont connu Raymond Barre savent qu’il était profondément républicain et qu’il n’avait aucune sympathie pour l’extrême droite : il refusa d’ailleurs catégoriquement toute alliance électorale entre la droite et l’extrême droite. Ceux qui ont connu Raymond Barre savent aussi qu’il fut l’ami du Général de Gaulle et qu’il avait pour ce dernier une immense admiration.

Que reste-t-il de l’héritage de Raymond Barre aujourd’hui ? En quoi son exemple peut-il encore inspirer l’action politique ? Raymond Barre incarne tout d’abord une certaine franchise et un certain courage politique. Il préférait être impopulaire en disant la vérité plutôt que d’être populaire en jouant les démagogues. Raymond Barre était aussi un travailleur infatigable et un grand serviteur de l’Etat, dont Valéry Giscard d’Estaing salua la loyauté. Enfin, Raymond Barre était un modéré, un pragmatique, un réaliste qui recherchait toujours la solution la plus équilibrée. Il refusait toute vision sectaire de la politique et fit partie des quelques députés centristes qui apportèrent leur soutien au « gouvernement d’ouverture » du socialiste Michel Rocard. A sa façon, Raymond Barre a fait de la « politique autrement ». Après les élections régionales de 2015, les responsables de la gauche et de la droite ont déclaré qu’ils allaient, eux aussi, faire de la politique « autrement » : qu’ils s’inspirent donc de Monsieur Barre.

R. Barre.

Déchéance de nationalité: vrai débat et faux arguments

La déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux a soulevé une vague d’indignation à gauche. Certains, comme Christiane Taubira, y voient une remise en cause du droit du sol, tandis que les Verts dénoncent une mesure « nauséabonde » empruntée au Front National. Jean-Luc Mélenchon accuse même le gouvernement d’imiter le régime de Vichy !

Que propose précisément François Hollande ? D’inscrire dans notre Constitution la déchéance de nationalité pour les binationaux coupables d’actes terroristes. Ceux qui voient dans cette mesure une atteinte grave à nos principes républicains feraient bien de relire le Code civil. L’article 25 du Code civil prévoit déjà la déchéance de nationalité pour les binationaux qui ont été naturalisés français ou qui ont acquis la nationalité française par le droit du sol. L’article 23-7 permet, dans certains cas, de retirer la nationalité française aux binationaux ayant manqué de loyauté envers la France, même s’ils sont nés français (on parle alors de « perte de nationalité », et non de déchéance). Ce que propose François Hollande, c’est d’étendre à tous les binationaux la procédure de déchéance.

La déchéance de nationalité pour les binationaux nés français remet-elle en cause le droit du sol ? Non : la mesure proposée par François Hollande ne durcit pas les conditions d’accès à la nationalité française. Les personnes nées en France de parents étrangers continueront à bénéficier du droit du sol.

La déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux nés français est-elle une mesure défendue par le Front National ? Oui. Et alors ? On peut être d’accord avec le FN sur un point précis sans pour autant adhérer à l’ensemble de ses idées et de son programme ! D’ailleurs, le FN veut aller beaucoup plus loin en matière de droit de la nationalité. Le parti de Marine Le Pen souhaite en effet supprimer le droit du sol et interdire la double nationalité : ce n’est évidemment pas ce que propose François Hollande. Une partie de la gauche française n’hésite pas, elle aussi, à recycler certaines propositions du Front National, comme le retour au protectionnisme et la sortie de l’euro. Les convergences évidentes qui existent entre la gauche antilibérale et l’extrême droite sur les questions socio-économiques ne semblent déranger personne.

La déchéance de nationalité pour les binationaux serait-elle un retour à la politique de Vichy ? Non. En 1940, le gouvernement de Vichy adopta une loi permettant la révision de toutes les naturalisations opérées depuis 1927 : cette loi conduisit à déchoir de la nationalité française plus de 15.000 naturalisés, dont 6.000 juifs. Quel rapport y a-t-il entre la politique antisémite et xénophobe du régime de Vichy, et la proposition faite par François Hollande qui, rappelons-le, vise uniquement des individus condamnés pour des actes terroristes ?

Il est normal que la déchéance de nationalité fasse débat. C’est même plutôt sain dans une démocratie digne de ce nom. Mais les faux arguments fondés sur des caricatures, des jugements de valeur ou des analogies historiques douteuses ne font guère avancer la discussion. La question centrale soulevée par la proposition de François Hollande est la suivante : un terroriste qui complote contre la France et qui tue des innocents pour la seule raison qu’ils sont français mérite-t-il d’avoir la nationalité française ? On peut légitimement penser que non. C’est en tout cas l’opinion de 90% des Français. Dans son principe, la mesure proposée par François Hollande semble donc justifiée.

Cela dit, dans le contexte actuel, inscrire la déchéance de nationalité dans notre Constitution n’est pas forcément une bonne idée. On peut en effet s’interroger sur l’efficacité d’une telle mesure : constitutionnaliser la déchéance de nationalité pour les binationaux ne sera d’aucune utilité dans la lutte contre le terrorisme et n’aura aucun effet dissuasif sur des individus fanatisés prêts à mourir pour le djihad. Il s’agit donc d’une mesure symbolique. De plus, en traçant une frontière juridique et symbolique entre les binationaux et les autres citoyens français, la mesure défendue par François Hollande risque de créer de la division et d’aggraver les fractures de la société française : la lutte contre le terrorisme exige, au contraire, que la nation soit rassemblée.

Si Hollande a proposé cette mesure symbolique, c’est pour apporter une réponse forte à la menace terroriste. Mais il y a un autre objectif : en proposant une mesure qui était, jusqu’à présent, défendue par la droite, François Hollande fait un véritable coup politique. Il cherche à s’attirer les faveurs de l’opinion publique et à couper l’herbe sous le pied de la droite. Malheureusement pour l’exécutif, la stratégie n’est pas aussi efficace que prévu puisqu’une partie de la droite s’oppose à la déchéance de nationalité. Les députés du Front de Gauche et d’Europe-Ecologie-Les Verts voteront contre la révision constitutionnelle, ainsi que l’aile gauche du PS. Or, si les parlementaires de la droite et du centre ne soutiennent pas massivement cette mesure, Hollande risque de prendre un magistral camouflet.

Bonne année 2016

Pour toute une génération, l’année 2015 représentait le futur, car c’est en l’an 2015 que le jeune Marty MacFly, héros d’un célèbre film de science-fiction des années 80, découvre à quoi ressemble le futur. Mais l’année 2015 est déjà terminée : le futur appartient déjà au passé, et nous avons tous pris un méchant coup de vieux. 

Si un jeune des années 80 avait été projeté en 2015 grâce à une machine à voyager dans le temps, il aurait sans doute été surpris de voir que, dans le futur, tout le monde avait en permanence les yeux fixés sur des écrans et que les rues étaient remplies de gens étranges faisant la conversation au kit mains libres de leur téléphone portable. Notre voyageur venu du passé aurait découvert un monde hyperconnecté, « internetisé », « googlisé ». Une société plus ouverte, plus cosmopolite, et plus inégalitaire aussi. Un monde plus instable et plus anxiogène, exposé à la menace d’un terrorisme islamiste globalisé frappant n’importe où, n’importe quand, n’importe qui. L’année 2015 aura été, à plus d’un titre, une annus horribilis. En France, elle a commencé dans le bain de sang de Charlie Hebdo et s’est achevée dans la tuerie du Bataclan et le séisme politique des élections régionales. L’année 2016 sera-t-elle celle du sursaut et de l’espérance retrouvée ? Celle qui verra la France renouer avec la croissance et l’emploi ? Celle qui verra Daesh s’effondrer et la paix progresser au Proche-Orient ? Celle qui verra les Etats réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et s’engager résolument dans la préparation de l’après-pétrole ?

Vue du centre, l’année 2015 aura été celle des renoncements. Incapables de s’unir pour former des listes centristes autonomes aux élections régionales de décembre, les responsables de l’UDI et du MoDem se sont finalement ralliés aux Républicains dès le premier tour, y compris dans les régions où la tête de liste LR incarnait l’aile dure du parti. Ainsi, en Auvergne-Rhône-Alpes, les centristes ont accepté de faire alliance avec Laurent Wauquiez, dont ils avaient pourtant critiqué le discours souverainiste et xénophobe. Une fois de plus, les combines d’appareil l’ont emporté sur les principes. L’indépendance que l’on aime tant revendiquer à l’UDI et au MoDem a été sacrifiée sur l’autel de la realpolitik. Les centristes peuvent-ils exister politiquement sans être alliés à la droite ? En 2015, la réponse a été claire : c’est non. Il faudra qu’en 2016 les centristes clarifient leur stratégie : veulent-ils bâtir un pôle centriste véritablement indépendant de la droite, ou préfèrent-ils rester les auxiliaires dociles du parti de Nicolas Sarkozy ? Quelques jours avant la fin de l’année, François Bayrou prenait de nouveau ses distances avec Les Républicains et réaffirmait son ambition de construire un « centre fort et indépendant » et de dépasser les clivages politiques traditionnels.

Mais les lignes sont en train de bouger. A droite, le changement de nom de l’UMP n’a été qu’une manœuvre purement cosmétique visant à camoufler les divisions idéologiques de ce parti, dont l’aile modérée entend faire barrage au FN et dont l’aile dure prône la doctrine mortifère du « ni ni ». A gauche, Europe-Ecologie-Les Verts a éclaté : l’aile gauche du parti a rompu avec le gouvernement, provoquant ainsi l’exaspération puis le départ des modérés. Le Parti Socialiste est profondément fracturé : pendant que les frondeurs du PS réclament un coup de barre à gauche, Manuel Valls et d’autres leaders socialistes envisagent de plus en plus sérieusement une ouverture de la majorité vers le centre. Jean-Pierre Raffarin et François Fillon ont proposé au gouvernement de travailler avec l’opposition sur le dossier de l’emploi. Sondage après sondage, on constate que les personnalités politiques préférées des Français sont des centristes ou des modérés qui sont idéologiquement proches du centre, comme Juppé, Valls ou Macron. Le fameux « axe central » dont rêvent Bayrou et de nombreux centristes n’est-il pas en train d’émerger lentement ?

Le Centriloque vous remercie pour votre fidélité, et vous souhaite une très bonne année 2016.

Bonne année (1)