Quelle place pour le MoDem dans la nouvelle majorité?

Le Mouvement Démocrate a été fondé par François Bayrou sur les ruines de l’UDF après l’élection présidentielle de 2007. Dès sa création, ce parti a mis en avant des thèmes forts tels que la moralisation de la vie politique, la défense du projet européen et le dépassement du clivage droite-gauche: Bayrou avait en effet l’ambition de casser les anciens clivages idéologiques et les anciennes logiques partisanes pour bâtir une nouvelle majorité allant du centre-gauche et centre-droit. Mais le MoDem, isolé politiquement, n’a pas réussi à s’affirmer comme une force politique influente sur le plan national: dépourvu d’alliés, le parti centriste n’a pu faire élire que deux députés aux législatives de 2012. Pour sortir de l’isolement, le MoDem a cependant décidé de rompre avec sa ligne de stricte indépendance et de conclure une alliance avec la droite et l’UDI lors des municipales de 2014. La victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017 fut une véritable aubaine pour le MoDem: en soutenant Macron dès le premier tour de la présidentielle et en faisant alliance avec La République En Marche aux législatives, le parti de Bayrou a pu renaître de ses cendres. Mais les choses n’ont pas vraiment pris la tournure qu’espérait François Bayrou, et tout porte à croire que le MoDem n’aura qu’un rôle limité au sein de la nouvelle majorité présidentielle.

Avec 42 députés, le MoDem peut former pour la première fois de son histoire un groupe parlementaire et faire entendre sa voix dans la majorité. La présence d’un groupe MoDem à l’Assemblée nationale permettra de garantir un certain pluralisme au sein de la majorité présidentielle car il n’est jamais souhaitable qu’un parti monopolise l’exercice du pouvoir. Mais avec 308 sièges, La République En Marche dispose à elle seule de la majorité absolue à l’Assemblée nationale et n’a donc pas besoin des députés MoDem pour faire passer les réformes. Par conséquent, le MoDem ne restera qu’une « force d’appoint » pour le gouvernement. En outre, il faut bien admettre que le MoDem est surreprésenté à l’Assemblée nationale par rapport à son poids réel dans l’opinion publique: c’est l’alliance avec La République En Marche qui a permis la percée du parti centriste aux législatives, ce qui place donc les députés MoDem dans une situation de dépendance vis-à-vis du parti présidentiel. Le MoDem ne sera donc pas, comme le souhaitait Bayrou, un « pilier » de la majorité.

Les soupçons d’emplois fictifs et d’abus de confiance impliquant les collaborateurs de plusieurs eurodéputés MoDem ont également affaibli la position du parti de François Bayrou: le MoDem est en effet soupçonné d’avoir fait travailler pour ses propres besoins plusieurs assistants parlementaires rémunérés par le Parlement européen. L’ouverture d’une enquête préliminaire a d’ailleurs conduit à la démission de François Bayrou et de Marielle de Sarnez du gouvernement. Officiellement, Marielle de Sarnez et François Bayrou ont quitté le gouvernement pour assurer leur défense et celle de leur parti, mais le président de la République a sans doute encouragé ces deux démissions. Certes, le gouvernement Edouard Philippe II comporte encore deux membres du MoDem, mais le rapport de forces est désormais beaucoup moins favorable au parti centriste. François Bayrou et Marielle de Sarnez sont les deux poids lourds du parti; or, le gouvernement Philippe II ne compte que deux personnalités secondaires du MoDem: la sénatrice Jacqueline Gourault et la députée Geneviève Darrieussecq. De plus, Bayrou et de Sarnez occupaient des postes clés dans le premier gouvernement Philippe: la Justice et les Affaires Européennes. Dans le gouvernement Philippe II, les membres du MoDem occupent des postes nettement moins importants. Jacqueline Gourault est une ministre sans portefeuille: elle a été nommée « ministre auprès du ministre de l’Intérieur ». Quant à Geneviève Darrieussecq, elle a été nommée secrétaire d’Etat auprès du ministre des Armées. En définitive, le MoDem reste représenté au gouvernement mais avec une visibilité beaucoup moins grande que dans le gouvernement Philippe I.

Celles et ceux qui fréquentent ce blog de façon régulière connaissent l’aversion du Centriloque pour les théories et les rumeurs complotistes: il n’y aura donc ici aucune spéculation sur une hypothétique cabale anti-Bayrou, même s’il ne fait à peu près aucun doute que les témoignages ayant conduit à l’ouverture d’une enquête préliminaire sur le MoDem proviennent d’individus qui avaient intérêt à déstabiliser ce parti. Le Centriloque exprime néanmoins quelque inquiétude face à cette « chasse aux sorcières » qui conduit à l’éviction de personnalités compétentes sur la base de simples soupçons et de dénonciations malveillantes. Comme le rappelait Frédéric Says dans sa chronique sur France Culture, il fallait jadis une condamnation ou, au moins, une mise en examen pour qu’un ministre démissionne; désormais, l’ouverture d’une simple enquête préliminaire suffit pour avoir la tête d’un membre du gouvernement. La moralisation de la vie publique est nécessaire, mais elle ne doit pas servir de prétexte pour évincer des personnalités politiques de premier plan, notamment le ministre qui était personnellement chargé de mettre en musique ce projet de moralisation. 

La démission de Bayrou a-t-elle permis à Macron de se « débarrasser » d’un allié trop encombrant? Peut-être. Mais elle peut aussi avoir une autre signification: en écartant François Bayrou, Marielle de Sarnez et Richard Ferrand du gouvernement, Macron n’a-t-il pas cherché à effacer les stigmates des anciennes pratiques et à « purger » son gouvernement de ceux qui représentaient l’ancienne classe politique? 

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F. Bayrou et M. de Sarnez.

 

 

 

La France sera gouvernée au centre

A l’issue du second tour des législatives, Emmanuel Macron dispose d’une large majorité à l’Assemblée nationale: La République En Marche obtient 308 sièges, et le MoDem 42. Le résultat du parti présidentiel est certes inférieur à celui qu’avaient annoncé les instituts de sondage, mais la victoire est tout de même très nette. Une fois de plus, les électeurs ont donné une majorité au président qu’ils avaient élu. Celles et ceux qui, avant la présidentielle, avaient affirmé que Macron n’aurait pas de majorité pour gouverner se sont plantés en beauté.

Cette nouvelle Assemblée nationale montre qu’une recomposition politique a effectivement commencé. Macron a réussi à faire ce que Bayrou avait tenté, sans succès, en 2007 et en 2012: dépasser le clivage droite/gauche pour bâtir une majorité centrale, réformiste et pro-européenne, allant des sociaux-démocrates du PS aux progressistes de droite en passant par les centristes. En lieu et place de l’affrontement bipolaire traditionnel, une nouvelle configuration se dessine. La majorité centrale issue des urnes devra faire face à plusieurs pôles d’opposition: une opposition de droite composée de députés LR, UDI et divers droite, mais également une opposition d’extrême droite composée des 8 députés FN et une opposition de gauche très disparate composée des Insoumis, des communistes et d’un groupe socialiste réduit à une trentaine de sièges. 

La France sera donc gouvernée au centre. Cela ne veut pas dire qu’elle sera gouvernée uniquement par des centristes, car le gouvernement et la majorité réunissent plusieurs sensibilités politiques allant du centre-gauche au centre-droit. Mais les centristes sont en quelque sorte le point d’équilibre de cette nouvelle majorité. Les élections législatives marquent d’ailleurs la renaissance du MoDem: fondé en 2007 par François Bayrou sur les ruines de l’UDF, le parti centriste n’avait réussi à faire élire que deux députés en 2012 car il n’avait aucun allié. En soutenant Macron à la présidentielle et en faisant alliance avec La République En Marche aux législatives, le parti de Bayrou a remporté 42 sièges dans la nouvelle Assemblée nationale, ce qui lui permet de former, pour la première fois, un groupe parlementaire. Quant à l’UDI, elle a fait le choix de ne pas participer à cette majorité centrale dans laquelle, pourtant, elle avait toute sa place: captive de son alliance avec Les Républicains, la confédération centriste présidée par Jean-Christophe Lagarde a manqué son rendez-vous avec les citoyens.

Certains détracteurs d’Emmanuel Macron contestent la légitimité de la nouvelle majorité en raison de la très faible mobilisation des électeurs: avec 57% d’abstention, la nouvelle assemblée serait, dit-on, une assemblée « mal élue ». Ce procès en légitimité n’est qu’un feu de paille allumé par quelques mauvais perdants. Une majorité reste une majorité, même avec une abstention record. Cette abstention massive est un réel problème car elle questionne la confiance des citoyens dans nos institutions, mais elle ne peut en aucun cas être interprétée comme un désaveu de Macron, car ceux qui ont choisi de s’abstenir au premier comme au second tour des législatives ont aussi choisi de ne pas faire barrage au parti présidentiel. Bon nombre d’abstentionnistes ont voulu laisser sa chance à Macron sans pour autant lui accorder leur suffrage. D’ailleurs, si l’on compare les législatives de 2017 à celles de 2012, on constate que la nouvelle majorité n’est pas si « mal élue » qu’on pourrait le croire. La République En Marche et le MoDem ont rassemblé 9 millions de voix au second tour le 18 juin 2017; au second tour des législatives de 2012, le Parti Socialiste et ses alliés radicaux du gauche avaient rassemblée 9,9 millions de voix, avec un taux d’abstention déjà très élevé (45%).

Certains adversaires de Macron mettent aussi en cause les compétences de la nouvelle assemblée. Mais inexpérience ne veut pas dire incompétence. Sur les 577 députés de la nouvelle assemblée, 429 n’étaient pas députés lors de la précédente législature: ce renouvellement du personnel parlementaire est une bonne chose. En choisissant les candidats de La République En Marche dans la plupart des circonscriptions, les Français ont exprimé leur adhésion au projet de renouvellement porté par Emmanuel Macron. Ce renouvellement est d’autant plus souhaitable qu’il s’accompagne d’une féminisation importante de l’Assemblée nationale: la nouvelle assemblée compte en effet 40% de femmes, alors que la précédente n’en comptait que 25%. Quant au manque d’expérience, c’est un faux problème. Le travail de député s’apprend: les nouveaux députés seront conseillés par les députés plus expérimentés. Après tout, même les « vieux » députés furent un jour des néophytes. Et dans le passé, il y eut d’autres exemples de renouvellement important de l’assemblée: en 1919, les anciens combattants de la Grande Guerre sont entrés massivement au Palais Bourbon, formant alors une chambre qualifiée de « bleu horizon ». En 1958, les gaullistes sont entrés en masse à l’Assemblée nationale. Et en 1981, avec le retour de la gauche au pouvoir, de nombreux socialistes sans expérience parlementaire ont été élus députés.

Une nouvelle ère politique s’ouvre. Le fameux « axe central » que de nombreux centristes ont appelé de leur voeu est en train de s’institutionnaliser. Depuis 2013, les publications du Centriloque ont toujours appelé au dépassement du clivage droite/gauche et à la formation d’une majorité « centrale » plus en phase avec les clivages politiques actuels. Le Centriloque apporte donc son soutien au gouvernement d’Edouard Philippe et à la nouvelle majorité, un soutien sincère mais vigilant et exigeant. 

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La non-campagne des législatives

La campagne des législatives aura été une campagne médiocre, sans débat, sans leaders, sans programmes. Bref, une « non-campagne ». Cette situation est en partie la conséquence du calendrier électoral : les élections législatives viennent simplement confirmer le résultat de la présidentielle ; leur enjeu est donc perçu (à tort) comme secondaire. Mais il faut y voir aussi une conséquence de la décomposition du système politique français : le PS est en pleine déconfiture, Les Républicains sont inaudibles, le FN est au bord de l’implosion malgré le score très élevé de Marine Le Pen à la présidentielle et les Insoumis peinent à s’affirmer comme une force d’opposition crédible à Emmanuel Macron. Quant à La République En Marche, il s’agit d’une toute nouvelle formation politique encore mal connue, dont le succès incontestable s’explique à la fois par la popularité d’Emmanuel Macron, le discrédit des partis traditionnels et une volonté forte, chez les électeurs, de renouveler la vie politique et de faire émerger de nouvelles têtes.

Cette campagne électorale a également été parasitée par les soupçons d’emplois fictifs, d’abus de confiance et de conflits d’intérêts pesant sur plusieurs membres du nouveau gouvernement et leur entourage. Après Richard Ferrand, ce sont plusieurs personnalités du MoDem qui voient aujourd’hui leur intégrité mise en cause, notamment la ministre chargée des Affaires européennes Marielle de Sarnez. Suite aux accusations lancées par une eurodéputée du Front National et aux révélations faites par un ancien assistant parlementaire de Jean-Luc Bennahmias, le MoDem est aujourd’hui soupçonné d’avoir fait travailler dans ses locaux parisiens les assistants parlementaires de plusieurs eurodéputés. Le parquet financier a ouvert une enquête préliminaire, comme cela se fait systématiquement dans ce genre d’affaires. Dans un communiqué de presse daté du 8 juin, le parti de François Bayrou dément catégoriquement tout emploi fictif et joue la transparence : « Le MoDem réaffirme qu’il a respecté toutes les règles et toutes les obligations d’un employeur. Tout salarié qui a travaillé dans ses équipes ces dernières années, souvent à temps partiel, a été rémunéré par le mouvement de manière parfaitement transparente en fonction du service effectivement assumé pour notre formation politique. Ces collaborateurs à temps partiel ont pu avoir, en même temps, d’autres contrats également à temps partiel auprès de parlementaires européens. Rien n’est plus normal et plus légal qu’un tel partage d’activité. Pour mettre fin à ces rumeurs intéressées, le MoDem réitère sa proposition de consultation de tous les contrats de travail et de tous les bulletins de salaire qui ont engagé le mouvement. »

Il faut évidemment laisser la justice faire son travail et respecter le principe de présomption d’innocence : à ce jour, il est impossible de savoir si les accusations portées contre le parti de François Bayrou sont avérées. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que cette polémique tombe très mal pour l’exécutif, en particulier pour François Bayrou qui, en tant que ministre de la Justice, est chargé de mettre en œuvre le projet de « moralisation de la vie publique » défendu par Emmanuel Macron. Le fait que toutes ces affaires éclatent en pleine campagne des législatives ne doit rien au hasard : l’objectif est bien sûr de déstabiliser le gouvernement d’Emmanuel Macron et de discréditer son projet de moralisation de la vie publique, un projet cohérent, nécessaire et attendu par les Français. La multiplication des accusations contribue largement à l’atmosphère délétère de cette campagne électorale et tend à occulter les programmes et les débats de fond. Mais je vois tout de même quelque chose de positif dans tout cela : ces affaires nous rappellent en effet que les partisans de Macron ne sont pas au-dessus des lois et ne bénéficient d’aucun traitement de faveur. Cela pourra peut-être faire taire tous ceux qui ont prétendu, un peu rapidement, que les « médias » et le « système » roulaient pour Macron. On voit bien, aujourd’hui, que la justice n’accorde aucun traitement de faveur aux macronistes et que les grands médias relaient amplement les accusations portées contre Monsieur Ferrand et contre le MoDem.

Marielle de Sarnez.

Un gouvernement d’ouverture et de compétences

Le premier gouvernement du quinquennat d’Emmanuel Macron est un gouvernement parfaitement paritaire : outre le Premier Ministre Edouard Philippe, la nouvelle équipe gouvernementale compte 11 hommes et 11 femmes.

Ce gouvernement est d’abord un gouvernement d’ouverture qui dépasse les clivages politiques traditionnels en réunissant des personnalités du centre-gauche, du centre et de la droite républicaine. Premier Ministre d’ouverture, le juppéiste Edouard Philippe incarne l’aile modérée du parti Les Républicains. Deux autres poids lourds de la droite sont entrés au gouvernement : Bruno Le Maire, nommé ministre de l’Economie, et Gérald Darmanin, ministre des Comptes Publics. En confiant l’économie et le budget à des hommes de droite, Emmanuel Macron confirme l’orientation libérale de son projet économique et rappelle sa volonté de maîtriser les dépenses publiques. Le gouvernement comporte également deux poids lourds du PS : le maire de Lyon Gérard Collomb, fidèle soutien d’Emmanuel Macron, devient ministre de l’Intérieur, tandis que Jean-Yves Le Drian quitte le ministère de la Défense pour celui des Affaires Etrangères. Richard Ferrand, secrétaire général du mouvement En Marche!, devient ministre de la Cohésion des territoires. Les centristes sont bien représentés dans le nouveau gouvernement : François Bayrou, récompensé pour son ralliement à Macron en février, devient ministre de la Justice, fonction qui lui permettra de porter un projet de loi très attendu sur la « moralisation de la vie publique ». Deux autres personnalités centristes sont entrées au gouvernement : Sylvie Goulard (ex-MoDem ralliée à En Marche!) devient ministre des Armées, et Marielle de Sarnez (vice-présidente du MoDem) devient ministre chargée des Affaires Européennes. On notera également la présence de deux membres du Parti Radical de Gauche : le sénateur Jacques Mézard (à l’Agriculture) et Annick Girardin (à l’Outre-mer). Ce gouvernement pluraliste réunit donc les principaux courants politiques de « l’axe central ». Et l’on ne peut que déplorer l’absence de ministres issus de l’UDI : le parti de Jean-Christophe Lagarde aurait pu intégrer ce gouvernement s’il n’avait pas refusé la main tendue par Emmanuel Macron…

Ce gouvernement incarne aussi une volonté d’ouverture à la société civile : neuf membres de la nouvelle équipe gouvernementale ne sont pas issus du monde politique, notamment le ministre de l’Education Nationale Jean-Michel Blanquer (directeur de l’Essec), la ministre de la Santé Agnès Buzyn (médecin), la ministre de la Culture Françoise Nyssen (directrice de la maison d’édition Actes Sud), la ministre du Travail Muriel Pénicaud (issue du monde de l’entreprise) ou encore la ministre des Sports Laura Flessel (ancienne championne olympique d’escrime qui est aussi très investie dans la vie associative). Mais la plus belle « prise » d’Emmanuel Macron n’est autre que Nicolas Hulot, ancien animateur de télévision, grand défenseur de la cause environnementale et créateur de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme : partisan d’une écologie humaniste et pragmatique, il devient ministre d’Etat chargé de la transition écologique. Reste à savoir si Nicolas Hulot est une simple « vitrine » écologique pour Emmanuel Macron ou s’il disposera réellement des moyens nécessaires pour mener une politique écologique ambitieuse : quoi qu’il en soit, en confiant la transition écologique à Nicolas Hulot avec, en prime, un statut de ministre d’Etat, Emmanuel Macron fait un beau pied de nez à tous ceux qui lui ont reproché pendant la campagne de négliger les enjeux environnementaux.

Ce gouvernement est aussi un gouvernement de compétences : Emmanuel Macron n’a pas simplement cherché à « récompenser » des soutiens, il a voulu faire appel à des personnalités hautement qualifiées. Nicolas Hulot est un expert de l’écologie ; pour mener à bien sa mission, il sera secondé par Elisabeth Borne, ministre chargée des Transports, spécialiste des transports publics et ancienne directrice de la RATP. Le nouveau ministre de l’Education Nationale, Jean-Michel Blanquer, est un expert des questions éducatives : cet ancien professeur de droit public a été recteur de l’académie de Créteil et Directeur général de l’enseignement scolaire ; il est connu depuis des années pour ses propositions en faveur de l’expérimentation pédagogique et de l’autonomie des établissements scolaires. La ministre de l’Enseignement Supérieur, Frédérique Vidal, connaît parfaitement le monde universitaire puisqu’elle est présidente de l’Université de Nice-Sophia-Antipolis. La ministre déléguée aux Affaires Européennes, Marielle de Sarnez, est une européiste convaincue et une spécialiste des questions européennes ; elle siège au Parlement européen depuis 1999. La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, est médecin, chercheuse en hématologie et présidente de la Haute Autorité de la Santé. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a été choisie pour sa grande connaissance du monde de l’entreprise et son expertise en gestion des ressources humaines : elle a exercé de hautes responsabilités dans plusieurs grandes entreprises françaises, notamment dans le groupe Danone où elle a été directrice des ressources humaines pendant 5 ans.

La composition du gouvernement d’Edouard Philippe est presque un sans faute. On peut toutefois regretter l’absence du grand ministère des Droits des Femmes annoncé par Emmanuel Macron : il n’y aura finalement qu’un simple secrétariat d’Etat à l’Egalité entre hommes et femmes, confié à la journaliste Marlène Schiappa qui a certainement toutes les qualités requises pour ce poste mais qui disposera, hélas, de moyens limités. De plus, en confiant Matignon, l’économie et le budget à trois personnalités venues du parti Les Républicains, Macron a pris le risque de froisser l’aile gauche de son électorat, car ce gouvernement « central » donne un peu l’impression de pencher à droite…

La querelle des investitures: première crise pour « La République En Marche »

Jeudi 11 mai, les responsables de « La République En Marche » (LREM) devaient publier la liste des candidats investis par le parti d’Emmanuel Macron aux législatives de juin. Ce moment solennel qui devait lancer la campagne du parti présidentiel a été gâché par quelques « couacs » tout à fait regrettables.

Premier couac : la liste présentée ne compte que 428 candidats (au lieu de 577). La commission d’investiture a pris énormément de retard dans le traitement des dossiers à cause d’un afflux de candidatures après la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle. Le délai très court dont disposait la commission pour examiner les dossiers n’a pas permis d’établir avant le 11 mai la liste complète des candidats. 149 circonscriptions n’ont donc pas encore de candidat officiellement investi par LREM, et des milliers de postulants attendent avec anxiété le verdict de la commission d’investiture, sans vraiment comprendre pourquoi aucune réponse ne leur a été donnée. Ce « cafouillage » témoigne d’un manque d’anticipation et s’explique par l’inexpérience de ce tout jeune parti qui veut dynamiter le système politique.

Deuxième couac : le cas Manuel Valls. L’ancien Premier Ministre avait demandé l’investiture de LREM dans sa circonscription d’Evry, mais le parti d’Emmanuel Macron a finalement décidé de ne pas l’investir, officiellement pour favoriser le « renouvellement » de la vie politique. On peut toutefois se demander si Valls n’a pas été écarté pour une autre raison : n’incarne-t-il pas de façon trop évidente la continuité avec Hollande ? Pour beaucoup d’électeurs, Valls est le symbole des erreurs du dernier quinquennat. L’utilisation répétée de l’article 49-3, notamment pour faire passer la loi El-Khomri, a laissé de mauvais souvenirs qui risquent de nuire au parti de Macron. LREM a finalement décidé de ne pas investir Valls mais de ne pas présenter de candidat face à lui.

Troisième couac : l’introuvable équilibre politique entre gauche et droite. LREM se présente comme un parti central, et la liste des candidats aux législatives devait refléter cette volonté d’équilibre entre la gauche et la droite. Mais dans la liste publiée le 11 mai, les candidats issus du PS (ou proches du PS) sont nettement plus nombreux que les candidats issus de LR ou de l’UDI. Dans ces conditions, le nouveau parti présidentiel risque d’apparaître aux yeux des électeurs comme une gigantesque machine à recycler des socialistes. Les électeurs de droite qui ont voté Macron à la présidentielle pourraient alors se détourner du nouveau président et voter pour les candidats estampillés LR ou UDI aux législatives.

Dernier couac, et pas le moindre : la liste des candidats LREM a provoqué la colère de François Bayrou. Le maire de Pau estime en effet que le MoDem est sous-représenté parmi les 428 candidats investis : la liste présentée par LREM le 11 mai ne compte que 38 candidats issus du MoDem alors que Bayrou en espérait 120. François Bayrou estime avoir joué un rôle déterminant dans la victoire de Macron à la présidentielle et considère que le MoDem a vocation à devenir une force politique majeure au sein de la future majorité. Il est vrai que le ralliement de Bayrou à Macron a été suivi d’une hausse des intentions de vote en faveur de ce dernier : le soutien de Bayrou a, en quelque sorte, consolidé la légitimité du candidat. Cela dit, Macron était déjà très populaire et très haut dans les sondages avant le ralliement de Bayrou : le chef du MoDem surestime sans doute un peu son influence dans la campagne présidentielle. Bayrou prétend que, dès le mois de février, Macron s’est engagé à réserver pour le MoDem une centaine de circonscriptions aux législatives ; or, les responsables de LREM affirment qu’aucun accord de ce type n’a été conclu. Il est possible que Macron ait pris un engagement verbal vis-à-vis de Bayrou avant la présidentielle et que la commission d’investiture ait finalement choisi d’ignorer cet engagement pour privilégier une logique de renouvellement. Mais si un pacte a effectivement été conclu en février entre Bayrou et Macron pour les législatives, alors la colère de Bayrou semble totalement justifiée. Ce qui est sûr, c’est que le conflit entre LREM et le MoDem tombe très mal : une rupture de l’alliance entre Bayrou et Macron serait désastreuse pour les deux hommes. Si Bayrou rompt avec Macron, il n’aura aucune chance de revenir dans le jeu politique pendant le quinquennat. Si Macron perd le soutien de Bayrou, sa capacité à rassembler sera fortement remise en cause. Le renouvellement de la vie politique est souhaitable et nécessaire mais ne doit pas se faire à n’importe quel prix. Entre l’exigence du renouvellement et celle du rassemblement, il faut trouver le plus juste équilibre. Fort heureusement, il semblerait qu’une sortie de crise ait été trouvée le 12 mai, à l’issue d’une longue négociation entre les équipes de Macron et de Bayrou.

Cette « querelle des investitures » est la première crise que connaît « La République En Marche ». Mais les militants et les cadres du nouveau parti présidentiel doivent en tirer les bonnes conclusions : ils doivent rester humbles et pragmatiques, respecter leurs alliés et favoriser le pluralisme autant que possible au sein de la future majorité. La victoire très large d’Emmanuel Macron le 7 mai n’est pas un blanc-seing donné à son parti. L’arrogance et l’agressivité dont certains militants de « La République En Marche » font preuve sur les réseaux sociaux à l’égard de Bayrou et du MoDem sont regrettables et risquent de compromettre la cohésion de la future majorité. Les élections législatives ne sont pas encore gagnées : l’esprit d’ouverture et la volonté de rassembler sont des conditions indispensables à la victoire.

E. Macron et F. Bayrou.

Présidentielle : l’avènement du centre ?

L’offre politique semble désormais se clarifier dans cette pré-campagne surréaliste. A gauche, la rivalité entre Mélenchon et Hamon est désormais actée : aucun des deux hommes ne renoncera à sa candidature, quitte à entraîner une dispersion des voix et, sans doute, une défaite de la gauche dès le premier tour. Au centre, le ralliement de François Bayrou à Emmanuel Macron a consolidé la position du fondateur d’En Marche, qui assume clairement son positionnement « central » et souhaite faire éclater les clivages politiques traditionnels. A droite, Fillon reste dans la course et l’hypothèse d’une candidature d’Alain Juppé est définitivement enterrée. A l’extrême droite, Marine Le Pen semble ignorer les affaires qui lui collent à l’arrière-train et poursuit sa campagne tambour battant.

Les électeurs français auront donc le choix entre cinq projets clairement différenciés : le programme de rupture de Mélenchon, le programme utopique de Benoît Hamon, le programme social-libéral et pro-européen de Macron, le programme thatchérien de Fillon, et le programme démagogique, protectionniste et anti-européen de Marine Le Pen. Dans cette configuration, Emmanuel Macron dispose d’un large espace politique entre Fillon et Hamon. Le candidat d’En Marche séduit déjà les électeurs du centre : il peut également séduire une partie des électeurs socialistes qui ne se reconnaissent pas dans le projet de Benoît Hamon, et une partie des électeurs de centre-droit qui ont soutenu Juppé lors de la primaire et qui ne croient plus en Fillon.

Si Marine Le Pen accède au second tour de la présidentielle, il faudra que son adversaire soit capable de rassembler autour de lui une grande partie des électeurs de droite, de gauche et du centre pour faire barrage à l’extrême droite. Si c’est Benoît Hamon qui affronte Marine Le Pen au deuxième tour, un front anti-FN sera quasi impossible à construire car de nombreux électeurs de droite préfèreront s’abstenir ou voter blanc, voire voter Le Pen, plutôt que de voter Hamon. Si c’est Fillon qui affronte la présidente du FN au second tour, il aura bien du mal à mobiliser les électeurs de gauche. Emmanuel Macron apparaît donc à ce jour comme le candidat le plus apte à rassembler un front anti-FN au second tour de la présidentielle. Même si certains électeurs de Fillon refusent de voter pour lui et préfèrent se noyer dans la vague « bleu marine » au second tour, le candidat d’En Marche pourra compter sur d’importantes réserves de voix à gauche, au centre et au centre-droit.

Une victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle serait assurément une rupture. Pas une rupture « thatchérienne » comme celle que promet Fillon. Mais une rupture civique. Une rupture avec trente-cinq années de bipolarisation à outrance rythmées par les alternances droite-gauche et dominées par des clivages politiques obsolètes. Une victoire de Macron pourrait permettre la renaissance d’un grand mouvement politique « central », libéral, social, réformiste et européen. Elle permettrait aussi d’ouvrir un certain nombre de chantiers vitaux pour l’avenir de notre pays : la moralisation de la vie politique, la réforme de nos institutions, la modernisation de notre économie et la démocratisation de l’Union européenne. Certes, Macron doit encore lever certaines ambiguïtés : avec qui gouvernera-t-il s’il est élu ? sur quelle majorité s’appuiera-t-il ? quelles seront les priorités de son quinquennat ? Mais la perspective d’une France gouvernée au centre, libérée d’un bipartisme étouffant et de la guerre perpétuelle que se livrent depuis trop longtemps une gauche et une droite qui ne savent même plus qui elles sont, a quelque chose de jubilatoire.

F. Bayrou et E. Macron (source: Le Point).

Bayrou fait alliance avec Macron

Dans la conférence de presse qu’il a tenue au siège du MoDem ce mercredi 22 février à 16 heures 30, François Bayrou a officiellement annoncé son choix de ne pas être candidat à l’élection présidentielle. Il a également fait une « offre d’alliance » à Emmanuel Macron tout en posant certaines conditions, notamment une « loi de moralisation de la vie publique » et l’introduction de la proportionnelle aux élections législatives pour améliorer la représentativité du Parlement. Emmanuel Macron s’est empressé d’accepter l’offre de François Bayrou.

Le président du MoDem est souvent décrit comme un homme pourvu d’un égo démesuré, animé d’une ambition dévorante et obsédé par l’élection présidentielle : certains de ses anciens amis, comme Hervé Morin et Jean Lassalle, avaient même affirmé qu’il serait candidat en 2017. En renonçant à une quatrième candidature à la présidentielle, Bayrou a cependant démontré qu’il savait faire passer l’intérêt général avant ses ambitions personnelles. En vérité, le choix qu’il vient de faire est celui de la lucidité : ses chances de victoire à la présidentielle étaient extrêmement faibles et sa candidature aurait entraîné une dispersion des suffrages qui, in fine, aurait fragilisé les candidats modérés face à l’extrême droite.

Les diagnostics de Bayrou sur l’état de la France ont toujours été d’une grande justesse : on ne peut pas en dire autant de ses pronostics électoraux. Tous les scénarios envisagés par Bayrou se sont effondrés les uns après les autres ! Le président du MoDem avait d’abord soutenu Juppé à la primaire de la droite, en pariant sur un affrontement Juppé-Sarkozy au second tour : or, la victoire inattendue de François Fillon à la primaire a compromis toute la stratégie de Bayrou. Il avait ensuite parié sur un essoufflement de la campagne d’Emmanuel Macron, ce qui lui aurait permis de revenir dans la course en se présentant comme le candidat naturel du centre : les enquêtes d’opinion montrent cependant que l’engouement des Français pour Macron est durable et que ce dernier est au coude-à-coude avec Fillon dans les intentions de vote.

Le ralliement de Bayrou à Macron n’avait rien d’évident, mais il est cohérent. En public, Bayrou a longtemps critiqué Macron en le dépeignant comme le « candidat de la finance » et en dénonçant la vacuité de son bilan à Bercy. Mais en coulisses, des rumeurs circulaient déjà depuis quelques semaines sur une possible alliance entre les deux hommes. Macron est clairement le candidat dont les idées se rapprochent le plus de celles de Bayrou. Et même si Macron ne se revendique pas « centriste », il se situe bien au centre de l’échiquier politique, il séduit de nombreux électeurs centristes et il apparaît aujourd’hui comme le seul candidat capable de faire ce que Bayrou a essayé de faire pendant quinze ans : dépasser les clivages politiques traditionnels pour bâtir une « majorité d’idées ». La campagne actuelle de Macron ressemble d’ailleurs étrangement à celle qu’avait menée Bayrou à la présidentielle de 2007 puisqu’elle met en avant les mêmes thèmes : dépassement du clivage droite-gauche, moralisation de la vie politique, « déverrouillage » de l’économie, défense du projet européen.

Lors des présidentielles de 2002, 2007 et 2012, François Bayrou a tenté, sans succès, de porter un projet humaniste et d’incarner une « troisième voie » entre les candidats du PS et de l’UMP. Le ralliement de Bayrou à Macron montre cependant qu’une recomposition politique s’opère et qu’un « axe central » est bel et bien en train d’émerger. Cette fois, la campagne est vraiment commencée, et de vrais choix sont en jeu.

F. Bayrou.

F. Bayrou.

Résolution Française: présentation du dernier livre de François Bayrou

F. Bayrou.

F. Bayrou.

Avant même d’avoir pris sa décision sur une éventuelle candidature à la présidentielle, François Bayrou a publié début février un livre intitulé Résolution française. Simple essai politique ou véritable programme présidentiel ? A première vue, Résolution Française ne constitue pas un programme politique : Bayrou ne dévoile pas ici un catalogue de mesures techniques mais plutôt un ensemble de grandes orientations. De ces grandes orientations découlent cependant plusieurs propositions concrètes autour desquelles pourrait se construire un futur programme présidentiel.

L’auteur développe d’abord sa vision de la France et de « l’âme française ». Pour Bayrou, ce qui définit l’identité française depuis la Révolution, c’est la résistance à toutes les formes de tyrannie, comme le dit d’ailleurs le premier couplet de la Marseillaise. Or, d’après l’auteur, cet esprit de résistance demeure vital aujourd’hui car, dans le contexte d’une mondialisation débridée, la France doit résister à la « tyrannie de l’argent » et refuser le modèle de société ultralibéral qui se caractérise par le culte de l’argent et le creusement permanent des inégalités sociales. Bayrou est souvent décrit par la presse comme une sorte de « Cassandre » au discours catastrophiste, mais la vision de la France qu’il développe est profondément optimiste : pour lui, la France n’est pas en déclin ; elle est simplement bloquée et découragée. Elle dispose d’atouts majeurs qui joueront un rôle décisif dans les décennies à venir : son territoire, sa vitalité démographique, sa main d’œuvre qualifiée, ses entreprises puissantes, ses services publics performants et son haut niveau de protection sociale. Bayrou rappelle d’ailleurs son attachement au « modèle social français » fondé sur la solidarité, un modèle qui doit être considéré « comme une chance et non comme une charge », à condition que l’on accepte les réformes nécessaires pour assurer la pérennité de ce modèle.

Selon Bayrou, le redressement du pays doit s’appuyer sur trois piliers : « unité, énergie et vision ». « L’unité » désigne la cohésion nationale et passe donc par la lutte contre toutes les fractures sociales, culturelles et idéologiques du pays. Bayrou dénonce les discours clivants qui dressent les Français les uns contre les autres. Il développe une vision apaisée de l’immigration et de l’islam tout en réaffirmant la nécessité de défendre une laïcité stricte, seule condition garantissant la liberté de conscience et de culte. Il considère la question du financement des lieux de culte comme un enjeu majeur et souhaite que l’Etat puisse, dans le respect de la loi de 1905, aider les musulmans de France à mieux organiser le financement de leur culte : il défend notamment l’idée d’une « contribution sur la certification halal », qui serait mise en place et recouvrée par les autorités musulmanes avec le soutien de l’Etat, sur le même modèle que la certification casher au sein de la communauté juive. Pour restaurer la cohésion de la nation, Bayrou est favorable à la mise en place d’un « service civil universel » de plusieurs semaines, pour tous les jeunes Français qui sortent de l’enseignement secondaire : il s’agirait d’un service « en uniforme » qui permettrait de transmettre une formation civique approfondie et des compétences utiles à la collectivité (missions en milieu scolaire, en milieu hospitalier ou en maison de retraite, découverte de la vie associative, etc.).

Le deuxième pilier, « l’énergie », consiste à libérer toutes les forces vives du pays, à encourager l’initiative privée, la recherche, la création, l’innovation et l’esprit d’entreprise. Bayrou critique les dérives d’un État français dont la boulimie réglementaire et les pesanteurs bureaucratiques découragent trop souvent les initiatives individuelles : l’Etat doit « libérer » et non « étouffer ». C’est pourquoi l’auteur considère la simplification des procédures administratives comme une condition indispensable au « réveil » du pays. L’Education Nationale joue, elle aussi, un rôle clé dans la libération des énergies françaises : Bayrou rappelle son amour de l’école et son estime pour le métier d’enseignant (qu’il a lui-même exercé pendant dix ans). L’auteur juge nécessaire de revaloriser le traitement des professeurs et de respecter leur liberté pédagogique. Il souhaite recentrer l’enseignement primaire sur la transmission des savoirs fondamentaux, notamment la maîtrise de la langue. Il rappelle son attachement à la « culture humaniste » et aux langues anciennes ainsi que son opposition vigoureuse à la réforme du collège, accusée d’accentuer les inégalités et d’encourager la fuite vers l’enseignement privé.

Le troisième pilier, la « vision », consiste à proposer aux citoyens une vision claire du rôle que la France doit avoir en Europe et dans le monde. Bayrou souhaite préserver la capacité de projection, l’influence diplomatique et le rayonnement culturel de la France dans le monde. La France doit rester un pays indépendant, capable de dialoguer avec les grandes puissances du monde sans pour autant « s’aligner » sur elles. Bayrou rappelle également son engagement en faveur d’une Europe politique : selon Bayrou, le Brexit va renforcer le rôle de la France au sein de l’Union européenne et offrir au gouvernement français une occasion historique de réorienter le projet européen. Pour que l’UE fonctionne de façon plus transparente, Bayrou propose que les délibérations du Conseil européen soient publiques. L’auteur prône une coopération européenne accrue dans le domaine de la défense et de la lutte antiterroriste. Il considère aussi que l’Union européenne doit devenir un acteur clé de la lutte contre le chômage : pour cela, il faut redéfinir le mandat de la BCE en ajoutant à ses missions la recherche du plein emploi et le soutien à l’activité économique. Enfin, la France et l’Europe doivent devenir exemplaires en matière de développement durable, en soutenant plus que jamais le développement des pays pauvres et en défendant avec fermeté, en Europe et dans le monde, la réduction continue et irréversible de toutes les productions et de toutes les activités présentant un risque climatique, sanitaire ou industriel pour l’humanité.

Dans Résolution Française, Bayrou expose aussi une « méthode » : il réaffirme notamment sa préférence pour les transformations progressives plutôt que pour les ruptures brutales. Il souligne le rôle essentiel de la négociation dans l’élaboration des réformes et insiste sur la nécessité d’associer plus étroitement les citoyens à l’exercice du pouvoir. Ce faisant, l’auteur critique le fameux mythe des « cent jours » selon lequel un président nouvellement élu aurait la capacité de réformer le pays de fond en comble dès le début de son mandat, en deux ou trois mois seulement (comme prétend le faire François Fillon). Bayrou développe également sa conception de la fonction présidentielle : soucieux de renouer avec l’esprit gaullien de la Cinquième République, l’auteur rappelle que le président de la République est le représentant de tous les Français et qu’il doit, par conséquent, se tenir « au-dessus de la mêlée politicienne » ; Bayrou accuse d’ailleurs Nicolas Sarkozy et François Hollande d’avoir « dévoyé » la fonction présidentielle en se comportant comme des « chefs de clan ». En outre, l’auteur accorde une grande importance à la parole présidentielle : le chef de l’Etat ne doit pas parler comme un expert ; son rôle est d’abord de proposer au pays une « vision » et de définir les grandes priorités de la politique nationale ; pour cela, il doit s’adresser aux citoyens dans une langue élégante et limpide, libérée des formules creuses et des jargons technocratiques.

Parmi les propositions novatrices avancées par François Bayrou dans Résolution Française, on retiendra tout d’abord l’idée d’un « droit à la communauté » : inspiré de certaines constitutions africaines, ce principe consiste à reconnaître à la nation un « droit collectif à porter un modèle de société au travers du temps » ; il s’agit en quelque sorte de sanctuariser dans la loi française une identité collective qui serait fondée, entre autres, sur la liberté d’expression, l’égalité des sexes et la laïcité. Bayrou conçoit ce « droit à la communauté » comme une réponse possible aux questionnements et aux angoisses actuels sur l’identité nationale. Par ailleurs, Bayrou propose la reconnaissance d’un « droit à la première expérience professionnelle » pour tous les jeunes afin de favoriser leur insertion sur le marché de l’emploi ; cette première expérience se ferait dans le cadre d’un dispositif ad hoc, plus souple qu’un CDD, et serait soutenue par des fonds publics. La référence aux 35 heures doit être conservée dans le Code du Travail, non pas comme durée légale du travail mais comme seuil d’activation des heures supplémentaires ; Bayrou souhaite que le taux de majoration des heures supplémentaires soit maintenu à 25% pour tous les salariés et propose d’octroyer aux entreprises des baisses de charges sur toutes les heures supplémentaires effectuées, ce qui permettrait de valoriser le travail des salariés sans coût supplémentaire pour l’employeur. Bayrou souhaite aussi introduire plus de souplesse et de simplicité dans le système de protection sociale : il plaide notamment pour un système de retraites « à la carte ». Il s’agit de remplacer tous les régimes de retraite existants par un système de retraite unique tenant compte de la pénibilité des tâches professionnelles mais également de certaines formes d’engagement non professionnel qui, actuellement, n’ouvrent aucun droit social. Ce système prendrait la forme d’un « compte-épargne retraite » par points. Bayrou souhaite aussi remplacer tous les minimas sociaux existants par une « allocation sociale unique », calculée en fonction de la situation de chaque bénéficiaire.

Que les sympathisants de François Bayrou se rassurent : le chef du MoDem reste fidèle aux idées qu’il a défendues pendant les dix dernières années. Tous les fondamentaux du « bayrouisme » sont présents dans l’ouvrage, à commencer par la défense du pluralisme : l’auteur réaffirme par exemple sa volonté d’introduire une dose de proportionnelle dans les scrutins législatifs pour améliorer la représentativité du Parlement. Il veut aussi protéger l’indépendance de la presse en limitant drastiquement les processus de concentration dans le secteur des médias et en garantissant une stricte séparation entre le pouvoir médiatique et les grands intérêts financiers : pour cela, Bayrou propose la création d’une haute autorité indépendante sur le même modèle que le CSA. Bayrou continue aussi de plaider pour la formation d’un gouvernement d’unité nationale regroupant les modérés de la gauche, de la droite et du centre pour mettre en œuvre, sur la base du compromis le plus large possible, les réformes nécessaires au pays. Le retour à l’équilibre budgétaire, autre thème cher à François Bayrou, est considéré comme une obligation morale vis-à-vis des générations futures et doit permettre de restaurer l’indépendance de la France en la libérant du diktat des marchés financiers : « il n’existe pas de souveraineté si l’on est obligé d’emprunter pour vivre ». D’après l’auteur, la simplification et la rationalisation des services administratifs de l’Etat et des collectivités permettront de réduire les dépenses de fonctionnement, et de revenir à l’équilibre budgétaire en 10 ans.

Le projet politique développé dans Résolution Française est un projet humaniste et équilibré qui s’inscrit dans une pensée à la fois libérale et sociale : libérale parce que l’économie a besoin de liberté pour s’épanouir, et sociale parce que la finalité de l’action politique doit rester le bien-être de tous et la réduction des inégalités. Dans ce livre, Bayrou réaffirme également sa fibre démocrate-chrétienne, notamment lorsqu’il critique l’individualisme et le culte de l’argent. On peut déplorer que la question environnementale soit peu abordée dans l’ouvrage : Bayrou n’avance aucune proposition concrète pour favoriser la transition énergétique et ne prend pas clairement position sur une question aussi essentielle que l’avenir du nucléaire. On peut également s’étonner de la rhétorique « anti-système » qui caractérise l’ouvrage de François Bayrou et dans laquelle certains voient une forme de populisme. Cela n’est d’ailleurs pas nouveau chez Bayrou : en 2007, déjà, il avait capté une partie du vote protestataire en promettant de moraliser la vie politique et de faire éclater un système partisan totalement sclérosé. Mais les solutions que Bayrou avance n’ont rien de « populiste » : au contraire, elles sont lucides et relativement modérées. En outre, Bayrou ne rejette pas les élites politiques (dont il fait lui-même partie) : il souhaite changer les règles du jeu et dépasser les clivages politiques traditionnels pour faire émerger des « majorités d’idées », une ambition aujourd’hui partagée par Emmanuel Macron…

Macron: allié ou rival des centristes?

Macron est-il centriste ?

Le positionnement social-libéral d’Emmanuel Macron, ses efforts pour « déverrouiller » l’économie et sa volonté de dépasser le clivage droite/gauche font de lui une figure désormais incontournable de ce fameux « axe central » qui va des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR. Cela dit, l’ex-ministre de l’Economie est encore difficile à cerner politiquement car il n’a, pour l’instant, pas de projet clair pour le pays : on connaît surtout ses positions sur les questions économiques, mais il n’a développé aucune vision globale de la France ni de l’Europe ; on ignore ses positions sur les questions sociétales ou sur la politique étrangère. Les ambiguïtés de sa démarche politique n’arrangent rien à l’affaire. Son mouvement « En Marche ! » est un objet politique non identifié : cette structure n’est pas un véritable parti politique et se présente plutôt comme une plate-forme visant à faire travailler ensemble des gens venus d’horizons différents sur les réformes nécessaires au pays. Mais dans les faits, « En Marche ! » ressemble davantage à une sorte de fan club de Macron. Lorsqu’il a fondé « En Marche ! », Emmanuel Macron a déclaré que son mouvement n’avait pas vocation à devenir une écurie présidentielle ; or, les ambitions présidentielles de Macron sont désormais incontestables.

La main tendue de l’UDI

Depuis qu’il a quitté le gouvernement, Emmanuel Macron est courtisé par le président de l’UDI Jean-Christophe Lagarde. Il est vrai que les deux hommes partagent la même volonté de débloquer l’économie française et de renouveler la vie politique. Lagarde a clairement fait savoir qu’il souhaitait dialoguer avec Macron : « Macron a plus de points communs avec nous qu’avec Aubry, Hamon et Montebourg (…), il est au centre gauche et nous au centre droit ; nous avons vocation à nous parler. » Lagarde aurait sans doute bien aimé voir l’ancien ministre de l’Economie rejoindre l’UDI. Mais la « macronmania » qui semble s’être emparée de l’UDI n’est pas sans contradictions : ceux-là mêmes qui n’ont jamais pardonné à Bayrou d’avoir voté Hollande en 2012 courtisent aujourd’hui un ancien ministre de François Hollande. De plus, Lagarde et les ténors de l’UDI ont critiqué la loi Macron, dont ils déploraient le manque d’ambition, mais ne tarissent désormais pas d’éloges à l’égard de son auteur. N’y a-t-il pas là une grande part d’opportunisme ? Par cette main tendue à Macron, Jean-Christophe Lagarde ne cherche-t-il pas à « domestiquer » un rival potentiel et à redynamiser une confédération centriste ravagée par les divisions internes ?

La méfiance de Bayrou

François Bayrou, quand à lui, multiplie les attaques contre Emmanuel Macron. D’après Bayrou, le succès de Macron est un trompe-l’œil. Le président du MoDem considère Macron comme un « hologramme », une « image virtuelle » qui « parle mais n’agit pas ». Pire, Bayrou a estimé que derrière la potentielle candidature de Macron en 2017, il y avait « de grands intérêts financiers » qui « veulent avoir le pouvoir politique ». Bayrou voit donc Macron comme un allié de la finance et comme l’incarnation d’une dangereuse confusion du pouvoir politique et du pouvoir économique. Sur le fond, cette posture de Bayrou est cohérente par rapport aux idées qu’il défend depuis longtemps : le président du MoDem a toujours exprimé sa méfiance à l’égard du pouvoir financier ; en 2007, il dénonçait déjà les conflits d’intérêt, les copinages et collusions entre élites politiques et financières, et prêchait déjà la séparation du pouvoir politique et du pouvoir économique. A l’époque, ce discours contestataire aux accents populistes avait fait mouche et avait permis à Bayrou d’obtenir le score exceptionnel de 18% au premier tour de la présidentielle. Mais les charges de Bayrou contre Macron ont aussi une autre explication : Bayrou se considère comme le leader naturel du centre et a sans doute peur de voir un nouveau venu lui voler la vedette sur son propre terrain.

E. Macron.

E. Macron.

Bayrou confirme sa stratégie pour 2017

Dans une interview accordée au magazine Valeurs Actuelles (numéro du 25 août), Bayrou a confirmé son choix de ne pas voter lors de la primaire des Républicains. Au nom d’une vision très gaullienne des institutions et de la présidentielle, le leader centriste a rappelé son opposition au principe même de la primaire : « c’est le contraire de nos institutions. La philosophie de la Vème République, c’est celle-ci : le Président échappe aux partis et aux camps. Là, on remet le Président au choix partisan d’un camp. » Bayrou a aussi expliqué qu’à ses yeux, ce type de consultation risquait de desservir les candidats modérés au profit de ceux qui « mettent le feu », comme Trump lors de la primaire républicaine aux Etats-Unis.

Par ailleurs, Bayrou a confirmé son soutien à Juppé : si Juppé remporte la primaire, Bayrou ne présentera pas sa candidature à la présidentielle et se rangera derrière le candidat LR dès le premier tour. Bayrou encourage également ses « amis » à voter pour Alain Juppé à la primaire, et rappelle au passage toute l’estime qu’il a pour le maire de Bordeaux : « son expérience et son souci de rassemblement lui permettent aujourd’hui d’être le président dont le pays a besoin ». En revanche, le président du MoDem a clairement dit qu’il serait lui-même candidat en cas de victoire de Nicolas Sarkozy à la primaire : Bayrou reproche à l’ancien président sa crispation sur les questions identitaires et son discours clivant qui renforce les divisions du pays au lieu de rassembler. La stratégie de Bayrou pour la présidentielle est donc claire : le leader centriste sera fidèle à Juppé mais prendra ses responsabilités si Sarkozy gagne la primaire. Une seule incertitude demeure : que fera Bayrou en cas de victoire d’un « outsider » comme Bruno Le Maire ou François Fillon à la primaire ? Cela dit, leurs chances de victoire sont si minces que la question, a priori, ne se pose même pas.

La stratégie de Bayrou peut sembler opportuniste. Et même incohérente, puisque Bayrou critique le principe de la primaire tout en liant son propre destin politique au résultat de la future primaire des Républicains. Cela dit, le choix de Bayrou n’est pas si incohérent qu’on pourrait le penser. Parmi tous les candidats déclarés à la primaire de la droite, Alain Juppé est clairement le plus en phase avec les idées du centre. Si Juppé venait à remporter la primaire, les chances de victoire de Bayrou seraient extrêmement limitées en 2017, et une candidature centriste risquerait de plomber Juppé au premier tour. En revanche, dans l’hypothèse d’une candidature de Nicolas Sarkozy en 2017, Bayrou aurait toutes ses chances car il bénéficierait d’un triple rejet au sein de la population : rejet de Sarkozy, rejet de Hollande et rejet de Marine Le Pen. Dans une telle configuration, il y aurait un espace pour Bayrou au centre de l’échiquier. Le président du MoDem pourrait même recevoir le soutien de l’UDI, dont certains leaders sont exaspérés par Nicolas Sarkozy.

F. Bayrou.