Face à une crise comme celle du coronavirus, aucune décision ne va de soi

Dans les situations de crise grave, la tentation de faire « tomber des têtes » est compréhensible mais elle n’est pas toujours rationnelle. On peut légitimement reprocher au gouvernement un manque d’anticipation dans sa gestion de l’épidémie de covid-19. La décision de mettre la France en confinement a été prise tardivement et les tests de dépistage auraient dû être généralisés dès le début de la crise. Le gouvernement a manqué de réactivité, c’est indéniable. Mais n’oublions pas que, depuis le début de la crise, le gouvernement doit agir au jour le jour, à la lumière de données scientifiques incomplètes et en constante évolution. La maladie s’est propagée à une vitesse vertigineuse : tout le monde a été pris de court. Les épidémiologistes de salon et les infectiologues auto-proclamés ont tout loisir d’adresser des cartons rouges à l’exécutif pour sa « mauvaise gestion » de la crise : un peu d’humilité ne nous ferait pas de mal. Il est facile d’affirmer, après-coup, que l’Etat « aurait dû » faire ceci ou cela. Mais lorsqu’on est en responsabilité, face à l’imprévu et sans recul sur les événements, aucune décision ne va de soi.

Comme l’explique le constitutionnaliste Olivier Duhamel, le gouvernement doit agir à l’aune de trois impératifs : un impératif sanitaire (protéger la population contre le virus), un impératif économique (éviter l’effondrement de notre système productif) et un impératif démocratique (préserver les libertés autant que possible). Dans une démocratie, les décisions importantes requièrent un minimum de consensus. La décision de stopper brutalement l’économie et de placer en quarantaine tout un pays de 67 millions d’habitants aurait été jugée totalement disproportionnée si le gouvernement l’avait prise au moment où la France ne comptabilisait que 200 personnes infectées par le coronavirus.

Le gouvernement a été vivement critiqué pour avoir maintenu le premier tour des élections municipales. Or, dans les jours qui ont précédé le premier tour, la situation sanitaire n’était pas encore alarmante et le maintien du scrutin faisait l’objet d’un large consensus, à la fois scientifique et politique. Le Comité Scientifique chargé de conseiller l’exécutif n’avait pas recommandé l’annulation du premier tour des municipales. Par ailleurs, une grande partie de l’opposition avait demandé le maintien du scrutin au motif que la démocratie locale ne devait pas être mise entre parenthèses : certains élus disaient même que le report de l’élection serait un « coup d’État ». Mais au lendemain du premier tour, le consensus s’est inversé : ceux-là mêmes qui avaient demandé son maintien se sont mis à déplorer son non-report. Quelles que soient les décisions prises par le gouvernement, on trouvera toujours des Français pour lui reprocher d’avoir mal agi.

Le gouvernement actuel ne peut, à lui seul, endosser l’entière responsabilité de la crise. La polémique autour des masques de protection est, sur ce point, assez révélatrice. La pénurie de masques est-elle imputable à l’inaction du gouvernement Philippe, comme on se plaît à le répéter ad nauseam sur les réseaux sociaux ? En partie, oui. Edouard Philippe a lui-même reconnu que le gouvernement avait sous-estimé la consommation de masques FFP2. Mais la pénurie s’explique aussi par les choix des gouvernements précédents. Depuis 2013, en effet, les stocks de masques de l’Etat ne sont plus renouvelés. Ce changement de stratégie ne paraissait pas aberrant à l’époque puisque l’énorme production chinoise était censée garantir la sécurité de nos approvisionnements. Personne n’avait imaginé que l’économie chinoise pourrait un jour être paralysée par une épidémie et que la chaîne d’approvisionnement pourrait être interrompue. C’est pourtant ce qui est arrivé.

Les choix du gouvernement actuel ont aussi été influencés par un lourd précédent : le scandale des vaccins contre la grippe H1N1. En 2010, la ministre de la Santé Roselyne Bachelot fut accusée d’avoir sur-réagi face à l’épidémie de grippe H1N1. A l’époque, le gouvernement avait surestimé l’ampleur de l’épidémie et commandé en urgence 94 millions de doses de vaccin : quelques semaines plus tard, il résilia la moitié des commandes. L’épidémie fut beaucoup moins virulente que prévu et seuls 5 millions de Français furent vaccinés ; une partie des vaccins livrés à la France fut même revendue à l’étranger. On parlait alors d’un véritable « scandale d’Etat ». Depuis cette affaire, l’Etat fait donc preuve d’une certaine prudence avant d’engager les deniers publics sur des commandes massives de médicaments ou de matériel médical. On peut raisonnablement penser que le gouvernement actuel a voulu éviter une nouvelle « affaire Bachelot ».

Une fois la crise terminée, l’heure du bilan viendra. Certains responsables politiques vont devoir rendre des comptes. « On se souviendra de ceux qui n’ont pas été à la hauteur », lançait Emmanuel Macron à ses ministres début mars. Et si des têtes doivent tomber, elles tomberont. Mais pour l’heure, notre priorité doit rester la lutte contre le covid-19. Les procès en incompétence ne sont d’aucun secours pour affronter la crise que nous traversons.

Confinement: une épreuve nécessaire dont nous pouvons sortir grandis

Face aux catastrophes, il est toujours facile d’accuser le gouvernement de ne pas avoir agi, d’avoir agi trop tard, d’en avoir trop fait ou pas assez fait. Il est toujours facile de s’improviser expert en tout et en rien, et de produire des jugements a posteriori, quand la catastrophe est déjà là. Mais je ne crois pas que d’autres gouvernants eussent fait beaucoup mieux dans les mêmes circonstances. L’évolution de l’épidémie était imprévisible : le gouvernement a dû gérer la crise au jour le jour, guidé par les recommandations des scientifiques. Fermer les commerces et les écoles et mettre en confinement tout un pays de 67 millions d’habitants n’était pas une décision évidente. Les conséquences d’une mesure aussi radicale seront très lourdes, tant sur l’économie du pays que sur la vie des individus. Prendre une telle décision requiert de la lucidité, du courage et du sang-froid.

Certains gouvernements européens ont refusé le confinement : ils ont choisi de laisser circuler le virus pour éviter une paralysie de l’économie et pour développer une « immunité collective », quitte à sacrifier les individus les plus fragiles. C’est le choix qu’ont fait le Royaume-Uni et les Pays-Bas. La France, elle, a refusé cette logique darwinienne : elle a préféré adopter des mesures coercitives pour endiguer l’épidémie et sauver un maximum de vies. La France a choisi sa population plutôt que son économie. Elle a choisi la protection plutôt que la sélection naturelle. Et c’est tout à son honneur. Certes, le coût sera colossal, pour notre économie comme pour les deniers publics. Mais c’est le prix à payer pour sauver des dizaines de milliers de vies. C’est le prix de la dignité.

Le confinement sera une épreuve pour les Français, en particulier pour les travailleurs indépendants qui voient leur activité s’effondrer, pour les salariés en télétravail qui doivent garder leurs enfants, pour les salariés qui se retrouvent au chômage partiel ou qui redoutent un licenciement, pour toutes les femmes victimes de violences conjugales, pour tous les Français qui occupent un logement exigu ou insalubre, pour tous ceux qui vivent seuls et loin de leurs proches. Mais il faut aussi espérer que cette quarantaine accouchera de changements heureux, de comportements positifs et de solidarités nouvelles. Nous pouvons sortir grandis de cette épreuve. Voilà peut-être une occasion de consacrer plus de temps à la vie de famille, à la cuisine, au repos, à la lecture, à la vie spirituelle et aux loisirs sains, loin de nos frénésies de consommation habituelles. Voilà peut-être aussi une occasion de penser au dévouement de tous ceux qui sont « au front » : personnels soignants, policiers, pompiers, militaires et services de secours. Voilà une occasion de réfléchir à l’importance de nos services publics et de notre système de santé, qui sont notre bien commun le plus précieux dans pareilles circonstances.

Nous traversons une crise historique dont nous ne mesurons pas encore toutes les implications sur notre mode de vie, notre mobilité, notre rapport au travail et à la consommation. Nul ne sait dans quelle mesure cette expérience nous transformera en tant que société. Mais il est certain qu’elle laissera des traces indélébiles et qu’elle remettra en question certains de nos paradigmes. Bon courage à tous. Et surtout, n’oublions pas les fameux « gestes barrières » : il n’a jamais été aussi simple de sauver des vies.

Face au coronavirus: l’union (presque) sacrée

Les mesures particulièrement strictes qui ont été mises en place par le gouvernement français pour endiguer l’épidémie de Covid-19 sont dictées par la propagation extrêmement rapide du virus et par une augmentation inquiétante du nombre de décès chez nos voisins italiens.

Les mesures adoptées ont d’abord pour objectif de sauver des vies : d’après les simulations réalisées par le comité scientifique qui conseille l’Elysée, en l’absence de toute mesure d’endiguement, l’épidémie pourrait tuer jusqu’à 500.000 personnes en France dans l’hypothèse la plus pessimiste. Limiter la propagation est également nécessaire pour empêcher l’implosion de notre système hospitalier, qui est déjà au bord de l’asphyxie : en dépit du dévouement remarquable des personnels soignants, nos hôpitaux ne pourront pas accueillir l’ensemble des patients qui seront dans un état grave lors du pic de l’épidémie. Mais l’enjeu n’est pas seulement sanitaire. La radicalité des mesures adoptées s’explique aussi par la volonté d’éviter une nouvelle crise financière globale comparable à celle de 2008 : la confiance des marchés financiers dépend en effet de la capacité des gouvernements à endiguer rapidement l’épidémie.

La France est donc en état de guerre. Nous sommes en guerre contre le Covid-19. Une sorte d’union sacrée s’est instaurée, malgré la campagne des municipales et les débats houleux autour de la réforme des retraites. Toutes les forces politiques de l’opposition ont fait preuve de retenue et de responsabilité, en apportant leur soutien aux mesures d’exception du gouvernement. Toutes les forces de l’opposition, à l’exception notable du Rassemblement National qui surfe littéralement sur l’angoisse de nos concitoyens et saute sur la moindre occasion de polémiquer, dénonçant tantôt un manque d’anticipation, tantôt l’insuffisance des mesures adoptées. Le parti de Marine Le Pen aurait sans doute fait beaucoup mieux s’il avait dû gouverner le pays face à une telle crise…

L’épidémie de coronavirus est un vrai test pour nos démocraties. La Chine a stoppé la propagation du virus par des mesures autoritaires et brutales : cette épidémie est l’occasion, pour les démocraties, de prouver leur capacité à surmonter une crise sanitaire majeure sans renier leurs valeurs, et sans basculer dans l’autoritarisme. Cela suppose évidemment que chacun fasse preuve de discipline et de responsabilité, en appliquant les « gestes barrières », en limitant ses déplacements au plus strict nécessaire et en évitant tout contact avec des personnes à risque. Dans le moment grave que nous traversons, le chacun pour soi est impossible : c’est le civisme qui nous sauvera et nous permettra de rebondir.

Retraites: l’affligeant contre-projet de la France Insoumise

J.L. Mélenchon et A. Corbière.

La France Insoumise, qui combat avec véhémence la réforme des retraites, a publié fin février un contre-projet intitulé : Retraites. Contre-projet de la France Insoumise pour des jours heureux. Le titre du document, qui fait allusion au programme du Conseil National de la Résistance, pose déjà question : le parti de Jean-Luc Mélenchon nous promet le bonheur, et rien de moins. Mais l’objectif de la politique, ce n’est pas le bonheur. Le bonheur est subjectif et intime. La politique ne pourra jamais garantir le bonheur à qui que ce soit. Ce que peut faire le pouvoir politique, en revanche, c’est créer des conditions plus favorables à la croissance, à l’emploi et à l’amélioration des conditions de vie. De même, l’objectif d’un système de retraite n’est pas de rendre les retraités « heureux », mais de garantir à tous les actifs le droit à une retraite décente.

Le préambule du document est une véritable diatribe contre la « macronie », BlackRock et les « vautours de la finance » ; les auteurs y déploient une rhétorique populiste et antisystème dénonçant les « experts aux ordres » et les « médiacrates » qui « avalisent la propagande du gouvernement ». On trouve aussi dans le préambule une vibrante apologie du mouvement social : « Quant aux grèves et manifestations, elles se révèlent chaque jour de plus grande ampleur. Les députés de la France Insoumise participent activement à ce mouvement qui doit aboutir au retrait du projet de retraites par points ». L’objectif est donc clair : la France Insoumise cherche ici à se présenter comme un acteur-clé de la mobilisation contre la réforme des retraites et comme la principale force d’opposition à Emmanuel Macron.

Sur les 38 pages que compte le document, plus de la moitié sont consacrées à la critique du gouvernement, du projet de loi sur les retraites et, plus généralement, de toutes les réformes des retraites mises en place depuis 30 ans. Au bout du compte, le contre-projet stricto sensu n’est développé que sur 13 pages. Les principales mesures de ce projet laconique sont généreuses : étendre les critères de pénibilité, aligner la retraite minimum sur le SMIC, ramener l’âge légal de départ à 60 ans et réduire la durée de cotisation à 40 annuités. On l’aura compris : la France Insoumise ne propose aucune réforme structurelle, aucune simplification, aucune adaptation de notre système de retraite aux nouvelles réalités du monde du travail, aucune remise en cause des régimes spéciaux, aucune fusion des différents régimes existants au sein d’un régime universel. La CGT-Cheminots et Sud-Rail peuvent dormir tranquilles : leur message a été entendu par Jean-Luc Mélenchon.

La question qui se pose alors est évidemment celle du coût d’un tel projet : comment financer des mesures aussi généreuses dans un contexte de vieillissement démographique sans précédent ? Le financement est traité en à peine 3 pages : nous voilà donc rassurés quant à la solidité du « contre-projet ». Les Insoumis proposent trois leviers de financement. Premier levier : mobiliser les réserves disponibles, c’est-à-dire les réserves accumulées au fil des années par les régimes vertueux qui sont en excédent, comme ceux des professions libérales. Les avocats apprécieront. Deuxième levier : augmenter les salaires. De quelle façon ? On n’en sait rien. Voilà ce que dit le document : « même s’il n’existe pas de leviers juridiques immédiats pour déplacer le partage de la valeur ajoutée, cet objectif implique d’en finir avec les politiques libérales et comptables qui diminuent le montant des ressources sociales ». Autrement dit, les auteurs du projet reconnaissent eux-mêmes que l’augmentation des salaires ne se décrète pas et que, par conséquent, elle ne peut être envisagée comme un moyen d’augmenter à court terme les recettes des caisses de retraite. Enfin, troisième levier : augmenter les cotisations. Il s’agit de la seule solution réaliste proposée par les Insoumis pour assurer le financement des retraites, mais cette solution est dangereuse puisqu’elle aurait pour effet d’augmenter le coût du travail, de plomber la compétitivité des entreprises et de ponctionner le pouvoir d’achat des salariés, alors que notre pays bat déjà le record des prélèvements obligatoires les plus élevés au sein de l’OCDE.

Le contre-projet de la France Insoumise est un document élaboré à la va-vite, irréaliste et inabouti, dont l’objectif premier n’est certainement pas de proposer une alternative crédible au projet gouvernemental mais plutôt de remobiliser les électeurs en surfant sur le mouvement social. Et de repositionner la France Insoumise comme principale force d’opposition à Emmanuel Macron, statut également revendiqué par Les Républicains et le Rassemblement National. Ce document n’est pas un contre-projet : c’est un tract.

49-3, le pire scénario possible

Edouard Philippe.

Faute d’avoir su bâtir un consensus autour d’une réforme capitale pour l’avenir du pays, le gouvernement fait passer en force le projet de loi sur les retraites en activant l’article 49-3 de la Constitution : c’est le pire des scenarii que l’on pouvait envisager. Le 49-3 a été utilisé de nombreuses fois sous la Cinquième République, aussi bien par la gauche que par la droite, mais c’est la première fois qu’il est utilisé sur un projet de loi aussi important que l’actuelle réforme des retraites. Or, une réforme aussi cruciale ne devrait jamais être mise en place dans un tel climat de défiance.

Pour autant, il ne faudrait pas dédouaner l’opposition de toute responsabilité dans le désastre législatif auquel nous assistons. Car les députés communistes et LFI ont tout fait pour pousser le gouvernement à utiliser le 49-3. Ils ont déposé plus de 40.000 amendements dans le seul but de bloquer le travail parlementaire : la plupart de ces amendements sont de simples amendements rédactionnels qui n’ont aucun impact sur le contenu du texte. Si chacun des amendements était discuté en séances, il faudrait certainement plus d’un an aux députés pour voter le projet de loi en première lecture, en y consacrant tout leur temps, sans examiner d’autres textes en parallèle : cela n’était tout simplement pas concevable.

Certes, le droit d’amendement est un droit constitutionnel, indispensable au travail parlementaire. Mais lorsque des élus irresponsables déposent des milliers d’amendements absurdes pour empêcher le débat sur les questions de fond, le droit d’amendement s’en trouve dévoyé, et le travail parlementaire est entravé. L’obstruction, ce n’est pas la démocratie. L’article 49-3 était malheureusement le seul moyen de mettre un terme à ce jeu ridicule pour que le texte puisse arriver au Sénat et pour que le travail parlementaire puisse continuer dans des conditions normales.