La gauche et la droite ont-elles encore un avenir?

La vie politique française reste marquée par l’affrontement droite/gauche

Dans une étude consacrée aux « Paradoxes de l’élection présidentielle de 2012 », Edouard Lecerf (directeur général de TNS Sofres) et Olivier Duhamel (professeur de droit constitutionnel) ont souligné le caractère fortement bipolaire de la dernière présidentielle*. En effet, François Hollande et Nicolas Sarkozy ont toujours été placés largement en tête par les sondages avant le 1er tour. Une nette majorité de votants se sont portés sur eux dès le 1er tour et la participation est restée forte au 2nd tour. Les élections législatives ont encore accentué cette bipolarisation, car elles ont donné une large majorité de gauche au nouveau président.

Cette bipolarisation s’explique en grande partie par le « vote utile » : au 1er tour, beaucoup d’électeurs n’ont pas jugé nécessaire de donner leur suffrage à un candidat qui avait peu de chances d’être élu. La stratégie centriste de François Bayrou a été un échec : il n’a obtenu que 6% des suffrages, bien loin de ses 18% de 2007. Aux législatives, le Modem, isolé, n’a conservé que deux sièges sur les trois qu’il avait obtenus en 2007. L’élection présidentielle a donc renforcé la bipolarisation de la vie politique française, et semble avoir confirmé l’impossibilité d’un centre fort et indépendant.

Pourtant, Edouard Lecerf et Olivier Duhamel soulignent aussi la fragilité de cette bipolarisation.

Une bipolarisation fragile et de plus en plus contestée

Les tentatives de dépassement du clivage droite/gauche se sont multipliées au cours des dernières années. En 2012, plusieurs candidats ont essayé d’incarner une « 3e voie »  : la voie centriste de Bayrou, la voie écologiste d’Eva Joly, et surtout, la voie « nationaliste » proposée par Marine Le Pen. Les scores exceptionnels obtenus par le Front National à la présidentielle et aux législatives témoignent bien d’une contestation de la logique bipolaire : rejetant dos à dos la gauche et la droite, conspuant « l’Etat UMPS », Marine Le Pen cherche clairement à se présenter comme une alternative au bipolarisme.

De plus, la gauche et la droite sont affaiblies par leurs fractures internes. A gauche, la politique « sociale-libérale » du gouvernement scandalise les partisans de Mélenchon, et fait grincer quelques dents à l’intérieur de la majorité, chez les Verts et au sein même du PS: la ministre de l’Ecologie Delphine Batho vient d’ailleurs d’être limogée pour avoir contesté la politique budgétaire du gouvernement. A droite, ce n’est pas mieux. Jean-Louis Borloo, rejetant la droitisation de l’UMP, a claqué la porte pour fonder l’UDI, et de nombreux centristes de l’UMP lui ont emboîté le pas. L’UMP est sortie très affaiblie de la « guerre des chefs » qui opposa François Fillon à Jean-François Copé à l’automne 2012 ; le retour de Nicolas Sarkozy dans la vie politique inquiète sérieusement certaines personnalités de l’UMP qui ont tourné la page du sarkozysme. Le débat sur le « mariage pour tous » a exacerbé les divisions internes de l’UMP, entre une aile modérée qui garda ses distances avec le mouvement anti-mariage gay, et une aile conservatrice qui participa activement aux manifestations et alla jusqu’à faire la promesse démagogique d’une improbable abrogation du texte.

Une redéfinition des clivages idéologiques

Le sociologue Steve Fuller, professeur de sociologie à l’université de Warwick (Royaume-Uni), a récemment développé une théorie intéressante sur l’évolution des clivages idéologiques*: selon cet universitaire, dans les démocraties occidentales, le clivage droite-gauche est aujourd’hui obsolète et ne permet plus de comprendre l’attitude des principaux partis de gouvernement face aux grands enjeux du XXIème siècle.

Steve Fuller pense qu’au XXIème siècle, les grands clivages idéologiques n’opposeront pas une gauche « sociale » à une droite « libérale », mais deux attitudes différentes face aux risques, à savoir le « principe de précaution » et le « principe de proactivisme ». Les partisans du principe de précaution pensent que l’action politique doit avoir pour but de protéger les individus et les sociétés contre tout type de risque (économique, social ou environnemental), quitte à limiter l’innovation et la croissance. Les « proactivistes » pensent au contraire qu’il faut encourager l’innovation et la prise de risques, à condition qu’il s’agisse de risques calculés : en cas de succès, le risque est bénéfique ; en cas d’échec, l’homme en tire les leçons nécessaires. Prenons un exemple significatif. Sur la question du gaz de schiste, les partisans de la précaution souhaitent maintenir l’interdiction d’exploiter cette source d’énergie parce que les conséquences de son extraction sont potentiellement dangereuses ; les « proactivistes » considèrent qu’il faut tenter d’extraire le gaz de schiste, car ce gaz peut, à terme, être une solution à la dépendance énergétique du pays : si la méthode d’extraction est perfectible, elle sera améliorée, mais si elle a des effets plus nocifs que prévu, il faudra en tirer les leçons et renoncer au gaz de schiste.

Tâchons de ne pas caricaturer la pensée de Steve Fuller : les hommes politiques ne se répartissent pas en deux « camps » bien distincts correspondant aux « proactivistes » et aux « précautionnistes ». Un même parti, une même personnalité, peuvent avoir une posture « proactiviste » face à certaines questions et défendre le principe de précaution face à d’autres questions. En outre, l’analyse de Steve Fuller ne doit pas être considérée comme une clé de lecture du débat politique contemporain: il s’agit plutôt d’une perspective, d’un scénario, d’une évolution possible des clivages politiques dans les démocraties libérales. Steve Fuller reconnaît d’ailleurs  lui-même que les principes de précaution et de proactivisme restent marginaux dans le discours politique contemporain. Mais à bien y réfléchir, ces principes semblent tout à fait opératoires face à plusieurs questions majeures, qu’il s’agisse de l’énergie, de la compétitivité, de la défense, de la construction européenne ou des questions éthiques et sociétales.

Actuellement, le clivage entre « précaution » et « proactivisme » traverse les grandes familles politiques traditionnelles : à droite, on trouve des « traditionalistes » (l’aile droite de l’UMP et le FN) et des « libéraux » (les libéraux de l’UMP et du centre) ; et à gauche, on trouve des « socio-conservateurs » (l’aile gauche du PS et le Front de Gauche, qui luttent pour la préservation des acquis sociaux et la protection des individus contre la concurrence extérieure) et des « technocrates » (l’aile centriste du PS, qui gère les affaires de l’Etat de façon pragmatique et recherche une adaptation à la nouvelle donne économique mondiale). On peut penser, avec Steve Fuller, qu’à l’avenir les « socio-conservateurs » de gauche et les « traditionalistes » de droite pourraient se rapprocher, et que les « libéraux » de droite et les « technocrates » de gauche pourraient se rejoindre, voire se confondre.

* Référence des ouvrages et des pages Internet cités :

– E. Lecerf et O. Duhamel, « Les huit paradoxes de la présidentielle de 2012 », dans L’Etat de l’opinion 2013, TNS Sofres, Editions du Seuil, 2013.

– Le Cercle des économistes, Politique économique de droite, politique économique de gauche, Perrin, 2006.

http://lecercle.lesechos.fr/economistes-project-syndicate/autres-auteurs/221146655/evolutions-ideologiques