Petite leçon d’apiculture et d’arithmétique européenne

Vendredi 27 avril, les Etats membres de l’Union européenne ont voté une proposition de la Commission interdisant l’usage de trois néonicotinoïdes, des pesticides employés massivement dans l’agriculture et considérés comme responsables de l’effondrement dramatique du nombre d’abeilles en Europe durant les dernières années. Cette mesure s’applique à toutes les cultures en plein air : les cultures sous serre pourront y déroger à condition que les plantes et les semences ne quittent pas leur abri fermé.

La nocivité des néonicotinoïdes est connue depuis des années : en 2013, l’Autorité Européenne pour la Sécurité Alimentaire avait déjà recommandé leur interdiction. Ces substances altèrent le système nerveux et l’appareil reproductif des abeilles ; à forte dose, elles deviennent mortelles pour les abeilles et les bourdons. La décision d’interdire les néonicotinoïdes constitue une avancée majeure puisque l’importance de la santé des abeilles est enfin reconnue par l’Union européenne. Ce vote répond aux attentes des apiculteurs, des scientifiques, des écologistes et de la société civile en général, qui s’émeut de plus en plus de la disparition des abeilles domestiques.

Cet événement est aussi l’occasion d’un petit rappel sur la façon dont l’Union européenne prend ses décisions. Le Conseil de l’Union statue à la majorité qualifiée. D’après le Traité de Lisbonne, pour qu’une proposition de la Commission européenne soit adoptée, elle doit être votée par au moins 55% des Etats membres (soit 16 sur 28) représentant au moins 65% de la population totale de l’UE : cela s’appelle la « double majorité ». Mais dans la pratique, la double majorité n’est pas toujours nécessaire car si la minorité de blocage n’est pas atteinte, la majorité qualifiée est considérée comme acquise. Depuis 2017, la minorité de blocage doit représenter au moins 55% de la population ou 55% des Etats-membres.

Seuls 15 Etats membres ont voté l’interdiction des néonicotinoïdes, dont la France (qui était pionnière sur le sujet puisqu’elle avait interdit ces pesticides sur son territoire dès 2016) ; 9 Etats se sont abstenus et 4 seulement ont voté contre le texte (le Danemark, la Hongrie, la Roumanie et la République Tchèque). La minorité de blocage n’a pas été atteinte et le texte a pu passer. L’Espagne et l’Italie, qui ont rejoint au dernier moment le camp des anti-néonicotinoïdes, ont joué un rôle clé dans l’issue du scrutin. Le Royaume-Uni fait lui aussi partie des Etats qui ont voté en faveur du texte.

Tout cela nous montre une chose essentielle que l’on a parfois tendance à oublier : l’Union européenne est entre les mains des Etats membres. Contrairement à ce qu’affirment les europhobes de tous bords, il n’existe pas de « super-Etat » européen qui, depuis Bruxelles, imposerait ses diktats aux Etats membres. L’Union européenne est le résultat des choix faits par ses Etats membres ; ses décisions reflètent avant tout les rapports de force entre gouvernements. La décision historique d’interdire les néonicotinoïdes montre aussi que les Etats européens sont capables de résister aux lobbys industriels quand ils le veulent vraiment.

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La Terre est-elle plate ?

Connaissez-vous les « platistes », ces gens qui affirment que la Terre est plate ? Aussi improbable que cela puisse paraître, cette folle croyance compte encore aujourd’hui de nombreux adeptes à travers le monde : selon un sondage Ifop sorti en janvier 2018, un Français sur dix penserait que la Terre est plate. Comment expliquer une telle ineptie au XXIe siècle ?

En 1956, un Anglais nommé Samuel Shenton fonda la Flat Earth Society, une organisation internationale soutenant la thèse d’une Terre plate. Cette organisation rassembla jusqu’à 3.500 membres à son apogée mais déclina rapidement à partir des années 80. Puis Internet arriva, et donna aux théories platistes une visibilité inespérée. Aujourd’hui, les platistes sont très actifs sur le net : on trouve en effet des sites web, des forums, des vidéos Youtube et même des pages Facebook affirmant sérieusement que la Terre est plate. Bien que la Flat Earth Society de Shenton ait officiellement cessé d’exister en 2001, plusieurs forums et plusieurs sites continuent d’utiliser le nom de cette organisation.

Si le platisme a encore une audience de nos jours, c’est parce qu’il se trouve à la confluence du fondamentalisme religieux et du complotisme. Cette croyance continue de circuler dans certaines communautés chrétiennes intégristes : ces dernières font une interprétation littérale de divers passages de la Bible évoquant les « extrémités » de la Terre ou décrivant un monde fixe recouvert d’une voûte céleste. On retrouve également cette croyance chez certains musulmans qui font une lecture littérale du Coran : plusieurs versets coraniques décrivent effectivement la Terre comme un lit ou un tapis « étiré » par Allah. Mais le platisme est aussi une théorie du complot : les platistes sont persuadés qu’il existe un complot de la NASA destiné à faire croire que la Terre est ronde. Cette théorie stupide flatte l’égo des individus qui adhèrent aux sottises complotistes car elle leur donne l’impression d’accéder à une vérité « cachée ».

Les platistes se représentent la Terre comme un disque plat centré sur le pôle Nord et entouré d’un immense mur de glace : d’après eux, donc, le pôle Sud n’existe pas. Ils pensent aussi que la Lune et le Soleil tournent au-dessus de la Terre comme les pièces d’un mobile musical suspendu au-dessus d’un lit de bébé. Pour illustrer leur vision du monde, les platistes utilisent des planisphères à projection azimutale équidistante centrés sur le pôle Nord. Ce type de planisphère apparaît d’ailleurs dans le célèbre logo des Nations Unies, logo que les platistes considèrent naïvement comme une confirmation de leur théorie ! Ils oublient cependant qu’un planisphère est toujours une construction, et non une représentation fidèle du monde physique. Un planisphère à projection azimutale centré sur le pôle Nord ne permet évidemment pas de représenter le pôle Sud. On pourrait tout aussi bien réaliser, avec le même système de projection cartographique, des planisphères centrés sur le pôle Sud (c’est alors le pôle Nord qui disparaîtrait comme par magie).

Logo de l’ONU.

Les platistes essaient de corroborer leurs théories par des arguments d’une affligeante naïveté qui revêtent, pourtant, l’apparence du « bon sens ». L’horizon rectiligne apporterait ainsi la preuve que la Terre est plate : on oublie alors que le globe terrestre a une circonférence de 40.000 km et que, par conséquent, sa courbure est invisible à l’œil nu. Il existe en revanche plusieurs méthodes scientifiques permettant de calculer de façon assez précise la courbure de la Terre grâce à la trigonométrie, par exemple en mesurant l’angle des rayons du Soleil au même instant dans plusieurs points du globe situés sur un même méridien. Les platistes affirment aussi que les photographies montrant la Terre depuis l’espace sont des images truquées, car on ne voit aucune étoile sur les photos de la NASA. L’argument est certes séduisant mais ne tient pas la route scientifiquement, car les étoiles émettent un rayonnement lumineux très faible qu’il est difficile de capter lorsqu’on fait de la photographie. On peut d’ailleurs facilement vérifier ce phénomène en photographiant une personne la nuit avec un ciel étoilé en arrière-plan : si la mise au point est faite sur la personne, il y a de fortes chances pour que les étoiles n’apparaissent pas sur la photo. De même, quand des satellites ou des astronautes photographient la Terre, la mise au point est faite sur le globe terrestre et non sur les étoiles.

Les platistes soulignent également le fait que les grandes compagnies aériennes ne proposent jamais de liaisons directes entre l’Afrique du Sud et l’Amérique du Sud, ni entre l’Afrique du Sud et l’Australie : ainsi, pour aller du Cap à Sidney, une escale à Dubaï est souvent nécessaire bien qu’un avion de ligne ait suffisamment d’autonomie pour effectuer un vol direct. Ces escales apporteraient la « preuve » que le monde est plat et que Dubaï se trouve sur la trajectoire d’un vol reliant l’Afrique du Sud à l’Australie ! Un tel raisonnement témoigne d’une connaissance très superficielle des réseaux aériens : pour des raisons de rentabilité évidentes, les grandes compagnies aériennes ne peuvent pas se permettre de proposer des liaisons directes entre toutes les grandes villes de la planète et doivent effectuer des correspondances dans des hubs aéroportuaires tels que Dubaï, Pékin ou Roissy.

Comme l’écrivait René Descartes, « le bon sens est la chose la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu que même ceux qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont ». Tout le monde peut mettre le bon sens de son côté pour défendre des idées fausses et des théories farfelues. Mais la science n’est pas une affaire de bon sens. Une vérité scientifique est une idée qui fait consensus dans la communauté scientifique parce qu’elle est corroborée par des preuves irréfutables ou parce qu’elle a été validée par des expériences menées de façon rigoureuse et objective.

Dès l’Antiquité, mathématiciens, astronomes et géographes comprirent que la Terre était ronde en regardant le mât des navires disparaître derrière l’horizon et en observant les éclipses de Lune. Platon et Aristote étaient persuadés que la Terre était sphérique, tout comme l’immense majorité des savants de leur époque. Au IIIe siècle avant J.C., le mathématicien grec Eratosthène fut le premier à mesurer la circonférence de la Terre en utilisant la trigonométrie, et ses calculs étaient d’une précision époustouflante. Au XVIe siècle, les premières circumnavigations vinrent confirmer les découvertes faites par les savants de l’Antiquité. Au XVIIIe siècle, le géographe français Charles Marie de La Condamine mesura la courbure terrestre lors d’une expédition géodésique en Equateur et découvrit que la Terre formait une sphère imparfaite car elle était légèrement aplatie au niveau des pôles. Les premières photographies satellites montrant le globe terrestre depuis l’espace n’ont pas révolutionné nos représentations de la Terre : elles n’ont fait qu’apporter de nouvelles preuves d’une sphéricité qui était déjà parfaitement démontrée depuis des siècles.

La résurgence du platisme est à la fois inquiétante et fascinante. Elle nous montre les profondeurs abyssales que l’ignorance et la bêtise humaines sont capables d’atteindre. Elle nous montre que les progrès de la science ne suffisent pas à éradiquer l’obscurantisme. Elle nous montre que toute vérité parfaitement établie sur le plan scientifique peut être contestée avec des arguments ayant l’apparence du bon sens : on peut ainsi « démontrer » que la Terre est plate, que les vaccins sont inefficaces, que le réchauffement climatique est un mythe ou que les dinosaures n’ont jamais existé. Le platisme nous montre aussi qu’avec Internet et les réseaux sociaux, les théories les plus grotesques trouvent toujours des canaux de diffusion et des promoteurs zélés.

Oser la proportionnelle

L’Assemblée nationale.

La proportionnelle est une vieille revendication centriste : ces derniers souhaitent en effet améliorer la représentativité du Parlement français en introduisant une dose de proportionnelle aux scrutins législatifs. Il ne s’agit donc pas d’une proportionnelle intégrale comme sous la Quatrième République, mais d’une proportionnelle partielle, comme en Allemagne.

Depuis les débuts de la Cinquième République, le scrutin majoritaire a permis d’obtenir des majorités relativement stables au prix d’une distorsion de la représentation nationale : les grands partis qui arrivent en tête obtiennent un nombre de députés très largement supérieur à leur poids réel dans l’opinion publique, tandis que les petits partis se retrouvent systématiquement sous-représentés. A l’issue des élections législatives de 2012, le Parti Socialiste disposait de la majorité absolue des sièges dans l’hémicycle alors qu’il n’avait obtenu que 29% des suffrages au premier tour. Aux législatives de 2017, la République en Marche a remporté plus de 300 sièges alors que ce parti n’avait obtenu que 28% des suffrages au premier tour. A l’inverse, le Front National, qui représente maintenant près de 15% du corps électoral et dont la candidate est arrivée au second tour de la présidentielle de 2017, n’a pu faire élire que 8 députés. Même si je combats vigoureusement les idées du FN, je trouve aberrant qu’un parti aussi important soit aussi mal représenté au Parlement.

L’Assemblée nationale n’a pas uniquement pour fonction de voter les projets de loi élaborés par le gouvernement : sa fonction première est de représenter la nation. Lors des Etats Généraux de 1789, les députés du tiers état se sont proclamés « assemblée nationale » parce qu’ils étaient sous-représentés par rapport à la noblesse et au clergé : les députés de la noblesse et du clergé disposaient en effet des 2/3 des suffrages ; les députés du tiers état, qui représentaient plus de 90% de la population, étaient en minorité. La question de la représentation est donc au fondement même du parlementarisme.

Or, notre système électoral est injuste car il n’est pas représentatif du pays réel. Le scrutin majoritaire à deux tours crée des majorités artificielles et empêche une représentation équitable des différents courants politiques présents dans le pays. C’est pourquoi il faut oser la proportionnelle. Ceux qui agitent l’épouvantail de l’instabilité gouvernementale pour justifier leur opposition à la proportionnelle oublient que le scrutin majoritaire ne garantit pas toujours des majorités stables : ainsi, aux législatives de 1988, le Parti Socialiste arriva en tête mais n’obtint qu’une majorité relative ; l’appoint des communistes et des centristes fut donc nécessaire. Entre 1988 et 1991, le Premier Ministre Michel Rocard utilisa 28 fois l’article 49-3 pour faire passer des projets de loi qui ne trouvaient pas de majorité dans l’hémicycle.

Pendant la dernière campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait, sous la pression de François Bayrou, pris l’engagement d’introduire une dose de proportionnelle aux élections législatives. François Bayrou avait demandé qu’au moins 25% des députés soient élus à la proportionnelle, un ratio tout à fait raisonnable qui permet de mieux représenter les petits partis sans fragmenter de façon excessive la représentation nationale. Or, Emmanuel Macron a récemment annoncé que, dans la future réforme du Parlement, seuls 15% des sièges seraient attribués à la proportionnelle. D’où la colère des centristes, qui voient dans cette annonce un reniement des engagements initiaux du président.

Si Macron a proposé 15% plutôt que 25, c’est vraisemblablement pour ménager les élus LR, et plus précisément Gérard Larcher, président du Sénat, qui a exprimé avec vigueur son hostilité au scrutin proportionnel. 15%, c’est un compromis bancal qui permet d’instiller une petite dose de proportionnelle sans vraiment changer les choses. Pour 15% des députés, cela vaut-il vraiment le coup de modifier la loi électorale ? Je ne pense pas. Le chiffre de 25% était déjà un compromis raisonnable entre la proportionnelle intégrale et le principe majoritaire ; 15%, ce n’est plus un compromis, c’est de la cosmétique. Du gadget électoral.

Il n’y aura pas de « convergence des luttes »

La méthode Macron consiste à ouvrir plusieurs chantiers de réforme sur un laps de temps très court : réforme du Code du Travail, réforme du bac, réforme fiscale, réforme de l’accès à l’enseignement supérieur, réforme de la carte judiciaire, réforme de la SNCF et, bientôt, réforme de la fonction publique. « Blitzkrieg » pour les uns, « volontarisme » pour les autres, cette stratégie présente un risque non négligeable : celui d’une « coagulation » des mécontentements. Mais l’addition des colères n’est pas la convergence des luttes.

N’en déplaise à l’ultragauche et à la CGT, il n’y aura pas de convergence des luttes parce qu’il n’existe pas de base commune aux revendications des cheminots, à celles des fonctionnaires, à celles des étudiants, à celles des magistrats et à celles des personnels hospitaliers. Je ne porte aucun jugement sur la légitimité des revendications exprimées : je constate simplement qu’elles sont trop disparates pour devenir la matrice d’un mouvement unifié. Même en 1968, la conjonction du mouvement étudiant et du mouvement ouvrier ne résista pas aux accords de Grenelle qui, en mettant fin aux grèves ouvrières, entraînèrent l’isolement des étudiants.

Il n’y aura pas de convergence des luttes parce que l’opinion publique est globalement favorable aux réformes du gouvernement : les Français n’en peuvent plus de l’immobilisme, ils ne supportent plus l’impuissance du politique, ils ne veulent plus se résigner à l’idée de vivre dans une société bloquée.

Il n’y aura pas de convergence des luttes parce que le front syndical est divisé : le CFDT et la CFE-CGC ont clairement fait savoir qu’elles désapprouvaient la stratégie de la CGT. Le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, a d’ailleurs déclaré qu’il ne participerait pas à la mobilisation du 19 avril, décidée unilatéralement par la CGT.

Il n’y aura pas de convergence des luttes parce que le concept même de « convergence des luttes » est un concept éminemment politique emprunté à l’extrême gauche et porté aujourd’hui par des gens qui rêvent d’en découdre avec le pouvoir en place. Si convergence il y a, elle ne sera que temporaire et finira par s’étioler dans l’entre-soi, comme le défunt mouvement « Nuit Debout », sans qu’un véritable projet alternatif ait pu émerger.