Axe central ou tripartisme ?

Les centristes ont doublé leur nombre de conseillers départementaux : l’UDI, qui revendique entre 450 et 500 conseillers à l’issue du second tour, apparaît comme la troisième force politique du pays, derrière l’UMP et le PS mais devant le PCF et le FN. Cela dit, les centristes n’ont aucune raison de pavoiser, car leur succès n’aurait pas été possible sans alliance avec l’UMP. Par ailleurs, les bons résultats de l’alliance UMP-UDI-MoDem aux départementales s’expliquent surtout par un vote sanction contre le PS : comme l’a déclaré François Bayrou, les résultats des départementales sont une sanction « brutale » pour la majorité, mais pas encore un « vote d’adhésion » aux forces de l’opposition. Enfin, avec une abstention qui avoisine les 50%, on peut difficilement parler d’un basculement des électeurs vers la droite et le centre.

Certains observateurs voient dans le résultat des départementales un renforcement du « tripartisme », situation dans laquelle la vie politique serait dominée par trois forces concurrentes : le PS et ses alliés, l’UMP et ses alliés, et le Front National. Cette vision doit être nuancée car l’extrême gauche n’est pas hors-jeu, bien au contraire. Elle a d’ailleurs obtenu plus d’élus que le Front National : ainsi, le PCF revendique plus de 160 conseillers départementaux en métropole, tandis que le FN, privé d’alliances et pénalisé par le scrutin binominal à deux tours, obtient 62 conseillers. Mais si l’on examine le poids électoral réel de chaque formation politique au premier tour, on constate clairement que trois « blocs » dominent : UMP-UDI-MoDem (29% des suffrages), FN (25%) et PS (22%). Ce « tripartisme » n’est pas forcément une bonne chose pour les centristes. Il est vrai qu’à court terme, l’alliance avec l’UMP permet aux centristes d’obtenir de bons scores et de faire élire un nombre satisfaisant de conseillers départementaux. Mais à moyen terme, cette alliance maintient les centristes dans une situation de dépendance à l’égard de la droite, et les empêche de se démarquer.

De plus, le tripartisme compromet sérieusement l’émergence de « l’axe central » que Bayrou appelle de ses vœux, et qui rassemblerait les sociaux-démocrates du PS, les modérés de l’UMP et les centristes de l’UDI et du MoDem. Cette alliance des modérés face aux populismes de gauche comme de droite apparaît comme la seule formule permettant de mener, sur la base du compromis le plus large possible, toutes les réformes nécessaires au pays. Or, le scrutin binominal à deux tours, tout comme le scrutin uninominal à deux tours utilisé lors des législatives, empêche l’émergence de cet « axe central » et oblige les petits partis à s’allier au PS ou à l’UMP, sous peine de marginalisation. La montée du FN, au lieu de favoriser le rapprochement des modérés de gauche et de droite, ne fait que renforcer les vieilles logiques de clan. Les seules alternatives proposées aux électeurs pour contrer la montée du FN sont, d’une part, le « rassemblement de la gauche », et d’autre part, le « rassemblement de la droite et du centre ». Pendant des décennies, nous avons cru à la fiction d’une France coupée en deux ; nous croyons désormais à celle d’une France coupée en trois.

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Les centristes à nouveau pris au piège de leur alliance avec l’UMP

Le premier tour des élections départementales a confirmé l’inquiétante progression du FN, quoiqu’en disent les optimistes et les autruches qui préfèrent voir le verre à moitié plein sous prétexte que le FN est arrivé « seulement » deuxième. L’abstention très forte (environ 50%) était quant à elle assez prévisible et, d’ailleurs, il est facile d’en comprendre les causes: une campagne indigente et sous-médiatisée, des journalistes obsédés par le score du FN mais peu intéressés par les programmes des candidats, et des enjeux brouillés par la réforme territoriale (nous votons pour désigner des conseillers départementaux dont nous ignorons encore les futures compétences). Les candidats centristes, qu’ils soient étiquetés MoDem ou UDI, ont obtenu des résultats honorables grâce aux alliances passées avec l’UMP dans la plupart des cantons. Mais ils se retrouvent, comme lors des municipales de 2014, pris au piège de leur alliance avec la droite et sont en désaccord avec l’UMP sur la question des consignes de vote: en effet, tandis que l’UDI  et le MoDem appellent à faire barrière au FN dans les cantons où les candidats de la droite et du centre ont été battus dès le premier tour, l’UMP a réaffirmé la ligne mortifère du « ni-ni », c’est-à-dire ni FN ni PS, comme si les deux options étaient équivalentes. Décidément, le centre n’est pas la droite, et l’existence d’un courant centriste indépendant est plus que jamais justifiée. Mais la question des alliances avec l’UMP doit être clairement posée: à quoi bon s’unir avec un parti qui se montre si timoré dans sa lutte contre l’extrême droite, et qui préfère appeler ses électeurs à voter blanc plutôt qu’à voter pour la gauche républicaine quand un candidat frontiste est susceptible de l’emporter?

L’offensive de la gauche antilibérale contre le fédéralisme européen

Cela fait maintenant plusieurs années, en France, que la gauche antilibérale mène une offensive contre les fédéralistes européens, c’est-à-dire les partisans d’une Europe fédérale. La stratégie des europhobes de gauche consiste à présenter l’idéologie fédéraliste comme une « ruse » employée par les technocrates européens pour court-circuiter les Etats et pour imposer des politiques libérales dont les peuples ne veulent pas. Le fédéralisme apparaît ainsi comme le corollaire du libéralisme économique.

Dans le Monde Diplomatique, plusieurs intellectuels et essayistes de gauche ont déjà tiré à boulets rouges sur les fédéralistes : ainsi, dans un article de juillet 2012 intitulé « Fédéralisme à marche forcée », Serge Halimi dénonçait un grand complot fédéraliste et attaquait avec virulence les fédéralistes européens, qualifiés de « dévots », de « béats », et considérés comme responsables de tous les problèmes que connaît l’Europe depuis trente ans. Lors des élections européennes de 2014, le programme du Front de Gauche a enfoncé le clou : « Donner toujours plus de pouvoir à la finance, renforcer encore les politiques d’austérité, mener une concurrence exacerbée avec les pays du Sud, éloigner encore les politiques menées de tout débat démocratique : le fédéralisme qui se construit ainsi et s’est accéléré récemment est un fédéralisme autoritaire qui tient les peuples le plus possible à distance. » En septembre 2014, le Monde Diplomatique récidive : dans un article intitulé « Ni pause ni doutes pour les partisans d’une Europe fédérale », Antoine Schwartz dénonce une Europe fédérale qui, selon lui, serait en train de se construire « subrepticement mais à marche forcée » contre la volonté des peuples, et servirait à justifier des politiques libérales et des mesures d’austérité. 

On assiste ainsi à l’émergence d’un souverainisme de gauche qui rejette le principe même de l’intégration européenne, au nom de l’antilibéralisme. Or, cette vision est fondée sur un contre-sens, ou plutôt sur un amalgame grossier (mais voulu) entre libéralisme et fédéralisme. La gauche antilibérale fait semblant d’ignorer ce que signifie réellement le mot « fédéralisme », et abuse les citoyens en leur faisant croire que la lutte contre le libéralisme passe inévitablement par une lutte contre l’intégration européenne.

Qu’est-ce que le fédéralisme ?

Le fédéralisme est une forme d’organisation des pouvoirs publics permettant à plusieurs Etats voisins de confier certaines compétences à un même gouvernement central tout en conservant leur autonomie dans d’autres domaines : les Etats-Unis, le Canada, l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, l’Australie, l’Inde, le Mexique, le Brésil et de nombreux autres Etats ont une organisation de type fédéral.

Le fédéralisme européen désigne un courant politique prônant la construction d’une Europe fédérale, c’est-à-dire la transformation de l’Union européenne en Etat fédéral. Victor Hugo rêvait déjà, en son temps, de voir naître des « Etats-Unis d’Europe ». Cette idée a ressurgi au lendemain de la Première Guerre mondiale, mais c’est à la fin de la Seconde Guerre mondiale qu’émerge en Europe un puissant courant fédéraliste, incarné par des personnalités comme Robert Schuman en France, Spaak en Belgique ou De Gasperi en Italie. Ces fédéralistes, souvent appelés « Pères de l’Europe », ont été les inspirateurs et les pionniers de la construction européenne. De nos jours, la plupart des responsables politiques européens se disent favorables à l’Europe, mais très peu se disent ouvertement fédéralistes. Le principal mouvement fédéraliste actuel est le « Groupe Spinelli », fondé en 2010 par Daniel Cohn-Bendit et l’ancien Premier Ministre belge Guy Verhofstadt.  

Il est vrai que le mot « fédéralisme » fait peur car, pour beaucoup de citoyens, Europe fédérale veut dire destruction des Etats et dilution des identités nationales. De telles peurs sont compréhensibles, mais non justifiées : il faut n’avoir jamais mis les pieds en Bavière, au Texas ou en Californie pour penser que l’appartenance à une fédération détruit les lois et l’identité des Etats qui en sont membres ! On objectera que l’Union européenne est une mosaïque d’Etats nations. Et alors ? Voilà une raison de plus de penser que les identités nationales seront préservées : la défense de la diversité culturelle est d’ailleurs inscrite dans les politiques européennes. Dès lors qu’il existe une répartition claire des compétences entre le gouvernement fédéral et les Etats membres, nulle raison de crier au loup. 

Robert Schuman.

Robert Schuman.

L’Europe fédérale n’existe pas

Parler de fédéralisme à propos de l’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui constitue un abus de langage. Pour que l’Europe soit « fédérale », il faudrait qu’elle dispose d’un Parlement puissant, d’un véritable gouvernement européen responsable devant ce même parlement, d’un président élu au suffrage universel, d’un Trésor public européen disposant de ses propres ressources et capable de financer de grands projets, d’une véritable politique étrangère commune et, pourquoi pas, d’une véritable armée européenne. Nous en sommes loin, très loin. 

L’Europe dans laquelle nous vivons n’a pas grand-chose de « fédéral ». Les institutions de l’Union européenne reposent, en théorie, sur un compromis entre fédéralisme et coopération intergouvernementale, mais dans la réalité, le fédéralisme européen est une coquille vide : l’Union européenne est pilotée par les Etats membres. L’organe exécutif central de l’UE est le Conseil européen, qui réunit les chefs d’Etat et de gouvernement des 28 membres : c’est lui qui prend les décisions et fixe les orientations de l’UE. 

Le Parlement européen, qui représente les citoyens de l’Union, n’a pas les prérogatives d’un véritable parlement : il ne vote pas l’impôt, ne dispose pas de l’initiative législative, et dans certains cas, les députés européens ne peuvent même pas déposer d’amendements et doivent se prononcer uniquement sur la globalité du texte qui leur est soumis, sans le discuter article par article. Dans certains domaines comme l’agriculture ou la fiscalité, les règlementations sont uniquement votées par le Conseil des ministres, à l’unanimité : le Parlement européen est simplement « consulté ».

La Commission européenne, en dépit des apparences, reste largement soumise aux Etats. Elle est constituée de 28 commissaires, à raison d’un commissaire par Etat membre : chaque Etat membre a donc « son » commissaire européen. Par ailleurs, le rôle de la Commission se borne à faire appliquer les traités européens, à mettre en œuvre les politiques décidées par le Conseil européen et à sanctionner les Etats qui ne respectent pas les règlementations en vigueur : ce rôle de « gendarme des traités » rend d’ailleurs la Commission particulièrement impopulaire, bien que cette lourde mission lui ait été confiée par les Etats eux-mêmes. Tout comme la Commission, la Cour de Justice de l’Union européenne est une émanation des Etats membres : elle est en effet composée de 28 juges, à raison d’un juge par Etat.

La seule institution véritablement fédérale de l’Union européenne est la BCE (Banque Centrale européenne), qui gère la politique monétaire de la zone euro et qui est totalement indépendante des Etats membres. Or, à l’heure actuelle, la BCE est sans doute l’institution européenne qui fonctionne le mieux : son président, Mario Draghi, a été salué par les Etats membres pour sa gestion pragmatique de la crise de la zone euro. Mais la BCE ne concerne que les Etats de la zone euro, c’est-à-dire 18 Etats sur 28. En outre, ce fédéralisme monétaire demeure inabouti : l’union bancaire est inachevée, et il n’existe aucun gouvernement économique de la zone euro. En effet, la BCE fixe les taux d’intérêts et contrôle l’offre de monnaie, mais chaque Etat membre applique sa propre politique économique et budgétaire.

Parlement européen.

Le fédéralisme européen n’est pas le libéralisme

Affirmer que le fédéralisme européen est une idéologie « libérale » est une absurdité. Le fédéralisme n’est ni de droite, ni de gauche, ni du centre. Il n’est ni libéral ni socialiste. Il s’agit d’une idéologie transpartisane. On trouve d’ailleurs des fédéralistes à gauche : Romano Prodi, Jacques Delors, les écologistes Daniel Cohn-Bendit, Joschka Fischer et Noël Mamère sont partisans d’une Europe fédérale mais ne sont pas, a priori, des ultralibéraux dogmatiques !

Même dans les rangs de la gauche antilibérale, le fédéralisme européen n’a pas que des ennemis : l’économiste grec Yanis Varoufakis, ministre de l’Economie du gouvernement Tsipras, est un partisan de la monnaie unique et a clairement dit qu’il souhaitait maintenir la Grèce dans la zone euro. Il a fait l’éloge de son homologue allemand Wolfgang Schäuble, en qui il voit un « Européen convaincu » et un « indéfectible fédéraliste ». D’ailleurs, le programme économique et social d’Alexis Tsipras n’est absolument pas incompatible avec une fédéralisation de la zone euro. On pourrait même aller plus loin en disant qu’une fédéralisation de l’Europe serait souhaitable pour mettre en application un « New Deal européen » (comme le souhaite Yanis Varoufakis), c’est-à-dire une politique européenne de relance et de soutien à la consommation. En janvier 2015, Alain Reguillon, président de l’antenne française de l’Union des fédéralistes européens, a déclaré que la victoire de Tsipras était une occasion idéale pour renforcer l’intégration de la zone euro, faire le « saut du fédéralisme » et mutualiser une partie des dettes souveraines : les théoriciens de la gauche europhobe feraient bien de méditer ces paroles…

Le fédéralisme ne doit donc pas être confondu avec le libéralisme. La fédéralisation de l’Europe est un projet avant tout politique. Le fédéralisme européen n’est rien d’autre que l’espoir d’une Europe fonctionnant de façon plus efficace, plus transparente et plus démocratique, dans laquelle l’intérêt commun des nations européennes l’emporterait sur les égoïsmes nationaux, et dans laquelle un Parlement européen puissant aurait davantage de pouvoir qu’une technocratie non élue. La gauche antilibérale se trompe de combat lorsqu’elle s’en prend aux fédéralistes.

Economie circulaire: plaidoyer pour un « capitalisme vert »

Depuis les débuts de la révolution industrielle, le modèle économique dominant est un modèle linéaire : on extrait les matières premières, on produit des biens matériels, on les vend, on les consomme et on les jette. Ce modèle a permis d’améliorer de façon spectaculaire les conditions de vie de milliards d’individus, mais il a aujourd’hui atteint ses limites : le rythme auquel nous prélevons les matières premières dont nous avons besoin a déjà largement dépassé la capacité de la planète à les renouveler. Jusqu’à présent, les politiques de développement durable n’ont pas remis en cause les bases mêmes de notre système productif suicidaire. Cependant, l’augmentation du prix des énergies, la raréfaction de certaines matières premières et les problèmes posés par le stockage des déchets ont amené un nombre croissant de citoyens et d’entreprises à développer de nouveaux modèles économiques plus circulaires.

Qu’est-ce que l’économie circulaire ? Un modèle fondé sur une idée toute simple : les déchets des uns sont une ressource pour les autres. Ce modèle est révolutionnaire en ce sens qu’il ne vise pas simplement à réduire la quantité de déchets, mais à supprimer l’idée même de déchet. En fait, l’économie circulaire s’inspire des écosystèmes naturels : il n’existe pas de « déchets » dans la nature puisque toute substance y est transformée, réabsorbée, réutilisée. La notion d’économie circulaire est née des travaux de William McDonough et Michael Braungart sur le concept « Cradle to Cradle », ou C2C (« du berceau au berceau », par opposition au modèle linéaire « du berceau à la tombe »). Il s’agit d’un ensemble de principes d’éco-construction visant à mettre en place un nouveau modèle industriel, dans lequel tous les matériaux seraient retournés à la nature sous forme de nutriments biologiques non toxiques, ou réintroduits dans l’industrie sous forme de nutriments techniques pouvant être indéfiniment recyclés. Une certification internationale « C2C » a d’ailleurs vu le jour en 2002.

Dans une économie fonctionnant de façon circulaire, rien n’est détruit, rien ne se perd. Le recyclage n’est plus une activité périphérique, il est au cœur même du processus productif. Dans l’agriculture, on connaît depuis longtemps les vertus de l’économie circulaire : de nombreuses fermes récupèrent le biogaz produit par la décomposition du compost et des déjections animales. Dans l’industrie, des passerelles se mettent en place entre différents secteurs qui n’avaient pas l’habitude travailler ensemble auparavant : ainsi, le groupe H&M reprend les vieux vêtements pour les revendre à des sociétés fabriquant des sièges de voiture. Dans l’urbanisme et l’architecture, les principes de l’éco-construction se diffusent peu à peu : en France, par exemple, le label HQE (Haute Qualité Environnementale) encourage l’utilisation de matériaux isolants recyclés et recyclables.

Mais l’économie circulaire est plus qu’une simple généralisation du recyclage, car avant de recycler tel ou tel composant, il convient d’allonger au maximum la durée de vie des produits, par le biais de la réparation. Ainsi, le tout premier smartphone équitable, appelé « Fairphone », a été conçu pour être facilement réparable, et les pièces de rechange peuvent être commandées auprès du fabricant. L’association « Repair Café » propose des ateliers de réparation gratuits pour toutes sortes d’objet, en fournissant des outils, du matériel de remplacement et des conseils. Ce concept, né aux Pays-Bas, commence à essaimer en Europe et en Amérique du Nord. Le but des « Repair Cafés » n’est pas de concurrencer les réparateurs professionnels, mais de sensibiliser les citoyens au fait que de nombreux objets sont jetés alors qu’ils sont encore réparables.

Pour fonctionner, le modèle de l’économie circulaire nécessite un changement profond des mentalités, des modes de vie et des façons de consommer. Or, notre société encourage le remplacement systématique du moindre appareil en panne, usé ou simplement démodé. Une loi votée par le Sénat en février 2015 a créé le délit « d’obsolescence programmée »: c’est un bon début. L’économie circulaire implique aussi le passage d’une « économie de la possession » à une « société de l’usage », comme l’explique le député écologiste François-Michel Lambert, président de l’Institut de l’Economie Circulaire. Il s’agit notamment de privilégier la location et le partage plutôt que la possession : on pense par exemple au co-voiturage, ou aux bornes de vélos et d’automobiles électriques en libre service dans certaines grandes villes. Il s’agit aussi de privilégier l’achat de services plutôt que la consommation de biens. Par exemple, à l’aéroport d’Amsterdam, Philips est chargé d’assurer l’éclairage mais reste propriétaire des lampes et des ampoules : l’entreprise installe donc des ampoules de haute qualité très économes en énergie, qu’elle peut ensuite recycler.

Le modèle de l’économie circulaire intéresse de plus en plus les entreprises car il permet de réduire les coûts de production : ce modèle nous amène donc à repenser les relations entre écologie et capitalisme. Le discours écologiste a longtemps été un discours de rejet du système capitaliste, système perçu comme intrinsèquement productiviste et consumériste. Or, c’est précisément dans l’économie circulaire que réside l’avenir du capitalisme. On retrouve ici l’idée d’un « capitalisme naturel », théorisée à la fin des années 1990 par Amory et Hunter Lovins, Paul Hawken et Lionel Bony. Qu’on se le dise : l’économie circulaire est un modèle rentable, créateur de croissance et d’emplois non délocalisables. Certains économistes comme Jeremy Rifkin y voient même l’un des moteurs d’une « troisième révolution industrielle » qui favorisera la réindustrialisation des pays développés en crise.

Reste à savoir quel doit être le rôle des responsables politiques dans cette transformation : comment inciter les entreprises et les citoyens à mettre en œuvre les principes de l’économie circulaire ? Comment favoriser la coopération entre les différents acteurs économiques d’un même territoire, afin de faire émerger des synergies nouvelles fondées sur la réutilisation et le recyclage ? Comment créer des structures permettant la mise en relation de ces différents acteurs ? Tout comme la transition énergétique, la conversion à l’économie circulaire sera l’un des défis majeurs du XXIe siècle. Malheureusement, les politiques menées aujourd’hui en Europe ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. En France, l’Institut de l’Economie Circulaire agit comme une sorte de plate-forme collaborative et comme un laboratoire d’idées, mais ses moyens et sa visibilité restent limités. Quant à l’Union européenne, elle pourrait jouer un rôle majeur dans la conversion à l’économie circulaire ; malheureusement, la Commission européenne a retiré de son programme de travail le paquet « économie circulaire », qui prévoyait notamment d’augmenter les objectifs de recyclage fixés aux Etats-membres. Pourquoi la Commission Juncker a-t-elle fait marche arrière ? Officiellement, pour donner la « priorité à l’emploi ». Un choix politique absurde, qui va priver l’Europe d’un gigantesque vivier d’emplois verts.

Les partis politiques doivent eux aussi prendre part à l’immense effort de réflexion et de pédagogie qu’exige la transition vers un capitalisme plus écologique. Les centristes, qui se disent partisans d’une écologie pragmatique, ancrée dans les territoires et compatible avec l’économie de marché, devraient être à la pointe du débat sur l’économie circulaire et placer ce thème au cœur de leur programme : vont-ils bientôt se réveiller ?