Vers une fusion de LREM et du MoDem?

F. Bayrou et E. Macron en 2017.

Le parti de François Bayrou et le parti macroniste ont fait alliance aux législatives de 2017 ainsi qu’aux européennes de 2019 ; des alliances se profilent aussi pour les municipales de 2020. Des rumeurs évoquent déjà une possible fusion des deux partis au sein d’un grand mouvement central et pro-européen. Un tel scénario semble pourtant peu réaliste à moyen terme.

Tout d’abord, François Bayrou n’y est pas favorable. Au nom du pluralisme, le président du MoDem s’est toujours opposé aux projets visant à constituer un grand parti hégémonique : en 2002, Bayrou avait refusé d’intégrer l’UMP en déclarant : « si l’on pense tous la même chose, alors on ne pense plus rien ». C’est d’ailleurs pour préserver son indépendance qu’il a créé le Mouvement Démocrate en 2007, sur les ruines de l’UDF. On imagine mal Bayrou renoncer à son indépendance et saborder le parti qu’il a lui-même fondé au prix de tant de sacrifices.

De leur côté, les macronistes ne souhaitent pas diluer leur jeune parti dans une nouvelle entité à l’avenir incertain. Ce que voudraient certains macronistes, c’est une absorption du MoDem par La République En Marche : en effet, le MoDem est un allié parfois gênant pour le parti majoritaire. En 2017, la querelle des investitures aux législatives a entraîné des tensions entre Bayrou et les cadres macronistes. Depuis 2017, Bayrou a tenu à plusieurs reprises des propos critiques à l’endroit d’Emmanuel Macron. En outre, le parti de Bayrou fait actuellement l’objet d’une enquête pour des soupçons de détournement de fonds publics au Parlement européen, ce qui pourrait avoir des retombées négatives sur l’image du parti présidentiel.

Dans l’absolu, une fusion du MoDem et de LREM serait-elle souhaitable ? Cela fait maintenant plusieurs années que le Centriloque cherche à théoriser la recomposition du champ politique français et l’émergence d’un « axe central » regroupant toutes les forces réformistes modérées, libérales et pro-européennes venues du centre, du centre-gauche et du centre-droit. La victoire d’Emmanuel Macron a, de toute évidence, marqué une étape décisive dans cette recomposition politique. L’effondrement du PS et la fracturation de LR confirment également cette dynamique. L’axe central existe : les macronistes, les centristes du MoDem et de l’UDI, les radicaux et le mouvement Agir incarnent cet axe central, et nul ne peut nier que ces différentes familles politiques sont d’accord sur l’essentiel. D’un point de vue strictement idéologique, une alliance durable entre les différentes composantes de l’axe central serait donc tout à fait cohérente.

Mais ces différents partis ont des histoires et des cultures politiques différentes : plutôt qu’une fusion, ne faut-il pas plutôt envisager, à terme, une sorte de fédération de partis sur le modèle de l’ancienne UDF, qui réunirait différentes formations politiques tout en laissant à chaque parti-membre la possibilité de conserver ses structures et son identité ? Mais pour que cela soit possible, encore faut-il que les macronistes se montrent un peu plus humbles et acceptent de renoncer à la culture du parti unique pour privilégier une culture de la coalition et du compromis.

Les leçons du scrutin européen du 26 mai

Quelles leçons tirer du scrutin européen du 26 mai? L’abstention est en net recul par rapport au scrutin de 2014 mais reste massive, il n’y a donc pas de quoi se réjouir. Sans surprise, la liste du Rassemblement National est en tête: le parti de Marine Le Pen a réuni près d’un quart des suffrages exprimés, un succès aberrant pour un parti dont les eurodéputés brillent surtout par leur absentéisme et font l’objet d’une enquête pour détournement de fonds publics. La liste LREM-MoDem arrive en deuxième position et réunit 22% des suffrages, un score honorable mais qui ne permet pas au parti présidentiel de battre l’extrême droite comme le souhaitait la tête de liste Nathalie Loiseau. La droite républicaine s’effondre: la liste LR menée par François-Xavier Bellamy n’a rassemblé que 8% des suffrages, bien loin des 20% obtenus par l’UMP en 2014: le virage conservateur impulsé par Laurent Wauquiez semble être un échec, et le projet indigent proposé par LR aux européennes n’a pas convaincu les électeurs. On note en revanche la belle performance de la liste Europe-Ecologie-Les Verts, qui obtient 13% des suffrages et arrive en troisième position, devant LR et la France Insoumise.

Bon nombre de responsables politiques oublient qu’il s’agit d’une élection européenne et s’obstinent à interpréter les résultats du scrutin à l’aune d’enjeux strictement nationaux. Essayons donc de sortir des polémiques franco-françaises et tâchons d’interpréter les résultats sous un angle européen. Le score élevé du Rassemblement National est évidemment une très mauvaise nouvelle et renvoie une image lamentable de la France à nos partenaires, mais je crois qu’il faut relativiser ce score, qui est très stable par rapport à 2014. Au bout du compte, le cumul des suffrages obtenus par l’ensemble des listes pro-européennes reste bien supérieur à celui des listes anti-européennes, ce qui est plutôt rassurant. La force du Rassemblement National vient du fait que ce parti a réussi à drainer l’essentiel des votes protestataires et antieuropéens, tandis que les votes pro-européens se sont ventilés entre plusieurs formations (LREM, EELV, PS, UDI et dans une moindre mesure LR). Le vote pro-européen reste majoritaire dans notre pays, et c’est cela qui importe le plus.

Il convient aussi d’examiner les résultats dans l’ensemble de l’Union européenne pour donner du sens à ce scrutin. Or, on assiste à une importante recomposition politique au sein du Parlement européen. Les deux forces qui dominaient traditionnellement le Parlement, à savoir les sociaux-démocrates et les conservateurs, accusent un net recul et ne détiennent plus la majorité absolue des sièges. Les centristes et les libéraux sont en nette progression puisqu’ils passent de 60 à 100 sièges, notamment grâce aux députés LREM et MoDem élus en France. Les écologistes progressent eux aussi de façon significative, à tel point que l’on parle d’une «vague verte». Écologistes et centristes joueront donc un rôle de pivot dans ce nouveau Parlement. Enfin, les extrêmes droites connaissent elles aussi une montée en puissance, là encore grâce aux députés français.

Quelle offre centriste aux européennes de mai 2019?

Les élections européennes permettent aux centristes de mettre en avant leur spécificité par rapport aux autres courants politiques : un attachement très fort au projet européen et une volonté de perpétuer l’idéal fédéraliste des Pères de l’Europe. Lors du scrutin européen de 2014, les centristes avaient réussi à dépasser leurs divisions et à bâtir une liste commune ; mais en 2019, c’est en ordre dispersé qu’ils se sont lancés dans la bataille des européennes. Le MoDem de François Bayrou fait alliance avec La République En Marche, le Mouvement Radical et le parti Agir. L’UDI de Jean-Christophe Lagarde fait cavalier seul. Quant au mouvement d’Hervé Morin Les Centristes, il reste fidèle à sa stratégie d’alliance avec Les Républicains.

Quelles sont les listes les plus en phase avec les valeurs et les idées centristes ? Nous pouvons écarter d’emblée la liste de LR, dont le programme s’inscrit clairement à droite et ne propose aucune ambition claire pour l’Europe. On retiendra donc la liste LREM menée par Nathalie Loiseau et la liste UDI menée par Jean-Christophe Lagarde. Une troisième liste a aussi retenu notre attention : celle du Parti Fédéraliste Européen (PFE), menée par Yves Gernigon. Le PFE n’est pas à proprement parler un parti centriste mais son attachement au fédéralisme européen offre des convergences indéniables avec les idées portées par le centre.

Les trois listes retenues ont des programmes relativement proches : elles défendent le marché unique et l’acquis de Schengen ; elles mettent en avant un projet d’inspiration fédéraliste ; elles font des propositions ambitieuses pour démocratiser les institutions européennes et renforcer l’UE dans des domaines clés tels que la défense, l’environnement ou la gestion des flux migratoires. Les trois listes souhaitent la création d’une armée européenne et d’une police fédérale européenne ainsi qu’une harmonisation du droit d’asile. De même, les trois listes veulent doter l’Union européenne de ressources propres et instaurer un véritable budget fédéral européen pour financer de grands projets d’investissements.

LREM – MoDem – Agir – Mouvement Radical

Affublé d’un titre quelque peu prétentieux (« Renaissance »), le projet défendu par la République En Marche et ses alliés affiche de grandes ambitions pour l’Union européenne. Ce projet met en avant l’écologie et entend faire de l’Europe une « puissance verte », un choix surprenant au regard du bilan écologique assez dérisoire de l’actuelle majorité. LREM veut investir 1.000 milliards d’euros d’ici 2024 dans les énergies et les transports propres. Le parti majoritaire propose aussi une taxe carbone européenne sur les produits importés, une taxe sur le transport aérien, la fermeture de toutes les centrales fonctionnant à l’énergie fossile d’ici 2050, la mise en place d’un « Pacte de Soutenabilité » juridiquement contraignant et la création d’une « Banque Européenne du Climat » chargée de financer la croissance verte. Mais l’originalité du projet des macronistes réside surtout dans l’idée d’une « politique féministe européenne », qui passerait notamment par l’inscription du principe de parité dans les traités européens et par la mise en place d’un « Pacte Simone Veil » garantissant les droits des femmes (accès à la contraception et à l’IVG, égalité salariale, lutte contre les violences conjugales, etc.). Le programme met aussi en avant l’idée de justice sociale et fiscale : taxation des GAFA, harmonisation de la fiscalité sur les entreprises, salaire minimum européen et création d’un statut européen pour les travailleurs des plateformes. Par ailleurs, LREM propose un certain nombre de mesures censées permettre à l’Union européenne de défendre plus efficacement ses valeurs et ses intérêts dans la mondialisation : on citera, entre autres, l’idée d’une « Directive Éthique des entreprises » qui interdirait l’accès au marché européen à toute entreprise ne respectant pas certaines exigences sociales et écologiques fondamentales, telles que la prohibition du travail des enfants. En matière de défense, LREM et ses alliés se positionnent clairement en faveur d’une armée européenne dont le rôle et le fonctionnement seraient définis par un « Traité de défense et de sécurité » ; le programme prévoit aussi un « cyber-bouclier européen » et la création d’une « Agence européenne de protection des démocraties » chargée de protéger les élections contre toute tentative de fraude et de manipulation. Sur la question migratoire, LREM veut renforcer les pouvoirs de l’agence Frontex et confier à Europol le démantèlement des réseaux de passeurs. Les macronistes entendent consolider « l’identité européenne » en ouvrant Erasmus aux collégiens et aux apprentis, en triplant le budget alloué au programme Erasmus et en créant des « Universités européennes ». Enfin, pour relancer la construction européenne, LREM compte organiser une « Conférence pour l’Europe » qui réunira des dirigeants et des citoyens tirés au sort, afin d’identifier les grandes priorités et les changements nécessaires. Au bout du compte, le projet défendu par LREM comporte des idées séduisantes sur le papier mais l’abondance de mesures proposées laisse un peu dubitatif quant à l’applicabilité d’un tel programme. De plus, certaines mesures ressemblent un peu à des arguments marketing et ne correspondent guère aux compétences ordinaires des eurodéputés : en toute logique, l’initiative d’un « Traité de défense » ou d’une « Conférence pour l’Europe » relève du Conseil européen, et non du Parlement.

UDI

L’UDI avance quelques idées intéressantes pour démocratiser les institutions de l’Union européenne, notamment l’élection du président du Conseil européen au suffrage universel. Plusieurs mesures visent à renforcer les liens entre citoyens européens, tels que la création d’un « Pass Musée européen » et d’un programme Erasmus pour les agents publics. L’UDI souhaite bouleverser le système de financement de l’Union européenne en supprimant les contributions des Etats membres et en dotant l’UE de ressources propres : le programme évoque une taxe carbone européenne sur les produits importés, une taxe sur les transactions financières et une taxe sur les visas des touristes extra-communautaires (sur le modèle de l’ESTA aux Etats-Unis). En matière d’écologie, l’UDI propose la création d’un « Livret E » pour drainer l’épargne populaire en direction de grands projets environnementaux, un règlement européen contre les alimentés traités avec des molécules interdites en Europe, ou encore l’introduction systématique d’une clause de sauvegarde dans les traités commerciaux signés entre l’UE et d’autres pays, afin de suspendre toute politique de libre-échange avec un pays ne respectant pas l’Accord de Paris sur le climat. L’UDI veut harmoniser la fiscalité sur les entreprises pour lutter plus efficacement contre la fraude et l’optimisation fiscales ; le parti de Jean-Christophe Lagarde souhaite également fixer un taux minimum et un taux maximum de cotisations sociales en Europe afin de lutter contre le dumping social. Par ailleurs, l’UDI met en avant l’idée d’une « Europe stratège » capable de défendre ses intérêts face aux grandes puissances : principe de réciprocité pour l’ouverture des marchés publics aux entreprises extra-européennes, lutte contre l’accaparement des terres agricoles, quota de 40% d’œuvres européennes sur les plateformes de streaming, « démantèlement des activités de Google en Europe » au nom de la libre concurrence. En matière de sécurité, l’UDI propose la création d’un « Pôle européen de défense », d’une « cyber-armée européenne » et d’un « FBI européen » chargé de lutter contre le terrorisme et le crime organisé. Il est aussi question de remplacer Frontex par une « Agence européenne des Migrations » chargée à la fois de surveiller les frontières extérieures, de traiter les demandes d’asile et d’harmoniser les critères du droit d’asile pour l’ensemble des Etats membres. En définitive, le programme de l’UDI ne manque pas d’ambition et comporte quelques idées novatrices pour relancer le projet européen dans les domaines prioritaires.

Le Parti Fédéraliste Européen

Le programme des Fédéralistes met l’accent sur la défense des PME, l’innovation et la protection des consommateurs européens. Comme on peut s’y attendre, l’orientation de ce programme est résolument fédéraliste : on y propose la création d’un budget fédéral européen pour financer de grands programmes d’investissements dans des domaines tels que les transports, les énergies vertes et les nouvelles technologies ; ce budget fédéral pourrait être alimenté par une taxe européenne sur les transactions financières. Le Parti Fédéraliste veut aussi harmoniser la fiscalité sur les revenus et sur les entreprises afin de mettre fin au dumping fiscal. Il propose un système de sécurité sociale européen prenant en charge l’indemnisation du chômage et le versement d’un revenu inconditionnel de base, sans toutefois donner de précisions sur le financement d’un tel système. Le Parti Fédéraliste propose, lui aussi, la création d’une police fédérale pour lutter plus efficacement contre le terrorisme et le crime organisé. Il veut convoquer une assemblée constituante pour rénover et démocratiser les institutions de l’UE ; il souhaite renforcer la citoyenneté européenne en élargissant à tous les scrutins nationaux le droit de vote des citoyens européens (ce droit de vote se limite actuellement aux élections municipales et européennes). Il réclame aussi un président de l’Union élu au suffrage universel. Pour faire entendre la voix de l’UE sur la scène internationale, le Parti Fédéraliste est favorable à la création d’une véritable armée européenne et d’un corps diplomatique européen ; il plaide également pour un siège européen unique au Conseil de Sécurité de l’ONU. Enfin, les Fédéralistes défendent l’idée d’une « immigration responsable » et souhaitent « accorder le nombre de migrants aux capacités d’accueil de l’Europe », une proposition très vague dans la mesure où il est difficile de déterminer de façon objective quelles sont les « capacités d’accueil » des Etats européens. Le projet du Parti Fédéraliste va donc dans le bon sens mais reste inabouti et, par certains aspects, utopique, notamment lorsqu’il est question d’un revenu minimum européen.

Simone Veil au Panthéon

Simone Veil.

Dimanche 1er juillet, Simone Veil est entrée au Panthéon un an après son décès. Pour beaucoup, Simone Veil fut avant tout la « ministre de l’IVG ». En novembre 1974, alors Ministre de la Santé, elle prononça un discours historique à l’Assemblée Nationale pour défendre la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse. Cette loi, on le sait, a suscité des passions d’une rare violence : Simone Veil fut insultée, humiliée, menacée. Mais elle mena ce combat jusqu’au bout, sans fléchir. La loi Veil constitua une avancée majeure à une époque où l’avortement était encore considéré comme un crime en France et où, chaque année, des milliers de femmes se faisaient avorter clandestinement, au péril de leur vie.

Le destin de cette femme exceptionnelle fut aussi marqué par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Simone Veil fut déportée à Auschwitz-Birkenau en 1944, à l’âge de 16 ans. Elle devint d’ailleurs une figure incontournable de la mémoire du génocide juif : de 2000 à 2007, elle présida la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, institution dont elle demeura d’ailleurs présidente d’honneur après 2007. 

Femme de lettres et académicienne, Simone Veil fut également une femme du centre et une Européenne convaincue : en 1979, elle mena la liste UDF aux élections européennes et devint la présidente du premier Parlement européen élu au suffrage universel. Durant toute sa carrière, elle défendit la construction européenne et combattit l’extrême droite, en dénonçant notamment les alliances locales entre la droite et le FN dans les années 80 et 90. Refusant toute vision sectaire de la politique, elle n’hésita pas à dépasser les clivages traditionnels et à défendre des positions qui heurtaient les majorités auxquelles elle appartenait. En 2012, bien que retirée de la vie politique, Simone Veil participa au congrès fondateur de l’UDI aux côtés de Jean-Louis Borloo, réaffirmant ainsi explicitement sa fibre centriste. 

Simone Veil fut incontestablement l’une des grandes consciences françaises du XXe siècle. Tous ses combats gardent une étonnante actualité : le droit à l’avortement est encore menacé dans certains pays de l’Union européenne ; la mémoire de la Shoah reste un enjeu permanent face à la montée de la haine et de l’intolérance, et face à la résurgence de l’antisémitisme et du négationnisme. L’Europe, enfin, est un combat d’actualité à l’heure où le Brexit, la crise des migrants et la montée des populismes déstabilisent gravement le projet européen tout en questionnant sa légitimité.

Le Centriloque se réjouit de l’entrée de Simone Veil au Panthéon et s’associe à l’hommage émouvant qui lui a été rendu.

L’UDI sert-elle encore à quelque chose?

Jean-Christophe Lagarde.

L’Union des Démocrates et Indépendants a été créée à l’initiative de Jean-Louis Borloo suite aux législatives de 2012 : à l’époque, Borloo voulait refonder une grande confédération de partis centristes, une sorte de nouvelle UDF à l’identité plus écolo et plus européenne que l’ancienne « maison mère ». L’ambition de Borloo était aussi de constituer un pôle de centre-droit allié à l’UMP mais indépendant de cette dernière. Six ans plus tard, l’UDI est en miettes : comment a-t-on pu en arriver là ?

En fait, l’UDI n’a pas vraiment réussi à s’affirmer comme une force politique indépendante : elle a toujours considéré la droite républicaine comme son allié « naturel » et n’est restée qu’une force d’appoint pour Les Républicains durant le quinquennat de François Hollande. Ce sont aussi les divisions internes qui ont discrédité le parti centriste : les différentes chapelles de l’UDI ont été incapables d’adopter des positions communes sur les réformes du quinquennat de François Hollande, renvoyant ainsi l’image d’un parti désuni sans ligne politique claire.

De plus, trois catastrophes successives ont déstabilisé l’UDI. La première fut le départ de Borloo en 2014, deux ans seulement après la fondation de l’UDI. L’ancien maire de Valenciennes et ancien ministre de Nicolas Sarkozy jouissait d’une grande popularité et d’une légitimité suffisamment forte pour fédérer la diaspora des micro-partis centristes, mais son retrait de la vie politique pour raisons de santé a exacerbé les dissensions et les rivalités internes de l’UDI. La deuxième catastrophe qui ruina l’UDI fut la guerre des chefs absurde qui opposa Jean-Christophe Lagarde à Hervé Morin : après l’élection de Lagarde à la présidence de l’UDI fin 2014, son rival chercha constamment à l’affaiblir en critiquant sa stratégie politique. La troisième catastrophe fut évidemment la défaite de François Fillon à la présidentielle de 2017 : l’UDI a soutenu le candidat LR du bout des doigts, et a fait naufrage avec lui.

En refusant la main tendue d’Emmanuel Macron, l’UDI a choisi de rester dans l’opposition alors qu’elle avait largement sa place dans la majorité présidentielle. Jean-Christophe Lagarde, incapable d’imposer son leadership, se retrouve à la tête d’une confédération en peau de chagrin qui se réduit désormais à la seule FED (Force Européenne Démocrate), le micro-parti qu’il a lui-même créé. Tous les autres partis fondateurs ont quitté le navire : l’Alliance Centriste de Jean Arthuis a rallié Macron dès 2016 ; le Parti Radical valoisien et le mouvement « Les Centristes » d’Hervé Morin ont quitté l’UDI après la présidentielle. Et même si Lagarde ne manque pas de qualités, il faut bien admettre que son attitude ambiguë vis-à-vis d’Emmanuel Macron n’a guère été bénéfique pour l’UDI. Lagarde co-préside actuellement avec le député Franck Riester le groupe des « Constructifs », qui veut incarner à l’Assemblée nationale une opposition responsable et capable de soutenir les textes qu’elle juge intéressants. Mais bien souvent, ce groupe parlementaire ne donne pas de consignes et vote en ordre dispersé.

Bien que les idées de l’UDI soient largement compatibles avec celles des macronistes sur bon nombre de sujets, le parti centriste n’a pas du tout bénéficié de la victoire de Macron ni de la recomposition politique actuellement à l’œuvre. L’élection de Laurent Wauquiez à la tête de LR a conduit Jean-Christophe Lagarde à prendre ses distances avec le parti de droite : aujourd’hui, l’UDI a changé de stratégie politique et ne considère plus LR comme un allié « naturel ». Cela ne veut pas dire, pour autant, que l’avenir de l’UDI soit assuré. Trois scénarios peuvent être envisagés : la dissolution pure et simple, la survie du parti dans le cadre d’une alliance avec le nouveau mouvement de centre-droit « Agir ! », ou la fusion avec « Agir ! » au sein d’une nouvelle entité politique. Jean-Christophe Lagarde se verrait bien en leader d’un grand mouvement de centre-droit unifié et rénové, mais il est manifestement le seul à y croire encore.

L’année 2017 a-t-elle été celle du centrisme?

L’année 2017 aura été celle de la recomposition politique. La victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle, celle de son mouvement La République En Marche aux législatives, l’effondrement du Parti Socialiste et la « droitisation » de LR ont en effet permis une recomposition du champ politique autour du nouveau président. Emmanuel Macron a réussi à former une majorité « centrale » dépassant le clivage droite/gauche et regroupant des hommes et des femmes issus du centre-gauche et du centre-droit. L’année 2017 aura donc vu naître de façon officielle ce fameux « axe central » qui réunit les progressistes et les modérés de la gauche, de la droite et du centre. La réunification du Parti Radical de Gauche et du Parti Radical valoisien au sein d’un nouveau parti baptisé Mouvement Radical et Social-Libéral atteste, elle aussi, la réalité de cet « axe central ». Par ailleurs, la fondation d’un nouveau parti de centre-droit, Agir, par un groupe de parlementaires « constructifs » issus de LR mais refusant la ligne dure incarnée par Laurent Wauquiez démontre (s’il en était besoin) que l’idée d’un grand parti unique à droite est vouée à l’échec. Reste à savoir si cette recomposition politique est un processus durable ou un simple phénomène conjoncturel lié à la personnalité d’Emmanuel Macron.

Le bilan des huit premiers mois de Macron à l’Elysée est plutôt positif. En 2016, beaucoup ne voyaient dans la popularité de Macron qu’un épiphénomène ; beaucoup pensaient qu’il n’avait aucune chance de remporter l’élection présidentielle. Même après la victoire de Macron au second tour, ses détracteurs s’acharnaient encore à le discréditer en affirmant qu’il n’aurait pas de majorité stable pour gouverner. Macron a réussi à déjouer toutes les prédictions de ses adversaires puisqu’il gouverne aujourd’hui le pays en s’appuyant sur une majorité large et stable à l’Assemblée nationale. Macron a respecté sa « feuille de route » et a mis en place les premières réformes du quinquennat : loi de moralisation de la vie publique, réforme de la fiscalité sur le capital, réforme de la taxe d’habitation, réforme de la CSG, réforme de la fiscalité sur les carburants, assouplissement du Code du Travail, dédoublement des classes de CP dans les REP et REP+, réforme de l’accès à l’université. Pour l’heure, le bilan économique est plutôt encourageant : la politique de Macron inspire confiance aux investisseurs, le taux de chômage poursuit sa baisse et le taux de croissance est de l’ordre de 1,9% sur l’année 2017. La nouvelle année se présente plutôt bien pour le gouvernement avec, en prime, un long répit électoral puisqu’aucune élection ne viendra sanctionner l’exécutif avant le scrutin européen de mai 2019. Il faudra donc maintenir le rythme des réformes en 2018 et, surtout, privilégier les mesures sociales après un début de quinquennat dominé par les réformes libérales.

L’année 2017 a-t-elle été l’année du centrisme ? Depuis la victoire de Macron et la nomination d’Edouard Philippe à Matignon, la France est indiscutablement gouvernée au centre. Macron ne s’est jamais défini lui-même comme un centriste, mais il a réalisé le rêve centriste d’un dépassement du clivage droite/gauche. De plus, Macron est en phase avec les attentes européennes très fortes des centristes : il a placé l’Europe au cœur de sa campagne électorale et a développé, dans son discours de la Sorbonne, les grandes orientations d’une possible relance du projet européen. Le mouvement politique fondé par Macron, La République En Marche, dispose de la majorité absolue à l’Assemblée nationale et occupe très largement l’espace politique central, mais doit encore se construire une identité propre s’il aspire à être plus qu’une simple courroie de transmission des projets de l’exécutif. Le MoDem de François Bayrou, qui constitue le deuxième pôle de la majorité, a sans conteste bénéficié de la victoire de Macron : avec une quarantaine de députés et deux représentants au sein du gouvernement, le parti centriste connaît une véritable renaissance. Mais il ne doit cette renaissance qu’à la victoire de Macron et reste dans une position de dépendance vis-à-vis de LREM. En outre, le parti a été fragilisé par les accusations d’emplois fictifs dont il a été la cible et qui ont poussé Bayrou à démissionner du poste de Garde des Sceaux. Lors de son congrès national en décembre 2017, le MoDem a réaffirmé son ancrage dans la majorité présidentielle et son alliance avec LREM ; Bayrou a aussi présenté son parti comme un aiguillon programmatique de la majorité, capable de réorienter la politique gouvernementale dans un sens plus social et de faire émerger de nouvelles propositions dans plusieurs domaines essentiels tels que l’éducation et le développement durable.

Les autres partis centristes, en revanche, n’ont guère bénéficié de la victoire d’Emmanuel Macron : l’Alliance Centriste reste inexistante malgré son ralliement à Macron ; les radicaux sont divisés sur la question de leur participation à la majorité ; quant à l’UDI, elle est en plein délitement depuis la présidentielle. Plombée par la défaite de François Fillon, discréditée par ses querelles internes, l’UDI traverse actuellement la pire crise de son existence. Maintenant que les radicaux valoisiens, l’Alliance Centriste et le mouvement « Les Centristes » d’Hervé Morin ont quitté le navire, Jean-Christophe Lagarde se retrouve à la tête d’une confédération en peau de chagrin dont l’avenir est sérieusement hypothéqué. Lagarde continue de s’imaginer en leader naturel du centre-droit, mais il est manifestement le seul à y croire encore. Finalement, à l’exception notable du MoDem qui se retrouve satellisé par La République En Marche, la victoire du macronisme n’aura pas renforcé les anciens partis centristes. En construisant son propre mouvement politique en dehors des cadres partisans classiques et en opérant un profond renouvellement du personnel politique, Macron n’a-t-il pas, d’une certaine façon, « ringardisé » les partis centristes traditionnels ?

Le Centriloque vous souhaite une excellente année 2018 et vous remercie pour votre fidélité.

Le Parti Radical enfin réunifié

Sylvia Pinel et Laurent Hénart.

Samedi 9 décembre 2017, date anniversaire de la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat, les Radicaux de gauche et les Radicaux valoisiens ont officiellement voté leur réunification lors d’un congrès extraordinaire. L’événement est passé totalement inaperçu en raison des obsèques de Johnny Hallyday mais il a son importance, au moins sur le plan symbolique, puisqu’il marque la renaissance du plus vieux parti de France.

Le Parti Radical a vu le jour en 1901, en pleine Affaire Dreyfus. Initialement situé au centre-gauche, il défendait la République, la laïcité, les Droits de l’Homme et pouvait compter sur le soutien d’une classe moyenne en plein essor. Véritable pivot de la vie politique française, il a participé à d’innombrables coalitions gouvernementales sous la Troisième et sous la Quatrième République. C’est en 1972 qu’a eu lieu le divorce, quand l’aile gauche, minoritaire, a quitté le parti historique pour fonder le Mouvement des Radicaux de Gauche et signer le fameux « Programme Commun de la Gauche » aux côtés du PS et du PCF. Cette scission a fait basculer au centre le parti historique, dit « valoisien », dont le siège national est situé place de Valois dans le 1er arrondissement de Paris.

La scission du Parti Radical est en fait la conséquence du processus de bipolarisation qui s’est opéré sous la Cinquième République après le départ de Charles de Gaulle. L’aile gauche du parti fut en quelque sorte « aimantée » par le Parti Socialiste : pendant 45 ans, les Radicaux de Gauche sont en effet restés de fidèles alliés du PS. Quant aux « Valoisiens », ils se sont durablement alliés à la droite républicaine et ont participé à la création de l’UDF en 1978, de l’UMP en 2002 puis, sous l’impulsion de Jean-Louis Borloo, à la fondation de l’UDI en 2012. Mais la victoire d’Emmanuel Macron en 2017, la « droitisation » de LR et l’effondrement du PS ont créé les conditions favorables à une recomposition de la vie politique autour d’un « axe central » et rendu possible une réunification des Radicaux. Sur le fond, cette réunification apparaît comme une évidence car les deux branches de la famille radicale ont toujours partagé les mêmes valeurs et les mêmes convictions progressistes, républicaines et européennes, ainsi qu’un amour profond de la démocratie locale.

Le Parti Radical réunifié, qui porte désormais le nom de « Mouvement Radical », sera provisoirement codirigé par Laurent Hénart (président du Parti Radical valoisien) et Sylvia Pinel (présidente du PRG), jusqu’à ce qu’une élection interne désigne un nouveau leader. Pour autant, l’avenir du parti reste incertain car il va devoir se faire une place dans un espace central déjà bien occupé par LREM, le MoDem et les « Constructifs ». Les Radicaux vont aussi devoir trancher une question délicate mais néanmoins essentielle : seront-ils dans la majorité présidentielle ou dans l’opposition ?

Une famille centriste bientôt rassemblée?…

Après des décennies de division, la famille centriste serait-elle enfin sur le point de se rassembler ? Plusieurs indices peuvent en tout cas le laisser penser. Les Radicaux de gauche et les Radicaux « valoisiens » ont exprimé leur intention de fusionner pour reconstituer un grand Parti Radical unifié. A l’UDI, malgré les fractures internes et la guerre des chefs qui oppose Lagarde et Morin depuis le départ de Borloo, l’idée d’un grand parti centriste unifié fait son chemin ; Jean-Christophe Lagarde n’exclut d’ailleurs pas un rapprochement avec le MoDem de Bayrou.

Deux facteurs peuvent expliquer cette dynamique de rassemblement au centre. Tout d’abord, la victoire de Macron à la présidentielle a dynamité les clivages politiques traditionnels et donné une vraie légitimité au discours centriste. Deuxièmement, le durcissement du parti Les Républicains a précipité le divorce entre la droite et l’UDI. La victoire annoncée de Laurent Wauquiez à la présidence de LR confirme la droitisation du parti sur les questions identitaires et sécuritaires : dans ces conditions, les centristes de l’UDI ne considèrent plus Les Républicains comme un « allié naturel ».

Il est encore trop tôt pour savoir si ce processus de rassemblement est solide et s’il va véritablement accoucher de quelque chose. En 2014, le MoDem et l’UDI avaient déjà tenté une ébauche de rassemblement avec « L’Alternative », une éphémère coalition centriste conclue à la va-vite pour proposer des listes communes aux élections européennes : comme on pouvait s’y attendre, ce rapprochement n’a pas fait long feu et les divergences entre l’UDI et le MoDem en matière de stratégie électorale ont rapidement repris le dessus.

Même si les centristes parviennent à se rassembler durant les mois ou les années qui viennent, plusieurs questions délicates pourraient hypothéquer cette fragile unité. Première question : quelle forme prendra ce rassemblement ? Parti unitaire ou fédération de partis autonomes ? Deuxième question : sur quelle base programmatique ? Même si tous les centristes sont à peu près d’accord sur l’essentiel, des divergences demeurent sur les questions économiques et sociales. Troisième question sensible : quelles relations avec les autres forces politiques, notamment avec La République En Marche ? Si le MoDem a choisi de s’inscrire pleinement dans la majorité présidentielle en s’alliant avec le mouvement de Macron, ce n’est pas le cas de l’UDI.

Quoi qu’il en soit, le Centriloque ne peut que se réjouir devant cette volonté affichée de rassemblement car il faut reconstituer dans notre pays un courant centriste fort, unifié et indépendant. La montée des populismes de gauche et d’extrême droite ainsi que les multiples menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’avenir du projet européen montrent que nous avons, plus que jamais, besoin du centre et des valeurs libérales et humanistes dont il est porteur.

Macron: sauveur ou fossoyeur des centristes?

E. Macron (source: Le Figaro).

Bien qu’il soit souvent qualifié de « centriste » dans la presse étrangère, Emmanuel Macron ne s’est jamais défini comme tel et n’a jamais appartenu à l’une des familles politiques « historiques » du centrisme français. Mais il revendique un positionnement « central » et son projet politique est totalement compatible avec les valeurs et les idées centristes, tant par son orientation social-libérale et pro-européenne que par son ambition de dépasser le clivage droite/gauche. La victoire de Macron est donc une victoire idéologique du centrisme.

Pour autant, peut-on dire que la victoire de Macron a renforcé les centristes ? Cela n’a rien d’évident. Car Macron a, d’une certaine façon, dépossédé les centristes de leurs idées. La République En Marche est devenue cette grande force politique centrale que les centristes n’ont jamais réussi à bâtir à cause de leurs divisions. Le macronisme est en quelque sorte un centrisme « débarrassé » des partis et des leaders centristes. Avec 314 députés, le groupe LREM détient la majorité absolue à l’Assemblée nationale et n’a pas besoin de l’appoint des voix centristes pour faire passer les réformes. De plus, aucune personnalité majeure de la famille centriste n’est présente au gouvernement depuis la démission de François Bayrou et Marielle de Sarnez, les deux poids lourds du MoDem.

Peut-on dire que les partis centristes ont bénéficié de la victoire de Macron ? Le MoDem connaît une renaissance incontestable, mais fragile. Avec 42 députés, le parti de François Bayrou a pu constituer, pour la première fois de son histoire, un groupe parlementaire. Mais le succès électoral du MoDem est artificiel puisqu’il repose uniquement sur son alliance avec LREM, ce qui place les députés MoDem dans un rapport de dépendance à l’égard du parti présidentiel. En outre, le parti de Bayrou a été fragilisé par des soupçons d’emplois fictifs après la présidentielle.

Quant à l’UDI, elle n’a tiré aucun bénéfice de la victoire de Macron. Le parti présidé par Jean-Christophe Lagarde est en plein désarroi : miné par les divisions internes, plombé par son ralliement à Fillon lors de la présidentielle et prisonnier de son alliance avec Les Républicains lors des législatives, ce parti n’a pu faire élire que 18 députés. L’attitude de l’UDI vis-à-vis du président de la République est assez ambiguë : après avoir critiqué Macron sans ménagement, Jean-Christophe Lagarde et les autres députés UDI ont finalement rejoint le groupe des « Constructifs », qui veut incarner une opposition bienveillante prête à voter les réformes allant dans le « bon sens ». Mais ce n’est pas la première fois que l’UDI nous fait le coup de l’opposition constructive : en 2012, déjà, les députés UDI avaient affirmé qu’ils ne tomberaient pas dans l’opposition systématique et qu’ils soutiendraient les bonnes réformes. Nous avons vu le résultat : les députés UDI se sont enfermés dans une opposition stérile à la politique de François Hollande pour préparer, avec leurs alliés de droite, l’alternance de 2017.

On peut s’interroger sur l’avenir de l’UDI, qui est désormais un parti sans cohésion, sans projet, et dont plus personne ne comprend la ligne politique. Jean-Christophe Lagarde se verrait bien en leader d’un grand parti centriste rénové : il a en effet l’ambition de bâtir une « nouvelle force politique transpartisane » regroupant centre-gauche et centre-droit. Mais Lagarde n’est pas Borloo : il n’a pas la légitimité nécessaire pour construire une telle force politique. La mission semble d’autant plus périlleuse que cette « nouvelle force transpartisane » existe déjà : elle s’appelle La République En Marche, et Jean-Christophe Lagarde n’en fait pas partie…

Les micro-partis centristes qui se sont ralliés à Emmanuel Macron n’ont pas vraiment tiré profit de leur stratégie. L’Alliance Centriste, parti fondé par l’ancien ministre Jean Arthuis, a rompu avec l’UDI après avoir choisi de soutenir Emmanuel Macron pour la présidentielle ; compte tenu de son poids politique insignifiant, cette formation n’a aucune influence dans la nouvelle majorité. Même constat pour Génération Citoyens, le mouvement présidé par le député européen Jean-Marie Cavada : malgré son ralliement à Macron lors de la présidentielle, ce mouvement n’a aucun rôle dans la majorité ; de plus, la ligne pro-Macron défendue par Jean-Marie Cavada pendant la présidentielle a provoqué des divisions au sein de Génération Citoyens, hypothéquant sérieusement l’avenir de ce micro-parti.

En créant une force politique nouvelle qui réunit différentes sensibilités politiques allant du centre-gauche au centre-droit, en axant son projet sur le thème du renouvellement de la vie politique, en faisant entrer à l’Assemblée nationale et au gouvernement de nouveaux visages issus de la société civile, Macron a relégué au second plan les appareils politiques et les figures traditionnelles de la famille centriste. En définitive, Macron n’a pas tué les centristes : il les a ringardisés.

Le nouveau pouvoir est au centre

L’allocution d’Emmanuel Macron devant le Congrès à Versailles lundi 3 juillet fut assez décevante : elle se résumait à quelques mesures de bon sens noyées dans un discours interminable et verbeux qui, sur le fond, n’apportait pas grand chose de nouveau. Ce qu’il faut retenir de cette allocution, c’est surtout la réforme du Parlement : le président souhaite réduire d’un tiers le nombre de députés et de sénateurs, instaurer une dose de proportionnelle aux élections législatives pour améliorer la représentativité de l’Assemblée nationale, et limiter le nombre de mandats parlementaires dans le temps pour favoriser le renouvellement de la vie politique. Ces trois mesures sont justes, concrètes, réalistes et rejoignent très largement les idées centristes. On retiendra également la suppression de la Cour de Justice de la République et la sortie de l’état d’urgence. Les autres annonces faites par Emmanuel Macron vont dans le bon sens mais restent, hélas, beaucoup trop vagues : sur la relance du projet européen, la lutte contre le terrorisme, la maîtrise des flux migratoires et l’harmonisation des politiques d’asile à l’échelle européenne, on ne peut que regretter le manque de précision du président de la République, même si les orientations proposées sont bonnes. Les groupes LREM de l’Assemblée nationale et du Sénat, le groupe MoDem de l’Assemblée nationale et le groupe UDI-Union Centriste du Sénat ont approuvé la déclaration du président et se sont engagés à soutenir son action. Le groupe « Les Constructifs » de l’Assemblée nationale a également exprimé un avis positif sur la déclaration présidentielle bien que deux députés UDI, Jean-Christophe Lagarde et Philippe Vigier, aient boycotté le Congrès.

Le discours de politique générale d’Edouard Philippe, prononcé mardi 4 juillet devant l’Assemblée nationale, fut beaucoup précis que l’allocution présidentielle. Le Premier Ministre a présenté les principales mesures que son gouvernement allait porter : la plupart des réformes évoquées reprennent les promesses de campagne d’Emmanuel Macron sur la fiscalité, l’écologie, la moralisation de la vie publique, l’assouplissement du Code du Travail et la réforme de l’assurance chômage. Le Premier Ministre a également précisé quelle serait son action dans le domaine de la santé (en particulier l’extension de la liste des vaccins obligatoires) et dans le domaine de l’éducation (notamment la réforme du bac). Mais surtout, Edouard Philippe a détaillé le calendrier de l’action gouvernementale et montré son intention d’étaler les grandes réformes sur l’ensemble de la mandature. Le Premier Ministre a également rappelé la nécessité de maîtriser les dépenses publiques pour ramener le déficit sous le seuil de 3% du PIB, conformément aux critères du Pacte de stabilité de la zone euro. Le discours du Premier Ministre confirme donc que la France sera gouvernée au centre et que les réformes seront menées avec pragmatisme et lucidité dans un souci de juste équilibre entre efficacité économique et protection sociale, mais aussi dans un souci d’équilibre des pouvoirs entre l’Etat et les collectivités, et dans le respect des grands équilibres écologiques et budgétaires qui permettront de léguer aux générations futures une situation financière et environnementale plus supportable. D’ailleurs, selon un sondage Elabe-BFMTV publié le 5 juillet, 54% des Français estiment que l’exécutif est au centre. Le discours d’Edouard Philippe s’inscrit dans l’héritage de Jacques Chaban-Delmas et de Michel Rocard, deux anciens Premiers Ministres qui ont, eux aussi, gouverné « au centre » en dépassant les clivages politiques traditionnels et en proposant une sorte de troisième voie réformiste et progressiste entre la gauche et la droite.

Les députés du groupe LREM ont évidemment voté la confiance au gouvernement d’Edouard Philippe et ont exprimé leur adhésion sans réserve à l’ensemble de la feuille de route gouvernementale. Le groupe MoDem, par la voix de son président Marc Fesneau, a lui aussi voté la confiance au gouvernement : dans son allocution, Marc Fesneau a mis en avant la recomposition politique actuellement à l’œuvre, le refus de tout dogmatisme et la nécessaire moralisation de la vie publique ; il a aussi présenté l’allègement de la dette comme une obligation morale vis-à-vis des générations à venir ; il a enfin rappelé la nécessité de relancer le projet européen pour donner à l’Union européenne les moyens de peser sur la scène internationale mais aussi de mieux protéger les citoyens. Le groupe « Les Constructifs », qui compte 35 députés LR, UDI et divers droite, a quant à lui voté en ordre dispersé : une quinzaine d’entre eux a voté la confiance au gouvernement, les autres se sont abstenus. Stéphane Demilly, président du groupe « Les Constructifs », a déclaré dans son allocution qu’il souhaitait la réussite du gouvernement et que son groupe parlementaire incarnerait une opposition intelligente et constructive libérée de tous les « carcans partisans ». Mais il a aussi exprimé son inquiétude face à la réforme du Code du Travail par ordonnances, car selon lui la représentation nationale doit pouvoir débattre de chaque aspect de cette réforme essentielle. Stéphane Demilly a également exprimé un désaccord sur la hausse de la CSG, qui conduira selon lui à augmenter la pression fiscale, ainsi que sur la suppression de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, qui risque d’augmenter la dépendance financière des collectivités vis-à-vis de l’Etat.

C’est donc bien une majorité centrale qui soutiendra l’action du gouvernement : cette majorité qui va du centre-gauche au centre-droit dépasse les clivages politiques traditionnels. Ce qui montre que la nouvelle majorité est au centre, c’est qu’elle fait face à une opposition à la fois sur sa gauche et sur sa droite. Numériquement parlant, la principale force d’opposition est le groupe LR qui, avec une centaine de députés, constitue le deuxième groupe derrière LREM mais n’a pas de véritable leadership. Toutefois, sur le plan idéologique, la principale force d’opposition sera la « France Insoumise », qui ne compte que 17 députés mais dispose d’un leader charismatique et tonitruant dans la personne de Jean-Luc Mélenchon.

Edouard Philippe.