Le Front de Gauche et l’Europe: une clarification s’impose

Aurélien Bernier, essayiste d’extrême gauche et militant d’ATTAC, développe depuis quelques années le concept de « désobéissance européenne » et plaide pour une sorte de souverainisme de gauche. Selon lui, les traités européens sont un « carcan ultra-libéral » qui empêche les Etats de mener des politiques de gauche: pour appliquer son programme, la gauche radicale doit donc désobéir aux traités européens et se réapproprier, au niveau national, les principaux leviers économiques et monétaires. Dans son dernier livre intitulé La Gauche radicale et ses tabous, Aurélien Bernier va plus loin et affirme que la gauche radicale a « abandonné » au FN la réflexion sur des thèmes tels que la sortie de l’euro, la rupture avec le cadre juridique européen, le protectionnisme et la souveraineté nationale: selon l’auteur, la question de la souveraineté nationale serait devenue un « tabou » pour la gauche radicale, ce qui expliquerait l’incapacité du Front de Gauche à faire reculer le vote FN.

Aurélien Bernier.

Les leaders du Front de Gauche feraient bien de méditer attentivement les analyses d’Aurélien Bernier. Cet auteur a entièrement raison lorsqu’il dit que la souveraineté nationale est un tabou de la gauche radicale. La plupart des mesures défendues par le Front de Gauche (retour au protectionnisme, contrôle des flux de capitaux, etc.) sont incompatibles avec les traités européens. Si le Front de Gauche accède un jour au pouvoir en France, comment fera-t-il pour appliquer son programme? Logiquement, il devrait sortir de l’Union européenne. Mais jusqu’à présent, l’hypothèse d’une sortie de l’UE n’a pas été sérieusement envisagée par le Front de Gauche. Jean-Luc Mélenchon envisage tout au plus une sortie de l’euro (sans en préciser clairement les modalités). Deuxième hypothèse: renégocier les traités européens. Scénario peu crédible, car si Jean-Luc Mélenchon gouverne un jour la France, il pourra difficilement imposer sa vision de l’Europe à vingt-sept autres gouvernements qui ne partagent pas du tout ses idées.

La seule solution, c’est donc la désobéissance européenne (rester dans l’UE sans respecter les traités). Mais le Front de Gauche devra en tirer toutes les conséquences. Désobéir aux traités européens, cela veut dire fouler aux pieds tous les engagements pris par la France vis-à-vis de ses partenaires européens. Cela veut dire aussi que le droit européen n’a plus de valeur contraignante pour les Etats, et que n’importe quel Etat-membre peut, s’il le souhaite, violer les traités européens, par exemple en prenant des mesures protectionnistes à l’égard d’autres Etats européens, en expropriant des entreprises étrangères ou, pourquoi pas, en rétablissant la peine de mort. N’oublions pas que les traités européens ont une valeur juridique supérieure à celle des constitutions nationales: en admettant que l’Etat puisse contrevenir aux traités européens, on admet du même coup que l’UE est illégitime en tant qu’union politique, et que ses traités sont caducs. Le Front de Gauche est-il prêt à assumer cela devant les Français?

Le Front de Gauche doit aujourd’hui clarifier sa position sur l’Europe. Il doit expliquer aux Français que son programme est inapplicable dans l’actuel cadre juridique européen, et dire clairement s’il souhaite ou non que la France rompe avec l’Union européenne.

La réforme ferroviaire française est-elle compatible avec le droit européen?

Le droit européen prévoit l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire, à la fois pour le fret et pour le transport de voyageurs. Cette ouverture à la concurrence nécessite une séparation entre le gestionnaire de l’infrastructure et le transporteur historique : c’est la raison pour laquelle le gouvernement français avait créé l’entreprise RFF (Réseau Ferré de France) en 1997. Le « quatrième paquet ferroviaire », présenté par la Commission européenne en janvier 2013, vise à garantir l’indépendance du gestionnaire de l’infrastructure afin de faciliter l’accès des nouveaux opérateurs à chaque réseau national. Les différents opérateurs pourront obtenir des contrats de service public en répondant à des appels d’offre, sauf dans certains cas où les Etats pourront octroyer directement un contrat sans passer par un appel d’offres. En principe, tous les opérateurs devraient avoir accès à l’ensemble des infrastructures ferroviaires. Cependant, pour éviter que seules les lignes les plus rentables ne soient sélectionnées, l’accès à certaines lignes pourrait être limité si un organisme de régulation décide qu’un accès ouvert remettrait en cause la viabilité du service public. Chaque Etat-membre pourra établir ses propres critères d’efficacité pour le transport ferroviaire de voyageurs (ponctualité, confort, fréquence des trains, matériaux de construction des trains, etc.), à condition que les mêmes critères soient imposés à tous les opérateurs.

A ce jour, la France n’a pas encore ouvert à la concurrence son marché intérieur du transport ferroviaire de voyageurs, excepté pour les services internationaux. L’un des objectifs de la réforme ferroviaire présentée par le gouvernement est de préparer cette ouverture à la concurrence, prévue pour 2019. Les mesures présentées par la France comprennent la création de trois EPIC (établissements publics industriels et commerciaux) : SNCF Réseau (qui remplacera RFF et gèrera les infrastructures), SNCF Mobilités (qui gérera le transport voyageurs) et une société-mère simplement baptisée SNCF, qui chapeautera les deux autres établissements. D’après le gouvernement, cette réforme est totalement « euro-compatible ». En effet, SNCF Réseau aura une obligation d’impartialité à l’égard des différents opérateurs afin d’assurer un accès non discriminatoire au réseau, sous le contrôle d’un régulateur. Selon le gouvernement, l’adoption de la réforme permettra d’exprimer la « vision française du service public » et de peser sur l’évolution des discussions européennes.

La Commission européenne a cependant exprimé certaines réserves. En effet, le gestionnaire d’infrastructure (SNCF Réseau) et l’opérateur (SNCF Mobilités) feront partie d’une même structure intégrée : or, d’après la Commission, cette nouvelle structure intégrée pourrait « entraver l’accès d’autres opérateurs au réseau » car elle ne garantit pas suffisamment l’indépendance du gestionnaire d’infrastructure. La Commission demande donc que la France fasse le nécessaire pour garantir l’indépendance du nouveau gestionnaire d’infrastructure à l’égard de l’opérateur historique. La Commission considère que l’ouverture du marché est également freinée par la faible capacité des connexions transfrontalières, aussi bien pour le fret que pour le transport de passagers, en particulier avec l’Espagne et l’Italie. Enfin, le projet français prévoit la mise en place d’une « convention collective » s’appliquant à l’ensemble de la branche ferroviaire : ce cadre social commun, qui vise à protéger les cheminots contre le dumping social, risque de limiter considérablement la concurrence car il obligera les nouveaux entrants à s’aligner sur les normes sociales de la SNCF.

La France a longuement négocié avec la Commission européenne pour lui faire accepter un projet ferroviaire qui, sur le papier, semble compatible avec le droit européen mais qui, en réalité, n’apporte pas toutes les garanties attendues par la Commission. On peut dire que le projet de réforme ferroviaire se situe « à la limite » de la légalité européenne. Comme l’écrit le député MRC Jean-Luc Laurent, le projet prévoit en théorie de conformer le système ferroviaire français au droit européen, mais en pratique, il fait tout pour limiter la concurrence en constituant un grand groupe ferroviaire public et en imposant une même convention collective à l’ensemble des opérateurs. De toute évidence, le but du gouvernement est de verrouiller le marché du transport ferroviaire de voyageurs en empêchant autant que possible l’arrivée d’entreprises concurrentes.

UDI, Modem: quelles différences?

Aujourd’hui, le courant centriste est incarné principalement par deux formations politiques, le MoDem et l’UDI. Le MoDem (Mouvement Démocrate) a été fondé par François Bayrou après l’élection présidentielle de 2007, sur les ruines de l’ancienne UDF. L’ambition de Bayrou était alors de refonder un parti centriste indépendant, capable de fédérer l’électorat centriste mais aussi d’attirer les Français de sensibilité sociale-démocrate et les électeurs de droite hostiles à Nicolas Sarkozy. L’UDI (Union des Démocrates et Indépendants) est une confédération de partis de centre-droit qui a été fondée après les élections législatives de 2012, à l’initiative de Jean-Louis Borloo (elle réunit plusieurs petits partis comme le Nouveau Centre d’Hervé Morin, le Parti Radical valoisien ou l’Alliance Centriste de Jean Arthuis). Fin 2013, le MoDem et l’UDI ont conclu une alliance baptisée « l’Alternative », afin de présenter des listes communes aux municipales et aux européennes de 2014. Chacun des deux partis revendique environ 30.000 adhérents.

F. Bayrou (Modem) et Y. Jégo (UDI) lors de la campagne européenne (source: Libération).

Idéologiquement, il est assez difficile de différencier les deux partis. L’UDI et le MoDem partagent les mêmes valeurs et sont d’accord sur l’essentiel. Sur le plan économique, ils ont un positionnement plutôt social-libéral, ils prônent l’équilibre des comptes publics, la simplification du droit du travail et l’allègement des charges sociales pour les entreprises, en particulier les PME. Résolument pro-européens, ils plaident pour une Europe fédérale, défendent la monnaie unique et veulent renforcer les pouvoirs du Parlement européen. Ils défendent également les vertus de la décentralisation et sont très favorables au renforcement des régions. En outre, les deux partis sont très attachés au pluralisme et au multipartisme et souhaitent bâtir un courant centriste indépendant de la droite. François Bayrou a toujours refusé, par principe, l’idée d’un grand parti hégémonique englobant la droite républicaine et le centre. Quant à l’UDI, elle réunit des formations centristes dont certaines, à l’origine, étaient membres de l’UMP mais se sont ensuite séparées de ce parti, dont elles critiquaient la « droitisation ».

Mais alors, qu’est-ce qui différencie le MoDem et l’UDI? Si ces deux partis défendent les mêmes idées, pourquoi n’ont-ils pas fusionné? La réponse est simple: le MoDem et l’UDI ont des stratégies divergentes. L’UDI est un parti de centre-droit, qui considère la droite républicaine comme son « allié naturel » : en fait, les dirigeants de l’UDI souhaitent reconstituer avec la droite républicaine une coalition classique droite/centre, comme l’UDF avec le RPR dans les années 80 et 90. Le MoDem, au contraire, a dès l’origine opté pour une ligne de stricte indépendance vis-à-vis de la droite car il voulait attirer des électeurs de centre-gauche déçus du PS. L’ambition du MoDem est de faire exploser le système bipolaire traditionnel (qu’il considère comme obsolète) et de constituer un pôle centriste autonome, équidistant de la droite et de la gauche, qui n’aurait aucun allié « naturel ». Le MoDem plaide également pour la formation d’une grande coalition regroupant tous les réformistes du centre, du centre-gauche et de la droite modérée afin de mener, sur la base du compromis le plus large possible, les réformes dont le pays a besoin.

On voit donc que l’UDI et le MoDem incarnent deux visions différentes du centrisme. A l’UDI, on considère que, pour exister politiquement, le centre doit rester allié à la droite républicaine. Au MoDem, on cherche à édifier un centre indépendant qui aurait vocation à devenir le pivot de majorités nouvelles dépassant les clivages politiques traditionnels. Tout le monde, à l’UDI et au MoDem, veut un courant centriste « fort et indépendant », mais le centre peut-il vraiment être les deux à la fois? Pour être fort, le centre a besoin de la droite. Pour être totalement indépendant, il doit rompre avec la logique d’alliance et prendre le risque d’être sous-représenté au Parlement. Dans le cadre des institutions actuelles, et avec un scrutin majoritaire aux législatives, les centristes ne peuvent pas avoir le beurre et l’argent du beurre. En 2012, le MoDem a choisi d’être indépendant et l’a payé très cher, puisque seuls deux députés MoDem ont été réélus. Quant aux députés UDI, ils disposent de leur propre groupe à l’Assemblée Nationale mais doivent se contenter de n’être qu’une « force d’appoint » pour la droite.

Faut-il avoir peur du traité transatlantique de libre-échange?

source: actu-cci.com

Le TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership), aussi appelé TAFTA (Transatlantic Free Trade Area), est un accord de libre-échange actuellement négocié entre les Etats-Unis d’Amérique et la Commission européenne dans le but de créer la plus grande zone de libre-échange au monde, regroupant 820 millions de consommateurs et représentant 1/3 des échanges mondiaux. Le projet de traité, préparé par le gouvernement américain, prévoit de supprimer les droits de douane entre les Etats-Unis et l’Union européenne et d’harmoniser les barrières dites « non tarifaires », notamment les normes sanitaires et environnementales. Le projet prévoit également la mise en place d’un mécanisme de règlement des litiges entre les entreprises et les Etats.

Le caractère confidentiel des négociations et le silence exaspérant des gouvernements européens nourrissent les craintes et les fantasmes autour du traité transatlantique. Le Verts, le Front de Gauche et le Front National dénoncent un traité « ultralibéral », et prophétisent déjà la vassalisation de l’Europe et l’invasion du marché européen par les OGM de Monsanto et les poulets à la javel. Le PS, l’UMP et les centristes sont plus nuancés. Le PS est extrêmement réservé mais cherche à dédramatiser, et préfère insister sur les avantages du traité plutôt que sur ses inconvénients. L’UMP est plutôt favorable au TTIP, à condition que certaines clauses controversées soient écartées lors des négociations. Cependant, l’aile droite de l’UMP, plus souverainiste, semble très réticente. Quant aux centristes, ils approuvent le principe d’un traité de libre-échange transatlantique mais ont exprimé leur méfiance à l’égard du TTIP ; l’eurodéputé centriste Jean Arthuis, membre de l’UDI et ancien ministre de l’Economie, a publié en avril 2014 sur le site web du Figaro une tribune incendiaire contre le projet de traité. Il y déclare notamment : « C’est une chose de vouloir abaisser les barrières tarifaires et faire converger les réglementations pour accroître le commerce et les investissements de part et d’autre de l’Atlantique. C’en est une autre de laisser Washington piétiner les intérêts européens (…). C’est pourquoi, bien qu’issu d’une famille politique traditionnellement favorable au libre-échange et à l’alliance atlantique, je suis contre l’Accord transatlantique de libre-échange actuellement négocié. »

Des négociations opaques

La décision de négocier un traité de libre-échange avec les Etats-Unis a été prise à l’insu des citoyens. En juin 2013, le gouvernement français a donné son feu vert et confié un mandat de négociation à la Commission européenne, sans aucun débat préalable au Parlement français. Cette procédure peu démocratique est assez symptomatique des dysfonctionnements de l’Union européenne : les chefs d’Etat et de gouvernement négocient en catimini des décisions essentielles pour l’avenir de l’Europe, puis ils confient à la Commission européenne la lourde tâche de mettre en œuvre leurs décisions. Ils pourront ainsi, en temps voulu, se défausser sur la Commission européenne pour éviter d’assumer eux-mêmes devant les citoyens les décisions controversées.

De plus, les négociations sont menées à huis clos, dans le dos des citoyens et des médias. Très peu d’informations ont filtré jusqu’à présent : les gouvernements européens sont peu bavards sur le sujet car ils veulent que les choses aillent vite. Officiellement, la confidentialité des négociations est justifiée par des considérations « stratégiques » : les négociateurs européens ne veulent pas abattre toutes leurs cartes d’un seul coup, car cela mettrait leurs homologues américains en position de force… Admettons. Mais l’opacité des négociations alimente les rumeurs et contribue à creuser le fossé (déjà abyssal) qui existe entre les citoyens européens et les institutions censées les représenter. Toutefois, pour entrer en application, le TTIP devra être ratifié par le Parlement européen, par les 28 gouvernements de l’UE et même par les 28 parlements nationaux : même si les négociations manquent de transparence, la procédure de ratification sera, heureusement, démocratique.

Le TTIP : des avantages incertains pour l’Europe

Les partisans du TTIP affirment que cet accord va créer de la croissance et des millions d’emplois en Europe. Mais les effets du TTIP sur la croissance européenne sont difficiles à évaluer : selon les prévisions les plus optimistes, le traité pourrait faire augmenter de 0,05% par an le PIB de l’Union européenne, ce qui est plutôt dérisoire… Les effets sur l’emploi sont, eux aussi, difficiles à prévoir : si le TTIP peut effectivement créer des emplois en Europe dans certains secteurs tels que l’industrie agroalimentaire, la chimie ou l’automobile, il pourrait aussi entraîner des suppressions d’emplois dans l’agriculture car les producteurs européens auront du mal à faire face à la concurrence américaine.

De plus, l’Union européenne souffre d’un handicap majeur face aux Etats-Unis : la monnaie. Tandis que les exportations européennes sont pénalisées par l’euro fort, les Etats-Unis utilisent depuis longtemps l’arme monétaire pour doper leurs exportations. Comme l’écrit l’eurodéputé centriste Jean Arthuis, « la Réserve fédérale pratique sans cesse le dumping monétaire en agissant sur la quantité de dollars disponible pour favoriser les exportations des Etats-Unis. (…) En termes de compétitivité, l’arme monétaire a le même effet que les droits de douane. » Le projet de traité présenté par le gouvernement américain ne prévoit aucune règlementation en matière monétaire. L’Europe ne peut pas accepter un accord de libre-échange avec les Etats-Unis sans exiger, en contrepartie, l’interdiction du dumping monétaire ou de toute autre forme de concurrence déloyale.

Le gouvernement français s’enorgueillit d’avoir sanctuarisé la précieuse « exception culturelle » : en effet, la culture et l’audiovisuel ne devraient pas être concernés par le traité, ce qui permettra à la France et à l’Union européenne de continuer à subventionner de petites productions indépendantes. Mais l’exception culturelle, c’est un peu l’arbre qui cache la forêt, car le TTIP pourrait menacer d’autres leviers utilisés par la France pour préserver la diversité de son patrimoine culturel, artisanal et agricole : que deviendront, par exemple, nos fameux AOC dans le futur marché transatlantique ? Que deviendront les appellations de nos grands vins, sachant qu’aux Etats-Unis les appellations géographiques n’existent pas ? Que vont devenir les milliers de petits producteurs français dont la survie dépend d’une appellation protégée ou d’une origine géographique certifiée ? Nous avons, sur ce point, beaucoup à perdre.

Mais alors concrètement, qu’avons-nous à gagner ? Les entreprises européennes accèderont plus facilement au marché américain, en particulier aux marchés publics : actuellement, aux Etats-Unis, seuls 35% des marchés publics sont ouverts aux entreprises étrangères, contre 85% dans l’Union européenne. L’accord devrait aussi ouvrir le marché américain à certains produits européens qui sont actuellement interdits aux Etats-Unis. En effet, les Etats-Unis pratiquent depuis longtemps une forme de « protectionnisme déguisé » qui consiste à jouer sur les normes sanitaires pour interdire l’importation de certains produits. L’exemple le plus connu est celui du fromage au lait cru : les Etats-Unis autorisent le bœuf aux hormones et le poulet chloré, mais interdisent hypocritement les produits à base de lait cru, comme par exemple nos délicieux « Camembert de Normandie » moulés à la louche et fabriqués à base de lait non pasteurisé… Le TTIP pourrait donc permettre de lever ce genre de barrières, ouvrant ainsi de nouveaux débouchés aux producteurs français et européens. Cependant, nous ne devons pas nous faire d’illusions : pour obtenir des concessions de la part des Américains, l’Union européenne devra en faire elle aussi. Il est évident que les Etats-Unis ne voudront jamais d’un accord qui leur donnerait l’impression d’être les seuls à consentir des efforts. Si les Américains cèdent sur l’exception culturelle, ils ne cèderont pas sur tous les autres terrains !

Les dangers d’un grand marché transatlantique déréglementé

Nous n’avons pas grand-chose à craindre de la suppression des droits de douane : cette mesure aura peu d’impact car les droits de douane pratiqués entre les Etats-Unis et l’Union européenne sont déjà très faibles (de l’ordre de 2%). En revanche, l’harmonisation des barrières « non tarifaires » est plus problématique, car les normes de l’Union européenne sont globalement plus contraignantes que celles des Etats-Unis. Les adversaires du TTIP redoutent un nivellement par le bas des normes sanitaires et environnementales. Toutefois, le mandat confié à la Commission européenne stipule clairement que l’Europe conservera le niveau de protection qu’elle estimera nécessaire, et que « le respect de l’acquis européen et des législations nationales en matière de normes environnementales et sociales » devra être garanti lors des négociations. Le président Obama lui-même a d’ailleurs assuré qu’il ne voulait pas affaiblir les standards environnementaux de l’Union européenne : « Je me bats pour renforcer la protection de l’environnement aux États-Unis, et je n’ai aucun intérêt à signer un accord qui affaiblirait les normes environnementales », a-t-il déclaré à la presse européenne.

En revanche, un autre aspect du TTIP semble beaucoup plus dangereux : il s’agit du fameux mécanisme de règlement des conflits entre les Etats et les entreprises. Ce dispositif a pour but de garantir aux entreprises un arbitrage équitable et transparent lorsqu’elles sont en conflit avec un Etat. Ce système permettrait, par exemple, à une firme américaine d’attaquer la France devant un tribunal international plutôt que devant la justice française ou européenne. Certes, il faut garantir un environnement juridique sûr aux entreprises américaines pour les inciter à investir en Europe. Mais le mécanisme d’arbitrage international, tel qu’il a été proposé par le gouvernement américain, réduirait considérablement le pouvoir des Etats face aux firmes. En effet, si ce dispositif était adopté, tout conflit entre une firme et un Etat européen relèverait du droit privé. Une entreprise pourrait attaquer en justice un Etat pour obtenir l’annulation d’une décision ou d’une règlementation par laquelle elle s’estime lésée. Ce sont donc des pans entiers de notre législation qui pourraient ainsi être menacés. Le mécanisme d’arbitrage a d’ailleurs suscité de vives contestations dans toute l’Europe, et certains gouvernements européens, dont la France et l’Allemagne, se sont déclarés hostiles à cet aspect du traité. Ces protestations pourraient peser sur les négociations et entraîner l’assouplissement, voire l’abandon du dispositif.

Un traité de libre-échange, oui, mais pas celui-là !

L’édification d’une vaste zone de libre-échange transatlantique est une bonne chose en soi. C’est l’occasion, pour l’Europe, de défendre son modèle, fondé sur des normes sanitaires et écologiques exigeantes, sur la lutte contre le dumping environnemental et monétaire, et sur le refus d’une mondialisation sauvage. Ce qui est en jeu derrière le traité que l’on négocie aujourd’hui, ce n’est pas simplement l’avenir des Etats-Unis et de l’Europe, c’est aussi l’avenir de la mondialisation : deux grandes puissances, représentant à elles seules 1/3 des échanges mondiaux et la moitié du PIB mondial, sont sur le point de fixer des règles qui, à terme, pourraient servir d’exemples à d’autres pays et influencer les normes du commerce mondial. Les Etats-Unis, qui ne font guère confiance à l’OMC, privilégient les accords bilatéraux de libre-échange. Si les négociations avec l’Europe échouent, les Etats-Unis se tourneront vers la Chine. L’Europe ne doit pas laisser la Chine et les Etats-Unis négocier les futures normes du commerce mondial : les Européens doivent saisir cette chance historique de défendre leurs valeurs et leur modèle.

Alors oui, osons le dire : un traité transatlantique de libre-échange est nécessaire, mais pas celui-là, pas ce traité qui risque de faire voler en éclats tout ce qui fait la force et l’exemplarité de l’Europe dans la mondialisation. L’Europe doit faire des concessions, mais elle doit rester ferme sur les principes essentiels : supprimons les droits de douane et les quotas, mais refusons le mécanisme d’arbitrage des litiges entre Etats et entreprises, préservons la règle de l’exception culturelle, préservons les normes sanitaires et environnementales européennes, et pourquoi pas, proposons de retirer du traité certains secteurs fragiles de l’agriculture qui, en Europe, survivent grâce à des subventions et à des appellations protégées. C’est la légitimité même de l’Union européenne et de ses institutions qui en dépend. Espérons que la nouvelle Commission européenne poursuivra les négociations avec la fermeté nécessaire, et qu’elle n’aura pas peur de faire ce qu’on attend d’elle : défendre les intérêts de l’Union européenne et de ses habitants.

Enfin, n’oublions pas que le traité, s’il est signé, devra encore être ratifié par le Parlement européen et les parlements nationaux : il n’y aura donc pas de « passage en force ». Dans le pire des cas, si les conditions posées par les gouvernements et les eurodéputés ne sont pas remplies, le traité ne sera pas ratifié. D’ailleurs, le Parlement européen a déjà rejeté des traités internationaux, comme le traité Acta (Accord commercial anti-contrefaçon) en 2012. Mais un tel scénario serait néfaste pour l’avenir de l’Europe, car nous ne devons pas laisser les autres puissances fixer sans nous les règles du commerce mondial. Un traité minimaliste respectant les attentes de l’Union européenne serait une solution largement préférable à une absence de traité.