Les leçons du scrutin européen du 26 mai

Quelles leçons tirer du scrutin européen du 26 mai? L’abstention est en net recul par rapport au scrutin de 2014 mais reste massive, il n’y a donc pas de quoi se réjouir. Sans surprise, la liste du Rassemblement National est en tête: le parti de Marine Le Pen a réuni près d’un quart des suffrages exprimés, un succès aberrant pour un parti dont les eurodéputés brillent surtout par leur absentéisme et font l’objet d’une enquête pour détournement de fonds publics. La liste LREM-MoDem arrive en deuxième position et réunit 22% des suffrages, un score honorable mais qui ne permet pas au parti présidentiel de battre l’extrême droite comme le souhaitait la tête de liste Nathalie Loiseau. La droite républicaine s’effondre: la liste LR menée par François-Xavier Bellamy n’a rassemblé que 8% des suffrages, bien loin des 20% obtenus par l’UMP en 2014: le virage conservateur impulsé par Laurent Wauquiez semble être un échec, et le projet indigent proposé par LR aux européennes n’a pas convaincu les électeurs. On note en revanche la belle performance de la liste Europe-Ecologie-Les Verts, qui obtient 13% des suffrages et arrive en troisième position, devant LR et la France Insoumise.

Bon nombre de responsables politiques oublient qu’il s’agit d’une élection européenne et s’obstinent à interpréter les résultats du scrutin à l’aune d’enjeux strictement nationaux. Essayons donc de sortir des polémiques franco-françaises et tâchons d’interpréter les résultats sous un angle européen. Le score élevé du Rassemblement National est évidemment une très mauvaise nouvelle et renvoie une image lamentable de la France à nos partenaires, mais je crois qu’il faut relativiser ce score, qui est très stable par rapport à 2014. Au bout du compte, le cumul des suffrages obtenus par l’ensemble des listes pro-européennes reste bien supérieur à celui des listes anti-européennes, ce qui est plutôt rassurant. La force du Rassemblement National vient du fait que ce parti a réussi à drainer l’essentiel des votes protestataires et antieuropéens, tandis que les votes pro-européens se sont ventilés entre plusieurs formations (LREM, EELV, PS, UDI et dans une moindre mesure LR). Le vote pro-européen reste majoritaire dans notre pays, et c’est cela qui importe le plus.

Il convient aussi d’examiner les résultats dans l’ensemble de l’Union européenne pour donner du sens à ce scrutin. Or, on assiste à une importante recomposition politique au sein du Parlement européen. Les deux forces qui dominaient traditionnellement le Parlement, à savoir les sociaux-démocrates et les conservateurs, accusent un net recul et ne détiennent plus la majorité absolue des sièges. Les centristes et les libéraux sont en nette progression puisqu’ils passent de 60 à 100 sièges, notamment grâce aux députés LREM et MoDem élus en France. Les écologistes progressent eux aussi de façon significative, à tel point que l’on parle d’une «vague verte». Écologistes et centristes joueront donc un rôle de pivot dans ce nouveau Parlement. Enfin, les extrêmes droites connaissent elles aussi une montée en puissance, là encore grâce aux députés français.

Quelle offre centriste aux européennes de mai 2019?

Les élections européennes permettent aux centristes de mettre en avant leur spécificité par rapport aux autres courants politiques : un attachement très fort au projet européen et une volonté de perpétuer l’idéal fédéraliste des Pères de l’Europe. Lors du scrutin européen de 2014, les centristes avaient réussi à dépasser leurs divisions et à bâtir une liste commune ; mais en 2019, c’est en ordre dispersé qu’ils se sont lancés dans la bataille des européennes. Le MoDem de François Bayrou fait alliance avec La République En Marche, le Mouvement Radical et le parti Agir. L’UDI de Jean-Christophe Lagarde fait cavalier seul. Quant au mouvement d’Hervé Morin Les Centristes, il reste fidèle à sa stratégie d’alliance avec Les Républicains.

Quelles sont les listes les plus en phase avec les valeurs et les idées centristes ? Nous pouvons écarter d’emblée la liste de LR, dont le programme s’inscrit clairement à droite et ne propose aucune ambition claire pour l’Europe. On retiendra donc la liste LREM menée par Nathalie Loiseau et la liste UDI menée par Jean-Christophe Lagarde. Une troisième liste a aussi retenu notre attention : celle du Parti Fédéraliste Européen (PFE), menée par Yves Gernigon. Le PFE n’est pas à proprement parler un parti centriste mais son attachement au fédéralisme européen offre des convergences indéniables avec les idées portées par le centre.

Les trois listes retenues ont des programmes relativement proches : elles défendent le marché unique et l’acquis de Schengen ; elles mettent en avant un projet d’inspiration fédéraliste ; elles font des propositions ambitieuses pour démocratiser les institutions européennes et renforcer l’UE dans des domaines clés tels que la défense, l’environnement ou la gestion des flux migratoires. Les trois listes souhaitent la création d’une armée européenne et d’une police fédérale européenne ainsi qu’une harmonisation du droit d’asile. De même, les trois listes veulent doter l’Union européenne de ressources propres et instaurer un véritable budget fédéral européen pour financer de grands projets d’investissements.

LREM – MoDem – Agir – Mouvement Radical

Affublé d’un titre quelque peu prétentieux (« Renaissance »), le projet défendu par la République En Marche et ses alliés affiche de grandes ambitions pour l’Union européenne. Ce projet met en avant l’écologie et entend faire de l’Europe une « puissance verte », un choix surprenant au regard du bilan écologique assez dérisoire de l’actuelle majorité. LREM veut investir 1.000 milliards d’euros d’ici 2024 dans les énergies et les transports propres. Le parti majoritaire propose aussi une taxe carbone européenne sur les produits importés, une taxe sur le transport aérien, la fermeture de toutes les centrales fonctionnant à l’énergie fossile d’ici 2050, la mise en place d’un « Pacte de Soutenabilité » juridiquement contraignant et la création d’une « Banque Européenne du Climat » chargée de financer la croissance verte. Mais l’originalité du projet des macronistes réside surtout dans l’idée d’une « politique féministe européenne », qui passerait notamment par l’inscription du principe de parité dans les traités européens et par la mise en place d’un « Pacte Simone Veil » garantissant les droits des femmes (accès à la contraception et à l’IVG, égalité salariale, lutte contre les violences conjugales, etc.). Le programme met aussi en avant l’idée de justice sociale et fiscale : taxation des GAFA, harmonisation de la fiscalité sur les entreprises, salaire minimum européen et création d’un statut européen pour les travailleurs des plateformes. Par ailleurs, LREM propose un certain nombre de mesures censées permettre à l’Union européenne de défendre plus efficacement ses valeurs et ses intérêts dans la mondialisation : on citera, entre autres, l’idée d’une « Directive Éthique des entreprises » qui interdirait l’accès au marché européen à toute entreprise ne respectant pas certaines exigences sociales et écologiques fondamentales, telles que la prohibition du travail des enfants. En matière de défense, LREM et ses alliés se positionnent clairement en faveur d’une armée européenne dont le rôle et le fonctionnement seraient définis par un « Traité de défense et de sécurité » ; le programme prévoit aussi un « cyber-bouclier européen » et la création d’une « Agence européenne de protection des démocraties » chargée de protéger les élections contre toute tentative de fraude et de manipulation. Sur la question migratoire, LREM veut renforcer les pouvoirs de l’agence Frontex et confier à Europol le démantèlement des réseaux de passeurs. Les macronistes entendent consolider « l’identité européenne » en ouvrant Erasmus aux collégiens et aux apprentis, en triplant le budget alloué au programme Erasmus et en créant des « Universités européennes ». Enfin, pour relancer la construction européenne, LREM compte organiser une « Conférence pour l’Europe » qui réunira des dirigeants et des citoyens tirés au sort, afin d’identifier les grandes priorités et les changements nécessaires. Au bout du compte, le projet défendu par LREM comporte des idées séduisantes sur le papier mais l’abondance de mesures proposées laisse un peu dubitatif quant à l’applicabilité d’un tel programme. De plus, certaines mesures ressemblent un peu à des arguments marketing et ne correspondent guère aux compétences ordinaires des eurodéputés : en toute logique, l’initiative d’un « Traité de défense » ou d’une « Conférence pour l’Europe » relève du Conseil européen, et non du Parlement.

UDI

L’UDI avance quelques idées intéressantes pour démocratiser les institutions de l’Union européenne, notamment l’élection du président du Conseil européen au suffrage universel. Plusieurs mesures visent à renforcer les liens entre citoyens européens, tels que la création d’un « Pass Musée européen » et d’un programme Erasmus pour les agents publics. L’UDI souhaite bouleverser le système de financement de l’Union européenne en supprimant les contributions des Etats membres et en dotant l’UE de ressources propres : le programme évoque une taxe carbone européenne sur les produits importés, une taxe sur les transactions financières et une taxe sur les visas des touristes extra-communautaires (sur le modèle de l’ESTA aux Etats-Unis). En matière d’écologie, l’UDI propose la création d’un « Livret E » pour drainer l’épargne populaire en direction de grands projets environnementaux, un règlement européen contre les alimentés traités avec des molécules interdites en Europe, ou encore l’introduction systématique d’une clause de sauvegarde dans les traités commerciaux signés entre l’UE et d’autres pays, afin de suspendre toute politique de libre-échange avec un pays ne respectant pas l’Accord de Paris sur le climat. L’UDI veut harmoniser la fiscalité sur les entreprises pour lutter plus efficacement contre la fraude et l’optimisation fiscales ; le parti de Jean-Christophe Lagarde souhaite également fixer un taux minimum et un taux maximum de cotisations sociales en Europe afin de lutter contre le dumping social. Par ailleurs, l’UDI met en avant l’idée d’une « Europe stratège » capable de défendre ses intérêts face aux grandes puissances : principe de réciprocité pour l’ouverture des marchés publics aux entreprises extra-européennes, lutte contre l’accaparement des terres agricoles, quota de 40% d’œuvres européennes sur les plateformes de streaming, « démantèlement des activités de Google en Europe » au nom de la libre concurrence. En matière de sécurité, l’UDI propose la création d’un « Pôle européen de défense », d’une « cyber-armée européenne » et d’un « FBI européen » chargé de lutter contre le terrorisme et le crime organisé. Il est aussi question de remplacer Frontex par une « Agence européenne des Migrations » chargée à la fois de surveiller les frontières extérieures, de traiter les demandes d’asile et d’harmoniser les critères du droit d’asile pour l’ensemble des Etats membres. En définitive, le programme de l’UDI ne manque pas d’ambition et comporte quelques idées novatrices pour relancer le projet européen dans les domaines prioritaires.

Le Parti Fédéraliste Européen

Le programme des Fédéralistes met l’accent sur la défense des PME, l’innovation et la protection des consommateurs européens. Comme on peut s’y attendre, l’orientation de ce programme est résolument fédéraliste : on y propose la création d’un budget fédéral européen pour financer de grands programmes d’investissements dans des domaines tels que les transports, les énergies vertes et les nouvelles technologies ; ce budget fédéral pourrait être alimenté par une taxe européenne sur les transactions financières. Le Parti Fédéraliste veut aussi harmoniser la fiscalité sur les revenus et sur les entreprises afin de mettre fin au dumping fiscal. Il propose un système de sécurité sociale européen prenant en charge l’indemnisation du chômage et le versement d’un revenu inconditionnel de base, sans toutefois donner de précisions sur le financement d’un tel système. Le Parti Fédéraliste propose, lui aussi, la création d’une police fédérale pour lutter plus efficacement contre le terrorisme et le crime organisé. Il veut convoquer une assemblée constituante pour rénover et démocratiser les institutions de l’UE ; il souhaite renforcer la citoyenneté européenne en élargissant à tous les scrutins nationaux le droit de vote des citoyens européens (ce droit de vote se limite actuellement aux élections municipales et européennes). Il réclame aussi un président de l’Union élu au suffrage universel. Pour faire entendre la voix de l’UE sur la scène internationale, le Parti Fédéraliste est favorable à la création d’une véritable armée européenne et d’un corps diplomatique européen ; il plaide également pour un siège européen unique au Conseil de Sécurité de l’ONU. Enfin, les Fédéralistes défendent l’idée d’une « immigration responsable » et souhaitent « accorder le nombre de migrants aux capacités d’accueil de l’Europe », une proposition très vague dans la mesure où il est difficile de déterminer de façon objective quelles sont les « capacités d’accueil » des Etats européens. Le projet du Parti Fédéraliste va donc dans le bon sens mais reste inabouti et, par certains aspects, utopique, notamment lorsqu’il est question d’un revenu minimum européen.

Le souverainisme est une escroquerie

Comme tous les 9 mai, c’est dans une indifférence quasi générale que l’on célèbre la Journée de l’Europe. Instituée en 1985, cette journée commémore une déclaration que fit le Ministre des Affaires étrangères français Robert Schuman le 9 mai 1950, sur une idée de Jean Monnet. Dans cette déclaration, Robert Schuman proposait de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier, en fusionnant les marchés nationaux et en plaçant la production des deux pays sous le contrôle d’une Haute Autorité commune à laquelle d’autres Etats d’Europe de l’Ouest pourraient adhérer. Pour Schuman, cette Europe du charbon et de l’acier devait permettre de consolider la réconciliation franco-allemande et de garantir la paix en Europe, au lendemain d’une guerre qui avait plongé le continent dans une horreur sans précédent. La « Déclaration Schuman » déboucha en 1951 sur la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), première étape de la construction européenne.

Cette année, la Journée de l’Europe a lieu dans un contexte assez particulier marqué par la crise du Brexit et par la montée en puissance des mouvements nationalistes et europhobes. Jamais la légitimité du projet européen n’a été à ce point contestée. Jamais les partis europhobes n’ont été aussi influents qu’aujourd’hui, et il faut malheureusement s’attendre à une percée de ces partis lors du scrutin européen du 26 mai. Certes, nul ne peut se satisfaire de l’Union européenne telle qu’elle existe actuellement : il reste beaucoup à faire pour démocratiser le fonctionnement des institutions européennes, accélérer la transition écologique, réguler plus efficacement les activités financières et bâtir une Europe sociale. Mais faire croire aux gens qu’en déconstruisant l’Europe on rendra les nations européennes plus fortes et plus libres est tout simplement irresponsable.

Jamais les institutions européennes n’ont été à ce point dénigrées. Les europhobes ne cessent de vilipender les « technocrates de Bruxelles » et de dénoncer un « super-Etat européen » qui imposerait ses « diktats » aux nations. Dans son programme pour les européennes, le Rassemblement National propose même de supprimer la Commission européenne, accusée de piétiner la souveraineté des Etats-membres. Mais le « super-Etat européen » que décrivent les souverainistes est un fantasme. Car ce sont bien les gouvernements nationaux qui pilotent l’Union européenne. C’est le Conseil européen, constitué des chefs d’Etat et de gouvernement, qui fixe les grandes orientations de l’Union. Ce sont les ministres qui, au sein du Conseil de l’Union, ratifient chaque directive et chaque règlement. La Commission, trop souvent perçue comme un « super-gouvernement européen » et comme une sorte de Père Fouettard, ne fait que mettre en application les Traités qui ont été signés par les gouvernements nationaux eux-mêmes. Les partis de gouvernement ont d’ailleurs une grande part de responsabilité dans la montée de l’euroscepticisme. Comme l’a fort bien montré l’ancienne eurodéputée Sylvie Goulard dans un pamphlet paru en 2013, les dirigeants nationaux ont largement contribué à fragiliser l’Europe tout en prétendant la défendre : avec le temps, les gouvernements ont pris la mauvaise habitude de s’attribuer toutes les réussites européennes et de rejeter sur l’Union la responsabilité de tous les échecs et de toutes les décisions impopulaires. L’impact d’une telle attitude sur l’opinion publique a été délétère.

Jamais le marché européen n’a été aussi vivement remis en cause qu’aujourd’hui. Pourtant, ce marché est indispensable. On ne peut pas construire l’Europe sans construire un grand marché européen. Depuis 60 ans, l’intégration économique est le moteur de la construction européenne, et c’est précisément l’ouverture des frontières qui a permis aux Européens de voir leur niveau de vie augmenter considérablement dans la seconde moitié du XXème siècle. On ne peut pas revenir en arrière. Les économies européennes sont beaucoup trop interdépendantes pour que l’on défasse le marché européen. Le retour au protectionnisme nous plongerait dans la récession, car les Etats-membres de l’UE réalisent l’essentiel de leurs échanges commerciaux à l’intérieur du marché européen. La remise en cause du marché européen pourrait aussi avoir de graves conséquences politiques, car il ne peut y avoir d’union politique sans union économique. L’objectif des Pères de l’Europe était de créer une interdépendance économique pour ensuite ouvrir la voie vers l’union politique : c’est ce que l’on appelle la « méthode Monnet ». L’Europe économique n’a pas été envisagée comme une fin en soi mais comme une étape nécessaire pour bâtir l’Europe politique. Le retour du protectionnisme au sein du continent européen sonnerait le glas de l’Europe politique et attiserait inévitablement les guerres commerciales entre Etats.

L’Europe est sans doute l’une des plus belles réalisations que le XXe siècle nous ait léguée. Pendant 60 ans, l’Europe a contribué à maintenir la paix entre nations européennes après des siècles de guerres fratricides. Dans le monde entier, l’Europe est perçue comme un espace de paix, de stabilité, de richesse et de liberté, à tel point que l’Union européenne sert aujourd’hui de modèle à d’autres organisations régionales sur d’autres continents. L’Union européenne est le premier pôle commercial et touristique au monde et l’une des principales régions d’immigration, ce qui témoigne de son attractivité. L’Union européenne est aussi la région qui dispose des normes les plus exigeantes en matière sociale, sanitaire et environnementale : c’est un véritable « Empire de la norme », comme disait le politologue Zaki Laïdi. La boulimie normative de l’Union a longtemps été tournée en dérision mais constitue un atout non négligeable car, à force d’étoffer son arsenal réglementaire dans de multiples domaines, l’Union européenne devient en quelque sorte le laboratoire d’une mondialisation régulée, fondée à la fois sur la libre concurrence et sur la protection des consommateurs, des travailleurs et de l’environnement.

Le souverainisme est une imposture. « L’Europe des nations » que les souverainistes essaient de nous vendre est une escroquerie. Tous les grands défis économiques, sociaux et environnementaux auxquels notre pays est confronté aujourd’hui, nous ne pourrons les relever qu’à l’échelle européenne. Face à des géants comme la Chine, les Etats-Unis ou la Russie, les petits Etats européens n’ont pas d’autre choix que celui de l’union s’ils veulent se faire entendre. Les Etats-Unis comptent 300 millions d’habitants et réalisent 15% du PIB mondial. La Chine compte 1,4 milliard d’habitants et domine de façon écrasante le commerce mondial. Quant à la Russie, son territoire de 17 millions de km², son arsenal nucléaire et ses immenses ressources en hydrocarbures en font un acteur géopolitique de premier plan. Face à de tels géants, les Etats européens ne sont que des confettis. Quand 28 pays européens s’expriment séparément, ils sont inaudibles sur la scène internationale et ne peuvent pas faire contrepoids aux grandes puissances. En revanche, lorsqu’une Europe unie représentant 500 millions d’habitants et ¼ du PIB mondial parle d’une seule voix, elle est écoutée.

Bonne Journée de l’Europe à tous.

Que contient le programme du Rassemblement National pour les européennes?

Jordan Bardella (tête de liste RN) et Marine Le Pen.

Début mai, les sondages donnaient La République En Marche et le Rassemblement National au coude à coude dans les intentions de vote aux européennes ; certaines enquêtes plaçaient même le Rassemblement National en tête. Mais que propose le parti de Marine Le Pen pour les élections européennes ? Le Centriloque a étudié pour vous le projet européen du Rassemblement National, intitulé « Pour une Europe des nations et des peuples ».

Curieusement, il n’est plus question de sortir de l’Union européenne. Dont acte. La présidente du Rassemblement National a sous doute fini par comprendre que le « Frexit » était une ânerie et qu’un scénario à la britannique serait catastrophique pour la France. De même, il n’est plus question d’une sortie de l’euro. Lors de la présidentielle de 2017, la position de Marine Le Pen sur l’euro était d’ailleurs très ambiguë puisque la candidate proposait à la fois le retour au franc et le maintien de l’euro en tant que monnaie commune, un scénario incompréhensible qui avait dérouté les électeurs frontistes eux-mêmes. Pour les européennes de 2019, le Rassemblement National a donc choisi de ne pas remettre la question monétaire sur la table. Prudence est mère de sûreté, comme on dit.

Pour combler ce vide programmatique, le parti de Marine Le Pen a trouvé un nouveau concept qui constitue le thème central de sa campagne pour les européennes : le « localisme », théorisé par l’essayiste Hervé Juvin. Le « localisme » est d’abord pensé comme un principe écologique : il s’agit de favoriser les circuits courts en privilégiant les produits et les fournisseurs locaux, afin de limiter les flux de marchandises et de revitaliser les territoires ruraux. Cela ressemble étrangement à du greenwashing mais, sur le fond, l’idée n’est pas absurde. Le problème, c’est que le concept de « localisme » ne se limite pas à l’écologie : il a aussi une dimension fortement identitaire. Le Rassemblement National prétend défendre les identités locales et la ruralité face au « nomadisme forcé » qui serait, selon Hervé Juvin, une conséquence des traités européens. Le Rassemblement National instrumentalise donc l’écologie pour la mettre au service d’une idéologie identitaire, antieuropéenne et antimondialiste.

Sans surprise, le Rassemblement National prône le rétablissement des frontières. Le parti demande la mise en place de protections douanières fortes aux frontières extérieures de l’Union européenne pour lutter contre la « concurrence déloyale » : pas un mot, évidemment, sur les conséquences qu’une telle politique aurait pour les consommateurs européens, qui subiraient de plein fouet le renchérissement du prix des produits importés. Le Rassemblement National prône l’abandon du « dogme du libre-échange » au sein de l’Union européenne ; il réclame aussi l’abandon des accords de Schengen et le rétablissement de contrôles permanents sur les frontières nationales. Or, la liberté de circulation est l’un des acquis européens les plus appréciés des citoyens de l’Union. Remettre en cause l’acquis de Schengen serait une régression à la fois inutile et dangereuse. Que l’on songe, par exemple, aux milliers de transporteurs et de travailleurs transfrontaliers qui bénéficient chaque jour de la libre circulation. Sans parler du coût énorme que représenterait pour les Etats le rétablissement durable des contrôles douaniers sur l’ensemble de leurs frontières.

Le Rassemblement National souhaite abroger la directive sur les travailleurs détachés, une directive européenne de 1996 qui permet à toute entreprise de l’Union européenne d’envoyer temporairement des salariés dans un autre pays de l’Union tout en restant soumise aux charges sociales du pays d’origine. Cette directive est accusée d’encourager le « dumping social » et de mettre en concurrence les travailleurs français avec les travailleurs low cost venus d’Europe de l’Est. Mais le Rassemblement National omet de préciser que la fameuse directive a été réformée en 2018. La nouvelle directive reconnaît le principe « à travail égal, rémunération égale ». Supprimer la directive ne mettrait pas fin à la concurrence déloyale, puisque les travailleurs détachés bénéficient des mêmes droits que les travailleurs nationaux en matière de rémunération et de temps de travail. Ce qui pose problème, en réalité, ce n’est pas la directive en elle-même, mais l’absence de contrôles et le développement du travail détaché illégal : de nombreuses entreprises ne déclarent pas leurs salariés détachés et ne respectent pas la réglementation sociale en vigueur dans le pays de détachement. Le Rassemblement National oublie aussi de préciser que les entreprises françaises bénéficient largement de la directive sur les travailleurs détachés : si 200.000 travailleurs étrangers sont actuellement détachés en France, il faut également rappeler que 136.000 travailleurs français sont détachés dans les autres pays de l’Union. Abroger la directive sur le travail détaché serait donc une décision stupide qui pénaliserait de nombreuses entreprises françaises.

Le projet européen du Rassemblement National met en avant l’idée d’une « Europe des nations » fondée sur une simple coopération entre Etats. Pour cela, le parti de Marine Le Pen propose de supprimer la Commission européenne et de confier au Conseil européen (donc aux gouvernements nationaux) l’initiative des règlements et des directives. La Commission européenne devient ainsi un bouc-émissaire, la cause de tous les dysfonctionnements de l’Union européenne et le symbole de cette Europe supranationale que Marine Le Pen et ses partisans détestent tant. D’autres institutions supranationales sont d’ailleurs vilipendées, en particulier les « institutions judiciaires européennes », accusées de remettre en cause la souveraineté des Etats. Le Rassemblement National s’en prend notamment à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, institution créée en 1959 qui n’a aucun lien avec l’Union européenne et dont le rôle est purement consultatif !

Cette « Europe des nations » que Marine Le Pen appelle de ses vœux est une chimère. Elle n’a jamais existé. Depuis l’origine, le projet européen s’est traduit par la mise en place d’institutions supranationales chargées de défendre l’intérêt général de la communauté. Dès 1951, la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) a nécessité la mise en place d’une Haute Autorité indépendante. La Commission européenne fut créée en 1957, en même temps que la CEE (Communauté économique européenne), car il fallait un organe indépendant des Etats pour faire appliquer le Traité de Rome et assurer le bon fonctionnement du marché commun. Depuis l’origine, l’édifice européen s’est construit sur la base d’un compromis entre fédéralisme et coopération intergouvernementale. Certes, les institutions européennes ne sont pas parfaites, loin de là. Il faut encore les démocratiser. Mais comment peut-on sérieusement penser que, pour fonctionner efficacement, l’Union européenne pourrait se passer d’institutions supranationales et se contenter d’un simple pilotage par les Etats ?

Défendre une « Europe des nations » fondée sur la seule coopération intergouvernementale, c’est en réalité vouloir déconstruire l’Europe. C’est la vider de son contenu. C’est la réduire à une simple superposition d’accords multilatéraux, sans ambition commune. C’est enterrer l’Europe en tant que projet politique, puisqu’une simple coopération interétatique ne suffirait pas à pérenniser l’UE et ne permettrait pas aux nations européennes de relever les défis économiques, écologiques et géopolitiques du XXIe siècle. De toutes façons, le projet porté par le Rassemblement National a peu de chances d’aboutir car pour mettre en œuvre les modifications institutionnelles préconisées par le parti de Marine Le Pen, il faut réviser les traités européens, ce qui nécessite l’unanimité des Etats membres. Or, même si des partis populistes exercent actuellement le pouvoir dans plusieurs pays européens tels que l’Italie, l’Autriche et la Hongrie, il est évident que les forces populistes ne parviendront pas à fédérer la totalité des Etats-membres sur un projet qui prévoit de bouleverser tout l’équilibre institutionnel de l’UE.

Le programme européen du Rassemblement National comporte également de nombreuses mesures qui relèvent de compétences nationales et qui n’ont, par conséquent, aucun rapport avec les prérogatives du Parlement européen ! On citera par exemple : la baisse des impôts « pour les Français », l’arrêt de l’immigration légale, l’expulsion de tous les clandestins, l’expulsion des « islamistes étrangers » ou encore la fermeture des « mosquées radicales ». Le parti de Marine Le Pen profite des élections européennes pour recycler ses thèmes de prédilection tels que l’immigration et l’islamisme, alors même que ces thèmes sont déconnectés des enjeux du scrutin. On trouve aussi toute une série de propositions très floues, telles que l’instauration d’un « référendum d’initiative citoyenne (RIC) au niveau national pour orienter les décisions ». On comprend ici que l’objectif du Rassemblement National est de récupérer les suffrages des gilets jaunes en reprenant l’une de leurs principales revendications : le RIC. Mais dans quelles conditions ? Et pour « orienter » quelles décisions ? On n’en sait rien.

En résumé : le programme du Rassemblement National pour les européennes est un programme fourre-tout, irréaliste et idéologique dont la cohérence repose uniquement sur des concepts fumeux tels que « l’Europe des nations » ou le « localisme ». L’objectif inavoué de ce programme n’est autre que la désintégration de l’Union européenne, par la remise en cause des institutions supranationales, de Schengen et du marché européen. Voilà, maintenant vous savez.

La tribune d’Emmanuel Macron sur l’Europe

Emmanuel Macron a publié le 4 mars une tribune en faveur de l’Europe, intitulée « Pour une Renaissance européenne ». Le président de la République y définit trois axes prioritaires pour une relance du projet européen : la liberté, la protection et le progrès.

Dans le premier axe, appelé « la liberté », Emmanuel Macron rappelle la nécessité de protéger la démocratie et les libertés fondamentales, qui sont consubstantielles au projet européen lui-même. Il propose notamment d’interdire le financement des partis politiques européens par des puissances étrangères et de créer une « Agence de protection des démocraties » chargée d’aider les Etats à protéger leurs élections internes contre les cyber-attaques et les tentatives de manipulation.

Dans le deuxième axe, consacré à « la protection », Emmanuel Macron réaffirme sa volonté de bâtir une véritable Europe de la défense par le biais d’un « Traité européen de défense et de sécurité » définissant les obligations mutuelles des Etats-membres en matière de défense et les relations de l’UE avec l’OTAN ; il propose aussi la création d’un « Conseil européen de défense » auquel le Royaume-Uni resterait associé même en cas de sortie de l’UE. Emmanuel Macron souhaite une « remise à plat de Schengen », la mise en place d’une véritable politique d’asile commune et d’une police européenne des frontières. La protection des Européens doit aussi passer par une lutte contre la concurrence déloyale et par l’instauration d’une clause de « préférence européenne » pour les marchés publics et les industries les plus stratégiques.

Dans le troisième axe, appelé « le progrès », Emmanuel Macron plaide pour une Europe sociale qui passerait, notamment, par la mise en place d’un salaire minimum européen adapté à la situation de chaque pays et renégocié collectivement chaque année. Le président souhaite que l’Union européenne soit exemplaire sur le plan écologique en se donnant des objectifs ambitieux : zéro carbone en 2050, et division par deux de la consommation de pesticides d’ici 2025. Il évoque la création d’une « Banque européenne du climat » chargée de financer la transition énergétique. Cette Europe du progrès doit aussi passer par une régulation plus efficace d’Internet et du secteur numérique, un soutien massif à l’innovation et une politique ambitieuse d’aide au développement de l’Afrique.

Pour mettre en œuvre ces différents changements, Emmanuel Macron propose de réunir une « Conférence pour l’Europe » afin de définir une « feuille de route pour l’Union européenne » et de « proposer tous les changements nécessaires, sans tabou, pas même la révision des traités ». Cette conférence devra « associer des panels de citoyens, auditionner des universitaires, les partenaires sociaux, des représentants religieux et spirituels ». Pour surmonter les blocages et les clivages de l’Union européenne actuelle, Emmanuel Macron rappelle qu’il est favorable à une « Europe à deux vitesses » dans laquelle certains Etats pourraient approfondir l’Europe ensemble, sans attendre que tous les Etats membres y soient favorables.

Emmanuel Macron propose peu de mesures concrètes pour redonner du souffle à l’Europe. On peut aussi déplorer l’absence de propositions dans des domaines tels que la régulation financière et la lutte contre l’évasion fiscale, alors que l’opinion publique attend des signaux forts sur ces questions. Mais les grandes orientations que le président a dessinées sont les bonnes : une Europe politique, une Europe de la défense, une Europe sociale, une Europe leader en matière de transition écologique et un véritable patriotisme économique européen. En résumé, une Europe au service des Européens. Par cette tribune, le président réaffirme l’engagement européen qu’il avait mis en avant lors de sa campagne électorale en 2017 puis lors de son fameux discours de la Sorbonne. Il faut à présent que les forces politiques de la majorité se réapproprient les ambitions présidentielles et qu’elles élaborent, en vue des élections européennes de mai 2019, un programme clair et ambitieux, à la hauteur des défis à relever. Il faut aussi que les autres forces politiques pro-européennes prennent clairement position sur le projet d’Emmanuel Macron : je pense notamment à LR, au PS, à l’UDI, aux Radicaux et aux Verts.

Il n’y a que trois choix possibles face à la crise de légitimité que traverse aujourd’hui le projet européen : soit nous sauvons l’Europe, soit nous la détruisons, soit nous maintenons le statu quo. Détruire l’Europe serait irresponsable, mais ne rien faire le serait tout autant.

Europe: progressistes contre nationalistes?

E. Macron et V. Orban.

En bon centriste, je m’emploie depuis des années à déconstruire le clivage droite-gauche : je ne vais donc pas accorder une importance excessive à d’autres clivages tout aussi binaires et caricaturaux. Ce fameux choc entre « nationalistes » et « progressistes » qui semble se dessiner à l’approche des élections européennes de 2019 doit être relativisé, dans la mesure où il a été en grande partie construit par les dirigeants politiques européens eux-mêmes. Emmanuel Macron cherche en effet à se présenter comme le leader des « progressistes » face au bloc nationaliste incarné par le premier ministre hongrois Victor Orban, le président du conseil italien Matteo Salvini et le chancelier autrichien Sebastian Kurz. Orban est d’ailleurs devenu le nouveau leader des droites national-populistes européennes en menant une campagne de dénigrement systématique de « Bruxelles » et en dénonçant le « parti de l’immigration » et la vision « mondialiste » de Macron.

Cela étant dit, la montée des populismes au sein de l’Union européenne redistribue incontestablement les cartes et fait émerger de nouveaux clivages politiques. Deux visions opposées de l’Europe sont aujourd’hui en train de s’affronter : d’une part, une Europe libérale et ouverte, fidèle aux principes humanistes de ses Pères fondateurs ; d’autre part, une Europe « illibérale » et fermée, fondée sur le « patriotisme économique », le culte des frontières et l’exaltation des identités nationales. Ce n’est pas sans raisons que Victor Orban est devenu un modèle pour les nationalistes européens : connu pour ses positions ultra-conservatrices, antieuropéennes et ouvertement xénophobes, Orban est aussi un théoricien de la « démocratie illibérale », une démocratie qui se limiterait au simple exercice du suffrage universel et dans laquelle tous les contre-pouvoirs seraient peu à peu vidés de leur substance au profit d’un système clanique organisé autour d’un chef autoritaire.

Hélas, les partisans d’une Europe libérale – au sens à la fois économique, politique et philosophique du terme – semblent quelque peu désemparés face à la percée des nouveaux populismes de droite. Même si Emmanuel Macron est aujourd’hui considéré comme le leader des libéraux, il est isolé sur la scène européenne : Angela Merkel est plus que jamais fragilisée politiquement, le gouvernement espagnol est empêtré dans la crise catalane et le gouvernement britannique est englué dans le Brexit. De ce fait, Macron a du mal à fédérer autour de lui les autres dirigeants « progressistes » dans un contexte où la crise des migrants a tendance à droitiser les opinions publiques et à exacerber les crispations identitaires.

Le combat entre « nationalistes » et « progressistes » n’est donc pas qu’une simple construction politique : cet antagonisme existe bel-et-bien et constituera, de toute évidence, l’un des enjeux du prochain scrutin européen. Mais pas le seul enjeu. Car l’avenir du projet européen soulève d’autres questions essentielles : Europe sociale ou Europe marché ? Europe de l’austérité ou Europe de la relance ? Europe écolo ou Europe productiviste ? Europe puissance ou Europe inexistante sur la scène internationale ? De fait, la crise migratoire a polarisé le débat européen et relégué au second plan d’autres enjeux tout aussi importants pour l’avenir de l’Union européenne.

Vers un rapprochement Juppé-Macron?

E. Macron et A. Juppé.

Mi-novembre, Alain Juppé a déclaré dans la presse qu’il approuvait la politique européenne d’Emmanuel Macron et qu’il plaidait pour la constitution d’un « grand mouvement central » en vue des élections européennes de 2019. Une grande coalition centrale réunissant les « Constructifs », LREM et le MoDem autour d’Emmanuel Macron et d’Edouard Philippe dans la perspective du scrutin européen ne serait pas contre-nature car ces différentes forces politiques sont toutes pro-européennes, elles défendent le marché unique, la monnaie unique, l’acquis de Schengen et approuvent le principe d’une « Europe à deux vitesses » qui permettrait d’approfondir l’Union européenne avec un petit noyau d’Etats-membres. Le Premier Ministre Edouard Philippe est lui-même un ancien juppéiste et a gardé des liens personnels avec le maire de Bordeaux.

Que propose exactement Juppé ? Une simple alliance de circonstances qui se délitera une fois passées les européennes ou une véritable recomposition du champ politique autour d’un grand rassemblement central et pro-européen ? François Bayrou voit dans la déclaration d’Alain Juppé un « acte décisif de la recomposition politique ». Une alliance des modérés de gauche, de droite et du centre marquerait en effet une étape décisive dans l’émergence d’un « axe central » humaniste, libéral et pro-européen. Cet « axe central », dont Juppé est l’une des figures majeures, n’existait que virtuellement avant les élections de 2017, mais la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle et celle de son mouvement, LREM, aux législatives ont dynamité le cadre bipolaire classique et accéléré la recomposition du champ politique. En outre, la victoire annoncée de Laurent Wauquiez à la présidence de LR confirme la dérive identitaire, populiste et souverainiste du parti, et pourrait aboutir à une sécession de son aile modérée.

Mais cette recomposition politique ne sera pas immédiate et ses modalités restent encore incertaines. Pour l’heure, il n’est pas question d’un ralliement de Juppé à Macron : ce que propose l’ancien Premier Ministre, ce sont des « listes communes entre pro-européens » pour le scrutin de 2019. Les juppéistes, eux, rêvent de refonder un grand parti de centre-droit dont Juppé serait le leader naturel, une sorte d’UMP 2.0 débarrassée de son aile droite et refusant toute proximité idéologique avec le Front National. De son côté, Juppé n’exclut pas de quitter Les Républicains en cas de victoire de Wauquiez : le scrutin européen lui en donnerait l’occasion et le prétexte.

Les centristes ont-ils fait gagner le FN? Petite leçon de calcul.

Jean-François Copé.

Après l’annonce des résultats catastrophiques des européennes, Jean-François Copé et quelques lieutenants de l’UMP ont reproché aux centristes d’avoir favorisé la victoire du FN. En effet, en 2009, lors des précédentes élections européennes, l’UMP avait obtenu 28% des suffrages, avec un taux de participation comparable à celui de 2014. En 2014, l’alliance de l’UDI et du Modem aurait donc « affaibli » l’UMP, et aurait ainsi permis aux listes FN de passer en tête. Sauf que mathématiquement, l’argument n’est pas valable. En 2009, le Modem avait présenté ses propres listes et avait obtenu 8% des suffrages. Par conséquent, entre 2009 et 2014, le centre n’a gagné que 2 points, en passant de 8 à 10% des suffrages. L’UMP, quant à elle, a perdu près de 7 points, en passant de 28 à 21% des suffrages. Par conséquent, l’alliance entre le Modem et l’UDI ne suffit pas à expliquer l’important recul de l’UMP par rapport au scrutin de 2009. L’alliance UDI-Modem était parfaitement légitime car le projet européen défendu par les centristes n’est pas celui de l’UMP: tous les centristes, qu’ils soient du Modem ou de l’UDI, défendent une Europe fédérale, contrairement à l’UMP, qui reste très timorée sur l’Europe. L’UDI et le Modem ont soutenu la candidature de Guy Verhofstadt à la présidence de la Commission européenne, contrairement à l’UMP qui a soutenu le candidat de la droite conservatrice européenne, Jean-Claude Junker. Une alliance entre l’UDI et l’UMP aurait donc été illogique. En imputant leur défaite aux centristes, les barons de l’UMP refusent de faire leur autocritique et d’assumer leurs erreurs. S’ils ont du mal à comprendre les véritables raisons de leur défaite, voici quelques pistes de réflexion qui pourraient les intréresser: 1° les fraudes massives lors de l’élection du président de l’UMP, 2° le scandale Bygmalion, 3° une campagne européenne médiocre pendant laquelle les leaders de l’UMP ont été incapables de sensibiliser les citoyens aux véritables enjeux européens, 4° une droitisation de l’UMP qui a conduit, depuis 10 ans, à la banalisation des thèses du Front National. L’UMP est en pleine crise: ce parti, affaibli par la guerre des chefs et discrédité par les scandales politico-financiers, est aujourd’hui au bord de l’implosion. Les centristes n’y sont pour rien. Au contraire, l’émergence d’un pôle centriste unifié est en partie la conséquence des dérives de l’UMP.

Consternant.

Consternant, le résultat des européennes. Les sondages l’avaient pressenti : le FN a remporté haut la main les élections avec 25% des suffrages exprimés, loin devant l’UMP (qui totalise 20% des suffrages) et le PS (qui s’effondre à 13%). Hier soir, l’Europe et le monde ont regardé en direction de la France et ont vu, avec stupéfaction, le visage radieux d’une Marine Le Pen galvanisée par la victoire historique de son parti. Madame Le Pen peut enfin se targuer d’être la présidente du premier parti de France. Bravo. Sa campagne démagogique de dénigrement systématique de l’Europe a porté ses fruits. La crise économique et le bilan pathétique de la gauche ont fait le reste. La France, pays des droits de l’homme, a fait gagner le Front National, parti populiste, nationaliste, xénophobe et europhobe. La France, pilier de l’Europe et moteur de la construction européenne, vient d’envoyer 24 députés FN au Parlement de Strasbourg. 24 députés qui méprisent l’Europe, qui la rendent responsable de tous nos malheurs, et qui rêvent de déconstruire ce que nous avons mis 60 ans à construire, au prix d’efforts colossaux et de compromis difficiles. 24 députés qui ne siégeront au Parlement européen que pour aboyer contre l’Europe et, comme le disait Marine Le Pen elle-même, pour « bloquer toutes les avancées ». Quelle belle image de la France vont-ils donner à leurs collègues européens…

Consternant, le taux d’abstention. 57% des électeurs ne sont pas allés voter pour les européennes. Ce taux n’a certes rien d’exceptionnel : depuis 25 ans, en France, l’abstention aux européennes oscille entre 50 et 60%. Sur ce point, le scrutin de 2014 est donc dans la « norme », puisque le désintérêt des citoyens français pour les élections européennes semble être devenu quelque chose de « normal ». Une fois de plus, les partis pro-européens n’ont pas réussi à mobiliser les électeurs. Ils ont mené une campagne terne, inefficace, trop éloignée des préoccupations concrètes des Français. Ils ont été incapables de combattre efficacement les idées du Front National et de démontrer l’ineptie des positions défendues par ce parti. De surcroît, les grands médias se sont peu intéressés à la campagne des européennes : quelques débats ont été organisés à la va-vite pendant les deux dernières semaines, et France Télévisions n’a même pas jugé bon de retransmettre le débat opposant les candidats à la présidence de la Commission européenne. Pire : le fameux traité de libre-échange transatlantique, négocié dans la plus grande opacité depuis 2013 entre la Commission européenne et les Etats-Unis d’Amérique, a pesé sur la campagne et a renforcé l’exaspération des électeurs à l’égard d’une Europe technocratique dans laquelle ils ne se reconnaissent pas, et qu’ils ne comprennent pas.

Consternante aussi, l’attitude de l’UMP et de son patron, Jean-François Copé, qui ne tire manifestement aucune leçon du scrutin et s’obstine à rejeter sur les autres la responsabilité du désastre. Que nous dit Monsieur Copé au lendemain des élections ? C’est la faute du PS, parce qu’il n’a aucun projet crédible à défendre. C’est la faute du gouvernement, parce qu’il fait n’importe quoi depuis deux ans. C’est la faute des centristes, parce qu’ils ont affaibli la droite en faisant campagne de leur côté. Mais il faudrait que Jean-François Copé commence par faire son autocritique, et qu’il porte un regard un peu plus clairvoyant sur la situation de son propre parti. Les divisions internes, la guerre des chefs et le scandale « Bygmalion » ont gravement abîmé l’image de l’UMP. Certes, la gauche a une lourde responsabilité dans le désastre électoral des européennes, mais le « vote sanction » n’a pas profité à l’UMP. La droite républicaine, affaiblie et discréditée, n’a pas réussi à mobiliser l’électorat autour d’un projet européen clair et fédérateur, et s’est contentée de mener une campagne franco-centrée (d’ailleurs, pendant la campagne, Jean-François Copé a clairement appelé les électeurs  à « sanctionner la gauche et le président Hollande »).

N’en déplaise à Monsieur Copé, les centristes ne sont pas responsables de la victoire du FN : si le Modem et l’UDI n’ont pas fait alliance avec l’UMP, c’est justement parce que les centristes défendaient un projet différent sur l’Europe, un projet résolument fédéraliste, contrairement à l’UMP qui reste très timorée sur les questions européennes. L’union des centristes aux européennes était parfaitement légitime et cohérente, et les résultats encourageants obtenus par les listes centristes (autour de 10%) montrent que leur stratégie était la bonne. « L’Alternative », fondée par Bayrou et Borloo en novembre 2013, vient de passer avec succès son deuxième test électoral, après celui des municipales.

Espérons que le séisme du 25 mai fera réagir les chefs d’Etat et de gouvernement européens, et que des réformes structurelles permettront de démocratiser les institutions européennes, d’améliorer leur efficacité, de mettre en place une véritable gouvernance politique de la zone euro, et de renforcer la protection des citoyens européens contre les affres de la crise et de la mondialisation.

Vive l’Europe quand même!

Qui es-tu, Guy Verhofstadt?

Le Belge Guy Verhofstadt, candidat centriste à la présidence de la Commission européenne, est peu connu du public français. Pourtant, en Belgique, c’est une star de la politique : figure incontournable du Parti Libéral Flamand, Guy Verhofstadt est resté Premier Ministre des Belges pendant 9 ans, et a reçu en 2008 le « Grand Cordon de l’Ordre de Léopold », la plus haute décoration qui existe en Belgique.

G. Verhofstadt

Les atouts de Guy Verhofstadt ? Son multilinguisme (outre sa langue natale, le flamand, il parle couramment l’allemand, l’anglais, le français et l’italien), son expérience au gouvernement belge et au Parlement européen, son dynamisme, son goût pour les joutes oratoires, et son engagement européen : partisan d’une Europe fédérale, président du groupe ADLE (Alliance des Démocrates et Libéraux pour l’Europe) au Parlement européen, Guy Verhofstadt est aussi l’un des fondateurs du Groupe Spinelli, un important club pro-européen dont Jacques Delors, Mario Monti et Daniel Cohn-Bendit sont des membres actifs.

Les points faibles de Guy Verhofstadt ? Son nom (difficile à prononcer), mais aussi les positions très libérales qu’il a défendues dans sa jeunesse, et qui lui valurent le surnom de « Baby Thatcher »… En réalité, Guy Verhofstadt n’est pas du tout un « ultralibéral ». Après la fougue libérale de ses jeunes années militantes, il a évolué vers un libéralisme plus social et plus modéré : aujourd’hui, il pourrait être décrit comme un centriste « social-libéral » et pro-européen, très attaché à la régulation de la finance et des marchés.

Son programme ? Ouvertement fédéraliste. Guy Verhofstadt plaide pour un renforcement des pouvoirs du Parlement européen, pour un programme de convergence fiscale et sociale des pays de la zone euro, et pour une régulation forte des activités financières en Europe. Il met en avant la protection des libertés individuelles et veut un dispositif européen de protection des données personnelles sur Internet. Il souhaite également parachever le marché unique dans tous les domaines d’avenir capables de générer des emplois durables tels que les technologies du numérique, les télécommunications et les énergies.

Ses chances de victoire ? A vrai dire, Guy Verhofstadt a peu de chances d’être nommé à la tête de la Commission européenne : les deux grands favoris de la compétition sont le socialiste Martin Schulz et le conservateur Jean-Claude Junker. Il est peu probable que les centristes remportent l’élection : actuellement, au Parlement européen, le groupe ADLE est encore loin derrière le PPE (Parti Populaire Européen) et le PSE (Parti Socialiste Européen). Guy Verhofstadt est le « troisième homme » de l’élection, il incarne un compromis entre la droite et la gauche européennes, mais il pourrait accéder à la présidence de la Commission de Bruxelles si le candidat arrivé en tête ne parvient pas à former une coalition.