Mélenchon et les racines chrétiennes de l’Europe

Source: francetvinfo.fr

Le chef de la France Insoumise a demandé que le drapeau européen soit retiré de l’Assemblée nationale au motif que la symbolique de ce drapeau était d’origine chrétienne : les douze étoiles d’or seraient une référence aux douze apôtres du Christ ou à la couronne de douze étoiles qui, dans le livre de l’Apocalypse, entoure la tête d’une mystérieuse femme généralement identifiée à la Vierge Marie. L’artiste Arsène Heitz, qui dessina le drapeau européen dans les années 1950, avoua trente ans plus tard s’être inspiré d’une médaille représentant la Vierge Marie couronnée de douze étoiles, mais il faut bien admettre qu’à l’époque où ce drapeau est devenu un symbole de l’Europe, personne n’y voyait une quelconque référence à la Vierge. Sur le site officiel de l’Union européenne, on peut lire que les douze étoiles du drapeau symbolisent « les idéaux d’unité, de solidarité et d’harmonie entre les peuples d’Europe ». En fait, le nombre douze a été choisi parce qu’il évoquait l’idée de perfection et d’harmonie, à l’image des douze mois de l’année ou des douze signes astrologiques. D’ailleurs, ce nombre avait déjà une forte charge symbolique bien avant l’apparition du christianisme, notamment dans la mythologie gréco-romaine : que l’on songe, par exemple, aux fameux travaux d’Héraclès. La référence chrétienne dans le drapeau européen n’a donc rien d’évident.

Quand bien même le drapeau européen serait porteur d’une symbolique chrétienne explicite, on comprend mal pourquoi Jean-Luc Mélenchon a déclenché une polémique aussi ridicule. Car l’Union européenne est, de toutes façons, un projet aconfessionnel : ses institutions et ses règles sont totalement laïques. Si l’on voit dans le drapeau de l’Union européenne un symbole chrétien, alors que dire du drapeau français ? Car le blanc de notre étendard tricolore est celui de la monarchie, mais cela ne semble guère gêner le républicain fervent qu’est Jean-Luc Mélenchon. Je crois plutôt qu’en allumant cette polémique stupide à propos du drapeau européen, Mélenchon a surtout essayé de réaffirmer son rôle d’opposant à Emmanuel Macron : les douze étoiles du drapeau n’étaient qu’un prétexte. Fort heureusement, le petit coup de théâtre de Mélenchon a fait « pschitt ». L’amendement déposé par la France Insoumise pour demander le retrait du drapeau européen a été rejeté par la Commission des Lois de l’Assemblée Nationale, et pour cause : il n’a recueilli que deux voix.

Cela n’a pas empêché Mélenchon d’en remettre une couche à l’occasion d’une interview qu’il accorda mi-octobre à l’hebdomadaire Le 1. Le chef de la France Insoumise y déclara : « Le peuple européen, qu’est-ce que c’est ? Je ne me sens rien de commun avec les pays baltes. C’est le bout du monde, même les Romains ne sont pas allés là-bas ! La grande matrice de l’Europe, ce sont les frontières de l’Empire romain. (…) Et on traiterait de frères de lointains Lituaniens sous prétexte qu’ils sont chrétiens ! ». Là encore on voit que Mélenchon s’efforce de déchristianiser les racines du projet européen, quitte à employer les arguments les plus grotesques. L’idée selon laquelle la « matrice » géographique de l’Europe serait l’Empire romain est absurde, pour deux raisons. La première, c’est que les frontières de l’Empire romain n’ont pas grand-chose à voir avec les frontières conventionnelles de l’Europe : à son apogée, l’Empire romain s’étendait tout autour de la Méditerranée, il incluait le Proche-Orient et toute l’Afrique du Nord ; en revanche, la Scandinavie et l’Europe centrale n’ont jamais fait partie de cet Empire. Deuxièmement, définir le projet européen en termes géographiques est une erreur parce que l’Europe n’a pas de frontières « officielles » (comme le montre le débat sur la Turquie), et parce qu’il n’y a aucun critère géographique parmi les critères d’adhésion à l’Union européenne. En fait, la géographie du projet européen n’a cessé de changer au gré des bouleversements géopolitiques et des élargissements successifs : d’abord conçue comme un petit club de démocraties d’Europe occidentale alliées aux Etats-Unis au début de la guerre froide, la communauté européenne s’est ensuite élargie à des pays d’Europe du Nord et du Sud puis, après la guerre froide, à d’anciens pays communistes d’Europe centrale et orientale. L’Europe n’est pas un territoire : c’est avant tout une idée, un socle de valeurs et un ensemble d’héritages culturels.

N’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, l’Europe a des racines chrétiennes. Et ces racines chrétiennes ont laissé leur empreinte sur la construction européenne telle qu’elle s’est opérée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les pays pionniers de la construction européenne sont tous des pays de tradition chrétienne : la France, « fille aînée de l’Eglise » avant d’être la patrie des Droits de l’Homme et de la laïcité ; l’Italie, terre catholique étroitement liée au Saint-Siège ; l’Allemagne, berceau de la réforme luthérienne ; sans oublier, bien sûr, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas. Les « Pères de l’Europe », ces hommes politiques visionnaires qui ont jeté les bases du projet européen, étaient presque tous des chrétiens-démocrates : c’était le cas des Français Robert Schuman et Jean Monnet, de l’Allemand Konrad Adenauer ou de l’Italien Alcide De Gasperi. Certaines valeurs chrétiennes ont inspiré les principes fondateurs de l’Europe politique : la paix, le pardon, la fraternité, le partage. Qu’on le veuille on non, cet héritage chrétien est encore présent aujourd’hui, et il est parfaitement compatible avec le caractère laïc de l’Union européenne. Nier cet héritage est absurde car l’Europe d’aujourd’hui est le produit d’une longue histoire marquée par le christianisme. Nier les racines chrétiennes de l’Europe, c’est l’amputer d’une partie de son histoire et de son identité.

Réinventer le fédéralisme pour sauver l’Europe

homme montant les escaliers

L’Europe ne fait plus rêver. Depuis une trentaine d’années, l’idéal fédéraliste des Pères de l’Europe a été confisqué par une technocratie non élue totalement déconnectée de la vie quotidienne des Européens. Tandis que la crise des migrants met aujourd’hui l’Europe face au plus grand défi de son histoire depuis la chute du Mur de Berlin et la réunification allemande, les populistes cherchent à précipiter son implosion en prônant la fermeture des frontières et le repli sur soi. En ce début de XXIe siècle, les sociétés européennes souffrent d’un terrible vide idéologique : nous n’avons plus d’idéal fédérateur, plus de « mythologie d’identification » (dixit Régis Debray). Ce néant idéologique ouvre un boulevard à toutes les formes d’extrémisme et à toutes les radicalités, qu’il s’agisse du nationalisme, du néonazisme ou de l’idéologie mortifère dont se réclament les jeunes Européens endoctrinés par Daesh. C’est la raison pour laquelle l’Europe doit redevenir un idéal. Les Pères de l’Europe étaient des « idéalistes pragmatiques » : idéalistes dans leur vision d’une Europe unie, mais pragmatiques dans leur façon de mettre en œuvre la construction européenne. Comme ils savaient qu’une Europe fédérale ne pouvait pas être bâtie ex nihilo, ils ont décidé que l’Europe serait d’abord économique, et qu’une interdépendance de fait conduirait à l’union politique. Pour sauver l’Europe de la désintégration et relancer le projet européen, nous devons nous aussi être des « idéalistes pragmatiques ». Il nous faut réinventer le rêve d’une Europe fédérale, non à partir de dogmes ou de concepts abstraits mais à partir de ce qu’est vraiment l’Europe et de ce que sont vraiment les Européens.

La diversité comme ADN

La diversité constitue le socle génétique de l’Europe, comme le rappelle d’ailleurs la devise officielle (et méconnue) de l’Union européenne : « Unis dans la diversité ». L’Europe est une mosaïque de peuples, de langues, de cultures et de religions. Même si des héritages communs viennent cimenter les nations européennes, c’est bien la diversité culturelle qui constitue l’essence de l’Europe. Les institutions européennes doivent être les garantes de cette diversité, par leur caractère éminemment laïque et par les efforts qu’elles mettent en œuvre pour promouvoir et préserver la richesse culturelle de l’Europe. Cela pose, bien sûr, le problème de la langue : l’Union européenne compte 24 langues officielles et près de 200 langues vernaculaires. Dans ces conditions, peut-il exister une langue européenne de référence ? Cela semble inconcevable. L’espéranto ne sera jamais une langue officielle de l’Union, car personne ne le parle (à l’exception de quelques passionnés). La suprématie de la langue anglaise est une catastrophe pour l’Europe et doit être combattue avec d’autant plus de vigueur que le Royaume-Uni, seul pays de l’Union ayant l’anglais comme langue officielle, est amené à quitter le navire. Les Etats européens doivent tout simplement assumer leur diversité linguistique et admettre que toutes les langues officielles de l’Union sont dignes de considération, même si certaines sont plus fréquemment utilisées que les autres au sein des institutions européennes pour la simple raison qu’elles ont un plus grand nombre de locuteurs. L’Union européenne n’est ni une cacophonie polyglotte ni une tour de Babel unilingue, mais un orchestre au sein duquel chaque langue joue sa partition. Pour se comprendre, il y a toujours des interprètes.

Une fédération d’Etats-nations 

Penser le projet européen comme un projet « post-national », c’est-à-dire un projet visant à substituer aux nations d’hier une citoyenneté européenne désincarnée, constitue un dangereux contre-sens, car les nations européennes n’ont pas vocation à disparaître. De même, on ne peut pas penser la citoyenneté européenne sur le modèle de l’Etat-nation, car la « nation européenne » n’existe pas. La citoyenneté européenne repose sur l’idée d’un « démos » européen composé de citoyens ayant des nationalités différentes : cette citoyenneté vient s’ajouter aux nationalités, mais ne les remplace pas. En tant que Français, je jouis des mêmes droits que tous les autres citoyens français, mais je jouis également de certains droits qui sont reconnus à l’ensemble des citoyens de l’Union, comme le droit de circuler, de résider, d’étudier ou de travailler dans n’importe quel autre Etat-membre. En ce sens, la citoyenneté européenne est une citoyenneté supranationale, et non post-nationale. « Être européen » ne s’oppose pas à « être français », « être italien » ou « être polonais ». Au contraire : on est européen parce que l’on est français, italien ou polonais. L’appartenance au « démos » européen, c’est-à-dire à la communauté des citoyens européens, est parfaitement compatible avec l’appartenance à la communauté nationale. Le citoyen européen est riche de ses appartenances multiples et de ses identités « emboîtées ». Il y a quelques années, François Bayrou, alors président de l’UDF, décrivait en ces termes son sentiment d’appartenance à l’Europe : « quand je vais à Paris, je me sens Béarnais ; quand je vais à Bruxelles, je me sens Français ; quand je vais en Amérique, je me sens Européen ».

Une fédération d’Etats souverains

L’une des différences fondamentales entre le fédéralisme européen et les autres formes de fédéralisme expérimentées à travers le monde tient au fait que l’Europe est constituée d’Etats souverains ayant choisi, en toute liberté, de s’associer pour exercer en commun certains attributs de leur souveraineté. Chaque Etat membre conserve sa constitution et ses traditions politiques : République ou monarchie parlementaire, Etat unitaire ou fédéral, peu importe dès lors que les libertés démocratiques sont garanties. Chaque Etat-membre a la possibilité de quitter l’Union de son plein gré, en activant l’article 50 du Traité de l’Union européenne. Chaque Etat-membre conserve une souveraineté pleine et entière dans des domaines clés tels que la diplomatie et la défense, alors que, dans toutes les autres fédérations existantes, les Etats fédérés ont confié à l’Etat central la mission de les défendre militairement et de les représenter sur la scène internationale. Il est évident qu’un certain nombre d’Etats européens sont très attachés à leur souveraineté diplomatique et militaire, à commencer par la France, qui reste un acteur majeur sur la scène internationale grâce à ses armées, à son arsenal nucléaire, à son vaste réseau d’ambassades et à son siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. En outre, les Etats européens sont déjà engagés dans des partenariats et des systèmes d’alliance auxquels ils ne souhaitent pas renoncer. Par conséquent, une politique européenne de défense et de sécurité n’est envisageable que si elle se limite aux questions touchant à la stricte sécurité européenne, comme la surveillance des frontières extérieures de l’Union ou la lutte contre les réseaux de passeurs et contre la piraterie maritime. En outre, les décisions devront être prises à l’unanimité dans les domaines de la défense et de la politique étrangère, comme c’est déjà le cas.

Une puissance de la norme

La puissance de l’Europe n’est pas un hard power, c’est-à-dire une « puissance dure » fondée sur l’usage de la force, mais un soft power, une « puissance douce » fondée sur la capacité à exporter des normes et à proposer un modèle aux autres pays. On constate en effet qu’aujourd’hui, l’Union européenne est perçue dans le monde comme un espace de paix, de stabilité et de prospérité, malgré la faible croissance endémique au sein de la zone euro. D’autres organisations régionales telles que l’ASEAN (Association des Nations d’Asie du Sud-Est) sont en train d’élaborer une forme d’intégration économique et politique largement inspirée de l’exemple européen. Il faut également rappeler que l’Union européenne est reconnue comme un acteur majeur de l’aide au développement et de la protection de l’environnement : elle a souvent fait preuve d’exemplarité dans les grandes conférences internationales sur le climat, notamment à Kyoto, à Copenhague ou lors de la COP 21. Par ailleurs, l’Europe est un « Empire de la norme », comme le dit le politologue Zaki Laïdi. La boulimie normative de l’Union européenne a longtemps été tournée en dérision mais peut aussi constituer un atout non négligeable : en multipliant les réglementations sanitaires et environnementales, l’Union européenne devient en quelque sorte le laboratoire d’une mondialisation régulée, fondée à la fois sur la libre concurrence et sur la protection des consommateurs et des travailleurs. Mais pour que ses normes soient une force, l’Union européenne doit avoir le courage de les défendre sur la scène internationale, notamment lorsqu’elle négocie un traité commercial avec les Etats-Unis. Il faut aussi que les normes sanitaires et environnementales de l’Union soient complétées par des normes sociales et fiscales plus exigeantes, et par un système de régulation des marchés financiers : sur ce point, l’idée d’une « taxe Tobin européenne » jadis défendue par François Hollande et enterrée sous la pression des Britanniques pourrait être utilement remise à l’ordre du jour.

Une union à géométrie variable

Les Etats européens ont des histoires, des traditions, des situations et des ambitions différentes : à 28, et même à 27 sans le Royaume-Uni, il est impossible de faire le saut du fédéralisme. Certains Etats n’ont pas adopté l’euro, d’autres ne veulent pas de Schengen ; certains s’opposent à l’idée d’une défense européenne et ne croient qu’à l’OTAN ; certains ne reconnaissent aucun caractère contraignant à la Charte Européenne des Droits Fondamentaux. L’Europe fédérale ne pourra donc se faire qu’à l’initiative de quelques Etats qui forment le « noyau dur » de l’Union et qui, à ce jour, appliquent l’ensemble de l’acquis communautaire. Il pourrait s’agir, par exemple, des Etats de la zone euro, qui ont déjà franchi une étape décisive en renonçant à leur souveraineté monétaire et en acceptant des règles contraignantes pour assurer la stabilité de la monnaie unique. La zone euro doit être dotée d’une véritable gouvernance politique et prolongée par une véritable union bancaire et par un Trésor public européen. Plutôt qu’une Europe « à la carte », c’est donc vers une « Europe à deux vitesses » qu’il faut tendre : un noyau dur constitué d’Etats qui souhaitent approfondir l’Europe et avancer ensemble vers le fédéralisme, et une union plus large, à 27 ou à 28, constituée d’Etats qui se reconnaissent dans les valeurs européennes et qui souhaitent rester dans le marché unique.

Pour une Europe fédérale

L’Europe est actuellement confrontée à la pire crise de son histoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : le cataclysme financier de 2008 a mis à genoux plusieurs économies de la zone euro, la monnaie unique semble cristalliser contre elle tous les mécontentements, la menace du « Brexit » plane sur l’Europe et l’afflux de réfugiés remet en cause l’acquis de Schengen et provoque une montée spectaculaire des partis populistes, souverainistes et nationalistes dans toute l’Union européenne. Jamais la légitimité du projet européen n’avait été à ce point contestée. Il n’y a que deux issues possibles : la désintégration ou la fédéralisation.

Qu’est-ce que le fédéralisme européen ?

Le mot fédéralisme désigne une forme d’organisation des pouvoirs publics dans laquelle plusieurs Etats voisins décident de confier certaines compétences à un même gouvernement central tout en conservant leur autonomie dans les autres domaines : les Etats-Unis d’Amérique, le Canada, le Brésil, le Mexique, l’Inde, l’Allemagne et la Belgique ont une organisation de type fédéral.

Le fédéralisme européen est un courant de pensée qui prône la construction d’une Europe fédérale, c’est-à-dire d’un véritable « Etat européen » ou, si l’on préfère, une « République européenne ». Dès le XVIIIe siècle, le philosophe Emmanuel Kant défendait l’idée d’une autorité politique supranationale capable d’imposer le respect du droit international aux Etats européens et de garantir la « paix perpétuelle ». Au XIXe siècle, Victor Hugo rêvait de voir émerger des « Etats-Unis d’Europe », une condition nécessaire à ses yeux pour bâtir une paix durable sur le continent européen. Après l’hécatombe de la Première Guerre mondiale, le fédéralisme européen connut un nouvel élan, rapidement balayé par la crise de 1929 et la montée du fascisme en Europe. Il fallut attendre la fin du deuxième conflit mondial pour qu’un projet européen d’inspiration fédéraliste puisse enfin voir le jour. Les « Pères de l’Europe », comme Schuman, Monnet, Spaak, Adenauer et De Gasperi, étaient des fédéralistes : persuadés que les deux guerres mondiales étaient le fruit du nationalisme, ils entendaient préserver la paix en dépassant le cadre de l’Etat-nation et en bâtissant une Europe supranationale. Mais face aux réticences des opinions publiques et des dirigeants nationaux, les Pères de l’Europe firent le choix du pragmatisme : ils édifièrent d’abord un « marché commun » dans l’espoir que l’Europe économique ouvrirait la voie vers l’Europe politique.

Le fédéralisme européen est un courant transpartisan qui dépasse largement le clivage droite-gauche, mais les fédéralistes les plus ardents se rencontrent surtout chez les centristes et les écologistes. Actuellement, l’organisation fédéraliste la plus influente est le « Groupe Spinelli », qui réunit des personnalités politiques européennes telles que Daniel Cohn-Bendit, Romano Prodi, Jacques Delors et l’ancien Premier Ministre belge Guy Verhofstadt. Il existe également toute une nébuleuse de micro-partis, d’associations, de clubs et de think-tanks fédéralistes, comme l’Union des Fédéralistes Européens, le PFE (Parti Fédéraliste Européen) et le mouvement des « Jeunes Européens ». En France, la plupart des responsables politiques sont « européistes », c’est-à-dire favorables à la construction européenne, mais peu se disent ouvertement fédéralistes : la socialiste Ségolène Royal, l’écologiste Noël Mamère et les principaux leaders centristes (François Bayrou, Marielle de Sarnez, Jean-Christophe Lagarde) font partie des rares personnalités politiques françaises qui défendent le fédéralisme européen.

A dire vrai, le mot « fédéralisme » fait peur. Pour bon nombre de citoyens européens, le fédéralisme signifie la destruction des Etats et la dilution des identités nationales dans un « super-Etat » européen. De telles peurs sont tout à fait compréhensibles, mais elles ne sont pas justifiées : dès lors qu’il existe une répartition claire des compétences entre le gouvernement fédéral et les Etats membres, nulle raison de crier au loup. Il faut n’avoir jamais mis les pieds en Bavière, au Texas ou en Californie pour penser que l’appartenance à une fédération détruit les lois et l’identité des Etats qui en sont membres ! Si le fédéralisme européen fait peur, c’est aussi parce qu’on l’associe très souvent au libéralisme économique et aux politiques « d’austérité ». Cet amalgame est d’ailleurs entretenu par l’ultragauche antilibérale et par l’extrême droite : le fédéralisme est ainsi présenté comme une « ruse » employée par les technocrates européens pour imposer des politiques libérales dont les peuples ne veulent pas ! Cette théorie du « complot fédéraliste » est absurde : l’immense majorité des dirigeants politiques nationaux sont hostiles au fédéralisme car ils ne veulent pas renoncer à leur souveraineté ; quant aux « technocrates de Bruxelles », ils n’ont pas vraiment intérêt à favoriser l’émergence d’une démocratie fédérale européenne qui limiterait considérablement leur pouvoir.

L’Europe fédérale n’existe pas

L’Union européenne, telle qu’elle existe aujourd’hui, n’a pas grand-chose de fédéral. Les europhobes et les souverainistes passent leur temps à dénoncer un « super-Etat européen » qui n’existe pas ! L’Union européenne n’est pas un Etat, mais une confédération d’Etats indépendants. Les grandes orientations et les priorités politiques de l’Union sont fixées par le Conseil européen, qui réunit les 28 chefs d’Etat et de gouvernement et qui prend ses décisions sur la base du consensus. Toutes les politiques européennes sont discutées et validées par les Etats membres avant d’être mises en application par la Commission de Bruxelles. Dans les domaines sensibles tels que la défense, la fiscalité ou la protection sociale, les textes législatifs rédigés par la Commission sont adoptés à l’unanimité par le Conseil des ministres de l’Union, ce qui donne un droit de veto à chaque Etat. Par conséquent, les gouvernements nationaux restent les véritables « pilotes » de l’Union européenne. Comme l’explique le diplomate Maxime Lefebvre dans son livre La construction de l’Europe et l’avenir des nations, c’est l’Union européenne qui est entre les mains de ses Etats membres, et non l’inverse. Les Etats membres de l’Union n’ont jamais renoncé à leur souveraineté, ils exercent en commun des compétences qui découlent de cette souveraineté. L’Union européenne est le produit de leurs décisions. 

Si l’Europe est aujourd’hui en panne, c’est précisément parce qu’elle ne fonctionne pas comme une véritable démocratie fédérale, et parce qu’elle est constamment plombée par les égoïsmes nationaux et les désaccords entre les Etats membres. Tant que l’Europe n’évoluera pas vers le fédéralisme, elle ne pourra pas fonctionner de façon efficace, transparente et démocratique. Le Parlement européen, qui représente les citoyens de l’Union, ne dispose pas des prérogatives d’un véritable parlement. Ses pouvoirs législatifs sont en effet très incomplets : dans certains domaines tels que l’agriculture ou la fiscalité, les règlementations sont ratifiées par le Conseil des ministres de l’Union sans vote au Parlement européen. En outre, le Parlement européen ne vote pas l’impôt et ne dispose pas de l’initiative législative. Il constitue d’ailleurs un contre-pouvoir assez dérisoire face aux exécutifs européens : ainsi, en matière budgétaire, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Eurogroupe prennent leurs décisions dans la plus grande opacité, sans rendre de compte devant les députés européens. Bien que le Traité de Lisbonne ait renforcé les pouvoirs du Parlement européen, cette assemblée n’a toujours pas les responsabilités d’un vrai parlement. D’ailleurs, les taux d’abstention extrêmement élevés (près de 60%) que l’on observe aux élections européennes dans notre pays traduisent le peu d’intérêt des Français pour une Europe qui leur semble trop lointaine et pour un Parlement dont ils ne perçoivent guère l’utilité.

La seule véritable institution fédérale dont dispose l’Union est la Banque Centrale européenne (BCE), qui gère la politique monétaire de la zone euro et qui est, en théorie, indépendante des Etats. Mais ce fédéralisme monétaire est encore très inabouti car il n’existe aucun gouvernement économique de la zone euro : chacun des 19 gouvernements de la zone euro mène sa propre politique économique sans qu’il y ait de coordination. La crise grecque a d’ailleurs révélé les faiblesses de l’union économique et monétaire. Face à la Grèce, les Etats de la zone euro ont été incapables de se mettre d’accord : certains réclamèrent une « mutualisation » partielle des dettes souveraines de la zone euro pendant que d’autres exigeaient que la Grèce « purge » ses finances.

Les gouvernements nationaux sont les premiers responsables des dysfonctionnements de l’Europe. Dans un pamphlet sorti en 2014 et intitulé Europe : amour ou chambre à part ?, la députée européenne Sylvie Goulard analyse de façon impitoyable (mais ô combien éclairante) la façon dont les dirigeants nationaux détruisent l’Europe alors même qu’ils prétendent la construire. L’auteur montre que les gouvernements se comportent comme des « enfants gâtés » qui veulent avoir tous les avantages de l’Europe sans consentir les efforts nécessaires : ils veulent profiter de la monnaie unique mais ne respectent pas les règles budgétaires nécessaires à la stabilité de l’euro ; ils veulent profiter du marché unique mais refusent de mener les réformes qui permettraient de renforcer leur compétitivité ; ils réclament une Europe plus solidaire et plus efficace mais rechignent à augmenter leur contribution au budget communautaire. De nombreux responsables politiques nationaux prétendent défendre l’Europe mais sont incapables de proposer à leurs concitoyens une ligne politique claire sur les questions européennes. Pire : depuis des années, les gouvernements nationaux ont pour habitude de s’attribuer tous les succès européens et de rejeter sur la Commission européenne la responsabilité de tous les dysfonctionnements et de toutes les décisions impopulaires : cette attitude schizophrène a évidemment un impact désastreux sur l’opinion publique !

Quelques propositions concrètes pour bâtir une Europe vraiment fédérale

Tout d’abord, une Europe fédérale a besoin d’un véritable Parlement, dont le vote serait nécessaire à la ratification de toutes les règlementations communautaires et de l’ensemble du budget européen : il s’agit là d’une condition indispensable pour démocratiser le fonctionnement de l’Union. La Commission européenne doit, quant à elle, devenir un véritable gouvernement européen : pour cela, il faut une Commission resserrée et totalement indépendante des Etats. Les commissaires, dont le nombre pourrait être limité à une douzaine (au lieu de 28), doivent refléter la majorité issue des élections européennes, et doivent être responsables devant le Parlement.

Il faut également parachever l’union économique et monétaire en instaurant une véritable union bancaire, une fiscalité européenne et un « Trésor public européen » capable de lever l’impôt sous le contrôle du Parlement, d’émettre des emprunts obligataires, d’abonder les fonds structurels européens, de soutenir la croissance et de financer les grands aménagements dont l’Europe a besoin, notamment les infrastructures de transport. Pour bâtir une Europe fédérale, nous avons également besoin d’un droit du travail européen, d’une politique énergétique commune et d’une politique migratoire commune.

Par ailleurs, une Europe fédérale a besoin d’une véritable politique étrangère et de défense commune : face à des géants comme les Etats-Unis, la Chine ou la Russie, l’Europe doit parler d’une seule voix si elle veut avoir du poids sur la scène internationale et défendre ses intérêts et ses valeurs. Idéalement, il faudrait aussi mettre en place une armée européenne permanente composée de contingents issus des différentes armées nationales et placée sous l’autorité d’un commandement intégré comparable à celui de l’OTAN. Il faut aussi renforcer les moyens alloués à l’Agence Frontex et mettre en place un corps de garde-côtes européens, car il est clair que les Etats côtiers ne sont pas en mesure d’assurer seuls la surveillance de leurs côtes. La coopération policière et judiciaire doit être renforcée afin de lutter plus efficacement contre le terrorisme et le crime organisé : cela requiert la création d’un Parquet européen capable d’émettre des mandats d’arrêt.

Une véritable démocratie européenne doit aussi avoir un visage. Aujourd’hui, l’Union européenne a 28 chefs d’Etat et de gouvernement, un président du Conseil européen, un président de la Commission, un président du Parlement européen, un président de l’Eurogroupe, un président de la Banque Centrale européenne, mais aucun de ces responsables n’incarne l’Europe aux yeux des citoyens. Fort heureusement, le Traité de Lisbonne a réformé le Conseil européen en remplaçant le système catastrophique de présidence tournante par un président permanent élu pour deux ans. Mais pour les citoyens, ce président reste une figure parmi d’autres au sein de la grande nébuleuse des dirigeants européens. Pour que l’Europe s’incarne, il faudrait un véritable « président de l’Union européenne » élu au suffrage universel pour un mandat de quatre ans renouvelable (comme le président des Etats-Unis) ; il fixerait les grands axes de la politique européenne et coordonnerait le travail du Conseil européen.

Pour finir, une véritable fédération européenne a besoin d’une constitution. Les référendums français et néerlandais de 2005, qui ont rejeté le projet de traité constitutionnel, ont enterré l’idée d’une constitution européenne. Le Traité de Lisbonne, signé en 2007 et entré en application en 2009, est moins ambitieux que le traité constitutionnel puisque ses rédacteurs ont abandonné toute référence à l’idée de constitution ainsi qu’aux symboles de l’Union européenne et à la Charte des Droits Fondamentaux. Mais l’Europe a besoin d’une vraie constitution, plus courte et plus lisible que le Traité de Lisbonne : cette constitution ne remplacerait pas les traités précédents, elle énoncerait simplement les grands principes de l’UE, les droits fondamentaux des Européens et le fonctionnement des institutions communautaires.

Le fédéralisme européen : une utopie ?

Le chemin est encore long jusqu’à l’avènement d’une Europe fédérale, car les résistances à toute forme de fédéralisation sont fortes. Nous ne sommes pas encore prêts pour effectuer ce grand saut. De fait, il n’existe pas de « nation européenne » : malgré des héritages culturels et historiques communs, les Européens ne se pensent pas comme les membres d’un seul et même peuple. Les peuples européens et leurs dirigeants sont encore très attachés à la souveraineté des Etats, et les pays d’Europe centrale et orientale qui ont subi le joug soviétique pendant 40 ans ne veulent pas être intégrés dans un nouvel « empire ». De plus, la crise économique favorise les réflexes nationalistes et entraîne inévitablement une méfiance des peuples envers les institutions communautaires.

Depuis le Traité de Maastricht et la création de la monnaie unique, les dirigeants européens ont privilégié l’élargissement de l’Union, au détriment de son approfondissement dans des domaines clés tels que la fiscalité, l’énergie, la protection sociale ou la politique étrangère. Les élargissements successifs de l’Union européenne ont éloigné la perspective d’une Europe fédérale. La création d’une fédération européenne à 28 semble hautement improbable : la solution réside plutôt dans une Europe « à deux vitesses » permettant à un petit groupe d’Etats membres de poursuivre le processus d’intégration et laissant aux autres Etats la possibilité de les rejoindre ultérieurement. L’instauration d’une monnaie unique a marqué une étape décisive vers le fédéralisme : la zone euro pourrait donc être la base d’une future fédération européenne. Certains évoquent déjà la création d’un « Parlement de la zone euro », qui réunirait uniquement les eurodéputés des Etats membres de la zone euro et qui se prononcerait sur toutes les décisions de gouvernance économique. On peut aussi envisager la mise en place d’une fédération européenne qui se limiterait au « noyau dur » de l’Europe, c’est-à-dire aux 17 Etats de l’Union européenne qui appliquent l’ensemble de l’acquis communautaire et qui sont à la fois membres de la zone euro et de la Convention de Schengen.

Quoi qu’il en soit, le fédéralisme ne peut pas être un objectif à court terme : il doit être un horizon, une finalité, si nous voulons que l’Union européenne soit plus forte et plus démocratique. Le fédéralisme permettrait en effet de combler le « déficit démocratique » de l’Europe et de rendre aux citoyens européens la souveraineté qui leur a été confisquée par une bureaucratie non élue.

Il y a dix ans, les Français disaient non au traité constitutionnel européen

Il y a dix ans, le 29 mai 2005, les Français rejetaient par référendum le Traité établissant une Constitution pour l’Europe : le « non » rassembla 55% des suffrages exprimés. Quelques jours plus tard, les électeurs néerlandais enfonçaient le clou en rejetant eux aussi, par référendum, le Traité constitutionnel européen. Les raisons expliquant la victoire du « non » français en 2005 sont multiples : méfiance des citoyens envers une Europe jugée trop libérale, complexité d’un texte long et ennuyeux rédigé dans un jargon technocratique incompréhensible, vote-sanction contre le gouvernement français de l’époque, etc. Le camp du « non », comme c’est souvent le cas lors des référendums, était une coalition hétéroclite et improbable de forces politiques très différentes idéologiquement : des nationalistes europhobes, des souverainistes de gauche et de droite opposés à l’intégration européenne, des mouvements de gauche rejetant l’Europe « ultralibérale », mais également des pro-européens déplorant le manque d’ambition du traité.

Il faut reconnaître que les partisans du traité constitutionnel ont mené une campagne particulièrement médiocre : persuadés que le « oui » l’emporterait, ils n’ont pas fait de véritable effort de pédagogie et se sont montrés incapables de rassurer les électeurs sur les points les plus controversés du texte. Les partis de gouvernement ont d’ailleurs fait campagne en ordre dispersé : bien que le PS ait officiellement pris position en faveur du traité, certains socialistes ont mené une contre-campagne parallèle en faveur du « non ». Les conservateurs et les souverainistes de l’UMP ont défendu le traité du bout des lèvres. Même chez les centristes de l’UDF, certaines voies discordantes ont critiqué le texte, comme celle de Jean-Christophe Lagarde. Bref, les partis qui étaient censés défendre le texte ont mené une campagne cacophonique, tandis que les partis opposés au texte (comme le FN et le Parti Communiste) ont préservé leur unité interne et mené une campagne redoutablement efficace.

La victoire du « non » aura-t-elle été utile ? Le Traité constitutionnel n’était pas parfait mais il comportait de nombreuses avancées sur le plan institutionnel comme sur le plan symbolique, à commencer par l’idée même d’une « Constitution européenne ». Le traité avait pour ambition de démocratiser l’UE (en renforçant les pouvoirs du Parlement européen et les droits des citoyens) ; il devait aussi améliorer le fonctionnement des institutions communautaires (notamment par l’extension du vote à la majorité qualifiée) et renforcer le rôle de l’Union sur la scène internationale (par exemple avec la création d’un « Ministre des Affaires Etrangères de l’UE »). Les articles les plus contestés du traité constitutionnel étaient ceux qui concernaient le grand marché intérieur et les règles relatives à la concurrence : or, ces articles ne faisaient que reprendre les dispositions des traités précédents (Traité de Rome de 1957, Acte Unique de 1986 et Traité de Maastricht de 1992). Ainsi, en rejetant le projet de Constitution européenne, nous avons rejeté toutes les avancées institutionnelles, mais nous avons gardé le grand marché intérieur.

Par ailleurs, le rejet du Traité constitutionnel nous a fait perdre un temps précieux puisqu’il a bloqué pendant trois ans toute nouvelle avancée européenne. Le Traité de Lisbonne, entré en vigueur en 2009, avait pour but de mettre fin à cette situation de blocage. Il reprend la plupart des modifications institutionnelles prévues par le projet de Constitution européenne, mais il est moins ambitieux. La Charte européenne des Droits fondamentaux, qui était intégrée au Traité constitutionnel, n’est pas incluse dans le Traité de Lisbonne. De plus, les rédacteurs du Traité de Lisbonne ont abandonné tous les termes qui faisaient penser de façon trop explicite à une Europe fédérale ou à l’idée d’un « Etat européen » : le mot « constitution » a disparu, et le « Ministre des Affaires étrangères de l’UE » a été abandonné au profit d’un « Haut Représentant aux Affaires Etrangères ». Contrairement au Traité constitutionnel, le Traité de Lisbonne ne mentionne pas les symboles de l’Union européenne (drapeau, hymne, devise, etc.). Avec le Traité de Lisbonne, l’UE s’éloigne donc de l’idéal fédéraliste des pères fondateurs. En outre, le Traité de Lisbonne introduit pour la première fois la possibilité, pour un Etat membre, de quitter l’Union dans des conditions négociées avec ses partenaires.

La ratification du Traité de Lisbonne par voie parlementaire en 2008 a donné aux Français l’impression qu’on les avait « escroqués », et que le texte leur avait été « imposé ». Le Traité de Lisbonne a été présenté par ses adversaires (Front National en tête) comme un moyen de faire « passer en force » la Constitution européenne que les Français avaient rejetée trois ans plus tôt. Cette idée est cependant inexacte : il n’y a pas eu de « passage en force ». La ratification d’un traité international par voie parlementaire n’a rien d’aberrant et ne constitue pas un déni de démocratie. En France, la plupart des traités européens ont été ratifiés par le Parlement : ce fut le cas du Traité de Rome en 1957, de l’Acte Unique en 1986, du Traité d’Amsterdam en 1997 et du Traité de Nice en 2001. Seuls le Traité de Maastricht et le Traité constitutionnel ont été soumis à référendum. Les députés et les sénateurs sont les représentants de la nation, ils ont reçu l’onction du suffrage universel et sont parfaitement habilités à ratifier un traité européen. 

Peut-être était-ce une erreur d’opter pour un référendum en 2005 : jeté en pâture aux populistes de toutes obédiences dans un contexte économique et social morose, le Traité constitutionnel a cristallisé contre lui tous les mécontentements. Peut-être que la démocratie représentative est plus adaptée que le référendum pour la ratification de textes aussi techniques et complexes que les traités européens. Malgré tout, le référendum de 2005 a été utile : il a permis un grand débat national sur la nature et les enjeux du projet européen. Certes, ce grand débat a fait la part belle aux caricatures et à la démagogie (dans chacun des deux camps), mais il a placé la question européenne au centre des attentions, ce qui est assez rare en France.

Les 12 étoiles du drapeau de l’Union européenne.

Ce jour qui a changé le visage de l’Europe

Il y a 25 ans, l’Europe changeait de visage. Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, les Berlinois de l’Est passaient librement à l’Ouest, et le Mur de la Honte commençait à vaciller sous les pioches et les marteaux. La chute du Mur de Berlin referma le long cycle de conflits européens ouvert en 1914. Elle permit la réunification de l’Allemagne et relança la construction européenne: en 1992, le Traité de Maastricht donnait naissance à l’Union européenne et posait les bases de la monnaie unique. La chute du Mur de Berlin a aussi ouvert la voie d’un processus inédit et spectaculaire d’unification politique du continent européen: en effet, après avoir subi 50 ans de dictature communiste, les pays d’Europe centrale et orientale sont devenus des démocraties et ont presque tous rejoint l’Union européenne. Cela doit nous faire réfléchir sur l’importance des valeurs que partagent les nations européennes, au-delà des fractures infligées par les accidents de l’histoire. Au risque de tomber dans un certain idéalisme, n’ayons pas peur de rappeler quelles sont ces valeurs qui constituent le socle même du projet européen: les Droits de l’Homme, la démocratie, la liberté, la paix, la solidarité.

En Allemagne, les conséquences de la réunification furent assez paradoxales: en effet, l’ex-RDA fut « occidentalisée », absorbée par la RFA, englobée dans l’économie sociale de marché, intégrée à l’OTAN et à la Communauté européenne. Mais la réunification a aussi entraîné une « orientalisation » de l’Allemagne. En effet, dans les années 90, l’Allemagne s’est réaffirmée comme une puissance continentale dominant la « Mitteleuropa ». Elle s’est aménagé un gigantesque hinterland industriel en délocalisant massivement vers des pays tels que la République Tchèque et la Hongrie, et en affirmant son rôle d’interface entre l’Europe de l’Est et la Mer du Nord. Elle a pu ainsi devenir le véritable centre de l’Union européenne. Mais le plus important n’est pas là: ce qui est remarquable, c’est surtout la stabilité de la démocratie allemande. Le modèle de la République Fédérale, élaboré par et pour les Allemands de l’Ouest sur les ruines du nazisme, s’est parfaitement greffé sur l’Allemagne de l’Est et n’a jamais été remis en cause depuis la réunification. D’ailleurs, de nombreuses personnalités politiques de la République Fédérale sont issues des Lander de l’Est, à commencer par la chancelière Angela Merkel et le président de la République Joachim Gauck.

A l’heure où les nationalismes et les populismes se réveillent un peu partout en Europe, n’oublions pas tout le chemin parcouru depuis 1989: l’unification du continent européen, l’extension de la démocratie en Europe centrale et orientale, et l’enrichissement des pays de l’Est qui ont rejoint l’Union européenne. A l’heure où certains rêvent de déconstruire l’Europe, n’oublions pas la grande leçon de ces 25 dernières années: ce qui unit les nations européennes est plus important que ce qui les oppose.

Réponse à l’article d’Antoine Schwartz à propos du fédéralisme européen

Dans le Monde Diplomatique de septembre 2014, l’essayiste Antoine Schwartz, proche de la gauche radicale, a signé un article intitulé « Ni pause ni doutes pour les partisans d’une Europe fédérale ». L’auteur y critique le fédéralisme européen, qu’il présente comme l’idéologie des technocrates bruxellois. D’après Antoine Schwartz, l’Europe fédérale serait en train de se construire « subrepticement mais à marche forcée » contre la volonté des peuples. L’idéologie fédérale serait même un moyen pour imposer des politiques libérales aux citoyens européens. En tant que fervent fédéraliste, je me permets donc de réagir à cet article en lui adressant deux critiques.

Tout d’abord, les propos de l’auteur sont caricaturaux et plusieurs affirmations mériteraient d’être nuancées. Par exemple, quand il écrit que la « désaffection des citoyens » est « presque consubstantielle à la construction européenne », l’auteur oublie que, jusqu’aux années 1980, les opinions publiques étaient largement favorables à la construction européenne, et que ce consensus européen ne s’est érodé qu’à partir des années 90. Il oublie de rappeler que tous les traités européens ont été ratifiés par les parlements nationaux, c’est-à-dire par les représentants du peuple, élus au suffrage universel. Il oublie aussi de rappeler qu’en France le Traité de Maastricht a été ratifié par référendum (à une courte majorité, certes, mais ratifié tout de même). Par ailleurs, la forte abstention aux élections européennes est abusivement interprétée par l’auteur comme le signe d’un rejet de l’Europe, et jamais comme le signe d’un simple désintérêt.

Ensuite, je reproche à l’article d’Antoine Schwarz de ne proposer aucune réflexion sur le sens du mot « fédéralisme ». Le fédéraliste que je suis a beaucoup de mal à se reconnaître dans l’Europe telle qu’elle existe aujourd’hui, précisément parce qu’elle n’est pas fédérale. Si l’Europe était fédérale, elle fonctionnerait de façon plus transparente et plus démocratique. Une véritable Europe fédérale supposerait une véritable démocratie européenne, avec un Parlement puissant, un gouvernement européen responsable devant ce même Parlement, et une répartition claire des compétences entre les Etats-membres et le gouvernement central. Rien de tout cela n’existe aujourd’hui. L’Union européenne est une sorte de compromis boiteux entre fédéralisme et coopération intergouvernementale, mais dans la réalité, le fédéralisme européen est une coquille vide : l’Union européenne est pilotée par les Etats-membres. Le Conseil européen, qui réunit les chefs d’Etat et de gouvernement des 28 membres, fixe les grandes orientations des politiques européennes et prend ses décisions dans la plus grande opacité. Quant au Parlement européen, chacun sait qu’il n’a pas les prérogatives d’un véritable Parlement. Cette Europe-là n’a rien donc rien de « fédéral ». Le seul domaine dans lequel un embryon d’Europe fédérale a été mis en place, c’est la monnaie : 18 Etats-membres ont renoncé à leur monnaie nationale pour adopter l’euro. Mais ce « fédéralisme monétaire » est resté inabouti : même si la Banque Centrale européenne est indépendante des Etats, les politiques économiques et budgétaires demeurent des politiques nationales, et il n’existe aucun gouvernement économique fédéral de la zone euro.

L’article d’Antoine Schwartz est un article idéologique : l’auteur y amalgame de façon abusive « fédéralisme » et « libéralisme ». Il dénonce une Europe qui serait, selon lui, intrinsèquement et inéluctablement ultralibérale et antidémocratique. Mais le fédéralisme n’est pas le libéralisme, à moins de considérer que des fédéralistes comme Jacques Delors, Mario Monti, Noël Mamère ou Daniel Cohn Bendit soient des ultralibéraux dogmatiques… Le fédéralisme européen est justement la promesse d’une Europe démocratique dans laquelle les citoyens exerceraient pleinement leur souveraineté, et où le Parlement européen aurait plus de pouvoir qu’une bureaucratie non élue.

Cinq visages pour l’Europe, et un avant-goût de démocratie fédérale

Jeudi 15 mai, à Bruxelles, les cinq candidats à la présidence de la Commission européenne ont débattu pendant 1h30. Ce débat est historique : pour la première fois, des millions de téléspectateurs européens ont pu suivre, en direct, un débat démocratique opposant cinq prétendants à la présidence de la Commission, cinq personnalités politiques européennes de premier plan incarnant cinq visions différentes de l’Europe. Le débat a permis de « dénationaliser » les enjeux, et a montré que les réponses aux grands défis actuels devaient être des réponses européennes, et non des réponses nationales (relance de la croissance, politique d’immigration, changement climatique, transition énergétique, lutte contre la spéculation…). Pendant 1h30, celles et ceux qui ont suivi ce débat ont eu l’impression qu’une véritable démocratie fédérale européenne était en train d’émerger. Et c’est une très bonne chose.

En raison des règles très contraignantes imposées aux candidats (chaque participant disposait d’une minute pour répondre à chaque question posée), les téléspectateurs ont eu le sentiment d’assister à une succession de petits monologues plutôt qu’à un véritable débat. Mais les candidats se sont comportés de façon exemplaire, ils se sont montrés courtois les uns envers les autres, ils ont respecté les règles du débat  et ont pris soin de ne jamais se couper la parole. Le débat a également permis aux téléspectateurs de mieux connaître les cinq candidats, leurs idées, leur personnalité, leur style. Malheureusement, France Télévisions est passé totalement à côté de cet événement en choisissant de ne pas le retransmettre (quelle aberration de la part du service public…). Les Français ont néanmoins pu regarder le débat en direct sur d’autres chaînes (dont I-Télé) et sur Internet.

Rappelons que le choix du président de la Commission européenne est déterminant. La Commission a un rôle essentiel puisqu’elle est chargée de faire appliquer les traités européens et d’élaborer les directives et les règlements qui seront, ensuite, ratifiés par le Parlement européen et le Conseil des ministres de l’Union. Depuis 10 ans, la Commission est présidée par le Portugais José Manuel Barroso, archétype du technocrate européen non élu, mal aimé des citoyens mais apprécié des gouvernements européens pour sa docilité et son absence de charisme. Mais il ne fait aucun doute que le prochain président de la Commission jouira d’une légitimité plus grande : gageons qu’il sera capable de donner un nouveau souffle à une Europe en crise.

Les trois favoris

Le Luxembourgeois Jean-Claude Junker est le représentant du PPE (Parti Populaire Européen), le grand parti de la droite européenne, soutenu en France par l’UMP. Junker est une personnalité politique de premier plan au sein de l’Union européenne : président de l’Eurogroupe, il fut aussi Président du Parlement européen. C’est un homme brillant et expérimenté. Pendant le débat, cet apôtre de la rigueur budgétaire a défendu son bilan à la tête de l’Eurogroupe, et a tenté de justifier les politiques d’austérité, impopulaires et vivement critiquées. Il s’est déclaré favorable à une relance de l’économie par des investissements publics, en précisant que le retour à l’équilibre budgétaire des Etats était une condition préalable à toute politique de relance, car on ne peut pas investir l’argent qu’on n’a pas. Les interventions de Jean-Claude Junker furent brèves et souvent lapidaires : Junker fut d’ailleurs le seul candidat à ne pas utiliser la totalité du temps qui lui était imparti.

L’Allemand Martin Schulz est le représentant du PSE (Parti Socialiste Européen) et l’actuel président du Parlement européen. Il a mis en avant la lutte contre la fraude fiscale, et plaidé pour une Europe plus sociale et plus démocratique, capable de soutenir la croissance et de résorber la crise des dettes souveraines. Martin Schulz a critiqué les politiques d’austérité menées par les conservateurs, mais le candidat socialiste est dans une situation délicate car plusieurs gouvernements socialistes européens ont cautionné des politiques d’austérité budgétaire après la crise de 2008.

Le Belge Guy Verhofstadt est le candidat du Parti Démocrate Européen, parti centriste et fédéraliste (il est soutenu par le Modem et l’UDI). Son dynamisme, son engagement européen et sa connaissance de la vie politique européenne sont ses points forts. Verhofstadt a défendu un projet ouvertement fédéraliste fondé sur une plus forte intégration et sur la mise en place d’une véritable gouvernance politique de la zone euro. Il a défendu la monnaie unique et insisté sur la nécessité d’une Europe forte et unie, dotée d’une véritable politique de défense et de sécurité commune et capable de parler d’une seule voix sur la scène internationale. Guy Verhofstadt a également défendu les libertés individuelles et plaidé pour des mesures européennes de lutte contre les discriminations. Il a déclaré que la relance de l’économie devait passer par l’émergence de nouveaux marchés européens dans tous les secteurs d’avenir capables de générer de l’emploi (numérique, télécommunications, énergies vertes, etc.). Guy Verhofstadt a tenté de politiser le débat en interpellant ses adversaires et en critiquant leur programme.

Les « outsiders »

Le Grec Alexis Tsipras, candidat du Parti de la Gauche Européenne (parti antilibéral soutenu en France par Jean-Luc Mélenchon), a vigoureusement condamné les politiques d’austérité, auxquelles il veut mettre un terme. Il a dénoncé une Europe jugée « ultralibérale », qui selon lui privilégie les banques et le patronat au détriment des citoyens.

L’écologiste allemande Ska Keller, seule femme parmi les cinq compétiteurs, fut la révélation de ce débat : la candidate du Parti Vert Européen, peu connue du public et beaucoup plus jeune que ses concurrents, brilla par son dynamisme, son assurance et son enthousiasme. Elle apporta beaucoup de fraîcheur au débat. Elle critiqua les politiques d’austérité budgétaire et plaida pour une Europe fédérale et pour le développement d’une économie verte, capable d’améliorer la qualité de vie des Européens et de générer des emplois durables.

Monnet, Schuman: qu’avons-nous fait de votre Europe?

Robert Schuman

Le 9 mai, c’est la Journée de l’Europe. Cette journée, instituée en 1985, commémore une célèbre déclaration que fit le Ministre des Affaires étrangères français Robert Schuman le 9 mai 1950, et qui avait été inspirée par Jean Monnet. Dans cette déclaration, Robert Schuman proposait de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier, en fusionnant les marchés nationaux et en plaçant la production des deux pays sous le contrôle d’une Haute Autorité commune, à laquelle les autres Etats d’Europe de l’Ouest pourraient adhérer. Pour Schuman, cette Europe du charbon et de l’acier devait être la première étape  vers une « fédération » des Etats européens. Elle devait permettre de consolider la réconciliation franco-allemande et d’assurer aux nations européennes la paix et la prospérité, au lendemain d’une guerre qui plongea les peuples d’Europe dans l’horreur et transforma le continent européen en un immense champ de ruines. « L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre », disait Schuman.

La « Déclaration Schuman » déboucha sur la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en 1951, puis de la CEE (Communauté économique européenne) en 1957, un « marché commun » réunissant la France, la RFA, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et l’Italie. Puis la CEE est devenue l’Union européenne, et l’Europe des 6 est devenue l’Europe des 28. Les objectifs énoncés par Schuman ont tous été atteints. Tout d’abord, la paix. Aujourd’hui, pour un Européen du XXIème siècle, la paix est une évidence, elle relève de la normalité, et la guerre appartient au passé. Mais ce n’était pas le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale: il a fallu réconcilier la France et l’Allemagne, deux nations que l’on considéra longtemps comme des « ennemis héréditaires ». Il a fallu que chaque nation européenne renonce à toutes ses rancœurs et à toute idée de revanche. Il a fallu faire admettre aux peuples et aux dirigeants européens que la coopération économique était le soubassement nécessaire d’une paix durable en Europe. Mais la paix a été garantie. En 60 ans, aucun conflit n’a jamais opposé deux Etats membres de la communauté européenne, et aujourd’hui, l’UE est perçue par la planète entière comme un havre de stabilité et de démocratie dans un monde instable et conflictuel où les Droits de l’Homme sont constamment bafoués. Le second objectif énoncé par Schuman, celui de la prospérité, nous semble peut-être moins évident dans les temps de crise que nous traversons. Mais nous ne devons pas oublier tout le chemin parcouru depuis les années 1950, l’augmentation spectaculaire du niveau de vie en Europe de l’Ouest et la modernisation de nos industries et de notre agriculture.

Aujourd’hui, l’Union européenne fait rêver l’humanité entière, à l’exception des Européens! Elle incarne, pour le monde entier, un idéal de stabilité, de démocratie et d’unité. Partout dans le monde, des Etats s’inspirent d’elle pour bâtir des entités régionales unifiées; partout dans le monde, des hommes et des femmes rêvent de venir vivre dans l’Union européenne, d’y travailler et d’y voir grandir leurs enfants. Mais nous autres Européens, nous semblons avoir oublié la chance que nous avions, et nous nous laissons séduire par les discours populistes, souverainistes et europhobes, de gauche comme de droite.

Nous ne devons pas oublier que, malgré la crise, les populations européennes restent celles qui bénéficient aujourd’hui des niveaux de vie les plus élevés au monde, et des meilleurs systèmes de protection sociale. La crise économique actuelle, qui est une crise mondiale, constitue une terrible mise à l’épreuve pour l’Europe et ses institutions. Mais contrairement à ce que certains laissent parfois penser, l’Europe n’est pas « responsable » de la crise que nous traversons. On peut lui reprocher de ne pas nous protéger suffisamment, on peut lui reprocher un manque de démocratie et de transparence dans les prises de décision, on peut lui reprocher d’être trop « bureaucratique », mais on ne peut pas la rendre responsable de tous nos maux. Les difficultés que nous avons, nous Européens, pour sortir de la crise et relancer la croissance et l’emploi, ne viennent pas d’un « excès d’Europe », mais au contraire d’un « manque  d’Europe ». Oui, il nous faut plus d’Europe pour sortir de la crise: il nous faut plus de coopération, plus de solidarité, plus de cohésion territoriale, mais aussi plus de considération pour nos partenaires européens, et plus de respect pour les règles que nous nous sommes fixées. Mais surtout, il faut de toute urgence réconcilier les Européens avec l’idée européenne.

Vous pouvez faire un petit test très simple: demandez à des gens de votre entourage s’ils savent ce que l’on commémore le 9 mai. Demandez-leur s’ils connaissent la devise de l’Union européenne. Demandez-leur s’ils connaissent le nom des têtes de listes aux élections européennes dans leur circonscription. Demandez-leur de citer le nom de l’actuel président de la Commission européenne et de l’actuel président du Conseil européen. Les réponses que vous entendrez (ou que vous n’entendrez pas) révéleront à coup sûr l’ampleur des lacunes de notre culture européenne. Ces lacunes ne sont pas simplement dues au désintérêt des uns ou des autres pour les questions européennes, mais aussi au fait que, depuis le référendum de 2005 sur le Traité Constitutionnel européen, ni le gouvernement ni les médias n’ont jugé pertinent de sensibiliser les citoyens au rôle essentiel de l’Union européenne, alors même que les 3/4 des lois votées par le Parlement français ne sont que des transpositions de réglementations européennes, et que toutes les réponses aux grands défis économiques, sociaux, géopolitiques, énergétiques et environnementaux du XXIème siècle seront nécessairement des réponses à l’échelle européenne et à l’échelle mondiale.

Voici comment l’historien François Furet répondait, en 1997, aux questions du Frankfurter allgemeine Zeitung sur la montée de l’euro-scepticisme: « L’Europe fournit un point de cristallisation quasiment naturel aux mécontentements nés de la crise économique et du chômage. Dominée par une bureaucratie non élue, elle offre une cible parfaite aux frustrations anticapitalistes et aux nostalgies nationales. Du coup, une partie de l’opinion peut oublier que c’est par l’ouverture des frontières et l’abandon d’un protectionnisme traditionnel que les Français ont vu tripler leur niveau de vie depuis 1950. Le discours antieuropéen est un discours démagogique de décadence. » L’analyse de François Furet reste parfaitement valable aujourd’hui, mais le contexte a changé : le consensus européen, déjà fragilisé dans les années 90, semble avoir aujourd’hui volé en éclats, et les discours europhobes se sont largement diffusés dans les médias. Un nouveau sport est devenu très populaire dans les démocraties européennes : l’Europe-bashing.

Il est vrai que l’Europe a toujours eu des adversaires, même à l’époque où elle n’était qu’une simple zone de libre-échange. Mais nous assistons depuis quelques années à une banalisation des discours anti-européens. Dans l’essor de cet Europe-bashing, Internet a eu un rôle non négligeable. Les blogs dénonçant l’Europe ou les « technocrates bruxellois » se sont multipliés de façon vertigineuse. Internet est devenu le nouveau défouloir des europhobes. Dès qu’un projet de directive ou de règlement européen pointe le bout de son nez, les rumeurs et les raccourcis caricaturaux déferlent sur le web : récemment, on a vu circuler sur Internet une étonnante rumeur selon laquelle la Commission européenne voulait interdire les potagers privés ! Le projet incriminé n’était en réalité que la mise à jour d’une précédente règlementation relative aux semences végétales, sans conséquence pour les jardiniers amateurs et les potagers privés… Mais une idée fausse peut faire de vrais dégâts. La rumeur fut relayée par des milliers d’Internautes sur les blogs et les réseaux sociaux ; on a vu circuler des photomontages grossiers montrant de malheureux jardiniers plaqués au sol par des policiers ; une « pétition citoyenne » a même été lancée pour exiger la « dépénalisation des potagers privés » ! Malheureusement, la méconnaissance du fonctionnement de l’UE et la sous-médiatisation des travaux de la Commission et du Parlement européens ont creusé le fossé entre les citoyens et les dirigeants européens, et rendent les individus plus réceptifs aux diatribes europhobes.

Les hommes politiques ont évidemment leur part de responsabilité dans la banalisation de l’europhobie. Chez certaines personnalités politiques françaises de gauche comme de droite, la démagogie anti-européenne est devenue un véritable fonds de commerce. En 2005, les adversaires du Traité constitutionnel européen avaient inventé le fameux mythe du « plombier polonais » dans le but d’effrayer les Français, flattant ainsi nos instincts nationalistes les plus vils. Aujourd’hui, le Front National plaide pour le retour au franc et au protectionnisme, et Marine Le Pen s’acharne contre l’Europe en multipliant les affirmations mensongères, les raccourcis fallacieux et les imprécations contre « Bruxelles » (sans jamais expliquer clairement à ses électeurs qui se cache derrière le nom de cette capitale). Quant à Jean-Luc Mélenchon, il surfe lui aussi sur l’europhobie ambiante: en multipliant les attaques contre la chancelière Angela Merkel, Mélenchon a d’ailleurs réussi l’exploit de raviver un mal dont notre pays était guéri depuis 50 ans : la germanophobie.

Ah, si seulement les médias français consacraient un peu plus de temps aux questions européennes… Si seulement les responsables politiques faisaient un peu plus de pédagogie et un peu moins de démagogie sur l’Europe… Hélas, les enjeux importants sont toujours « francisés » au lieu d’être « européanisés », le travail du Parlement européen n’est jamais valorisé par nos ministres, et l’Europe ne sert qu’à endosser les échecs et les décisions impopulaires que nos dirigeants nationaux ne veulent pas assumer. Au lieu de jouer la transparence, les responsables nationaux continuent de négocier avec leurs homologues, dans la plus grande opacité, les orientations futures de l’Europe, pour ensuite se défausser sur Bruxelles quand ils sont face aux citoyens. Dans ces conditions, pas étonnant que les Français soient de plus en plus eurosceptiques. Pauvre Schuman, pauvre Monnet, qu’avons-nous fait de votre Europe?

Le chantage de David Cameron

David Cameron.

David Cameron, Premier Ministre de sa Majesté, vient d’annoncer qu’il envisageait un référendum pour « redéfinir les liens du Royaume-Uni avec l’Union européenne ». Cette annonce a provoqué la stupéfaction et l’inquiétude des chefs d’Etat européens.

Que veut David Cameron? Le Premier Ministre a clairement dit qu’il ne voulait pas voir son pays quitter l’Union européenne. D’ailleurs, il sait très bien qu’une sortie  de l’Union européenne serait contraire aux intérêts économiques du Royaume-Uni. Ce que veut Cameron, c’est réduire (une fois de plus) la contribution britannique aux dépenses communautaires, et « renégocier » certains aspects de l’acquis communautaire qu’il juge trop contraignants pour le Royaume-Uni. Selon lui, l’Union européenne intervient dans des domaines qui devraient uniquement relever des Etats, comme par exemple le droit du travail. David Cameron plaide ainsi pour une Europe à la carte, dans laquelle le Royaume-Uni pourrait prendre ce qui l’intéresse (le marché unique) et se débarrasser de tout le reste. Ce que fait David Cameron, c’est tout simplement du chantage: on veut bien rester, mais il va falloir tout renégocier et prendre en considération toutes nos exigences!

De facto, l’Europe « à la carte » existe déjà. Le Royaume-Uni n’a adhéré ni à l’euro ni aux accords de Schengen, et bénéficie de clauses particulières qui limitent sa contribution au budget européen. Il s’est toujours opposé à tout projet d’harmonisation fiscale et sociale, ainsi qu’à la mise en place d’une instance européenne de régulation des banques. Nous savons qu’une grande partie des Britanniques se méfie de l’Union européenne, et le Parti Conservateur anglais est connu pour son euro-scepticisme. Mais là, vraiment, ça suffit! On ne peut pas tout accepter! L’Europe est en pleine crise, et ce n’est certainement pas ce genre de comportement égoïste qui pourra faire avancer les choses. Au contraire: plus les Etats européens seront solidaires entre eux, mieux l’Europe se portera. La seule Europe que l’on puisse construire, la seule qui vaille la peine d’être bâtie, c’est une Europe politique et intégrée.

Evidemment, l’Europe telle qu’elle existe aujourd’hui n’est pas du tout satisfaisante: elle est trop bureaucratique et doit encore être démocratisée. Mais en acceptant l’idée d’une Europe « à la carte », d’une « Europe forfait » comme chez SFR ou chez Orange, on renonce à toute démocratisation, et on renonce aussi à bâtir une Europe forte et solidaire. Les Etats-membres doivent avancer ensemble. C’est la seule solution si nous voulons résoudre la crise que nous traversons actuellement, et si nous voulons que l’Union européenne puisse peser dans la mondialisation. Nous sommes 27 Etats membres (bientôt 28 avec la Croatie): il ne peut pas y avoir 27 Europe différentes!

Précisons quand même, pour finir, que le point de vue de David Cameron ne fait pas l’unanimité au Royaume-Uni. Le Parti Travailliste (qui est dans l’opposition) a vivement critiqué le discours du Premier Ministre. Le Parti Libéral Démocrate, parti centriste pro-européen allié au Parti Conservateur, a lui aussi critiqué l’annonce de Cameron. Les milieux financiers et patronaux britanniques ont également manifesté leur inquiétude. L’Union européenne ne peut pas (et ne doit pas) se faire sans le Royaume-Uni. Les Britanniques ont besoin de l’Europe,  et ils y ont leur place: un retrait pur et simple serait tout simplement absurde. Partant de ce constat, nous devons rester fermes et ne pas brader l’acquis communautaire sous la pression des conservateurs britanniques. Négocions avec le Royaume-Uni, mais négocions pour avancer, pas pour reculer.

50 ans après: que reste-t-il du Traité de l’Elysée?

Nous fêtons actuellement les 50 ans du Traité de l’Elysée, un traité historique signé le 22 janvier 1963 par le président français Charles de Gaulle et par le chancelier de RFA Konrad Adenauer. Ce traité a véritablement scellé la réconciliation franco-allemande, et a largement favorisé la coopération entre l’Allemagne et la France:

– le Traité prévoyait une coopération renforcée dans plusieurs domaines: diplomatie, défense, culture, enseignement, recherche scientifique, économie et énergie, aide aux pays en développement, etc.

– il prévoyait aussi des rencontres régulières entre les représentants des deux Etats

– il encourageait également les initiatives permettant un rapprochement entre les deux peuples, et une meilleure connaissance réciproque (par exemple en développant l’enseignement du français en Allemagne, et de l’allemand en France).

Certes, le Traité de l’Elysée ne marque pas le point de départ de la coopération franco-allemande: depuis la fin de la 2nde Guerre mondiale, les deux Etats coopéraient déjà dans plusieurs domaines, notamment dans le cadre de la CEE, de l’OTAN ou encore de la Commission culturelle franco-allemande. Mais ce Traité a donné un formidable coup d’accélérateur à la coopération franco-allemande: au-delà du rapprochement entre les gouvernements, il a permis un rapprochement entre les peuples. Plus qu’un outil de coopération, le Traité de l’Elysée était un symbole de l’amitié franco-allemande. En effet, l’un des enjeux essentiels du Traité était de faire évoluer les représentations que chaque pays avait de l’autre: moins de 18 années s’étaient écoulées depuis la fin de la 2nde Guerre mondiale, les blessures n’étaient pas encore refermées, et les préjugés restaient forts de part et d’autre du Rhin.

Que reste-t-il du Traité de l’Elysée aujourd’hui ? Depuis 1963, la France et l’Allemagne ont considérablement resserré leurs liens. Le Traité de l’Elysée a permis la création  de nouvelles institutions, comme l’Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ) ou l’Université Franco-allemande (UFA). Cette coopération renforcée est également à l’origine de la chaîne de télévision publique Arte. Les mentalités ont considérablement évolué, et les préjugés se sont estompés. Les jeunes générations ont complètement dépassé les a priori de leurs aînés, et l’amitié franco-allemande est aujourd’hui ancrée dans les esprits. Grâce à l’Union européenne, la coopération franco-allemande s’est encore approfondie, et s’est étendue à d’autres domaines (monnaie unique, coopération transfrontalière…). De nos jours, le couple franco-allemand reste un moteur de la construction européenne.

Et pourtant, depuis quelques années, les relations franco-allemandes semblent s’être détériorées. Les derniers sommets européens, sur fond de crise économique et budgétaire, ont exacerbé les divergences entre François Hollande et la chancelière Angela Merkel, notamment sur la question de la dette des Etats européens. Beaucoup de Français imputent la crise de l’Union européenne à l’intransigeance des Allemands, tandis qu’en Allemagne, certains accusent le « laxisme » français. Plusieurs projets industriels importants ont échoué, comme la coopération entre Siemens et Areva. Et pour couronner le tout, dans nos écoles, le nombre d’élèves germanistes a diminué de façon très préoccupante.

Force est donc de constater que le Traité de l’Elysée est dépassé. Il y a beaucoup à faire pour relancer la coopération franco-allemande. Face aux nouveaux défis que les deux pays ont à relever, ne faudrait-il pas un nouveau traité franco-allemand, comme le demandent Jean-Louis Borloo et Jean Arthuis dans une tribune du portail Internet de l’UDI? Il s’agirait, par exemple, de favoriser l’émergence de grands groupes industriels franco-allemands, capables de peser dans la mondialisation. Il faudrait aussi avancer vers une union fiscale franco-allemande. Les projets de coopération culturelle et éducative doivent également être renforcés, et les échanges favorisés. Nos programmes scolaires devraient laisser plus de place à la connaissance de l’Allemagne, de son histoire et de sa culture: il est regrettable que, dans les programmes de l’Education nationale, l’histoire de l’Allemagne soit presque uniquement abordée à travers les deux guerres mondiales et le nazisme! Certes, il y a eu des progrès: les programmes de géographie font désormais la part belle à l’Union européenne et aux coopérations transfrontalières; le nouveau programme d’histoire de Terminale L et ES aborde l’histoire du mouvement socialiste et ouvrier en Allemagne depuis le Reich de Guillaume Ier, et les nouveaux programmes d’ECJS (Education Civique, Juridique et Sociale) offrent, en classe de Première, la possibilité d’une comparaison intéressante entre les institutions politiques de la France et celles de la République Fédérale Allemande. Mais il y a aussi des régressions: ainsi, l’étude de l’Allemagne et de l’Europe rhénane a disparu des programmes de géographie de Terminale.

En ces temps de crise européenne, nous avons, plus que jamais, besoin d’un couple franco-allemand fort et d’une coopération étroite entre l’Allemagne et la France. Espérons que l’année 2013, « année franco-allemande », soit l’occasion de projets concrets, capables de rapprocher les deux nations et de favoriser une coopération efficace dans tous les domaines.